‹ Histoires intimesChapitre 4 sur 9 · L*HOMME ABANDONNÉ · texte numérisé non relu

L*HOMME ABANDONNÉ

visage très-pâle, et dans le regard quelque chose de résolu, n me sembla que Valérie avait peur, et il me vint de singulières pensées, Je n*eus point du reste le temps de faire de longues réflexions. Oleski tenait le gouvernail ;. notre rameur était un domestique qui lui était tout dévoué.

» Soudain un brusque mouvement, dont je ne me suis pas encore rendu compte, fut imprimé à notre bateau, et nous voilà tous les trois dans le lac. Malheureusement notre roman ne devait pas avoir encore son dénoûment. Au bout de quelques instants, nous étions tous hors de péril. Une embarcation qui passait près de la nôtre avait vu notre naufrage. J'y déposai Valérie, que j'étais parvenu à saisir. Chose étrange , Ladislas, si célèbre entre tous les nageurs par son agilité, sa force et son audace, fut celui de nous qui resta le plus longtemps sous l'eau. Son domestique et un marinier du lac le retirèrent évanoui. Il dit, quand il put parler, qu'il avait été pris par une crampe. On le porta dans sa maison , où, depuis cette après-midi, il est en proie à une fièvre ardente. Pendant qu'il lutte contre le mal, voici ce qui se passe chez lui.

» n y a quelques heures, Valérie est entrée dans ma chambre d'un air et d'un pas de fantôme. Elle m'a pris par le bras tout comme la statue du Commandeur, et elle

in*a dit : « Édric, il faut que nous partions cette nuit ! » Je me suis exclamé comme vous pouvez Timaginer , je lui ai représenté qu'il y avait quelque chose de monstrueux à quitter en ce moment Ladislas, que ce serait lui porter un coup dont infailliblement il mourrait. « Le coup, a-t-elle répondu, est porté; Ladislas sait que je vous aime et que j'ai été à vous. Il le sait depuis ce matin, et c'est pour cela qu'aujourd'hui 11 nous a proposé cette funeste promenade, où il voulait mourir et se venger. En me repoussant de son chevet, il m'a tout dit. »

» Vous comprenez maintenant comment cette feitime a triomphé. Mon devoir m'est impérieusement tracé, puisque le malheur veut qu'il y ait devoir pour moi en cette aventure. Ce n'est pas moi qui enlève, je suis enlevé. J'aurais pu si paisiblement me brûler la cervelle, il y a de cela un mois à peine! Et Oleski !... S'il se tue, lui, ce sera avec un affreux désespoir. Quand on souffre d'un amour comme le sien, il semble que dans la mort elle-même on ne trouvera point d'asile, qu'on y sçra toujours poursuivi d'un même regard, contre lequel il n'y a pas de ténèbres. Comme il méritait de ne pas avoir Valérie pour maltresse et moi pour ami ! »

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