LES SOLITUDES
DE SIDI-PONTRAILLES
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Pourquoi ne le dirais-je pas après tout, puisque c'est le fond de ma pensée? Je ne crois point que la chevalerie soit morte. Don Quichotte assurément ne Ta pas tuée. Le glorieux soldat qui a écrit ce livre immortel serait mort de douleur, si le fils de sa généreuse-ironie eût commis une semblable action. Cervantes a tout simplement dépeint, avec une altière et moqueuse tristesse, la révolution qui de son temps commençait à s'accomplir. D est bien certain que la chevalerie a eu
à souffrir une passion qui n'est point terminée de la part de ces éternels bourreaux qu'une loi mystérieuse suscite ici-bas à toute chose et à tout être empreints d'un caractère divin. Ces impitoyables hôteliers, ces exécrables maritornes, ces muletiers de malheur qui ont conduit sous une grêle de coups- et de lardons, le héros de la Manche au tombeau, n'ont ni expié ni reconnu leur crime. Bien loin de là : ils ont maintes fois dirigé contre d'autres victimes leur infatigable persécution , mais, malgré leur triomphe apparent, l'ennemi qu'ils poursuivent leur échappe. L'objet de leur haine ne peut pas être anéanti. Ce n'est pas un homme, c'est un sentiment qui vivra tant que Dieu n'aura pas dépouillé du plus précieux de ses éléments la mystérieuse matière dont il nous pétrit.
— Ah ! vous croyez, dit un soir M"® de Bresmes, qu'il n'y a plus de chevaUers à présent? Eh bien ! il y en a : j'en connais. Oui, moi qui vous parle, j'en ai vu.
Et tout à coup elle s'interrompit sans songer à ceux qui l'entouraient , elle laissa tomber la discussion qu'elle soutenait depuis quelques instants : bulle de savon colorée de son aimable souffle , qui s'évanouit en touchant la terre. Elle se mit à songer à Sidi-Pontrailles.
Vous voyez que J'entre en plein dans mon siget, Je
dirai tout à l'heure, pour ceux qui connaissent à peine l'Afrique, ce qu'est Sidi-Pontrailles. Je vais dire^tout de suite, pour ceux qui n'ont jamais connu Paris, ce qu'est M"*'' de Bresmes.
Anne de Bresmes est la fille de ce vieux marquis de Bresmes qui se faisait pardonner une fortune comme celle de Fouquet par un incomparable cœur et un esprit comme celui d'Hamilton. M. de Bresmes mourut en 1830. n avait été mortellement atteint par le malheur d'un roi dont il était l'ami. Anne, qui était alors un enfant, fut élevée par sa tante, la princesse de Cerney.
Je ne voudrais point médire de la princesse de Cerney ; elle est morte récemment comme une sainte, on me l'a affirmé, et je le crois. Seulement je ne jpuis pas m'empêcher de remarquer qu'à l'opposé de la plupart des élus, elle est arrivée par les plus riantes voies au paradis. Elle avait reçu en partage une merveilleuse beauté, qu'elle avait administrée, c'est bien le mot , comme les gens qui recueillent des éloges ici-bas administrent leur fortune, avec une prudente libéralité. Elle traitait les grandes passions comme les courants d'air ; elle prétendait qu'on ne pouvait mettre trop de soin à s'en garantir. Ce qu'elle protégeait, ce qu'elle recherchait, c'était un aniour sociable, modéré, enclin
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h l'enjouement, ami de la paix, qui, semblable à l'ombre de Ninus dans la Sémiramisùe Voltaire , entre et disparaît sans inspirer de terreur à personne. Jusqu'à son dernier jour, on l'avait vue entourée d'une troupe disciplinée d'adorateurs qui échangeaient entre eux les plus bienveillants sourires. On a dit bien souvent de sa maison : C'est le dernier salon où l'on cause encore ; mot que, pour ma part, j'ai entendu appliquer déjà, tantôt à un salon, tantôt à un autre. Le fait est qu'on trouvait chez elle tous les soirs cette conversation destinée à vivre aussi longtemps que le monde, cet invariable, ce traditionnel menuet qu'exécutent entre eux certain nombre d'esprits persuadés pour leur bonheur qu'à chaque instant ils inventent des figures imprévues.
Vous comprenez, n'estrce pas, l'atmosphère où Anne grandit et se développa? Anne était faite pour vivre dans cette région , comme Mignon pour respirer l'air de l'Allemagne. Puisque j'ai nommé cette adorable création de Goethe, je dirai que 5P'* de Bresmes M ressemblait. Elle avait des formes déUcates et grêles; son abondante chevelure, aux ondes noires baignées de lumineux reflets, avait l'air d'être trop pesante pour sa petite taille. Ses grands yeux sombres, aux teintes azurées, faisaient rêver des pays ardents. Son âme était bien
celle qu'annonçait sa gracieuse enveloppe^ Il y avait dans ce joli cofps une vie passionnée qui pendant longtemps s'était révélée à chaque heure ; mais grâce aux leçons, aux conseils, à la continuelle direction de sa tante, Anne, il y a quelques années, avait fini par se cacher sous un masque plus épais que celui des dames de Venise, et ce masque s'était tellement collé à ses traits, qu'elle-même le prenait poiu- son visage. Les plus mondains entre les mondains en étaient venus à lui reprocher la rayonnante et ~ glaciale indifférence qu'exprimait constamment son sourire. On ne lui connaissait ni une affection ni un mithousiasme. Elle prenait part à toute chose pourtant, mais dans une mesure que d'avance on aurait pu déterminer. On prétendait que, formée par M"** de Cemey, elle exagérait la manière du maître, et cependant elle était recherchée, fttée, adulée, car elle était en définitive destinée à devenir une providence pour tous les oisifs des salons. Depuis qu'elle avait épousé son cousin, le comte Gérard de Bresmes, elle avait ouvert une de ces maisons dont peu à peu le monde s'empare, et qu'il finit par regarder comme une partie inaliénable de son domaine.
Ce n'était pas le comte de Bresmes , à coup sûr, qui eût pu tirer sa femme de la véritable léthargie où elle était plongée. Gérard était un de ces hommes dont nous
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connaissons tous m si grand nombre, que le plus fugitif rayon d'enthousiasme n'a jamais animés. Les mots de foi, de dévouement, de sacrifice, lui semblaient appartenir à une langue poétique morte depuis longues années, qu'on apprenait comme le latin et le grec, avec la certitude de ne jamais en user. Scipion de Bresmes, son père, avait été un intrépide Vendéen , émule des Bonchamp et des Charette : Gérard avait fait représenter à M"'* la duchesse de Berry, lorsqu'elle était venue en Vendée, combien une insurrection royaliste était une chose insensée. Il se prétendait cependant attaché à la cause qu'avaient défendue tous les siens; mais cette^ cause, disait-il, on ne pouvait honorablement et utilement la servir qu'en s' abstenant de prendre part à tout gouvernement révolutionnaire ; aussi restait-il dans la plus consciencieuse et la plus complète oisiveté. Toutefois il se mêlait à la politique des salons et des clubs ; entre deux parties de whist, il prononçait des axiomes, car il était écouté d'habitude avec attention et bienveillance. Personne ne représentait mieux que lui l'élégante vulgarité ; ce qu'il était en politique, il l'était partout. La religion ne lui avait point fait comprendre la prière, les femmes ne lui avaient rien fait deviner de l'amour; il avait, sur ce dernier point, une manière d'être que j'ai rencontrée assez souvent ; il se dédou-
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blait. Ainsi cette vieille lady Bagot^ qui emportera dans Tautre monde les commérages de toutes les chancelleries européennes entassés depuis trente ans dans sa mémoire, c'était son esprit; cette Pépita, maintenant en Russie, qui un soir dans un souper exécuta une danse aérienne sur des bouteilles qu'elle venait de vider, c'était son cœur.
Quant à sa femme, elle ne lui avait jamais inspiré que le sentiment de la plus froide estime ; il se le reprochait , disait-il ; elle se serait bien gardée de le lui reprocher. Tous deux avaient reconnu, dès les premiers jours de leur mariage, que Dieu évidemment ne les avait point créés l'un pour l'autre. Ils ne s'inspiraient aucune aversion, mais la plus profonde, la plus incurable indifférence. Il y avait entre eux cette invisible séparation qui s'établit entre certains époux sans violence, sans douleur, sans uiv échange de paroles blessantes, même amères. Ils ne s'étaient pas aimés, voilà tout, et s'étaient compris sans se le dire.
Ils vivaient ainsi quand arriva l'événement, fort j)eu important en apparence, qui devait changer M""® de Bresmes pour toujours peut-être dans son cœur, et pour quelque temps, à coup sûr, dans sa vie. Un vieux baron de Bresmes, très-connu dans une assez mauvaise compagnie, s'avisa de mourir en laissant à Gérard, son
neveu, un héritage grevé de rentes destinées à Tentretien des roses dont il avait couronné ses cheveux blancsl Ce baron de Bresmes, qui était un spéculateur, avait acquis, je ne sais trop comment, de vastes possessions en Algérie. Une après-midi, il y a de cela seulement deux années, Gérard ento chez sa femme qui jouait en ce moment une mélodie de Chopin : — Si vous voulez, lui dit-il, nous irons cette année faire un voyage en Algérie. Je ne crois pas assurément que ce soit un pays bien curieux, la domination française a dû y faire disparaître déjà toute originalité de mœurs ; mais nous y avons quelques intérêts, et cela nous fera sortir un peu de la routine des touristes.
— Nous irons, répondit-elle, où vous voudrez. Je n'aime ni ne hais d'avance aucun pays.
Et ses doigts se remirent à errer sur le piano, tandis que le comte de Bresmes saisissait d'une main distraite un journal ; puis elle s'interrompit, et, dirigeant vers son mari le plus nonchalant des regards : — Mais n'avez-vous pas là, fit-elle, un parent?
— Certainement ; nous avons dans, je ne sais quel régiment de cavalerie notre cousin Guillaume de Pontrailles, qui s'est engagé il y a une dizaine d'années. J'ai récemment entendu parler de lui je'ne sais trop par qui. On m'a assuré qu'il s^était distingué
dans la guerre aux bœufs et aux moutons qui se fait pai*là.
Et tout fut dit entre les deux époux sur l'Afrique et sur Pontrailles.
Ceci n'est ni un conte, ni un roman, un de ces romans du moins que font les hommes, car c'est un de ces romans que fait Dieu. Ce sont ceux-là tout simplement que je tâche d'écrire. Aussi ai-je toujours peur de les gâter par tout ce qui ressemblerait à de l'art,' de l'invention, des effets combinés, des contrastes préparés, n faut pourtant que maintenant on se transporte dans une région qui ne ressemble guère à celle où cette histoire a commencé : c'est sur les cimes de l'Atlas que M™* de Bresmes devait aimer.
Je ne sais pas si l'Atlas porte toujours le monde : il s'est accompli tant de révolutions! mais c'est à coup sûr une merveilleuse chaîne de montagnes. Quelques-uns
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de ses sommets font resplendir dans le ciel éblouissant de TAfrique une neige sans tache comme la virginale couronne de la Yung-Frau. Ses flancs ont des teintes charmantes, rouges, orangées, lilas, toutes les teintes des soleils couchants. Ds sont entr'ouverts par des vallées où des bois d'oliviers et de lièges déploient leur métallique verdure. Toutes ces beautés sont animées par une âme plus orgueilleuse et plus sauvage que celle des Pyrénées et des Alpes. Les voyageurs n'ont pas joué encore avec la mystérieuse grandeur du Jurjura.
A trente lieues d'Alger, à peu près en face de cette . montagne où il faudra qu'un de ces printemps nous fassions tonner une bonne fois nos obusiers, il y a un vieux bordj qui date des beaux jours du Turc. C'est une sorte de château fort composé de quatre grands murs crénelés et bordés de terrasses. À l'extrémité d'un de ces murs s'élève, dans un singulier isolement, un marabout dont le faite sert presque toujours de perchoir à une cigogne. Ce mélancolique édifice est construit sur une hauteur qui domine une profonde vallée ensanglantée déjà par maints combats et conduisant à des pays inconnus encore, où restera plus d'un d'entre nous. On a de là une de ces vues chères à certains esprits, parce qu'elles éveillent en eux des idées d*aventores et de dangers. Aussi était-ce le séjour favwi de
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Sidi-Pontrailles , car le héros de cette histoire avait reçu, lui aussi, ce surnom dont l'Espagne a fait le plus glorieux de ses noms chevaleresques. Il avait été appelé Sidi comme Rodrigue. C'était un de ces officiers français que les Arabes révèrent presqpe à l'égal de leurs chérifs. Pontrailles était célèbre dans tout le pays kabyle par sa justice. Le fait est que c'était un grand justicier à la façon de quelques seigneurs du moyen âge. Sa parole était, disait-on, l'éclair de son sabre. Les Arabes ont le culte de la justice prompte et porteglaive ; les peuples de l'Orient seront toujours ces peuples que Dieu, quand il les gouvernait lui-même, menait avec des anges exterminateurs. Les gens dont Pontrailles avait brûlé les gourbis ^ coupé les oliviers, pris les moutons, avaient pour lui une déférence presque sympathique. Ils lui auraient même pardonné d'abattre de temps en temps une de leurs têtes. Peutêtre était-ce, du reste, ce qu'il faisait ; mais ce sont des secrets d'administration dont il est inutile de s'occuper; chacun remplit de son mieux la tâche qui lui est confiée. Ce qui est certain, c'est que Pontrailles était un chef vénéré et redouté.
Si d'après cela on allait se le figurer sous des traits d'une majesté épique , marchant dans la vie d'un pas solennel entre le silence et l'austérité, on se tromperait
bien complètement. Pontrailles s'était engagé dans les hussards, et il était resté un hussard parfait. Si la sabretache ne pendait plus à ses talons, elle était restée dans son cœur. Quiconque a porté la sabretache comprendra ce que je veux dire. Loin de prétendre à la dignité arabe, il était dans son spencer de spahi comme Lasalle et Hontbrun dans leur dolman, une saisissante image de Faudace, de la pétulance et de la légèreté françaises. Pontrailles, dans son bordj^ c'était l'alouette gauloise ayant suspendu son nid à une des cimes de l'Atlas. Maintenant cela veut-il dire qu'il fût étranger à toute méditation de l'esprit, à tout attendrissement du cœur? Non, assurément; il le prouvera bientôt.
D avait un de ces caractères qui sont la grâce et l'originalité de notre nation. 11 croyait à cette gaieté qui ne chasse du regard ni le feu de l'héroïsme, ni môme les nuages de la rêverie; il tendait sa coupe à cette Hébé qui n'a tué ni le goût de la gloire chez les compagnons de François !«' et de Henri IV , ni l'intelligence de l'amour chez La Fontaine et chez Marot.
Au moment où commence ce récit, il y avait déjà près de deux années que le capitame Pontrailles vivait dans son bordj avec une cinquantaine de spahis et ces cavaliers des goums dont le nombre s'accroît et diminue suivant les vicissitudes des guerres. Dans tout cet es-
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pace de temps, il n'avait été en contact avec la civilisation européenne que par quelques rares visites à Alger. Malgré la joyeuse résignation qui faisait le fond de son humeur, il était donc, le matin du jour qui devait donner un tour nouveau à toute sa vie, dans une disposition fitôsez mélancolique. Il fumait une longue pipe sur sa terrasse à l'entrée de son marabout, assis sur un vieux canon où les armes d'Espagne à moitié effacées rappelaient les luttes des Turcs et de Charles-Quint. Tout à coup il vit du côté opposé au pays kabyle> à l'entrée du Tell, un groupe où il crut distinguer deux costumes d'un aspect insolite dans le Jurjura. Il lui sembla qu'il voyait une amazone et un cavaUer qui n'avaient rien ni du guerrier arabe ni du soldat français. En quelques instants, il était descendu dans son écurie, s'était jeté sur celui de ses chevaux qu'il aimait le mieux, -un alezan doré marqué au front du signe qui porte bonheur, et avait abordé au galop les hôtes inattendus de ces montagnes. L'amazone et le cavalier que Pontrailles avait aperçus, c'était le comte et la comtesse de Bresmes.
Les touristes ont vraiment bien tort de ne pas affluer en Afrique, car ils reçoivent dans ce beau pays une hospitalité qu'on ne trouve nulle part ailleurs. L'Algérie est tellement habituée à être délaissée et méconnue, à se
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voir préférer cette Italie que les Anglais ont imprégnée de leur spleen, cette Suisse froide et indigeste comme ses fromages, qu'elle accueille ses rares visiteurs avec une reconnaissance passionnée. On avait mis au service de M. et de M°*® de Bresmes des tentes, des mulets, des cantines et une bonne escorte composée de cavaliers intelligents montés sur de vigoureux chevaux. Malgré ces excellentes conditions de voyage , Gérard regrettait un peu de s'être jeté dans de lointaines excursions, et il U'ouvait fort mal situé le bordj de son cousin de Pontrailles. — Certes, disait-il à sa femme, s'il en était encore temps, je n'irais point faire à mon cher parent une * visite qui nous a déjà forcés à passer trois nuits sous la tente dans une insupportable lutte contre toute sorte d'odieux insectes. Rien de ce que j'ai vu de l'Afrique ne me séduit jusqu'à présent. On n'y dort pas, on y mange incommodément, on y est tantôt mordu par le soleil, tantôt étouffé par le vent, et tantôt noyé par la pluie. Au prix de tout cda, qu'achète-t-on ? La vue de grandes plaines qui ressemblent aux Landes, et de montagnes qui ne valfent ni les Pyrénées ni les Alpes. Ne pensezvous point comme moi?
Anne ne pensait pas tout à fait ainsi. Il lui semblait depuis un mois que les pensées se renouvelaient dans scm cerveau, le sang dans ses veines. Mignon avait tou-
ché le sol où fleurit Toranger, la Belle au bois dormant .se réveillait. M°*' de Bresmes comprenait ce qui échappait à son mari, cette beauté de l'Afrique qui ne réside point ici ni là, mais partout, qui est un secret de la couleur, un arcane de la lumière , comme le charme des tableaux immortels. Puis elle jouissait d'un don que Dieu ne permet pas à tous d'apprécier, de la vie. Elle sentait son âme, tenue en captivité si longtemps, entrer en relation avec cqg puissances du ciel, avec ces énergies de la nature que tant de mondains sont desti* nés à ne connaître qu'à Fheure où leurs yeux se fermeront pour toujours à la clarté des lustres. Cependant elle avait encore un pied dans la région où elle avait vécu. Cette poussière que le monde entasse dans le cœur se soulevait souvent en elle et étouffait un élan prêt à faire monter des larmes d'enthousiasme dans ses yeux.
n n'y a pour mettre fin aux enchantements funestes qu'un seul pouvoir après tout. Ce sont toujours les princes amoureux qui arrachent les princesses persécutées aux mauvaises fées, aux détestables génies. Anne laissait donc l'Afrique sans défense contre les attaques de son mari, quand elle vit venir à elle Sidi-Pontrailles. Embareky — ainsi s'appelait le cheval de Foflicier, c'est un nom qui veut dire heureux , et qu'un grand mara-
bout a porlé, — . Einbarek^ en abordant le groupe sur lequel on Tavait lancé , fit de lui-même une gracieuse courbette qui ressemblait à un salut. Pontrailles se montrait sous son meilleur jour. Le regard de M"*" de Bresmes le lui apprit. Je ne dirai point pourtant que ce regard fut un coup de foudre jetant dans un cœur la flamme d'un autre cœur. Le soir du jour où ils s'étaient rencontrés, Pontrailles et sa cousine auraient juré qu'il y avait encore entre eux tous les espaces et tous les abîmes de la Méditerranée.
Elle l'accusait d'être un soudard, il l'accusait d'être une précieuse. Tous deux se trompaient beaucoup, et pourtant n'avaient pas tout à fait tort. On ne peut pas dire que le baron Guillaume de Pontrailles, quoiqu'il appartînt à une des meilleures familles de la Normandie, fût un modèle de belles, surtout de discrètes ma-
nières. Depuis dix ans qu'il menait la vie militaire , il avait eu fort peu de relations avec le monde. Quand il ^ s'était engagé, c'était un mince et blond jeune homme, n'ayant connu que son précepteur et sa mère. Ainsi que cela arrive d'ordinaire dans les régiments, le fils de famille en avait remontré à tous les enfants de la misère et de l'aventure : l'élève de l'abbé Triconnet avait, dès le lendemain de son arrivée, abattu d'un coup de sabre le nez et la moustache d'un ancien. Tout Te reste de sa vie avait rapidement répondu à cet heureux et brillant début. Montaigne lui-même a prétendu que le jeune homme bien élevé devait au besom supporter l'ivresse avec son prince. Pontrailles montra qu'il avait reçu une parfaite éducation ; seulement ce ne fut point avec son piçince, .ce fut avec les camarades de sa chambrée qu'il défia toutes les bouteilles de l'étourdir. En môme temps qu'il pratiquait les préceptes de Montaigne, il se livrait aux penchants de Mathurin Régnier :
J'aime un amour facUe et de peu de défense ; Si je vois qu'on me rit, c'est là que je m'avance;
Pontrailles, quand il fut sous-officier, devint un véritable don Juan de garnison. On lui riait à Tours, où
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était alors le 4' hussards, de toutes ces fenêtres garnies de capucines que Georges Sand a célébrées dans André. n eut le bonheur de pe se prendre d'aucun romanesque attachement pour toutes les aimables desservantes de Vénus illettrée. Là, le souvenir de Fabbé Triconnet lui fat utile. Un culte secret pour l'orthographe arrêtait les égarements de son cœur ; puis, soyons juste, un sentiment d'une plus noble nature le retenait aussi. Pon- Irailles avait conservé pour sa mère une sorte de piété pleine de tendre et passionné respect, comme celle des chevaliers pour Notre-Dame, et sa mère était une de ces femmes qui parfument de la plus exquise des grâces mondaines une vie de solitude et d'austérité. Il ne s'était donc jamais créé ni des Manon ni des Geneviève. Le regard sous lequel son âme s'était épanouie ^^avait sauvé et le préservait de ces fantômes funestes. Lorsque soïi régiment partait des lieux où il avait trouvé les plus doux sourires, il s'en allait avec toute sa gaieté. Le bouteselle mettait fin pour lui à toute une série d'aventures ; c'était un glas qui sonnait joyeusement l'enterrement de ses amours. De là un instinct qui n'était point mort dans ce sein comprimé par le dolman. Si Pontrailles n'avait point fait fructifier ce don de l'idéale tendresse qui est la pièce d'or de l'Évangile, le talent donné par le maître à chacun de ses seniteurs^ il n'avait point, comme tant
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d'autres, laissé tomber son trésor dans la poussière des chemins.
L'Afrique lui avait été salutaire. Le grand air et le commandement avaient exercé une puissante action sur cette nature. Cette vie des postes périlleux et isolés, qui a créé dans notre armée de si énergiques caractères, lui convenait merveilleusement. Toutefois, dans le capitaine de spahis, on retrouvait à chaque instant l'ancien sous-officier de hussards. M"' de Bresmes éprouva donc d'abord quelque peine à se familiariser avec son cousin. H avait été convenu que l'on coucherait au bordj. Vers six heures, Pontrailles servit à ses hôtes un dîner des plus somptueux pour un dîner du Jurjura. La cuisine arabe et la cuisine française s'étaient ingénieusement combinées. Quelques mets d'une apparence presque parisienne se montraient entre le couscaussou et la tourta. Ces ustensiles inconnus aux Arabes, les couteaux et les fourchettes, étaient en abondance sur la table. Chaque convive avait son verre, et, à cdté de la gargoulette où repose l'austère breuvage des musulmans, un vaste flacon était rougi par l'ardente liqueur des chrétiens. Mais le comte de Bresmes professait en matière gastronomique les doctrines les plus absolues et les plus intolérantes. C'était le seul point ^ sur lequel il Qt trêve à son habituel scepticisme. H se
mit donc à frapper la cuisine arabe d'une énergique, réprobation, puis ses attaques passèrent bientôt à tout ce que renferme l'Afrique et à rAMque elle-même. Alors Pontrailles s'éveilla : ce fut sur les chevaux que s'engagea la plus vive et la plus opiniâtre discussion. M. de Bresmes appartenait à cette école de sportsmen qui semble s'être identifiée avec les chevaux anglais, et regarder comme un outrage personnel l'hommage rendu à tout animal qui n'a pas du sang britannique dans les veines. Il affirma que le meilleur cheval de Pontrailles ne valait pas le dernier coureur du Champde-Mars, que les chevaux arabes étaient disgracieux, tarés, sans allure, propres h porter du reste le soldat français, qui est le plus ignorant des cavaUers, mais indignes d'être montés par des gentlemen et des jockeys. Cette loi de l'hospitalité, sacrée partout et particuUèrement dans un bordjy empêcha seule Pontrailles de faire voler une assiette à la tête de son adversaire, n rappela le pacha d'Egypte défiant vainement le Jockey-Club de Londres, les courses d'automne en Algérie, et surtout ces courses de chaque jour, à travers d'exécrables terrains, où nos soldats ont la misère en croupe et le péril pour but. n prétendit qu'avec Embarek il forcerait Miss Annette et Prédestiné à se casser les reins, et, du cheval arrivant au cavalier, il soutint que chasseur d'Afrique
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OU spahi passerait par plaisir, par devoir, tout simplement même par insouciance, où aucun pari ne pourrait envoyer ni un gentleman ni un jockey. Tout cela fut dit, il faut en convenir, d'un ton assez emporté, et dans un langage qui n'était pas des plus choisis. M°»® de Bresmes pensait, en regardant tour à tour les deux interlocuteurs, que l'un était une fourchette et l'autre un sabre. Ellç ne croyait pas être si près d'un cœur.
Une nouvelle discussion qu'elle souleva, pour mettre fin à celle des chevaux, sembla l'éloigner encore de. Sidî-Pontrailles. EJle avait entendu parler, dit-elle, d'officiers qui prenaient pour compagnes^ des femmes indigènes, et faisaient de ces créatures les maîtresses de leur foyer; elle trouvait là une grossièreté d'esprit, une indélicatesse de mœurs qui l'affligeaient pour notre armée. Quel échange de pensées pouvait-on avoir avec une Mauresque ou une Kabyle? Et que devenait la vie intérie\ire quand tout commerce intellectuel en était proscrit? Irritée par les allures un peu rudes de son cousin, la nièce de M"* de Cerney fit cette dernière réflexion avec une sorte de pédante mignardise dont Pontrailles se sentit froissé à son tour. Aussi, laissant parler une humeur passagère, non point ses vrais et habi* tuels instincts , il traita de besoins factices , dont nous délivrait une existence virile, les plus touchantes, les
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meilleures exigences de Fesprit. Il glorifia dam la femme orientale la matière liem'euse de sa paix; U vanta cet amour dont le sommeil n'a jamais été troublé par des larmes brûlantes tombées des yeux de Psyché. Les trois convives se retirèrent de table fort mécontents les uns des autres, et cependant Theure s'était déjà levée où deux &mes de plus devaient s'unir en ce monde.
On aQa prendre le café sur la terrasse. Quoiqu'on fût alors en octobre , le ciel était d'une douceur merveilleuse. En Afrique , le ciel est comme la mer animé d'une vie passionnée ; après ses orageux caprices, il a des instants de calme radieux, il a l'air de vouloir faire oublier, à force de paix et de clémence, ce qu'il a eu d'impétueux, de sinistre et de tourmenté. C'était donc une admirable nuit. Les montagnes dessinaient leurs sombres profils dans une atmosphère transparente ; les étoUes se montraient jusqu'en de fabuleuses profondeurs , et l'on sentait sur le paysage tout entier ce charme féerique qui, sans le secours du sommeil, pénètre à certaines heures et notre regard et notre àme de la lumière enchantée des songes.
Malgré sa grande habitude du spectacle qu'il avait sous les yeux, Pontrailles se sentit ému, et il s'aperçut que M'''' de Bresmes partageait son émotion. Après
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s'être accoudée un instant sur le petit mur percé de meurtrières qui bordait la terrasse, Anne se redressa et tourna tout à coup vers son cousin un regard animé d'une splendeur mystérieuse comme le ciel qu'elle venait de contempler. Avec un entraînement subit , Pontrailles effleura de sa bouche l'oreille de la charmante voyageuse , et, se rappelant un passage de Goethe : Ne serait-ce point, fit-il, le moment de s'écrier : c< Klopstock? » Elle tressaillit, puis lui dit tout haut, mais avec un sourire qui avait une SQrte de tendresse : Vous avez donc lu Werther?
— Ah! répondit Pontrailles, vous croyez que nous autres militaires nous n'avons jamais lu que notre théorie ? Vous dites : Ce sont de pauvres brutes ; ils boivent, ils mangent, ils se battent; mais il y a une région tout entière où ils n'ont pénétré jamais; ils ne vont dans le monde invisible que le jour où une balle leur brise le crâne. Eh bien! vous vous trompez. Tel que vous me voyez, moi, j'ai lu Goethe, Byron et Shakspeare. J'ai, comme un autre, mes heures d'étude, de recueillement et même de rêverie ; seulement, quand je sens mes songeries devenir maladives , quand je tourne au René, je vais dans mon écurie, je m'assure qja!Embarecky Ali et Sélim ne manquent de rien, qu'ils ont mangé l'orge avec appétit , qu'on leur a fait une
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bonne litière ; puis je regarde ces trois pauvres animaux avec leur honnête physionomie, et je sens leur calme qui me gagne. Je soupçonne lord Byron de n'avoir jamais aimé les chevaux qu'en poète pour s'élancer sur leur dos à travers Fespace. Ceux qui les aiment de cette façon ne savent point en tirer un vrai profit. Il faut aller trouver les bétes à côté de leur mangeoire. Si Notre-Seigneur est né dans une étable, c'est parce qu'il a voulu, croyez-le bien, glorifier ce qu'un pareil séjour a de merveilleusement sain pour l'âme. Je mène une vie qui, je l'espère, au lieu de tuer mon esprit, lui fera une plus longue jeunesse que celle de mon corps ; seulement, fit-il brusquement après un moment de silence, de cette jeunesse-là ^ que ferai-je ?
Un séducteur de profession n'eût pas mieux amené la réponse qui sortit fatalement des lèvres de M"* de Bresmes.
— Elle vous servira, cette jeunesse, à aimer.
— Aimer! s'écria Pontrailles, comme s'il répétait quelque mot étrange. Et qui donc voulez-vous que j'aime?
Cette fois Anne partit d'un éclat de rire.
— Ah! fit alors Pontrailles comme frappé d'une idée subite et avec un accent bizarrement sérieux, je pourrais être amoureux de vous.
Puis, il réfléchit et du même ton :
— Ce serait, ajouta-t-il, un grand malheur pour nous deux, pour vous surtout. Votre vie de Paris vous semblerait si cruellement fade quand je vous aurais aimée î
Le regard dont il accompagna ces paroles avait quelque chose à la fois de si grave et de si ardent, que !"• de Bresmes en fut toute troublée, et ce fut avec émotion qu'elle répondit en s'efïorçant d'être enjouée :
— Savez-vous, mon cousin , que vous avez une fatuité d'une espèce sauvage et primitive? Vous admettez que le jour où vous aurez daigné avoir quelque tendresse pour moi, toute ma vie sera brûlée.
— Non, je ne suis pas fat, interrompit impétueusement Pontrailles, j'en atteste ma vie entière, où les vanités de toute nature n'ont guère eu occasion de se produire. Je n'ai pas de fatuité; mais ce que vous ne croiriez point, j'ai beaucoup de bon sens, et ce bon sens-là me dit que je vous ferais sentir ce que j'éprouverais. Ce n]est point par moi seul que je deviendrais votre fatalité. J'emprunterais ma puissance sur vous de tout ce qui m'entoure. Cette étrange habitation où je vous reçois, ce paysage que nous regardons ensemble, ce ciel qui nous jette dans le même rêve, voilà qui graverait à jamais mon image au fond de votre i)ensée. Le fantôme que vous emporteriez en vous n'aurait
point de rivaux à craindre. Ceux que vous verrez làbas n'auront ni mon bordjy ni mes montagnes, ni mon illumination d'étoiles. Ils vous offriront de nouveau, avec leur opiniâtre monotonie , ce que vous avez repoussé déjà. Oui, vous m'aimeriez parce que je resterais pour vous quelque chose d'unique, et vous, la seule femme qui m'ait jamais rappelé les créations des livres, les visions de mon cœur, de quel amour, moi aussi, jevous aimerais!
— Heureusement, fit-elle tout à coup en lui tendant la main, nous ne nous aimons pas.
Pontrailles la regarda et vit dans ses yeux, qu'éclairait la lumière des étoiles, deux larmes, brillants joyaux du trésor divin des tendresses. Il appuya ses lèvres sur cette main qu'on lui tendait, et sentit ce tressaillement intérieur qui indique une naissance daas notre âme. Us s'aimaient.
LES SOWTUDES DE SUU-PONTILULLES. 75
Fendant tout le temps de cet entretien^ le comte de Bresmes avait d'abord fumé dans un profoiMl recueillement un chibouque sans s'ioquiéter ni du ciel, ni des Dftontagnes, ni de sa femme; puis il s'était retiré dan^ l^ charahre que Pontrailles lui avait fait préparer. Il dormait là du sommeil d'un homme que la jalousie n'a jamais hanté, quand Anne résolut de se retirer à son tour. C'était la pièce môme où il couchait que Pontrailles avait cédée à sa cousine. Cette pièce était fort peu ornée : un fiisil arahe, deux pistolets, un sabre de combat, rompaient seuls la monotonie de quatre murailles blanchies à la chaux ; mais d'une ouverture pra- ^itpée auprès du lit on apercevait l'admirable site que danuHait le bordj^ et Pontrailles avait pensé que sa CQUsine serait réjouie à sou réveil par cette fêle des Vfm^ coimne disent les Orientaux.
Lorsqu'elle fut àorn sa chambre, Anne sentit qu'elle
76 UISTOIKES S£>'TIM£MTAL£S £T MIUTAUŒS.
allait avoir Vinsomnie pour compagne, non point cette cruelle insonmie aux traits de fantdme qui chasse lady Macbeth de sa couche, mais cette insomnie pleine d'inquiétude et d'ivresse comme la nuit où respire Juliette. Elle ne voulut pas faire de vams efforts pour appeler un sommeil qu'elle ne désuet pas d'ailleurs, je le crois bien ; car il est des pensées semblables à ces bouquets dont on ne veut point se séparer, quoiqu'Os causent une excitation douloureuse à notre cervelle. ËUe voulait songer des dernières paroles de PontraiUes.
Elle se mit à examiner la chambre où elle était. Les objets qu'elle avait sous les yeux ne pouvaient que plaire à sa rêverie. PontraiUes avait laissé sur la table à laquelle il s'asseyait quelquefois les Uvres, en bien petit nombre, qu'il avait emportés dans sa soUtude. Les livres sont les amis auxquels s'apphque le mieux un des proverbes les plus connus. Ceux que Pontrailles avait choisis racontaient avec éloquence cette singulière nature. C'était cette fleur par excellence de toutes les cellules, V Imitation, présent de M"* de Pontrailles à son fds; puis comme une rose à côté d'un Us, comme des castagnettes à côté d'un crucifix, un volume de TArioste côtoyant cette œuvre sacrée. C'était ensuite ce recueU populaire que vous avez rencontré peutrétre dans d'humbles bibUothèques, ce volume où on a réuni
*LES SOtlTUDES DE SIDI-PONT RAILLES. 77
René, AMa-ei une poétique bluette que je ne dédaigne point malgré son tour un peu prétentieux, un peu suranné, fe Dernier des Abencerriiges. C'était enfin un ouvrage sérieux sorti d'un esprit rompu à Faction et d'un cœur familiarisé avec la mort : V Esprit des institutions militaires f par le maréchal Marmont.
Voilà q^els étaient tous les trésors littéraires de Sidi- Pontrailles. C'en était assez pour montrer que l'esprit avait sa part dans cette vie si noblement livrée à l'action. Anne devgut trouver des indices plus saisissants, plus intimes encore de la pensée qu'elle cherchait à deviner. Sur cette table où errait son regard, elle aperçut quelques papiers qui semblaient dans un assez grand désordre. Sa curiosité n'était pas de celles qui savent s'imposer des limites. Elle lut ces pages que lui offrait le hasard, et bientôt elle se sentit plongée dans un singulier attendrissement. Ce qu'elle avait sous les yeux, c'était l'âme même de Pontrailles subissant ce besoin d'épanchement dont je crois qu'aucune âme n'est affranchie. Quoique le pauvre Guillaume, à coup sûr, ne fût pas un mandarin, il lui était arrivé à certaines heures, dans son isolement, de donner une forme à ses songeries. Ses lectures lui avaient inspiré des réflexions empreintes de cette originalité qui était la grâce souveraine ae sa nature. Ainsi, à propos du maréchal Mar-
78 HlSTOraES SENTIMENTALES ET MILITAmES.
raont et de son traité, il avait écrit Ixii-méme sur sa profession quelques lignes d'une véritable éloquence. Ce mystérieux dévouement du soldat trouvant dans la perpétuelle oblation de sa chair tantôt les élans d'une joie ardente, tantôt le mouvement paisible d*une consolation secrète, était là naturellement exprimé. Certains mots, certaines pensées d'un abandon un peu puéril rendaient plus frappant encore l'héroïsme austère de ce sentiment. Après des considérations sur l'armée, dignes de l'intelligence la plus sérieusement guerrière, on lisait : «Je remercie le ciel de ne pas être fantassin, quoique assurément je sois plein de respect pour l'infanterie. Le guerrier complet se compose d'un homme et d'un cheval. Ce malheureux fantassin me paraît toujours un soldat mutilé. Mon Dieu, soyez béni pour le compagnon à quatre jambes que vous m'avez donné ! A certains mouvements de mon cœur, j'ai cm souvent que le cheval était né à la façon de notre mère Eve, qu'il avait été fait avec le sang et la chair du cavalier. »
De cette explosion d'enthousiasme hippique, on passait brusquement à des inspirations bien différentes. Le chapitre sur l'amour venait d'éveiller chez Pontrailles d'autres tendresses que ses tendresses chevalines. Vous connaissez l'histoire de ce saint qui s'était fait une
femme déneige. De ses plus pures, de ses plus idéales pensées, Pontrailles se faisait une maîtresse à laquelle il livrait sa vie. Il composait une sorte d'idylle mystique qui rappelait le souhait de Gessner. Il se construisait un asile, seulement un asile vivant au lieu d'un asile de feuillage ; il inventait pour son idole tout un culte aux pratiques d'une chaste passion : baiser le velours du prie-Dieu usé par ses genoux, se pencher, elle et lui, sur le même Uvre, quelquefois tomber à ses pieds et se sentir pris alors d'un désir extatique de mourir ! Tout d'un coup la mélodie changeait, TArioste avait passé par là, Alcine était entrée dans l'oratoire : « Il ne doit y avoir, disait-il, qu'un seul amour pour un soldat, c'est l'amour que l'on cueille et que l'on jette comme une branche de laurier-rose. Aussi les Arabes, qui sont nos maîtres en fait de sentiment guerrier, traitent-ils avec raison la femme comme on traite le vin chez nous; ils ne lui demandent qu'une ivresse passagère. » Qu'on ne sourie pas trop à tout cela d'un malveillant sourire : ces pensées disparates aux formes légères, s'évanouissant quand on les touche, ne peuventelles pas être regardées comme des mirages ? Elles étaient nées dans le pays même où se produisent ces jeux de notre cerveau et de la lumière. Anne suivait avec une profonde émotion ces mouvements d'un cœur
chaleureux, d*nn esprit Jiardi et gracieux s*agitant dans une région où elle n'avait jamais pénétré. Au milieu de cette nuit et de cette solitude , ce qu'elle lisait prenait des formes sensibles : elle«s'imaginait avoir sous les yeux les visions de l'étrange château où Tavait conduite son destin.
M""" de Bresmes s'était endormie quelques instants avant le lever du jour ; elle avait été prise par un de ces sommeils aux lentes mais puissantes conjurations, qui vous enchaînent pour longtemps au foi:id de leurs demeures enchantées une fois qu'ils se sont emparés de vous. Quand elle se réveilla, le soleil inondait sa chambre. Elle se sentit au cœur une allégresse qui, depuis bien longtemps, lui était inconnue. C'était le chant de ces pensées qui s'abattent sur les âmes où fleurit l'amour, comme les oiseaux sur les arbres où s'épanouit le printemps.
Une heure après son réveil , elle apprenait par Pontrailles,, sur la terrasse Au bordj^ que M. deBresmes venait de partir avec une escorte pour aller chasser le sanglier chez uu'caïd des environs. M. de Bresmes était un de ces maris qui font croire à Tintervention dans les affaires coryugales d'une puissance mystérieuse protectrice des célibataires. A peine réveillé, il était allé trouver Pontrailles pour lui dire qu'il voulait à toute force se donner le plaisir d'une chasse africaine. L'officier lui avait répondu qu'il ne pouvait point , à son grand regret, l'accompagner, parce que son devoir le retenait à son-poste, mais qu'il le ferait chasser tant qu'il voudrait sous la direction d'un honnête caïd et sous la garde d'intrépides spahis. M. de Bresmes était parti ; Guillaume était resté, remerciant Dieu d'avoir mis au cœur des hommes le goût de détruire les sangliers.
La journée qui commença pour Pontrailles après ce départ est, avec celle qui l'a suivie, de ces souvenirs qu'on craint de tirer des profondeurs embaumées où ils reposent au fond de nous. Ce sont des fantômes qui expliquent la fable divine d'Eurydice. Des accents magiques les évoquent, un regard peut les faire évanouir. Toutefois je tenterai la conjuration.
Vers trois heures, Pontrailles et sa cousine montèrent à cheval. A ce moment du jour, il y a déjà, dans
82 HlSTOraES SENTIMËm'ALÇS ET MILÎTAmES.
le ciel si vivant > si mobile d'Afrique, un mouvement sensible pour les yeux et pour Tesprit. Quelques clartés trop vives commencent à s*effacer, et je ne sais quoi annonce Tarrivée des teintes majestueuses. C'est comme un orchestre qui nous prépare, après les dansés étincelantes des notes légères, à la marche imposante des graves accords. A cette heure, nombre de gens en ont fait Texpérience, les moins poétiques natures subissent souvent une violente action. Les Orientaux ont raison de mépriser le vin : l'ivresse est dans l'air qu'ils respirent. A ce moment donc où leur ardente terre reçoit comme un dernier baiser du soleil, il y a bien peu d'âmes qui n'éprouvent un frémissement passionné. Anne n'avait encore passé avec Pontrailles que quelques rapides instants de la matinée, elle ne lui avait parlé ni de ses lectures, ni de ses pensées de la nuit. En cet instant, ces récents souvenirs s'offrirent à elle dans toute leur puissance.
— Mon cher cousin, dit-elle, je remercie Dieu d'un voyage qui m'a fait connaître deux pays entièrement nouveaux pour moi, cette merveilleuse contrée où nous nous promenons maintenant ensemble, et votre esprit, où j'ai fait des excursions cette nuit.
— Quoi! s'écria Pontrailles, dont le teint bruni se couvrit d'une subite rougeur, auriez- vous jeté les yeux
lEâ SOLITUDES DE SIDI-PONTR AILLES. 83
sur les paperasses que j'avais laissées entre mes livres? Je suis désolé que vous ayez lu ces fadaises, qui sont indignes d'occuper une seule minute une intelligence telle que la vôtre. Que voulez-vous? la solitude porte à là rêvasserie. Mon seul tort, c'est de ne pas avoir laissé mes rêves s'envoler comme la fumée de ma pipe.
— Si vous aviez vu ce qui se passait en moi cette nuit , répondit Anne , peut-être ne regretteriez-vous point ce tort-là.
Pontrailles garda le silence. H y a de ces paroles chaudes et douces comme un soleil printanier qui vous donnent un bonheur dont on a besoin de se pénétrer longuement. D baissa la tête sur son cheval, dont la crinière dorée et soyeuse ne l'avait jamais tant charmé. Son visage, quand il le releva pour regarder sa cousine, rayonnait de cette joie que Dieu tire si rarement pour nous de son trésor.
— Tenez, fit-il, hier soir je vous ai aimée. A présent je veux vous dire que je vous aime. Je sens mon âme désormais changée. Peut-être éprouverai-je de cruelles souffrances, mais je ne voudrais point, pour ce qui m'est le plus cher en ce monde, pour la part d'honneur et de danger que peut me réserver l'avenir, n'avoir point connu ce qui se passe en moi. Le dieu que m'annonçaient des voix mystérieuses vient de naître au fond
84 HISTOIRES SENTIMENTAIXS ET MILITAMES.
lie mon cœur. Je le salùo et lui office en présent toutes mes pensées. Ma cousine, je vous en supplie, aimezmoi; je mérite que vous m'aimiez. J*ai rougi tout à rheure quand vous m*avez appris que cette nuit vous aviez fait invasion dans mes songeries, c'est de plaisir que je rougissais. Je vous ai dit que j'étais désolé, j'étais heureux ; car je crois en effet digne de vous cet homme qu'à présent vous connaissez. Je n'ai vécu que pour les nobles émotions, seulement la plus noble de toutes me manquait, et vous me l'avez donnée. Aussi votre image ne pourra jamais être détruite en moi que par une balle, si une balle peut frapper toutefois ce qui est dans mon âme au moins autant que dans ma chair.
Et il ajouta ces simples paroles que, loin de lui, Anne a cru bien souvent entendre encore vibrer :
— Mon Dieu! que je vous aime et que je vous aimerai !
Anne se pencha sur son cheval, et d'une voix brève, ardente, passionnée comme celle de Chimène laissant échapper son secret :
— Et moi aussi, lui dit-elle, je vous aime.
Si l'on me dit que ce fut là un aveu trop rapide, je répondrai que cette scène d'amour ne se passait pas dans un salon, que le ciel d'Afrique agissait sur ces deux êtres, entraînés irrésistiblement l'un vers l'autre ; e
LES SOLITUDES DE SIDT-PÔNTR AILLES. 85
pour peu que Ton me presse , j'ajouterai que dans bien des salons, du reste, des aveux aussi rapides que celul- IJC ont été arrachés à de fort honnêtes dames, comme dirait Brantôme. Enfin le fait est qu'entre trois et quatre heures, dans une de ces vallées où Ton se sent saisi .d'émotions secrètes et profçndes, Anne et Guillaume se confièrent tous deux qu'ils s'aimaient. Cette journée , dont je cherche à me rappeler les nioindres souvenirs, me semble elle-même, comme la vallée où elle s'écoula, une région mystérieuse et sacrée où l'on ne peut pénétrer sans trouble. — Toute ma vie, a dit bien souvent Pontrailles, à certaines heures, je me retirerai dans ce jour-là.
L'Afrique est le pays des ruines. Comme un cheval qui secoue son cavalier jusqu'à ce qu'il l'ait renversé , . cette puissante nature s'est déjà bien des fois délivrée des nations conquérantes et de leurs- œuvres. Les deux amants s'arrêtèrent à une fontaine où l'on reconnaissait encore les traces de cet art solennel des Romains, qui associe avec tant de grâce majestueuse la tristesse de ses débris à la mélancolie des grands sites. Ds s'assirent sur une pierre que couvrait à moitié une mousse sombre. Là, ils laissèrent jaillir et murmurer leur amour, plus frais et plus limpide que l'eau qui coulait à leurs pieds. L'amour a ce charme, entre toutes ses magies.
86 HISTOIRES SENTIMENTAlES ET MILITAmES.
qu'il transforme, comme cette fée d'un vieux conte, en roses et en diamants les moindres paroles des amoureux. Le miracle, il est vrai, n*est visible que pour deux personnes ; mais qu'importe, puisque ces deux personnes ont toute la vie de l'univers en eux?
Avec cette gaieté dont les amants ont le privilège à certaines heures comme les enfants, avec cette gaieté franche, irréfléchie et chaude, véritable soleil du cœur, Pontrailles lui dit tout à coup :
— Savez-vous à quoi je viens de penser, en visitant avec vous ce beau pays et ces touchantes ruines? Je viens de penser à un célèbre roman que m'a fait dernièrement parcourir le hasard des lectures militaires, à la Corinne de M""® de Staël, que j'ai rencontrée dans un petit poste du Tell, chez un officier des bureaux arabes. Je trouve que nous ressemblons tous deux aux héros de ce livre, seulement j'ai peur que vous ne soyez Oswald et que je ne sois Corinne. Vous me délaisserez pour quelque blonde Lucile , c'est-à-dire pour un de ces diplomates roses et frisés qui ont parcouru le monde entier sans jamais rester douze heures à cheval, et parlent cependant à tout propos de ce qu'ils ont aperçu derrière leur cache-nez, à travers les glaces des chaises de poste et des wagons.
— Vous tenez là d^indignes propos, lui répondit-elle.
LES SOLITUDES DE Sn)t-1>0NtR AILLES. 8 Y
n y a longtemps que je connais les gens dont vous parlez et que je ne songe guère à les aimer. Vous ne méritez pas que je vous dise ce que votre regard a Tair pourtant de me demander, que vous serez mon unique tendresse.
— Oh ! s'écria Pontrailles, je mérite, au contraire, que vous me le disiez ; dites-le-moi ; dites-moi que vous m'aimerez toujours; j'aime cette insulte charmante, ce noble défi jeté à la réalité.
Et fl baisa avec ardeur le petit pied qu'il prit dans ses mains pour la replacer à cheval.
Continuerai-je encore le récit de cette journée? On dit que le bonheur ne se raconte pas, et maintenant, j'y pense, il y a peut-être impiété à le raconter. Les grandes douleurs et les grandes joies sont des mystères qui s'indignent d'être produits au jour. Je voudrais pourtant que l'empreinte de ces heures qui apportèrent tant de délices à deux cœurs, dont peut-être l'un est éteint, l'autre transformé, ne fût pas effacée de ce monde. Les poëtes se sont souvent révoltés contre les lieux où ils ont aimé, et d'où leur amour a disparu aussi complètement que le soleil chaque soir disparaît de la cime des arbres. Si cette vallée où ils se promenèrent, si cette fontaine où ils s'assirent ne dit plus rien de ceux à qui nous posons aujourd'hui, qu'au moins ces lignes en parlent.
88 HISTOraES SENTIMENTALES ET MILITAIRES.
Dans la soirée qu'ils passèrent ensemble, lorsqu'ils furent rentrés au bordj, ils pratiquèreût tour à tour ces amoureuses confessions si remplies de soulagement divin, d'intimes et vives félicités qui nous révèlent au fond de nous des sources d'une profondeur inconnue. Ils se dirent tout. Chacun fit le roman de sa vie. Celleci raconta ses jours arides, ses nuits frivoles, son esprit mécontent et désœuvré, son cœur assoupi ; celui-là dit ses heures d'enthousiasme et de souffrance, ses pensées tantôt résignées, tantôt triomphantes; tous deux s'aimèrent encore plus lorsqu'ils se furent écoutés. Quand arriva cet instant où il faut que l'on se sépare, quand, après un de ces silences pleins de tendresse, divines fatigues qui succèdent aux étreintes passionnées des âmes, ils s'a);)erçurent qu'ils avaient vu ensemble le soleil disparaître et les étoiles se lever, que la nuit était avancée déjà, une ardente pensée s'empara de Pontrailles. Il se mil à ses genoux et lui dit : Faut-il donc que je vous quitte, vous que je retrouverai, je l'espère, dans l'éternité, mais que je verrai si peu dans cette vie? Voyez-vous, toutes les séparations sont affreuses, même celles de quelques instants. Ce sont des provocations au malheur. Quand une fois on a trouvé la chère vision dont on doit avoir toute son existence illuminée, on ne devrait jamais la laisser disparaître ; ces ombres que
LES SOLITITDES DE SIDI-PONTR AILLES. 89
nous sommes tous se dispersent et s'évanouissent si vite dans la vallée où Dieu nous fait errer. Dans ce momentci, je vois vos yeux, je sens vos mains. Je touche le Dieu que j'adore, ne m'abandonnez point, par pitié.
Elle était assise sur un de ces canons qui décoraient la terrasse du bordj; elle s'inclina sur le front de Pontrailles, et y mit un baiser, puis elle se leva et courut à la chambre où elle avait passé la nuit. Une tapisserie en défendait seule l'entrée." Quand elle fut arrivée au seuil de ce sanctuaire qu'elle voulait rendre inviolable, elle se retourna vers son amant.
(( Maintenant que je vous connais, fit-elle, je me sais mieux défendue par cette tapisserie que je ne le serais par les murs d'une forteresse. Adieu, mon ami, le jour vous rendra demain votre vision, car notre amour n'aum rien à redouter des rayons du soleil ; je veux qu'il reste pur comme le ciel dans lequel il est né. »
Pontrailles alla se jeter sur une petite natte et alluma une longue pipe, bien sûr de n'avoir cette nuit-là aucune relation avec le sommeil. Sa vie était devenue un roman, son âme une vraie élégie , et je crois pourtant que le hussard reparut en lui. Les dernières paroles de M"® de Bresmes lui parurent d'une mauvaise poésie ; mais il se dit : — L'amour est comme les conquêtes, il jà sa fatalité. Il y a quelque temps, je me battais dans le
Tell, me voici en pleine montagne aujourd'hui; j'étais dans le petit désert Tan dernier, je serai Vannée pi*ochaine dans le Sahara. Demain je la reveïrai, et elle m'aime!
Elle s'endormit, elle, au contraire, d'un sommeil à la fois doux et profond. L'air qu'elle avait respiré, l'amour dont elle s'était enivrée, avaient composé un vrai philtre dont elle subissait l'influence. J'ai remarqué que les songes eri Afrique s'imprégnaient d'une chaleur, se teignaient d'un coloris que les rêves n'ont pohit dans nos contrées. On est là sur la terre. qui a porté l'échelle mystérieuse dont se servent les anges pour descendre du ciel. Elle se vit errant avec Pontrailles dans des lieux plus resplendissants encore que ceux qu'elle avait parcourus. C'était la splendide idylle de sa journée qui s'achevait dans des paysages impossibles, sous des ombrages inconnus. Elle se voyait avec
lES SOLITUDES DE SïDï-PONTR AILLES . 9 1
son amant au bord d'une fontaine magique dont les ondes semblaient receler toute sorte de merveilleux secrets, quand elle fut réveillée brusquement par un bruit d'armes et de chevaux. Elle se leva précipitamment, et par l'étroite ouverture pratiquée près de son lit, elle aperçut un spectacle étrange. Une troupe de ôavaliers était assemblée sous les murs du bordj; les uns étaient vêtus de burnous rouges, les autres de burnous blancs, qui, à la clarté de la luné, leur donnaient l'air de ces guerriers fantômes des ballades. Elle crut un moment que^'son sommeil durait encore, seulement que ies ^nges terribles avaient succédé aux visions gtacieuses ; mais bientôt elle ne put plus douter qu'elle ne fût aux priseiè aviec là irêalitè. Elle assistait à un de ces événements si communs en Afrique. Une attaque nocturne avait été tentée sur une tribu amie à quelques pas du bordj de Pontrailles. Le grand justicier du pays kabyle allait monter à cheval, courir dans la montagne, brûler de la poudre et casser des têtes. Elle se sentit saî§ie d'uti mortel efiroi dont bientôt elle fût tirée par le mouvement de cœur le plus passionné à coup sûr qu'elle aura jamais de sa vie. Elle entendit tout près d'elle une voix qui lui disait :
« Adieu, ma chère Anne, je vais à une lieue d'ici faire cesser une fusillade qui pourrait se rapprocher et
92 mSTOlRES SENTIMENTALES Et MIUTATHES.
troubler sérieusement votre repos. Je vous en supplie, avant mon départ, accordez-moi une seule faveur, tendez-moi votre main à travers cette tapisserie. »
Anne s'élança jusqu'au seuil de sa chambre; elle fit ce qu'on lui demandait, et elle sentit sur sa main un baiser fervent comme l'acte d'adoration d'un chrétien à sa dernière heure, puis elle entendit un pas qui s'éloignait avec un bruit d'éperons et de sabre. Elle se jeta sur son lit, oubliant un moment terreur, danger, toutes les pensées sinistres et tristes, pour se livrer à l'un de ces enttiousiasmes que les femmes de notre temps surtout ne sont pas d'habitude appelées à connaître. Anne était fière de son amant, heureuse de son amour; elle se sentait la compagne d'un soldat, elle combattait et triomphait de l'âme auprès de lui. Elle porta à ses lèvres la main que venait de toucher la bouche de PoniraiHes, pour retrouver l'empreinte de cet héroïque baiser : son ardeur se soutint encore, lorsque derrière sa fenêtre elle vit son amant courir dans la campagne h la tête des spahis et du goum; mais quand, au détour de l'un de ces âpres sentiers qui conduisent au pays des coups de feu, le cheval de Pontrailles, puis celui du dernier de ses cavaliers eurent disparu , elle fut prise par un effroi accablant. Ces montagnes, qui le matin lui avaient apparu si riantes, et qui maintenant se dres-
^ ^ES SOLITUDE^ DE SiDI-PONTRAILLES. 93
saient mornes devant elle, lui semblèrent destinées à cacher un mystère de sang et de mort. Les pressentiments y ces tristes oiseaux qui s'abattent sur les âmes blessées, ouvrirent dans son esprit leurs noires ailes. Soyons vrai pourtant, car la vérité est notre passion, elle prit à cette terreur même dont elle se sentait péné^ trée un secret plaisir. Elle se dit qu'elle assistait à une aventure qui la vengeait de toute une existence de monotonie, et elle n'en eut pour Pontrailles qu'une plus tendre, qu'une plus bi-ûlante reconnaissance. Le dmgon qu'il s'agit de vaincre avant tout, pour mériter que les femmes vous saluent béros entre les héros, c'est l'ennui. Maintenant il avait disparu pour elle, ce tyran qui lui semblait si puissant qu'elle avait fini par en accepter le joug avec une morne placidité. Elle marchait dans sa vie conune dans un roman, se demandant avec anxiété ce qu'elle trouverait derrière les pages qu'elle parcourait avidement, n est certain que le matin du 27 octobre, — elle n'oubliera jamais cette date, — elle était dans une situation où ne se représente guère aucune des femmes qui sont condamnées chaque soir à se traîner de salon en salon, retrouvant partout les mômes visages, les mômes propos, le môme néant. Elle était seule dans un vieux château comme un château d'Anne Radcliffe, et dans un château perdu au sein d'un pays
94 HISTOIRES SËiNTlMËiNTALËS §,1 MiUXÀlRËÇ.
(dus cher au mystère et au péril (pie les vaUées in(^me& des Pyrénées.
Vers dix beures, un uè^e se présents^ deyant die. C'était un ancien spajbi did dey qui exerçait dans te bor(Jlii de Pontrailles la profession de ka/vadgi. Le ior vadgi est d'habitude bavard» car d'habitude aussi il est médecin et barbier; mais celui-là prépars^^t et versait son café dans un silence où il mettait à la foissonidâisir et sa vanité. Il savait pourtant quelipes mots ait cette a&euse langue faite avec les débris corrompus de tous les langages humains, cpi'on sfpelld la hi^ franque , ou le petit sabvr. Ce fut dans ce patokorieatal qu'il apprit à M"" de Bresmes que Pontrailles lut avait confié le soin de la nourrir et de la garder. ABioe se rappela que le soir de son arrivée au bordj eUe avait entendu son cousin dire en dînant à M. de Bresmes, qui se plaignait avec une fanfaronnade de- conscrit et une ignorance de touriste de ce qu'on ne cultivait pto en Algérie l'art de couper les tètes. : (l Voilà mon vieux Mohammed , qui pour sa part en a coupé plus d'usé centaine du temps de la régeB^ee, et qui , l'année dernière, en a coupé tsois encore fort (^oQvenâblefflefit da.ns uûô' coitfse où je l'avais, eouïiené! » Ce scwseotf lui, revint, et elle fréwt ; puis elle songea aux figuras qu'elle apercevait (pel4ueft)fe spusdea bonnets de co-
LES SOUTUD£S D£ SIDX-PONTRÂILLES. 95
ton, au fond de sa cour, en rentrant che? elle à Tbeure du dîner. Ces bonnets de coton lui rappelèrent naturellement toute sa vie parisienne, et de nouveau elle eut UD^ de ces mouvements de joie mêlés à tous les mouvements de sa terreur. Elle sut gré à Mohammed de sa noire ûgDxe et de son sanglant passé. Lui ai^si, c'était un personnage nouveau. U avait son rôle dans ce drame imprévu que composait pour elle la destinée.
Dans la journée elle se mit à parcourir le bordj. La solitude de cet antique et bizarre logis avait qu^ue chose qui tenait du rêve et du conte de fée; un ciel inondé de lumière ne la rendait que plus saisissante, car rien n*est mystérieux comme la tristesse du sdeil ; die parcourut tour à tour les cours carrées où s'élevaient quelques figuiers isolés, et les grandes pièces oblongues tapissées de nattes où dormaient et fumaient les gens de guerre qu'elle avait aperçus la nuit. Mais une partie du bordj, entre toutes les autres, attirait sa curiosité. La veille, en visitant une première fois cette d^neure avec Pontrailles, elle avait voulu pénétrer dans le petit marabout qui surmontait une des terrasses. Pontrailles s'était jeté devaot la porte en lais-^ sant paraître une vive émotion, et Tavait suppliée de ne pas entrer. M"»* de Bresmes se rappela Thistoire de Barbe-Bleae,^ et se sentijt au cœur la passion si admirib
96 lUSTOlRES SENTIMENTALES ET MILITAIKËS.
bleinent peinte par cette légende. Elle pensa que ce marabout renfermait peut-être quelque horrible secret, un squelette, une tête coupée, une de ces cboses enfin qui s'offirent tout environnées de surnaturelle épouvante à qui n'est pas obligé de vivre avec la mort en rapports fréquents et familiers. Ainsi que nombre de portes arabes , la porte du marabout avait un verrou qui se tirait en dehors. Anne pouvait entrer, ^lle hésita; sa main se posa crispée et tremblante sur ce morceau de fer rouillé ; enfin, comme cela est toujours arrivé depuis Eve, la curiosité eut le dessus dans sa lutte avec la crainte.
Le verrou fut tiré, la porte s'ouvrit, et elle vit un spectacle qui lui serra le cœur. Ce n'était point , bien loin de là, un spectacle effrayant; elle avait devant elle une créature faite pour chasser au contraire toutes les tristes et sinistres idées. Sur un de ces tapis aux couleurs vives et bariolées qui viennent du pays des Nègres, se tenait accroupie, Fœil distrait, la cigarette entre les lèvres, une Mauresque d'Alger. Je ne dirai point que ce fût une beauté merveilleuse, qu'elle eût fait mettre Michel-Ange à genoux et pleurer d'enthousiasme Raphaël : la beauté est bien comme l'amour, on en parle d'ordinah'e sans l'avoir vue; mais cette -femme pourtant était belle. D'aboid elle avait ces deux
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grands jeux qui n'appartiennent qu*à l'Orient, ces yeux d'un noir velouté et lumineux qui font songer de fleurs et de soleil. Puis tous les arcanes de la coquetterie africaine : cette ligne sombre que les Mauresques tracent entre leurs sourdls, ces teintes bleues qui donnent de voluptueuses langueurs à leurs paupières, cette couleur d'un ardent incarnat qui rougit leur bouche et fait briller sur leurs dents une féerique blancheur, la paraient d'une étrange et saisissante grâce. Enfin elle portait ce costume de péri qui est aussi tout un enchantement. Les femmes en Afrique sont, comme les maisons, le triomphe du mystère. Le grand voile blanc qui les enveloppe, c'est le mur sans fenêtres qui oppose à la vue un rempart. Derrière ce mur, il y a les jardins, les fontaines et les grandes pièces à arceaux où l'on marche pieds nus; sous ce voile, il y a la chemise brodée, la veste étoilée de fleurs d'or et le pantalon couleur de la rose ou de l'orange. La Mauresque du marabout était sans voile ; ses traits n'étaient cachés que par de lonr gués nattes qui s'échappaient d'un bonnet de velours d'où pendait une branche de jasmin. C'eût été en définitive la plus poétique des apparitions , si je ne sais quoi n'eût imprimé à celte figure le caractère de la réalité, et même, faut-il le dire, d'une réalité assez triste. Cette péri, après tout, était une de ces Danaés
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dont les asiles s'ouTrent aux plus faibles gouttes ùd la pluie d'or. Aussi, depuis son visage jusqu'à sa parure, tout était marqué en elle de cette secrète flétris^ire qui est te s^ne fotal atupiel on reconnaît sous tous les cieux les prétresses avouées du plaisir.
SIF^* de Bre^smes resta pteine d'hésitation et de trouble sur le seuil de cette chambre où elle aursât voulu que son regard n'^t jamais pénétré; mais tout à coup la Mauresque Taperçut, se leva, vint à elle, s'empara de sa main^ et mit sur cette main un humble baiser. Les Africaines reconnaissent volontiers la supériorité des Européennes. Elles sentent des êtres trsdtés autrement qu'elles dans ce monde et dans l'autre, qui sont estimés ici-bas plus que les chevaux, plus que la poudre et dont les houris ne prendront point la place làhaut. Celle-là fit donc à M"** de Bresmes cette soumise caresse ; puis elle lui dit dans un français assez pur : — Je n'ai pas encore vu le maître d'ici, ton mari sans doute. Je ne sais point pourquoi il m'a fait venir, puis- (pietu es auprès de lui, et qu'une seule femme remplit la maison d'un chrétien comme un seul figuier remplit la cour d'un Aj*abe.
Bientôt M"* de Bresmes eut tout compris; la Fatma ou la Kadouc^a qxx'eïte avait sous les yeux était un (M^rice oriental de PontrailteSy qui avait trouvé trop
profonde la retitiite de son bordj; mais te jour môme où ramour africain entrait chez lui à dos de mule, l'amour européen lui apparaissait à dieval, fier, charmant, victorieux, n avait si bien négligé la pauvre Mauresque, que c'est à peine si, sans la compassion du vieux kamdgi coupeur de têtes, elle ne serait point morte de faim. M"*' de Bresmes courut chez elle, et revînt tenant de Tor dans ses deux petites mains jointes, comme pour empêcher de s'enfuir Teau puisée à une fontaine. La Mauresque lui avait dit que si elle avait de l'argent, elle trouverait le moyen de se fah'e ramier sur-le-champ à Alger. La mule qui l'avait portée et un Juif qui l'avait amenée l'attendaient, ne demandant pas mieux que de quitter le bordj de Pontraiiles avec elle. Quand elle vit son absence achetée par une somme dix fois plus forte que celle qui payait d'habitude sa présence, elle éprouva une joie qu'elle ne chercha pas à contenir, et, après avoir embrassé les mains, les genoux, la robe de M»* de Bresmes, elle tint fidèlement sa promesse en disparaissant. Anne, quand elle fut seule, s'assit le cœur ému, le visage empourpré, sur les tapis où reposait celle qu'elle venait de renvoyer. Cette chambre, dont elle avait chassé l'hôtesse, lui semblait une cage qu'elle avait ouverte. Que dirait à son retour le maître dont elle avait mis l'oiseau en liberté ?
Que dirait-elle surtout ? C'était là ce qui la faisait rougir, et pourtant la satisfaction était dans ses yeux, elle n'avait point un seul mouvenient de repentir. Son esprit était tout occupé moitié de pensées distinctes, moitié de confuses songeries, quand des coups de fusil, répétés par l'écho des montagnes, retentirent à ses oreilles : c'était Pontrailles qui rentrait, escorté par la turbulente fantasia des goums et des spahis. Il venait de se montrer le maître du bras, comme disent les Arabes; fl avait brûlé quelques oliviers, tué quelques hommes, enfin servi de son mieux l'ordre énergique et la justice armée. M"' de Bresmes s'élança au-devant de lui, et le vit descendre de cheval. Le fait est qu'en ce moment il eût pu remuer même une imagination paresseuse et un cœiu* endormi. Dans son burnous blanc, tombant sur son épaule comme un manteau de templier, c'était la vivante apparition de ces guerroyeurs chrétiens qui ouvraient avec leurs épées les portes du paradis. Lorsqu'il aperçut M"* de Bresmes, une expression pleine d'ardente tendresse se répandit dans ses yeux, où brillait seule la noble et inhumaine joie du combat, n se jeta précipitamment devant un spahi qui tenait à la main •un de ces sacs que les soldats appellent des musettes , où les chevaux mangent l'orge en campagne, n y avait sur cette musette des taches rouges.
et je crois bien qu'elle pouvait renfermer quelques oreilles.
M"' de Bresmes eut un de ces mouvements qu'on a reproduits quelquefois au théâtre, où ils sont toujours accueillis avec de violentes émotions. Elle se jeta dans les bras de Pontrailles. — Ah ! dit Guillaume, aigoiird'hui que j'aime mon sabre et que je vous aime ! — Toute son âme à ce pauvre garçon était dans ces motslà, et il croyait avoir atteint le faite de son bonheur on cette vie.
Après le dîner, par une nuit semblable à celle où l'amour s'était abattu sur eux, les deux cousins se promenaient sur la terrasse. Anne se dirigea vers le marabout dont elle, avait été écartée la veille, et Guillaume éprouva de nouveau un trouble visible; mais celle qui était la maîtresse de toutes ses actions et de toutes ses pensées l'entraîna impérieusement vers le seuil, qu'il ne voulait point franchir. Arrivée à la porte, M"* de Bresmes força son amant à la suivre dans cet asile, devenu désert. Là, elle dit à Pontrailles : — Il y avait ici une captive que j'ai mise en liberté ; mais au lieu de prendre ses chaînes, comme faisaient ceux qui autrefois allaient en Afrique délivrer les prisonniers, c'est vous que je veux mettre à sa place; je vouS' laisse dans votre marabout , et je m'échappe. Vous rappe-
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lez -VOUS l'histoire de Barberine? Vous avee mfarité d'être enfermé avec une quenouille; tâchez d'en trouver une, vous filerez, et je vous apporterai de quoi manger.
Et ce disant, elle fit mine de s'échapper; mais s'échappa-t-elle en effet? Il est des points obscurs dans toutes les histoires. Que chacun décide de cette question suivant les lumières de son cœur.
Du reste, hornii '$où qui mal y pmse. J'ai toujours songé avec plaisir de cette devise qui ne veut pas dire assurément que la comtesse de Salisbury ait été aimée de telle manière plutôt que de telle autre, comme Béatrix ou comme M"* de La Fayette plutôt que comme la Pomarina ou M"*' de Montespan. Que chacun aime comme il l'entend : pourvu qu'il y ait amour, il n'y a rien où le méchant puisse mordre; — voilà ce que ces vieilles et chevaleresques paroles signifient tout simplement. Ce que je sais donc, c'est qu'Anne et Guillaume s'aimèrent autant qu'ils pouvaient s'aimer, et je me complais dans cette pensée. Cette vie est faite au rebours du paradis terrestre : elle ne renferme qu'un seul firuit qui ne soit point poussière, où l'on ne trouve pas le
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néant. Heureux ceux à qui ce fruit-là n'a pas été inconnu !
Maintenant, le bonheur de nos deux amants fut court. Le lendemain du jour où se passa la scène que nous venons de raconter, M. de Bresmes revint de chez son caïd après avoir tué je ne sais combien de sangliers. M. de Bresmes, c'était le réveil.
Mais le souvenir du songe est resté. A l'heure de la séparation, ils se sont juré en quelques paroles furtives qu'ils ne s'oublieraient jamais, et que môme sur cette terre, si la mort ne se mettait pas entre eux, ils se réuniraient un jour. Je trouve merveille qu'ils aient tenu aussi longtemps leur serment. Tous les deux boivent continuellement un breuvage mortel à la mémoire des tendresses sacrées. Le monde verse à celle-ci son assoupissement, la guerre verse à celui-là ses ivresses. Quitterait-elle bien pour toujours, malgré l'ennui qu'ils lui inspirent, ces salons où elle a repris le cours de ses monotones plaisirs? Et lui, pourrait-il s'éloigner de ce pays rempli d'excitantes émotions comme l'onde verte de l'absmthe, où règne, où triomphe cette vie militaire si chère à l'esprit qu'elle calme et au cœur qu'elle exalte, — où tous les ans la poudre résonne, où un noble sang qui ne se lasse point de se répandre entretient un généreux éclat? J'ai peine à le croire. Ferait-il
bien d'ailleurs? L'aimerait-clle, s'il n'était plus lui? Enfin ils se sont aimés; voilà ce qu'on doit se dire. Il y a là de quoi satisfaire les esprits les plus altérés d'idéal, puisqu'il est bien prouvé, —la religion confirme cette vérité, ce meseînble, — qu'un élan d'amour tient en balance toute rélemité.