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Clotilde à Tony Vatinel.
« Je pars, Tony, je pars triste et malheureuse ; j’emporte cependant un espoir, m ais tellement yaguc, que je n’ose
vous le dire; si je réussis, vous pourrez juger de l'ardeur que j'ai mise à nous réunir. J'ai sollicité pour mon mari, sans qu’il le sache, et par des amis puissants, une sorte de mission honorifique qui l’enverrait pour trois mois en Italie. Ne trouvez-vous pas que M. de Sommery ferait un très-agréable chargé d’affaires auprès d’un gouvernement... étranger?
« Soyez calme, je vous en prie, nous ne sommes pas tout à fait séparés; je prie un peu le ciel, et je l'aide beaucoup ; n’est-ce pas d’ailleurs être un peu ensemble que de souffrir chacun de notre côté de la même absence, de former les mêmes vœux, d’évoquer les mêmes souvenirs ?
« Ah ! Tony, pourquoi suis-je mariée ! Mais jamais je ne serai à deux hommes à la fois. »
A Trouville.
Arthur et Clotilde retrouvèrent au ehâleau de Trouville M. de Sommery dans la même redingote bleue, dans le même col # en baleine, dans son même fauteuil, dans le même coin de la même cheminée, et madame de Sommery à l’autre coin; Baboun sur son même coussin de velours d’Utrecht vert. L’abbé Vorlèze vint le soir; il avaitsa même redingote sans taille violet foncé.
Et on fit la partie d’échecs.
11 y a de ces existences uniformes et immobiles, dont la vue, après un intervalle, produit un singulier effet. Tous les personnages de Trouville étaient tellement semblables à ce qu’ils étaient quand Clotilde avait quitté le pays, qu’il semblait que ce jour-là ne pût être qu’hier, et que tout ce qui était arrivé à Clotilde ne fût qu’un rêve fait pendant la nuit qui avait séparé ces deux jours.
Clotilde cependant s’aperçut tristement bientôt qu’il
n’y avait pas eu de rêve, à la manière dont elle fut reçue dans la maison.
On lui faisait volontiers une part abondante dans les cœurs, une place large au foyer, quand on les lui donnait; mais aujourd’hui qu’elle revenait prendre en conquérant ce qu’on lui donnait autrefois, on opposait à son envahissement une force d’inertie, puissance invincible des vieillards et des femmes.
C’était aux longues sollicitations d’Arthur, et à sa menace de ne plus venir à Trouville, que M. de Sommery avait cédé quand il avait consenti à revoir Clotilde; mais on la traitait dans la maison comme une étrangère. On avait des égards pour son titre d’épouse d’Arthur de Sommery; mais on ne montrait aucune affection pour sa personne.
M. de Sommerv avait dit : « Si je consens à paraître oublier le passé, il faut que je l’oublie tout à fait. Le souvenir de l’affection que nous avons portée à mademoiselle Belfast amènerait toujours avec lui le souvenir de son ingratitude et de ses menées ambitieuses. »
Ce ne fut qu’après une longue discussion qu’il consentit à ne pas l’appeler mademoiselle Belfast ; il fut décidé qu’on la désignerait par le nom de madame ArthSr, ce qui n’aurait l’air d’être fait que pour ne pas la confondre avec madame de Sommery la mère.
Madame de Sommery eût de bon cœur embrassé sa bru, mais elle n’osait en rien sortir des prescriptions de son mari ; elle avait cependant beaucoup de peine à ne pas l’appeler « Clotilde » comme autrefois; quoiqu'elle lui sût fort mauvais gré de ne pas lui donner un petit-fils.
Les gens qui font profession d’impiété négligent une observation assee facile à faire cependant, et que je
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considère comme étant parfaitement sans réplique.
Ils se font, contre la religion, une autre religion qui a ses pratiques, ses cérémonies et ses austérités ; une autre religion beaucoup plus difficile à suivre que la première, parce que, à celte religion, dite impiété, on n'apporte aucune infraction, tandis qu’on est loin d’être aussi rigoureux pour l’autre.
Ainsi madame de Sommery eût été bien moins fâchée de faire par hasard un dîner gras un vendredi que M. de Sommery de le faire maigre. En cela, la religion de M. de Sommery était, comme je le disais, plus difficile à suivre et lui imposait des privations. Dans les petits pays comme Trouville, et surtout dans les pays abondammeat pourvus de poisson, les bouchers ne tuent qu’une fois par semaine, le satne li. La viande se mange jusqu’au mardi ou jeudi, suivant la saison. Ce qui en reste le vendredi est précisément la moins fraîche qui se puisse manger.
Pour faire maigre le vendredi, madame de Sommery n’avait qu’à laisser faire; il n'y avait, à Trouville, que de mauvaise viande ; le marché, c’est-à-dire le bord de la Touque, était couvert d’excellents poissons et de légumes; M. de Sommery avait besoin chaque vendredi de s’occuper de son dîner.
Nous avons expliqué, au commencement de cette histoire, pourquoi M. de Sommery non-seulement laissait toute liberté de conscience à sa femme, mais encore eût trouvé mauvais qu’elle ne suivît pas exactement les pratiques de la religion romaine. Cette impiété extérieure est un lustre qu'on veut se donner, lustre qui n’est éclatant que par le contraste; il faut avoir l’air de braver les choses les plus sérieuses et les plus formidables. Où est le mérite, si les femmes, les enfants et les servantes en font autant? Du reste, plus madame de Sommery attachait de prix à ces pratiques religieuses, plus elle en redoutait l’inobservation, plus elle ressentait une sorte de respect
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pour son mari, qui savait se mettre au-dessus de ces craintes et de ces scrupules. Quoique souvent le dimanche, pendant la messe, par exemple, elle gémît de l'impiété de M. de Sommery, le reste de la semaine, elle en était un peu orgueilleuse. Madame de Sommery n’avait pas d’esprit, et ne possédait que peu d'intelligence; elle n’avait que les instincsde la femme. Et, quand la femme obéit à ses instincts, ce qu’elle aime le plus dans l’homme, c’est la force et l’audace.
M. Vorlôze était trop bonhomme, et d'ailleurs avait trop de savoir-vivre inné pour porter à la table où on l’invitait la rigidité loquace d'un prédicateur; il avait à ce sujet une sévère réserve dont il ne se départait jamais que dans les grandes occasions.
Quand M. de Sommery était en gaieté, il s'efforcait, un jour de jeûne, en avançant une pendule, de faire déjeuner M. Vorlèze sept ou huit minutes avant midi. Puis, il amenait la conversation sur le jeûne ; il en faisait longuement dédyire à l’abbé les vertus et la nécessité; et, quand l'abbé avait fini, il lui disait ; « Eh bien, monsieur Vorlèze, vous n’avez pas plus jeûné que moi. Nous nous sommes mis à table à midi moins un quart. Madamede Sommery, qui s’est doutée que la pendule avançait, a fait changer les assiettes, a demandé plusieurs choses inutiles, etc.; mais, malgré ces fraudes pieuses, vous n’en avez pas moins mâché et avalé votre première bouchée à midi moins quatre minutes. » Et M. de Sommery, triomphant, pendant tout le reste du déjeuner, appelait l'abbé hérésiarque, impie et païen.
M. Vorlèze, qui était tombé deux fois dans le même piège, n’avait rien dit ; mais il avait le soin, ces jourslà, d'avoir sa montre avec lui.
Un jeudi, M. de Sommery fit faire un pâté de poisson, que l’on devait manger le lendemain vendredi. Seulement, pour relever le goût du poisson, il y avait fait mêler un
hachis de viande. « Je n’en mangerai pas, avait dit madame de Sommery. — Mais M. le curé en mangera, avait dit le colonel. — Il reconnaîtra bien le hachis de viande, # dit Arthur.
M. de Sommery réfléchit la moitié de la journée et dit: « M. le curé en mangera et ne reconnaîtra pas le hachis de viande. »
11 descendit lui-même à la cuisine et donna des ordres secrets.
Le lendemain on proposa du pâté à l’abbé. « L'abbé, du pâté au poisson? — Je n’en mangerai pas, » interrompit madame de Sommery, qui voyait avec peine le danger que courait M. Vorlèze.
L’abbé la regarda d’un œil interrogatif. Mais elle sentait que 31. de Sommery la regardait également; elle baissa les yeux, et se contenta de réciter tout bas une phrase du Pater: « Ne nos inducas in tentationem. #
L’abbé prit le pâté avec défiance, le regarda, le retourna, examina surtout le hachis.
« Qu’est ceci? demanda M. Vorlèze. — Parbleu, reprit M. de Sommery, c’est du hachis. — Mais, de quoi ? — De quoi? — Oui, je demande de quoi est fait ce hachis? — De poisson, parbleu 1 — Ah 1 de poisson, » dit l’abbé. Et il le coupa lentement et encore indécis avec sa fourchette.
Le hachis était rempli d’arêtes que M. de Sommery # y avait fait mêler.
« Ah! ah! lit l’abbé. — Qu’est-ce que vous avez, l’abbé? dit31.de Sommery. — Rien. — Sifait bien, vous venez défaire entendre une exclamation de surprise. — Ah ! c’est que... je vous avouerai que je... que je me défiais de ce côté et surtout de ce hachis... Mais j’ai découvert que c’est de vrai et bon poisson, et qui a des arêtes autant qu’un honnête poisson peut se le permettre. — Comment le trouvezvous? — Excellent. — N’esl-ce pas? — Oui, il a une saveur!... — Vous n’aviez donc pas de confiance en moi,
l'abbé?— Franchement non; vous m'aviez déjà rendu victime de plusieurs enfantillages de ce genre. — Quel excellent poisson ! — Excellent, seulement il a trop d'arêtes. » Ici tout le monde sourit. « Qu'avez-vous à rire? — Rien, c’est que vous devenez plus sévère pour ce poisson à mesure que l’on en sert sur votre assiette. Vous commencez à lui trouver un défaut. — C’est que réellement il a considérablement d'arêtes. — Les poissons sont forcés d’avoir des arêtes. Voudriez-vous que celui-ci eût des os? Mais prenez-en donc encore. — Je le veux bien. Voyez un peu le grand malheur de faire maigre le vendredi.il est clair que ce poisson-là vaut mieux que les côtelettes que vous mangiez toutâ l’heure avec emphase. — Ah! mon cher ami, c’est qu’on ne trouve pas tous les jours du poisson coinmecelui-là.— Jenesaispas si j’avais plus faim que de coutume, maisjeluitrouve une saveur toute particulière. — J’espère, l'abbé, que vous viendrez demain finir le pâté avec nous à déjeuner; mais voyons, l’abbé, pensez- vous réellement que nous ayons fait beaucoup de chagrin à Dieu en mangeant aujourd’hui quelques côtelettes, et vous croyez-vous un grand saint pour avoir mangé du pâté de poisson avec plus de sensualité, vous ne pourrez le nier, que nous n’avons mangé nos côtelettes? — Je n’examine jamais ces choses-lâ, dit l’abbé ; j’aurais des doutes que je n’^i pas; dans le doute, je me conformerais à la règle. »
Le soir, l’abbé Vorlèze perdit constamment aux échecs.
« C’est singulier, dit-il, j’ai un malheur obstiné aujourd’hui. — L'abbé, la main de Dieu s’est retirée de vous. — Quatre parties de suite! — Ç’est une fin terrible et due à vos forfaits. — Je demande une dernière partie. — Je le veux bien, mais vous la perdrez comme les autres. — Nous allons voir. — Déniés inimiçi in ore perfringam ; Dieu brisera vos dents dans votre mâchoire! — Voyons, jouez, colonel. — Un homme qui s'est gorgé de viande un vendredi. — Jouez donc. — Oui, l’abbé, vous avez mangé
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du hachis de viande dans le pâté. — N'ayant pas pu nie faire faire la faute, vous voulez nie faire croire que je l'ai commise. Je vous avertis d’avance que cela n’aura pas le moindre succès. — Je vous jure, l'abbé, que ce que vous avez mangé, et à trois reprises, ce n'est pas pour vous le reprocher, n'est autre chose que du hachis de viande. — Ceci serait bon si je n'avais pas vu les arêtes, colonel. — Si vous venez dîner demain, l’abbé, je vous ferai manger un gigot aux arêtes. — Comment! il serait vrai/... — Que je vous ai servi un plat de ma façon, que j'ai fait mettre des arêtes dans le hachis ; et vous avez vu qu’on ne les avait pas ménagées. — En effet, ce poisson avait un goût singulier. — N’esl ce pas, l'abbé? — Ma foi, monsieur de Sommery, je vous déclare que je ne charge pas ma conscience de ce péché-là , et que vous voudrez bien le joindre aux vôtres, qui sont, hélas! assez nombreux sans cela. »
Et l’abbé sortit un peu fâché en serrant la main de madame de Sommery, qui avait poussé le courage jusqu'à l'audace pour lui donner un avertissement qu'il n'avait pas assez écouté. Ce qui faisait qu’au fond du cœur il 11e se croyait pas tout à fait aussi innocent qu’il venait de le dire à M. de Sommery.
à Jules Jauiu.
« Je te vois rire d’ici, mon cher Jules, en lisant ce chapitre ; toi qui m'as fait manger du veau que je prétendais avoir en horreur, sous divers noms, pendant tout un dîner.
« 0 Janin ! toi qui, à la campagne, tu sais, là où notre ami a tant de si beaux rosieïs, toi qui as mangé un écureuil pour du saumon! »
Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
« Tu m’adresseras tes lettres à Ilonfleur, mon cher Robert. C’est là que je vais rester probablement toute la saison. Je suis là bien plus près d’elle, et puis, s’il arrivait que quelque circonstance me permît d’aller la joindre, c’est un trajet de quelques heures. D’ailleurs, cela me procure une foule de petits bonheurs. Avant-hier le vent soufflait de l’ouest et je contemplais avec ravissement les nuages qui avaient passé sur sa tête avant d’arriver à Ilonfleur. Quoique je ne puisse guère aller à Trouville, c’est son avis du moins, rien ne m’empêche de suivre la route qui y conduit.
« Hier j’ai eu une journée délicieuse. Je suis parti le matin de bonne heure. La nuit, le matin et le soir appartiennent au poète, à la pensée, à l’amour; le reste du jour est pour le travail. J’ai pris tout le long de la falaise; chaque brin d’herbe avait sur sa pointe une transparente perle de rosée, les unes blanches, les autres rouges comme des rubis, d'autres vertes comme des émeraudes; puis à chaque instant l’émeraude devient rubis, le rubis devient émeraude ou saphir. C’est une riche parure qui tombe tous les matins du ciel, qui la prête à la terre pour une demiheure, et que le soleil remporte au ciel sur ses premiers rayons. Il y avait de loin en loin, sur le bord de la mer, des buissons d’ajoncs chargés de fleurs jaunes. Quand on regarde la mer par-dessus cette petite haie verte et jaune, elle paraît du bleu le plus pur. Des bergeronnettes marchaient dans l’herbe, secouant fièrement leur petite tête grise. Sur la plus haute branche d’une haie d’aubépine, une fauvette jetait au vent quelques notes d’une joyeuse mélancolie; les plumes qui forment son petit chaperon
noir se dressaient sur sa tête, et on voyait sa voix rouler dans son gosier frémissant. Je me suis arrêté pour jie pas effaroucher la fauvette avant qu’elle eût fini sa chanson.
« Plus loin, c’était une cabane de douanier, une hutte creusée dans la terre entre des bouleaux; les branches des bouleaux étaient enlacées toutes vivantes pour former le toit, et les intervalles des branches étaient remplis par de la terre délayée. Le douanier, à l’affût avec son fusil, essayait de tuer quelques goélands. Il n’avait pas de tabac, je lui en donnai un peu, et il me donna du feu pour allu- Jner mon cigare.
« J'entrai alors dans une grande prairie ; et l’herbe était haute presque jusqu’à la ceinture. C’était comme un immense châle d’Orient à fond vert, brodé de fleurs de toutes couleurs ; c’était un beau cachemire vivant. Il y avait de grandes marguerites blanches, et des boutons d’or, et du sainfoin aux épis roses, et des scabieuses sauvages d’un lilas pâle qui sentent le miel ; on voyait commencer à fleurir quelques sauges à épis d’un bleu foncé; et, dans quelques places où l’herbe était basse, de petites campanules d’un bleu pâle, dont les bourgeois mangent les racines en salade sous le nom de raiponces.
« D’espace en espace, presque entièrement caché dans l’herbe, un gros bœuf roux était couché, les jambes de devant étendues et les autres ployées sous lui; il me regardait fixement sans cesser d’agiter transversalement ses mâchoires avec un bruit sourd et mesuré.
« Je faisais un détour, en m’enfonçant dans les terres, pour éviter les deux ou trois petits hameaux qui entourent les postes de douane de Ilonfleur à Trouville.
« J’eus bientôt une vive émotion en recontrant une touffe de phlox, qui n’est pas encore en fleurs; mais il me rappelait Trouville, dont la plage en est couverte. Je m’arrêtai au dernier de ces hameaux, qu’on appelle Vierville, et j’y fis un repas avec du pain de seigle, des ma-
quereaux frais et du gros cidre. Il était quatre' heures, j’avais mis dix heures à faire quatre lieues, tant j’avais joui de toutes les magnificences de la nature. Combien de demi-heures j’avais passées assis ou couché dans l’herbe, à ruminer ma vie et mes souvenirs, comme les gros bœufs tachetés ruminaient la luzerne fleurie!
« A la nuit, je marchai jusqu’à la niche de la Vierge ; je m’y assis et j’y restai longtemps. Par-dessus les buissons et par-dessous les arbres, à travers des fenêtres de verdure, on voyait la mer toute bleue et l’horizon empourpré par le soleil couchant.
« J’aspirais l’air avec une volupté inouïe : il y avait de son haleine dans cet air ; je ne me remis en route que très-avant dans la nuit; quand je rentrai à llonfleur il faisait presque jour; j’ai dormi quelques heures, et je t’écris.
- « Tony. »