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48 HISTOIRES mTIMKS.
renoncé aux joies dont elle a emporté pour moi le secret, plus digne objet de ma tendresse que ce pauvre enfant. Dieu merci, loin de concevoir ea vieillissant de Téloignement pour la jeunesse, j'éprouve un plaisir qui semble s'accroître près des maîtres heureux du seul bien dont la possession d'habitude rend les hommes aimables eti)ons. Renaud a tout le charme de ses vingt ans. Dans ce cœur entièrement dominé par les plus fières inspirations deThonneur, que le moindre soupçon d'une faute à l'endroit des plus délicates vertus de notre métier remplirait de toutes les colères du Gid, il y a quelque chose encore de la grâce et de la faiblesse féminines. Les années nous enlèvent la grâce, parce qu'elles nous éloignent de celles qui sont tout Tattrait et toute la lumière de ce monde. En ce moment il doit dormir encore. Hier il était de tranchée. Il subit de rudes épreuves. On peut dire que noust;ommes enveloppés dans un vrai linceul. Aux extrémités de notre plateau, le sol et le ciel se confondent. A nos pieds, sur nos tètçs, de tous côtés, c'est la même teinte. La neige nous enserre. Pourquoi ne Tavouerais-je pas? j'ai par instants une certaine joie à me sentir dans ce sépulcre d'où je
suis sûr que nous sortirons. Aux temps où Ton descendaitaux enfers J'aurais aimé à y descendre. Puis, a'ai-je pas atteint cet âge où les plus terribles émotions de la vie extérieure ne sont pas de trop pour nous faire oublier une heure, une heure seule, les émotions d'une tout autre vie? Enfin qu'importe, après tout, que je reste en ce monde ou que j'en sorte l Cette parole de Faust : « Pourquoi te lèves-tu, ô journée qui ne verra s'aecomplir aucun de mes désirs? » je pourrais la dire avec plus de raison que Je personnage de Gœthe, puisque je n'ai même plus de désir qu'un caprice du ciel puisse accomplir. Je le crois du moins, et en pensant, bien étendu, à ce qui ne peut regarder que moi, car je forme pour mes pauvres soldats plus de mille souhaits par jour : je souhaite que la Providence ne leur prodigue: pas trop le vent, la neige et la mitraille; je souhaite que leur soupe ne leur arrive pas glacée, que chacun ait sa peau de mouton et ses sabots. J'ai les soucis enfin que doivent avoir les conducteurs d'hommes ; mais lui, n'a-t-il pas le droit d'avoir encore toutes les inquiétudes que j'ai perdues?
Aussi j'ai souffert, je Tavoue, en le voyant cette
nuit dans la tranchée. Je l'ai rencontré au détour d*une de ces voies lugubres, remplies mainteoant d*une neige que, de temps en temps, un blessé rougit en tombant. La place faisait un feu soutenu et violent Aussi le oîel, quoiqu'il fût encombré de nuages blafards sous lesquels la lune n'apparaissait que de loin en loin, insaisissable, voilée, à l'état de fantôme, le ciel à chaque instant se colorait de lueurs aussi ardentes que celle des soleils couchants. Malgré le péril de chaque minute,|les hommes appuyés aux gabionnades soutenaient contre le sommeil une lutte où souvent ils étaient vaincus. Je voyais aux créneaux plus d'un tirailleur qui laissait tomber sa tète sur le canon de son fusil. C'était « peine si parfois un obus, éclatant dans la tranchée, tirait de leur engourdissement ces dormeurs, et les rendait soudain au sentiment de leur sinistre existence. On sait ce qu'a de funeste le repos auquel le froid nous invite : j'éveillais en passant maint soldât qui, sans le savoir, essuyait déjà les premières étreintes de la mort Ce fut ainsi que je parvins à Tendroit où je l'aperçus. Il était près d'une poudrière, incliné sur un gabion. À quelques pas de lui se dressait le brancard qui sert à transporter les
LES VISIONS DE LA TENTE. 2t
blessés. Teinte de sang et raidie par la neige, cette toile, qui a reçu déjà tant d'héroïques débris, me frappa auprès de ce jeune homme, si rayonnant encore de ce qu'il y a de plus vivant dans la vie. Puis un rapprochement bizarre s'offrit soudain à mon esprit. Dans cette tranchée, sous son vêtement grossier, parmi ces images de mort, de combat et de misère, Benaud me rappelait sa mère, appuyée un certain soir, sur le dos d*un fauteuil, à la signature de je ne sais quel contrat, dans un salon où étaient réunies maintes personnes que j'ai oubliées. £n me saluant, il m'adressa un sourire qui donnait à cet étrange souvenir une force nouvelle, un de ces sourires, venant de l'éducation et de la race, dont tous les périls du monde seraient impuissants à dépouiller certaines lèvres. — £h bienl mon che'r enfant» lui dis-je, vous faites là une veillée d'armes comme aucun chevalier du vieux temps n'a jamais eu la gloire d'en faire. — Àh ! mon colonel, me répondit-ii avec une expression fière et reconnaissante, je l'espère bien, et cela n'est pas trop pour me réchauffer par une nuit comme celle-ï^i. — Le fait est que le froid faisait trembler des larmes au bord de sea grands yeux, et que ce corps élancé était parcouru
tout entier par un long frisson. J'aurais volontiers jeté ma pelisse sur ses épaules. J'avais pour lui des entrailles de père. Moi dont la famille n'a pas voulu, moi qui n'ai jamais eu affaire qu'aux émotions tumultueuses des jeunes années, j'éprouvais comme l'ardeur profonde et paisible d'un sentiment que je ne pensais même pas devoir soupçonner.
Enfin cette nuit est passée. Les boulets l'ont épargné. Maintenant il repose, en attendant de nouveaux dangers et de nouvelles fatigues, tandis que je m'abandonne à toutes les pensées qu'il a réveillées en moi. C'est aujourd'hui le 21 janvier. Il y a onze ans à pareille date, quelle brûlante soirée j'ai passée près d'elle! J*avais eu une journée de désespoir et de colère : elle m'avait refusé un rendez-vous, pour accompagner cet honnête Puymarens, que j'accusais du despotisme le plus odieux, chez la vieille maréchale d'Ulm. Heureusement la maréchale se souvint tout à coup que depuis plusieurs mois elle s'était faite légitimiste, et que sa soirée tombait un jour de lugubre mémoire. Elle se mit en frais de style épistolaire pour contremander ses in* vités, et, j'en demande pardon à une ombre vénérée, je sentis presque une diminution d'horreur pour
le crime révolutionnaire qui me rendait un bonheur sur lequel je ne comptais plus. J'allai chez elle, je la trouvai seule; sa port© fut défendue. Elle était disposée à m' aimer, je l'aimais à la folie. Un de ces nuages comme il en passe sans cesse dans le ciel des amants nous apporta tout à coup un des plus effroyables orages dont nos cœurs aient jamais été bouleverjsés. Tout ce qu'il y avait en nous d'heureuses pensées déjà épanouies, d'émotions souriantes à demi écloses, me sembla un instant emporté; mais aucune de ces chères fleurs n'avait été brisée, les souiSes qui avaient failli les déraciner s'apaisèrent, et elles reparurent plus brillantes, plus parfumées qu'avant l'ouragan. Jamais peut-être je n'ai été plus heureux et plus épris que ce soir-là. Tétais à ses pieds, je ne voulais plus me relever, et je lui disais : « En vérité, je crains de vous voir disparaître,, car vous n'êtes plus pour moi, ô mon souverain bien, un trésor de ce monde... » Elle a disparu en effet, je suis en Crimée, et vpici son fils qui entre sous ma tente.
Nous allumons des cigares, et nous causons. Les heures s'envoient d'un pied aussi léger que si elles ne traversaient pas un pays où l'on ne marche qu'ar
24 HISTOIRES INTIifES.
vec des sabots. Nous sommes aux jours les plus courts de rannée ; déjà les parois de ma demeure s'assombrissent. Le moment est venu où l'absinthe doit intervenir dans notre vie. Un poète de la légion (dans la légion que ne trouve-t-on pas!), caporal de son métier et allemand dé naissance, a fait sur l'absinthe des vers charmants qui commencent ainsi :
u Je te salue, fée aux yeux verts, ondine chérie des pauvres diables,
» Qui nous souris partout où se transporte le baril de la cantinière.
» Toi et ton ami le tabac, ce petit génie noir comme la poudre, mais si rêveur et si bon,
» Vous nous apportez les précieux souvenirs et les oublis, souvent plus précieux encore.
» Vous nous amenez ces songes heureux que Ton fait sans Être obligé de fermer les yeux,
» De renoncer à sa liberté et de ressembler à des morts »
Notre conversation est pendant quelques instants ce que l'absinthe et le cigare doivent la faire. Au fond de mon trou (car ma tente, disposée à la turque, est une grande fosse circulaire où Ton descend par trois marches^, la confiance, l'expansion et la gaieté prennent leurs ébats. Qui peut prévoir le i cours des entretiens? Le jour achève de disparaître, et la gaieté peu à peu npus fausse compagnie. Mes
troupiers m'ont fait avec quelques pierres une cheminée dont nous avons approché nos pliants. Tous deux, les yeux fixés^sur deux morceau^ de bols humides d'où s'échappe plus de fumée que de flamme» nous laissons nos pensées s'agrandir et s*attrister comme des lieux qu'envahit Tombre. Nous parlons des morts, qu'à la guerre il ne dépend de personne d'écarter, parce que là on les retrouve partout, dan» ses souvenirs de la veille, dans ses prévisions du lendemain, parce qu'on sait à peine si soi-même on n'appartient pas déjà à leur royaume. Je retrouve dans les yeux de Renaud une expression que j'ai surprise plus d*une fois dans les yeux de sa mère, quand on traitait devant elle du monde invisible. Son regard recelait une lueur qui semblait d'une autre nature que les clartés dont nos traits s'illuminent sous le feu des passions humaines. Je l'ai vue, elle dont la beauté avait d'ordinaire tout le vivaut éclat que quelques pinceaux fougueux ont seuls pu rendre, prendre tout à coup un aspect mystérieux et comme une lumière inconnue à ce monde. Renaud me dit qu'il croit aux songes. Depuis qu'il est en campagne, une chère apparition est mêlée à tous ses rêves. Il pense que ce conti-
nuel péril où il se trouve sollicite avec une puissance particulière l'attention d'un esprit qui n'a jamais dû être bien loin du sien. Il est porté à penser aussi, il rae Tavoue avec un sourire dont la mélancolie me fait mal, qu'il ira rejoindre sous peu celle dont il reçoit les visites pendant son sommeil. Je chefche à lui enlever une semblable idée, car je m'en suis aperçu déjà, la mort trouve en lui l'honneur debout et paré, prêt à la recevoir dignement; mais elle inquiète et attriste sa jeunesse. Avant de revêtir Tinsaisissable enveloppe des fantômes, de devenir le dépositaire silencieux des secrets éternels, 11 aurait aimé jouir un peu du vêtement que son âme n'a pas usé encore, et mêler ses accents aux mille voix joyeuses de cette vie.
— Mon cher enfant, lui dis-je, j'espère que vous resterez longtemps sur cette terre, et que vous y aurez d'heureux jours. Ahl si Ton pouvait faire un pacte avec les maîtres invisibles de nos destinées, comme je demanderais à recevoir le coup qui peut vous emporter. Là où est votre trésor, dit l'Évangile, là est votre cœur. Mon trésor n'est plus de ce monde. Avec quelle ardeur j'aurais souhaité une de ces apparitions dont nous venons de parler I Que de
LES VISiaNS DE LA TENTE, 27
fois, aux heures et dans les endroits qui me semblaient les plus propices à ces communications surhumaines, j*ai supplié un esprit adoré de se révéler à moi, de me calmer sur des craintes dont Je suis incessamment tourmenté, de m'imposer une expiation, si j'en ai mérité une, de me faire connaître une volonté qu'il me fût possible d'accomplir!
Je vis que Renaud me regardait avec étonnement.
— Mon Dieu, mon colonel, fit-il, il ne peut y avoir dans votre vie, j'en suis certain, que des actions généreuses. En ce monde et dans l'autre, vous devez être bien sûr d'être aimé.
U dit ces mots avec un accent qui me fit tressaillir.
— Cher enfant, lui ai-je répondu, je vous remei'de de vos proies. Laissons les apparitions de côté. Je le sens d'ailleurs, on peut communiquer avec ceux qui ne sont plus autrement que par des voies surnaturelles.
Cependant, malgré la douceur que ses dernières paroles m'ont donnée, à peine s'était-il éloigné, que j'ai s^ti un grand trouble. Je me suis rappelé l'un après l'autre les mille chagrins dont j'ai affligé celle
à qui j*avais voué tout entière une âme pleine de
passions. Que de fois même, en me rendant chez
elle, j'ai été effrayé de mes violences! Toute sa personne était un philtre trop fort pour ma raison. Si, dans les accès d'une jalousie insensée, je n*ai pas •été vis-à-vis d'elle un meurtrier, l'homme que punit laloi, c'est au hasard ou à Dieu seul que je le dois; ce n'est pas assurément à un cœur maître de luimême. Mon amour l'avait séparée de tous et de tout. La solitude où je l'avais reléguée ne me suffisait plus. Elle s'y occupait encore d'êtres ou de choses ^que je prenais en horreur. Il est vrai qu'elle remplissait bien toute ma vie, que j'éprouvais pour elle jcette tendresse sans limite dont je voulais être aimé ; mais un jour arriva cependant où je fus forcé de la quitter, de retourner à ces aventures lointaines dont je croyais m'être à jamais séparé. Alors que se passa-t-ilen elle? Dans ces ténèbres que j'avais avec plaisir amoncelées autour d'elle, pour qu'elle ne trouvât de lumineux que notre amour, qu'a-t-elle souffert? qu'est-elle devenue? J'ai appris sa mort sous la tente, près d'un bois d'oliviers que je ne pourrais point, je crois, revoir sans défaillance, tant j'y ai laissé de douleurs. Son fils ne sait pas ce
qu'elle a souffert. Je vois avec bonheur qu'il ignore de quelle manière j'aimais celle dont nous parlons ensemble aujourd'hui. Grâce aux illusions que les enfants conservent souvent vis-à-vis de leur mère, il croit être le seul objet d'affection qu'ait laissé sur cette terre notre morte bien-aimée. A coup sûr, je suis maintenant meilleur que je ne l'étais jadis, car ce qui m'aurait indigné me console. Je souhaite passionnément qu'aux. dernières heures de sa vie elle ait retrouvé, s'ils ont pu lui faire quelque bien, les sentiments que j'avais voulu lui ravir. Je suis rempli pour elle d'un amour assurément bien troublé, bien humain dans ses souvenirs, mais calme, mais pur, mais divin dans ses espérances. Que je voudrais pouvoir lui en donner quelque gage éclatant à travers la mort!
26 ayril.
Maintenant je connais fienaud tout entier. Depuis tantôt quatre mois je le vois chaque jour, et quand je ne lui aurais pas été uni dès la première heure par ce lien qu'il ignore, je crois que je n'aurais pas tardé à éprouver pour lui une affection
toute nouvelle dans mon cœur. U a ce ijui m'a toujours le plus séduit, ce besoin d'aitacbement, gracieux et fugitif instinct de la jeunesse. Seul maintenant de sa famille, il sentirait partout le prix d'une amitié comme la mienne ; que doit-il ^rou- Ycr dans le pays perdu et dans les redoutables circonstances où ses destinées Tout placé? À présent, je le sens, je suis ce qu'il aime le mieux. ici-bas* Je Voudrais le conduire jusqu'au jour où iljencontrera ce grand amour auquel Dieu a livré le monde, où tous les autres amours sont destinés à s'abîmer; mais irons-nous jusque-là? Je me surprends mâiatenant à envisager avec tristesse ce que je contemplais depuis longtemps, je puis le dire, avec une grande sérénité ; je voudrais à présent pouvoir compter sur quelques anné^ de vie. Quant à lui, je ne puis pas supporter qu'il disparaisse, que je voie s'évanouir cette image de mon passé, cette résurrection, sous des formes si sérieuses et si douces, de tout ce qui a dominé mon coeur. Eh bien I j'ai peur qu'il ne soit appelé sous peu à quitter oe monde.. J'ai vu bien des hommes mourir, et, saos avoir l'esprit livré aux superstitions, je croîs à certains signes chez ceux que la mort doit frapper. La
mort, quoi qa*on en dise, s'anDonce presque toujours à nous ; quand ce n'est point par les témoignages matériels de sa présence, par sa main visi- Mement empreinte isur notre corps qui se décompose et se jElétrit, c'est par Teffrayante série de ses émanatioœts occultes, par les pressentiments, par les songes, par les inquiétudes sans cause, les caprices sans nom dont elle agite l'être qu'elle va bouleverser dans toutes ses ^loîs. Il me semble que Renaud est le jouet de cette mystérieuse puissance.
Je sais bien que nous sommes engagés dans une guerre qui offre aux âmes les plus fermes de redoutaUes épreuves. Le danger ici n'est pas cette brillante vision rêvée, aimée et recherchée par la jeunesse; c'est un compagnon dont le sombre aspect et la présence assidue finissent par attrister les plus joyeux et lasser les plus patients. Sur deux jours, un seul appartient à peu près à la vie ; l'autre, qui s'écoule dans les ravins, dans les tranchées, sous une pluie de feu, en face d'un ennemi qu'on ne voit pas, mais que l'on sent toiyours, l'autre appartient vraiment à la mort. £h bieni cependant, si parfois elle se voile un peu, notre gaieté, Dieu merci, cette gaieté qui est notre vertu, qui nous fait vivre, qui
nous. fera vaincre, n'est pas près encore de s'éclipser. Hier, dans sa rude et sérieuse existence, Renaud a eu quelques instants de plaisir qui m'ont fait goûter une joie singulière. J'étais comme ces mères indigentes qui savourent le bonheur de donner à leurs filles la joie rare et longtemps désirée d'un bal.
Je m'appelle Marc. Je dois ce nom du patron de Venise à la belle Maria Angela Bardoggi, qui se prit en Italie d'une passion violente pour le baron d'Hectal, mon grand-père, capitaine au service de Naples, et devint ma grand' mère après une fort longue série d'aventures, charme pieux et romanesque de mes jeunes années. Or, c'est le 25 avril que tombe la Saint-Marc, et hier on a résolu, dans mon régiment, de m'oflfrir un dîner splendide : j'ai accepté avec reconnaissance cette affectueuse démonstration. Ce que le génie du soldat a de plus inventif s'est développé pour construire et disposer la salle du festin. Entre ma tente et les tranchées, au bord d'un ravin où n'arrivent plus maintenant que quelques bombes maladroites, quelques boulets extravagants, on a bâti avec des planches un ^abri assez vaste pour contenir tous mes officiers.
A six heures, nous nous sommes mis à table. Nous étions favorisés par un temps printanier. II régnait sur le plateau de la Chersonèse un vent doux et léger qui aurait suffi à peine pour soulever les voiles d'Tphigénie. La place, il est vrai, faisait un feu violent ; mais le garde à vous n'a pas une seule fois Ainoncé quelque formidable incident. La mousqueterie était muette ; Tartilleric, élevant seule cette voix qui est pour nous maintenant ce que la voix des mers peut être pour le pêcheur, nous disait que nous pouvions en toute sécurité tendre nos verres au vin de France. Au bout d'une heure, point de convive qui ne fut animé. Il ne faut point médire des réunions militaires. Au moment où Toi) s'y rend, on pousse souvent plus de plaintes que le mondain qui va accomplir sa corvée de chaque soir : « J'aurais mieux aimé rester sous ma tente, je ne puis plus boire, je sais par cœur toutes les chansons que je serai forcé d'écouter; je déteste l'entrain de commande; » n'est-ce pas à peu près ce' que chacun a entendu dire et a dit lui-même sur ce sujet? Puis il en est de ces sortes de fêtes comme du feu : quand vous y êtes, vous sentez peu à peu une transformation s'opérer en vous ; les hôtes
quinteux de votre âme s'humanisent, s'endorment, ou bien s'en vont je ne sais où; ce qui est gai, vivant, alerte, sociable, reste seul dans un asile qui se pare, s'illumine» se remplit d'accents joyeux. A huit heures, autour de la grande table qui nous réunissait, personne, j'en suis persuadé, ne sentait saigner son cœur sous la serre des pensées cruelles. Il y a dans la légion de singuliers types ; un vieux sous-lieutenant allemand, qui a été dix ans étudiant à l'université de Gœttinguè, et qui sait par cœur tout le Prométhée du théâtre grec, me disait en remplissant son verre : « Mon colonel, j'ai soûlé mon vautour I »
Au dessert, notre musique, qui jouit d'une si juste célébrité dans toute l'armée, domina tout à coup le bruit des conversations. Une vraie valse germanique, toute remplie de langueur voluptueuse, de tristesse passionnée, d'ardent et idéal amour, vint ravir un moment nos âmes dans un ' monde séparé de nous par bien d'autres choses que par les mers. Je vis quelques fronts se rembrunir, quelques regards se troubler, et suivre évidemment des apparitions inopportunes dans un pays tel que la Crimée; mais bientôt ces accords s'éva-
nouirent, et tout Tessaim des fantômes « aux yeux couleur de violettes » disparut avec eux. Une de ces marches guerrières qui pousseraient au canon les plus timides remplaça ces mélodies efféminées. Enfin cet air belliqueux fut remplacé à son tour par la leste et insouciante harmonie d'un quadrille; le plaisir sans arrière-pensée, sans vagues aspirations, sans larmes secrètes, le plaisir court- vêtu, fit sa rentrée parmi nous. On épuisa tout le répertoire de ces étranges chansons qui à certaines heures sortent des bouteilles comme toute une espèce d'hommes sort du sol des grandes cités le jour où rémeute s'ébat dans les rues. Je ne crois pas que ces refrains, quand ils sont répétés par les échos des bivouacs, puissent offenser aucune délicatesse du cœur. Malgré ce que leur naïve audace a d'effréné, comme les nuages qui s'élèvent des pipes, ce sont simplement machines légères où notre imagination aime à prendre place un in;?tant. Us se dissipent sans laisser de souillures à la fée vagabonde qu'ils ont portée.
Enfin, au moment où la réunion me semblait toucher à son terme, j'eus une surprise que l'on m'avait soigneusement ménagée. Un capitaine ita-
4ien m'adressa des couplets dans la langue de son pays* Il me mit presque au-dessus de mon saint patron, que cette poétique injustice n'a pas blessé, je Tespère. Je trouvai ces vers fort jolis avec leur lointain accompagnement de canon. £h ! pourquoi n'en conviendrais-je pas ? j'étais touché. Que voulezvous? je suis de ceux qui croient encore à la famille militaire, malgré tout ce que Ton a dit de moqueur là-dessus comme sur l'amour du pays. Certes je sais qu'aucun de ceux qui m'entouraient hier ne donnerait sa vie entière pour moi, seulement tous m'en consacreraient cinq minutes pendant lesquelles ils se feraient tuer. Mais de toutes mes émotions, la plus vive, c'est le plaisir que je trouvais à voir un rayon de gaieté sur le visage de Renaud. Il s'amusait « Mon cher enfant, lui ai-je dit en le quittant, c'est vous ce soir qui m'avez le mieux fêté. » Ici il faut toujours que le bruit de quelque projectile se mêle à vos discours. Au moment même où je prononçais ces paroles, une bombe a éclaté, probablement assez près de nous, avec cette sorte d'harmonie sinistre que je me suis souvent surpris à aimer quand je songeais à moi seul. Cette fois j'ai senti un serrement de cœur qui s'est
prolongé même après le dernier de ces gémissements métalliques auxquels mon oreille est si accoutumée.
5 mai.
Il est blessé! Que sera cette blessure? Je n'en sais rien. Le docteur affirme qu'il peut g;uérir. « Sa jeunesse, dil-il, un sang pur... » Je ne sais pourquoi, je me refuse à toute espérance. Un éclat d'obus l'a frappé en pleine poitrine. Le projectile avait perdu de sa force. Toutefois un poumon est attaqué. Il parle avec effort, et voudrait toujours me parler. U a continuellement le nom de sa mère à la bouche. Il ne sait pas tout ce qu'il me fait éprouver.
Ce soir, j'essaierai de rétablir dans ma tente. Je ie veilleraL J'écarterai de lui les pensées funèbres. Ce sera chose difficile. Son esprit est douloureusement atteint. — Ce n'est pas que je regrette la vie, me répète-t'il sans cesse avec un sourire qui me navre. — Comment ne la regçetterait-il pas? Elle est encore toute colorée pour lui de feux printaniers. Ce malin, il m'a entretenu d'un amour qui m'a reporté à des temps plus lointains dans mon exis-
38 HISTOIBES ÏNTIHSS.
tence que les temps fabuleux dans Tâge du monde. Il m'a parlé d'une jeune fille, de mouchoir gardé, de gants baisés. Que Dieu sauve ce pauvre Chérubin 1 Avant de le rappeler à lui, qu'il lui donne sa part de bonheur terrestre, car il peut y avoir du bonheur dans ce monde. Je. le sais. Elle aussi Ta su; elle le sait encore a;UX lieux où die est maintenant, et où je sens à tout instant que mon esprit va rejoindre le sien.
6 mai.
J'ai VU, je suis sûr d'avoir vu... Si jamais, je raconte l'étrange fait qui désormais dominera toute ma vie, on ne me croira pas. Que m'importe? La mystérieuse réalité que mes sens et mon âme ont saisie n'en existera pas moins pour moi. Yokci ce qui s'est passé sous cette tente qu'à présent je regarde presque comme un lieu sacré.
J'avais fait mettre le lit de mon blessé auprès du mien. Toute la soirée, Renaud avait eu une agitation qui m'avait effrayé. Comme je remarquais dans quelques paroles qu'il venait de me dire une éloquence dont je lui faisais compliment en souriant ; — C'est, fit il, que j'appartiens à présent au monde
outiioraphe l'esprit. — Puis, après des discours en effet qui semblaient resplendir déjà de la lumière dont les plus intelligents ici-bas, à leurs meilleures heures , aperçoivent à peine quelques rayons , il était pris de mortelle tristesse , les ténèbres de ce monde semblaient de nouveau peser sur lui. — Donnez-moi la main, me disait-*il, je vous l'avouerai, à vo^s qui m'avez vu, qui me connaissez, me jugez et m'aimez : j'ai peur. — Je répondis en serrant sa main dans les miennes. Alors il reprit : — Testez, Mtesninoi une promesse , ne me laissez pas mourir seul, quittez même la tranchée , si je vous envoie chercher. Je crois hors de ce mcmde à quelque chose daiheilleur que la vie ; mais, je Favime^ lenM)ment du départ me semble sinistre. Tous avez raison, je suis jeune, et quand la jeunesse est là qui vous retient, qui pleure, qui crie « ne t'en va pas, » il faut, pour vous donner du courage, une voix en même temps affectueuse et virile ; à cet instant que je vCTrai bientôt arriver, n'est-ce pas que vous serez auprès de moi?
Le temps s'écoula en propos semblables. La nuit était avancée; je voulus à toute force le lai06er reposer, et je me jetai sur mon lit.
40 HISTOIRES INTIMKS.
J'étais couché depuis une demi-heure , résolu à chercher le sommeil, mais malgré moi écoutant sa respiration, et à chaque instant tournant mes regards sur son visage, où deux yeux ouverts et ardents me disaient qu'il était torturé par l'insomnie. Il y avait sur la table placée entre nos deux lits une bougie à moitié consumée qui rendait lumineux tout uù côté de notre tente et me permettait d'observer la physionomie mobile de mon malade. Tout à coup, je le vis se soulever et prendre une expression que je n'oublierai jamais ; c'était quelque chose qui tenait de la joie et de la terreur. Ses lèvres remuaient, quoique je n'entendisse au cune parole. Évidemment il y ava\t un entretien entre lui et quiî... Je ne voyais aucun être vivant dans la tente, et le côté vers lequel se portait son regard était précisément celui où était' répandu le plus de clarté. Tout à coup il m'appela, en un bond je fus auprès de lui. — Elle n'est plus là, me dit-il, l'avez-vous vue? — Et il me raconta (tout ce que Dieu veut est possible , je devais savoir bientôt qu'il ne se trompait pas)^ il me raconta qu'il venait déparier à sa mère...
Je ne sais pas pourquoi j'écris ceci. En abordant
de nouveau , même p^r la pensée , ces choses merveilleuses et sacrées, j'éprouve des frissons que je ne voudrais pas sentir, puis une sorte de plaisir auquel je cède. Je ne lui dis pas : « C'est une hallucination, mot que je n'ai jamais compris ; vous êtes le jouet de votre imagination, ce que vous avez vu n'existait que dans votre esprit. «J'essayai de le calmer, au contraire , en acceptant son récit tout entier. Je le félicitai sur ce que le ciel avait permis en sa faveur. « Je vous envie, » lui disaîs-je, et il ne savait pas tout ce qu'il y avait de vérité dans ce mot qui partait du fond de mon cœur. Je parvins à le calmer en effet. Quand je vis enfin ses yeux se fermer sous Tinfluence du sommeil qui devait forcément succéder à tant d'excitations violentes , je m'étendis de nouveau sur mon lit, et voici ce qui m'est arrivé.
Je n'étais pas endormi, il n'y avait aucune vapeur dans ma cervelle, je regardais tour à tour tous les objets qui remplissaient ma tente, quand je sentis auprès de moi quelque chose qui agissait sur toute mon âme et semblait vouloir la tirer hors de mon corps. Puis peu à peu ce quelque chose prit une forme. Je la vis à mon^tour, c'était elle. Je fus tout
rempli d'une longue épouvante pleine de charma. J'attachai sur ses traits, où rayonnait la lumière du monde inconnu, un regard où je sentis une explosion de caresses étrangères à mes sens et nouvelles pour mon cœur. Tout à coup je compris qu'elle me parlait, quoîqu'aucun mot sorti de sa bouche ne résonnât dans cet air des vivants où Dieu lui permettait de se montrer. Elle me remerciait de ce que j*avais été pour celui qu'elle se repentait d'avoir moins aimé sur cette terre que moi, elle me suppliait de ne pas abandonner cet enfant à l'heure de la redoutable épreuve qui était proche. Elle me demandait de lui promettre que rien, rien de ce qui peut se passer ici-bas, ne m'empêcherait d'être alors auprès de son fils. Je ne sais de quelle manière je m'y pris, car moi-même je ne m'entendais point parler, mais je le lui jurai.
A l'instant même elle disparut, je fus comme un homme enseveli vivant sur qui viendrait de retomber le couvercle, un moment soulevé, de son sépulcre. Il y avait pour moi dans cette atmosphère qu'elle ne vivifiait plus, quelque chose de cruellement terrestre qui m'étouffait. Bientôt je retrouvai dans mon âme la vision que je pleurais, et en songeant à tout
cet ordre immortel de faits si ardemment souhaités, dont j'avais la certitude maintenaot par dlrrécusables témoignages, j'éprouvai une joie immense. J'en avais fini avec toute une partie de la tristesse humaine, puisque le doutp m'était enlevé. — Mais je suis sûr à présent qu'il mourra, et aucune parole, aucune pensée, rien de ce que nous crie notre cœur, de ce que notre raison nous suggère, rien même de ce qui peut nous être révélé par des voies surnaturelles n'adoucira jamais poumons cette grande, cette invincible douleur de la mort d'un être aimé. ...
Dieu me préserve de donner des formes apprêtées à des émotions que j'ai senties et que je voudrais faire partager. Il faut que j'aie recours cependamt; pour éclaircir et terminer ce que j'ai entrepris de raconter, à une sorte d'épilogue. Un officier, dont le nom n'importe guère , proposa tout récemment à
un jeune prêtre d'aller visiter avec lui les ruines de Sébastopol.
L'abbé de Gastier , ainsi s'appelle ce prêtre, est uû de ces hommes qui en chaire, ^vant d'avoir prononcé une seule parole, ont déjà'^fait courir un long frisson dans leur auditoire, par tout ce qu'il y a dans leurs traits pâlis d'initiation au!c douleurs de ce monde, dans leurs regards enflammés de révélation sur les joies d'une autre vie. Eh j)ienl cet humble serviteur de Dieu n'a jamais fait qu'un obscur emploi de sa puissance sur ses semblables. Depuis deux ans, il vit au poste qui lui a été assigné, « rôdant comme un voleur » pour me servir de l'expression mystique , autour de ceux qu'il essaie de sauver, accourant au moindre signe de qui le réclame, remplissant enfin son ministère avec ' une infatigable patience et une foi embrasée. L'officier qui voulait l'entraînera Sébastopol n'était pas, à coup sûr, le modèle des chrétiens. Il avait une religion qu'il accommodait, sans trop savoir luimême par quels procédés, avec une singulière com* plaisance pour les coups de sabre et une profonde tendresse pour la faute que, depuis les paroles de Jésus- Christ, on ne punit plus avec des pierres;
mais, poussé vers Tidéal par un invincible penchant , il aimait les prêtres , parce qu'ils sont, disait-il , des êtres forcés de s'inquiéter incessamment des choses surhumaines. Puis Tabbé de Gaslier devait particulièrement lui plaire. Ce jeune ecclésiastique avait un tour d'esprit qui le portait à ne repousser aucun ^mystère parmi ceux mêmes que ne garantit aucune autorité sacrée. Epris du monde invisible, il accueillait avec une joie profonde tous les faits qui lui semblaient appartenir à ces régions désirées. Or l'officier que nous ne nommons pas a pour le merveilleux une passion qui s'augmente, au lieu de l'affaiblir avec le temps. Pendant bien des années , il Ta aimé sans trop y croire, comme on aime tant de choses d'aiHeurs. Ne serait-il pas en droit maintenant d'ajouter à son amour un peu de foi? Ceci du reste nous ramène à notre récit.
Le prêtre et le militaire convinrent donc d'aller visiter ensemble les lieux où se sont passées de plus grandes choses qu'aucun bulletin ne pourra jamûs en raconter. Ils traversèrent ces tranchées, aujourd'hui couvertes de terre, qui furent si longtemps, en face de la ville qu'elles enserraient, une
cité tout entière où l'héroïsme courait les rues. Us s'engagèrent dans Sébastopol, dépouillé de son mystérieux attrait depuis qu'on ne le regarde plus furtivement, à travers un créneau ou au-dessus d'un parapet , au milieu d'un essaim de balles , mais revêtu déjà de la dignité émouvante des puissances tombées. Leur excursion terminée, comme 'ils revenaient par les attaques de gauche, la pensée leur prit de visiter le cimetière. C'est un lieu placé auprès de la Quarantaine, où s'élève entre des files- nombreuses de tombeaux, une petite chapelle jaune à toit vert, que les Russes avaient, dit-on, dans une particulière vénération. Pris entre nos travaui et les défenses de la ville, ce champ de repos devint une arène où se passa plus d'une sanglante action. Après le combat de nuit qui le mit définitivement en notre pouvoir, les projectiles ennemis y tombèrent du matin au soir, sans égard pour ce qu'iU y frappèrent. A présent je ne sais pas spectacle d'une mélancolie plus pénétrante et plus haute que cet amas de tombes brisées autour d'une église couverte elle-même de cicatrices. Là ceux qui n'ont encore porté dans leur cœur que les amertumes égoïstes ou les soiif-
frances domestiques peuvent s'initier aux afflictions des peuples. Le prêtre s'a&sit sur une tombe mutilée où se lit encore en allemand «ette inscription, qui devait emprunter aux événements une si formidable éloquence : « Dieu fait bien tout ce qu'il fait. »Nos promeneurs, qui depuis si longtemps erraient à pied, étaient fatigués. On était d'ailleurs dans les derniers jours de février, et il y avait dans Pair une espèce de sirocco , c'est-à-dire un de ces vents chauds et humides qui , chez certaines natures, chargent le corps de -fatigue, tandis qu'ils remplissent l'âme d'excitation. Au loin, une mer qui ne s'appelle pas pour rien la Mer Noire, ajoutait à la tristesse d'une terre frappée pftrlacolèredes hommes la tristesse étemelle de ces régions , sans cesse frémissantes d'un autre courroux. Des gens moins portés à la rêverie que ceux à qui s'oflTrait ce tableau n'auraient pu s'empêcher de devenir songeurs.
Pendant quelques instants, tous les deux gardèrent le silence ; puis l'abbé , conduit à .cette réflexion sans doute par une série de pensées funèbres , dit tout à coup : « C'est ici que Puymarens et le baron d'Hectal ont reçu tour à tour des blessures mortelles. » Ces noms réveillaient une môme
quantité de souvenirs chez Thomme d'église et chez rhomme d*épée. Liés intimement avec ces deux morts, ils s'enfoncèrent de nouveau dans le silence et la songerie. Enfin, après avoir trouvé sans doute, dans ces royaumes aimés des ombres, les spectres qu'ils cherchaient, ils semblèrent revenir en même temps à la parole et à la vie.
— Vous les avez vus mourir Tun et l'autre? dit TofiBcier au prêtre.
— Les ai -je vus mourir, dit celui-ci, tous les deux? Et il appuya sur ces derniers mots : tous les deux? Je n*en sais rien.
Et comme son compagnon le regardait avec élonnement, il ajouta d'uge voix très-émue : — Ce n*est pas un secret, après tout, que je sois obligé de garder ; il ne m'a pas été révélé par la confession, rÀ par une confidence. Est-ce un secretmème? Je ne pourrais le dire, c'est peut-être tout simplement une chimère de mon esprit; mais quoi que ce soit, c*est quelque chose qui m'oppresse.
Alors, questionné par Tofficier, dont ce début mystérieux avait singulièi^ement flatté les goûts, voici à peu près comme il parla :
« Le 16 mai au soir, vers neuf heures, on vint
m'avehir que monsieur de Puymarens était au plus mal. Je courus immédiatement auprès de lui, et je trouvai en effet dans toute sa personne les signes de la mort. Le baron d'Hectal, penché sur son front dans une attitude toute maternelle, lui tenait les mains et lui disait d'une voix entrecoupée quelques mots pleins de tendresse. Quand je parus sur le seuil de la tente, le mourant eut une expression de joie : — Âh I fit-il, nul ne me manquera de ceux qui pouvaient ici m'adoucir un pareil moment*. Après s'être plié avec une soumission recotanaissanle aux exigences de notre religion, Renaud, qui, semblable à beaucoup de malades, avait, dans ces soins pour son âme, reqouvré un peu de force corporelle, se mit à s'entretenir avec moi. Je ta- , ch({ds de faire succéder aux paroles consacrées delà prière quelques-unes de ces paroles inattendues pour celui même qui les prononce, que Dieu nous envoie quelquefois en de semblables heures» quand oïl entendit le garde à vous sonner dans la tranchée, et une fusillade des plus nourries s'établir sur un point assez rapproché de nous. Le colonel d'Hectal devait cette nuit-là tenir deux bataillons prêts à prendre les armes au premier signal. Il s'é.-
lança hors de la tente. Au lieu de s'éteindre, la fusillade, à chaque instant, semblait prendre une yiolence nouvelle.
» Le temps s'écoulait, et il se manifestait chez Renaud une agitation croissante que je ne savais comment apaiser . — Mon Dieu ! s'écriait-il avec un accent désolé, où Ton sentait la douleur navrante de l'enfant et du malade, le reverrai-je? Il m'avait donné sa parole de ne point me laisser mourir seul... Et me regardant avec un sourire qui me donnait envie de pleurer : — Je me rappelle, monsieur Tabbé, que dans mon enfance je voulais tenir la main de ma mère pour m'endormir; j'aurais voulu tenir sa main, à lui, pour entrer dans ce sommeil éternel.
» Dans ce moment, je vis passer à travers l'ou-
' verlure de la tente une têt'e de soldat qui me faisait signe. Je sortis, je trouvai l'ordonnance du colonel, ce bon gros Allemand que vous connaissez, avec un visage tout bouleversé. — Monsieur l'abbé, fit-il, je crois que notre colonel est mort. Ils disent qu'il a du tomber de l'autre côté de la tranchée, peut-être à trente pas de la ville ; ils n'ont pas pu
^ retrouver son corps.
» Vous savez comixie j'aimais, d'Hectal; je sentis un chagrin presque aussi poignant que si Von m'eût annoncé la mort d'un frère ; puis je n'osais point rentrer dans la tente, je pensais avec une terreur indicible au coup que j'allais porter à Renaud. Enfin je pris une résolution courageuse, et je parvins même à maîtriser victorieusement ma douleur, au moins dans son expression, car le mourant ne lut rien sur mes traits.
» Cependant ma tâche devenait à chaque instant plus difficile. Renaud attachait sur moi un regard plein d'une interrogation ardente qui commençait à m'entrdner. Je sentais qu'au risque d'écraser soudain tout ce qui restait de vie dans ce pauvre être, j'allais laisser mon secret s'échapper, quand tout à coup, au haut des trois marches par lesquelles on descendait dans la tente, je vis apparaître le colonel d'Hectal. II faut qu'ici je ne vous cache rien de ce que j'ai senti, car toute la valeur de mon récit et dans mes impressions £h bien I au lieu d'éprouver la joie qui en cet instant aurait dû être le sentiment unique de mon cœur, je fus pris par un effiroi étrange. D'Hectal avait uae pâle«rqueje n'avais encore vue sur aucun visage. Puis, qpte
VOUS dirai-je? c'était lui, je le recoouaissais, et pourtant c'était pour moi comme un inconnu... Mes yeux cherchaient, sans le trouver, ce qui était changé dans toute sa personne. Il s'approcha de Renaud d'un pas qui accrut encore au fond de moi cette crainte singulière 4ont je ne me rendais pas compte. Je me levai, et je m'écartai fort précipitamment sans doute. Sans m' avoir regardé, ni parlé, ni touché, il se trouva assis à ma place. li prit la main de Renaud, et, se penchant sur le front du blessé, qui semblait dans un état d'extase, il y appuya ses lèvres. Alors je les considérai tous deux. Leurs regards parlaient une langue qui, je le sentais, n'était pas la mienne, à laquelle Dieu ne m'a pas initié encore aux heures mêmes où je Tai prié avec le plus de ferveur. L'un semblait faire, l'autre recevoir la confidence de ce secret, qui est la source de toutes les grandes inquiétudes et de toutes les grandes espérances. Du reste, ce spectacle ne me fut donné qu'un instant. Je vis soudain à la même minute le mourant et celui que je ne sais comment désigner s'affaisser ensemble. Animé alors d'un sentiment plus fort que toutes mes épouvantes, je m'élançai vers eux. La tète du colonel
reposait sur la poitrine de Renaud. J'appelai, on déshabilla d*Hectal ; son uniforme était plein de sang, il avait à l'endroit du cœur une plaie béante. Quant à moi, je me jetai à genoux, et je ne sentis plus dans i6on âme qu'un élan de foi immense. Il me semblait que j'avais assisté à un fait étrange, mais qui. n'existait plus, dont Tair que je respirais était en quelque sorte affranchi. Comme cela m'était arrivé tant de fois, j'étais tout simplement en prière auprès de deux cadavres. '
» Je passai la nuit tout entière au pied du lit où reposaient ces dépouilles mortelles. Le lendemain^ quand il fallut rendre à la terre ce qui lui appartient de nous tous, les docteurs voulurent examiner les morts avant de les livrer aux ensevelisseurs. L'aidemajor qui visita la blessure du colonel ne comprit pas comment un homme avait pu vivre un seul instant avec une semblable plaie. Puis ce furent des étonnements sans fin sur d'autres faits plus inexplicables encore. Personne n'avait vu revenir le colonel, on ne savait comment il avait regagné sa tente. Alors, mon cher ami, en interrogeant des papiers qui me furent confiés, j'appris qu'une tendresse d'une nature toute particulière unissait d'Hec-
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tal à Renaud, et je fus comme illuminé d'mie croyance que rien ne m'enlèvera. J'ai vu un mort mareher et parier. Taà contemplé, j'ai touché un corps qui n'était plus qu'un suaire. »
— Je me sens très-disposé à partager toutes vos pensées, repartit TofiBcier. II y a une devise que depuis longtemps je me suis donnée, at dont je m'efiforce d'être digne : « Ne rien nier, et ne rien craindre. »
Uo soitf entre quatre et cinq heures, dans le coin d'un sdon qui eut sa gloire comme Babylone et comme Tyr, et qui a disparu comme ces cités, j'entendis parler de lady Byron, On disait que Fauteur de Don Juan s'était donné des torts bien graves envet^ elle, on la plaignait, on la béatifiait, on offirait comme holocauste à son souvenir la mémoire flagellée et déchirée de son glorieux époux. J'étais à cet âge où les moins bons d'entre nous ne sont pas encore aptes à s'enrôler dans la grande légion des pharisiens, où la passion éternelle de tous les hommes divins nous arrache des élans d'une pitié enthousiaste et profonde. En moi-même, je pris
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parti pour Byron, et je me dis qu'il se commettait devant moi, à coup sûr, une des iniquités quoti* diennes qui sont le fond, Tâme, la tie de ce qu'on nomme la conversation.
Plus tard, bien loin de l'heure et des lieux ou mon cœur sentit la rapide étreinte des émotions que je retrouve aujourd'hui, des faits inattendus ont donné raison aux instincts de ma jeunesse. Ces faits, j'essaie maintenant de les recueillir. Puissent-ils avoir pour d'autres l'éloquence qu'ils ont eue pour moi 1 Ce ne sera pas d'une seule apologie qu'ils se chargeront, car dans ce monde nulle existence n'est isolée, nul homme n'est le représentant de sa seule pensée, nulle victime n'est immolée pour ses seules vertus ou ses seules fautes. -— Connaissez-vous le prince Prométhée Polesvoï ?
Son nom éveillait en mon esprit, ayant l'instant où je fus appelé à le voir, des souvenirs un peu confus, je l'avoue, mais cependant assez vifs. Je savais qu'il existait en Russie un poète moins correct peut-être que Pouchkine, mais d'une veine plus originale et plus hardie, qui n'avait pas craint^ dès ses débuts, de monter sur le trépied où l'on est assailli par ce qu'ont de plus puissant et de plus
oiageûx les souffles de l'inspiration. Polesyoï a écrit de grancies compositions théâtrales où, remontant a^x sources mêmes de Tart dramatique, il prend pour matière l'histoire de son siècle, et pour personnage suprême sa nation. Son Incendie de Moscou faisait répandre, il y a quelques années, à un public russe, les larmes qu'arrachait jadis aux yeux des Grecs la célèbre tragédie des Perses. A ces gigantesques tentatives il a joint maints autres essais. Sa petite pièce» le Troisième Amour, dénote une science singulière du cœur féminin en ce temps-ci. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont on le juge, ce qui est certain et ce que je veux uniquement établir, c'est qu'il appartient à cette race d'hommes, en même temps aimée et maudite du ciel, que Dieu répand parmi nous, comme les étoiles dans son firmameDt,pour briller, mais d'une lumière vacillante, disparaissant dans les tempêtes, pâlissant au passage des moindres nuées, et, alors même que tout est paix et douceur autour d'elles, que l'air est pur et transparent, rayonnant d'une lueur inquiète dont on se sent presque aussi attendri que charmé.
Ne cherchez point en Russie des gens de lettres proprement dits. La classe des génies, tantôt bien-
58 BIST0IRS8 INirilIBS.
fiaisants» tantôt malfotoaBts» qpii ckez bow ont nuié tKAt de choses» n'existe point dans ce pays4à. Il n*est pas permis i une créature terrestre de s'y laire uniquement esprit. Polesvoï a suivi la carrière éfis* armes que lui imposait la condition où il était né. Il s'est montré un brillant S(ddat« et cela devait être; malgré Thistoire plus ou moins vraie d'Horace et de son boudier, un grand poète, j'en suis sûr, sera d'ordinaire un vaillant homme; le même élan arrache à la terre, pour la porter au-devant des puissances inconnues, Tâme valeureuse et Tâme inspirée. Maintenant, d'où venait à notre héros ce nom étrange de Pi:ométhée? D'une fantaisie de son père, le prince Démétrius Polesvoï, qui, semUaUe à presque tous ceux dont sont nées des créatures de génie, fut lui-même un être tout rempli d'une.intelligence puissante et singulière. Admirateur passionné des lettres antiques et particulièrement du ; théâtre grec, le prince Démétrius^ malgré la dtsaertation de Tristram Shandy^ ne craignit pas d*imposer à son fils le nom plein de mystérieuse grandeur qui rappelle les premières et funestes amours de rame humaine et de Tidéal.
Il y avût devant Sébastopol un officier d'artîltaie
LA paiHc&^afi paoniTHÉE. s»
dont ime humble colonoe au fond d'oo ram et un petit article du Courrier NatUais sont aiyourd'hui toute la gloire. Raymond de Cayio» c'est ainsi qu'il s'appelait, tenait à la Russie par une alliance assez proche. Une de ses tantes aiuût épousé ce prinee Démétriûs Pdesvoï dont j'ai parlé à l'instant. Gela n*empèchait point Raymond d'envoyer consciencieusement le plus d'obus et de J^ulets possible aux défenseurs du tsar, sans s'inquiéter s'il avait parmi euk quelque cousin. C'était du reste un homme d'un esprit originali élevé et un peu exalté, grand partisan du comte^oseph de Maistre, pensant comme lui sur la guerre, persuadé comme lui que le sang humain n'est jamais répandu inutilement, qu'il efface une faute et fait apparaître une vertu sur tout point de ce monde où il coule. Un soir de ce premier hiver où chaque heure de tant d'existences fut marquée par une souffrance et par une lutte, Raymond était dans sa tente, écoutant d'une oreille distraite le bruit de la toile fouettée par la neige et seeouée par le vent, quand un message inattendu le tira brusquement de sa rêverie. Un soldat lui remit un petit mot d'une écriture inconnue^ trahissant une main tremblante comme
60 HI8T0IEES INTIMES.
celle d'un malade ou d'ua blessé : « Si vous avez envie, disait ce billet, de voir un parent fort mal accommodé, et contraint à faire dans votre armée uq séjour involontaire, venez à Tambulance du quar-, tier général. Ce parent n'est pas un prisonnier trèssûr. La mort et lui se font des signes , et il est capable d'être libre d'une heure à l'autre. Hâtezvous donc, mon cher cousin. » Au bas de ces lignes, on lisait fort distinctement le nom de Prométhée Polesvoï.
Raymond se mit sur-le-champ en route à travers vent, neige et ténèbres. Il parvint à cette sorte de toiture, moitié en toile, moitié en planches, qui produisait un si étrange effet en s'élevant directement du sol. Ce toit couvrait une grande tranchée ; cette tranchée était Tambulance. Raymond parcourut ce long corridor que venait d'encombrer une affaire dont les derniers coups de fusil se faisaient encore entendre. Il aperçut dans un coin de ce sombre gîte, entre une couverture tachée de boue et un drap couvert de sang, une figure qui lui fit dire : « Voilà celui que je cherche. » Polesvoï a un regard dont il n'est pas possible de ne pas s'inquiéter. Ses prunelles fauves, inondées d'une flamme noire.
LA PRINCESSE PRÔMiTHÉE. 61
tantôt s'arrêtent sur VOUS , ardentes et immobiles comme si elles allaient s'élancer hors de leur orbite, tantôt s'agitent à droite et à gauche , possédées du mouvement des bêtes carnassières que Ton ^ferme dans des cages. Ces singuliers yeux pourtant, malgré leur habituelle sauvagerie, ont parfois une expression pleine de douceur : alors , comme la musique des mdtres allemands, ils portent sur leur fluide rêveur tout un monde de choses passionnées et tristes. La bouche , par instants moqueuse, a toujours de la grâce; on sent une porte destinée à des paroles élégantes et fières. Le visage ne cesse jamais d*être pâle ; il semble fait de cette chair dont parle la Bible, qui a senti passer le souffle des esprits et qui est restée livide.
Si Raymond comprit qu'il était en présence de Polesvoï, le Russe, de son côté, reconnut sans hésitation son cousin, et d'une voix enjouée, qu'on ne se fût certes pas attendu à entendre dans un pareil lieu, sortant d'une semblable bouche :
— Je vous salue, dit-il, monsieur le vicomte de i Caylo, et je vous remercie d'avoir répondu si promptement à mon appel. Je me félicite de n'avoir jamais médit de la guerre ; c'est par excellence la
.68 HIATOIRBS lNTiiM8« .
mèr% des aventures, ce qui fait qu'elle nous eavoie aussi bien les bouues que les mauvaises reuooaUes.
Etcooiine Raymond lui prenait la main .-Je TOUS ai reconnu, ajouta-t-il avec un accent qui cette fois avait quelque chose de singulièrement ému, à votre regard et à vos cheveux, qui ont vivement éveillé en moi le souvenir de ma mère.
Puis il continua, en reprenant son premier ton: — J'ai une balle dans la cuisse qui a forteme&t endommagé un de mes os, et un coup de baioimette dans la poitrine qui est d'une portée très-mystérieuse. J'ai voulu en quittant ce monde, mon cher cousin, vous dire en même temps bonjour et adieu, puis aussi vous demander un petit serviceque voici.
Alors il expliqua en peu de mots à son parent qu'après l'avoir fait prisonnier, on lui avait pris tous les papiers qu'il avait sur lui, dans l'espoir sans doute de trouver quelques documents précieux. Or ce qui était sur sa poitrine, et ce que la baïonnette même avait percé, ne pouvait intéresser en rien les assiégeants de Sébastopol : c'était une lettre en français d'une femme qu'il aimait de toute son âme.
— Votre lettre vous sera rendue, s'écria. Caylo, et
LA PRÎNCEMr f'ROlFiTfliE. €S
VOUS ne mourrez pa», non cousin, car les gens qui sont aimés ne meurent pas, à ce que l'on assure.
— Je vous ai dit que j'aimais, non pas que j'étais aimé, répondit Prométhéeavec un sourire dont s'illuminèrent son pâle ifisage et jusqu'à ce grabat sanglant sur lequel il était étendu. Je ne suis pas sûr, au contraire, que ma mort ne soit pas un soulage^ ment pour celle qui a été la domination capricieuse, changeante et adorée de toute ma vie. Peu importe du reste : nous n'avons le temps, ni vous ni moi, l'un de faire, l'autre de recevoir des aveux. Que je revoie cette écriture, qui a été, je puis le dire même en ces derniers jours, Tunique source de mes émotions ; que je ne laisse pas à des étrangers le plaisir profane de commenter ces paroles d'amour, choses vivantes, sublimes, sacrées, pour les cœurs où elles doivent être enfermées, et vaines apparences, formes ridicules et misérables pour les esprits où les transporte un jeu indiscret des destinées 1 Enfin que j'aie cette lettre, mon ami, que je l'embrasse encore une fois, que je la brûle, puis que j'aille en rejoindre les cendres! Tel est mon seul désir en ce moment. Partez, et je tâcherai de vivre jusqu'à votre retour.
Raymond s'éloigna, l'esprit occupé et le cœur tout rempU d'émotion. II se sentait avec étonnement une bizarre énergie d'entrailles pour ce parent inattendu. Sans être soi-même la passion, lorsqu'on vit tout à coup près d'elle, on s'aperçoit aussitôt que l'on est transformé. On est renouvelé, rajeuni; on respire à pleins poumons des bouffées d'un air âpre et puissant, semblable à celui qui nous vient des grandes cimes à travers le chemin des montagnes. Le soir même, Raymond obtenait la lettre réclamée et l'autorisation de faire transporter son cousin sous sa tente. Le prisonnier était confié aux soins de sclli parent jusqu'au moment où il pourrait supporter une traversée.
Malgré leur gravité, les blessures de Polesvoï n'étaient point mortelles. Au bout de quelques jours, il y avait sur le lit dressé auprès du lit de Caylo un malade de la société la 4)lus attachante. Le Russe et le Français s'oubliaient dans des causeries démesurées. Cependant Raymond étant obligé d'aller aux tranchées, son hôte alors restait seul. Pour occuper de longs et tristes loisirs, Prométhée, dont la guérison faisait chaque jour des progrès, avait demandé de quoi écrire. Soulevé sur sa couche, enveloppé
LA PRINCESSE PROMÉTHiE. 65
dans des couvertures, il consacrail des journées entières i un passe-temps qui lui semblait toutefois bien moins teqir du travail que de la rêverie et du souvenir. Quand on les a vues, ces pages couvertes par une écriture tantôt lente, tantôt hâtive, où Tqn surprend chaque élan et chaque défaillance d'une âme tour à tour esclave et maîtresse de sa douleur, quand un funeste événement les a produites au jour, ce n'est ni un roman, ni un drame qu'elles nous ont donné. Raymond avait complété l'histoire qu'on va lire avec des paroles où l'on sentait une double vie, celle du' cœur dont elles étaient sorties, celle du cœur qui les avait reçues; mais toute existence va en s'^ffaçant dans ce monde, même cette existence idéale qui est le dernier refuge de nos espérances ; tout se refroidit, même la pensée. Voici ce qui me semblait si vivant, et ce qui peut-être est glacé déjà.
Le prince Poiesvoï subissait le charme magnétique dont Paris est doué comme l'Océan. Paris l'avait
attiré du fond de la Russie. C'est là qu'il devait trouver l'apparition si redoutable et si désirée dont un moraliste français a mis Texistence en doute. Dès ses débuts dans la vie parisienne, il rencontra la princesse Anne de Cheffai. On sait que madame de Cheflfai s'appelait mademoiselle de Béclin, car tout le monde connaît sa mère, la célèbre Isaure, qui a joué un rôle si important dans la vie de notre pauvre Prométhée. Monsieur de Béclin , tout en étant cet héroïque Vendéen dont le nom se mêle aux faits les plus douloureusement glorieux de notre histoire, sacrifia un peu à ce que tant de gens appellent, avec une résignation pleine de douceur, les exigences de la société actuelle. Il épousa sous la restauration la fille d'Odouard le banquier, à la grande joie des journaux libéraux du temps, qui annoncèrent Talliance du Vendéen et du financier en disant qu'un heureux mariage réunissait deux familles de partisans. Du reste, Odouard, quoiqu'il eût fait d'excellentes affaires avec la république et avec l'empire, songeait depuis très-longtemps au retour possible des fils de saint Louis : il était d'une opposilim élégante, faisait des visites à Coppet, ci<* tait monsieur de Chateaubriand. Enfin, pour hooo-
rer te mcyyen âge aux premières heures de sa résurrection, il avait donné à sa fille le nom d'Isaùre. Ce fui cette Isaure qui vint, avec quelques millions et sa harpe, habiter Fhôtel de Béclin.
Quoi qu'il en soit, le grand marquis, — car les familiers de monsieur de Béclin lui donnaient quelquefois cette appellation de monsieur de Montross, — le grand marquis, dis-je, aurait épousé une des- ^ cendante des rois de Grenade, que sa fille n*eût pas apporté en naissant une plus profonde et plus cornplète distinction : on ne peut comparer Anne à personne. C'est une de ces créatures que les romanciers mettent J^abituellement dans leurs livres en hors-d'oéuvre, types charmants que se réserve la pensée même du poëte pour sa plus intime, sa plus chère et sa plus complète expression, habitantes d'un monde à part, qui font pâlir toutes les héroïnes près de qui elles sont placées. Vous avez nommé Fenella, Rébecca, Mignon, et vous n'avez encore qu'une idée incomplète d'Anne de Béclin, car son suprême, son divin mérite, c'est d'être elle. Plus d'un peintre a fait son portrait, mais son image n'existe qne dans un cœur d*où Ton ne peut point l'amtèher. Là elle est tout entière» depuis cette
68 HIST0IBB8 INTIMES.
. sombre chevelure aux ardents reflets, toute baignée
d*éiectricité amoureuse, jusqu'à ces petits pieds où
se mêlent une dignité de patricienne et une grâce
de bohème.
Monsieur de Béclin voulut donner pour mari à sa
< fille le fils d'un de ses compagnons d'armes. Malheureusement le prince de Cheflai, que nos contemporains ont connu, n'avait rien du guerrier illustre qui partagea avec le prince de Talmont rtieureuse fortune de rajeunir la gloire d'un vieux nom par un héroïsme poussé jusqu'au martyre. Le mari d'Anne était un petit homme maigre et sec, à la tournure et après tout à l'existence d'homme d'affaires. Il avait inventé un nouveau système pour préparer la cochenille. D'une humeur fort acariâtre, il intentait de continuels procès à ses voisins : ce fut son unique manière de guerroyer. Dieu seul sait les secrets des femmes, mais Anne, quand le prince de Cheffai mourut, était en droit de ne pas avoir encore aimé.
Ce fut un soir, je pourrais dire chez qui, mais peu importe, qu'elle rencontra Prométhée. Le Busse était alors au plus vif de ses ovations parisiennes. On avait traduit de luié^x ou trois bluettes d'un
Là princesse prométhée. 69
tour bizarre et passionné, qui, sans donner une mesure bien exacte de son talent, pouvaient le faire deviner toutefois, et puis qui avaient ce mérite tout puissant de s'adresser particulièrement aux préoccupations éternelles des femmes. Polesvoï, comme on dit dans son pays, fut donc enguir^ lande à ses premiers pas parmi nous. Il essuyait depuis deux heures toute sorte d'interpellations chargées de coquetterie flagrante et d'intentions secrètes sur ses héroïnes, sur ses héros, sur cet homme qui devait se tuer, sur celte femme qui devait mourir de chagrin, sur cette intrigue si coupable, sur cet amour si malheureux, sur tous les sujets enfin qu'on peut aborder avec un romancier, quand il sentit l'atteinte magnétique d'un regard s'échappant de deux grands yeux noirs placés en face de lui. Au bout d'un instant, il était prései^té à celle qui avait dirigé ce trait silencieux, et se trouvait en pleine conversation avec l'auteur de la blessure. Voulez-vous que je vous raconte une toilette? Je prends Dieu à témoin que je le pourrais, tant sa personne tout entière était empreinte ce jour-là du charme qui défie l'oubli. Une guirlande de fleurs de pècber suivait les contours de sa chevelure, et son
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épaule pâle, frissonnante^ sortait d'une robe nuancée de rose. Debout, appuyée à. une cbeminée, elle avançait un petit pied qui évidemment comniençait une guerre d'avant-garde. Elle voulait lui plaire du reste; depuis, elle le lui a bien des fois avoué dans ces moments où ils se sont rappelé, avec des élans d'une trop rapide tendresse, Theure marquée par leurs destins à tous deux pour leur rencontre en cette vie. Elle voulait lui plaire, et du premier coup elle eut dépassé son but. Polesvoï s'enivra de cette parole incomparable, fine, subtile et colorée, qui se glisse dans vos pensées, les caresse, s*y joue comme le sylphe dans une chevelure aimée. Évidemment ils parlèrent d'amour. Elle eut de ces sourires resplendissants de promesses et de ces regards voilés de douceur qu'on retrouve dans son âme bien des annéei^ après en avoir subi l'attrait et d'ordinaire reconni; le néant. Quant à lui, il eut fort peu de ce qu'on appelle l'esprit. Dans ce salon, près de cette cheminée, il s'était trouvé tout à coup aussi loin du monde, avec celle qui le captivait, que s'il eût été près d'une fontaine au fond des bois. Cependant il fallut qu'il sortît de cet entretien pour se faire présenter à la marquise de Béclin. Isaure se piquait
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d'aimer la poésie et d'être bienveillante pour les poètes : elle déploya dans son accueil à Polesvoï les plm étudiées et les plus éprouvées de ses grâees. Elle recevait toutes les semaines ; on chantait chez elle. Assurément Prométhée devait aimer la musique, car les vers» les chants, Tharmonie s'épanchent de la même source. Ainsi dit-elle .à peu près avec un enthousiasme qui faisait onduler sur sa tête des marabouts ossianiques. '£h bien ! je crois qu'en vérité Pôles voï la trouva séduisante ; il y avait un reflet de sa fille chez elle. Quelles ruines, quelle masure, quel nid à belettes et à vipères le reflet d'un pareil astre n'aurait-il pas illuminé !
Ce fut à la fin d'une journée d'hiver, dans le coin d'un salon envahi par l'ombre, qu'ils scellèrent d'un baiser aux délices troublées e,t furtiyes, mais ardentes et sans bornes, une union de plus parmi ces unions secrètes qui étendent leurs réseaux invisibles à travers les régions mondaines. Pendant six s^naines, ils s'étaient rencontrés chaque soir. Les mêmes travers leur avaient arraché le même sourire, les mêmes hontes leur avaient inspiré le même dédain. Les mêmes pensées, les mêmes sons, les avaient remplis du même ennui pu du même plai-
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sir. Ils le croyaient du moins, car ces étranges ressemblances de goût, ces conformités merveilleuses de nature où tous les couples humains s'obstinent à placer l'origine de leurs mobiles sympathies, ne sont, qu'illusions destinées à être durement châtiées par ces puissances qu*on oublie toujours d*appeler à la naissance des amours. Ainsi Anne, maigré tout ce qu'il y avait en elle d'élevé, de fier, d'étranger et parfois d'hostile aux vulgarités les plus puissantes, les plus tyranniques, les plus encensées, Anne était la fille d'un monde où il n'esl point d'élément qui ne subisse le triste alliage de l'or. Ce n'était pas au temps où il couchait à travers les broussailles de la Vendée qu'André de Béclin l'avait appelée à la vie. Anne était néb d'un héros depuis longtemps séparé de Ja misère, du danger, de la souffrance, de toutes les austères et glorieuses compagnes de sa jeunesse. L'énergique et courte devise du blason paternel, par le fer, avait un peu perdu de sa valeur au bas d'armoiries qui auraient pu avoir deux sacs rebondis pour supports. Enfin elle apparlenait,'en dépit d'elle, à tlne autreloiqu'à cette loid'entbousiasmeidéaletdedévouementabsoluque Ton pourrait appeler l'ancien testamentderhonneur.
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Prométbée disait quelquefois en riant qu'il était le houzard de la ballade, l'amoureux trépassé de lénore. Voué au culte de ce qu'il y a de plus mystérieux en ce monde, de la guerre d'abord, puis de ce qu'on appelle, suivant les esprits et les temps, Tart, la pensée, l'intelligence, la poésie, il était assurément plus séparé de certains esprits qu'un spectre de n'importe quel vivant L'Espagnol de La Fontaine qui brûla sa maison pour embrasser sa dame ne lui semblait faire une cbose ni grande ni folle, mais bien toute naturelle. Comprenez-vous maintenant ce que devait déchaîner sur un pareil homme un grand amour né à minuit, auprès d*une cheminée, entre un candélabre et une table chargée d'albums, car c'est bien ainsi qu'est né le maître tout-puissant de ce pauvre homme? Il nous l'apprend lui-même, notre Prométbée, dans une sorte de sonnet moscovite qui repose sur une idée iogénieuse, mais peut-être d'un goût trop profane :
a Pourquoi le dieu qui devait venir changer ma vie et apprendre des choses inconnues à mon âme n'a-t-il pas choisi une étable pour lieu de sa naissance? Hélas! là où pour la première fois je l'ai reconnu et adoré, on respirait non point cet air salu-
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taire qui rend les forces aux malades, mais au contraire cet air malsain, chargé de parfums excitants, où se développent toutes sortes de fièvres qui rongent le cerveau et le cœur. L'innocente brebis ne faisait pas entendre son bêlement, le bœuf utile n'avançait pas sa tète vénérable, Tâne seul dressait ses oreilles , et quel âne encore ! A coup sûr, ce n'élait pas Tanimal bon et candide qui mérita de prendre part à un divin triomphe. »
Aux premiers jours de sa liaison avec la princesse de ChefFai, Polesvoî fut bien loin de trouver un obstacle dans madame de Béclin. C'était au contraire , de la part d'Isaure , toute sorte d'empressements et de caresses pour le poète russe. Prométhée comparait assez bizarrement certaines douairières émériles à des pachas un peu blasés qui, pour se distraire du vieux harem, — c'est ainsi qu'il nommait l'agrégation des amis connus et usés, — attirent par tous les moyens possibles quelques objets nouveaux, fleurs éphémères d'un sérail innocent où un cœur sénile cherche et retrouve un peu de jeunesse. Les pachas en question emploient volontiers à la conquête de ces objets ceux-là mêmes qui doivent se prêter avec le plus
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de chagrin à leurs caprices despotiques. Ainsi ce sont d'habitude les membres de l'ancien harem qui sont condamnés au rôle d'écumeurs pour enrichir le jeune séraîL Un poète, un musicien, un étranger en vogue tombent, en traversant un salon, dans une embuscade de vieux sîgisbés qui les transportent de vive force ^ux pieds de la puissance dont ils senties ministres. Le lendemain du jour où il avait rencontré Anne, trois hommes que je vais nommer tout à l'heure fondirent sur Polesvoï à l'ambassade de Prusse, en lui déclarant qu'il était impérieusement réclamé par la marquise de Béclin. L'enlèvement était fadie. Pendant un mois, il n'y eut pas un vendredi d'Isaure où Toîi ne rencontrât Prométbée.
Un de ces vendredis, précisément le dernier, a laissé dans l'âme de Polesvoï une impression profonde et singulière. C'était le jour où pour la première fois il venait, dîsait-il, de toucher à sa part de bonheur terrestre. Depuis plusieurs heures, il attendait, avec une anxiété voluptueuse, que quelques personnes comprendront peut-être en se rappelant certains souvenirs, l'instant où il allait revoir, au milieu de tous, comme une étrangère, celle
qui faisait plus partie de sa vie, qui était plus à lui à coup sûr que l'enveloppe même de son âme. Cet instant arriva, et jamais, on peut le dire, Anne n'avait été aussi belle. Les plus indifférents reniarquaient en elle le mystérieux éclat que répand cette parure invisible qui, à toutes les fiançailles du cœur, est le présent divin de Tamour. On faisait le vendredi soir de la musique chez madame de Béclin. Un ténor de qualité imita de son mieux les béros de la Scala. Un artiste sérieux tira de la basse toutes les ressources de la mélodie humaine. Enfin Isaure fit apporter une grande machine qui fut reconnue pour la harpe des anciens temps, et, penchée sur cet instrument vénérable, contemporain 1 de ses succès, témoin antique de sa gloire, elle se livra pendant près d'une heure à d'harmonieux épanchements. Tels étaient le'recueillement amou- ^ reux de Prométhée, la force toute-puissante de sa i vie intime, qu'il supporta sans Tombre d'une souf- I fance cette dernière épreuve musicale, qui clouait autour de lui sur tous les visages ]e sourire douloureux du martyre. Anne, quand il partit, sembla lui donner la poignée de main banale que tant d'hommes avaient reçue d'elle; mais Dieu seul sait
les ardents secrets qu'échangèrent en ce moment leurs doigts. Polesvoî avait sur ses traits toute la joie qu'un visage peut exprimer, quand il rencontra sur son passage, devant une colonne, près d'une porte aux draperies relevées, un groupe qui lui rappela tout à coup les trois sorcières de Macbeth. Les trois hommes dont j'ai promis de dire les noms , les trois desservants du culte dlgaure, — lord Oswald Folbrook, le baron Àmable de Clémencin, le comte Tancrëde de Plangenest, — serrés les uns contre les autres et comme enlacés, attachaient sur lui des regards étranges. Ces trois tètes parfaitement rasées, entourées de cols empesés d'où elles s'élançaient comme des monstres de leurs conques, surmontées enfin d'une végétation fantastique par des perruques aux anneaux multiples, ces trois tètes avaient tout le sinistre de choses grotesques. Tout en souriant, Prométhée fut saisi d'une frayeur secrète. — Voilà une mauvaise apparition ! dit-il. Un sot et vilain enfer se déchaînera contre mon bonheur.
78 HISTOIRES INTIXKS*
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LcNrd Folbrook portait une perruque toute semblable à celle qui' distingue le portrait de Talma dans le rôle de Hamlet au foyer du Théâtre-Français. La mélancolie Scandinave qui régnait dans sa coiffure rappelait le tour sérieux que» dans sa jeunesse, Oswald s'était toujours efforcé de donner à ses amours. L'Anglais avait été le plus grave, le plus décent, le plus austère des hommes à bonnes fortunes. Dans la succession de menuets auxquels ses aventures galantes peuvent si justement se comparer, c'était toujours avec la même solennité qu'il avait emmené et ramené sa danseuse. Ce mérite, du reste, avait suffi pour lui conquérir dans la société française une situation fort coïisidérable. Lord Folbrook appartenait à cette troupe d'hommes privilégiés, lévites des cultes reconnus, orgueil et espoir des salons, qui, au lieu du trouble et de la crainte, font régner Tordre et la sécurité là où leurs
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passions s'établissent. Ces sages Werthers obtiennent des Charlottes tout ce qu'ils peuvent désirer sans se brouiller avec les Âlberts, qui, au contraire, s'attachent à leurs pas et font retentir des hosannah derrière leur marche triomphale.
À d'autres titres, le baron Amable de Clémencin ayait place dans cette armée. Ce n'était pas le menuet toutefois , c'était plutôt la gavotte que le baron avait dansée dans le royaume des amours. Préfet pendant quelques mois, monsieur de Clémencin avait dédié au comte de Fontanes un volume de poésies fugitives « où Ton sentait, disait-il, que la muse des Parny et des Dorât s'était attendrie aux récits d'Atala et de René. » Par un caprice de raison et d'équité , le ministre de ce poète administrateur le rendit un jour tout entier aux lettres. Dès lors Clémencin s'empara du rôle pris sous la Restauration par l'auteur du Génie du Christianisme. « Ils ont peur de l'intelligence, s'écriait-il, malheur à eux! Je leur serai fidèle cependant. >» Et c'est ainsi qu'il vécut jusqu'en 1830, où, abandonnant tout à coup son modèle, il prit place un beau jour parmi les pairs du nouveau gouvernement. « Je ne dois plus rien, disait il avec la sombre ex-
pression d'un preux vaincu qui aurait brisé son épée en frappant les ennemis de son roi, je ne dois plus rien à des gens qui ont quitté le sol (rançais. » Voilà qui nous amène toui naturellement à celui qu'on nommait le chevaleresque Tancrède de Plangenest. C'est le privilège de quelques hommes de notre époque de s'être déclarés et fait déclarer chevaleresques sans qu'il soit possible de comprendre pourquoi. Le remplaçant de Plangenest, un honnête métayer appelé Serge Gaulien, .avait été tué à Trocadero : voilà Tunique rapport que le preux Tancrède avait jannais eu avec la carrière des armes. Il est un fait cependant que je né dois pas passer sous silence : quand madame la duchesse de Berri vint voir s'il y avait encore en France des bras au service de sa cause, le comte de Plangenest écrivit à un ami une lettre dont il autorisait là publication. Pendant quelques jours, il y eut à Paris un certain nombre de maisons où Ton se dit le soir : « Avezvous lu la belle lettre de Tancrède? C'est ferme, c'est digne, c'est honnête. En vérité Tancrède a pris une noble attitude ; puissent ses sages conseils être écoutés I » Tancrède faillit avoir à défendre devant la police correctionnelle sa courageuse mani-
festation ; mais la lutte judiciaire elle-même lui fut épargnée, et sa fameuse épitre resta le monument unique de ses combats pour la légitimité.
Folbrook et Plangenest, voilà les deux hommes qui avaient exercé sur madame de Béclin les plus sérieuses et les plus durables dominations. Entre les deux règnes s'était glissée la souveraineté éphémère de Clémencin, comme une chansonnette entre deux romances. Toutefois aucune inimitié réelle n'avait séparé et surtout ne séparait plus ces trois possesseurs différents d'un même royaume. Loin de là, rapprochés en même temps par la bonne et la mauvaise fortune, ils avaient fini par former une sorte de triumvirat destiné à exercer d'une manière permanente une haute direction sur le cœur dlsaure. Ce conseil des trois s'attribuait la surveillance et au besoin la répression sévère de toutes les fantaisies, de tous les entraînements dont une âme féminine n'est jamais exempte, surtout à Paris, où il n'est point de femme qui ne s'obstine jusqu'à ses derniers jours à vouloir rester colombier pour toute la bande des caprices, des illusions et des amours. Il faudrait ne rien savoir des choses de la vie, ne rien comprendre aife instincts qui diviseront
SSL HISTOIRES INTIMES.
éternellement les hommes, pour ne pas se rendre eompte de la profonde malveillance dont les triumvirs devaient être animés contre Polesvoï. Il fut décidé que madame de Béclin renoncerait au plus tôt à son faible pour ce dangereux étranger, qui, si Ton n'y prenait garde, apporterait dans sa maison le plus redoutable de tous les fléaux.
Vous le connaissez, ce mal : Anne en était atteinte déjà quand s'éveillèrent les soupçons de ses amis et les inquiétudes de sa mère. Prométhée, dès les débuts de sa passion, servit puissamment ceux qui l'attaquaient ; ses allures firent plus que toutes les remontrances du triumvirat pour changer en hostilités contre lui la vive, mais frêle bienveillance dont Pavait gratifié Isaure. Imaginez-vous qu'il eut la folie de vouloir vivre entièrement pour son amour. Habitué, avec celte superbe des poètes, à reléguer dans le néant tout ce nui était obstacle au développement de sa pensée, aux expansions de son cœur, il méconnaissait, il outrageait, il ne comptait pour rien les personnes et les choses les plus sacrées. Il avait proposé sérieusement à celle qu'il aimait de manquer pour la troisième fois aux samedis delà duchesse d'Ëstornaux, de si vénérables
samedis! II rayait empêchée d'assister aux adieux faits au public del*Opéra par la plus célèbre cantatrice de l'époque. II s*était livré à des railleries usées et de mauvais goût sur Tennui de rendre et de recevoir des visites. Enfin c'était un système tout entier d'isolement qu'il n'avait pas craint de conseillera la princesse de Cheffai, et cela pourquoi? Pour l'obséder sans merci ni trêve de son éternelle passion, comme s'il n'y avait pas temps pour tout Ce dernier argument était le coup formidable, la botte irrésistible de ses adversaires. Le crime le plus irrémissible qu'il y ait dans le monde, c'est d'y intervertir l'ordre assigné à tous les actes de la vie par des lois dont nul ne doit s'affranchir.— Ceux qui ont fait ces lois ont été si indulgents et si sages ! vous élisent les gens experts avec des sourires de matrones. Attendez : dans ce grand ballet où vous avez votre personnage à remplir, toutes les figures ont leur tour. Pour Dieul ne les brouUlez pas. — C'est ce que nç veut point comprendre l'incorrigible engeance dont faisait partie Prométhée.
Mais que disait-elle? car je m'aperçois que l'on doit à peine connaître son caractère. On ne parle [amais avec mesure des êtres qui vous remplissent :
ce sont à leur sujet tantôt des paroles sans fin, et tantôt des silences absolus, comme si chacun devait goûter les épanchements ou deviner les . réticences de votre cœur. Eh bien! Anne était en proie à de rudes et fréquents combats. Son amour pour Polesvoï la dominait^ sans toutetois détruire en elle des habitudes nées de son éducation et de sa nature. Cet amour ^au vol démesuré, aux ailes d'une puissance inconnue, l'avait traitée comme Lucifer, en un jour d'étrange désir, traita le Dieu dont il était jaloux : il l'avait emmenée sur la plus haute et la plus solitaire des cimes pour lui montrer de là toutes les pompes de ce mondé. Seulement, ce qu'il lui avait proposé, c'était de s'éloigner de ces splendeurs pour toujours, et non point d'en faire son cortège. Cette proposition, il faut l'avouer, lui avait plu médiocrement. Anne était de ces femmes qui renouvellent sans cesse à l'endroit de la passion la fable du Bûcheron et la Jtfor^.— Viens, disent-elles, je t'attends, je suis prête; ton poignard pour me délivrer de cette vie, ou bien tes coursiers ardents pour me réunir, loin de tous et de tout, à ce qui m'aime 1 — La passion arrive, et on lui demande une épingle pour rattacher un nœud de ruban. Si
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au moins on la remerciait poliment, et en lui promettant de ne plus rappeler, quand on a obtenu d'elle ce petit service! C'est qu'il n'en est point ainsi^ loin de là. Comme on la trouve pleine de charme et de grâce, quand elle veut bien.se contenir un peu; comme elle a des regards que Ton se rappelle pour éprouver de douces chaleurs, et des mots que Ton se répète pour sentir de tendres frissous; comme elle est la vraie source de toutes les émotions exquises; comme la Malibran, après tout, n'aurait jan^ais chanté sans elle cette romance du àaule, qui aujourd'hui vous tire encore vos meilleures larmes ; comme elle est enfin 'Fennemie la plus acharnée et la plus intelligente de l'ennui, on supplie la passion de rester, on la garde, sans songer à la captivité où on la retient, ni aux tortures qu'on lui impose.
Madame de Cheffai ne pouvait point se passer de Polesvoï, qui de son côté ne comprenait rien aux heures sur lesquelles ne rayonnait pas le regard adoré de sa maîtresse. Quand, après des luttes incroyables, des travaux gigantesques, pour prévenir telle-visite, abrégea telle autre, arracher enfin aux indiscrets, aux importuns, aux ennuyeux, les pré-
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cieux lambeaux de leur vie, ils se trouvaient seuls, c'était une première explosion de bonheur dont il semblait que leurs cœurs allaient éclater. Par malheur, le moment arrivait bien vite où le grain, ce terrible grain qui est toujours dans le ciel des amoureux, se faisait nuage, puis tempête. Alors, pauvres oiseaux effarouchés, les joyeux élans, les douces saillies, s'enfuyaient loin d'eux à tire-d'aile, les tendres pensées s'arrêtaient tremblantes sur leurs lèvres ; tout se taisait pour laisser passer l'ouragan dans ces régions tout à l'heure si vivantes, et maintenant si désolées. C'était de la même manière que s'élevaient d'habitude ces tourmentes : —Pourquoi êtes- vous si peu à moi? disait PolesvoL— Ma mère, répondait-elle, trouve déjà que je suis trop à vous. —Ah I s'écriait le poète, votre mère vous a élevée dans sa détestable religion : vous avez son amour et son respect pour le monde.
Attaquée avec cette franchise, Anne se défendait alors avec une suprême énergie.— Dans votre affection égoïste, disait-elle, vous voudriez m'enlever à tout ce qui m'entoure, même à ces amis que....
Là s'élevaient les interruptions de Prométhée. Ces insjupportables surveillants qui, sous le nom d'a-
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mis, s'installent auprès des femmes, faisant une guerre sans merci à tout ce qui menace leur domination soporifique, lui causaient dindicibles irritations. La discussion prenait bientôt ses allures les plus violentes ; on y jetait ces brandons qui dans le foyer des colères répandent les plus vives clartés, c'est-à-dire les noms propres. Prométhée accusait de ses maux les Clémencin, les Plangenest, les Folbrook. Anne prenait alors intrépidement la défense des trois veillards. Quelquefois elle en venait à dire : — Ils représentent un dévouement dont vous n'avez pas même rintelligenee. — A ce mot répondait ce cri : — Comment avez-vous pu m'aimer? — Enfin on descendait de cercle en cercle jusqu'aux profondeurs les plus désolées de l'enfer des amants. Arrivés là, on remontait quelquefois d'un coup d'aile aux espaces le§ plus lumineux des régions heureuses. Ces brusques transitions sont le privilège des jeunes amours. Les vieilles attaches ne permettent plus cette rapidité de mouvements. Quand on est réduit à les subir, on ne tombe plus de l'empirée qu'à la façon de Vulcain, en se cassant une jambe, et Ton n'y remonte que lentement, pour y être à jamais éclopé.
Anne et Prométhée s'aimaient donc malgré ces querelles fréquentes. D'ailleurs ils avaient des heures, même des journées entières, de ce bonheur sans bornes, inouï, qui donne aux' amants de vrais vertiges, et leur fait adresser au destin toute sorte de provocations insensées. Quelquefois inclinée sur son cœur, la bouche appuyée à son oreille, elle lui disait de ces mots que les êtres humains peut-être n'ont pas le droit d'échanger entre eux. Tel fut enfin Tempire de la passion sur cette femme, destinée pourtant à commettre de si cruelles offenses envers Tamour, qu'elle conçut le plus étrange projet. Voici en quelle occasion. .Pendant quePolesvoï s'isolait dans son affection, les grands événements de la vie publique dont se ressentent toutes les existences privées s'accomplissaient autour de lui; sa nation marchait vers une lutte inévitable avec la France. Un grand nombre de Russes avaient déjà quitté Paris. Prométhée servait dans un régiment de grenadiers. D'un jour à l'autre, il allait être forcé à son tour de quitter la France, et de reléguer les joies de son cœur au delà des chances d'une longue guerre.
Un jour où elle avait pris héroïquement le parti
de faire défendre sa porte, la princesse de Cheffai s'empara des deux mains de Polesvoï, assis auprès d'elle sur un petit canapé tout rempli de tendres souvenirs» et lui tint à peu près ce langage :
— Mon ami, je veux devenir votre femme. Notre amour est menacé de la plus cruelle des séparations. Dans un temps qui s'avance avec une rapidité effrayante, il y aura entre nous toute sorte de choses désolantes, la distance, le péril, que sais-je? la mort peut-être, mon Dieu !
A ce mot, lâchant brusquement les mains de Polesvoï, elle poussa un cri, fit de ses doigts délicats un voile attendrissant pour son visage^ et se mit à sangloter avec un mouvement d'épaules charmant.
— Oui, la mort!... reprit-elle ensuite en arrachant ses traits à leur gracieux rideau et en laissant voir ces belles larmes, joyaux divins de quelques douleurs privilégiées, qui ornent les yeux où elles apparaissent, au lieu de les gâter. Eh bien ! je ne veux pas des humiliations, je ne veux pas des amertumes d'un chagrin que je serais obligée de cacher. N'importe ce que fasse de vous l'absence, quand je ne vous verrai plus, je veux vous pleurer, et j'entends que personne n'insulte à ma tristesse;
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je tien&à.ce qu'oala respecte au contraire» comme ma compagne loin de mon bonheur» comme ma gardienne loin de. mon appui. M'approuves-tu, mon bien-aimé?
Autrefois Polesvoï, quand il était d'humeur joyeuse, si on lui parlait de mariage, déclamait volontiers la tirade de Bénédict dans Beaucoup de bruit pour rien : « Si jamais je soumets ma tête au joug,... qu'on barbouille mon portrait pour en ' faire une enseigne, et qu'on écrive au-dessous : Ici Ton voit Bénédict, Thomme marié ! » Était-il d'une humeur sérieuse, lorsqu'on traitait avec lui le même sujet, il disait sur les motifs qui l'àttar chaient au célibat maintes choses énergiques et sensées. Il est certain que sa nature ne le destinait pas à être un desservant de Thyménée. Rien déplus opposé à cet esprit toujours amoureux de l'imprévu, à ce cœur sans cesse offensé par la réalité. Toutes les fois cependant qu'elle ne le froissait point dans son amour, Anne exerçait sur lui un empire sans bornes. U ne songea pas un seul instant à repousser ce qui du reste était propre à lui inspirer une vénération singulière, le caprice d'une ardente passion. — Vous savez combien je vous appartiens,
luicUt-il ; si im Ikn auquel je n'avais jansab pensé, tant je regarde oomme puissant, comme indestructible celui qui existe entre nous^peutvous apporter le moindre bonheur, vous ôter la moindre amet^ tome, ne tardons pas un moment à le fonner. — Puis il eut un mouvement dont Anne fut touchée, et qui mit sur son visage une expression inconnue à sa maîtresse, car c'était Tintroduction dans eet amour de tout un ordre nouveau d-émotioos^ c'était, derrière les régions divinement fantasques de la. passion, l'apparition de ce que j'appellerai les lieux communs sacrés de la vie. U tira de son doigt un anneau d'argent assez curieusement travaillé,, et le remit à la princesse de Cheffai en s'agenouillant devant elle. — Voici, fit-il, qui me vient de nia mère; mon cher amour, vous êtes une de ces femmes dans lesquelles se résume ici-bas la vie de chacun de nou&.
Telles furent leurs fi^mçailles. Ce premier acte du. mariage leur avait paru divin à tous deux, parce qu*il s'était passé uniquement entre eux, comme les actes habituels de leur tendresse. Seulement la voie où ils s'étaient engagés ne peut être suivie dans le mystère : c!est pour cela qu'elle effarouche
tant de cœurs. Anne fut forcée de mettre son dessein au grand jour, et tout d'abord de le révéler à sa mère. Ce fut la plus terrible de ses épreuves. Dans les vagues inquiétudes, dans les secrètes défiances que lui avait fait concevoir l'attachement de sa fille pour Polesvoï, Isaure n'avait jamais songé à l'événement qu'on lui fit entrevoir tout à coup. — Comment ! la princesse de Cheffai, veuve, c'est-àdire dans les plus heureuses conditions possibles pour jouir d'une grande fortune et d*un beau nom» ^lait s'enchaîner à un poète barbare (c'est ainsi que dans ses colères pindariques Clémencin appelait Prométhée), — à un homme sans bisaïeul (c'était une expression empruntée au courroux aristocratique de Plangenest), — à un Tartare endetté (c'était le mot par lequel s'exhalait l'indignation positive de Folbrook). Il y eut entre madame de Béclin et sa fille un de ces entretiens appartenant aux sanglantes comédies qui se jouent hors du théâtre. Anne voulut clore par un argument irrésistible l'orageuse discussion où son bonheur était lejouet*de milles passions déchaînées. Elle pensa que sa mère, esclave des habitudes sociales de son époque, n'oserait jamais appeler à son secours,
même dans une situation désespérée, l'audacieuse inunoralité du dernier siècle, et, forte de cette pensée, elle s'écria tout à coup, avec l'accent héroïque d'une femme déchirant sa pudeur^ comme Caton déchira ses entrailles : — On ne peut me blâmer pourtant de prendre pour époux celui dont je suis déjà la femme.
— Quelle est cette folie? repartit intrépidement Isaure. Je connais trop les principes que vous avez reçus de moi pour croire chez vous à un entraînement coupable.
Et à toutes les affirmations d'Anne madame de Béclin opposait une violence croissante de négations. Il fallut cependant que cette lutte eût un terme. Dans toute l'ardeur alors d'une affection qui fut à coup sûr, sinon la plus constante, du moins la plus vive de sa vie, madame de Cheffai montra une opiniâtreté de résolution fort rare chez toutes les femmes et particulièrement chez elle. Son amour cette fois remporta une victoire, victoire funeste comme toutes celles qui se remportent dans les régions du cœur, où le sentiment triomphant paye presque toujours son succès par des blessures mortelles.
94 HISTOIRES INTIWES.
Malgré Tavis de Glémeitctii^ Polasvoï û'éta un poôle plus barbare que Gœthe ou lord B malgré l!assertion de Plangenest, il posséda bisaïeul qui avait été même un homme fortvai enfin, malgré le mot de Folbrook, s'il tenait d Juan, ce n'était point par les créanciers. Ai ment toutefois on n'aurait pu, en langage vul appeler Prométhée un bon parti pour la prin de Cbeffai. En lui donnant son nom moscovite, faisait pwdre cette fleur toute particulière gance qui n'appartiendra jamais qu'à la nol française, et la fille dlsaure aimait t respirer fleur-là; puis, en devenant princesse russe, s'exposait à être réclamée un jour par sa noi patrie. Or lisez lee Mille et Une Nuits, vous 3 rez que les femmes marines^ quamd elles se m^ aux habitants de la terre, restent sous le ch des flots ; un beau jour, en se promenant aux des mers, elles se penchent sur l'onde, et les qui disparaissent : c'est aini^ que sont les Pari nés quand on Tcut les arracher à Paris/ PoL fit toutes ces réflexions sans revenir sur son sentement aux projets de celle qu'il adorait, jeta dans le mariage avec cette mélancolique i
pidité qu'il meltail à se jeter dans toutes les ayentures cù ses destinées l'appelaient.
Ce Alt deux jaurs après avoir pris solennellement et df'.finitivement Anne pour femme que Prométhée quitta Paris. La cérémonie même de ses noces avait eu le plus triste caractère. Point de mère désolée dont les larmes n'eussent été cent fois préférables à Texpression de maussaderie implacable dont s'était armée Isaure pour conduire sa fille à l'autel. Cependant, lorsqu'au sortir de l'église les deux époux s'wifermèrent seuls dans la vaste maison qu'habitait Anne au fond du faubourg Saint-Germain, un bonheur d'une espèce inconnue s'abattit sur eux. Pour la première fois, ils allaient posséder toute une série d'heures que nul ne songerait à leur disputer. Avec cette sublime imprévoyance des grandes passions, ils contemplaient satis épouvante la terrible séparation qui était au bout de leur joie. 11 n'y a que les journées de bataille qui rappellent un peu ces immenses journées des amours heureuses, si rapides et si remplies, qui s'évanouissent comme des minutes pour vous apparaître ensuiter semblables à des siècles, tant elles reviennent chargées de souvenirs et projetant une ombre
96 HISTOIRES INJIMES.
gigantesque sur toute votre vie! Rien ne troubla les parfaites délices de ces moments. Il n'y eut pas entre eux, même à l'état latent, une irritation, une amertume, un malentendu. Dans ce sépulcre où les avaient ensevelis la solitude et Tamour, c'était la vie qu'ils avaient trouvée, la vie dans toute sa plénitude; ils n'avaient plus à réprimer la morsure d'un seul de ces soucis blessants, d'une seule de ces souffrances mesquines, véritables vers engendrés par la corruption humaine pour détruire sur la terre toute félicité que Dieu y laisse tomber. Quand arriva enfin un terrible instant, ils eurent la consolation qu'au lieu d'être chassés de leur paradis, comme tant d'époux, par les dards de mille petits ennuis, ils furent frappés par le glaive d'une grande douleur.
La nuit était déjà tombée depuis une heure quand il lui dit adieu. Elle était au coin de la cheminée, dans une chambre à laquelle il ne veut plus penser. Il s'arracha tout à coup de ses bras, sortit brusque- .ment, puis, s'arrètant au seuil même de ta pièce qu'il venait de quitter, il l'entendit qui pleurait dans l'ombre. Une porte seule était entre lui et celle dont il s'éloignait pour un temps incertain et inconnu.
LA PRINCESSE PROMÉTHEE. 97
Il pouvait la revoir encore, tout de suite, par uï> mouvement aussi rapide que son désir, ou peutêtre ne plus la revoir que dans des années, changée d'âme, changée de visage, peut-être ne plus la revoir jamais. À cette pensée qui lui étreignit le cœur, il ne put se refuser la joie navrante d'évoquer pour une dernière fois cette apparition adorée. Il rentra dans ces lieux pleins de. leur amour; elle poussa un cri; il Fenleva de terre, et la pressa sur son cœur à demi morte; puis il partit enfin d'un pas rapide, sans regarder derrière lui, décidé à repousser de toute son énergie la cruelle fantaisie d'un nouveau retour. Dans la voiture qui l'emportaîl, il songeait en pleurant à cette chambre remplie de ténèbres, de tendresse et de sanglots où étaient restés sa femme et son bonheur : la femme évanouie» le bonheur mort.
Comme une voix qui change tout à coup, qui de* vient plus intime, plus pénétrante, plus profonde en
Digi^ed by CjOOQ iC
98 Htt»flyai«E« iNTUiSfi.
arrivant aa peint délicat, et sacré d'une confid ici le ton de notre histoire se transforme, U prend une forme directe. Au lieu de parler comme d'œi étranger, Polesvoï dit je et moi pages où il s'est exprimé ainsi ne sont pas breuses; je les soupçonne d'avoir été écrites seul jour, et oe jour, je crois même le connî si je ne me trompe, c'était un dimanche. < était à la tranchée. Il y avait dans l'air cette tesse sans limites, cet ennui poignant, cette m colie désespérée dont les heures dominicale seules le secret, et qu'elles secouent de leurs même au fond des déserts. Je sais des voyai qui, brouillés avec toute notiofi du temps, se écriés soudam en traversant des steppes sous tion subite d'un spleen sans cause : « Ce doi dimanche aujourd'hui. »
Du reste, le dimanche dont je veux parler se nifestait autrement sur le plateau de la Chersc que par cette révélation magnétique. Par mon à travers le bruit du canon, un son de cloche rivait deSébastopoI. Âcoup sûr, les cloches de] n'ont jamais porté à travers les bois plus de i ries f lie n'en jetaient à travers notre éternel d
LA PRflNCESSE PftO^HliTBÉE. 99
de bataâle ees notes pladiïtives, appel l«mUdii de ceux qui priaient à eeux qui moQraient. Le ciel qm enyeloppait le camp, et que Ton voyait, entre les tentes, s'unir dans de mcnrneB torizons àuneterre dépouillée^ était d'un gris uniforme et implacable. Le seul point où Ton y sentit la vie étmt une tachei blafarde indiquant la présence occulte d'un soleil' malveillant, résolu à ne pas se nKmtrer. Prométbée eut wûsQ sorte d'abattement suprême. Ses blessures lui faisdent éprouver un malaise en harmonie avee les soufirances de cette lugubre journée. Ce n'était point la douleur aiguë de la chair déchirée,, du sang violemment enlevé aux veines, c'étaient cette ingrate défaillance, ce lourd affaissement qui répondent dans l'état corporel, à ce qu'on appelle, dans; l'état mystique, l'al^ence de toute consolation et de toute grâce. Suivant son habitude» il s'était arrangé sur son litpoui écrire, puis la plume s'était échappée de sa midn. Pressant entre ses lèvres, le bout d'un cigare éteint, iL semblait avoir laissé son esprit tomber dans Tocéan des r&ves sans couleur et saas forme, <piand il fit brasquement sur luimême un effort victorieux ;^ ses yeux, devenus ua moment immobiles, reprirent leur mouvement
étrange. Sa plume, morte et gisante, se rel par une résurrection soudaine, debout et act écrivit jusqu'au soir, en proie à une de ces si puissantes qu'elles usent une chose immc c'est-à-dire Tâme où des souffles inconnus '. lument et les éteignent. Le soir venu, voici c avait écrit :
« Ce que j'éprouvai en la quittant, ce f douleur qui me semblait au-dessus des fore maines^ mais qui me parait une sorte de jo jourd'hui quand je la compare à ce que j'a depuis. En effet, si c'était dans toute ma mortelle , dans toute la région terrestre de une obscurité, une désolation aussi profonde deuil dont se couvrit la nature le jour où ui divin nous abandonna , c'était dans mon être au contraire, une lumière nouvelle, comme u lupté semblable à celle des martyrs. Rivé à 1 le temps, à travers l'espace, à une âme donl semblait entendre les frémissements lointai pondre aux moindres frémissements de la u\ jamais je n^avais compris comme alors la pui des choses invisibles. La pensée que cette i mystérieuse qui devait, d'un bout du monde i
LA PRINGESSB PROMÉTHÉE. 101
tre, unir son existence à la mienne, pût être brisée un jour, ne s'offrait même point à mon esprit. Je vécus pendant des 'mois entiers dans cette illusion, d'où naquit ce que j'appellerai Tâge héroïque de mes amours.
» Si quelque chose pouvait me maintenir sous ce charme, conserver et multiplier autour de moi les horizons du jardin magique, c'était assurément les lettres que je recevais d'elle. A présent encore, je n'ai pas de paroles pour exprimer ce que me fait toujours éprouver son écriture. Denière ces mots, dont chacun alors rayonnait d'une pensée d'amour, je voyais son regard doux comme le matin et plein de mystère comme la nuit, je retrouvais son sourire salué par toutes les voix de mon cœur ; enfin je sentais par instants ses lèvres répandant en moi tout à coup la mort passagère du baiser. Il n'était point;de soins ingénieux qu'elle n'employât pour me faire parvenir le plus promptement et le plus régulièrement possible ces chères lettres. Elle avait mis, je crois, dans ses intérêts toutes les diplomaties européennes. Malgré l'immense variété des obstacles que la guerre créait à la correspondance d'une Française et d'un Russe, ses messages me suivaient par-
4 os HlSTaiBfEB IWniflBfS»
tout Ce perpétuel commerce avec un être adoré produit en moi le plus étrange phénomène de d vie. J'étai^en Crimée audébarquement des Frai là, malgré les émotions de la grande lutte où . trouvais engagé, je pourrais bien jurer que ss sée ne se retira pas de moi un seul instant, en sentant pour la guerre rinvincible tendress m'inspire jusque dans ses rigueurs cette mèr seules vertus dont je n'aie pas encore reeoni néant, je ne me suis jamais séparé de ma pai pour ma femme, pour ma maîtresse absente^ n sous le feu, les pieds dans le sang et la tète la fumée.
» Ainsi le plus vif souvenir assurément m'ait laissé la journée d'Alma, c'est une soufir qui me vint d'elle, la première de toutes celles devait se composer mon supplice. Le soir artr la [.bataille était perdue pour nous , notre ar opérait sa retraite sous le feu de l'artillerie fi ^ çaise, et toutefois, je ravouerai, il y a^ait com ime aorte de jouissance dans les sentim^ts remplissaient mon^ecour. J'avais la conscience ( Toir fait de mon mieux pendant tout le temps combat; prêt à pavsdtce devant Biet depuis i
LA PftIJf.GE5«E PRÛMÉTIiÉE. 108;
heures, je me sentais Tâme agrandie, pacifia, dégagée des amertumes mesquines dont naissent les seules tristesses que je redoute. Ma douleur, que ne corrompait rien de bas, rien de vulgaire,, rien d'égoïste, me semblait une de ces douleuirs d'élection que Ton reçoit comme de terribles', mais précieux présents du ciel. Puis il y avait une majesté émouvante dans les spectacles qui m'étaient ofiEerts. Le soleil d'automne qui se couchait dans une mer lumineuse me parlait, dans un magnifique langage, du monde éternel pour lequel tant d'âmes vaillantes venaient de partir. Les hommes qui m'entouraient avaient cette expression de morne intrépidité, de dévouement silencieux que j'aime, car elle me console de. toutes les grimaces qui d'ordinaire altèrent la physionomie humaine. Le bruit de quelques boulets qui de temps en temps trouaient nos rangs, de quelques fusées qui, décrivant une courbe enflammée , venaient éclater au-dessus de nos tète&, me causaient, — pourquoi n'en conviendrais-je pas? je ne suis pàa le premier qui ait senti de cette manière, -— me causaient ,^ dis-je , cette impression des nobles choseS) des rares et«poétiques beautés qui, suivant
': Montaigne, font frissonner « l'enfant bien no
j Enfin, j'en demande pardon aux dieux de la
non, je n'étais f oint malheureux.
» Eh bien I ce fut en ce moment que je reçi lettre qui chassa de ma pensée cette sérénit j'étais fier, ce calme que je savourais, et cl pour moi l'aspect de tout ce qui m'environna courrier de Simphéropol avait apporté au g des dépêches si urgentes, qu'on était venu ] remettre sur le champ de bataille. Parmi c pêches était un de ces billets si attendus, sid qu'Anne trouvait toujours un moyen sûr et ne de me faire parvenir. Je déchirai avec précip une frêle enveloppe que je vis, avec un chagr perstitieux, le vent prendre et emporter du c la mer, car j'aimais à ne rien perdre de ce q nait d'elle, et je lus sa lettre sans tirer c ct'habitude une impression distincte de mi anière lecture. Les mots tracés par sa main m saient, au premier abord, une sorte d'éblouiss qui m'empêchait d'en saisir le sens. Je m'a] bien pourtant que j'éprouvais une émotion ordre insolite, tenant de l'irritation et du mt Anne s'était laissée conduire par sa mère cl
duchesse de Plangenest, la belle-sœur de Tancrède. « Il y avait là, me disait-elle, fort peu de monde, on y chassait à courre cependant , et je crois que Ton y jouait un peu la comédie. » Quand elle ne m'aurait point dit de quel lieu venait sa lettre, j'aurais pu le deviner sans peine. Ce n'étaient point seulement quelques détails mondains apparaissant pour la première fois dans notre correspondance qui m'apprenaient sous quelle influence celle que j'aimais était placée : non, le coup funeste porté loin de moi à mes amours m'était révélé d- une manière plus intime et plus certaine. Anne, qui depuis mon départ s'était montrée la compagne héroïque de ma vie, qui était entrée, avec cette divine intelligence delà femme, dans tous les secrets de mon âme, semblait tout à coup étrangère et presque hostile à certaines parties de ma nature. Ces émotions sacrées du devoir el du péril qui étaient si loin de me séparer d'eire, auxquelles au contraire j'associais toujours sa pensée, excitaient, au lieu de sa sympathie ordinaire, des reproches, des plaintes, comme de l'ironie. Elle s'était, disait-elle, unie à un guerrier d'Ossian qui l'oubliait pour lia sanglante déesse des batailles. Elle m'aurait voulu dans l'es-
406 HISTOIRES IlfTI«««.
prit un toor plus eonfonne à l'allure ordiaai tendresses humaines. En me répétant tout ba cune de ses paroles^ je sentais peu à peu un ti eflirayant s'élever des profondeurs de mon an se remplissait d'agitations et de ténèbres. A^ merveilleux instinct des êtres destinés aux gf souffrances, j'embrassai dans toute leur été je sentis dans toute leur énergie les chagrin me gardait l'avenir. En un mot, j'eus la visk ma douleur.
n Ainsi la fin de cette journée s'écoula peu loin du sol que je foulais, loin des bommei m'entouraient. Je me rappelle à peine ma re nocturne parmi une population consternée. Les qui passaient devant mon cheval me sembL des fantômes, les réédités de ma vie étaient i distances énormes de mon corps. Dès que je seul en mon logis, je me mis à lui écrire. Je vouerai, ma lettre était violente. Pour la prem fois, je me livrais loin d'elle à une amertume q\ regard, une parole, un sourire ne pouvait ] m'enlever. Quand cette lettre fut partie, j'éprei un vrai remords. Les querelles à distance m toujoiirs paru quelque chose d'odieux et d'iosen
LA PRUfCBSSE PRaMETHÉE. 107
meis je me dis avec une douloureuse consolation que je n'avais pas ouvert la voie où désormais marcherait fatalement notre amour. Avec cette cruelle faeolté de Tesprit qui, dans les souffrances morales» rend certains kommes semblables au médecin attdnt d'un mal dont il connaît toutes les péripéties» je m'elpliquai ce qui se passait dans la plus chère partie de moi-même, dans Têlre où je vivais et où j'allais mourir.
Anne m'échappait. Les gens et les choses auxquels je l'avais arrachée me la reprenaient. Commet avais -je pu espérer un instant que mon souvenir aurait le pouvoir de défendre ce que je déf^idais moi-même avec tant de peine, quand toute attaque me trouvait présent? Ce lien auquel j'avais cons^iti malgré ma répugnance secrète , bien loin de m'être favorable, était peut-être ce qu'il y avait de plus redoutable pour moi. En devenant ma femme, c'était un sacrifice qu'dle avait accompli. Sa mère le lui répétait chaque jour, et Anne était ée ees natures que les sacrifices ne rivent pas, mais enlèvent au contraire à ceux pour qui on les fait. Elle avait dépensé, dans un acte qui lui avait p«ru sublime, les plus vives forces de son amour.
A présent qu'elle aurait eu réellement beso m'enToyer sa yie à travers Fespace, de c( tout puissant, de cette inspiration soutenue qu'on appelle Tesprit romanesque, elle aya sa manière habituelle de sentir, elle écoui une approbation secrète la voix qui lui disait d'exaltation, assez d'enthousiasme I II es de renoncer aux routes excentriques où vc failli vous égarer... » De là sa rentrée, aux dissements universels, sur le vieux thé^ Oswald, des Tancrède et des Isaure, dans d'une femme sensée supportant avec une t discrète l'absence de son mari. Elle ne voi cependant accepter à mes yeux un tel pen avec trop de facilité. Après la lettre dont blessé à l'Aima, la lettre qu'elle m'écrivit ce ces litanies , répétées tant de fois , sur le frances que l'on Contient dans le monde ai de faire éclater son cœur. Je me rappelai qi temps bien loin de nous, je lui avais dit avec un sourire : « Ma chère enfant, ne me tez jamais pareilles choses; presque tou femmes, si on les croyait, seraient dans le comme ce jeune Spartiate au repas public
LA .PRINCESSE PROMÉTHÉC. 109
sentiraient sous leurs robes des morsures dont leur visage ne dirait rien. Je n'ajoute point foi à ces mor-
. sures-là. »
» Je ne veux pas calomnier pourtant celle à qui j'ai dû, après tout, des jouissances exquises, et .dont il me semble aujourd'hui encore que je ne puis pas être à jamais séparé. Les souffles glacés qui faisaient rage contre son amour ne Téteignirent pas tout à coup; par instant la précieuse flamme jetait de nouveau d'adorables lueurs. Ayec là divine crédulité des grandes passions, je me reprends alors à rêver de bonheur sans trouble et de tendresse sans fin. J'avais reçu, à de courts intervalles» deux lettres où je croyais avoir retrouvé tout eutière la souveraine des seules heures vivantes de mon passé. Aussi, soumettant comme d'habitude à
. la pensée qui me dominait ce que pouvaient avoir de plus émouvant^ de plus sérieux, de plus formidable, les choses dont j'étais environné, j'avais recouvré une sorte de bien-être intime à travers les préocupations de chaque jour. Rien ne saurait mieux le prouver que l'état de mon esprit à l'instant où je reçus le second coup dont je ne devais pas me relever cette fois. Par une singulière fata-
lité, c'était le soir dlnkerman. Mon régiment avait fait contre les assiégeants cette grande sortie destinée à seconder Tescalade du plateau. Encore une fois la 'Victoire s'était déclarée contre nous, et j'avais vu mes meilleurs soldats tomber sur cette ■^rre aride, couverte de pierres et de boulets, qui séparait nos travaux du camp ennemi. L'action afvait cessé depuis longtemps, il était tard» le jour commençait à tomber ; mais comme on craignait de rassailimt quelque coup d'emportement et d'audace, toutes nos troupes étaient restées sous les armes. Pour moi, je bivouaquais dans un petit eimelière situé à Textrémité de la ville. Ce lieu, forcément mélancolique d'ordinaire, ne présentait eertes pas alors un aspect qui pût disposer à la gaieté. Par moments, quelques bouffées d'un vent humide» s'échappant d'un ciel pluvieux, inclinaient sur les tombes des branches dépouillées de fouilles. Çà et là des hommes étaient couchés, dont la capote entr'oùverte laissait voir une poitrine déchirée, ou dont la tète pâle, se détachant [sur une Ûaq^e de sang, semblait entourée d'une sorte d'auréole rouge, car les projectiles arrivaient dans ce champ de repos, transformé en théâtre de guerre; souvent
LA PRINCESSE PttOMÉl'HÉE. 414
une pierre tumulaire brisée en éclats devenait un engin aussi dangereux que les boulets et les obus. La mort active, la mort militante, le cavalier de l'Apocalypse venait réveiller, dans cet endroit désolé, la mort qui s*étend sur le sépulcre après avoir fini son oeuvre. Eh bien! J'assistaissans horreur à ce genre de spectacle qu'ua secret instinct nous fait souhaiter quand Dieu ne nous l'a pas envoyé encore. Assis sur un tertre funèbre, je me disais, avec un sentiment de gratitude pour mes destinées, que je voyais de mes yeux, que je touchais ce qui a préoccupé tant d'éminents esprits,, et ce qu'ils n'ont pu reproduire qu'en le créant par des efforts surhumains : « 0 peuple de mon âme, s'écrie quelr que part un poëte slave, qui a fait suivant moi des élégies d'une singulière beauté ; spectres de mon esprit, lutins de mon cœur, gnomes bizarres sortis des profondeurs de ma pensée, quand vous formez ces danses qui me font oublier les heures, c'est toujours à la lueur du même astre, sous les rayons de mon amour 1 » Le poète slave a parié pour moi. C'était à la clarté de ma passion que se jouaient mes rêveries du cimetière.
I) Mais voici qu'un soldat arrive et me t€mti
une lettre d'elle. Un obus éclate auprès de cet homme et de moi. L'obus nous couvre tous les deux de terre. Qu'importe ? je défierais quoi que ce soit de m'arracher à ce que j'éprouve. Il y a encore assez de jour au ciel pour que je puisse lire. Ah ! la terrible lettre I... Voici une nouvelle blessure, et plus profonde encore que ma blessure de l'Aima. Ces querelles à travers l'espace» ces querelles prévues, redoutées, que je devais éviter à tout prix, s'élevaient ardentes et implacables. Elle répondait à ce que je lui avais écrit il y a six semaines, à ce qu'avaient suivi depuis les paroles les plus tendres, avec une colère qui me navrait, et qui, je le sentais, détruisait désormais entre nous toute possibilité d'harmonie. Je pus reconnaître', par les cruels épanchements de son courroux, quels progrès .avait faits en elle ce qui pouvait le plus m'affliger... Il y avait certains passages qui me faisaient entendre madame de Béclin résumant les délibérations de ses amis. On m'accusait de ne rien comprendre aux tendresses délicates et dévouées, d'être une de ces natures orgueilleuses, rongées par un égoïsme chagrin et bizarre, qui ne cherchent dans l'amour qu'an moyen d'exercer de capricieuses dominations. J'é-
tais à travers le monde réel un échappé de mauvais roman. li fallait me reléguer dans ces régions chimériques d*oii je n'aurais jamais dû sortir. A quoi bon me répéter tous ces reproches? La violence même des paroles affaiblit rapidement n\on courroux, qui se noya bientôt dans une immense tristesse. Je répondis en disant dans quels lieux ces reproches cruels m'étaient parvenus. Quoiqu'on m'accusât de ne pas appartenir à ce monde, je pensais, en regardant la pluie de fer tombée à mes pieds, toucher un peu plus, par les nobles côtés du moins, aux réalités de cette vie que certaines gens dont je reconnaissais Tinfluence sur ce que j'aimais. Du reste, puisque je n'étais bon qu'à reléguer dans le pays des rêves, la mort se chargerait, je l'espérais, de faire de moi quelque chose de semblable à un rêve, c'est-à-dire un souvenir. Put ce souvenir n'être pas un remords pour celle 'qui n'avait pas craint un jour de faire traverser à sa colère dés espacei^ que Tamour seul aurait dû avoir la force de franchir I
» Rien de triste et de stérile comme la lutte contre les lois implacables qui amènent les révolutions de nos cœurs. Ni la résignation, ni la résistance, ni
414 HISTOIR£.S INTIMES.
l'énergie, ni la faiblesse ne pouvaient empJ mon empire de s*écrouIer dans la seule régio j'aie jamais désiré la toute-puissance. Quelque rôles m'arrivèrent encore, toutes pleines des fums* du passé : je les accueillais toujours joie, mais avec une joie mélancolique. Elles av pour moi le charme douloureux de ces car sans vie que gardent longtemps parfois, apr mort de Tamour, les lèvres et le regard de ceu ont aimé. Une rencontre passagère avait seule i entre moi et celle à qui j'avais cru m'unir pa étreinte immortelle. Des destinées opposées réclamaient tous deux avec une égale viol Plus le danger, la méditation, la rêverie et to enchaînement étrange de grands faits m'ei talent dans l'es océans sans limites, plus elle attachée a«x rivages où je Tavais laissée, par 1 traction, par les vains bruits et par toute la vulgaire des petits événements de Texistence. ce que Je sentais avec désespoir; puis je s€ aussi, avec une colère impuissante, la cons ti'on, en permanence autour d!elle, de tout< bwalités, de toutes les hypocrisies. Un inci à coup, sur bieai imprévu, me montra Tac
LA PRINCESSE PROfilETHÉE. 445^
et le succès de ce complot^cQûtoLjDon^ bonheur.
w J'ai connu à Venise, il y a près de dix 2irs> la . signora Claudia Salenti. Cette célèbre cantatrice était, non pas alors dans tout Féclat de soà talent ni de sa renommée, mais, ce qui valait peut-être' mieux, dans tout l'attrait de sa jeunesse. Grande, svelte, un peu maigre, elle avait une chevelure épaisse et tordue de ce blond sombre qui a des reflets de bronze florentin. Son visage, d'une teinte vigoureuse, mais où il n'y avait de carmin que sur les lèvres, s'accordait merveilleusement avec ses cheveux. Ses grands yeux, d'un noir infernal^ semr Matent r^ifermer la mort pour ceux-ci, la ruine pour ceux-là, et k damnation pour tous. Cependant la Salenti était au demeurant une excellente Me^ menant à l»en les affections de toute nature qui souriaient à ses heureux débuts. Un hasard me rapprocha d'elle , et un autre hasard voulut que je n'en devinsse pas amoureux. Je venais de faire quelques folies. Fut-ce une déesse logée dans mon coeur ou le diaUe établi dans ma bourse qui m'emr pécha de songer à ses faveurs, je n'en sais trop rien aujourd'hui. Du, reste, les seules femmes qui me fassent comprendre les affections platoniques smit
les femmes galantes avec leurs allures semblables aux nôtres, et ce qui est certain, c'est que je devins tout simplement Tami de la Salenti. Pendant quelques mois, je la vis souvent ; puis je fus entièrement sépjaré d'elle, et je puis dire que son souvenir m'avait rarement visité depuis dix ans. Seulement cet hôte fugitif de ma pensée était toujours le bienvenu, car avec la signera Salenti je revoyais Venise, mes jeunes années, et tout un coin de cette vie où j'ai dormi, sous des arbres qui ne fleuriront plus pour moi, d'un sommeil plein de songes charmants et légers,
» Tout récemment la Salenti s'est imaginé de venir à Paris, où elle a trouvé, dit-on, cet enthousiasme qui est assurément la plus précieuse de toutes les monnaies françaises. Il pardt que son talent et sa beauté ont pris un développement jherveilleux. Sa vie est une série de triomphes. Le bonheur dispose à la sensibilité, quelquefois même à un peu de mélancolie. Tout à coup une nuit, à la fin d'un souper qui avait suivi une de ses ovations les plus éclatantes, l'excellente fille se mit à songer à ses amis absents. Elle avait justement pour convives quelques-uns de mes compagnons de plaisir.
Mon nom, quand il sortit de sa bouche, éveilla une vive et bruyante sympathie. —J'ai envie de lui écrire, dit Claudia, que nous avons bu à sa santé. — On accudllit cette pensée avec l'ardeur qu'éveille en pareille occasion toute idée imprévue, et l'on m'adressa séance tenante une lettre qui sentait les rapides tendresses du vin, mais qui cependant m'inspira une sorte de reconnaissance. Cette missive me parvint un soir où j'étais à table avec quelques officiers; seulement notre repas avait lieu dans un bastion, et un obus venait d'endommager un peu la toiture de notre réduit. Je lus tout haut la lettre de la Salenti. De toutes parts on me cria de lui répondre. J'avais été au feu toute la journée, et comme cela m'arrivait souvent, après ces longues heures de combat, je me sentais au cœur un soulagement passager. On m'apporta une mauvaise plume et une feuille d'un grossier papier dont la moitié venait d'être remplie par les adieux d'un blessé à sa mère. J'alhimai un cigare, et, sur le coin même de la table, j'écrivis à la Salenti quelques vers que. Dieu merci, j'ai à peu près oubliés. Je sais seulement que je terminais en lui disant : « Nous vivons sur cette terre dans des pays bien
44 a aiST0IA£4S WriUMS*
<UfiéreQt$, malM^nne Claudia, toi sous une pluie fleurs» moi sousune pluie de fer; mais il est régioa idéale odoous nous retrouTons à certai hewes, nous y arrivons tous deux» portés sur daux et pâles rayons du passé q|ie Ton appelle aouyenirs,. Là les joies elles tristesses de nos jeu wnées forment autour de nous un chœur hari nieuiL, car le temps a donné un sourire à nos I toasts et des larmes à nos joies, »
n Je: ne^ songeais plus guère ni à ces vers» ni \ Salenti.» quand je- reçus de Paris une lettre i droyante. lia réponse à Claudia n'avait pas joui TobsiÇUEité qu'elle méritaU: cette poésie crUnéei a^ait senddé piquante, et un journal s'^âait i psreasé dei rinjprimer . Voilà ce qu'Anne m'apprei ar'^eo'jdes am^tumes et des colères qui vraim m'étaient iOiConQues, Ce n'était plus à un SI qUi'eUe avait eu le malbeur de s'unir» c'était à hiibémien; Baris tout entier la: planait, sa m ae voilait la.facei> et ses amis ae parlaient plus mdiqu'à YOÎxl)asse, Ils comprenaient maintenu ces défiances instinctives que je leu|^ avais tout suite inspirées. On voyait enfin à quelle race f unei j'i^artenais; ma nature reparaissait commet ce
LA PftfBOlSSE PaOifcâTHÉE. tt9
8*a».Huroa dent <m aurait essayé de faire un galaïKt homme. « Je u!es]^e même pas, m'écrivait Anne» Ysaufi faire* comprendre jusqu'à quel point ^u» m*ayes'blessée. Ainsi l'âme de la signera Salenti était la sœur de l'âme que j'ai prise un instant pour la moitié, de la miemiel Pourrai^je tous pardonner ja* maia? Je ne le crois pas. Ces malheureux vers re»* teroa^ étemeUemrat dans ma mémoire. La forme idéal» qiie vous donnez à votre tendresse pour una femm&m^risable âait ce qui pouvait le plus m'offenser. Yous* avez détruit notre passé, vous m'avez atteinte jcI frappée jusque dans mes rêveries les plus ohèrea^^ en. conviant une courtisane à venir errer aras* vous dan» le pays des souvenirs. »^
» Je répondis à Anne : a Que. voa amis, pour par-^ 1er. votre langage, médisant de la poésie comme de la guerre, je le comprends ; qu'ils me croient d'une race funeste, j'ensuis fier ; mais que vous partagiez leurs penséest.que vous répétiez leurs propos, c'est là ce qui me donne un découragement suprême» chasuble de. damné dont je n'esp^e plus m'affranchir. Voilà plusieurs fois que vous m'écrivez de ter*' riUes^ diosesi, sans songer qu'à cette distance où voua êtes d'un lieu où les morts commencent .à
ISO HISTOIRES INTIMES/
devenir plus nombreux que les vivants, vous courez grand risque de maltraiter un cadavre 1 »
» Ma lettre ne finissait pas là, mais telles furent les seules lignes que je conservai. Je me sentais écrasé par ces luttes où je perdais ce sang d'immortel qui fait les vertus de notre âme, ma foi dans Tamour, ma tendresse pour la poésie, et jusqu*à mon culte pouçla guerre. C'est ce dernier sentiment toutefois auquel je m'attachai avec le plus d'énergie. Si le danger ne m'apparaissait plus gai, radieux, paré d'un prestige printanier comme Tespérance, il s'offrait encore à moi avec les charmes austères de la consolation. Un jour, en le cherchant peut-être avec un redoublement d'ardeur, je reçus une blessure qui me fit tomber entre les mains des Français. La mort s'est écartée de moi, comme elle s'écarte toujours de tous les suppliciés du destin. Dans l'oisiveté et dans la solitude du prisonnier, ne sachant qui appeler à mon aide contre l'inexorable ennui des heures présentes, c'est à ma douleur même que je me suis adressé. J'ai évoqué l'une après l'autre toutes les souffrances ensevelies au fond de mon âme : elles ont répondu à mon appel, maintenant elles sont à mon chevet. J'écoute leurs accents, et
LA PRINCESSE PROMÉTHÉE. 43f
je crois presque par instant qu'elles me charment comme ces filles mystérieuses de FOcéan charmaient l'être misérable et divin dont mon père m'a donné le nom. »
Un boulet emporta Raymond de Caylo, et fit passer dans de nouvelles mains les feuilles qu'on vient de lire. Prométhée lui avait laissé ces confidences avec Tindifférence de quelques poètes pour ce qu'ils ont écrit dans l'unique intention de se soulager. Envoyé d'abord à Constantinople comme prisonnier; puis rendu à Parmée russe par un échange, Id prince Polesvoï est retourné en France après la prise de Sébastopol. Il avait prévenu sa femme de son retour. Il trouva déserte la maison où il comptait la revoir. On lui remit un mot dans lequel Anne lui annonçait qu'elle avait été obligée d'accompagner sa mère en Italie. La marquise de Béclin avait éprouvé le besoin de visiter Florence au moment où son gendre la
menace de 8011 arrivée. Prométhée se fit on chaiDbi;& m^ il avait quitté avec tint d'anj œUe dont il croyait que la mort seule aurail séparer. Il s'assit dans le fauteuil où il s*étai genoux devant elle pour lui dire adieu , et le mains sur ses yeux, d'où coulaient silencieux des larmes, il se sentit descendre jusque d profondeurs les plus secrètes de la U humaine.
La princesse Prométhée est complètement aujourd'hui à l'état de lady Byron. Elle a po tisans déclarés tous les adversaires sans me puissances inquiètes dont elle adébarrassèsc tanc^ c'est-à-dire de la passion et du géi comme depuis quelque temps elle semble su avec une sérénité parfaite le veuvage précoce a!est imposé, on s'est mis à la plaindre, monde a pour les tristesses qui se réfugien son sein des. compassions merveilleuses. I times qui se promènent dans ses fêtes, qu'il de rencontrer à leur poste, . aux avant-scèi théâtres fréquentés,, sur les divans^ des sal Toguob lui inspirent toute sorte d*attendrissi respectueux* Anne est-elle dédommagée, i
trâmphea glaeéa aii&pels la y^ûoi ymée <léaoriDiais, des joies bmlaateB qu'elle a perdxiefir C'^sl; vraimffài ce que je ne piHia croire» Jter suis persuadé (pi'elle ressemble à cette race d'artistes sans foi qui fawlà.coiip sacriJEkyQt leur talent aux. petits- intérêts de cette yie, Ledieuqu'ikont iouuolé s'agite long?tesofia aaiond de leux cœur. Ils Je sentent tressaillir par monaents^sous le poids écrasant, des vanités qu'ils OSA amoncelées pour Tenaevelir ; mais, un jour ce» sourdes révoltes, s'apaisent. Le Titan, pour parler le langage de Jeaa-Paul, ne laisse aucun vestige dei apn passage dans l'âme où il a régné. Le& pygmées oot pris définitivement sa.place. J'ai toujours trouvé un sens profonVi^dans lespeintures consacrées par le.aiède dernier aux dessus de portes. Tous ces CupiidoQs* sans ailes, parés d^attributs différents* représentent la^vie réduite aux proportions que Tes* piiUaoBdiûn lui donne» Celui-ci porte un casque et aae^ épée> cet auire un bonnet carré et une robe» il ea. est. un. qui porte un capuchon d*ermite. Puisse la maitre de saint Augustin» l'époux de sainte Xhér rèse, l'JiAte mystérieux des Thébaïdes, épargnera Piométhée le chagrin de voir ce dernier, régnée à sooi heorajsiir la princesse Polesvoî l
43i HISTOIRES INTIMES.
Âi-je besoin de dire qu'on juge notre Slave avec plus de sévérité que jamais ? Il faut, répète-t-on, qu'il ait bien mal agi vis-à-vis de sa femme pour qu'elle se soit ainsi séparée de lui. Maintenant que son bonheur est détruit, ces propos ne Tinquiètent guère. Il subit dans l'isolement cette loi incessante de la création que le ciel fait peser sur les poètes. Récemment il a écrit sur le Prométhée antique la meilleure, suivant moi , de toutes ses odes. On y trouve ce passage qui peint d'une manière complète la situation actuelle de son esprit :
« Dans la solitude où je souffre comme toi, héros moderne des anciens jours, tes consolateurs, ou, pour mieux dire, les tentateurs, sont venus me trouver. J'ai reconnu lo. Mercure et le vieil Océan. lo est toujours cette femme sensible qui prétend guérir l'un après l'autre les cœurs malades avec Télixir inépuisable de son amour. Mercure est toujours ce faquin cynique pour qui tout trouble intérieur naît d'un seul principe qu'il s'agit d'étouffer sans retard, —de la conscience. Enfin le vieil Océan est aujourd'hui, comme au temps même de la fable, ce personnage sensé qui vous conseille de ne pas engendrer la mélancolie, en évitant les nobles pensées.
ces mères désolées des grandes souffrances, pour vous attacher aux pensées banales , ces mères joyeuses des petits bonheurs. Eh bien ! j'ai dit au vieil Océan : « Je garderai les compagnes farouches de mon âme, car je poursuis d'une haine implacable les vulgarités de la vie. » J'ai dit à Mercure : « Emporte tes poisons contre la consciehce, car j'ai voué une tendresse reconnaissante à cette auguste gardienne de nos cœurs. » Et d'une voix moins sévère j'ai ajouté : « lo, va porter à d'autres ton amour passager qui fait les heureux, car les destins m'ont consacré à l'amour immortel qui fait les martyrs. »
L'histoka'qu'on va lire a été mille fois racontée et le sera mille fois ^core en produisant même indignation cbez ceux-ci, même attendrissement chez ceux-là. Tu ne te doutes guère, ma pauvre loiceUe, toi qui atteins à peine tes vingt ans, que depuis dix-buit siècles et plus on médit de ton cœur où un dieu cependant a savouré le premier sacrifice des tendres repentirs: et des larmes sacrées. Tu as touché en secret plus d'un docteur, mais tu ne dé8!»meias jamais les belles phaiisiennefi» -- Cmaunent, dirontt*elles, peut-on aimer de pareilles (^éatures? En vérité les attachements qu'elles inspirent tiennent de la dégradation et de la folie;
— Chacun de nous connaît ces aménités, et peut en retrouver toute la série dans sa mémoire. Voici par quel récit on pourrait leur répondre, si ce qui suit toutefois peut s'appeler un récit, car lettres, entretiens, rêveries, tout ce que je pourrai prendre d'une existence où j'ai pénétré, je le jetterai dans cette page intime que je voudrais rendre par excellence vivaitte et animée. J'imiterai l'artiste florentin jetant tout ce qui se rencontre sous sa main dans la fournaise d'où doit sortir sa statue.
« En avançant dans la vie, disait récemment Jacques de Mesrour, il y a bien des jalousies que je ne comprends plus, ou, pour parler avec plus de justesse, que je ne pratique plus. J*ai en horreur les tortures que nous imposons à nos premières msutresses par toutes nos questions indiscrètes, suivies de fureurs et de lamentations. J'accepte avec résignation cette 'pensée que les femmes ont un passé tout^comme nous, bagage un peu moins lourd que le nôtre, mais d'une nature encore fort embarrassante et très-désobligeante surtout, quand il s'agit de se lancer dans les grands pèlerinages amoureux. Eh bien ! voyez l'étrange chose : Tinquiète délicatesse que j'ai perdue à l'endroit de ces
créatures vivantes d'où naissent toutes les grandes souffrances aussi bien que toutes les grandes joies de l'âme et des sens, je Tai conservée pour des objets inanimés. Certains lieux m'inspirent encore une sorte de tendresse farouche; il y a des noms assurément dont le mystère me semble moins sacré que celui de quelques contrées où je me suis réputé heureux. » J'obéirai à ce sentiment, qui me fut confié, en rendant le plus vague qu'il me sera possible le théâtre de cette histoire. Je dirai pourtant que la maison qui joue dans tout ceci un grand rôle était située dans un village appartenant à cette merveilleuse campagne, semblable en diversité et en charme à l'esprit même de notre nation, qui réunit à quelques lieues de Paris des attraits de toute nature. Placez-le, si vous voulez, à rentrée de cette vallée de Chevreuse dont l'austère mélancolie fait songer de Philippe de Champagne et du Poussin, ou tout près de la forêt de Fontainebleau, forêt divine, ici d'une rêverie germanique et là d'une fierté espagnole. Ce que je voudrais, c'est que ce village fût pour vous ce qu'il a été pour celui •dont je découvre aujourd'hui les pensées, un lieu ' tout rempli d*émotiotts, un de ces sites où je ne
130 HISTOIRES TNTIMBS.
sais quel trouble s'empare tout à coup d cœur, un deces pays enfin qui ont la puissa»c< airs étranges dont Tàme est en même temps trie et caressée. Tout au bout de Sainte-M^
— par des motifs d'harmonie secrète que , pas envie d'expliquer j'appelleraimon village
— il y a une maison qui a été plus aimée qi des êtres faits de chair et de sang. Il est vi cette maison semble toute remplie d'une exi singulière et je dirais volontiers surnature; des hôtes charmants qui Tout habitée, cet! Anna de Frédy, qui est morte dans la pri année de son mariage, l'appelait une mais( et je ne sais rien de plus vrai que cette exprc Imaginez une sorte de pavillon élancé d'une r quable blancheur, tout environné de grands i épais et sombres, se dressant à l'extrémité gazon d'une verdure sérieuse, comme une a tion au bord d'un lac. Quoique séparée pî espace bien étroit d'une route assez fréquentée retraite est parée d'un invincible attrait de tude. Le Jardin qui l'entoure est clos de tous par de hautes murailles couvertes de lierre, mière enceinte qui elle-même est pfresque pa
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Ga<Aée par une seconde eneeinte de charmilles. On sent 4aDsoe- lieu tout un système de savantes défenses contre le bruit et le grand jour, les indisorétiens des regards humains et celles du soleil. Ce 1a% devant cette demeure digne de la Philomèle4e La Fontaine que s'arrêta entre quatre et cinq heures du soir, il y a de cela une année à peine, un personnage à la tournure dégagée, au visage résolu, qui peut avoir eu quelquefois la tristesse, mais qui n'a jamais eu la mine des Werther et des Saint- Preux.
Au bout de quelques instants^ la maison déserte avait repris une sorte d'animation. Ses fenêtres s'ouvraient Ftme après l'autre comme les yeuxd^une personne qui se réveille. Dans une grande pièce située au premier, toute peuplée de livres, où régnait cette espèce de mélancolie que les bibliotiques de campagne partagent avec les cimetières de village, un homme était assis à un bureau, et void ce qu'il écrivait :
w n y a une demi-heure à peine que je suis à Sainte-Harcelle, dans cette maison que j'aimais si ardemment,' que je vous décrivais sans cesse en ces enti^ens disparus avec les meilleurs )wrs de ma
jeunesse. Cette maison, je suis décidé à la vendre ; c'est pour cela que j'y reviens aujourd'iiui. Elle me cause des émotions dont je ne veux plus, car j'ai pris en aversion tout ce qui arrache mon cœur à ce sommeil de malade où j'essaie incessamment de
. plonger. A l'époque où j'entrais dans la vie, que
i votre regard et votre sourire doraient pour moi d'une lumière si chaude, vous rappelez-vous mes projets? C'était là que je voulais aller m'ensevelir avec vous. Je vous enlevais à tout ce qui vous entourait, à ce monde où j'éprouvais toute sorte de joies el.de
. souffrances dont j'ai perdu le secret, et c'était une idylle dont le souvenir m'émeut encore. Je vous
. offrais en cette retraite un royaume plus vaste que celui, du ciel, mon amour; oui, madame, mon amour, qui m'inspirait, tant de fierté, qui me semblait la vraie région de l'immortel et de Tinfini. Malheureusement la maison de Sainte-Marcelle ne
- m'appartenait pas plus alors que vous ne vous apparteniez à vous-même. C'était ce que vous me répondiez en riant La plus jeune de mes plus jeunes affections, l'aube fraîche, souriante et pure de la lumière brûlante qui devait m'envahir, Anna, ma cousine Anna, s'était envolée de cette demeure;
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mais sa mère, ma chère tante de Frédy, Tbabitait toujours, et mon cousin Gaston, qui était au service depuis six mois, prétendait qu'il y passerait les années de sa retraite. Quand plus tard Anna, Gaston, puis celle' qui m'avait élevé comme eux, aimé comme eux, ne furent plus pounmoi que de chers et cruels souvenirs, quand le malheur m'eut rendu maître des lieux où le bonheur m'avait bercé, j'avais en vous cette adorable amie dont je cherche instinctivement la main, si je viens à sentir autour de moi des ténèbres trop froides et trop épaisses ; depuis longtemps, l'héroïne de mes églogues m'avait quitté*. • Vous savez de quelles magiciennes j'ai été l'esclave. Celles-là se seraient bien moquées de moi si je leur avais proposé de me suivre à Sainte- Marcelle ; mais je songeais à cet asile, et je me disais : Si jamais je puis renoncer aux bruyants sabbats où elles me conduisent toutes les nuits, c'est là assurément que je viendrai.
» Au lieu de m'enfuir à Sainte-Marcelle, j'ai pris ma course à travers le monde. J'ai assisté aux grands spectacles de la guerre. Il y a quelques années, quand je suis revenu dans mon pays, je m'imaginais sortir d'une fontaine de Jouvence.
184 HISTOIRlB^ i)«TIMES.
J'avais oublié imâiûtes choses qfui s*offfaiotft i^^noi toutes resplendissantes d'ilInsiODs. C'est alors que je voulais me confiner à Sâinte4farcelle avec Augusta. Vous savez comtnent s'est terminé «n chapitre qui m*a Tair d'une transposition faite p^ar un esprit moqueur dans le rotnan de mravie. J^iéu un désespoir plein de jeunesse, suivi d'un chagrin plein de maturité, d'tm de ces chagrins profoiids, graves, raisonnes, qui mettent Tarme du sitioide entre les mains des hommes i^ns énergie* et sans foi. Heureusement ce qui m'a déjà sauvé sisbutëut me sauve encore aujourd'hui. Je me suis jeté avec emportement dans mon métier, le meilleur des refuges assurément contre tous les dégoûts et toutes les tristesses de ce monde. J'aurai quitté prochainement l'Europe, qui me parait mériter de plus en plus le jugement que portait sur elle le jeune vainqueur de TÉgypte, qui me semble vieille et ennuyeuse. Je sais bien que l'Afrique, où je compte aller, manque aussi de jeunesse et même d'imprévu. Notre globe sera bientôt une geôle qu'on ^ura parcourue en quelques instants et qui rendra sensible pour tous le mystère de la patrie céleste; mais j'ai choisi pour mon prochain séjour un pays
OÙ ToB mmn de mainte manière : je vaijs rejoindre ua corps qtû fait la. gnerre au Sénégal Le danger con96rve ces vagues et. attrayants horizons que les voyages ne nous offrent pjus« Avant de mélolgner, j'ai voulu vous écrire) dans les seuls lieux qui parlent vivement à mon cœur. Je vous écrirai encore de pays bien différent», daos des situations bien variées. Je garde souvent vis-à-vis de vous dlnexpUcables silences; puis tout à coup, n'importe en quelle contrée, n'importe en quelle circonstance je me trouvère me mets à vous écrire en cet instant où. les poètes se mettent, dit-on, à faire des vers» qnand je me sens Tâme toute remplie de trouble, quand j'entends au fond de moi le frémissement de ces pensées qui ont des ailes et qui s'envolent, les unes pour cbercber Dieu, les atutres pour aller vers cwx.que nous aimons. »
Après avdr écrit cette lettre, Mesrour descendit dans* une salle à manger, où bien souvent il avait fait de joyeux repas. Il était seul à cette table de chêne qu'il avait vue entourée défigures animées t et gracieuses. Une lumière, qui semblait s'être empreinte^ de mystère et de tristesse en glissant àc travers les ombrages du jardin, entrait par une
fenêtre ouverte : elle éclairait quatre murailles décorée de tableaux sans grande valeur pour ud artiste, mais où Jacques retrouvait toutes ces rêveries que nous envoyons errer sur les vieilles toiles, à Tépoque où nous possédons dans toute sa plénitude l'incomparable poésie de l'enfance. Un seul domestique le servait, c'était le gardien de cette maison délaissée, l'honnête Magloire, bien connu dans Sainte-Marcelle, où il est venu se marier et chanter au lutrin après avoir porté vaillamment le nom français en Afrique et en Crimée. Hesrour,par instants, adressait la parole ace brave garçon, qui lui rappelait des temps et des lieux bien loinde lui; puis il s*abimait dans le silence. Uheure des repas ne peut jamais être une heure indifférente; il faut qu'elle soit marquée par ce qu'a de plus intime et de plus profond soit la gaieté, soit la tristesse. Le repas habituel, journalier, est bien souvent, pour nombre d'entre nous, le signal de mille actes invisibles. Quand nous sommes à table au milieu des nôtres, nous sentons quelquefois tout à coup une sorte de joie attendrie et presque solennelle; quand nous sommes à une table solitaire, les chères ombres viennent s'asseoir en face de nous»
l'asile. 437
et suivent nos mouvements distraits de leurs longs regards.
Depuis longtemps déjà le repas dont nous avons parlé était fini. La nuit était venue. Jacques se sentit envabi par, une de ces tristesses qu'aucune nature ne peut impunément supporter. Cet instinct impérieux qui tout à coup nous pousse hors de la solitude, nous force à rechercher une société vivante, n'ûnporte laquelle, avec autant d'avidité que, sous l'empire de Tefifroi et des ténèbres, nous recherchons l'air et le jour, cet instinct s'éveilla en lui. Tout près de Sainte-Marcelle était un petit château, appelé Coudray, qu'habitait Monsieur de Femelles. Monsieur de Femelles avait setvi dans le même régiment que Mesrour. C'était un vaillant officier, mais qui un jour, dans un accès de courage civil, prit le parti énergique de se marier. Ce jour -là, il dit adieu aux aventures
488 HIST0IRB4» INTIMES.
letotaine^ppoor se consacrer tout eiUier< an nonvel état dans lequel il venait d'entrer. Madame de F^> nelles avait de quoi occuper Tesprit le plus fécond et le plus varié. J'ai rarement rencontré plus aimable femme. Elle ressemblait à celle dont chacun de nous a dit : Voilà une personne que je préfère aux plus merveilleuses beautés. Son corps, un peu frêle, était l'enveloppe transparente d'une âme tonte remplie à la fois de puissance el'diddôucewi Iffle était singulièrement douée pour tous les arts. J'ai vu d'elle quelques paysages empreints d'une poésie» passionnée que la charmante madame de S... disait en riant : « Je ne les laisserai pc^nt voir à ma fille, n Elle ne s'est jamais brouillée avec aucune des amiei» dont elle a reproduit les traits", et sonpjnceau ppur-^ tant n'avait pas cette flatterie qui, en caressant les vanités individuelles, cause de vraies deu^eurs^àla conscience publique. Ses portraits étaient toudiéis^ avec une grâce si habile, qu'ils forçaient Alceste-et Phillnte à se réunir dans une commune admiratiofi. Femelles n'avait jamais eu pour lui qu'une assez agréable figure dent les années avaient très-vite ai* téré l'iexpression. C'était un beau vieilli. Le petit parfum romanesque qu'il avait offert à sa femfne
aixifmaHtoesfJieurea: cte; leur mariage 3'étail ^Yà^ pore depuis longtemps. C'est ce que Mesrour avaki parfaiteineiit compris à use époque où U avait été appelé àYoif sims • cesse madaifie deFenielle&; mais qudqu^on lai ait souvent reproché ce qu'on nomme pompeusement et vaguement une absenee de tout pcincipei il s^est plusieurs fois piqué en asiitié d'une; sorte de rriigioiL Aussi avait-il avec la femme do: son ooflqpagnon une de ces intimités qui ne caïusent àl'hymea que de légers et .réparaUes^dégââs* Il se livrait viH-Â-^vis d'elle à œs. confessions (pm les. fiMflMSt écoutent* avee taiU.de< douceur;; elle avait im<)erlai& sourire dont.il recevait^ toujouisE^. asMfr* ratt^il; un seulUgem^t immédiat^ qu'il «appelait une manière de donner l'absolulii^n» Malheureusement Je soif' dont je parle^ aucun sourire» aucun regajrd, «icnse paroledoréedlMellfgenceaitparluméede benté n'aurait pu^ enlever à Jacques^le poids^mpla*' caUe<|m l'oppressait Dans cette balailleincessanta; di^Ia^vie, ily a certaines défaites qui nous donnent la BM>me attitude d*un sauvage réduit en captivités C*étiût une de ces défàites-là que M^rour croyait avoir subies*. Cependant il se dirigea vers le Cou»di^y, qui lui parut bien diffiSrent de la mmeon
d'où venait de Texiler un élan de douloureux . ennui.
Le Coudray semblait être le toit de riiomme marié insultant au toit du célibataire. Un bruit de piano, un jeu de lumière, des éclats de voix s'échappaient d'une vaste pièce dont les fenêtres étaient ouvertes sur un perron bordé de fleurs. Il y avait une réunion assez nombreuse chez madame de Femelles, et à la seule manière dont les hommes et les femmes étaient groupés on sentait un salon régi par des lois intelligentes. Une jeune fille faisait de la musique ; mais ce n'était pas une de ces virtuoses domestiques imposant, de par la volonté maternelle, le supplice d'une sonate à ses auditeurs centristes; la jolie musicienne semblait jouer pour son propre plaisir, et laissait courir ses doigts sxjf les touches du piano, comme elle aurait laissé ses pieds courir sur un gazon. L'écoutait qui voulait. Tandis que deux ou trois personnes attentives voyageaient avec elle dans la région de Tharmonie, d'autres parcouraient en toute liberté des régions moins idéales. Une femme assez élégante, et qui semblait très-versée dans Fart antique de la coquetterie^ déployait une singulière prestesse de paroles et de re-
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l'asile. ,Ut
gards pour répondre en même temps à deux hommes, tous deux armés également d'un sourire vainqueur sur les lèvres, d'une brioche dans leur main gauche, et d'une tasse de thé dans leur main droite.
Femelles accueillit Mesrour avec de grandes exclamations de joie, et madame de Femelles, en abordant notre ami, eut un de ces attrayants sourires que les plus honnêtes femmes ne s'interdisent pas. Camille, c'est ainsi qu'elle s'appelait, eut bientôt trouvé le moyen de s'établir avec Jacques dans cet isolement que favorisent les dispositions de certains salons. —Comment êtes-vous ? que devenez-vous ? dît-elle d'une voix qui pénétrait comme un souifie bienfaisant dans les solitudes mornes et embrasées de cette âme.
— Je suis résigné, répondit Mesrour, et je cherche à devenir le plus promptement possible le je ne sais quoi que nous deviendrons tous, c'est-à-dire à m'en aller de cette vie où il me semble que je commence à compter parmi les attardés. J'ai rompu depuis que je vous ai vue avec toutes les illusions. Je suis encore en coquetterie avec l'espérance; mais l'espérance est pour moi un personnage mas-
4ii HISTOIRES IN^TIMES.
que dont je craindrais de voir le visage. Je ne saurais* plus dire nettement ce que je désirerais.
fille lui adressa en riant cette question b^diale: Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? — ïto ce moment les regards^de Jacques se portèrent machinalement sur la jeune fille qui ét^it au piano. C'était ui^ personne délicate, au visage pâle, aux traits doux et fins, à l'air discret; son expression avait quelque chose de tendre et de rassurant. Toutefois on n*aurait peut-être pas dit d'eHe ce que tant d'hommes disent des femmes, suivant la Marianne d'Alfred de Musset : Voilà une belle nuit qui passe. •—Non, mais elle semblait promettre toute une série d'heureux jours.
— Pourquoi je ne me marie pas? repartit Mesrour en la regardant. Parce que j'ai déjà laissé s'envoler dans ma vie la seule heure où le mariage me paraisse une chose honnête et sensée. Notre femme doit toujours être faite d'une de nos côtes, Dieu Fa voulu ainsi/ Or ma chair à moi est trop corrompue pour que je me soucie d'y tailler une compagne. Je ne connais pas cette jeune fille qui est là-bas au piano; je sens toutefois que sa personne m'est sympathique, et peut*^tre aurais-je pu trouver en db^
l'asile. 443
il n'y a pas encore bien longtemps, une source de joies sâîefuses. Aujourd'hui ce me semblerait une o^uvaise action de rassocier à mes destinées et à mes pensées surtout; pourtant elle est réservée, suivant toutes lès probabilités, à un homtne qui vaudra moins que moi. Elle appartiendra peut'-^re à quelque sot, et cet éden, ce paradis terrestre d'^ù elle aurait été bientôt chassée avec moi par l'esprit de trouble et d'inquiétude, mais où au moins je l'aurais promenée un instant, elle ne le connaîtra ffième pas. Vous souriez, vous me trouvez une mélancdie passée de mode, et vous regardez cette Cé- Ifanène qui m'^a l'air de traiter une question sentimentale entre cette brioche et cette tasse de thé. Voilà qui devrait vous attirer : n'est-ce pas ce que vous voulez me dire ? Eh bien ! ce côté-là de la vie m'est, je crois, plus insupportable que tous les autres. Il y a de par le monde une galanterie encore plus fade que la vertu, qui procède avec la même monotonie et la même régularité d'allures. Du reste, je suis de triste humeur ce soir, laissons un peu de cété ce que je puis penser sur toute chose. Et vous, iB&adame, que devenez-vous?* Ainsi s'engagea entre eux une de ces conversa-
tiens qui sont choses infiniment plus dangereuses que l'objet des vieilles malédictions jalouses, cette pauvre valse, si cruellement traitée par Werther. C'est au sortir de ces entretiens que l'esprit est tout remgli de ces vertiges malsains qui nous jettent dans les insondables abîmes. Quand Jacques se sépara de Camille, il était merveilleusement disposé aux ardentes et irréparables folies. Il n'aimait au< cune femme en ce moment, c'est vrai : celle qu'il venait de quitter, malgré ce qu'elle avait de séduisant, ne s'était pas emparée de son cœur; mais il sentait dahs toute son âme ce trouble qui, suivant les pères de TEglise, annonce les apparitions. L*apparition allait venir ; elle était déjà entrée dans ison logis.
rhonnète* Magloire, qui vint, un flambeau à la main, lui ouvrir la porte, avait un visage mystérieux. On sentait une nouvelle sur ses lèvres. —
l'asile. 115
Une jeune dame, dit-il à son maître, vous a demandé il n'y a pas deux heures ; elle a écrit un mo' sur ]a table verte.
Jacques courut à la table et lut ces deux lignes : « Hier j'ai songé à vous, aujourd'hui je viens vous trouver. Attendez-moi demain matin à neuf heures. »» Ces deux lignes étaient signées Luce.
— Et où est-elle ? s'écria Mesrour. Pourquoi n'est elle pas restée ?
— Elle était descendue, à ce qu'elle m'a dit, à l'hôtel du Lièwe-d^Or, elle a voulu y retourner.
Mesrour avait une violente envie de courir à cette hôtellerie; mais l'aiguille d'une grande pendule du xviii« siècle, revêtue par le temps d'une grâce pensive et surannée, marquait une heure. U se résolut à attendre. Il se coucha et ne put s'endormiri Il éprouvait une émotion dont il né pouvait se rendre compte. — Ce qui m'arrive, se disait-il, n'a rien de bien étrange cependant. Cette pauvre Luce aura eu quelque mésaventure ; elle vient frapper à mon logis, car elle sait que j'ai toujours été un refuge pour les affligées de son espèce. Serait-ce une vieille blessure qui se rouvrirait? Est-ce par hasard le fantôme de l'Auguste qui surgit encore dans
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mon côsurT Non assarément, J6 dô le crois pas. Ce ne peut être pourtant, à coup sâr, ]a pensée de voir cette petite personne, dont je n'ai janyais* été épris, qui éveiHe en moi de si singuliers tressaillements.
Il chercha alors dans ses souvenirs tout ce qui avait trait à Luce ou Lucette, comme vous voudrez, et voici ce qu'il y trouva.
Il y avait de cela près d'une année, il était dans la lune de miel de son dernier amour, et qu'est-ce donc que la lune de miel de l'amour, quand celle du mariage a déjà tant de charmante puissance I II était livré à tout ce que cette passion défendue, qui nous sépare en même temps du ciel et des hommes, a de plus délicieux et de plus brûlant. Elle l'avait emmené dans une retraite où elle jouait vis-à-vis de lui le rôle cher aux Maribn de Lorme, car elle aimsût , comme ses semblables, ces contrastes .qui donnent un attrait étemel aux histoires de ces brigands romanesques, une nuit spectres sinistres des grands chemins, et l'autre hôtes gracieux des salons. Elle déployait à son endroit un luxe inouï de coquetteries virginales. C'étaient des robes blanches, des bouquets blancs, des regards dont l'ardeur se cachait sous ua voile de tendresse ingénue. Malgré
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SSL longue pratique des Armides de toute nature/ Mesrour savourait une espèce inconnue d'enchantemeiit. Mais ce n'est pas Thistoire d'Augusta que je veux raconter; c'est uniquement de Lucette qu'il s'agit Lucette alors avait à peine dix-neuf ans. Élevée dans le même couvent qu'Augusta, elle avait eu pour cette séduisante créature une de ces amitiés printanières qui, dans quelques âmes, annoncent et précèdent Tamour. Elle avait vu celte compagne bien-aimée, plus âgée qu'elle de quelques années, disparaître tout à fait de sa vie. On sait où Angusta s'élança du premier bond. Lucette semblait destinée à une existence aussi paisible que celle de sen amie était agitée. Malheureusement son père, employé subalterne dans je ne. sais quelle administration, vint à mourir tout à coup ; elle avait une mère coquette qui avait toujours placé toutes ses tendresses hors de la maison. Au lieu d'éviter Augusia, devenue l'arbitre d'une certaine espèce d'élégtiice, mAlaïne D... la rechercha avec empressemmU Dans le village où elle avait emmené Mes>roor, Augusta était un personnage important. Elle OMumit une ht^tation des plus con^pliquées, tenant dacottagei du chalet et du manoir; cette résidence
HS HISTOIRES INTIMES.
éblouit la mère de Lucette, qai était venue tout près de là s'établir sous un toit modeste. Elle conclut avec Augusta la vieille alliance qui se forme si vite, d'une part entre l'indigence et la vanité, de l'autre entre le luxe et le vice. Pour Augusta, madame D. • . était une manière de femme honnête, et pour madameD..., Augusta était une sorte de grande dame. Lucette fut tout simplement heureuse de retrouver une amie.
Quelles étranges scènes se sont passées dans cet été, disparu maintenant comme tant d'autres étés, entre Augusta, Lucette et Mesrour ! L'amour, qui n'a pas dans son sac autant de tours qu'on veut bien le dire, usa de cette éternelle malice qu'il emploie contre l'amitié dès qu'elle essaie, n'importe sous quelle forme, d'intervenir dans un des couples où il règne : il mit dans le cœur de Lucette une secrète inclination pour Jacques. C'était la première fois que la pauvre fille approchait autant du feu où brûlent leurs ailes tous ceux d'entre nAis qui sont choses légères ou ailées ; puis Augusta ne lui ménageait ni les confidences pleines de trouble, ni les tableaux pleins de danger. La passion de Mesrour était un joyau dont elle aimait tant à se parer !
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Jacques, ma foil trouvait alors sa vie assez heureusement ordonnée. Quoiqu'il ne répondît pas à la tendresse de Lucette, cette tendresse le flattait, je dois le dire, puisqu'avant tout je veux la vérité dans ce récit : il trouvait que c'était une fleur agréablement éclosé dans la solitude où une grande passion l'avait confinée. Parfois, le soir, Mesrour, assis sur un banc de gazon, entre deux femmes couronnées de beauté et de jeunesse, savourait rheurç présente en homme qui craint les trahisons de l'avenir et qui sait à quoi s'en tenir sur le passé. Je sais un soir surtout où il retenait son haleine pour ne pas faire envoler ce songe d'une nuit d'été au milieu duquel il se trouvait. Il était donc entre elles deux, au fond d'un bosquet tout rempli de charmantes ténèbres ; il tenait la main d'Augusta et la portait de temps en temps à ses lèvres, quand tout à coup, sur sa main à lui, il sentit un baiser, ' mais quel baiser 1 quelque chose de brûlant et de léger qui fit pénétrer comme le souffle d'une caresse^ inconnue dans son cœur. C'était Lucette, dont l'âme parlait. Il eut alors la révélation brusque et soudaine de ce qu'il devait éprouver plus tard ; mais rien de passager comme ces violents élans du cœur
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qui interrompent l'ordre du temps et nous portent tout à coup vers les heures encore voilées de notre vie I II retomba dans le fatal amour auquel ce baiser imprévu l'avait un instant arraché.
K Jacques, je vous aime, vous le savez. Maintenant je déteste Augusta, dont cette cruelle passion est l'œuvre. Si vous ne m*aimez pas. Dieu sait ce que je déviendraL Je mène ici une vie odieuse et insensée qui perd pour toujours mon bonheur en ce monde. Vous avez compris, j'en suis sûre, que je n'ai pas de mère. Vous seul pouvez peut-être me sauver. Le voulez-vous ? » C'est ainsi qu'elle lui parla un jour, la pauvre Luce. II était quatre heures. Augusta, qui faisait une excursion dans le village, avait prié son amie, avec une insolente confiance, de tenir compagnie à son amant. On était à la fin d'une chaude journée de septembre ; il y avait dans l'air, sur le gazon et sur le feuillage une couleur dorée. Lucette écrasait entre ses doigts une rose rouge qui semblait l'image de ce cœur odorant et déchiré. Mesrour eut envie de la prendre dans ses bras et de s'enfuir avec elle ; mais une conjuration de choses extravagantes et sensées, dépravées et honnêtes^ le retint avec une force invincible^
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— Il me répugnerait de vous mentir, ma cfaère enfant, lui répondit-il , en ce moment surtcmtoù vous êtes si tonehante et si belle. A coup sûr, je me sens attiré vers vous avec une extrême puissance, . mais je ne puis pas vous donner Tamour que vous souhaitez et que vous méritez. Je suis rivé plus que jamais à Augusta. Et si cette passion, sur laquelle je ne comptais plus , a le sort que tant de passions ont eu dé)à dans ma vie, je dirai enfin un suprême adieu à tous les rêves cruels et charmants qui cmi jusqu'à présent oK^upé ma pansée. Vous savez peindre, ch&'e Luce, vous avez même une^singulière intelligence de l'art Eh bien ! songez à ces tableaux des maîtres allemands qui représentent utie belle jeune fille donnant le bras à un squelette. Vis-à-vis de vous je serais ce hideux ifantôme. Le bonheur que vous me demandez aujourd'^hui , j'y crois à peine, et dans un peu de temps je n'y croirai plus. Ah I Luce, il y a cependant des paroles que je-vmidrais bien vous dire et entendre sortir de vos lèvres !
Augusta rentra pendant qu'il parlait ainsi. Elle avait ce double et bLcarre attrait de réserve et de volupté qui agissait sur lui avec tant de violence. C'était en même temps sainte Elisabeth revenant de
visiter les pauvres et Ninon s'échappanl pour un . rendez-vous. Il ne pensa plus à Lucette, qui se retira en se disant soudainement malade, et il passa ■auprès d'Augustà quelques-unes de ces heures ardentes, où lui semblaient alors enfermées les plus grandes joies de ce monde.
Plus tard, un soir de cet hiver où , battu chaque jour par toute sorte d'orages maudits, cet amour, qui portait, disait-il, toute sa vie, vint enfin à sombrer; on lui remit une petite lettre dont il ne connaissait pas récriture. Cette lettre contenait une invitation à laquelle il n'eut même point la pensée de se rendre. Elle n'était pas signée. Il ne s'inquiéta guère de savoir qui lui donnait ainsi rendez-vous. Il était alors le jouet d'une funeste ivresse qui mettait entre toutes choses et lui un ridTeau de vapeurs brûlantes. Seulement, quinze jours après qu'il eut reçu ce billet , Augusta vint par hasard à lui dire : a Savez-vous ce qu'est devenue cette petite Luce que vous rencontriez si souvent chez moi cet été et qui a tout à coup cessé de me voir ? Elle est une des plus célèbres entre ces femmes dont vous parlez parfois si durement, malgré ce .que cette dureté, après tout, a de désobligeant pour moi. Elle a entre-
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pris de ruiner lord Simwood. » Cette nouvelle fut apprise à Mesrour dans cette affreuse nuit où il éprouva contre Tobjet de son culte insensé une colère dont aujourd'hui encore il a honte et regret. Quand il rentra chez lui par une triste matinée de janvier, pâle, défait, brisé, Tâme toute remplie de ce dégoût sans nom et sans mesure qui est la plus poignante punition de certaines attaches, il ne songea pas assurément à Lucette. Puis arriva cette époque de sa vie qu'il traversa délivré pour la première fois d'une de ces chaînes dont il avait trouvé le moyen , avec un esprit libre et presque sauvage, d'être toujours garrotté. Ce fut alors qu'il tomba dans cet état moral tout nouveau pour lui, qui certainement ne Ta pas préparé au bonheur tel que l'entend et le pratique la sagesse humaine, mais qui . l'a formé peut-être pour des jouissances d'un ordre élevé et secret dont je le crois digne. Si son âme fut envahie par l'immense dédain de ce qui fait le soin« le souci , Fanxiété de bien des hommes, il ne se fit pas en lui pourtant une de ces mornes solitudes où toute pensée généreuse cesse de s'épanouir. Toutes ces affections ardentes et déréglées qu'il a portées tour à tour sur un si grand nombre d'idoles se con-
. vertirent en un besoin de dévouement qu'il satisfera un jour, je l'espère, suivant les fins de sa nature et les vues de Dieu. Je crains bien cependant qu'on le trouve fort loin des voies où il me semble destiné à marcher quand on aura lu cette histoire, que je poursuis.
Il passa donc une nuit pleine de fièvre et d'insomnie. Ce. fut seulement à Theurô où s'envolent tous les souffles brûlants dont sont chargées les ténèbres qu'il parvint à goûter quelques instants de sommeil. Quand il se réveilla, le soleil avait envahi sa chambre, et dessinait, du pied de son lit à la dernière vitre de sa fenêtre , un de ces larges sillons lumineux qui invitent la pensée à de joyeuses ascensions. Tout à coup la porte s'ouvrit, et il aperçut Lucette, qui s'avança dans celte atmosphère dorée comme une vision matinale, et vint s'asseoir en face de lui.
En vérité, si je traçais d'elle le portrait que je comprends, que je vois, qui me tient en ce moment
sous le charme, je pourrais cesser ensuite ce récit. Ce serait bien assez d'avoir rendu cette aimaMe figure. Malheureusement il n^appartient qu'à quelques grands peintres de produire ces images solitaires plus remplies d'émotions H de pensées que les toiles aux innombrables personnages. J'essayerai pourlsnt de tous dire comment elle était, ou plutôt comment il la voyait, car ma Lucette, laTraie Lueette, était celle qu'éclairait si bien la chaude lumière de ce cœur. fBle avait à peine vingt ans, et ne semblait guère en avoir que seize. Un de tâes plus vifs attraits était son grand air de jeunesse. Quand il l'appelait moij enfant, ma chère enfant, c'était bien le visage quil contemplait, et non pas* une convention du langage galant qui mettait ces mots-là sur ses lèvres. Elle offrait un genre de délicatesse qui ne tenait ni à la pâleur, ni à la maigreur, car elle avait au contraire des formes arrondies et des teintes fraîches. Sa délicatesse était celle d*une fleur. Elle avait un petit pied qui le faisait toujours sourire et une taille qui l'attendrissait, disait-il, parce qu'elle était si fine et si mince, qu'elle éveillait une idée de protection. C'était en prenant cette taille entre ses deux mains qu'il lui disait: « Mon
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cber petit Châperon-Rouge, tant que je te tiendrai ainsi, je défie aucun loup de te croquer. » Quant à son visage, imaginez-vous une tète de Creuse qui aurait été retouchée par Murillo. C'était quelque chose de gai, de souriant, d^enfantin, et en même temps de passionné. Ce n'est pas du reste tout à coup que Mesrour a compris sa beauté, car le charme de la femme qu'on aime est un philtre qui ne se vide pas d'un seul trait ; il pénètre peu à peu dans toutes les parties de votre être. Ce matin-là pourtant elle Témut profondément, quoiqu'il trouvât un grand changement dans toute sa personne. Ëllç était aussi pâle que peut l'être une créature appartenant, comme elle, à l'espèce des roses, et son joli visage était chargé de toute la mélancolie qu'il pouvait supporter. Elle avait dans les yeux une tristesse d'enfant malade. Quand elle lui eut tendu une main qull baisa longuement et tendrement, voici à peu près ce qu'elle lui dit :
— Je viens de faire un cruel apprentissage de la vie, et Dieu sait quelles épreuves m'attendent. J'ai quitté^ dans un moment de dégoût, l'homme à qui je m'étais donnée ; mais je sais fort bien qu'à présent je suis marquée d'un sceau indélébile. J'ai dû
accepter la seule servitude que rien ne peut détruire, sauf pourtant, ajouta-t-elle en souriant, quelque grand et miraculeux amour sur lequel je ne compte pas. J'appartiens à un maître dont le nom et le visage changeront, mais dont les exigences ne changeront point, et qui me réclamera quand il voudra. J'accepte une condition où je me suis jetée. Seulement j'ai voulu mettre dans cette existence quelques jours de repos. Je me suis souvenue que chez Âugusta je vous avais entendu parler de ce village où vous voici. Sainte-Marcelle a d'ailleurs une célébrité qu'il méritel Vous savez que je me suis occupée un peu de peinture; eh bien I tous les peintres prétendent que Sainte-Marcelle est un des pays où la nature se montre sous sa forme la plus attrayante. Enfin, j'avais quelque espoir de vous trouver. Seulement, en ce cas, je m'étais proposé de vous dire ce que je vous supplie de vouloir bien écouter. Bien loin de vous demander cette passion * que j'ai un jour si follement implorée de vous, je vous conjure, au contraire, de ne me faire entendre aucune parole qui ressemble à une parole d'amour. Je voudrais de la paix et de l'amitié. Seraient-ce encore des chimères ,que je poursuivrais 1 Laissez-
moi croire que non. Oh! quelle reconnaissance j'aursûs pour vous si pendant quelques jours je menais une vie qui ressemblât un peu à cette vie de campagne que les écoliers rêvent pour leurs vacances ! Comprenez-vous mon caprice et obéirez-vous à ma prière?
Mesrour lui jura en toute sincérité de lui obéir, et il ne la comprenait que trop bien. II devinait toutes les misères dont la pauvre enfant ne voulait pas lui parler.
• — Pour me servir de la vieille comparaison, répondit-il, vous êtes un oiseau battu par Torage en quête d'un refuge. Ce refuge-là, vous l'avez trouvé. Établissez-vous dans mon logis et restez tant que le gîte ne vous déplaira pas. Moi aussi, je suis de triste humeur^ et la vie m'a en définitive assez maltraité. Cependant je tâcherai d'être gai pour être plus sûr d'agir suivant vos désirs. Car la mélancolie, voyezvous, attire l'amour comme la nuit attire les fantômes. Si nous ne voulons pas voir rôder autour de i^ous ce cher et cruel ennemi du genre humain, appelons la gaieté à notre aide. Du reste, tenez, je me sens ce matin dans une disposition que depuis longtemps je ne connaissais plus. Vous êtes arrivée
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chez moi à Theure des rêves roses, et vous m'avez réveillé de concert avec le soleil. Allez faire une promenade dans mon jardin, chère enfant, et tout à l'heure nous déjeunerons ensemble. Envoyez quérir vos hardes au Lièvre-^' OVy où vous n'auriez pas dû passer un seul instant. L'honnête Magloire, mon domestique et mon intendant, vous ouvrira une chambre où je ne pénétrerai jamais, si vous le voulez- Regardez-moi à la fois comme une manière de camarade et de tuteur, de tuteur sans despotisme, bien entendu, et aussi sans prétentions amoureuses. Si plus tard, vos yeux> votre bouche, un signe, me disaient que je puis changer de rôle, croyez que. cela ne me serait pas difficile; mais, poursuivit-il avec un sourire plein de bonté, laissons de côté la galanterie comme l'amour. Ne songeons qu'à ce qui vous amène, qu'aux besoins actuels de votre esprit et de votre cœur. Encore une fois, Luce, vous êtes dans l'asile que vous cherchiez. Le lendemain, ils étaient assis l'un ea face de . l'autre dans cette pièce où Mesrour avait dîné si tristement le jour de son arrivée. Cette vieille galle à manger avait repris l'air de gaieté que Jacques lui avait jadis connu. Un lait d'une blancheur écla-
tante riait dans un grand vase de terre brune, à côté d'un bouquet doucement sentimental de roses pâles. Suivant un usage de bivouac dont Lucette ne s'offensait pas, Hesrour fumait tout en portant à ses lèvres une tasse remplie d'un café brûlant et noir comme des yeux de houris. A travers la fumée de son cigare, il regardait le visage de sa compagne, et il lui semblait qu'il se passait dans son cœur quelque chose de semblable à ce qui s'était passé dans sa chambre la veille au matin, à l'heure où il avait aperçu la gracieuse apparition dont sa vue était encore égayée. Le regard de Luce lui envoyait des rayons de soleil. Tout à coup une expression douloureuse se peignit sur les traits de Jacques.
— Quand j'aurai repris ma vie parisienne,... avait dit étourdiment la jeune fille en essuyant quelques gouttes de lait suspendues à sa bouche vermeille.
— Vous la reprendrez donc, Lucette, dit-il avec un long soupir, cette exécrable vie? — Elle lui tendit entre le vase brun et le bouquet de fleurs une main qu'il embrassa, et tout en faisant ce mouvement produit par une inspiration soudaine, elle attacha sur lui des yeux voilés par un nuage de tendresse d'où jaillit un adorable sourire. — Vous savez bien
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que tout nous sépare, lui dit-elle, mon passé et votre avenir. — Vous avez raison, répondit-il, je manque à nos conventions d'hier plus gravement que je ne l'ai fait encore. Pardonneznnoi, jouissons de l'heure présente, et allons faire un tour dans notre jardin, oui, dans notre jardin, Lucette ; que je profite au moins du temps où je pourrai dire ce mot-là !
U la regardait courant à travers les gazons, quand on lui apporta une lettre de madame de Femelles. C'était une invitation à dîner pour le soir même. Mesrour sentit une sorte de piqûre en recevant ce billet. — Déjà! pensa-t-il. C'était en effet la première irruption des nécessités sociales dans ce monde à part où depuis quelques heures il essayait de s'ensevelir. Son logis lui paraissait trop agréablement habité pour qu'il songeât à s'en absenter une soirée entière. Toutefois il ne pouvait se dispenser de répondre avec une tendre politesse à l'aimable personne qui s'inquiétait de lui. U résolut d'aller sur-le-champ porter lui-même ses excuses à madame de Femelles.
U la trouva dans un assez vaste salon, à demi . couchée sur une chaise longue. Quoiqu'il régnât
autour d'elle une de c»s lumières savantes que les moins coquettes d'entre les femmes se ménagent quand elles commencent à dépasser Page rapide où leur est permise la confiance dans le grand jour, Jacques fut saisi d'une pensée qui ne lak(sa pas d'avoir quelque influence sur son esprit II songea, sans le vouloir, au contraste qui existait entr^ ce visage fin et gracieux assurément, mais où se projetait déjà l'ombre attristante des années, et ce visage de Lucette qu'il venait de laisser rayonnant de fraîcheur et de jeunesse sous la plus indiscrète des clartés. Pourquoi, me direz-vous, c^s songeries à propos de l'honnête Camille, dont il n'avait jamais été que Tami? Ces songeries sont dans notre nature à tous; l'amitié, quand elle veut nous persuader sous, les traits d'une femme, ne doit pas faire mépris de la beauté.
Quoi qu'il en soit, madame de Femelles ne lui parut pas en ce moment armée de tous ses avantages pour le prêcher, ce qu'elle ne devait pas tarder à faire. Les femmes ont un incroyable instinct pour reconnaître l'amour qu'elles inspirent et celui dont une autre est l'objet ; partout on le% trouve toujours prêtes à combattre l'un avec les armes
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émonssées, Tawlre avec Pépée acérée, le poignard de miséricorde, tous les instruments de mort. Il avait suffi à Camille d'un jseul regard jeté mr Jacques pour être certaine qu'il était sous l'empire de quelque tendre et puissante fantaisie dont elle devait être blessée. Du reste, au bout de qudqœs instants, elle était maîtresse du secret dont elle avait eu la prescience. Mesrour n'avait pas su perdre une occasion de savourer ce charme suprême que trouvent les bommes dans les amitiés féminines, le plaisir de la confession. Sans cet aveu, que lui aurait dit ce jour-là Camille ? Je n'en sais trop rien. Jamais, je crois, Tapliorisme le plus brutal de Monsieur de La Rochefoucauld n'a été et ne sera plus vrai qu'il ne Tétait en ce moment pour cette créature vertueuse et découragée. Elle trahissait la lassitude de son métier par un abandon d'expressien et une nonchalance de poses qui aurait frappé l'esprit le moins observateur ; mais quand les coofidenees de Mesrour eurent tout à oomp dissipé, comme un souffle cruel, les douces vapeurs^ où flottait sa pei^ée, elle eut secoué en un instant la langueur qui Tavait envahie, et Jacques trouva debout devant lui une intelligence nette, lucide,
disposée à employer contre sa passion naissante les moyens les plus énergiques.
— Savez-vous, dit-elle, ce que vous refusez, ce soir pour les beaux yeux de cette demoiselle errante qui prend votre maison pour un couvent ; confusion, à mon sens, beaucoup plus difficile à expliquer que celle de don Quichotte prenant les hôtelleries pour des châteaux? Apprenez que j'avais engagé, tout exprès pour vous permettre de l'apprécier, cette belle jeune fille au regard rêveur qui était au piano le jour de votre arrivée. Vous auriez vu que son air de muse ne Tempèche pas d'être dans la vie habituelle une des plus agréables personnes qu'on puisse rencontrer. Tous les mauvais arguments que vous avez entassés pour défendre cette exécrable situation, flottant entre la servitude et la licence, que vous appelez votre liberté, n'auraient pas tenu contre elle, j'en suis sûre. Croyez-moi, Jacques : c'est la seule femme qui pourrait maintenant vous donner le bonheur sérieux dont vous êtes digne. — Et elle continua sur ce ton avec une éloquence que vous connaissez. Point de célibataire qui n'ait eu à subir ceâ sortes de catilinaires empruntant leur pompe aux lois publiques méconnues
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et leur violence à de secrets sentiments outragés. Aussi Mesrour, en sortant de cet entretien, était-il dans un état de trouble. —Après tout, se disait-il, elle a raison, et je suis un grand fou. Que Ton se jette . dans les sentiers âpres et solitaires pour chercher U vertu, rien de mieux; mais qu'on s'engage dan» ces détestables routes à la &uite d'une fantaisie,^ quand on pourrait cheminer si commodément dans les voies ouvertes et faciles qui conduisent au bonheur permis et aux plaisirs tolérés, c'est une insigne extravagance à coup sûr. — Tandis qu'il devisait en lui même de cette façon, ses pas le portaient vers son logis. En franchissant le seuil de sa porte, il aperçut au bout de son jardin Lucette qui se dirigeait vers lui. Dans sa démarche, dans son sourire, elle lui apportait un bonheur d'une espèce nouvelle et inattendue qui mit en une seconde tous les discours de madame de Femelles à néant. Quand elle l'eut rejoint, elle s'appuya sur son bras, et lui,, l'homme aux grandes tristesses, il se sentit au cœur quelque chose de léger, de vif et de doux comme l'être gracieux qui marchait à ses côtés. La puissance de cette créature charmante, il Tignorait en* core; dans quelques instants, il allait l'éprouver.
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Vous avez* peut-être connu le prince Otlavio Ligoni, à qui les Vénitiens ne peuvent pardonner de porter Tuniforme autrichien, quoiqu'il le porte à merveille cependant. Dans les conditions où Dieu i'a placé, il m'a Ta:ppe\é plus d'une fois ces pâtres dans lesquels un voyageur découvre un maître de la musique ou de la peinture. C'eât un grand artiste qui s'ignore. Sous ce rapport uniquement, il est naïf, car il a du reste une science assez complète de la vie. Sa jeunesse ne se trahit guère que par ce scepticisme un peu exagéré qui est une marque des âmes printanières^ quand elles ne sont pas buissons en fleurs où viennent se poser les illusions. Ottavio «st un esclave du plaisir, il le déteste comme Lovelace détestait Famour ; seulement il a le malheur 4e croire que c'est le seul souverain possible en ce monde. Son génie est en insurrection constante contre cette foi naturelle ou acquise. Rien de plus
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profond, de plus tendre et de plus rêveur. Son imagÎBatîon est une prisonnière romanesque dans un repaire de bandits. Dès qu'elle trouve un peu de solitude et de liberté, elle se plaint aux anges dans leur langage. Quelquefois, à ce moment des orgies oùnsut du bruit , du tumulte, de la folie, une sorte d'indépendance et d'isolement , où chacun peut à son gré s'ensevelir dans un caprice, s'envoler dans un rêve ou même se recueillir dacïS une pensée, je rai vu se mettre au piano et en tirer des accents qui m'emportaient tantôt dans les retraites secrètes et chéries du monde terrestre où j'ai déjà vécu, tantôt dans les radieuses demeures du monde divin où j'espère vivre. Mesrour avait un goût trèsvif pour Ligoni, dont il était bien loin pourtant de partager les bruyantes dissipations, car c'est aux folies sentimentales que ce pauvre Jacques s'est presque toujours consacré. Ce qui l'attachait à ce jeune homme, c'était l'intelligence d'un talent s'ignorant lui-même et ignoré de presque tous* U jouissait de ce don inconnu comme on jouit d'un beau, paysage que les admirations vulgaires n'ont point souillé. Souvent il avait parlé à Ottavio de Sainte-Marcelle, et l'Italien lui avait dit qu'il vien--
drail un jour visiter ce logis. Tous deux s*étaieut promis les joies intimes des soirées passées entre la fumerie, les longs entretiens et les improvisations au piano. Aucune époque toutefois n'avait été assignée à ces réunions , et Jacques aurait juré à coup sûr qu'elles appartenaient au monde des chimères, quand tout à coup, le jour même où il venait de sacrifier à Lucette les projets matrimoniaux de madame de Femelles, il aperçut son ami le Vénitien qui envahissait sa retraite.
Ottavio n'était pas seul ; il donnait le bras à une grande personne fort connue, que l'on a, je crois, surnommée Mandoline, parce que son parrain dans le monde où elle a acquis une sorte de célébrité fui don Sanche dejerzio. gentilhomme, poëte et député espagnol. Excepté la couleur de sa chevelure et de ses yeux, Mandoline n'avait rien d'une Andalouse : c'était une robuste fille normande. Il y avait dans le choix que Ligoni avait fait d'elle pour sa compagne habituelle comme une arrière-pensée insolente à l'endroit des amours délicates et rêveuses. Mesrour fit un accueil cordial à Ligoni, et le soir la maison de Sainte-Marcelle prit vraiment un aspect insolite. C'étaient deux couples qui étaient à table dans cette
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salle à manger jadis si triste, deux couples fort différents à coup sûr. Ce contraste, qui frappa Jacques, le jeta dans de singulières rêveries.
Tandis que Mandoline s'abandonnait à ses allures habituelles et devisait bruyamment, en son langage, des seules choses qui lui fussent familières dans la vie parisienne , une sorte de tristesse s'était emparée de Lucette. Elle eut tout à coup un regard qui fit tressaillir Jacques dans les plus secrètes parties de son cœur. Il lui sembla que cette rêveuse enfant, assise à sa table, était sa chair, et que Ton froissai! en elle, par les propos qu'elle était obligée de subir, ses délicatesses les plus sacrées. Elle ressemblait si peu à cette femme dont le hasard l'avait rapprochée ! A une allusion grossière que lui fit Mande- Une sur ses amours avec Jacques , elle répondit par quelques mots d'un embarras presque candide, qui commencèrent à troubler entièrement Tàme déjà fort ébranlée de notre ami. Plus Ligoni traitait sa compagne avec une familiarité moqueuse, plus Mesrour affectait vis-à-vis de la sienne une déférence pleine de tendresse. A la fin du repas, il lui dit à voix basse : « Je vous demande pardon, Lucette,^ de la soirée que je tous fais passer. Ah I si Vous
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saviez comUen rom me deyenez obère par cette épreuve que je v<»is impose malgré moi !» Et il baisa furtivement la main que lui tendit la jeune fille avec un respect dont vous vous moquerez tant que vous voudrez, mais qui le rendit heureux.
On entra dans le salon , où était un piano , muet depuis bien des années. Oltavio s'assit devant l'instrument» tandis que Mandoline roulait une cigarette. Jacques et Lucette s'assirent dans le fond de la pièce sur un sofa placé entre deux croisées. Le salon de Sainte- Marcelle se prêtait, il faut en convenir, aux émotions dont il allait être le théâtre. Ses grandes fenêtres , dont on n'avait point poussé les volets, laissaient voir les solitudes embaumées du parc. On apercevait sur le gazon une clarté de lune qui ressemblait à un voile de fée. Une partie de la vaste salle, d'où l'on pouvait s'unir par la vue à cette oature sereine et recueillie; était toute remplie d'obscurité. Un candélabre chargé de pâles bougies, et placé au milieu d'une table entre deux grands vases de fleurs hautes et sombres, soutenait une lutte malheureuse contre les clartés nocturnes qui venaient du dehors et contre l'ombre qui régnait paisiblement sur tous les points où ne pénétraient
pas ces clartés. Ottavio tira du piano des sons merveilleusement en harmonie avec le lieu où il se trouvait. Il improvisa une sorte de valse en même temps ardente et songeuse, qui fit d'abord tourbillonner devant les yeux de Jacques toute sorte de fantômes tristes et gracieux, évoqués de son propre cœur. — Je les sentais, m'a-t-il dit souvent en me racontant cette soirée, je les sentais, ces ombres lé^es, se lever une à une au fond de mon âme; puis la quitter et s'enlacer, devant nion regard noyé et fixe, dans de véritables danses de willies. Tout à coup, par je ne sais quel accord , le magicien qui disposait de ma pensée fit évanouir toutes ces visions : quelque chose d'aussi puissant, d'aussi matinal, mais de plus brûlant que l'aurore, avait conjuré tous ces spectres ; c'était un nouvel amour se levant en moi, d'abord rose et voilé, bientôt rouge et étincelant. Je me penchai vers Luce, et je lui dis : « Luce, m'entends-tuî me comprends4u? Je t'aime de toute mon âme, comme je n'avais jamais aimé, ni pensé aimer jamais aucune femaoe en ce monde 1 » Si j'ai été trompé, que le destin me laisse mon erreur I si je suis fou, que Dieu me garde ma folie l mais je crus trouver sur ses lèvres la pensée qui venait de traverser mon cœur.
Le lendemain, Ligoni regagnait Paris avec sa compagne, et Hesrour restait dans sa retraite avec sa passion. Depuis cet instant que je viens de raconter, où tout à coup il sentit passer devant sa face l'esprit mystérieux, le soufDe embrasé d'où naissent ici-bas toute grande pensée, toute noble action, toute folie charmante ou sacrée , il s'était abandonné à cette joie d'aimer une fois encore une créature humaine de tout son cœur, comme on dit si bien, sans défiance, sans arrière-pensée, avec cette foi vaillante qui était le fond de sa nature. On était alors à la fin de Tété, et il visitait avec elle ces admirables paysages toujours prêts à se faire si chaleureusement complices des jeunes et fortes amours. Il y avait un coin de forêt où Mesrour était saisi par des éblouissements de verdure. Ce coin de forêt, s'il vit encore et s'il veut un jour le revoir, le retrouvera-t-il sans Lucette ? C'était une sorte de clairière étroite et cou-
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verte , un véritable antre de feuillage où se passait im miracle de lumière presque semblable à Tenchantement napolitain de la grotte d*azur; mais le vert tendre y le vert charmant, le vert de la robe de Dapkné, des atours de la nature, du voile magique de Tespérance qui, là, remplaçait le bleu de la grotte italienne, n'altérait en rien les couleurs de Lucette. Elle était éblouissante de fraîcheur, au pied de ces grands arbres, comme une de ces roses qui, au détour des allées solitaires , ont l'air d'apparitions de fées. J'ai dit, je crois, qu'elle dessinait. Quelquefois eHe s'arrêtait devant un buisson, devant un tronc d'arbre, devant une fontaine, qu'elle essayait de reproduire. Oomment rendrai-je alors les joies de Mesrour et ses profondes admirations pour ces esquisses ? Il lui disait : « MaXucette, tu as plus de génie que Poussin , Ruysdaêl et tous les grands^ peintres dont tous les siècles et tous les pays se soient occupés. Tu vois et tu rends ces choses secrètes dont les Allemand$ exigent l'intelligence chez le paysagiste. Tu attaches ce que ton regard embrasse àx^ que sent ton cœur. Ce n'est pas seulement la grâce de la nature que tu fixes sous ton erayon, c'«est aussi l'attrait de notre amour. » Elle
so*
lui répondait en lui souriant et en livrant à ses baisers la main d*où lui semblaient sortir toutes c^ merveilles.
Le fait est que Jacques était enivré par la moindre avance que faisait cette séduisante enfant au monde aimable et austère de Tintelligence. Si elle prenait goût à une lecture, il la regardait avec des yeux tout remplis de reconnaissance. Il embrassait quelquefois le crayon qu'il lui donnait, car, il le sentait» chaque pas qu'elle essayait de faire, appuyée à son bras, dans ce divin pays où Ton rencontre des illusions plus vraies que la plupart des réalités , des fantômes plus vivants que la plupart des bommes, chacun de ces pas mettait d'immenses distances entre elle et Taffreuse région où elle avait un moment vécu. N'allez pas croire cependant que le passé de Luce l'amenât jamais à des tristesses grondeuses^ à des colères iniques et stériles ! Le seul fruit qu'eût laissé tomber pour lui l'arbre si vainement ébranlé de l'expérience, c'était une douceur sensée à l'eB* droit des femmes, la haine de ces bizarres et absur^ des martyres d'où la victime et le bourreau sortent également brisés, après avoir cent fois échangé leurs rôles.
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D'ailleurs, ce cruel passé de sa maîtresse, s'il eût pu le mettre à néant, je crois vraiment qu'il ne Tèût point voulu, car c'est ici qu'il faut bien parler du terrible attrait de certaines amours. Manon a fait verser plus de larmes, de larmes brûlantes surtout, que Virginie. Si la sérénité d*une nature ingénue est un charme puissant, cette langueur que laisse après elle la première épreuve des passions humaines est un philtre bien plus puissant encore. Une singulière destinée avait réuni chez Lucelte les deux moyens opposés de séduction. Une saine fraîcheur ^et un éclat fébrile se disputaient tour à tour sa beauté. Si la robe des Laïs, qu'elle avait portée un instant, l'avait imprégnée de ces irritants parfums qui s'évaporent avec tant de peine, elle avait conservé aussi la douce odeur du foyer, de sorte que Jacques se prenait cent fois par jour à l'adorer pour les motifs les plus contraires. Quelquefois il ressentait à son propos tous les attendrissements maladifs qu'inspir'ent les créatures égarées» Pais, en d'autres instants, ce qu'il chérissait dans . sa Lucette, c'était une grâce enfantine dont il se sentait touché avec une force qui l'étonnait. a Tu m'as fait connaître, lui a-t-il dit bien souvent, un
sentiment que je ne pensais jamais éprouver. Quand tu marches, quand tu parles, je comprends le mystère qui se passe entre la mère et son enfant. Quand tu souris, oh ! vois-tu ! quand tu souris d*un certain sourire, je me sens pénétré d'une émotion à la fois grave et joyeuse, d'un caractère si vif, si doux et si puissant, que j'ai envie d'en remercier Dieu. »
Tels étaient les élans auxquels s'abandonnait cette âme. Plus d'un a senti ces transports, mais sans les exprimer avec cette franchise et s'y livrer avec cette confiance. Lucette méritait-elle une passion semblable? Que de problèmes seraient résolus, si je pouvais répondre à cette question ! Ce dont je suis toutefois bien convaincu, c'est qu'elle a compris et partagé souvent, sinon toujours, les sentiments dont elle était la cause. Jacques, qui en était venu à regarder son visage comme les marins regardent le ciel, pour y épier le moindre changement, Jacques a vu bien* des fois cette charmante petite figure avoir tout à coup comme une dignité imposante. A l'instant même où elle se sent pénétrée par les rayons d'un véritable amour, point de femme qui ne prenne quelque chose d'auguste. Les
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iféritables visions en ce monde, ce sont les aspects pleins de variété et d*éclat sous lesquels une même femme apparaît sans cesse à celui dont elle est aimée.
Parmi les mauvaises puissances qui pèsent sur notre vie et qui composent ce personnage sinistre que les anciens nommaient la fatalité, il en est une dont je n*aime pas à parler, et que je suis bien forcé pourtant de faire intervenir dans ce récit- Lucette ne pouvait se dissimuler qu'en entrant dans la voie où la noblesse de ses nouveaux sentiments la poussait, elle devenait la promise de la misère. Une vieille tradition conservée dans les Pyrénées rapporte qu'un Mesrour trouva autrefois un trésor en Terre-Sainte. Si le fait est vrai, il y a longtemps que ce trésor n'existe plus. Jacques se demandait parfois avec anxiété ce que deviendrait sa mai tresse. Il s'était dit aux premières heures de cette liaison, transformée plus tard par un enchantement subit en un redoutable amour, il s'était dit : « Voilà une voyageuse à qui je donne un asile, je la renverrai ensuite au pays d'où elle vient » Le moment était arrivé bien vite où il n'aurait point pu se tenir sans horreur de semblables diséours. Luce elle*
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même avait changé. Cet avenir, qu'elle envisageait naguère avec une insouciante mélancolie, elle ne' pouvait plus maintenant le regarder sans qu'un effroi douloureux se peignit sur son visage. Tous deux se taisaient sur leurs craintes ; mais quand tout à coup, entre des paroles d'amour, leurs re- ^ gards devenaient inquiets et sombres^ ils comprenaient, sans se rien dire, qu'ils apercevaient le même spectre.
Un matin on remit une lettre à Luce au moment où elle déjeunait avec Jacques. C'était un grmd événement. Sainte-Marcelle semblait être devenue l'univers de Lucette. Qui pouvait lui écrire dans cette retraite? Mesrour éprouva un trouble qui alla en augmentant, et dont il lui fut bien impossible de cacher la violence, quand il vit sa compagne, à la lecture de cette missive, devenir embarrassée et songeuse. Une de ces lois qui dominent chez certaines natures les sentiments les plus tumultueux l'empêchait d'étendre la main vers cette lettre; miûs Luce ne pouvait pas feindre d'ignorer ce qu'exprimaient ses yeux. — Jacques, mon cher Jacques, lui dit -elle, je vous en supplie, ne me de^ mandez pas à voir ce qu'on m'écrit. — A ces
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paroles, il devint si pâle, je puis vous affirmer le fait^ qu'il pensa tomber en défaillance, lui qui a reçu pourtant plus d'uite blessure sans que la douleur ait jamais pu mettre son énergie à néant. Lucette eut un élan de tendresse et de terreur ; elle vint à lui, toute tremblante et lui jeta la lettre en Tembrassant. Jacques fut quelques instants sans pouvoir lire les mots qui étaient sous ses yeux. Quand le trouble qui l'avait epvabi avec tant de violence se fut un peu dissipé, voici ce qu'il apprit. En4re les créatures dont ses mauvais destins avaient rapproché* la pauvre Luce, il en était une qui lui avait paru douée d'une certaine sensibilité, et, chose plus rare, exemple dé toute moquerie. Or elle avait imaginé de s'adresser au seul être un peu ^Sympathique qu'elle eût trouvé sur la liste restreinte et malheureuse de ses relations. Un moyen, même dur, même laborieux, d'aller à la conquête du pain qiKHidîen sans engager pour cela des trésors dont maintenant elle connaissait le prix, voilà ce qu'elle avait demandé à cette femme en lui racontant sa situation. On lui répondait par la triste démonstration de l'impuissance dont toutes ses honnêtes combinaisons étaient atteintes. Son talent de u grairï
maître, » comme disait Jacques, n'ayant pas rencontré chez les marctiands de tableaux la même appréciation que chez sofl amant. Une esquisse qu'elle avait envoyée en secret avait subi des critiques telles qu'on jugeait inutile de les lui raconter. Quant à ces humbles travaux dont elle avait coura^ geusement embrassé la pensée, ils exigeaient de cruelles épreuves pour n'amener que des résultats stériles. On finissait par lui conseiller timidement et tristement, il est vrai, de, revenir à ce qu'elle avait quitté. On lui prêchait avec une sorte d'onction douloureuse une résignatidb qui n'avait rien de moral. Telle était en définitive la conclusion delà lettre qu'elle avait provoquée.
Lorsqu'il eut fini cette lecture, Jacques se leva impétueusement et serra Lucette entre ses bras. « Mon cher amour, s'écria-t-il, j*ai eu le cœur serré tout à l'heure par des craintes si cruelles, par de si terribles soupçons, que tout me semble maintenant sans amertume en songeant à ce que j'ai éprouvé. Tu m'aimes, voilà ce que cette lettre me révèle, et malgré ce qu'elle a de pénible et de vulgaire, elle ne me cause ni tristesse ni courroux. Quoi I tu voulais, mon enfant adorée, engager pour moi, pour
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notre amoar, ces cruelles luttes avec la vie qui brisent les plus fortes volontés? Va ! n'aie plus aucune inquiétude : tu es venue à moi, je te garde. Que Dieu me maudisse si je te chasse jamais de l'asile où sa volonté t'a conduite ! » Ce disant, il eut une de ces émotions douces comme Tillusion, ardentes comme Tenthousiasme^ qu'elle seule, cette Lucette, l'objet de maints jugements sévères, je le sais bien, a eu le secret de lui donner.
« Parlez-moi donc de madame de Femelles, me disait une personne qui a déjà entendu cette histoire; c'est elle seule qui m'intéresse. Votre Jacques était trop heureux d'avoir une semblable amie. >» Madame de Femelles, c'est en eflFel, dans ce récit du moins, la gracieuse incarnation de la sagesse mondaine. Aussi la voyons-nous reparaître à l'heure fatale et suprême des pauvres amours que j'ai essayé de raconter. Mesrour, qui s'efforçait de s'en-
sevelir dans le sommeil passager où nous plonge le seul bonheur qui appartienne à cette terre, reçut un matin un petit billet de Camille. On avait à lui parler de choses importantes ; on rengageait à venir sur-le-champ. Il trouva madame de Femelles armée de son maintien le plus imposant. Il n'y avait pas à se tromper sur les ps^rolcs qui allaient sortir de sa bouche. Elle avait cet air onctueux et solennel que prennent nos amis quand ils vont se faire à» notre endroit les ministres de la raison humaine. Avec cette rapide intuition de toute chose qui est son immense charme, Jacques comprit qu'il allait subir une de ces tortures qu'aucune loi ne pourra jamais' abolir.
— Allons, lui dit-il, vous vous préparez à m'imposer la question ordinaire et extraordinaire; en ce moment, vous faites chauffer vos instruments.
— Mon cher Jacques, répondit-elle, ne riez pas; le sujet que je veux aborder avec vous aujourd'hui est un de ceux qu'aucun homme n'u le droit de traiter avec légèreté... On m'a écrit de Paris...
Mais pourquoi transcrire tout ce discours? Vous l'avez entendu ou vous l'entendrez ; il vous a été ou il vous sera profondément pénible. C'était le combat
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éternel Imé par cette imposante et lourde phalange des arguments que vous savez aia rapides et enthousiastes insurrections du cœur. « Tous ceux qui aimaient Jacques se lamentaient, et ses chefs commençaient à s'indigner... » Mesrour Tinterrompit. — Il.y a des paroles, s'écria- t-il, qui m'irritent comme le rouge irrite les taureaux; épargnèz-Iesmoi, je vous en supplie. Ma décision est prise depuis oe matin sur ce qui est le point essentiel de tout ce discours ; demain ou après-demain, je vous l'apprendrai. Votre raison s'indignera peut-être, mais votre cœur m'approuvera, j'en suis sûr. Maintenant lassons là le côté le plus triste peut-être de cette vue où les aspects désolés ne manquent pas. Otez votre casque de, Minerve, que vous avez cru devoir coiffer pour cette circonstance, et redevenez tout simplement une des femmes que j'ai le mieux aimées.
Cela fut dit avec tant de calme et de fermeté, que madame de Femelles reprit en effet l'aimable et indulgente physionomie qui lui était habituelle. Jacques resta quelques instants auprès d'elle, parlant de maintes choses avec abandon et une sorte de gaieté. Camille eut soudain un soupçon terrible '
au moment où il prit congé d'elle. Jacques la devina et lui dit en souriant: — N'allez pas vous imaginer au moins que je médite un dessein sinistre. Il y a dans le suicide à la Werther quelque chose de printanier qui ne me siérait plus. Rassurez-vous : si jamais je meurs de mort violente, ce §era par le fait de mon prochain et non par le mien. Adieu et serrez ma main sans épouvante, ce n'est pas celle d'un homme qui se dispose à se transformer «n fantôme.
Quelques jours après cet entretien, voici la lettre que reçut madame de Femelles :
« Je suis arrivé à Paris ce soir; demain je pars pour le Sénégal. Il me semble que je vous écris d'outre-tombe-, car j'ai dit adieu à Lucette dans la journée. La pauvre enfant n'a rien soupçonné* Cependant elle avait des larmes dans les yeux quand je suis parti. Depuis plusieurs mois, c'était la première fois que je la quittais. Elle toujours si résignée et si soumise, elle m'a dit : « Ne t'en va pas, » avec un accent où il y avait une tendresse impérieuse et presque irritée. Elle s'efforçait de sourire, mais tout à coup son regard a pris un éclat humide qui a failli amener chez moi ifne explosion de pas-
sion et de douleur. Son visage tel qu'il était en ce moment, je l'emporte dans mon cœur; c'est un portrait vivant fait par un maître immortel que je garderai tant que j'appartiendrai à ce monde. Je n*ai pas voulu qu'elle m'accompagnât. J'avais hâte de la quitter. J'éprouvais ce sentiment terrible qu'inspire l'agonie des êtres aimés. J'avais le désir et la terreur d'en finir avec ce déchirement suprême. Quand je me suis trouvé seul en voiture^ je me suis mis à sangloter. Je sentais tomber le long de mes joues ces larmes abondantes et chaudes qui nous donnent une sorte de volupté pendant qu'elles coulent, parce qu'elles sont toutes chargées de notre bonheur, de notre bonheur qu'elles emportent comme les pluies d'orage emportent les fleurs ou la verdure d'un champ dévasté.
I) Puisque je l'aimais ainsi, comment ai-je pu la quitter? Voilà ce que je veux vous dire en quelques mots. J'ai songé à la prendre hardiment pour ma femme. J'ai rejeté celte pensée, non point certainement par déférence pour l'opinion d'aulrui : ceux qui m'auraient le plus sévèrement blâmé contractent tous les jours, aux applaudissements de tous, les seules unions que je trouve vraiment dignes de
mépris; mais, quoique profondément pénétré de certaines vérités qui ne peuvent être niées de nos jours que par des vanités intéressées ou puériles, j'ai gardé pour mon nom, pour mon nom que je ne désire transmettre à personne, une sorte de respect solitaire et farouche. Je suis le dernier rejeton d'une longue lignée où Ton a toujours suivi, en vue d'un certain idéal, à coup sûr, car pe n'est pas en vue do la fortune, qui n'a jamais rien eu à démêler avec aucun de nous, où Ton a toujours suivi, dis-je, des lois que je ne veux pas enfreindre. Je n'insisterai pas sur ce point-là davantage ; vous qui me connaissez, vous m'avez compris. Seulement voici ce que je me suis dit et ce que je répéterais à la face du monde entier, sûr d'être'cette fois avec la vérité, avec l'honneur : c'est qu'il ne peut s'élever contre moi ni d'entre les vivants , ni d'entre les morts, aucun blâme dont je doive avoir cure : s'il est visà-vis de ma chère idole, de cette idole faite de ce que mon àme a de plus passionné, mon sang de plus chaud, de mon amour en un mot, un sacrifice que je ne puis ni ne veux faire, il en est un autre qui m'est permis et que je ferai. On m'a bien des fois accusé d'être un homme léger, sans mœurs,
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disaient quelques bouches sévères ; eh bieu I ce qui est vrai, c'est qu'il n'est pas uae seule femme, parmi celles même dont m'a rapproché pour le moins dlnstants ce qu'on est convenu d'appeler le caprice, qui n'ait fait naître en moi les émotions les plus profondes et les plus sérieuses pensées. Quand je crois avoir surpris chez une créature humaine la moindre étincelle de ce feu mystérieux que Dieu s'était réservé, qu'il nous a donné à regret, qui a la toutepuissance à la fois de sa honte et de sa colère, cette créature-là, même en dépit de tous mes vouloirs, prend pour moi quelque chose de sacré. Comment donc devais-je traiter celle qui m'a fait connsdtre de cette flamme divine tout ce qu'une âme peut enfermer? Rejeter dans le néant un être que j'en avais tiré pour en faire mon bien , ma joie, mon trésor; rendre à toutes les -misères , à toutes les abjectionsde la vie celle à qui j'avais donné l'hospitalité dans mon cœur, cela m'eût été impossible^ Madame, un certain Jacques de Mesrour, avant de se croiser, laissa tout ce qu'il possédait aux pauvres. J'ai fait pour mon amour ce que mon ancêtre fit pour la charité. Luce, en apprenant mon départ, saura demain qu'elle est en possession du peu qui m'appartenait.
Je lui laisse ma maison de Sainte-Marcelle, cette maison où elle est venue me demander asile. Que fera cette créature bien-aimée , à qui je donne tout ce que je puis donner? Je n'en sais rien. La goutte d'eau que l'ai recueillie dans ma main, et dont je désire aujourd'hui qu*un miracle fasse une perle, tombera probablement dans la poussière. Vous le pensez, n'est-ce pas ? Moi, je veux en douter. En tout cas, je suis la loi de toute ma vie, j'obéis à tout mouvetnent de mon cœur, n'importe comment vous voudrez l'appeler, élan, inspiration, fantaisie, qui ne froisse pas l'honneur, c'est-à-dire la seule idée humaine dont j'aie gardé le souci, car chaque jour, madame, je vous l'avouerai , je me sens plus étranger à toutes les choses de ce monde. Est-ce une bonne ou mauvaise pensée ? Je l'ignore, mais je me dis : N'importe à quel brasier on l'enlève, point de charbon qui ne purifie les lèvres. Qui sait ce que je devrai peut^ètrp à la passion qui indignait tant, me disiez-vous l'autre jour quand je vous ai interrompue, tous les cœurs honnêtes et tous les esprits
Quelques personnes m*ont demandé des nouvelles du capitaine Plenho. « Qu'est devenu, me disail-on, ce vaillant et modeste officier? » J'avoue que cette question m'a toujours touché. Si l'obscurité est une douce chose, c'est une chose si triste que l'oubli I J'ai bien peur toutefois que mon pauvre capitaine, malgré ses droits à garder une place dans tout cœur où a pénétré un moment sa parole, soit beaucoup plus mort que vivant chez ceux qu'il a quelques instants occupés. Aussi avant de le laisser encore parler, je veux de nouveau dire quelques mots sur lui. L'âme de Plenho est toujours ce qu'elle était, un pays où la tendresse évangéiique, la songerie un
peu inquiète du poêle, et la résignation, même la gaieté militaire, vivent, je ne sais de quelle manière, dans yn accord des plus singuliers. Plenho, j*en suis persuadé, est de tous les hommes celui qui a le moins de goût pour la vie ; mais il la traite comme cette princesse dont parle Bossuet traita la mort, avec une inaltérable douceur. Il est impossible que sous un uniforme la douleur des René et des Manfred ne finisse point par se transformer. Cette hautaine et délicate tristesse est devenue toute méconnaissable dans ce cœur de soldat, au contact de la vie pratique, des devoirs simples, des rudes vertus et des vraies misères ; si elle a perdu un peu de poésie, elk a pris quelque chose de bon et de familier. C'est un sentiment qui n'a plus cet égoïsme dont nous nous irritions, et cette superbe dont quelquefois nous avions grande envie de nous moquer. Ce n'est plus qu'une mélancolie qui, au besoin, se laisse dérider par la gaieté et molester parla foi. Maintenant, à ceux qui se soucient encore de Plenho je vais offrir quelques pages écrites par la propre main du capitaine; car il est arrivé à Plenho d'écrire quelquefois. Ce n'est pourtant pas un lettré à coup sûr. Il lui manque le fonds même du carac-
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tère littéraire : Pamour pour ce qui est sorti de sa pensée. Et puis ni forme, ni plan ne l'inquiètent guère. «Si j'étais écrivain,» dit-il (c'est la seule parole égoïste que je lui aie entendu jamais prononcer}, «je voudrais bien ennuyer les autres, mais du diable si je voudrais jamais m'ennuyer. » Plenho écrit donc tout simplement parce qu'une force extérieure le pousse à exprimer ce qu'il sent. Voici un chapitre tiré d'une tablette où s'inscrivent souvent sans ordre apparent les faits et les pensées qui mènent sa vie.
Je me rappellerai toujours Smendou sans horreur» et cependant c'est à coup sûr le plus affreux village de l'Afriqua Si jamais le mot de trou a pu s'appliquer à un endroit habité par les hommes, c'est à Smendou. Au fond d'une de ces gorges qui entourent la ville forteresse de Constantine, je ne sais quelles mains de colons ou de soldats ont élevé ua
amas de huttes, moitié en planches, moitié en plâtre. Ces huttes sont emprisonnées dans une enceinte en terre grise. Tout cela porte le nom de Smendou. Là, aucun brin de verdure ne sort en aucune saison des fentes brûlées de la terre. L'hiver on y est enseveli sous des nuages plombés d'où tombent par instant dès flots de neige. L*été, des montagnes ardentes et mornes y élèvent leurs cimes dépouillées dans un ciel de feu. Ciel et montagnes semblent y avoir la fièvre. Le fait est qu'en aucun lieu, je crois, Tair n'est plus malfaisant, plus hostile à toute vie, vie humaine ou vie de plantes. Par une matinée de juillet, j'arrivai avec ma compagnie à Smendou. Je devais à la fois commander mes hommes et administrer le village. Je ne suis pas étonné qu'en ses mauvais jours la France se soit adressée à l'armée d'Afrique pour mettre un peu d'ordre dans ses aiOTaires. En Afrique l'officier est chargé de tout. II rédige un jugement ou un acte de l'état civil aussi prestement que le soldat fait une omelette. J'étais donc appelé à devenir l'unique autorité de Smendou.
Quelques-uns de ces êtres aux joues creuses, au regard tantôt éteint, tantôt excité; quelques-uns de ces pauvres fantômes, en un mot, qui errent dans le
pays des fièvres, vinrent à ma rencontre. On me montra une maison aussi basse, mais beaucoup plus longue que les autres, devaiit laquelle s'étendait un jardin étroit où cette plante mélancolique des grandes cours incultes de nos provinces, le tournesol, élevait au-dessus d'une palissade ses âeurs jaunes ; c'était la maison du commandement. L'intérieur de ce séjour tenait ce que promettait le dehors. Mon palais comprenait deux chambres d'une égale grandeur ; ces deux pièces avaient des murs enduits de chaux comme presque tous les murs d'Afrique. L'une contenait une table et quelques chaises : c'était la salle du conseil, la salle à manger, le salon; l'autrjs ne renfermait exactement rien : c'était ma chambre à coucher. Je fis dresser dans cet endroit désert ce lit militaire fait avec deux cantines où j'ai dormi sinon mes plus longs, du moins mes plus doux et surtout mes plus honnêtes sommeils; j'installai aux pieds de mon lit deux pliants, et toute ma demeure fut meublée.
Le soir même de mon arrivée, j'envisageai mon sort avec une résignation mêlée d'une joie secrète.' Pour ceux auxquels il veut bien révéler quelquesunes des grandeurs de cette vie, Dieu a revêtu de
4H HISTOIRES Intimes.
splendides et mystérieuses parures ce qui inspire aux natures vulgaires le plus de répugnance et d'effroi. II a donné au noble péril des champs de bataille un diadème et un manteau de pourpre; il décore d'ornements plus modestes, mais plus précieux encore peut -être, les austérités du cloître, les soufirances de Thospice, les tristesses de la geôle, enfin les plus humbles et les plus obscures épreuves qu'accepte avec courage l'âme du chrétien. Je pris donc sur-le-champ en gré la situation nouvelle où je me trouvais. Je me rappelai cette parole de limitation où rayonne avec tant de divin éclat l'idéal amour de la vie intérieure : « Que verriez-vous ailleurs qui ne soit pas là où vous êtes? » Je me dis qu'il y avait une existence à laquelle convenait me^ veilleusement Smendou ; c'était de cette existence* là qu'il s'agissait de s'accommoder.
J'étais depuis quelques jours déjà dans un état d'esprit qui me plaisait. Mon temps s'écoulait dans cette monotonie, qui offre un charme singulier aux âmes inquiètes. Plus heureux que les solitaires, j'étais, par l'accomplissement de mes simples et pai^ siblesr devoirs, en contact avec ce qu'a de moins blessant la société humaine : la misère reconnait-
santeet soulagée. Jem'apercevaiB que déjà parmi les colons je rencontrais un peu de cet affectueux respect auquel m'a accoutumé le soldat. Mes moustaches et mon teint cuivré trouvaient la bitu-venue dams tous les yeux^ tout comme les frais attraits de la jeune captive d'André Chénier. Je goûtais donc une sorte de bonheur; mais il me manquait quelque chose, toutefois : je suis forcé d'en convenir, j'ai besoin de trouver quelqu'un avec qui je puisse de temps en temps, comme on dit, échanger quelques idées*.
Ce n'est certes pas que je sois un homme de conversation; ces sortes de tournois comme les aimait le dix-huitième siècle, où chacun épie le moment de faire briller sa lame émoussée, m'ont toujours inspiré une véritable horreur. Mais j*aime l'entretien simple, expansif et familier de deux êtres qui s'abordent en ce monde comme deux voyageurs en pays lointain, s'offrant mutuellement le secours de leur cœur, se faisant de leur mieux, tous les deux, les honneurs de leur esprit. C'était cet entretien-là qui me manquait. Mon lieutenant était détaché dans un bureau arabe. Mon sous-lieutenant, ancien serg^t, arrivé àl'épaulette après vingt cita-
tions à Tordre de Tarmée, pratiquait un silence musulman. D'une modestie aussi i^olidement trempée que sa bravoure, il n'aimait même pas à racontçr les nombreuses occasions où son honnête nature s'était montrée dans ce qu'elle avait de grandeur. Quand nous avions fini de traiter ce qui avait rapport au service, il allumait une vieille pipe en terre, con* temporaine de la bataille dlsly, et ses lèvres ne s'ouvraient plus que pour livrer passage à des nua* ges de fumée. £h bien ! je n'en dus pas moins à l'estimable RiSaut, ainsi s'appelait mon silencieux compagnon, un des plus sincères et des plus instructifs plaisirs que mon intelligence ait jamais goûtés.
Un soir, mon sous-lieutenant, assis à côté de moi devant la porte de ma maison, ouvrit la bouche avant de bourrer sa seconde pipe, et je compris qu'il allait parler :
« Savez-vous, mon capitaine, me dit-il, qu'il y a ici un gaillard peu fortuné, mais qui a fièrement d'esprit? »
Rifl'aut, j'aime à le constater en passant, n*avail pour l'esprit aucun dédain. Il aurait lu volontiers, si pour lui ces œuvres de la pensée, qui ont mis le feu dans tant de cervelles, n'avaient pas eu toutes
indistinctement, depuis Homère jusqu'à la théorie, les propriétés somnifères de Popium*
a J'aimerais à lire, disa^-U quelquefois, mais je ne sais pas à quoi cela tient, je n'ai pas plutôt mis la main sur un livre que mes yeux se ferment, que ma tète tombe et que mon nez prend une voix de bassetaille. »
La parole le tenait plus longtemps éveillé que la lecture : Si lui-même ne rompait que rarement le vœu de silence qu'il semblait avoir fait, il tournait vers celui qui parlait deux petits yeux d'ours bien léché, et de temps en temps, quand ce qu'il entendait caressait agréablement son oreille, il laissait sortir de sa bouche un grognement approba* teur. L'exclamation de Riffaut ne me jeta donc pas dans un trop grand étonnement Je l'encourageai par un air attentif et il continua ainsi :
— Par exemple, il est malheureux que ce soit un jésuite ; car cet homme-là, quoiqu'il ne porte pas la soutane, raisonne comme un vrai curé. Après cela, il a ses jours, et s'il vous endort quelquefois avec un sermon, d'autres fois il vous réveille avec un couplet. Du reste, vous me direz que ce n'est pas étonnant, c'est un individu qu'on emploie à tout; Il
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est le sacristain de Téglise qui est à deux lieues d'ici, et il donne à boire à Smendou ; il enterre les morts et rase les vivants ; il soigne les hommes et les bestiaux. Avec tous ces métiers, je ne crois pas qu'il devienne jamais un gros rentier. Il me fait l'effet d'un particulier qui n'aura pas complété sa masse quand il aura fini son temps. Mais il faut bien qu'il y en ait pour porter la besace. Autant vaut que ce soit Pierre que Paul qui montre sa peau par les trous de son pantalon.
Après cette réflexion pleine de sens, qui à elle seule réfute tous les arguments de la démocratie socialiste, le sous-lieutenant Riffaut s'arrêta étonné comme dut l'être Rossinante après son premier tcjpaps de galop. Je sentis ma curiosité excitée, et je demandai quel était ce personnage qui, à lui seul, jouait tant de rôles dans la comédie humaine. J'appris que le grand homme de Smendou, découvert par mon camarade Riffaut, se nommait Joseph Verdiêr, qu'il était en effet barbier, aubergiste, sacristain et fossoyeur. Cette dernière profession évoqua dans mon esprit l'ombre littéraire d'Yorick. Au bout de quelques jours, j'étais devenu Tami, et le confident surtout, de Joseph Verdier.
Je n'appelai plus ce nouveau compagon de ma vie, dès que j'eus pris avec lui quelque familiarité, que du nom de Figaro. Ce nom-là convenait merveilleusement en effet au personnage dont je venais de rencontrer Taventureuse et bizarre destinée. Figaro est un type, du reste, qui, depuis un siècle tantôt, représente une classe fort nombreuse. Beaumarchais était bien un poète dans le sens prophétique donné par l'antiquité à ce mot, quand il traçait ce caractère qui devait dominer si malheureusement toutes nos modernes sociétés. Figaro, c'est ce génie de l'ambition, de l'intrigue et de la médiocrité dont toutes nos révolutions sont nées. La médiocrité est surtout ce que représente le pamphlétaire honni, le journaliste inconnu, le poète bafoué qui rapporte dans la boutique où le renvoie chacune de ses défaites, une vanité pleine d'amertume s'exprimant par une insolente gaieté. Les révolutionnaires^ il
faut en convenir, ont quelquefois une singulière franchise. Ce Figaro qu'ils ont tant applaudi, dont ils ont fait un de leurs patrons, un de leurs pères conscrits, est certainement la plus indiscrète révélation de leur intime pensée. Étudiez un peu cet expansif barbier, et vous connaissez tous les grands hommes que la démocratie actuelle a voulu nous faire saluer, même monsieur de Robespierre. Robespierre aussi, pendant toute sa jeunesse, avait été en proie aux trois démons de Tenvie, de la vanité et de l'impuissance. Le jour où il rendit hommage à l'Être suprême, ce fut à Figaro qu'il emprunta sa culotte de couleur claire, son bouquet et sa veste à boutons dorés. Plus tard, n'est-ce pas Figaro encore que vous reconnaissez chez tel de ces hommes qui se promènent en habit brodé, l'épée au côté, sur un sol à peine déblayé des échafauds? Figaro a pris la défroque de son maître monsieur le comte Aimaviva qu'il a fait guillotiner. Aussi commence-t-il à trouver que les pavés ne sont point faits pour barrer les rues, ni les réverbères pour être cassés; que le sort du Juif errant n'est pas pqur un peuple la plus enviable des destinées, qu'en un mot, l'esprit révolutionnaire ferait bien de s'assoupir pendant quel-
Digiti^ed by CjOOQ iC
que temps. Mais Figaro est devenu aujourd'hui chef d'une famille qui est placée de^ toutes les manières dans la société; le Figaro sans honneurs ni argent s'indigne contre le Figaro renié et empanaché. Il s'indigne même avec bien plus de violence encgre que son aïeul, le héros de Beaumarchais. Ce patriarche des Figaros avait devant lui des grands seigneurs de véritable espèce qu'il ne pouvait dépouiller d'une^certaine sorte de supériorité qu'en les dépouillant dé leur vie. Le Figaro actuel est opprimé par son cousin. Ce n'est pas d'une autre peau qu'il a besoin, c'est tout simplement d'un habit. Et une conquête si facile, il ne la ferait pas! Voilà ce cjui serait par trop irritant! Il en appelle à sa plume d'abord, et puis à son fusil. Il commence par les lazzis et finit par les balles ; mais ce qui a réussi à ses pères ne lui réussit plus, et le Figaro à parvenir, je le crois du moins, en a ^ pour longtemps, comme dit le troupier, à marquer le pas derrière le Figaro parvenu. Aussi, cet hôte à la fois triste et consolateur que le malheur fait d'or- » ' laire asseoir à notre foyer, la vérité, commence à ' • visiter quelquefois. C'est ce que me prouva ma i tiison avec Joseph Verdier. \
Joseph avait pris Thabitude de venir chez moi tous les soirs ; tantôt nous restipns assis sur le seuil de ma maison; tantôt nous faisions quelques pas sur Tétroit préau qui représente la place publique de Sméndou. Dans cette solitude absolue, dans cet éloignement de toutes les clameurs qui tiennent en défiance perpétuelle l'esprit aux grands foyers de la vie humaine, nos paroles et nos pensées se livraient à un abandon où je trouvais un certain charme.
Par une de ces soirées où les étoiles entretiennent avec notre cœur, presqu'à notre insu, uae sorte de commerce mystérieux, mon compagnon m'avait raconté tous les faits importants de sa vie.
— Que de fois, disait-il, j'ai réfléchi sur la triatesse du pavé I
Il avait eu, en eflfet, une de ces Odyssées où le pavé joue le rôle de TOcéan. C'était à la rue qu'il avait demandé ses émotions et ses aventures- Son père était un coiflfeur célèbre du Palais-Royal, qui Tavait mis à je ne sais quel lycée et le destinait au rôle d'orateur. Mais Figaro père était mort un jour en faillite, au moment où Figaro fils ne savait encore que la moitié des secrets de Démosthènes et de Cicéron. Le pauvre Verdier eût
LE RBPBNTIR DE Flfi^RO. 203
pris Tolontiers le rasoir paternel pour se couper la gorge ; il en fit un meilleur usage : il ouvrit, avec ce qu'il put sauver de son héritage, une modeste boutique de barbier dans une des rues du Marais. Ce fut là qu'il fut surpris un matin par la révolution de 1830. On imagine avec quelle ardeur il se fit le champion de la Charte. La borne qui était à côté de son échoppe lui parut une tribune élevée pour lui par la Providence. 11 parla beaucoup et se battit un peu. Puis quand la Charte eut triomphé, quand les barricades eurent disparu, Verdier se trouva fort malheureux. Il sentit cet ennui plein d'amertume, ce fébrile désœuvrement que lèguent les révolutions à ceux qui les ont servies. Le fusil qui a vraiment défendu des causes sacrées, le fusil des batailles, n'a jamais engendré le dégoût d*un instrument de paix et de travail ; mais le fusil des émeutes rend paresseuse toute main dans laquelle il a passé. Figaio avait pour toujours conçu le mépris de son rasoir. II se rappela le temps où il faisait parler, tantôt en mauvais latin , tantôt en français plus mauvais encore, tous les républicains illustres de l'antiquité. Il résolut de devenir écrivain. En ce temps-là, Paris voyait chaque jour quelque nouveau journal s'armer
en guerre pour entreprendre une croisière contre la royauté ; Verdier devint le rédacteur principal d'une de ces feuilles qui faillirent détruire à sa première heure le gouvernement de Juillet. Mais ce gouvernement avait devant lui un avenir de diiL-huit ans. L'embarcation de Verdier fut coulée à fond par les boulets du jury. Alors il quitta Paris, et alla rédiger le Patriote de jte ne sais quel département. Ce département fut ingrat. Le Patriote y mourut un beau matin, trahi en même temps par ses deux derniers abonnés, qui venaient de recevoir, Tun la croix , et l'autre un bureau de tabac. Verdier revint à Paris» rempli pour la politique d'un amer dédain ; il se fit fabricant de vaudevilles. Pendant quelque temps son commerce sembla prospérer. Tout à coup la fortune lui devint adverse. La concurrence le ruina, et il trouva de nouveau que la France était engagée dans une mauvaise voie. Il reprit la plume du journaliste. Malheureusement, sentaient, qui avai^toujours été chose fragile, avait beaucoup souffert des orages de sa destinée. Puis en cueillant tour à tour les lauriers de Benjamin Constant et les myrtes de Désaugiers, il avait été surpris parle temps. Ce sont nos esprits surtout, bien plus que nos corps, qui
joaissent de ce qu'on a nommé la beauté du diable. Celte beauté-là s'était pour toujours retirée du pauvre Verdier. Aussi n'était-il qu'un soldat fort obscur et fjrt mécontent du parti qu'il avait choisi, quand arriva l'étrange aventure de Février. Verdier crut un moment qu'il en avait fini avec les rigueurs du sort et les injustices de ses concitoyens. Il fut, dans le bureau^d'un journal aujourd'hui disparu, un des pères de la république. Ce fut sa joie même qui le perdit Son enthousiasme eut trop de violence. On Pavait enrôlé parmi ces missionnaires de nouvelle espèce chargés de convertir la France au culte des Danton et des Robespierre. Les habitants d'une petite viUe où il voulait faire de grands citoyens eurent tout à coup la pensée de le jeter dans une mare. Il eut la douleur de devoir son salut à un officier de gendarmerie dont la parole pacifique fut écoutée. Après cette fâcheuse aventure, le gouvernement provisoire le laissa dans Foubli. Alors il demanda ce succès, qui le fuyait partout, au public dont les clubs privaient impitoyablement les théâtres du boulevard. Un club du quartier Popincourt , les Enfants de la Terreur y le choisit pour son président. Les Enfants de la Terreur eurent la funeste pensée
806 HISTOIEES INTIMES.
de décréter au mois de juin qu'ils se mêleraient de t^arricades. Yerdier fut pris. Il eut beau dédarer que le fusil dont il était armé, et qu'il avait livré de bonne grâce, était resté entre ses mains une arme innocente, on rémprisonna d'abord, et on le dép(»rta ensuite. Il fut dirigé vers cette conquête de la Restauration qui devait être d'une si grande Fessource à.la République, vers l'Algérie.
Là le pauvre diable avait compris enfin la douloureuse vanité de sa vie ; le soleil qui avait embrasé son corps avait calmé ses pensées. Sous ce del aux espaces mornes et démesurés, il sentit s'affaisser le vol de toutes ses chimères. Mais tandis que ces ailes d'Icare , que nous attachent l'ambition coupable et la fausse science, se détachaient de lui, les deux ailes dont parle limitation, la droiture et la purelé, l'enlevaient doucement de la terre.^Ce miracle était dû à quelques livres que lui avait prêtés un prêtre qui m'en voudrait de dire son nom, et à la solitude surtout, cette géhenne divine à la fois pleine d'épouvantes et de douceurs, dont tous les cœurs sont attendris et tous les esprits domptés. Depuis quelque temps, Verdier avait conquis le droit de choisir lui-même le lieu où devait se passer son expiation.
Smefidon Tavait attiré par son triste renom et son aspect désolé, a II m'a semblé, me disait-il parfois en promenant sur cette aride nature son regard souriant, qu'ici la main de Dieu lui-même avait tracé, en • tête des dernières pages qu'il me reste à lire dans le livre de ma vie, ces paroles de mon auteur chéri, si pleines de frémissante espérance sous leur désespoir apparent : De V absence de toute consolation.n
Imaginez*vous les Confessions de Jean-Jacques jaillissant comme des larmes d'un cœur contrit , au lieu de sortir d'une âme obscurcie par les plus épaisses fumées de l'orgueil, de quelles richesses se serait enflé le trésor que forment ici-bas en s'amoncelant d'âge en âge toutes les nobles pensées confiées à de nobleg paroles 1 Si un peu d'humilité se fut joint à tant de talent ; si sur ces couleurs que l'art a préparées avec tant d'habileté, tant de patience et d'amour. Dieu eût fait glisser un rayon,
un seul rayon de sa lumière, de quel livre nous aurions été dotés ! Nous ne devions pas jouir de cette merveille. L*œuvre de Rousseau, malgré ce charme bizarre tenant presque du sortilège dont on ne peut nier qu'elle soit douée, aura toujours quelque chose qui détruira en elle toute force véritable d'attraction. Sa magie ne lui donnera jamais cette puissance semblable à celle de la prière sur Tâme divine qu'exerce à son insu sur les cœurs où il pénètre tout verbe vraiment empreint de simplicité et de douceur. Eh bien ! parfois en entendant Verdier me raconter les obscures vicissitudes de sa vie, il me semblait que c'était un Rousseau chrétien qui me faisait ses aveux. La parole, à rinstant même où elle s'échappe des lèvres, a toujours un prestige singulier. Plus tard , quand on la retrouve enfouie au fond de sa mémoire, ou gisante sur quelque page inerte, on ne comprend plus ce frémissement qu'elle vous causait. Aussi je ne prétends point que l'éloquence de mon pauvre Figaro, si jamais elle se dérobe à l'oubli , produise sur personne Teffet qu'elle a produit sur moi. Je crois que pourtant, dans les propos sortis avec une si grande abondance d'ingéquité et de franchise d'une bouche qu'avait
LE REPENTIR DE FIGARO. 2ft)9
purifiée le charbon ardent de la douleur, une vertu a dû rester dont quelques-uns seront émus. Voici donc ce que j'ai retenu des entretiens qui se passaient sous le ciel de Smendou.
— Il y a, me disait mon compagnon, un chapitre dans Labruyère où est vaincu, je crois, le génie de Tacite. J'avais déjà repassé dans ma mémoire le passage immortel sur Versailles.
— Je sais, interrompis-je, à quoi vous pensez. Oui, rien dans notre langue n'est plus éloquent que cette satire de l'idolâtrie qui s'était établie en France au moment des Bossuet et des Fénélon. Jamais superstition humaine n*a été plus sévèrement traitée que celle dont Louis XIV était devenu l'objet.
— Ainsi donc, nous sommes d'accord, reprit Yerdier, sur la mâle beauté de ces pages. £n les lisant, l'enfant bien nourri doit transir et joindre les mains, pour me servir des expressions de Montaigne. Hais, mon cher capitaine, que penseriezyous d'un moraliste qui à la fin du dernier siècle, entre la destruction de la Bastille et la construction des échafauds, aurait dit à peu près ceci :
« On parle d'une région où est en mépris tout
ce qui constitne une société. Le culte des ancêtres y est un sujet de raillerie ; le respect pour un chef y est imputé à crime, la religion y est regardée par ceux-ci comme un fléau et par ceux-^àcomme une folie. Là on décerne le nom de sage à qui fait du blasphème un droit, et le litre de grand citoyen. à qui fait de la révolte un devoir ; les lé^slateurs de ce pays se sont pris pour l'assassin et pour le voleur d'une indulgence qui parfois même semble mêlée d'admiration et de tendresse; ils cherchent un moyen de conserver le parricide à la lumière qu'il a souillée, mais il est une race de coupables contre lesquels ils méditent des rigueurs qu'ils 2^>pliqueront d'un cœur inexorable : cette race est celle de tous les hommes qu'ils soupçonnent de nourrir d'autres pensées que les leurs. Comme ces plantes bizarres qui poussent dans les champs où ne germe point le blé, les superstitions se proitaisent dans les âmes que Dieu ne féconde point Aussi règne-t-il un culte étrange dans cette eonb^ée^. L'idole qu'on y encense n'est ni un animal, ni une plante, ni un morceau de bois, c'est un mot : cette idole s'appelle Liberté. Dans un hymne qui ae chante aux grandes solennités, on est forcé de
se metire à genoux lorsque ce mot est pronpncé. Il serait presque aussi dangereux de ne pas adorer la liberté que d'adorer Dieu. Le pays où ces faits ont été observés se nomme **^ ; il est à plus de onz« cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »
Mon cher capitaine, vous auriez trouvé ce passage, si vous l'aviez lu quelque part, beaucoup moins éloquent, mais beaucoup plus juste que celui de Labruyère. La haine de l'autorité a été la source de presque tous' les malheurs de notre temps ; et comme les peuples ne peuvent pas être menés par une passion négative, ce sentiment a produit la * plus fausse, la plus perverse, la plus absurde des adorations : l'adoration de la liberté. La libertét telle que l'ont entendue les politiques des geôles et des échafauds, n'est qu'un mot insensé et funeste : rien de plus ; comprise avec plus de justesse, c'est un bien comme tous les biens de ce monde, qui ne peut éfre le but souverain d'aucune pensée. Cette chose, qu'on a voulu faire si grande, est, sans contredit, de toutes les choses humaines la plus impitoyablemeoj; limitée. La grandeur est l'attribut de la soumission, car la soumission seule est infinie
comme la puissance dont nous dépendons tous. Il faut, du reste, rendre justice aux révolutionnaires des temps nouveaux, ils commençaient à trouver dans la religion de leurs ancêtres une hypocrisie dont ils tendaient à s'affranchir. Je le demande aux voyageurs de Pïcarie et aux hôtes des phalanstères, les chefs de noire moderne démocratie n'appelaientils pas de leurs vœux un jour où de la liberté devenue une dépouille rendue à la poussière se serait élancé hardiment le plaisir? Oui, le plaisir, voilà le but qu'ils auraient été forcés de proclamer, ceux qui accomplissaient à travers tant de sang et tant de larmes l'œuvre sinistre des révolutions. Voilà le secret que cachait cette philosophie, née des pédants et des courtisanes, qui devait être commentée tour à tour par la guillotine et par la barricade. Eh bien I moi au^i, j'ai adoré l'idole inconnue, dont je sais aujourd'hui le vrai nom. Moi aussi, j'ai voulu que toute ma vie fûl régie par la liberté. Je sais maintenant sur quelles ruines je suis obligé de pleurer.
Et mon malheureux Figaro me raconta comment il avait détruit tous les abris que Dieu nous accorde dans le cruel voyage qu'il nous impose. Il avait eu une femme, un enfant, une patrie, et il était seul dans ce pays où s'étaient rencontrés nos destins. C'était la même fausseté d'esprit qui lui avait enlevé tour à tour chacun des trois grands biens terrestres. Il avait été mari, père, citoyen de la même manière, à la façon des pères, des citoyens, des maris que proposent à notre admiration toutes les œuvres de l'école libérale et philosophique, déliais les romans de Rousseau jusqu'aux chansons de Béranger. Ainsi, vis-à-vis de sa femme, point de funestes sottises qu'il n'eût consciencieusement entassées.
Pendant un séjour de province, que lui avait imposé sa vie de journaliste condottier, il avait trouvé une jeune fille d'une figure douce, d'un esprit cultivé et d'un cœur honnête. Cette aimable personne
était née d'une pieuse créature livrée tout entière au soin de son salut, et d'un vieux jacobin mai repenti, qui comptait, pour lui pardonner quelques têtes cou-" pées dans sa jeunesse, sur le Dieu des bonnes gens. L'ancien jacobin se prit d* affection pour Figaro, dont il était le lecteur, sinon l'abonné; et un soir, au café Helvétique, où se réunissaient les patriotes de la ville, il lui offrit sa fille. Justement Verdier avait pensé ce jour-là qu'en se mariant il acquerrait certains avantages : ainsi, par exemple, qu'il passerait à l'état d'homme austère dans son parti et pourrait se soustraire plus facilement aux duels, d'habitude inoffensifs, mais fort ennuyeux du journalisme. H accepta donc la fille qu'on lui offrait, sans s'inquiéter, il faut lui rendre cette justice, de la dot qu'on ne pouvait pas lui offrir, et il se trouva le suprême arbitre d'une exjstence de dix-huit ans.
Dans le mariage comme dans tout le reste, la philosophie a produit ces deux écoles que représentent si merveilleusement Rousseau et Voltaire. De Voltaire procède le mari à la fois rempli de légèreté et de sagesse qui entretient des filles d'Opéra, en se réservant le droit , dont il use discrètement, d'être l'ami et même le guide de sa femme. Ce mari accepte
firattchemeni dans toute son étendue ce qu'on appelle, à tort selon lui, le malheur cx)njugal. Il prétend que c'est le bonheur, au contraire. C'est pour la compagne de cet homme facile que Voltaire a écrit cette célèbre phrase: « Ses amis la chérissaient, son amant l'adorait, son mari la respectait. >» Mais il n'est pas donné à tous d'être un mari de cette nature. Un pareil époux a besoin d'être un peu fermier général. La providence des philosophes mal reniés, Aousseau, a inventé un mari d'une autre espèce. Il a créé Tépoux qui, tout en se gardant bien de demander à sa femme une exaltation conjugale aussi ridicule suivant lui que l'exaltation religieuse, exige d'elle cependant la vertu dans la mesure nécessaire à la conduite économique d'un ménage. Le mari de Rousseau laisse à sa femme la liberté de Taimer fort peu et même d'en aimer vivement un autre que lui; seulement, il veut qu'en ce dernier cas, des sentiments, dont il sera le confident au besoin , ne dépassent point certaines limites.' Le sage Yolmar s'indignerait si Julie livrait à Saint-Preux autre chose que ses plus tendres pensées. Ce fut sur le sage Volmar que se modela Joseph Yerdier. Sa femme lui avait confié qu'elle avait eu une sorte
â!6 HISTOIRES INTIMES.
d'amour d*enfance pour un jeune garçon du voisinage devenu étudiant parisien. Verdier, de retour à Paris , mit un véritable empressement à retrouver celui qui le premier avait fait battre* un cœur dont il aurait pu être le seul maître. Monsieur Antonin je ne sais quoi (Je ne me rappelle que le prénom de Tétudiant) était aussi bardi que Verdier en politique, plus hardi encore en morale. Il appliquait à tous les maris, même à ceux de son parti, cette règle qu'un homme armé d'une autorité injuste doit être combattu par tous les moyens. La confiance de Verdier ne le toucha point. Il usa largement de toutes les bévues qui se Commettaient chaque jour à son profit. Ainsi, entre autres malencontreuses idées, Joseph avait voulu que sa femme devint Tamie d'une Lélia dont il avait été le Stello il y avait dix ans. C'était chez le pauvre Verdier une véritable manie que l'amour de ces complications de cœur dont Jean- Jacques a légué le goût à ses adeptes. Il aurait eu besoin de Claude Anet pour être l'amant de madame de Warens. Ces saintes délicatesses de l'âme, qu'il faudrait entourer de tant de respect, ce simple et droit instinct de l'affection pure qu'il est si dangereux de froisser, se révoltèrent chez madame Ver-
dier, quand l'ancienne maîtresse de son mari lui fat imposée pour compagne. Aux plaintes qu'elle essaya de faire entendre, aux larmes qu'elle versa, Joseph répondit par de solennelles dissertations sur la fausseté, le yide, le néant de toutes les conventions sociales. Une créature qu'il avait aimée devait être, un objet, non pas de mépris et d'éloignement, mais d'affection pour sa femme. Cette Lélia d'ailleurs était une de ces natures auxquelles U ne faut pas appliquer les règles ordinaires du jugement. Ce qui chez d'autres aurait pu être faiblesse, était chez elle intrépidité et charité sublime de cœur. La pauvre enfant sur qui tombaient toutes ces théories s'afQigea d'abord, et puis prit résolument ensuite le parti de se consoler. Monsieur Antonin lui démontra sans trop de peine qu'elle pouvait bien, elle aussi, s'élever à la dignité des Lélia« Quelle était, lui dit-il, cette idole à laquelle son mari voulait lui faire sacrifier? Ce n'était point la religion ; Verdier, qui était pénétré des maximes de monsieur Michelet , prétendait que la femme ne saurait trop être éloignée du prêtre. Ce n'était point l'amour conjugal ; Verdier afiBrmait que dans le mariage Tamour n'était qu'un embarras et un péril. Ce n'était point la loi sociale;
Verdier traitait tous les jours cette loi de chimère et d'impiété. Non, la vertu telle que l'entendait Figaro était quelque chose d'indéfinissable, une sorte de magot indien, une de ces images en plâtre aux pieds desquelles madame d'Houdetot jurait entre les bras de Jean-Jacques de rester fidèle à Saint-Lambert. Un beau jour, Antonin et madame Verdier disparurent. Figaro toutefois ne resta pas seul : il avait un enfant.
Ce n'était pas un mauvais père ; mais il apportait dans la paternité les mêmes principes que dans le mariage. Là encore > il se révoltait contre toutes les idées acceptées. L'autorité paternelle lui était odieuse ; il la traitait de monstruosité antique ou de scélératesse féodale. Il voulait que son fils fût son meilleur ami. C'était ce mot qui résumait tout son programme d'éducation. Figaro fils, à quinze ans, avait ce rapport avec les barons du moyen âge qu'il était fort illettré; mais du reste c'était un garçon de progrès. Il avait déjà figuré dans des émeutes ; il avait contre le garde municipal la haine du Mohican contre les peaux blanches ; il fréquentait les estaminets et faisait à son père des confidences hasardées. Ses poches dévoraient l'argent. Il résulta de ce der-
nier point que Figaro père s'avisa un jour de se transformer en Géronte et de faire des remontrances que Ton accueillit de très-haut. Aristide Verdier dit à Joseph Verdier qu'un ami devait toujours tenir sa bourse à la disposition de son-ami. Joseph repartit à Aristide qu'entre eux toute amitié était éteinte. Aristide répliqua qu'aucun lien ne les unissait plus alors, qu'il recouvrait sa liberté et allait s*élancer dans ie monde. Aujourd'hui, voilà déjà nombre d'années que Joseph Verdier n'a entendu parler de son fils. En passant récemment à Toulon, m'a dit ce pauvre homme, et il sanglotait, j'ai aperçu, vous devinez où, un visage qui m'a fait frémir. Mais j'en remercie Dieu, ce n'était pas lui.
Comme citoyen, on sait déjà ce qu'a été Figaro. Sa vie n'était pas un combat, mais une insurrection perpétuelle. Quand il vit en 1848, après la mésaventure dont nous avons parlé, que ce champ des
révolutions si fécond pour quelques-uns n*était bien que du sable pour lui, il fut pris par un profond désespoir. Dans cette dernière émeute où il succomba, il sentait déjà, m'a-t-il dit, la folie, et partant le crime, ^e Tinqulétude qui le poussait. Pourtant lorsqu'il arriva en Afrique, il n'était pas encore sous la main de Dieu. Ce fut à Stora que pour la première fois s*opéra en lui un de ces miracles invisibles mais réels qui se manifestent par des signes sensibles dans le cœur.
La baie de Stora a, suivant moi, un caractère tout particulier. Ce n'est en rien cette baie d'Alger rianle et lumineuse comme la baie même de Naples. Je trouve entre la côte d*Alger et celle de Stora la différence qui existe entre Tltalie et l'Espagne. Or, l'Espagne m'a toujours plus attiré que lltalie ; son ciel a une sombre et triste ardeur qui souffle à l'âme les élans passionnés et les héroïques résignations. Le ciel de Stora, tout comme un ciel castillan, a dans ses bleues profondeurs quelque chose d'enflammé et de pensif. Salvator Rosa aurait aimé ce paysage: c'est un golfe entouré de collines que chargent ces arbres aux noirs feuillages qui tra versent toutes les saisons sans se dépouiller ni
fleurir, semblables à ces êtres humains que n'atteignent plus ni la douleur ni la gaieté. Stora est un petit village maltais qui occupe un espace étroit entre la montagne et la mer. A quelques lieues de ses maisons coloriées où brillent des images de madone, les broussailles cachent des fusils. Ce hameau de pêcheurs vit entre deux régions de menaces, la Méditerranée et la Kabylie. La route qui Tunit à Philippeville est un de ces chemins qui, à certaines heures, font venir les larmes aux yeux des peintres ; elle s'allonge sur un terrain montueux, qui d'un côté est mordu par les flots, et de l'autre couvert à moitié par la forte végétation de la montagne. Je n'oublierai jamais une fontaine qui dans un enfoncement de cette route coule à travers des plantes grimpantes sur un sol déchiré. Un jour je me suis arrêté en cet endroit, combattu par bien des pensées ; j'en étais à mes débuts en Afrique, et la France remuait encore au fond de mon cœur. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit.
Verdier, en débarquant à Stora, fut saisi, me ditil, parce sentiment mystérieux d'adoration qui tout à coup fait aulour de nous d'un paysage où nous avancions d'un pas distrait un temple ojù nous rete-
nons notre vhaleine, où nous sentons circuler une vie surhumaine, où nous prêtons l*oreiIle à des bruits inconnus, où nous avons envie de nous ajgenouiller. Il sentit un premier apaisement se faire en lui à Taspect de ce pays tout nouveau où il ne retrouvait plus que Dieu. Au lieu d'envisager avec terreur Tavenir qui TatteiMiait dans ce lieu d'expiation, il eut comme un mouvement de joie secrète, à la pensée des souffrances qu'il allait subir ; tout n'était encore dans son esprit qu'à l'état de confusion, mais à l'état d'une confusion sans trouble» semblable à ce vague bien-être, sorte de spirituelle musique qui, suivant quelques auteurs, annonce les consolantes apparitions,
Verdier ne fut pas dirigé vers le pénitentiaire ; chaque jour voit se fonder en Afrique un de ces établissements qui sont le triomphe de la foi, surtout de Ja discipline et de l'énergie catholiques. Un de ces prêtres courageux, pour qui le monde tout entier ne forme qu'une seule patrie et ne renferme qu'une seule famille, construisait une maison d'asile pour les orphelins. Quelques transportés furent désignés pour concourir à cette œuvre avec nos soldats. De cette main qui n'avait jamais manié que
la phime du journaliste ou le fusil de Pinsurgé, Verdîer saisit la pioche.
Dans le dur labeur qui lui fut alors imposé, chaque heure de sa vie fut marquée par un progrès vers les fins nouvelles qu*il se proposait. « Chose étrange 1 m'a-t-il répété souvent, c'est dans ces rudes instants que j'ai eu pour la première fois une perception du bonheur. Cette paix, qui est l'appétit suprême de notre âme> dont nous faisons le bien par excellence d'un monde futur, je n'ai cru la goûter qu'au moment où je semblais être parvenu au faite de la misère humaine. Je me rappelle avec délices le repos qui nous était accordé à midi. Aucun arbre n'ombrageait le sol sur lequel s'accomplissaient nos travaux. Je m'asseyais au fond d'un fossé, tout en mangeant le pain que j'avais gagné. Si l'air qui m'entourait était embrasé, il y "avait dans mon âme de la fraîcheur. J'éprouvais une joie que je ne saurais rendre à suivre une règle simple et sûre, moi qui n'avais j'amais obéi qu'à des lois douteuses et compliquées ; à faire acte de soumission, moi qui n'avais jamais essayé que des œuvres de révolte ; à me plonger dans l'obscurité, comme dans une onde bienfaisante, moi que la soif de la célé-
brité avait tant fait souffrir. Verdier attira l'attention du prêtre qui employait son bras. Il devint bientôt le disciple de celui dont il était l'ouvrier; et quand les travaux de l'orphelinat furent finis, on obtint pour lui cette sorte de liberté dont il jouissait à Smendou.
Maintenant, il faut que je dise comment je me séparai pour toujours de mon compagnon. Le souffle qui en 1848 produisit dans notre pays de si étranges bouleversements avait pénétré jusque dans les plus misérables bourgades de l'Afrique. J'ai vu sur des mairies entourées de terres incultes^ sur des églises qu'ombrageait un palmier, cette devise qui n'a point de sens : Liberté, égalité, fraternité. Au printemps de cette année-ci on décida que ces trois mots seraient effacés sur les murs de la chapelle où les habitants de Smendou vont prier. Par une matinée de mars, mon Figaro passa trois heures entières sous le meurtrier soleil du printemps à faire disparaître la formule de spn ancienne idolâtrie. Il rentra chez lui avec une fièvre ardente. Pendant vingt-quatre heures il eut le délire, puis ce délire tomba, laissant subsister le mal, et il m'envova chercher.
J*ai déjà vu se fermer bien des yeux. Quand la mort Tiendra me visiter à mon tour, je pourrai lui tendre la main en lui disant : << Je te reconnais ; je t'ai si souvent rencontrée ! » Toutefois, je n'oublierai jamais les derniers moments de Yerdier. Ce ne sont point des paroles qui me sont restées ; il était dans toute la plénitude de ses facultés ; mais il ne parlait plus quand j'arrivai à son cbevet; c'est un regard que ma mémoire a conservé, un regard qui renfermait ces deux cris de Tagonie divine, l'un rempli d'une soulageante mélancolie, l'autre plein d'une triomphante confiance : Tout est consommé, mon Père, recevez-moi.
Oui, tout était consommé pour cet homme qui expiait sur un obscur calvaire les ambitions de notre siècle. Sur ces traits que tant d'inquiétudes avaient contractés, on lisait le calme du dénoûment accepté, la joie du bonheur pressenti. Car Dieu aura reçu, j'en ai la ferme confiance, cette âme dont il était l'unique refuge. Aussi, mon cher Figaro, quand j'ai été m'agenoùiller sur ta tombe, je n'ai pas dit avec le sombre enjouement d'une moquerie sceptique : Pauvre Yorick. J'ai dit, au contraire : Heureux Joseph. Pour ne pas éprouver un sentiment d'envie
sur le gazon qui recouvre mon apii de Smendou^ j'ai été obligé de me rappeler ce métier que j'aime, ces soldats qui sont ma famille terrestre, et ce beau pays où , pendant bien des années encore, chaque printemps fera fleurir le danger.
Le grand défaut d'Houdéisse , c'est de ne point distinguer bien nettement son existence de ses rêves. Il est déjà parvenu à l'âge où l'on doit quitter, pour le commerce avec les êtres réels, le doux commerce des fantômes, et il est encore comme les enfants. Si vous lui avez parlé hier au soir de la princesse Gracieuse, il vous dira peut-être qu'en vous quittant il a passé la nuit avec elle chez l'ambassadeur de Naples. Il nous a soutenu dernièrement qu'il avait élevé des licornes, et je lui ai connu un grand perroquet vert dont il affirmait tenir chaque jour une sentence ou un bon mot.
Il y a deux ans, la veille de son départ pour Murcie» il était assis, je le vois encore, sur la cheminée
de Tyvarlan, cette grande cheminée qui ne porta jamais autre chose qu'une paire de babouches en maroquin rouge. Nous étions presque tous réunis, mais la conversation languissait un peu. La séparation des voyages comme celle de la mort peut être prise de deux façons. On peut la regarder comme une très-bonne occasion pour parler beaucoup, ou comme une excellente occasion pour se taire; c'est cette seconde manière de voir qui semblait vouloir dominer chez nous. Houdéisse n'est pas élégiaque. <c Le ciel de Murcie me rendra-t-il la santé ? Chers compagnons, vous reverrai-je? Et de vous-mêmes, pendant mon absence, que décidera le destin ? En te donnant la fièvre pour maigrir, comme lord Byron, te tueras-tu, mon gros Nardy ? et toi, Tyvarlan le querelleur, recevras-tu un coup d'épée ou une balle? >» Voilà ce qu'il aurait pu dire avec des soupirs et des regards attendris. Il s'écria tout à coup, comme un homme auquel les médecins n'auraient ordonné aucun voyage, dont la vie ne serait pas sur le point d'être changée, mais qui, bien loin de là , devrait revoir et le lendemain et les jours suivants les figures qu'il aurait à l'heure même sous les yeux , il s'écria tout à coup : « Ah çà ! est-ce
que personne d'entre vous n'a rencontré Phiver dernier le cpmte de Rochefée ? C'est bien l'être le plus accompli que j'aie jamais connu; et puis son histoire est si merveilleuse ! »
— Houdéisse, lui dit Tyvarlan, si tu as envie de discourir sur M; de Rochefée, passe-toi celte fantaisie ; le nom de ton héros ne nous rappelle rien , mais ce n'est pas une raison pour que ton récit ne nous amuse pas, et d'ailleurs, s'il t'amuse toimême, ce sera déjà beaucoup.
— Si mon héros ne vous rappelle rien , reprit Houdéisse^ cela prouve que vous trouvez moyen de vivre à Paris comme MM. de Keroven et de Kerleuc, mes cousins, vivent en Bretagne, ne sachant rien que ce qui se fait et se dit entre vous. Encore êtesvous plus coupables que mes parents , car eux au moins s'enterrent au milieu de fusils, de couteaux de chasse, de cors, enfin d'objets honnêtes et connus, tandis que vous passez votre existence entre de grandes pipes, des vases extravagants, des livres qui ont l'aif de grimoires et des tableaux où je vois moins clair que dans les plaques des cheminées du château d'Houdéisse, enfin parmi une foule d'objets incroyables, absurdes, et aussi indignes de chré-
tiens que de gentilshommes. Cela dit, je reviens au comte de Rochefée. Si vous aviez été là où était votre place, c'est-à-dire dans cette société respectable et sensée qui continue, autant qu'elle le peut, au milieu du débordement des idées nouvelles, la tradition de la société ancienne, monsieur de Roche* fée serait connu devons. C'était, au conunencement de rhiver dernier, un jeune homme établi dans le monde par les meilleurs et les plus brillants débuts qu'on ait vus jamais I II était parfaitement beau, et d'une de ces beautés ut^es qui gagnent toutes les âmes à ceux qu'elles parent de leur éclat Ses grands yeux d'un bleu clair étaient doux et francs. Le courage et la bonté respiraient sur sa bouche. Sa chevelure était une de ces chevelures lumineusement blondes qui font auréole autour du front, et sa grande taille mince et souple avait quelque chose de céleste et de guerrier comme celle de l'archange saint Michel. On le disait très-bien né , et ses amis affirmaient qu'il était fort brave. Il parlait peu, mais n'exprimait jamais que des pensées élevées et des sentiments généreux. On ne lui connaissait aucune passion flétrissante, ni aucune liaison scandaleuse. Le seul reproche qu'on lui adressât était un peu
d'exaltation chevaleresque, mais, encore s'accordaiton à dire que cette exaltation ne s'exprimait jamais d'une façon indiscrète.
Monsieur de Rochefée me plaisait infiniment, mais le hasard ne m'avait point rapproché de lui, quand un soir, chez la comtesse de Toraldy, la marquise de Séloncey nous présenta officiellement l'un à l'autre. La maison de madame de To];aldy n'était point des plus divertissantes ce soir-là. On y faisait d'assez médiocre musique, et cette musique servait de prétexte à reléguer tous les hommes ' dans les embrasures de portes, où ils s'entassaient pour ne voir que des turbans, des plumes et des boucles de cheveux. Après être restés quelque temps à causer, monsieur de Rochefée et moi, dans la plus gênante des positions, les épaules resserrées, les coudes rentrés en dedans, les pieds appuyés au sol par leurs pointes, l'idée nous vint en même temps à tous deux d'aller chercher un peu de liberté et d'espace dans un petit boudoir bleu tendre, éclairé par un demi-jour, une de ces attrayantes retraites des salons aussi chères à la rêverie que les retraites mêmes des bois. Au fond de ce charmant asile, les accents qui tout à Theure effarouchaient nos pensées se
transformèrent en sons vagues et lointains qui les ralliaient doucement. Je m'aperçus que je plaisais à monsieur de Rochefée tout comme il me plaisait. Au bout d'un quart d'heure, une véritable intimité s'établissait entre nous.
Je remarquai que le comte, dont la mise était du reste des plus simples, portait à sa cravate une épingle à laquelle était pionté un médaillon d'une forme singulière. Je regardai ce médaillon avec soin : un pinceau d'une incroyable délicatesse y avait représenté une tète de jeune fille.
— Quelle est cette charmante figure? m'écriai-je, jamais je n'ai vu une expression d'ingénuité si frapante et si vraie que celle dont est paré ce joli visage. Les têtes de Greuse lui-même ne sont auprès de celle-ci que des peintures épaisses et sans grâce. Cette bouche est fraîche comme le matin. Ces yeux bleus comme un ciel printanier. Quelle âme confiante et pure devait errer dans ce regard et sur ces lèvres ?
— Hélas I répondit monsieur de Rochefée, mademoiselle Esther de Trenmoël avait bien reçu en effet une des âmes les plus pures et les plus confiantes qui se soient abattues jamais du ciel sur
cette terre; mais elle ne fut pas assez confiante encore cependant pour rompre renchantement dont je gémis.
Vous savez qu'aux révélations les plus inattendues, aux plus bizarres confidences, mes traits n'ont exprimé jamais d'étonnement ni d'ironie. Tous les gens qui poursuivent d'impossibles amours et des rêves étranges sentent pour moi une sympatbie mystérieuse. Le comte de Rochefée, voyant qu'à son mot d'enchantement il n'avait paru sur ma figure qu'une expression de curiosité douce et sans moquerie, s'écria en me prenant les mains :
— Ahl tenez, vous êtes jusqu'à ce jour le seul être que j'aie senti, dès mes premières paroles, prêt à me croire d'une façon complète. Aussi je suis attiré vers vous par un sentiment de confiance sans réserve que je n'avais pas encore éprouvé. Après ce que vous allez entendre, tout autre que vous rentrerait dans le salon et s'en irait dire : <( Je viens de causer avec un fou. » Mais vous, j'en suis convaincu, vous recevrez gravement ma confidence et vous l'emporterez au fond devotre esprit dans un sérieux recueillement. Vous croyez être assis à côté du .comte de Rochefée, sachez que la maison de
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Rocbefée n'existe pas^ que cependant celui qui vous parle n'est pas un aventurier, mais appartient au contraire à un rang près duquel est bien humble le rang qu'il a pris. Tous ces noms qui sonnent pojiir vous comme des cymbales et font passer devant vos yeuxi dans une sorte d'éblouissement magique, des dames sur des palefrois^ des bannières blasonnées, des Maures emportés par des cavales, des varlets, des nains, des bérauts d*armes, tous ces noms qu'on ne peut se lasser de redire, les Salvaing, les Timur, les Montfort, les Penhoêt, s'effacent devant le nom qui m'appartient. Je suis non point la fleur, mais la tige même de la chevalerie. Je suis plus que Roland et que Charkmagne. Je suis le roi de la table ronde, je suis Ârtbiir de Bretagne. Vous savez que toujours des puissances mystérieuses se sont intéressées aux héros et ont tâché de les soustraire à la mort Aux temps antiques on les transportait dans les étoiles; aux temps modernes les étoiles ne les reçoivent plus, mais des esprits compatissants veillent encore sur eux et les cachent dans des grottes profondes ou dans des îles vertes. Là, au murmure du vent dans les bruyères ou sur les eaux, ils dorment jusqu'à Tiostant où, soit pour une an-
née, soit pour des siècles, des combinaisons du destin leur permettent de revenir sur la terre. Mon sommeil, à moi, est interrompu tous les cent ans, et chaque fois que je me réveille, un an m'est donné pour recouvrer dans ce monde la place que j'y ai perdue. Si je puis jamais rencontrer une femme noble, jeune et belle qui m'aime avec assez de foi pour ne point s'étonner, ne point s'écrier : Vous êtes fou, quand je lui dirai : « Je suis le roi Arthur, » mon royaume me sera rendu, et on y verra renaître avec moi les temps évanouis de la chevalerie. ,
Mais cette femme, je désespère maintenant de la trouver. Cent ans après le jour où commença mon premier sommeil, il n'y avait plus déjà dans le monde assez de foi pour que la condition mise au rétablissement de ma gloire put s'accomplir. Je m'adressai aux jeunes filles qui avaient le plus d'innocence au front, le plus de naïveté dans les yeux, les plus candides paroles sur la bouche, et toutes se prirent à sourire ou s'écartèrent de moi avec frayeur comme d'un insensé, quand je leur dis: « Je suis le roi Arthur. » Aussitôt qu'une femme a douté de moi, l'amour que je ressentais pour elle s'envole et fait place à une déchirante
tristesse; j'attends donc avec angoisse et je retarde sans cesse l'instant de mon formidable aveu. Je tâche d'amener, peu à peu, par une série d'épreuves, celle que j'ai choisie, au moment où rien de moi ne rétonnera plus, et toujours mon espoir est trompé ; presque toutes les beautés trouvent bon que je • mette Tépée au poing parce que leurs yeuK n'ont point paru assez grands ou leur bouche assez mignonne; quelques-unes même s'accommodent de me voir porter leurs couleurs ; mais il n'en est aucune qui ne se révolte à ces parofes décisives : <( Je suis le roi Arthur. » Mademoiselle Esther de Trenmoël, ainsi que vous pouvez le voir à sa coiffure, vivait vers le milieu du dix-septième siècle. C'était la pensionnaire à la fois la plus romanesque et la plus honnête du couvent de Selmeville, un vieux couvent avec un parc aux arbres séculaires, bordé par les eaux de la Seine, dans une des plus belles contrées de la Normandie. Elle avait lu les exploits d'Amadis et ceux d'Esplandian ; elle voyait un géant dans tous les grands arbres qui se dressaient le soir au bout du jardin, une fée dans toutes les colonnes de vapeur qui sortaient le matin des ondiss delà Seine. Elle m'accordait des rendez-vous dans
le parc, et je Taimais autant qu'il soit possible d'aimer. Il n'y avait point dans mon cœur un élan auquel un élan de son cœur ne répondit. Nous parlions de la chevalerie avec la même passion ; qu'un palefroi parût soudain, et elle était prête à s'élancer derrière moi sur sa croupe, serrant de ses petites mains blanches mon corselet d'acier. Enfin un jour arriva où, m'agenouillant devant elle, j'osai lui dire : « £h bien ! soyez «la compagne du prince des chevaliers, je suis le roi Arthur. » Je vis alors combien sont attachées à la terre les âmes mêmes que soulèvent le plus souvent les ailes des songes. Ces yeux charmants, où brillait tant de confiant enthousiasme, laissèrent voir une expression d'effroi. Elle retira de mes mains sa main où venait de s'im* primer ma bouche, et s'enfuit dans une allée profonde où je la suivis d'un regard désolé. J'ai appelé un génie de mes amis, qui d'habitude voyage sous les eaux où il trouve dans les coquillages des couleurs-d'un merveilleux éclat, dont il se seft pour fixer ensuite, soit sur des feuilles d'ivoire, soit sur des écorces de bouleau, les figures de ses rêves, et je lui ai demandé de me faire le portrait de mademoiselle de TrenmoeL 11 s'est blotti un matin dans
les roseaux pendant qu elle rêvait au bord de la Seine, et il a fait, sur cet émail qu*a monté le gnome qui travaille aux parures de la fée Urgande, la peinture que vous voyez. Je porte toujours cette peinture sur moi, afin qu'elle me sauve de Tamertume des déceptions en me mettant en garde contre lafolie des espérances. S'il n*y a pas eu, sous ce front si blanc, dans ces yeux d'un bleu si tendre, dans toute cette créature idéale, qui eût posé son pied sans le faire crouler sur le seuil du palais des Songes; s'il n'y a pas eu la foi enthousiaste que je cherchais, je dois renoncer à ma poursuite; les conditions du sort sont dérisoires ; il m'est imposé une de ces tâches impossibles à remplir que les esprits malfaisants inventent pour la torture des âmes. —
Après un instant de silence , M. de Rochefée reprit : — Vous comprenez qu'au dernier siècle je n'ai même point été tenté de recommencer mes expériences. Les cheveux poudrés, les joues fardées, les yeux aux coins marqués par des mouches n'appelaient point sur mes lèvres l'aveu que yous savez. Je passai sans amour mon année d'existence; après un séjour de quelques mois à Paris et à Ver-
sailles, j'allai m'établir dans un vieux manoir de Bretagne où je fis la guerre aux loups. On est moins léger aujourd'hui qu'on ne Tétait il y a, cent ans, mais on est peut-être encore moins candide ; les croyances chevaleresques^ à coup sûr, n'étaient pas alors aussi mortellement frappées qu'à présent. Depuis que je reviens sur cette terre, j'ai toujours vu répée qui jadis faisait, pour ainsi dire, partie du corps même d'un gentilhomme, s'amoindrir et diminuer comme un membre malade; maintenant elle a tout à fait disparu. Quand , sortant de mon sommeil séculaire, je me suis réveillé, pour la première fois, au bal chez le duc de Gaffre, il m'a semblé qu'un génie dans une fantaisie grotesque avait organisé pour se divertir un ballet de tabellions.
Je ne crois donc pas qu'il y ait rien à entreprendre pour moi dans votre société telle qu'elle existe; mais, je l'avoue, je viens d'éprouver une joie bien inattendue et bien vive en rencontrant un homme dépourvu de ces sots ou méchants sentiments d'effroi, de surprise et d'ironie qui jusqu'à présent ont fait mon malheur. —
A mon tour, je pressai la main du comte de Rochefée, en attachant sur lui un regard de recon-
naissance. Car, j'en conviens très- volontiers, sa confidence me flattait et les paroles qui la terminaient m'allaient au cœur. Vous savez que jamsûs je n*ai dit d'une chose : « Elle est folle, ni elle est impossible. » Il n'y a point de siècle où quelqu'un n*ait conversé avec un mort. Il n'est pas de nuit où sous les crânes les plus épais il ne se passe une plus étrange comédie que celle du Dante. Savez-vous pourquoi la mer remplit d'un charme magnétique ceux qui viennent s'asseoir sur ses rives? et pourquoi ces fleurs que cueillait Ophélia, ces fleurs qu'on appelle des doigts de mort, portent ceux qui les conteihplent à pleurer? Le mystère^st partout, dans les yeux des femmes, dans la chevelure des arbres, dans le reflet de l'eau. Pour ma part, pensai-je, quand je fus sorti de chez madame de Toraldy, en descendant sur les quais, le long de la Seine, que j'entendais frissonùer dans l'ombre sous son voile de vapeurs humides ; pour ma part je ne vois rien qui s'oppose à ce que le comte de Rochefée soit en effet le roi Arthur.
— Certes, poursuivit Houdéisse, des gens qui n'ont pas connu le comte de Rochefée peuvent très» bien n'avoir jamais entendu parler de la princesse de Safify. Sachez donc que la princesse de Saffy est fille du marquis de Talère, et que le marquis de Talère est de toute Témigration le gentilhomme qui a eu la plus étrange destinée. Après avoir fait quelque temps la guerre sur le Rhin avec le prince de Condé^ monsieur de Talère se rendit en Angleterre et entra au service de la Compagnie des Indes ; c'était un homme d'une extrême hardiesse et d'une admirable beauté. Envoyé contre je ne sais quelle nation voisine de l'empire des Mogols, 41 plut à la fille du rok qu'il avait vaincu, la reçut pour femme et emmena avec elle une dot composée de plus gros diamants que ceux qui sont renfermés dans les cassettes des souverains de TEurope. Tous les Nababs de la compagnie des Indes furent éclipsés par le marquis français. Il se fit construire, sur les rives du Gange>
2i2 HISTOIRES INTIMES.
à quelques lieues de Calcutta, un palais où une péri eût été heureuse de donner des fêles. Ce palais existe encore, et quelques voyageurs qui l'ont visité m'ont dit qu'un de ses plus grands charmes était le bizarre mélange qu'il offrait partout des souvenirs féodaux avec la pensée orientale. Ainsi Técusson des Talère, cet écusson de gueules, à la croix d'hermine que supportent deux chevaliers bannerets armés de toutes pièces, et qu'entoure cette vieille divise bretonne : « Gric à Talère, » brille au-dessus d*un portail semblable à celui d'une pagode. Dans une immense galerie qui donne sur le Gange et dout les voûtes sont marquées de signes symboliques , tous les portraits des Talère sont réunis. Le jour enflammé du ciel indien, que laissent entrer des fenêtres garnies d'une mousseline mouchetée d'or, va frapper de sombres visages de guerriers droits et farouches dans leurs armures ou de cardinaux inclinés et pensifs, sous la pourpre foncée de leurs barrettes. Le dernier des Talère s'était fait peindre dans un costume asiatique, avec un poignard comme celui d'Orosmane à sa ceinture, sur sa tête une aigrette formée du plumage diamanté du paon, et à ses pieds des babouches semées d'arabesques d'cM* ; en
cet équipage, il regardait le premier de ses ancêtres placé juste vis-à-vis de lui en habit de croisé.
Ce fut dans ce palais, si rempli de pensées diverses et bigarrées, que naquirent deux enfants, dont l'un est lé marquis de Talère actuel, et l'autre la princesse de Saffy. Raoul, c'est le nom ^ue portaient depuis des siècles les aînés des Talère, et Hirkah, c'est le nom que voulut donner à sa fille l'Indienne qui était entrée dans cette famille de preux, devinrent tous deux en grandissant de la plus surprenante beauté. D y a cinq ans à peu près, monsieur de Talère, qui avait perdu sa femme, les conduisit à Paris, où lui-même mourut au bout de quelques mois. Raoul prit du service dans la marine,» et Hirkah épousa le vieux prince de Safify, de cette antique maison de Safify, entée sur celle de Mêlagènes, qui, aprè^ les guerres de Charles VIII en Italie, créa les premiers jardins français où Ton ait va des caisses d'orangers.
J'avais déjà rencontré souvent, partant souvent admiré la princesse de Saffy; et il me sembla pourtant la voir pour la première fois, tant elle brillait d'un éclat extraordinaire, le jour où elle fit sa rentrée dans le monde, dont elle s'était tenue éloi-
âii HISTOIRES INTIMES.
^née trois ans après la mort de son mari. C'était chez la duchesse de Pernezan. Elle présentait dans sa personne le bizarre et charmant assemblage qu'offrait le palais de son père. Vous avez tous dans vos portraits de famille quelque bisaïeule ou quelque grand' tante peinte en chasseresse avec une peau de tigre sur les épaules et des cheveux à la Fontange ou à la Pompadour. La princesse de SaSy avait dans le dessin et Texpression même de ses traits le contraste que ces beautés des anciens temps présentent dans leurs costumes. Son nez, mince et un peu recourbé, était celui de la race franque; ses yeux, qui ouvraient sous de longs cils noirs leurs profondeurs d'azur, avaient Texpression extatique et sauvage des regards debayadères; son cou svelte, sa taille élancée, ses proportions d*Atalante faisaient songer aux /filles des forêts, et sa démarche digne, posée, d'une grâce décente, était celle d'une pensionnaire de Saint-Cyr jouant Esther devant madame de Maintenon.
On était au mois d'avril, la duchesse de Pernezan donnait une matinée dansante. Madame de Pernezan habite, dans le fond du faubourg Saint-Germain, un grand hôtel qu'entoure un véritable parc.
J'aperçus dans Tembrasure d'une fenêtre, devant des vitres, à travers lesquelles on voyait trembler un feuillage d'un vert tendre, une tête blonde toute baignée de la lumière d'un jour printanier, et je reconnus le comte de Rochefée, ou, si vous l'aimez mieux^ le roi Arthur. Nous ne nous étions presque point revus, car ainsi va le monde, ceux qui vous ennuient sont toujours sur vos talons, et ceux qui vous plaisent ont l'air de voyager dans des planètes ; nous ne nous étions presque point revus depuis le jour où nous avions échangé des paroles de sympathie. Je^ m'approchai de lui, et lui tendant la main.
— Vrai Dieu ! m'écriai-je, je suis heureux de vous rencontrer, car je craignais que vous n'eussiez fait ce siècle-ci comme le siècle dernier, que, las des hommes félons et des femmes sans candeur, vous ne vous fussiez retiré en Bretagne pour guerroyer contre les loups.
—J'ai pensé à prendre ce parti, me répondit monsieur de Rochefée, mais je ne sais quelle vague espérance, que je m'efforçais en vain de repousser, m'a fait rester ici, et depuis un instant, ajouta-t-il tout rêveur, il me semble que j'ai l'explication de ce sentiment mystérieux d'attente. Je suivis la direc-
tion du regard dont il accompagna ces paroles, et je vis la princesse de Saffy, qui, aux bras du jeune duc de Ramfalen, valsait dans un tourbillon de pétales rouges et argentées, tombant en pluie d'un énorme bouquet de fleurs étrangères agité sur son sein.
— Jamais, dis-je à monsieur de Rochefée, je n'ai détourné quelqu'un qui m'était cher d'une pointe d'épée ou d'un regard de belle. Vous qui avez tant d'amour pour la chevalerie, qui êtes la chevalerie même, obéissez à l'appel de ces yeux. Vous n'avez plus à interroger le visage de mademoiselle de Trenmoël ; il ne pourrait rien vous apprendre sur celui de la princesse de Safify. C'est tout un nouveau monde de pensées qu'on sent vivre sous ce front qui porterait avec Ja même grâce le turban d'une péri et le cercle d'or d'une châtelaine. Allez, mon noble ami, croyez-moi, ne désespérez point de votre destinée ; tout peut-il vous sembler perdu, quand vous voyez luire un sourire , comme celui qui jette en ce moment une vraie lumière de paradis sur le visage que nous contemplons? —
Monsieur de Rochefée fit beaucoup mieux que de me répondre ; il alla prier madame de Pernezan de le
présenter à la princesse de Saffy, que le duc de Bamfalen venait de reconduire à sa place, et, au bout de quelques instants, il s'élançait avec la belle Française des rives du Gange sur le sol frémissant des régions harmonieuses où la valse vous entrsdne. Vers le déclin du jour, monsieur de Rochefée et moi^ nous quittâmes tous deux Thôtel de la duchesse de Pernezan, Le roi Arthur me proposa de me reconduire, et quand il eut p;*is place à côté de moi au fond de sa voiture :
— Oui, s'écria- t-il, j'aime et j*espère. Mais, fit-il après un instant de silence, je ne sais point pourtant si la princesse de SafiFy daignera répondre à mon amour. Ce n'est point une des conditions les moins diflBciles'parmi celles qui me sont imposées que de séduire les cœurs dans lesquels je dois chercher la foi. Tous les siècles c'est une entreprise qui me présente plus d'obstacles. Car, tel que vous me voyez, j'ai fait peu de progrès dans l'art de la galanterie. J'en suis resté à la méthode qui me réussissait au temps où les femmes pansaietit les blés* sures et aimaient les grands coups de lance. Pour plaire à la princesse de SafiFy, je recommencerais bien mon combat contre le chat-tigre du pays
âl8 HISTOIRES INTIMES.
d'Ostun, j'irais bien couper la tète d'un calife dans son palais, je pourfendrais bien cent géants , mais jamais je ne saurais me débrouiller dans des intrigues de Lauzan et de Fronsac.
— Mon cher comte, lui répondis-je, ne vous mettez pas en peine, tous avez la qualité qui de tout temps a le mieux valu, en amour comme en guerre, le courage. Quand on est prêt comme vous à escalader, et, s'il le faut, à brûler une maison ; quand on a un sang généreux dont on payerait par une goutte chaque sourire de sa belle, et que ce sang coule dans un beau corps, on n'a pas besoin d'avoir beaucoup de tours au fond de son sac
—Enfin, pourtant, reprit monsieur de Rochefée, par où commencer? Madame de SafFy part cette nuit même pour une terre qu'elle possède dans la Touraine, où elle doit rester jusqu'au mois de juin, qu'elle ira passer à Dieppe, A Dieppe je pourrais la voir facilement, mais le mois de juin est le dernier que j'aie à vivre dans ce siècle-ci, il faudrait qu'à cette époque je fusse déjà parvenu à lui plaire.
— Eh bien! cher comte, m'écriai-je, ayez confiance en moi. Partez demain pour la Touraine en même temps qu'elle. Vous trouverez peut-être quel-
LE ROI ARTHUR. Si9
que château où tous pourrez tous établir dans le voisinage du sien. En tous cas , tous rôderez sous ses murs, vous l'épierez , et vous qui êtes fait pour les aventures , vous pouvez être bien certain que le destin qe vous laissera point longtemps perdre votre peine. Monsieur de Rochefée suivit mon conseil , et voici ce qui arriva.
La princesse de Saffy habitait un vieuK château sur les bords de la Loire. Elle vivait là avec son frère, qui depuis quelques mois était de retour d'un voyage sur les côtes de la Lybie. Le marquis Raoul de Talère a l'humeur hardie et fantasque de son père; il a toujours eu un sentiment de tendresse passionnée pour sa sœur. Du reste, c'est un véritable Hippolyte, non point comme celui de Racine, bien entendu, mais comme l'Hippolyte antique. Le bruissement des mers, celui des forêts, le hennissement des chevaux et le cri des bêtes sauvages, voilà
les seules sources de son ivresse et de ses rè?eries» Malgré toutes les représentations de l'équipage avec lequel il était embarqué, jamais il n'avait pu se décider à laisser sur la terre d'Afrique un lion et une lionne de taille gigantesque qu'un roi nègre lui avait donnés ; il était revenu jusque dans son château de la Touraine avec le redoutable présent du prince africain.
Une femme élevée autre part que sur les rives du Gange aurait eu grande peine à faire un cordial accueil aux hôtes que monsieur de Talère amenait* Mais, quoique moins farouche que son frère, Hirkah avait un peu de ses' goûts. Le lion et la lionne ne TefiTrayèrent pas ; elle promena sur leur peaii fauve ses petites mains blanches et les admit à coucher à ses pieds comme un couple de lévriers. Elle fit même plus encore : son frère voulut leur donner pour logement une grande chambre démeublée qui attenait à la sienne; elle y consentit, quoique cette chambre communiquât par une porte dérobée avec son propre appartement. Les gens de monsieur de Talère et de la princesse de SafTy ne partageaient point leur sympathie pour les habitants du désert. Quatre valets déclarèrent successivement à Raoul qu'ils ne vou-
laient plus se charger de soigner des lions. Un jour le marquis entretenait Hirkah , en revenant de la chasse avec elle, de l'insolence d'un cinquième laquais qui , le matin même , s'était révolté à son tour, quand le frère et la sœur aperçurent en même temps un grand jeune homme en habit de paysan, assis au pied d'un arbre devant le cadavre d*un loup-cervier dont il venait de couper la tête.
— Holà! Tami, s'écria Raoul, que faites- vous ? comment ce loup est-il entre vos mains? serait-ce vous par hasard qui l'auriez tué?
Le jeune homme tourna vers son interlocuteur une figure virile et avenante, quoiqu'elle fût en partie masquée par un large bandeau noir.
*— Ce loup est entre mes mains, dit-il, parce que je lai tué à mon corps défendant, en loyal combat. Je viens de couper sa tête afin d'en faire hommage au marquis de Talère, qu'on dit être un brave gentilhomme, et à la princesse de SafiFy, qu'on proclame partout la dame la plus accomplie qui ait jamais habité un château.
— Le marquis de Talère et la princesse de SafiFy sont devant toi , reprit Raoul , et ils acceptent ton hommage. L'ami» tu parles d'une façon qui me plait
Tu m'as l'air d'appartenir à une race de paysans comme on n'en voit plus naître sur nos terres. Au lieu de te faire soigner des chiens et des chevaux , je te confierai la garde d'un lion et d'une lionne que j'ai ramenés d'Afrique. Jusqu'à ce jour, tous ceux à qui j'ai donné cet emploi se sont conduits comme des faquins. Aux premiers rugissements qu'ils ont entendus, ils sont venus me déclarer, tout mourants de peur, qu'ils ne feraient plus leur service. Un homme qui coupe la tète d'un loup avec autant de bonne grâce que toi n'aura point de ces ridicules frayeurs. Allons, décide-toi, et, si ma proposition te convient, suis-nou^.
Le roi Arthur, car à quoi bon ne pas le nommer, se leva, et, chargeant sur ses épaules* les dépouilles sanglantes de la bêle qu'il avait tuée, suivit à pied le frère et la sœur jusque dans le château. Dès le soir même il eut à remplir ses fonctions , et il entra dans l'asile des lions, portant deux agneaux entiers, avec autant d*aisance que s'il fût entré dans un pigeonnier, un sac de millet à la main.
On devine bien toutefois que l'unique pensée du preux était de se ménager un entretien avec celle dont les beaux yeux lui avaient fait prendre un si
humble emploi. Ce n'était point chose facile. Le ' marquis de Talère ne se séparait jamais de sa sœur. Il chassait avec elle le cerf, même le sanglier, dînait avec elle et la suivait Taprës-diner dans son appartement, d'où il ne se retirait qu'à l'heure du coucher. Un seul personnage se mêlait à cette intimité , du frère et de la sœur, c'était le lion Kadjih. Kadjih laissait le soir sa compagne, beaucoup moins sociable que lui, dormir sur le lit de feuillage où il s'était tenu avec elle pendant le jour, et il se glissait dans la chambre de la princesse. Hirkah faisait coucher devant son fauteuil le formidable animal , et s'en servait comme d'un coussin pour poser ses deux petits pieds. Souvent elle restait ainsi des heures entières, ses pantoufles à demi cachées dans la crinière dorée de Kadjih, à s'çntretenîr avec Raoul des bords du Gange et des forêts indiennes.
On était au commencement du mois de mai, partant les jours n'avaient pas encore atteint toute leur longueur. Lorsque la princesse et son frère quittaient la table, l'ombre régnait dans la grande pièce où ils allaient causer. Tous deux préféraient la lumière de l'étoile qu'on voit s'allumer à travers les vitres dans la mystérieuse profondeur des cieux à
la clarté d'une lampe ou d'un candélabre. C'était d'habitude aîi milieu du crépuscule que se passait leur tète-à-tète de l'après-diner. Un soir, le marquis de Talère, assez fatigué de la poursuite d'un vieux cerf, qui avait employé contre lui toutes les ressources de son expérience, eut avec sa sœur une conversation des plus languissantes. U ne lui parla guère que d'une chauve-souris qui venait, lui disaitil , toutes les nuits troubler son premier sommeil, et contre laquelle il méditait une embuscade ; puis il bâilla, dit qu'il avait ^nvie de dormir, et se retira enfin , après avoir déposé sur le front d'Hirkah un baiser fraternel.
Quand la princesse fut seule, elle sentit trembler d'une façon singulière le lion, qui toute la soirée était resté sous ses pieds tellement immobile qu'elle l'avait cru endormi. Pendant qu'un vague sentiment de surprise et d'inquiétude arrêtait tous ses mouvements, une voix sortit de la masse sombre qui gisait devant elle et lui dit :
— Pardonnez une ruse, princesse, à l'homme le plus amoureux qui fut jamais. Dans cette peau de lion sur laquelle vos pieds ont daigné s'appuyer ce ' soir est quelqu'un qui a eu l'honneur de valser avec
TOUS chez la duchesse de Pernezan , le comte de Rochefée. Si j'avais eu, madame, Fesprit plus adroit, plus souple, plus de ce monde où je vous ai rencontrée, j'aurais sans doute trouvé un moyen moins extraordinaire que celui auquel j'ai eu recours pour vous apprendre ma passion. Mais je n'ai rien imar giné de plus ingénieux que de me faire faire une peau toute semblable à celle de votre lion Kadjih et de m'y blottir. Oh I madame, ne rendez pas amer par des paroles de courroux le souvenir des bienheureux instants que je viens de passer sous vos pieds.
En achevant ces paroles, monsieur de Rochefée s'était mis peu à peu à genoux auprès de la princesse. L'ombre n'était pas assez profonde pour que Ton ne pût point distinguer sa blonde tète substituée tout à coup à l'immense crinière qu'avaient foulée les pieds d'Hirkah.
— Monsieur, s'écria madame de Saffy, éloignezvous à l'instant , si vous voulez que le souvenir de votre extravagance ne me soit point odieux. L'estime en laquelle je tiens le rang de gentilhomme m'empêche seule d'appeler mes gens. Mais relevezvous, monsieur, relevez- vous donc et partez; je'
356 HISTOIRES INTIM^ES.
souffre pour TOUS comme pour moi de cette ridicule situation.
Tandis que la princesse traitait le pauvre comte avec cette classique cruauté, un coup de fusil retentit dans un appartement voisin , et Ton entendit la voix du marquis de Talère qui criait :
— Hirkah 1 Hirkah ! je viens de tuer ma damnée chauve-souris sur le casque de Gontran le templier, je vais te la montrer. Ses grands yeux jaunes bril* lent encore.
A cette voix, la princesse de Saffy laissa échapper une exclamation de terreur. Monsieur de Rocheféc n'hésita point un instant sur le parti qu'il avait à prendre. Il ne se dirigea point vers la porte, il fut tombé entre les bras de Raoul, qui l'aurait reconnu; il ne s'élança pas vers la fenêtre, les fenêtres du château avaient des gonds qui grinçaient pendant une heure avant de s'ouvrir. Il se précipita vers la chambre où Kadjih et sa compagne étaient renfermés. Avant que le marquis de Talère fût entré, il avait tiré le panneau de la boiserie qui donnait passage dans cette retraite, et il était tombé, encore revêtu de sa peau de lion, entre les corps velus des terribles souverains du désert.
' LE ROI AHTHUR. 257
Le lion et iâ lionne, troublés dâns.leur repos, se mirent à flairer avec de sourds rugissements l'être bizarre qui venait se jeter au milieu d'eux. Tl n'y avait pas un coin du château où la rouille ne rongeât dans Tombre quelque masse d'arme, quelque lance rompue ou quelque vieille épée. Monsieur de Rochefée avait avisé plusieurs fois dads la chambre des bêtes une grande lame à deux tranchants dont la poignée de fer eût recouvert les mains d'un géant Avec un sang-froid égal à sa dextérité, il laissa entre les dents de Kadjih sa peau d'emprunt , et, tandis que l'animal étonné retournait ces dépouilles dans sa gueule, il s'empara de l'arme des' anciens temps. Un homme de nos jours aurait été fort embarrassé avec une semblable rondache; mais pour le roi Arthur, qui avait manié la fameuse Escalibor, cette épée n'était pas plus difficile à tenir et à diriger qu'un fleuret pour un maître d'armes. A peine s'en fut-il emparé, qu'il fondit sur le lion et lui porta un coup d'estoc qui fit pénétrer dans ses entrailles trois pouces de l'épaisse lame , puis , d'un revers de la rapière ensanglantée, il atteignit la lionne au cou et lui fit un large collier de pourpre. Ses deux adversaires ainsi blessés, il se précipita d'un bond dans
là chambre du marquis de Talère, qui communiquait, je crois l'avoir dit, avec la chambre des animaux. Les murailles du château étaient tellement épaisses, qu'il espérait empêcher par cette manœuvre le bruit de ce combat d'être entendu chez la princesse de Saffy. Le lion et la lionne se précipitèrent sur ses-pas. Il s'arrêta pour leur faire face. Heureusement ses ennemis ne Fattaquèrent point ensemble. Ce fut Kadjih qui s'élança sur lui le premier. Il enfonça son épée dans la gueule béante du monstre ; elle en sortit tordue par l'efiFort des deux plus formidables mâchoires qui aient jamais déchiré des ventres d'éléphants et brisé des cous de gazelles, mais elle en sortit ro\ige jusqu'à la garde. Kadjih avait les entrailles déchirées et jâlait sur le parquet. Alors il saisit à deux mains son arme , qui n'était plus qu'une masse de fer presque informe, et s'en servit comme d'une massue. Il en asséna sur la tête de la lionne des coups comme ceux dont il fendait autrefois la tête et le corps d'un chevsdier armé de toutes pièces. Quand il vit les deux bêtes africaines étendues à ses pieds dans des flaques de sang, il courut à une fenêtre qui s'ouvrit avec fracas et se trouva sur un balcon suspendu à vingt pieds
au-dessus de la Loire. Là lune ^ qui était dans son
plein^ éclairait la surface jaune du fleuve. Le roi
Arthur contempla un instant Feau et s'y précipita.
Au moment où son corps tombait dans les joncs et
faisait s'envoler les martins-pècheurs effrayés à
travers la nuit, le marquis de Talère rentrait dans
sa chambre, appelait ses gens, courait aux armes,
« et croyait qu'un monstre d'une espèce inconnue
était entré dans son château.
Quelques jours après ce terrible combat dont il n'avait pu éclaircir le mystère, Raoul fut obligé de quitter le château pour aller s'embarquer. La princesse de Saffy resta seule. Un matin que Taube était venue jeter à sa fenêtre un sourire plus attrayant que d'habitude, Tidée lui vint d'aller visiter dans les bois une source dont les eaux passaient pour avoir une pureté merveilleuse et des propriétés salutaires. Elle se mit en marche à pied et sans domes-
tique. Elle prit un sentier creux qui renfermait, entre deux bords d'éméraude, un sable si luisant et si fin qu'on l'eût pris pour de la poudre d'or» et, au bout de quelques instants, elle fut au milieu d'un bois tout baigné de fraîcheur et d'ombre, où se cachaient, sous leurs rideaux yert tendre, maints couples amoureux d'oiseaux. La rêverie s'empara de ses esprits , ainsi qu'il devait arriver dans un semblable endroit, et elle se mit à rendre aux violettes, qui s'ouvraient pour elle dans Therbe, leurs tendres regards. Quand elle parvint à la fontaine, qui était le but de sa promenade, elle avait la romanesque ivresse de ceux dont le cœur 8*est abandonné aux enchantements des forêts. Sur le tertre même de gazon d'où la source s'éhappait, se tenait debout un grand jeune homme vêtu d'un habit de velours noir et les flancs ceints d'un couteau de chasse. Au premier regard qu'elle jeta sur lui, elle le reconnut. Quelle autre chevelure que celle du beau comte de Rochefée eût si bien marié ses reflets à ceux de l'éblouissante verdure des arbres qui se penchaient sur la fontaine? Quand le roi Arthur eut aperçu la princesse, il lui dit :
— Mes pressentiments ne m'ont point trompé.
J'espérais^ madame, qu'en des lieux si beaux j'aurais du bonheur : je suis heureux , puisque je vous vois.
Une femme qui rencontrerait, même dans un salon, au sortir de sa voiture, un homme dont le visage lui rappellerait une aventure comme celle dont monsieur de Rochefée venait d'être le héros, éprouverait certainement pour cet homme un trèsvif sentiment d'intérêt. Dans ce bois, par cette belle matinée, et après les rêveries d'une marche solitaire, qu'on juge de ce que le roi Arthur devait être pour la princesse de Saffy. Hirkah adressa la parole au comte avec bienveillance. Les manières du comte étaient si nobles et si réservées, que cette bienveillance alla toujours en croissant. Le roi Arthur avait une façon d'être avec les femmes dont le secret est perdu. On sentait dans.ses regards autant de flamme que pouvaient en renfermer les regards du maure de Venise, et son ardeur était tempérée par un tel respect, que sainte Elisabeth l'eût pris pour écuyer quand elle allait, à Tinsu de son mari, faire ces pieuses tournées qui nous ont valu le charmant miracle des roses. Nulle beauté ne pouvait apprécier une pareille nature plus vivement que la princesse de
Saffy, elle en qui la dignité d'une épouse de chevalier se mêlait à la pureté d'une nymphe chasseresse. Après une explication qu'elle provoqua avec bonté, et qui fournit au comte de Rochefée l'occasion de montrer tout ce que la courtoisie a de plus séduisant, la tendresse de plus délicat, le dévouement de plus propre à toucher, la princesse s'éloigna en disant :
—L'absence démon frère m'empêche de recevoir en ce moment qui que ce soit dans mon château ; mais dans une semaine je serai à Dieppe; et, quoique vous soyez teint du sang de mon favori Kadjih, je puis vous assurer que je vous y verrai sans horreur.
n y eut Tété dernier beaucoup de monde à Dieppe, et la passion du comte de Rochefée pour la princesse de Saffy fut, parmi les baigneurs, le sujet de toutes les conversations. La princesse permettait
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au roi Arthur de lui rendre ses soins à la face de tous; le roi Arthur profitait de cette tolérance pour suivre dans son amour les us chevaleresques. Ainsi madame de Saffy s'éprit tout à coup de la couleur verte. Le roi Arthur fit peindre en vert toutes ses voitures, habiller en vert tous ses laquais, /et ne parut plus nulle part sans un bouquet de feuilles à sa boutonnière. Le jeune vicomte de Blarthen, un officier de la marine anglaise, soutint un jour qu'il avait vu à Valence , derrière une ja* lousie, à travers une tou£fe de jasmin, un regard plus profond que celui d'Hirkab.Leroi Arthur provoqua le vicomte de Blarthen. Une circonstance acheva de rendre ce duel étrange, c'est que monsieur de Rochefée voulut absolument se servir dedeuxépées du temps de Bayard, qu'il avait découvertes dans la boutique d'un brocanteur, La princesse de Saffy passait à son amant toutes ces bizarreries. Une femme habituée à se promener au bord du Gange entre des portraits de croisés et à rêver le soir, les pieds dans la crinière d'un lion, n'était point facile à étonner. Le roi Arthur pouvait croire que le destin avait enfin formé la créature qui devait mettre un terme à son enchantement.
Un jour, c'était le dernier du mois de juin, le comte de Rochefée et la princesse de Safiy se promenaient au bord de la mer. Ils étaient à quelque distance de la ville, sur une grève où s'élevaient seules quelques cabanes de pêcheurs. Le soleil, qui depuis quelques heures seulement était sorti de son manteau de pourpre, n'avait pas encore chassé du ciel leâ brises matinales. L'air était à la fois brillant et frais; la mer avait dans ses reflets, dans ses murmures, dans le doux balancement de ses vagues, ce charme étrange, et pourtant senti de tous, qui fait que l'on en est amoureux, qu'on rappelle perfide, qu'elle arrache au cœur des soupirs, jette sous le front la rêverie, calme, irrite, subjugue, exerce enfin tout l'empire de la beauté que les poètes antiques firent sortir de son sein. -
Monsieur de Rochefée, la chevelure au vent, tournait des regards pleins d'exaltation vers le côté de l'horizon où sa pensée saluait les rives delà Grande- Bretagne. Oh I s'écria-t-il tout à coup en saisissant la main de la princesse de Saffy, je ne serais pas étonné, quand un [vaisseau à la carène d'or viendrait nous prendre pour nous transporter dans une île où je placerais au faite d'un trône la
fleur de votre beauté ; mais je voudrais conquérir ce bonheur par quelque action héroïque. Ce ciel brillant, cet air pur et votre regard, votre divin regard, madame, remplissent tout mon être d'une vigueur que je brûle de consacrer à un noble usage; je désire faire un de ces efforts, comme les grands combats en inspirent, qui portent soudain rame jusqu'aux astres et la ramènent dans le corps tout inondée d'éclat.
Le roi Arthur achevait à peine ces paroles enthousiastes qu*il vit s'approcher du rivage une barque d'où sortirent deux marins portant sur leurs bras un de leurs compagnons tout baigné de sang. La grève se couvrit en un instant de pécheurs. Une pauvre femme , suivie de deux petits enfants pendus à son tablier, courut auprès du corps que Ton rapportait et se jeta à genoux en sanglotant ; la princesse de Saffy interrogea un marin sur ce qui se passait sous ses yeux, et on lui répondit : -r C'est encore , madame, un coup du requin; depuis huit jours il s'est blotti dans les sables du petit ilôt que vous voyez là-bas un requin dont les dents sont plus tranchantes que des lames de couteaux. Il faut bien que nous allions de son côté, car il est établi
à l'endroit OÙ Toa pèche les meilleures huitres ; et, ayant tout, ou doit faire son métier. La Mte a déchiré, ce matin, Mathieu, le père de ces enfants qui pleurent là auprès de leur mère ; il en avait tué d'autres hier, et peut-être qu'il en tuera d*autres demain.
Monsieur de Rochefée, dès qu'il eut entendu ces paroles, s'approcha silencieusement de la mer. L'horreur que luiUnspirait un costume sans épée faisait qu'il était presque toujours en habit de chasseur. Il se dépouilla de ses vêtements, mais garda son couteau, qu'il plaça entre ses dents , et se mit à nager Tcrs l'îlot où était le requin. Ce furent des cris de terreur sur toute la côte quand on le vit se diriger vers ce redoutable endroit. Le cœur de la princesse de Saffy, malgré sa force, ne put résister à l'émotion quil ressentit ; Hirkah fiit portée évanouie dans la cabMie d'un pêcheur. Pendant qu'on retendait smrm pauvre lit, entre des filets, son amant, suivi par tous les regards, touchait presqu'aut sables ou le monstre était caché. Ce fut au milieu même des flots qu'eut lieu son combat. Le requin était à moitié endormi sous une plante marine d'un vert sombre avec laquelle la couleur foncée de son corps le
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"^ confondait, quand une odeur de chair humaine le tira subitement de son sommeil. Ouvrant sa gueule énorme, meublée de dents aiguës et tranchantes comme des instruments de chirurgie, il se dirigea en nageant vers Roohefée. Le roi Arthur plongea dans les flots de façon à se trouver sous le ventre de son ennemi, et, avec autant de sang-froid que s'il eût combattu en plein air un paladin, il lui enfonça, au défaut de sa cuirasse d'écaillés, le cou- . teau dont il était armé. Un moment le roi Arthur et le requin disparurent au milieu d'un gouffre dont l'orifice devint tout sanglant; puis, Thomme revint suf les ondes , traînant après lui le corps de la bête tiré par le couteau de chasse comme par un harpon.
Le roi Arthur faillit être étouffê par les marins ; c'est à grand'peine qu'il parvint à se délivrer de leurs embrassades, à reprendre ses habits et à ga^ gn^ l'humble maison où la princesse de Saffy avait été transportée. Hirkah venait de rouvrir les yeux au moment où, suivi d'une foule qui baisait ses vêtements, il entra dans la cabane. Quand elle l'aperçut, elle poussa un cri et lui tendit la main ; le roi Arthur s'agenouilla, baisa la petite main de sa dame
comme mi prêtre peut baiser le bois d'un crucifix ; puis, lisant dans le regard qui s'attachait sur lui une expression de tendresse enthousiaste :
— Madame, si vous m'aimez, s'écria-t-il, ne craignez point de le faire voir, je suis digne de vous, je suis le roi Arthur.
En prononçant ces mots « il regarda la princesse avec une anxiété impossible à rendrç. De la première expression qui se peind^rait sur ce visage, des premiers mots que prononcerait cette bouche, allait dépendre toute sa destinée. Un moment dans les profondeurs bleues des grands yeux d'Hirkah la foi lutta cpntre le doute et la surprise ; mais, hélas I la foi n'eut point la victoire. Les paysans qui entouraient le comte de Rochefée, aux bizarres paroles qu'ils venaient d'entendre, s'étaient tous regardés, et ces mots avaient été murmurés sur quelques bouches : « Mon Dieu ! serait-ce un fou ? » On confond si volontiers l'héroïsme avec la folie dans ce misérable monde, que l'exploit même pour lequel tous ceux qui étaient là venaient de regarder monsieur de Rochefée comme leur sauveur augmenta la force de leur doute. Le doute est de tous les sentiments celui qui se communique le plus vite; Hirkah elle-même,
Hirkah, la mystérieuse châtelaine des bords du Gange, subjuguée par l'étonnement qui éclatait autour d'elle, murmura tout bas :
« Hélas ! serait-il devenu fou ? »
Ces mots n'eurent point plutôt frémi sur ses lèvres, que les yeux du roi Arthur, tout pleins d'espérance et d'amoUr, laissèrent voir une expression de douleur dont les monstres qu'il avait tués auraient été attendris. Il se leva, sortit, sans qu'on pût le retenir, de la cabane, courut à un rocher et se précipita dans la mer.
0 princesse de Saffy! pourquoi ne l'avez-vous pas cru ? Il est retourné dormir de son sommeil séculaire dans l'Ile d'Avallon. Au lieu d'être muette et insensible comme le granit de la grotte dans laquelle il repose, si tous aviez eu foi en lui, il ferait maintenant refleurir en Angleterre les beaux jours de la chevalerie. Il vous en aurait coûté si peu pour reposer la couronne sur ce noble front où siégeait la candeur intrépide du preux ! 0 princesse de Saffy ! que vous avez été cruelle f combien votre œil bleu l'a fait plus souffrir que n'auraient pu le faire souffrir jamais Pépée d'un guerrier, les griffes d'un tigre ou le dard enflammé d'un dragon I
Ici» Tyvarlan interrompit Houdéisse : — Tu sais, dit-il> quel faible j'ai toujours eu pour la cheyalerie. J'aime infiniment ton héros; ses grands coups d'épée me ravissent, j'admire son combat avec les lions, et son duel avec le requin me va au cœur, car il me rappelle un souvenir de famille. Au siècle dernier, un marquis de Tyvarlan paria avec des officiers de marine qu'il combattrait un requin dans la mer à la mode des nègres, et il gagna son pari Mais, si ton héros me plait, Tespèce de légende dans laquelle tu le fais figurer m'est tout à fait désagréable. Je lui trouve une physionomie symbolique comme celle d'un récit allemand. Je te soupçonne d'avoir voulu faire entendre qu'une femme, en ayant foi dans son amant, lui donnait une véritable royauté.
— Moucher, repartit Houdéisse, je suis un gentilhomme français et non pas un poëte germanique. Je ne m'amuse pa$ à mettre des symboles en récits, et je ne comprends pas trop d'ailleurs quel serait le sens de celui que tu m'accuses d'avoir inventé. J'ai réellement connu le comte de Rochefée et la princesse de Saffy.
— Mais comment se fait 41, cria«t-on de toute
part à Houdéisse, que les personnages dont tu parles ne rappellent rien à aucun de nous ?^
— Cela tient à ce que vous ne connaissez ni le monde ni les armoriaux. Hier soir, au bal chez la comtesse de Toraldy, j'ai vu valser le marquis de Talère, qu'une intrigue avec une grande Anglaise à la taille de roseau et aux yeux de myosotis semble devoir adoucir un peu. Il y a quelques jours dans un armoriai de Provence, je vis les armes des Saffy ^écartelées avec celles des Hélagènes. Les armes des Mélagènes sont d'or plein, et celles des Saffy sont d'azur à un depii-vol d'argent.