‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 27 sur 37 · CLOTILI) L'I · texte numérisé non relu

CLOTILI) L'I

et que les baisers étaient bien plus près d’elle que d’ordinaire. Les genoux deClotilde frémissaient sous ces baisers qu’ils recevaient presque sans intermédiaire, et semblaient les rendre. «0 Marie! lui disait-il, que tu es heureuse d’avoir tant de bonheur à donner!»

Et, quelques instants après, parune contradiction quine vous étonne pas, je l’espère, ô ma belle lectrice ! il se roulait par terre en pleurant et en* disant: « Marie! Marie! aie pitié de moi, Marie ! aie pitié de moi ! — Tony, répondait Clotilde, qu'avez-vous à me demander, et avez-

- vous oublié votre serment et le mien ? »

Et Vatinel, sans l’entendre, répétait: « Marie! Marie! aie pitié de moi ! — Tony, répéta à son tour Clotilde, avezvous oublié votre serment, avez-vous oublié le mien? — Eh ! que me font les serments, s’écria Tony, que me font ma mort et la tienne? Ai-je de la raison, ai-je de la mémoire, quand tu es si belle, quand je suis si amoureux? Ah! alors, ne me laisse pas te donner de si enivrantes caresses, ne me laisse pas être si près de toi. Tu me brûles, ton haleine me dévore. Repousse-moi. Chasse-moi. Je maudis le serment que tu m’as fait faire. Je te maudis de l’avoir exigé, je ne veux pas le tenir, je ne le tiendrai pas, ou renvoiemoi ! Tiens, toi, tu ne sens rien, tu ne sais pas ce que c’est que ces baisers que je donne sur tes genoux ! » Et il recommençait à embrasser les genoux de Clotilde.

« Tu ne sais pas ce que c’est, Marie, que ces baisers-là ! — Vous avez raison, Vatinel, dit Clotilde, je ne dois plus permettre de semblables caresses, puisqu'elles ont pour résultat de vous empêcher de m’aimer, de me faire maudire par vous, de me demander ce que vous n’aurez jamais de moi, et ce qui, si j’avais jamais la faiblesse de vous l’accorder, serait, vous le savez, l'arrêt irrévocable de ma mort. Vous avez raison, nous sommes fous. Il faut vous en aller. » Et elle le repoussa.

« 11 faut ne plus nous revoir, il faut nous dire adieu à

jamais! — Ah! Marie, dit-il, ne m’écoutez pas, je suis fou ! ne me rejetez pas du ciel où je suis près de vous. Insensé que je suis, de demander quelque chose! N’ai-je pas plus de bonheur mille fois que Dieu n'a permis à l'homme d’en avoir? Le premier jour où j’ai baisé votre front, n’avais-je pas ressenti de plus célestes félicités, de plus pures délices qu’aucune femme n’en a jamais donné à son amant? Pardonnez-moi, ne m’écoutez pas, laissez-moi près de vous. N'écoutez pas mes plaintes insensées. Passer ma vie à tenir dans mes mains votre petit pied, et le baiser; passer ma vie à vous voir, à tremper mes mains dans les ondes de vos cheveux; ce serait trop de bonheur ; je ne pourrais peut-être pas le supporter. » ht Tony s’était relevé, il s’était assis à côté de Clotilde, sur un divan, et il prenait des poignées de ses beaux cheveux, échappés au peigne, et il baisait ces cheveux, il les mordait avec frénésie. Le petit châle de soie tomba, et les lèvres de Tony descendirent sur les épaules et sur la gorge de sa belle maîtresse.

Puis il resta longtemps la tête sur l’épaule de Clotilde, semblable à un homme ivre qui finit par perdre connaissance.

Le samedi suivant, Tony Vatinel trouva Clotilde sans lumière. « On a remarqué, dit-elle, samedi dernier, que j’avais conservé de la lumière toute la nuit. J'ai prétexté une indisposition, mais la même remarque faite une seconde fois ne pourrait manquer d'éveiller des soupçons. » Cette nuit-là, Clotilde réserva bien peu de chose à son mari, mais cependant elle lui réserva quelque chose.

« Insensée, dit Tony Vatinel, crois-tu donc t'être conservée à ton mari? Ce que tu appelles un crime était com-

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mis la première fois que mes lèvres ont baisé ton front. La première fois que ma peau a touché la tienne, tu étais adultère, adultère de cœur et de corps ! Au premier frisson que mes baisers t'ont causé, n’étais-tu pas entièrement à moi ? A quoi sert cette résistance que tu opposes à mes désirs? Que produit-elle? moins de bonheur sans plus de vertu, crime contre moi et contre lui. Marie, écoute-moi, tu n’auras pas de témoin de ce que tu appelles la honte; sois à moi tout entière, et, en sortant de tes bras, j’irai me précipiter par-dessus la falaise. Marie! sois à moi, je donne ma vie pour quelques instants de ton amour ; sois à moi, Marie, chère Marie ! et ce serment-là, je le tiendrai ! » Et Vatinel couvrit de baisers tout le corps de Clotilde ; tout à coup il la saisit dans ses bras et l’einporla vers le fond de la chambre. Marie poussa un cri.

« Tony, dit-elle, laissez-moi, ou je crie, j’appelle; je ne reculerai devant rien pour me débarrasser de vous ; je ne vous aime plus, je vous hais, je ne veux plus vous voir ; allez-vous-en ! » Et, débarrassée des bras de Tony, elle était allée se rasseoir sur le divan, et, la tète dans les mains, elle resta immobile. Tony se rapprocha d’elle.

« Oh! pardonnez-moi, Marie, soyez bonne et miséricordieuse, ayez pitié d'un pauvre homme bien malheureux, bien amoureux! » Il lui prit la main; eetle main était glacée.

« Marie, Marie, dit-il plein d’épouvante, Marie, parlemoi, réponds-moi, pourquoi tes mains sont-elles froides comme les mains d’une morte? — Parce que je meurs de peur, dit Clotilde d'une voix étouffée, parce que je suis avec un homme que je hais et que je méprise? et que je suis presque à sa merci. Allez-vous-en, allez-vous en ! ditelle d’une voix nerveuse, allez -vous-en, ou je me jette par la fenêtre ! »

Tony Vatinel se mit à genoux, demanda pardon de mille manières, s’accusa de folie, de brutalité; et, en deman-

dant pardon, il baisait ses mains, ses épaules, ses genoux, ses pieds; et il promettait de se contenter de ce qu’on lui donnait. Mais ces caresses, mêlées à ses paroles et à ses larmes, le remirent peu à peu de l'effroi que lui avaient causé la frayeur et les cris de Clolilde. Sa tète redevenue brûlante, ses baisers devinrent plus acres et plus précipités, et, sans s’en apercevoir, il se trouva en proie aux mêmes transports.

« Ah! dit Clotilde, je vous remercie, j’aurais été trop malheureuse si vous ne m’aviez laissée avec mon amour et mon estime pour vous; car nous nous voyons aujourd’hui pour la dernière fois. Arthur revient cette semaine* — Arthur! » s’écria Tony en se relevant et la poussant. Et ses dents claquèrent les unes contre les autres. « Arthur] — Oui, dit Clotilde, Arthur revient celte semaine, et il me l’annonce dans une lettre que voici. »

Elle tendit la lettre à Tony Vatinel, qui la repoussa avec colère, puis se ravisa, la prit et lut.

Arthur de Sommcry à madame Clotilde de Soinmery.

« Ma chère Clotilde, cette semaine je serai auprès de toi. Ce sera avec un grand plaisir que je me trouverai dans notre chambre, et dans tes braS. Tout ce que j’ai vu de femmes n’a servi qu’à te rendre plus jolie à mon imagination, et j’ai amassé une foule de baisers que j’ai sur le cœur, et que je te porte. Attends-moi un des jours de cette semaine; arrange notre chambre toute blanche, je vais enfin reprendre ma place dans ce grand lit où tu dois être perdue. »

Tony Vatinel froissa la lettre et la jeta à terre. « Vous le voyez, Tony, dit Clotilde, c'est aujourd’hui notre dernière entrevue. Il faut nous dire adieu. »

Tony Vatinel était pâle et silencieux. Il prit la main de Clotilde ; il voulut parler, mais il ne trouva pas de voix.

Il regarda cette chambre dont parlait Arthur de Somniery, et ce lit... Son œil était hagard et plein d’un feu sombre. 11 revint à Clotilde et lui dit : «Marie, il faut que je vous voie encore une fois. — Mais, dit Clotilde, c'est impossible, mon mari pourrait arriver précisément cette nuil-là. — Non, répondit Tony Vatinel, je ne partirai de Trouville qu’après que le dernier bateau et la dernière voiture seront arrivés. »

Et il partit en courant, ear une lueur blanche à l’horizon annonçait que le jour n’allait pas tarder à paraître.

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