‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 21 sur 37 · XX XVII · texte numérisé non relu

XX XVII

[Tony Yalinc! à Ilobert Ditueux.

« Je suis retourné à Trouville. Comme l’autre jour, je me suis arrêté sous la niche de la Vierge, et j’ai regardé se coucher le soleil à travers les fenêtres vertes formées par les haies et les arbres.

« A l’horizon, à l’endroit où venait de disparaître le soleil, il y avait une place sans nuages; c’était un petit lac de feu ; au-dessus s’étendaient de longues bandes de nuages noirs et de nuages gris; mais les noir3 étaient couverts d’une sorte de vapeur ou de fumée violette; sur les gris, cette vapeur était amarante ; plus loin, au-dessus des nuages, la couleur de feu se dégradait et passait de l’orange à des tons gris-jaune et presque verdâtres.

« Les arbres et les haies étaient devenus noirs, et à tra-

vers les ogives qu’ils formaient je vis passer un berger avec ses chiens et ses moutons ; ils marchaient sur une partie de falaise qui est entre les arbres et la mer; cette partie est assez étendue pour que je pusse les voir tout entiers ; le berger, les chiens et les moutons semblaient des silhouettes noires sur le ciel enflammé.

« La nuit vint; j’attendis encore, et, quand je pensai que tout le inonde dormait dans Trouvilîe, j’y descendis et j’allai devant le château; j’ignorais quelle était la chambre de Marie; deux pièces étaient éclairées encore; je m'en retournai, et je lui écrivis le lendemain. Maintenant je sais bien où est sa chambre, je vais plier ta lettre et me remettre en route.

« Te rappelles-tu, près de ïa niche de la Vierge, à un carrefour, une boite aux lettres est attachée à un gros arbre; c’est là que je mettrai ta lettre.

« Tony. »

Tony Vatinel à Robert Dimeux.

« On ne saurait croire ce qu’on se donne de peine pour se procurer des chagrins qui ne manqueraient guère de venir eux-mêmes, et qu’on ne court pas grand risque de perdre. Je suis retourné à Trouvilîe, et, grâce aux indications que m a données Marie, j’ai parfaitement trouvé sa fenêtre. Ses jalousies, à travers lesquelles brillaient des bougies, me semblaient rayées transversalement de lumière et d’ombre. Et parfois la lumière interrompue me faisait voir que quelqu'un marchait entre les bougies et la croisée: on n’était pas couché. Je m’assis sur une pierre, ét, la tête dans mes deux mains, les coudes sur mes genoux, je restai les yeux fixés sur cette chambre où Clotilde était avec son mari ; là, si près de moi, tout ce que

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je hais et tout ce que j’aime dans le monde. Il vint un moment où on ne passa plus devant la lumière, qui finit par s’éteindre. Oh! Robert, je n’essayerai pas de te peindre les alternatives de fureur et de désespoir qui me déchiraient l’âme; on était couché; on, c’est-à-dire elle et lui. Elle dans ses bras, elle dans ce lit avec lui, elle avec ce dernier vêlement si mince, elle... Oh! alors je les haïssais tous deux, et tous deux autant l’un que l'autre. Si tu savais ce que l’imagination présente de tableaux affreux ; comme l’on voudrait voir dans cette chambre, y entrer, y être, et comme alors l’idée des plus douces extases de l'amour ne présente rien de comparable à la volupté de les tuer tous les deux ; mais de les tuer avec les mains, sans aucune de ces armes qui séparent de toute leur longueur le meurtrier de son ennemi et de la sensation physique de la vengeance.

« Tony. »

Tony Vatinel à Clotilde de Sommery.

«.Que faisons-nous, Marie, de notre vie et de notre jeunesse? l’amour, avec ses puissants instincts, doit-il être toujours sacrifié aux lois et aux exigences du monde? Et de ce monde pour lequel on perd son existence tout entière, de ce monde rigide, quel est celui qui fait ce qu'il exige des autres?

« Ne semble-t-il pas que des gens habiles n’ont imposé tant de privations aux gens crédules que pour se réserver à eux, par l'abstinence de ceux-ci, une plus grande part de ces bonheurs qu’ils défendent aux autres et qu’ils appellent crimes ; à peu près comme les parents avares persuadent aux enfants que les friandises qu'ils aiment sont un poison qui leur ôtera la vie?

« Et encore si, par un noble effort, on arrivait à pratiquer sévèrement et intégralement ces devoirs que la société impose, j’admirerais le sacrilice dans ses résultats.

« Si la vertu conservait une femme intacte à son mari, si la vertu pouvait chasser du cœur toutes les pensées adultères, je la comprendrais encore.

« Mais la lutte perpétuelle, lutte qui n’amène jamais que des résultats négatifs, n'est-elle pas aussi coupable que le crime?

« Pour ne pas être â son amant, croyez-vous qu’une femme soit à son mari ?

« Elle garde, il est vrai, son corps pour un seul, mais elle donne sans scrupule son âme et son cœur à un autre.

« Et elle ne place le crime que dans l’adultère du corps.

« Le corps est-il donc tellement au-dessus de l’âme?

« Et la vertu n’a-t-elle d’autre effet que de rendre une femme coupable envers deux hommes à la fois, de faire de l’amour un supplice et du mariage une prostitution?

« Croyez-vous donc que vous ne le trompez pas, cet homme auquel vous vous livrez sans amour et avec dégoût? Tout ce que vous ôtez à votre bonheur et au mien, les combats, les sacrifices réussissent-ils à l’ajouter au bonheur d'un autre?

.« Cette nuit, j’ai rêvé que bous nous étions enfuis, que nous étions allés cacher dans le fond d’un désert notre amour et notre félicité; nous avions brisé tous les obstacles; nous avions sacrifié les conventions et les lois qui viennent des hommes à l’amour qui vient de Dieu; et vous étiez à moi, sans autre regret que de n'avoir pas plusâ me donner encore que vous-même tout entière.

« Je me suis réveillé plein de douloureuses pensées. 11 n’est rien de plus triste qu’un songe heureux.

« Puis j'ai repassé dans mon esprit tous ces endroits que

j’ai vus dans mes voyages, tous ces nids où j’ai tant désiré cacher vous, et mon amour, et ma vie.

« J'ai rappelé tous ces projets que je vous ai dits quelquefois et que vous traitiez de folies.

« *Ah ! Marie, peut-être le saurons-nous plus lard et aussi trop tard : la folie est de n’en faire que des projets.

<f To!U\ »

Madame Alida Meunier, née de Sommery, à monsieur le colonel de Sommery.

« Par quelle fatalité, mon cher père, cette petite Clotilde, ce serpent que vous avez réchauffé dans votre sein, s’est-il introduit dans notre famille?

« Je viens de voir Arthur; il a passé par ici et est resté vingt-quatre heures à Paris avant de se mettre en route pour l’Italie. Il n’est pas heureux, il regrette amèrement l’étourderie qui lui a fait faire ce ridicule mariage. Certes, mon pauvre frère, avec son nom, sa figure, son esprit et sa fortune, pouvait prétendre aux plus brillants partis.

« Je ne pense qu’à ce pauvre Arthur; j’ai consulté ici des hommes d’affaires habiles; ils m’ont dit qu’un mariage contracté en Angleterre entre des Français sans publications en France était nul et de toute nullité; que, si on pouvait obtenir d’Arthur un moment d’énergie, il n’y aurait rien de si facile que de le faire casser. J’en ai parlé à Arthur; il en a bien envie, mais il n’ose ni le faire ni l'avouer.

« Ne pourrait-on bien persuadera mademoiselle Belfast que jamais elle ne sera admise dans la famille sérieusement, et l'amener par l'ennui et de petits désagréments (elle qui ne nous en a épargné d'aucun genre) à donner les mains à cette séparation?

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« Nous pourrons bientôt, mon cher père, parler librement de tout cela.

« M. Meunier passera l’été à Paris pour ses affaires; moi, je partirai dans trois jours pour aller vous demander l'hospitalité à Trouville.

# Alida Mkükier, née de Sommer?. »

La lettre d'Alida tomba dans les mains de Clotilde. « Ah! dit-elle, ce qu’on veut exiger d’Arthur, c’est un courage de lâche : il l’aura. »

Puis elle pensa qu’elle avait trois mois encore avant le retour de son mari; qu’elle ne céderait pas à cette conjuration formée contre elle; que cette lettre et les projets qu’elle trahissait étaient quelque chose dont elle devait se réjouir, puisque cela justifiait à ses propres yeux toute l’ardeur de vengeance qu’elle avait conçue depuis la nuit du bal de l'Opéra.

Elle continua à ne manifester que de bons sentiments pour Arthur et la plus grande déférence pour M. de Sommery. Quand Alida arriva à Trouville, Clotilde lui fit un excellent accueil. Alida ne pouvait pas toujours s’empêcher d'avoir un peu de fierté avec Clotilde, qui, elle l'espérait bien, ne tarderait pas, par la cassation de son mariage, à n’avoir été qu’une concubine et une fille entretenue. Et, sauf le ton sévère et froid que gardait M. de Sommery à l’égard de Clotilde, on aurait pu se croire à l’époque qui avait précédé le funeste mariage. L’abbé Vorlèze venait tous les soirs faire sa partie d’échecs. Madame de Sommery était assise de la môme manière dans son môme fauteuil, et jouait au loto avec Clotilde et Alida. On pouvait remarquer cependant que le caractère de Baboun s'aigrissait de plus en plus.

On peut appliquer aux chiens ce qu’un écrivain a dit

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des hommes : Hommes, ut merum, annis acres vel mêlions.

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