LVI I
lîobert l)imeux à Tony Vatinel.
« Voici que j’arriverai dimanche, mon cher Tony, à notre château de Fousseron. J’espère que tu auras misa profit l’absence d’Arthur de Sommery et que tu es rentré dans les conditions de l’humanité et de la raison.
« Peut-être vais-je te trouver au château de Fousseron regrettant tes chagrins et cet amour qui te dévorait le cœur, et qu’un instant de possession aura fait évanouir. Car ce sont précisément les amoureux de ta trempe, ces amoureux à passions surhumaines, qui s’arrangent le moins de la fidélité. Tu as été fidèle à l’espoir d’une femme, mais tu ne le seras pas à la femme elle-même. La
possession t’aura montré sur quel pauvre canevas ton imagination avait fait de si riches broderies d’or et de soie.
« Je suis à Paris depuis trois jours. Il y a des gens qui me plaignent fort de passer une grande partie de l’année à la campagne, en province.
« Nous l’avons souvent remarqué ensemble, il y a singulièrement peu de gens qui voient les choses comme elles sont, et qui, même en présence d'un spectacle, puissent empêcher leur mémoire de tromper leurs yeux par de menteuses hallucinations.
« J’y ai surtout pensé ce printemps quand j’entendais appeler le mois de mai le mois des roses, quoique sous le ciel de presque toute la France il n’y ait pas de roses dans le mois de mai.
« On en croit plus les poètes que ses propres yeux, et les poètes font les vers d’après les vers de poètes plus anciens, leurs tableaux d’après les vieux tableaux, sans s’occuper de la nature. La poésie française est éclose dans la chaude Provence d’un germe apporté de la Grèce, où les lauriers-roses remplacent, sur les rives des fleuves, les saules bleuâtres de nos rivières.
« II y a des gens qui quittent leur famille, leur maison, leurs amis, leur chien et leur fauteuil accoutumé, pour aller voir la mer, font cent lieues dans une voiture infecte, et écrivent à leurs amis : « Je vous écris des bords « de l’Océan, père des fleuves. L'Eurus et le No tus boule- « versent Y empire de Neptune; les vagues, hautes comme « des montagnes, épouvantent les nochers et brisent les « carènes. »
« Tout cela est écrit et imprimé dans leur bibliothèque, qu’ils ont laissée à Paris. Ils n’ont rien vu, ils ont eu tort de se déranger, ils auraient pu réciter cela chez eux tout aussi parfaitement.
« Il est bien singulier qu’il soit plus facile d’apprendre
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les pensées des autres que de penser soi-même. Le plus grand nombre des hommes a dans la tète une sorte de casier étiqueté où il met, pour les retrouver au besoin, des idées, des opinions et des définitions toutes faites. C'est à cela qu’on doit tous ces lieux communs sur la province, sur la centralisation et sur la décentralisation. 11 y a sur ces sujets un certain nombre d'idées saugrenues que l'on se transmet de générations en générations, sans que malheureusement il s'en perde une seule, sans qu’il se rencontre jamais un homme qui s'avise de vérifier le titre de cette vieille monnaie fruste et effacée.
« Prononcez le mot province devant dix personnes différentes, séparément. Chacune usera du même procédé.
« Elle ouvrira dans sa tête le carton étiqueté Province, et elle en tirera :
« Province, pays barbare!
« 11 n’y a que Paris.
« Elle a d’assez beaux yeux pour des yeux de province.
« Un provincial !
a Une provinciale!!!
« Huit, sur ces dix personnes, n’ont jamais commis de plus lointaine pérégrination qu’une promenade aux Tuileries ou au Luxembourg. Les autres sont allées regarder et n’ont pas vu. Elles ne jugent pas avec leurs impressions : elles n’en ont aucune; d’après leurs idées : elles en ont moins encore. Elles ont simplement ouvert la case : Province; elles en ont tiré tout ce qui s’y trouve; après quoi elles ont replié et renfermé soigneusement le tout pour s’en servir à la première occasion.
« Cette proscription de la province est une sottise. Paris n'existe pas par lui-même. Paris n’est rien qu’un grand bazar, un immense caravansérail où l’on vient, de tous les points, vendre et acheter, où l'on vend, où l’on achète
CLOTILDE , , m
tout, même des choses qui ne devraient ni s’acheter ni se vendre.
« Cette proscription de la province rappelle la bévue de ce magistrat sans-culotte qui, entendant dire que la France était menacée de perdre ses colonies, demanda à quoi servaient les colonies. « Mais, lui répondit-on, si on perdait a les colonies, la France serait très- embarrassée pour « avoir du sucre. — Eh! que nous importe? s’écria-t-il; « n'avons-nous pas les raffineries d’Orléans? »
« En effet, Paris consomme, mais Paris ne produit pas.
« Paris est un gouffre où chaque jour entrent, pêlemêle et entassés, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du lait, des bestiaux, des légumes et des poêles.
« Paris mange tout cela, et la province travaille sans cesse à produire des poètes, des légumes, des bestiaux et du lait pour assouvir les voraces appétits du Gargantua affamé.
« Car Paris ne produit pas plus de poètes que d’autres choses. C’est à la province qu’appartiennent les horizons verts des hautes et silencieuses forêts où l’on marche sur la mousse parsemée de violettes, les prairies émaillées, les rivières bordées d’iris jaunes et de myosotis couleur du ciel. La province a de hautes montagnes sur le sommet desquelles l’homme, plus près du ciel, aspire à grands flots la poésie. La province a l’Océan avec ses magnifiques colères, son sable dont chaque grain est un petit rocher, et ses gigantesques hirondelles, ses mouettes grises et blanches qui jettent de sinistres éclats de rire en se jouant dans la tempête, et ces belles harmonies du vent qui brise les navires, déracine les maisons, tue les matelots, et n’arrive à Paris qu’avec la force nécessaire pour faire trembler aux Tuileries la dentelle des mantilles. La province a la Méditerranée, immense miroir dans lequel le ciel se regarde avec amour.
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« Les poëtes naissent en province et viennent mourir a Paris.
a II n’y a qu'une chose que l’on ne trouve guère à Paris : ce sont des Parisiens.
« Je ne crois pas connaître un Parisien.
« Je jette un regard autour de moi : mon domestique est Savoyard; ma cuisinière, Bretonne; mon cheval est normand (je te prie de croire que son père est pur sang).
« Cherchons ailleurs. Cherchons des Parisiens. Cherchons dans les poëtes.
« M. Hugo est né en Franche-Comté.
« M. Humas, à Villers-Cotterets.
« M. Méry, en Provence.
« M. Janin, à Saint-Étienne.
« M. de Balzac, en Touraine.
« M. Jules Sandeau, en Touraine.
« Madame Sand, en Touraine.
« M. de Chateaubriand, en Bretagne.
« M. de Lamartine, à Mâcon.
« M. Casimir Uelavigne, au Havre.
« M. Frédéric Soulié, en Languedoc.
« M. Eugène Sue, en Provence.
« M. Théophile Gautier est à peu près Espagnol.
k Et M. Gozlan est né en pleine mer.
« J’arriverai doncdimanche à mon château de Fousseron, et n’arriverai pas incognito pour jouir de l’empressement de mes vassaux. Convoque mes musiciens; donne des ordres au gros merle noir, mon maître de chapelle; commande un beau ciel et une belle nuit bien étoilée. Ordonne aux arbres de se parer de leurs plus beaux panaches verts; que la prairie se couvre de sa parure de perles blanches; charge les giroflées de parfumer l’air.
« Si tu pouvais me donner un beau clair de lune, tu me ferais plaisir.
« Tâche d'avoir une certaine petite fauvette à tête noire; elle est très-coquette, très demandée, très-courue; tu auras peut-être un peu de peine. En un mot, préparemoi une réception digne de la magniücence du sire de Fousseron.
« Adieu.
« Robert. »
Impression que produisit sur Tony Yatinel la lettre île son aini Uohert.
Tony Vatinel ouvrit la lettre de Robert, la parcourut négligemment, et la jeta dans un coin sans en avoir compris un seul mot.
J’avoue que je ne suis pas sans inquiétude sur l’effet que produiront certains chapitres du présent livre. Beaucoup de femmes me reprocheront peut-être l'impudeur que j’ai eue de décrire des choses qu’elles montrent si librement quand elles sont habillées.
Elles auront raison, selon moi, en cela qu’il est plus agréable de voir ces choses que d'en entendre parler.
J’ai été entraîné par le récit; en retrancher les circonstances, c’eût été le rendre inintelligible. Et d’ailleurs, les portraits que je trace ne sont que trop ressemblants. Clotilde n’est pas précisément taillée sur le patron des Célimènes de théâtre; mais elle n’en est pas moins vraie pour cela, et, je vous l’ai déjà dit autre part, ma belle lectrice, la nature ne m’a doué d’aucune imagination. Je n’ai jamais rien inventé, et je suis un peu gêné quand je n’ai que vu les choses que je raconte.
GLOTILDK
Quelle nuit!
Le soleil s'est couché dans des nuées noires et épaisses sur lesquelles il jetait à peine un reflet d'un violet sombre.
Quand le soleil a été couché, on a commencé à entendre des bruits de tonnerre lointain, puis de pâles éclairs ont sillonné les nuages.
Puis, sans qu’on sentît le vent sur la terre, au-dessous des nuages gris qui formaient un dôme de plomb, cou-, raient, roulaient rapidement, légers comme de la fumée ou de l’écume, des nuages verdâtres qui de loin semblaient raser le sol, et de près ne paraissaient qu’à quelques toises des maisons.
Les feuilles des haies ont frissonné d'elles-mêmes. Aucun oiseau n’a osé élever la voix. Les grenouilles n’ont pas croassé dans les joncs de la Touque.
Il fait une chaleur accablante; l’air est lourd et ne semble pas assez pur pour être respiré; la poitrine haletante le renouvelle plus fréquemment..
Toutes les barques sont rentrées dans la Touque, et on les a amarrées avec plus de soin que de coutume.
Les goélands eux-mêmes, qui ont coutume de se jouer dans la tempête en poussant des cris de joie, ont quitté la mer à tire d ailes et sont venus silencieusement se cacher dans les trous de la falaise.
Après de sourds roulements, on entend des claquements clairs et précipités, et l’éclair qui déchire le nuage montre. par la fente de la nuée, que, sous cette nuée grise qui nous écrase, le ciel n’est qu’une fournaise ardente, une plaine de feu et de lave. Dans les étables, les troupeaux se serrent les uns contre les autres.
CL0T1LÜE 225
La mer commence à faire entendre au loin ses mugissements ; elle s’agite dans ses profondeurs sans qu’aucune émotion vienne rider sa surface; elle roule dans son sein des galets qui font un bruit de chaînes; elle se gonfle et se balance; puis elle blanchit à l'horizon et commence à courir sur la plage, qu’elle semble devoir couvrir une demi-lieue par-dessus les maisons.
Le vent commence à se faire entendre, tantôt en sifflements aigus, tantôt avec des voix graves et basses. Sur la terre, il enlève en tourbillonnant la poussière des champs; il déracine des arbres; il émiette dans l’air le chaume des maisons ; dans le cimetière, il renverse les croix et fait ployer les cyprès jusqu'à terre avec de funèbres gémissements.
Les lames qui arrivent de la pleine mer, arrêtées par les plages, s'élèvent et retombent avec un bruit immense et courent au loin dans la plaine.
Pans les moments où le ciel s’ouvre, une sinistre clarté montre pendant un instant la terre et la mer bouleversées. Le ciel se referme, et on retombe dans une nuit profonde.
Quelle nuit !
Les sifflements du vent semblent par moments les gémissements de tous ceux que l'Océan a engloutis dans ses abîmes depuis le commencement des temps. 11 semble qu’ils crient, qu’ils appellent et qu'ils demandent des prières.