‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 12 sur 37 · XL · texte numérisé non relu

XL

Un jeune homme, prétendant avoir à parler à Robert Dimeux d’une affaire importante, fut introduit auprès des deux amis. Il venait, de la partde M. Charles Reynold, pour savoir la réponse de M. Dimeux à une lettre que M. Reynold lui avait remise en mains propres. L’air solennel du jeune homme étonna Dimeux. Du reste, il ne se rappelait pas avoir reçu une lettre de Charles. « Il vous l’a remise lui-même. — Je me rappelle encore moins cette circonstance. — Attends un peu, dit Tony Vatinel ; cette nuit, au bal de l’Opéra, on m’a remis un billet qui à coup sûr n’est pas pour moi, et que j’attribue au costume que tu m’avais fait prendre, et qui peut bien avoir trompé deux personnes. Voici le billet. » 11 était écrit au crayon, et contenait ce peu de paroles :

CLÔTILDE - «7

« Vous êtes un lâche et un traître; je ne puis souffrir que vous perdiez Zoé. H faut que nous nous battions ; j’enverrai demain matin savoir quelle est votre heure et quelles sont vos armes.

. . # Charles Rethold. »

« C’est précisément pour cela que je viens, monsieur, . dit l’étranger. — Eh bien, monsieur, faites-moi le plaisir de dire à Charles... »

Ace moment Charles entra.. Mais il faut prendre les choses d’un peu plus haut.

Charles ne s’était pas couché. Il avait attendu dix heures, et était allé chez Zoé. Il lui trouva l'air fatigué et abattu .

charles. Est-ce que tu n’as pas bien dormi, Zoé?

zoé. Non.

charles. Je le crois bien .

zoé. Qui te rend si savant ?

charles. On sait ce qu'on sait.

zoé. Mais toi-même, tu as un air plus que singulier.

Un habit boutonné jusqu’au cou, l’air sévère, la voix brève. Qu’est-ce que tu as ?

charles. Cela ne regarde pas les femmes.

zoé. Je ne suis pas une femme, je suis ta cousine et ton amie. Tes paroles sont graves, ta voix solennelle, ton maintien digne: cela n’est pas naturel...

Charles. C’est bien. Mais je veux te donner quelques conseils. Zoé, ma cousine, tu te perds.

zoé. Et toi, Charles, mon cousin, tu perds la tête. Est-ce pour me dire de semblables sornettes que tu prends un visage si grave et si terrible, un regard si fixe et des airs.

de tôle si majesteux? Si tu savais à quoi j'ai passé la nuit...

Charles. Je le sais.

zoé. J’espère bien que non ; j’en serais trop honteuse. Charles. Alors, ne te prive pas de la honte, car je sais tout.

zoé. Qu’as-tu été faire au bal de l'Opéra ? Est-ce pour y voir Alida? Tu es donc décidément bien amoureux d'elle?

cnARLEs. 11 ne s’agit pas de ma conduite, mais de- la tienne ; Zoé, vois-tu, un garçon peut user de sa liberté, parce qu'il est responsable de ses actions. Mais une fille, c’est bien différent. '

zoé. Mais de quoi veux-tu parler, Charles? Tu commences à me faire peur.

cuarles. Zoé, tu te rappelleras toujours Charles Reynold, n’est-ce pas?

zoé. Mais, mon cousin, tu n’es pas encore à l'état de souvenir.

cuarles. Ton cousin, qui t’aimait comme frère. zoé. Mais...

Charles. Qui aurait voulu te voir heureuse.

zoé. Ah çà...

charles. Qui a toujours été le meilleur de tes amis. zoé. Certainement, mais...

charles. Jusqu’au dernier moment.

zoé. Nous n’en sommes pas là.

charles. Tu penseras quelquefois à lui, et tu le regretteras.

zoé. Est-ce que tu t’en vas? Où vas-tu?

charles. Peut-être bien loin.

zoé. Ce ne peut pas être assez loin pour justifier de pareils adieux et de semblables attendrissements.

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