‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 2 sur 37 · G L0T1L.DE · texte numérisé non relu

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de couleur d'une douzaine de feutres eût inévitablement ramené les horreurs de 1793.

Il est difficile de voir un pays plus attaché à la forme de son chapeau. . -

Je n admets donc pas que la mode soit si capricieuse et si mobile qu’on le prétend. Loin d'étre une déesse légère, fugitive, prismatique, avec une écharpe couleur arc-enciel, c’est uue vieille sibylle, radoteuse et monotone.

Voilà pourquoi je me suis abstenu du trait en question.

Clotilde avait une robe d’un vert très-foncé. Tony Valinel, un paletot large de gros drap bleu; ses cheveux n’étaient pas encore séchés ; aussi, quand il entra, Clotilde lui dit: «Oh! mon Dieu, comme vous. venez tard, et comme vous voilà fait! »

Tony conta qu’il avait monté sur un desbate'aux de son père, qui devait rentrer de bonne heure, mais que, le vent ayant obligé le patron d’aller relâcher à Fécamp, il s’était fait approcher le plus près possible de la plage et était venu en nageant, ce qui lui avait pris un peu de temps, parce que la mer était assez mauvaise.

La mauœuvre d’Arthur n’avait pas échappé à Tony, et il avait vu s’évanouir comme des ombles légères toutes les espérances qu’il était venu chercher à travers un si grand péril.

La veille, en effet, deux fois en remettant dans le sac les boules du loto, après les parties jouées, sa main avait touché celle de Clotilde, et il lui avait semblé que Clotilde apportait à ramasser ces boules une lenteur affectée qui prolongeait ce contact de leurs deux mains. C’avait été pour Tony Vatinel une impression si neuve et si ravissante, que sa vie n'avait plus pour but que de la retrouver. Clotilde, pour lui, était quelque chose de si prodi-

gieusement au-dessus de l’humanité, que le soupçon seul d’être aimé d'elle l’élevait lui-même à ses propres yeux.

Depuis la veille, il avait vu se reculer l’horizon de sa vie. Tout avait changé d’aspect : ce n’était plus la même terre sur laquelle il marchait; ce n’était plus le même soleil qui l’éclairait; le ciel était d’un autre bleu. Tout ce qui l'intéressait auparavant s’était rapetissé ou avait complètement disparu, il ne s’agissait plus que d’une chose, c'était de sentir la main de Glotiïde toucher la sienne.

11 s’assit assez triste à la place que lui avait assignée la stratégie d’Arthur, n'attendant du jeu de loto, pour ce soir-là, que la somme de plaisirs qu’il renferme réellement en lui-même. - * • •

A ce moment, M. de Sommery commença à élever la voix et à rompre le silence qu’il gardait depuis un quart d’heure. 11 venait de tirer d’affaire sa dame, tenue opiniâtrement en échec par le cavalier de son adversaire. La bataille changea de face, il prenait à son tour l’offensive, et il accablait de sarcasmes l’abbé en péril. « L’abbé, j’ai l’honneur de vous prendre ce pion. L’abbé, c’est bien malgré moi que je dis échec au roi. Votre roi n'est plus en échec, mais il faut sacrifier ou la tour ou le fou. Décide si tu peux, et choisis si tu l’oses. Vous sacrifiez la tour, abbé démantelé que vous êtes. — Mais nullement, reprit l'abbé. — La tour sera à moi dans trois coups, vénérable prélat, — Je ne crois pas. — Vous allez voir, martyr très-illustre, intrépide défenseur de la foi. — Je le crois bien maintenant, dit l’abbé Vorlèze, mais vous me troublez par vos plaisanteries; on ne peut jouer aux échecs en parlant ainsi. Le jeu d’échecs doit avoir tout le sérieux d’une bataille véritable. — Mais, cher abbé, soldat du Dieu des armées, le combat n’exclut pas le discours. Voyez les héros d’Homère et de Virgile, ils ne manquent jamais de se lancer chacun une trentaine de vers à la tête avant de se porter d’autres coups; que diriez-vous

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donc si je vous traitais seulement comme Turnus traite le pieux Enée? — Je vous ferais, dit l’abbé en souriant, ce qu'Énée fit à Turnus, je vous gagnerais la partie. — Vous voyez bien, apôtre, que vous n’êles pas insensible aux douceurs de la réplique ; mais, puisque cela vous trouble, je ne vous dirai plus un mot. »

Le silence se rétablit pendant quelques instants; mais, l’avantage demeurant toujours au colonel, il ne tarda pas à trouver un nouveau moyen de harceler le curé sans sortir des termes de la capitulation.

11 se mit, selon la circonstance et la pièce menacée, à fredonner des airs, dont les paroles étaient assez connues pour que l'air les rappelât sans qu’on eftt besoin de les dire, et il chantonna tour à tour entre ses dents :

La tour, prends garde...

Où allez-vous, monsieur l’abbé...

Viens, gentille dame...

Le bon roi Dagobert...

« Échec au roi, abbé, je suis forcé de le dire. Vous ne m’en voudrez pas pour le mot, le seul que j’aie prononcé depuis vos plaintes. » '

M. Vorlèze fit faire à son roi un pas de côté pour le tirer d’échec, et M. de Sommery continua à chanter :

Malbroug s’en va-t-en guerre...

God save the King. — Domine salvum fac regem.

Mais la confiance de M. de Sommery lui devint fatale, et ce fut bientôt lui qui, à son tour, eut à défendre son roi. Il redevint alors morne et silencieux; et, quand l’abbé s’avisa de fredonner, par représailles et en prenant une tour, l’air : • . -

La tour, prends garde...

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le colonel fit avec la langue un claquement d’impatience et de mauvaise humeur, et il renvoya du pied Baboun, qui était resté au coin du feu toute la soirée.

Je n’ai pas encore parlé de Baboun. Baboun était un petit chien anglais noir, à poil ras, le museau et les pattes orange; Baboun avait servi avec son maître, M. de Sommery, dans les carabiniers. Né au régiment, véritable enfant de troupe, Baboun avait six ans de service, trois campagnes, une blessure et des rhumatismes; les soldats prétendaient que Baboun avait le rang de brigadier dans le régiment. Baboun avait quitté les drapeaux en même temps que le colonel, et tous deux étaient venus prendre leurs invalides à Trouville.

Baboun ôtait vieux, le jais de son dos et de ses tempes était mélangé de poils blancs. Il restait volontiers couché une partie du jour sur un coussin de velours d’Utrecht vert, au coin du feu et assis entre les jambes de M. de Sommery; ce n’était plus, à beaucoup près, le Baboun d’autrefois, leste, fringant, le premier levé quand on sonnait le réveil, toujours prêt à monter sur le cheval de son maître pour le mener à l’abreuvoir; toujours sautant, courant, rentrant exactement à l’heure des repas et à celle de la retraite. Baboun était devenu lourd et paresseux. Si on l’appelait, il détirait ses pattes, bâillait, prenait la plus refrognée de ses mines, et s’avançait au pas. Je dirai plus, Baboun devenait morose et humoriste, si on le réveillait sans ménagement. 11 grommelait entre le reste de ses vieilles dents, qu’il montrait en rechignant et retirant ses babines. 11 devenait difficile et dédaignait des mets qu’il n’eût pas osé rêver quand il était au service. Il n’aimait pasà être réveillé de bonne heure, ets’endormait aussitôt le dîner fini. Si le chat de la maison s’avisait de vouloir jouer et venait se frotter contre lui en faisant le gros dos, ce qu’aulrefois Baboun eût pris parfaitement, un sourd grognement annonçait qu’il ne voulait pas être

troublé dans sa méditation, et, si le chat insistait, il 11 e devait pas tarder à faire un bond en arrière, pour éviter un coup de croc que le pauvre Baboun donnait dans le vide. Ses dents claquaient les unes contre les autres, et ses yeux mornes se ranimaient un moment et lançaient des éclairs qui ne tardaient pas à s’éteindre. Si Baboun eût su parler, il eût radoté.

Néanmoins, la fin delà vie de Baboun devait être douce ; il était aimé de tout le monde et respecté des domestiques. H n’était pas permis de le tutoyer, et, en parlant de lui, on devait dire monsieur Baboun. Le médecin de la famille donnait des soins à Baboun, car M. de Sommery n’eût jamais consenti à le livrer à un simple vétérinaire. Baboun adorait 31. de Sommery: quand celui-ci sortait pour une course que le grand âge de Baboun ne lui permettait pas d’entreprendre, le pauvre chien se tournait et se couchait du côté de la porte d’entrée du salon, et, longtemps avant qu’on pût entendre le moindre bruit, il sentait l’approche de son maître, il redressait les oreilles, agitait son nez noir, se levait et allait renifler pardessous la porte; et, quand M. de Sommery entrait, c’étaient des trémoussements, des souvenirs de bonds et de sauts, de petits cris de joie. 31. de Sommery alors le faisait sauter par-dessus sa canne, mais il avait soin de la mettre très-bas et de la baisser encore si le saut de Baboun paraissait manquer. Hélas ! quelques années avant , Baboun sautait ainsi plusieurs fois de suite et à une grande hauteur par-dessus le sabre du colonel. Maintenant un saut l'essouffle, et il ne tarde pas à aller se coucher sur son canapé, où il reste quelques minutes la langue pendante* la respiration fréquente et le flanc agité.

Baboun, poussé du pied par son maître, se lève et le regarde tristement. « Viens, viens, dit M. de Sommery, viens, mon vieux camarade, reviens prendre ta place. C’est l’abbé qui me met de mauvaise humeur. Reviens à

ta place. » Baboun revint en remuant la queue; il lécha la main de son maître qui le flattait, et se remit sur son coussin de velours vert, et il ne tarda pas à oublier ce petit chagrin dans un sommeil profond et bienfaisant.

« Colonel, dit l'abbé Vorlèze, j’aurai la douleur de vous enlever ce fou. — Comment, comment! monsieur Vorlèze? — Hélas! oui, monsieur de Sommery, votre fou blanc est perdu. — 11 me semble, l'abbé, que vous pourriez dire simplement que vous me prenez un fou, si toutefois vous pensez que je suis aveugle ou que je ne sais pas le jeu, sans faire des plaisanteries inutiles, et que ne comporte pas un jeu sérieux. J'ai la douleur, — hélas ! etc. — Hélas! mon bon monsieur de Sommery, dit le curé, je n’ai pas l'imagination assez féconde pour avoir inventé ces plaisanteries que je croyais innocentes, et que je n’hésiterais pas à déclarer mauvaises, puisqu’elles vous contrarient, sans cette circonstance embarrassante que je ne fais que répéter ce que vous me disiez il y a un quart d’heure. — 11 y a un quart d’heure, reprit M. de Sommery, la partie n’était ni si intéressante ni si avancée. »

L’abbé ne répondit pas et continua à jouer. Deux coups après, il prit avec sa reine un cavalier qui s’était aventuré aux alentours de la résidence royale, et avec lequel M. de Sommery comptait, le coup suivant, mettre en échec le roi de son adversaire. L'abbé prit le cavalier sans rien dire, et mit sa dame sur la case du vaincu. « Mais que faites-vous, l’abbé? »

L’abbé, sans parler, replaça le cavalier et la reine sur les cases qu’ils occupaient avant le coup, et le recommença.

« C’est juste, mais on ne prend pas ainsi sans rien dire : il n’y a pas moyen de contrôler les coups; c’est une véritable suprise, et il ne doit pas y en avoir au jeu d’échecs. — Mais, colonel, vous vous fâchez quand je parle et aussi quand je ne parle pas. — Je me fâche, je me fâche! je ne me fâche pas, ou plutôt je me fâche, c’est vrai, mais avec rai-

son ; parce que vos paroles, comme votre silence, sont une plaisanterie de mauvais goût et un sarcasme déplacé. Ou vous m’enlevez mes pièces sans m'en avertir, ou vous me dites : J'ai la douleur de vous prendre, — hélas ! — Monsieur de Sommery, dit l'abbé confus, j’aime mieux vous rendre votre cavalier. — Tenez, voilà bien les gens d’Églhe, dit M. de Sommer y; avec leur fausse humilité on croirait qu'ils cèdent, et cette parole soumise qu’ils laissent dévoiement tomber de leurs lèvres, les yeux baissés et la voix tremblante, n’est autre chose qu’une nouvelle insulte. »

Ici le regard et la voix du colonel reprirent de la douceur et de l'enjouement; il était content de sa phrase et de son attaque si bien amenée contre l’Église, il triomphait. 11 ajouta en souriant; « Allons, allons, l’abbé, ne soyons pas taitufe, même aux échecs. » Et il se mit à rire de tout son cœur, d’un rire bruyant, d'un rire de maître de maison prenant d'avance pour lui seul toute la gaieté que pouvait produire le mol qu'il croyait avoir dit. II était tard, l'abbé se retira. « J’espèie, l’abbé, que vous n’êtes pas fâché? » dit M. de Sommery, et il lui fit répéter plusieurs fois une réponse négative; il se leva pour lui souhaiter le bonsoir en lui serrant les mains. L’abbé se retira touché de ces manifestations inusitées. S’il fût resté, je crois que M. de Sommery l'eût fait asseoir dans son fauteuil, tant le brave colonel était bon homme au fond, et, tout en aimant à sabrer, était désolé de la pensée d’avoir blessé quelqu’un. Néanmoins, quand l’abbé fut parti, il reprit sa thèse contre les gensd’Eglise. 11 fit l’éloge de la religion protestante qu'il, ne connaissait pas, et de l’abbé Châtel, qui venait à Paris de se faire sacrer évêque par un ancien évêque assermenté, devenu épicier rue de la Verrerie, et qui avait pris, rue de là Sourdière, une église de garçon garnie, au premier au-dessus de l’entre-sol, où la cheminée servait d’autel, et le portier, sexagénaire.

d'enfant de chœur ; puis il finit par un discours sur le fanatisme et la tyrannie du clergé; le tout à propos du pauvre abbé Vorlèze, qui, depuis deux ans, demandait inutilement qu'on fît au presbytère quelques réparations dont l’urgence l'eût rendu inhabitable pour un homme moins simple et moins craintif. On finit alors la partie de loto, et Tony Vatinel se retirait fort triste, quand Clotilde s'approcha de lui, saisit sa main et y glissa un papier fort petit, sur lequel il lut, quand il fut sorti de la maison : « Cette nuit, à une heure, à la niche de la Vierge. »

Quand Clotilde se fut retirée dans sa chambre, quand elle se fut assurée qu’elle possédait la clef de la maison pour pouvoir sortir et rentrer; quand elle n’eut plus à lutter contre les difficultés de son entreprise; quand elle ne vit plus d’obstacles à sa volonté, elle eut peur. Seulement alors elle aperçut tous les inconvénients et toute l’imprudence de sa démarche; la résistance que lui avaient opposée les habitudes de la maison avait irrité sa volonté et l’avait affermie dans une résolution qui l’épouvantait depuis que cette sorte de lutte avait cessé.

Lorsque, dans un taillis, vous apercevez un chevreuil broutant les jeunes pousses des arbres, vos pieds ont fait frémir les vieilles feuilles des chênes, qui ne sont tombées que lorsque les nouvelles ont paru, le chevreuil frissonne, lève sur vous deux grands yeux noirs; puis, détendant les ressorts de ses jarrets d’acier, il s'élance à travers les broussailles. Cette fuite, cette résistance, vous animent, et vous frappezdeloin d’un plomb meurtrier le chevreuil, qui fait eucore deux ou trois bonds convulsifs, et tombe en tachant seulement de quelques gouttes de sang sa robe fauve et lustrée. Mais, si vous eussiez pu voir de près ses regards inquiets, ses flancs agités par la crainte, s’il vous eût laissé

plus longtemps contempler son corps svelte et ses petits pieds frémissants, et surtout le calme et la paix qu'il trouvait entre les genêts aux Heurs d’or, sur ces tapis de bruyère rose, à la douce odeur qu’exhale le feuillage des chênes; s’il vous eût fallu de près le tuer avec vos mains, vous eussiez reculé d’épouvante à cette seule pensée, et alors, à votre tour, la poitrine oppressée, suspendant vos pas, vous eussiez craint de déranger ce bonheur caché.

biotilde avait peur; elle ne comprenait plus elle-même comment elle avait osé, comment elle avait pu aller aussi loin.

Cet entretien avec Tony Vatinel, qui lui avait semblé ne pouvoir être retardé tant qu'elle l’avait cru impossible, elle n’en voyait plus, sinon la nécessité, du moins l’urgence, maintenant que rien ne l’empêchait plus. Un frisson qu’elle ne pouvait réprimer agitait tous ses membres; elle se levait, elle s’asseyait, elle regardait sa pendule; tantôt elle eût voulu que l'heure indiquée arrivât tout à coup pour ne pas lui laisser de réflexion, tantôt elle regardait avec terreur l’aiguille avancer fatalement. Elle cherchai t dans sa mémoire les causes qui l’avaient conduite à donner un rendez-vous à Tony Vatinel, et elle ne les retrouvait plus. Arthur était amoureux d'elle; elle avait encouragé cet amour; elle marchait à son but. Avec de l’adresse et de la suite dans les actions et dans les idées, elle devait devenir madame de Sommery. Le père et la mère d’Arthur la chérissaient; elle n’était séparée d’Arthur que par des préjugés contre lesquels M. de Sommery n’avait pas passé une journée de sa vie sans faire au moins une phrase.

Que voulait-elle de Tony Vatinel? Être aimée de lui, c’était perdre tout ce qu'elle avait voulu, tout ce qu'elle avait rêvé; c’était rejeter le fruit de plusieurs années de soins, d'adresse, d’humiliations; c'était renoncera ce nom, à cette fortune qui lui coûtaient déjà si cher.

Mais Clotilde aimait Tony Vatinel; il lui semblait qu’aimée de lui elle trouverait tout en lui. 11 était si beau, si

énergique, la fortune ne pourrait rien lui refuser; s’il l’aimait, lui, il saurait faire de ce nom obscur de Vatinel un nom dont elle serait fière, un nom que lui envieraient les autres femmes, un nom qui ne lui laisserait jamais regretter celui d’Arthur. S’il l’aimait, il deviendrait riche et puissant. Il devait exercer sur le monde entier cette puissance de fascination que possédait sur elle son regard.

A sa voix, tout le monde devait comme elle frissonner et obéir. Ah! quand cet homme fort sera amoureux, il se fera reconnaître au monde pour un de ses maîtres.

Et elle, Clotilde, cette énergie qu’elle a trouvée dans sa tète pour travailler en secret à la réalisation d’un plan déjà si avancé, combien elle sera doublée quand elle y ajoutera toutes les puissances de son âme; où n’arriveront-ils pas ensemble, unis, s'appuyant l’un sur l’autre!...

Oh ! oui, il fallait lui parler, car, le matin, Arthur avait écrit à Clotilde : « C’est dans quelques jours la fête de mon père, je me jetterai à ses genoux, et je lui demanderai votre main. »

Ce soir-là encore M. de Sommery l’avait appelée ma fille. Arthur l’avait alors regardée, et elle s’était sentie, toute rouge. Il fallait parler à Vatinel, elle avait fait cent fois dans sa tète, de diverses manières, le discours qu’elle voulait lui -tenir. Ah ! il est une heure; elle part; elle craint qu’on entende le bruit de son cœur, tant il bat fort dans sa poitrine. Elle tourne lentement la clef dans la serruFe; elle sort, elle referme la porte, et elle glisse comme une ombre légère. v

La lune s’est levée derrière Trouville et éclaire la mer, que l’on aperçoit de la hauteur à travers les branchages des haies qui bordent le chemin. Depuis longtemps le vent s’est apaisé, la mer est muette comme l’air. Au milieu de

ce profond silence, le moindre de ses mouvements cause un bruit qui l’effraye. Si sa robe touche un buisson, elle s’arrête, écoute, et n’ose retourner la tête. Le bruit de ses artères l’empêche d’entendre; elle se calme, personne ne la suit. Elle est seule, seule sous ces grands arbres qui projettent des ombres bizarres ; elle avance, elle les fuit, et le chemin tourne en s’enfonçant un peu dans les terres. Tout à coup elle aperçoit la niche de la Vierge, dans le mur, au coin d’une haie.

« Est-ce vous, Valiriel? — Est-ce vous, mademoiselle? — Mon Dieu! que j’ai peur! » Et elle s’appuya sur son bras comme si elle se fût sentie prête à tomber. En effet, elle était pâle et extraordinairement émue. Tour Vatinel, il sentait les mots qu’il voulait dire lui serrer la gorge et l’étrangler; aussi se contenta-t-il, pendant quelque temps, de la regarder sans parler et sans presque respirer. 11 étendit son manteau sur le banc de pierre placé au-dessous de la niche de la Vierge, et l’y fit asseoir.

Un homme jeune comme Vatinel, exalté comme lui, place si fort au-dessus des nuages la première femme qu'il aime, qu’il ne peut, sans une extrême surprise, lui voir faire quelque chose dans les humbles conditions de l’humanité.

Nous avons dit plus haut, et nous ne savons si notre phrase a été bien comprise, faute (l’être claire, bien entendu, que Vatinel n’osait pas aimer Clotilde et n’en était encore qu’à Yadurer. Le moment était venu brusquement de quitter pour l’autre le premier de ces deux sentiments. Clotilde, divinité quelques heures auparavant, devenait tout à coup une femme, sans rien perdre de son influence ni de son charme. Mais Vatinel était assailli de sensations qu’il n’avait jusque-là pas même soupçonnées. 11 avait senti le corps de Clotilde sur son bras, et le frisson que lui causait toujours la présence de la jeune fille avait tout à coup changé de nature.

Clotilde était aussi en proie à des sensations toutes nouvelles. Ce n’élait pas une fille romanesque. C’était moins encore une rêveuse, Les femmes en général le sont peu, ou du moins leurs rêveries restent circonscrites dans les espaces réels ; elles n’ont pas au même degré que l’homme la perception de l’infini. 11 faut que toute idée puisse se traduire à leurs yeux par une forme visible; leur religion est l’amour pour un Dieu fait homme. Mais, nous l’avons dit, Clotilde aimait Yatinel et elle était dominée par lui. Elle était sous l’empire d’une exaltation étrangère à sa nature; l’amour prenait pour elle un parfum tout mystique, et, en même temps que Clotilde devenait une femme pour Vatinel, Vatinel pour Clotilde devenait un Dieu.

Cependant, d’où ils étaient placés, ils voyaient toujours, au loin et sous leurs pieds, la mer mollement éclairée des pâles rayons de la lune.

J’aime la nuit. A cette heure, 1 homme qui veille possède à lui seul tout ce que le jour il lui faut partager avec tout le monde.

La lune est à lui avec ses bleuâtres clartés.

C’est pour lui seul que les acacias ouvrent leurs petites cassolettes blanches pleines de parfums.

A lui tout seul est cette belle Yoûte bleue du ciel avec ses étoiles d'or.

Et les chants mélancoliques du rossignol dans les chèvrefeuilles en fleurs.

Et, comme si ce n’était pas assez encore d’hériter ainsi, pendant plusieurs heures, de tous les gens qui dorment, le poète qui veille voit pour lui la nature se remplir de créations nouvelles.

Les peupliers deviennent une longue file de grands fantômes noirs.

Le vent, dans les feuilles, lui dit des choses plus belles que la poésie et la musique n’en peuvent exprimer.

Les ombres de ses journées lui apparaissent, etsesamours morts se réveillent et viennent peupler avec lui cette terre dont il est le roi — jusqu’au jour.

Les vers luisants s’allument dans l'herbe comme les étoiles dans le ciel.

Tout se pare et s’embellit.

La nature, qui se trouvait suffisante le jour pour tous les hommes réunis, revêt pour le poëte seul de plus magnifiques atours. C’est que le monde entier, c’est la foule ; le poëte, c’est l’amant...

« Tony, dit Clotilde, parlez-moi ! J’ai peur. — Que vous dirai-je, mademoiselle? reprit Tony. Tout ce que j’éprouve en ce moment est si nouveau pour moi, que je ne sais pas de mots pour l’exprimer. Il me semble que jusqu’ici j’ai toujours dormi et que je m’éveille après des songes fatigants. Tout est inconnu pour moi. J’ose vous dire que je vous aime, et j’ose croire que vous m’aimerez; les arbres qui sont au-dessus de nous, le ciel qui est au-dessus des arbres, ne sont ni les arbres ni le ciel que j’ai vus jusqu’ici; les étoiles ont un éclat inusité; le vent, des parfums que je respire pour la première fois. 11 faut que je rapprenne à vivre, à respirer, à parler, pour un autre air, pour d’autres sensations. Je vous aime, mademoiselle, et je comprends que ce sera là toute ma vie, que cet amour la remplira et en chassera tout ce qui n’est pas vous. » C’était, à peu de chose près, les mêmes paroles qu’ Arthur avait dites à ClQtilde, et cependant, prononcées par Tony Vatinel, elles lui semblaient une céleste musique qu’elle écoutait avec son âme. Aussi n’eût-elle pas trop fait at-

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tenlion au sens des dernières paroles de Tony, s’il ne se fût avisé de les paraphraser.

« Oh! oui, ajouta-t-il, toute ma vie est là, en vous, eu votre amour; ambition, honneurs, richesses, je n’ai plus besoin de rien, je ne veux plus rien : la plus misérable cabane au bord de la mer, le travail le plus dur et le plus pénible, et je serai le plus riche et le plus digne d’envie des mortels, si vous me permettez de vous aimer, si vous m’aimez vous-même. Ah! mademoiselle, tout ce que recherchent et envient les autres hommes; l'or, ce vil vu 1 tal qu’ils ont déifié; ces distinctions de la naissance et de la gloire, tout cela a été inventé pour remplacer ce bonheur que l’amour que je ressens pour vous me fait connaître. Oh ! je comprends l’indifférence que j’avais toujours ressentie pour tout cela, c’est que j’attendais une passion, la seule qui pût remplir mon cœur, et le remplir si entièrement, que rien n’y pourrait subsister en même temps. »

11 eût été singulier de voir le visage de Clotilde pendant que Tony Vatinel lui tenait ce langage passablement bu. colique. Elle restait la bouche entr’ouverte et les sourcils élevés, en proie au plus grand étonnement. Ce n’était plus là le Vatinel qu’elle avait imaginé, le Vatinel qui, tirant de son amour une puissance invincible, devait arracher à la fortune les plus brillantes faveurs; se faire, à force d'énergie, un nom et une position, et ne pas laisser regretter à Clotilde le sacrifice qu’elle voulait lui faire du nom, du rang et de la fortune que lui offrait Arthur de Sommery. ,

dépendant elle se remit bientôt en pensant que ce que disait Tony n’était que l'expression de ses sensations du moment, et elle lui dit :

a Comprenez-vous, Tony, toutce que l’amour doit donner d’énergie? comprenez-vous comme la volonté des autres hommes doit céder devant celle d’un homme amou-

reux; comme tout doit lui devenir facile; comme il doit se sentir fort et invincible; comme il doit être heureux de conquérir, pour celle qu'il aime, les richesses et les honneurs et faire d’elle la plus heureuse et la plus enviée, des femmes? Comprenez-vous tout ce qu’il doit. y avoir de bonheur à justifier son choix, à lui pouvoir dire ; « Aucun « homme n’eût pu le donner autant que moi ; ce choix « que tu as fait par amour, tu pourrais le faire par ambi- « tion, par intérêt, par vanité? » — Qu’est-ce que tout cela , mademoiselle, reprit Tony Vatinel, auprès de l’union de deux cœurs, auprès d’un amour partagé ? Qu’a besoin de fortune celui qui n’a rien rencontré dans toute la vie qui lui semblât aussi précieux que cette fleur, que vous avez laissée tomber l’autre jour? »

Et Vatinel tira d’une poche placée sur sa poitrine une petite fleur sèche qu'il posa sur ses lèvres.

Clolilde se sentit émue, et elle allait tendre la main à Tony en lui disant: « Je vous aime aussi, moi; » lorsqu'il ajouta : « Je ne changerais pas cette fleur pour le grand cordon de la Légion d’honneur. Tout le temps que j’enlèverais à mon amour, fût-ce une minute, pour devenir l’homme le plus riche du monde, me semblerait du temps tristement perdu. Si vous m’aimez, Clotilde, c’està-dire si, d’un seul mot, vous me donnez plus de bonheur que je n'ai jamais cru qu’en contînt la vie, jamais nous ne quitterons ces lieux où je vous ai vue pour la première fois. La petite fortune que m’a amassée mon père suffira à nos besoins. L’amour sera notre luxe. Ici, d’ailleurs, mademoiselle Clotilde, tous les sentiments ont plus de grandeur et d’élévation; je ne voudrais pas éparpiller dans les soucis elles plaisirs de Paris des jours arrachés à une vie que votre amour rendrait si heureuse. »

Chaque mot de Vatinel produisait sur Clotilde un effet bizarre. Clotilde était ambitieuse par tempérament; l’amour que lui avait inspiré Vatinel n’était qu’un accident dans

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sa vie, une graine tombée sur un sol aride, qui germe, s’élève, fleurit et meurt après avoir exhalé de sa pâle corolle un parfum languissant. Quelque doux que lui parût l’amour depuis qu’elle connaissait Tony Vatinel, elle ne le regardait cependant que comme un luxe qui ne pouvait prendre rang qu'après les nécessités de la vie, c'està-dire une grande fortune et une belle position dans le inonde.

Aussi les idées champêtres de Vatinel lui faisaient perdre tout son prestige aux yeux de Clotilde. Elle se sentait plus forte que lui; il lui fallait soutenir et entraîner cet homme fort, sur lequel elle avait cru pouvoir s'appuyer. Ses indécisions cessèrent, et, ayant que Tony eût cessé de parler, elle avait résolu d'épouser Arthur, et ne songeait plus qu’à se tirer de l’embarras où l’avait mise sa démarche auprès de Tony, démarche causée par un moment d’hallucination ou d’ivresse dont elle ne pouvait plus se rendre compte.

Elle plaça se petite main sur le bras de Vatinel, et lui dit:

« Tony, je ne me suis pas trompée en vous jugeant un bon et noble cœur, et je ressens pour vous une véritable amitié. J’ai deviné que vous vous laissiez entraîner par un sentiment plus vif, et j'ai voulu vous arrêter. Mon cœur n’est pas libre. » Tony devint froid et pâle. « Mon cœur n'est pas libre, et, ce qui est un secret pour tout le monde, j’ai voulu que ce n’en fût pas un pour vous. J’ai tout bravé pour vous parler cette nuit, parce que j'ai cru m’apercevoir que vous aviez souffert ce soir, et que vous aviez souffert pour moi. J’ai eu en vous la confiance qu’on accorderait à peine à un ancien ami. Je veux que vous soyez mon ami; l’amour, dans un cœur comme le vôtre, doit être capable des plus grands et des plus nobles sacrifices. Quand je vous aurai dit que je >ais me marier, et que ce mariage fera mon bonheur, je suis

sûre que, s’il était en votre puissance de le rompre, vous ne voudriez pas le faire. » Tony restait immobile et étourdi de la chute qu’il venait de faire du haut de ses espérances.

Clotilde continua: « L’homme que j... » Elle n’osa pas finir ce mot. « L’homme que je vais épouser est M. Arthur de So'mmery. Vous avez eu ce soir un peu d’aigreur contre lui ; il ne faut plus que cela arrive. Si vous m’aimez réellement, vous ne pouvez ha'ir l’homme auquel je crois pouvoir confier ma destinée ! » Tony ne répondit pas, malgré l’intention interrogative que Clotilde avait donnée à sa phrase. « Ne voulez-vous donc pas, Tony, dit-elle en prenant sa main, qu’il avait laissée tomber le long de son corps, ne voulez-vous donc pas de toute cette part de mon coeur que je vous réserve et que je vous donne? Voulez-vous être l’ennemi de mon bonheur et le mien ? »

Tout en parlant, elle avait repris le chemin de la maison de Sommery, et elle marchait, et Tony, absorbé, la suivait machinalement.

« Tony, dit elle, vous réfléchirez à mes paroles ; je vous aime comme une sœur. Voudrez- vous repousser cette affection que je vous offre : vos actions seront votre réponse. Si vous acceptez, si vous partagez ce sentiment, vous aimerez Arthur et vous éviterez tout ce qui peut l’alarmer. Si vous faites autrement, je saurai que penser de votre attachement, je verrai que je me suis trompée, et je renfermerai dans mon cœur...

A ce moment, on était arrivé devant la petite porte de la maison. Tony dit : « Mademoiselle, je n’aimerai ni M. Arthur, ni vous, et je ne vous reverrai jamais, ni l’un ni l’autre. » En disant ces mots, il tourna la maison et disparut.

Clotilde tremblait et ne pouvait ouvrir la porte, dont la serrure lui semblait vaciller et éviter la clef qu’elle tenait à la main.

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Mais, une fois entrée, une fois qu'elle eut fermé en dedans la porte de sa chambre, son cœur se desserra, et elle dit : « Ah ! mon Dieu ! je vous remercie. »

Elle ne pouvait songer sans effroi combien elle avait manqué d’engager toute sa vie, ou plutôt de la perdre ; et elle cherchait en vain les traces de la pensée ou plutôt de la folie qui l'avait conduite jusque-là. Elle passa le reste de la nuit à répondre à la lettre d’Arthur.

Ce pauvreTony Vatinel nous fait réellement grande pitié avec son mépris pour l’or, ce vil métal, comme il l’appelle. Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu'on ouvrit devant nous une caisse une vraie caisse en fer, avec de gros clous et une serrure à secret ; line de ces caisses qui coûtent si cher, qu'une fois que nous l’aurions payée nous n’aurions plus rien à mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de l’or et de l’argent de toute sorte. Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait J’or et les billets et banque. Par moments, c’était un bruit confus de voix claires et aiguës ou fêlées et un frôlement de papier; d’autres fois, une seule voix prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble, et, quand la caisse fut fermée, nous entendions encore un souid murmure. Mais voici ce que nous nous rappelons.

t’KE PIÈCE DE DIX SOUS, d'tine petite voix Itùtéc.

Un bon vieux petit livre relié en parchemin, — un llouice chez les bouquinistes, — une contie-maïque au théâtre de la Gaîté.

PLUSIEURS PIÈCES DE DEUX SOl'S, d'une voix do cuivre.

Des aumônes aux pauvres aveugles, des petits cieigcs â

faire brûler devant la chapelle de la Vierge à l'église.

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