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Pendant ce temps, Clotilde, seule dans sa chambre, pâle et agitée, écoutait le vent qui secouait ses fenêtres, comme quelqu'un qui eût voulu entrer. Elle avait fini par se coucher: mais elle ne pouvait dormir. Dans les grands coups de tonnerre qui se succédaient, elle cachait sa tête
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dans son lil en tenant sa couverture convulsivement serrée dans ses mains. Mais tout à coup elle entend un autre bruit se mêler à celui du vent, qui semble vouloir déraciner la maison. On a frappé doucement à sa porte, et une ^ voix l’appelle tout bas; elle frémit, elle retient son haleine; mais son cœur bat si fort, qu’il l'empêche d’entendre.
On frappe encore et on appelle. Ah ! on appelle Marie; c’est Tony Vatinel.
Clotilde se précipite en bas de son lit, et va ouvrir sa porte. C’est Tony Vatinel, c’est quelqu’un : elle n’aura plus peur.
Avant que Tony fût entré, elle s’était replongée dans son lit.
Un éclair remplit la chambre d’une lueur bleuâtre.
Elle voit Tony, pâle comme un mort, les yeux étincelants comme des charbons ardents et tixes d’une manière effrayante. « (Juelle imprudence, mon Tony, lui dit-elle, de venir par une pareille nuit! combien j’aurais souffert si je vous avais soupçonné en route par un temps si effrayant ! »
Tony ne répondit pas. « Tony, continua-t-elle, je n’ai pas besoin que vous fassiez de semblables extravagances pour être persuadée de votre amour. Mais je ne me plains pas, puisque vous êtes là. J’avais bien peur. Je suis heureuse de vous voir, de vous avoir là, près de moi. Tout ce qui se passe d’horrible au dehors semble me rendre plus heureuse votre présence ici. »
A ce moment, un violent coup de tonnerre se lit entendre. Par un mouvement involontaire, Clotilde saisit les mains de Vatinel et les serra avec force. Tony, assis prés du lit de Clotilde, pencha sa tête et la plaça sur l’oreiller à cMé de la tête de Clotilde couchée sur le bras étendu de Vatinel.
Leurs bouches voisines se partageaient, pour respirer,
le peu d’air qui les séparait, et s’envoyaient l’une à l’autre leur haleine qui les enivrait.
De douces pensées s’emparèrent alors du cœur de Clotilde. Elle aimait Tony Vatinel, et elle se l’avouait ; elle l’aimait avec passion, et elle sentait que l'amour est dans l’àme comme ces arbres à l’ombre desquels meurt toute végétation. Elle aimait Vatinel, et non-seulement elle ne pouvait aimer que lui, mais il lui semblait qu’elle ne pourrait plus rien éprouver que pour lui, fût-ce môme de la haine; le reste lui devenait tout à fait indifférent.Elle chercha dans son coeur sa haine si profonde pour Arthur de Sommery, son ardeur de vengeance si adroitement dissimulée, et elle trouva que les injures et les outrages d’Arthur de Sommery n’avaient plus sur elle aucune prise; qu’elle ne le haïssait plus que parce qu’il la séparait de l’homme qu’elle adorait.
Elle frémit alors des projets qu’elle avait si longtemps cachés et nourris dans son cœur, qu’elle avait conduits avec une si terrible habileté; elle frémit, non par crainte ni par pitié pour Arthur, mais parce qu’elle aimait Tony Vatinel, tel qu’il était, avec sa belle et naïve loyauté; parce qu’elle ne voulait pas que Tony Vatinel commît un crime.
Leurs deux bouches, toujours sur l’oreiller, s’étaient encore rapprochées. « Marie ! Marie ! dit Vatinel, je t’aime, je t’adore ! aujourd'hui tu seras à moi. »
Et, appuyant ses lèvres sur les lèvres de Clotilde, et la serrant en môme temps contre lui du bras qu’il avait porté sous le corps de la femme d’Arthur, il lui donna un baiser, et elle sentit qu’il aspirait tout son sang, qui s’échappait de ses veines; toute son âme, qui s’exhalait de sa poitrine. «Tony ! Tony ! dit-elle, je vous en prie, laissez-moi ; Tony ! avez pitié de moi ! »
Mais Vatinel n’écoutait plus que la frénésie de sa passion. La bouche de Clotilde, qui se plaignait et qui de-
mandait grâce, ne pouvait s’empêcher de répondre par une douce pression aux baisers de Tony, elle l’étreignait et le repoussait, elle le maudissait et rendait un baiser. « Laissez-moi, disait-elle, laissëz-moi ! Oh! Tony, je t’en prie, laisse-moi ! — Marie, dit-il, aujourd'hui tu seras à moi. Je ne peux plus vivre sans toi, tu ne sais pas ce que j’ai souffert, à quels horribles supplices l'amour m’a condamné. Marie, comme lu es belle ! »
Un coup de tonnerre se fit entendre si voisin, que la maison en trembl a sur sa base. « Tenez, dit Clotilde, entendez-vous ? — Ah ! reprit Vatinel, si la mort doit nous frapper, qu’elle nous frappe dans les bras l'un de l'autre, qu’elle nous frappe heureux! Moi, je veux bien mourir pour payer un instant de bonheur dans tes bras, je veux bien souffrir à jamais dans l'autre vie tous les supplices réservés aux damnés. — Tony! disait Marie* Tony! je t’en prie , laisse-moi !»
Et Tony, si fort contre la douleur, ne sut pas résister à mnt de félicité ; il resta près de Clotilde, sans connaissance, sa tête pâle, renversée et baignée dans ses cheveux noirs épars sur l’oreiller. Clotilde, le3 yeux mouillés de larmes voluptueuses, eut peur et mit la main sur le cœur de Vatinel ; elle le sentit battre, et baisa légèrement le beau front de son amant. « Ah ! oui, je l'aime, se disait-elle, et. cet amour a purifié mon cœur. Je n’y sens plus de haine. Je n’ai plus qu’un désir, c’est d'aller au loin avec Tony Vatinel cacher un bonheur que nous avons acheté par tant de combats. »
Le tonnerre continuait à gronder, et des éclairs venaient de temps en temps éclairer la chambre.
Clotilde baisa encore le front de Vatinel. « J’ai donc un amant! » dit -elle.
Et son orgueil éleva un moment la voix dans son cœur contre Vatinel ; mais elle lie tarda pas à ajouter : « O le
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plus beau, le plus noble des hommes! mon Tony! comme je suis aimée !»
Tony Vatinel ouvrit les yeux. « Marie, dit-il, où es-tu ? Viens dans mes bras, viens sur mon cœur, viens me dire que je ne me trompe pas, que tout ce qui s’est passé cette nuit n’est pas un rêve, un horrible, un charmant rêve. — Ah ! Vatinel, dit Clotilde, et moi qui avais juré... — Vous n’avez pas trahi votre serment, répondit Tony Vatinel.— Clotilde, votre mari est mort! »
« Mort! mort! s'écria Clotilde épouvantée. Mort! et comment est-il mort? — Marie, dit Vatinel sans lui répondre, maintenant tu es à moi. Veux-tu renoncer à tout, à ta position, à ta fortune, à ta réputation? Veux-tu t’enfuir avec moi? Je n’ai à te donner pour tout cela que mon amour et ma vie. — Mais répondez-moi donc, continua Clotilde. Est-ce donc vrai ce que vous dites, qu’Arthur est mort? Et comment cela se fait-il? On l’a donc tué? Mais qu’avez-vous donc à la main? Tony, qu’avez-vous, vous êtes blessé? — Arthur est mort, reprit Tony Vatinel. Marie, veux-tu maintenant être à moi? veux-tu me donner ta vie, comme je t’ai depuis longtemps donné la mienne? Veux-tu... — Mais c’est impossible, vous me trompez. Comment le savez-vous? — Arthur est mort, répéta encore une fois Vatinel. Ordonne maintenant de notre sort à tous deux. — Ma tête est perdue en ce moment, je ne comprends rien, je ne veux rien, je ne sais rien, répondit Clotilde, qui n’osait plus faire de nouvelles questions, et qui ne regardait Vatinel qu’avec effroi. Laissez-moi le temps de penser, de réfléchir, de savoir. Allez-vousen, voici le jour. Au nom du ciel, allez-vous-en! je me meurs... »
Vatinel regarda Clotilde d’un regard triste et solennel, et sortit sans parler.
La force abandonna alors Clotilde, que l’on trouva évanouie dans son lit.
Quand elle revint à elle, elle ne se rappelait rien, qu’une impression confuse de choses charmantes et terribles. Elle pensait avoir rêvé, tant elle trouvait d’incohérence dans les souvenirs qui se réveillaient un à un dans son esprit.
Au déjeuner on dit : « Arthur arrivera aujourd’hui ou demain. Quel bonheur qu’il n'ait pas été en route par cet affreux ouragan de cette nuit ! — Non, non, se disait Clotilde, ce n’est pas vrai, c'est l’orage qui m’a épouvantée. Oh! cependant Tony, ses caresses, ses baisers, sa voix... Non, je me rappelle... il m’a bien dit... mais c’est impossible! il m’a trompée... Comment faire?... comment le voir?... Je ne puis lui écrire de semblables choses... je ne pourrai supporter cette situation encore une journée sans devenir folle. Comment se fait-il que cette vengeance que j’ai tant désirée, que j’ai tout fait pour amener, m'inspire tant d’effroi ? Quelle lâcheté ÿ a-t-il dans mon cœur? »
Et, chaque fois que quelqu’un frappait à la porte, elle se sentait froide et pâle. Si on parlait un peu haut au dehors, elle s'attendait à entendre la terrible nouvelle. Il y avait dans la maison une gaieté qui lui faisait horriblement mal. Madame de Sommery donnait des ordres pour un approvisionnement extraordinaire. « Il faut tuer des pigeons, disait-elle, Arthur les aime beaucoup. »
Clotilde sentait que son profond abattement à elle contrastait avec le mouvement du reste de la maison. Une ou deux fois on remarqua tout haut qu’elle était triste.
Et elle frémit à l’idée qu’on se rappellerait cette tristesse quand on saurait l’événement.
Elle parla de l’orage, elle rappela l’état dans lequel il
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l’avait, mise, et dans lequel on l’avait trouvée le matin- Toute la journée se passa sans qu’on entendît parler de rien. « Allons, dit-elle, Tony m’a trompée. Mais cette blessure, ce visage si pâle quand il est arrivé... »
Et elle expliquait tout par l’orage, par un accident. Et d’ailleurs, ne l’avait-elle pas vu bien des fois aussi pâle et aussi agité, parce qu'elle avait dit un mot qui ne lui plaisait pas, ou qu’elle était un peu plus décolletée que de coutume? * “
On frappa précipitamment à la porte. Les idées de Clotilde avaient pris une telle direction, qu’elle s’attendait à voir entrer Arthur. C'était l'abbé Vorlèze qui demandait à parler à M. de Sommery, et l'emmena dans le jardin.
Comme je l’ai dit, depuis sa brouille avec M. de Sommery, l'abbé Vorlèze allait presque tous les soirs passer, à se promener au bord de la mer, le temps consacré, avant la brouille, à jouer aux échecs. Ce jour-là, l'abbé était allé voir les traces de l’ouragan de la nuit.
Le vent était tombé comme de lassitude, mais la nier ax ait reçu un si fort ébranlement jusque dans ses profondeurs, qu'elle se balançait encore tout entière. Des algues, . des varechs et une foule d’herbes marines de toutes sortes avaient été jetés sur la plage à une distance où la mer n’arrive jamais, ce qui donnait la mesure de la fureur avec laquelle elle avait lancé ses lames sur la terre, comme pour l’engloutir. „ .
Ce bouleversement était encore attesté par cela que, parmi ces herbes marines, il y en avait d’entièrement étrangères à la côté de Trouville, qui avaient évidemment été arrachées fort loin, et emportées par la mer fu-
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rieuse. Il y avait aussi des poissons morts et des pièces de bois.
Le soleil était pâle et comme malade; il se couchait dans un ciel calme et pur, qu'il sablait d'or.
La mer descendait, mais son reflux était presque insensible. On eût dit qu’elle était fatiguée. L'abbé Vorlèze regarda le soleil disparaître dans la mer, et resta assis sur une roche, où la nuit le surprit plongé flans ses méditations.
D’abord il avait remercié Dieu des bornes infranchissables qu’il a imposées à la mer: puis il avait songé combien, depuis qu’il était à Trouville, il avait assisté de fois à de semblables tempêtes, et combien de malheureux avaient été engloutis par l’Océan. « Mon Dieu, dit-il, ayez pitié d'eux ! La mort du noyé est une mort terrible ; ce n’est plus cette mort à laquelle on s’essaye toute la vie par le sommeil de chaque jour; ce n’est plus cette mort qui consiste à s’endormir une fois de plus sur l’oreiller où l’on s’endormait chaque soir depuis cinquante ans. C'est une mort mêlée de rage, de lutte, de désespoir, de blasphèmes On n'est pas préparé par l’affaiblissement successif des organes; on n'arrive pas à n’être plus par des transitions imperceptibles. Ce n’est pas un dernier fil qui se brise, ce sont tous les liens qui se rompent à la fois. On meurt au milieu de la force, de la santé, on meurt tout vivant! #
Et l'abbé Vorlèze pria pour tous ces morts sans sépulture, sans croix pour marquer la place où ils sont, sans parents et sans amis qui vinssent pleurer et prier sur eux. « 0 mon Dieu ! continua-t-il, ayez pitié d'eux ! Dans cette mort violente que vous leur avez infligée, ils n'ont eu auprès d’.eux ni amis pour les consoler ni prêtres pour les réconcilier avec vous. Dans ces immenses solitudes de l'Océan, ils ont poussé des cris de douleur et de désespoir que le fracas des vents et de la tempête n'a pas empêchés d’arriver jusqu'à vous, ô mon Dieu! »
Et l'abbé passa deux ou trois fois la main sur son visage; il ne pouvait écarter l image de ces corps pâles et roides des noyés. La lune montait lentement derrière les maisons de Trouville et ne jetait encore qu'une faible lueur qui restait au ciel. C'était l'heure où tout prend dans la nature des formes bizarres, l'heure où il semble que tous les objets se déguisent pour aller à quelque bal infernal et fantastique, où les peupliers deviennent des fantômes noirs, et chaque pierre du cimetière un corps mort avec son linceul. C’est l’heure des hallucinations, c’est l'heure où l'on croirait que ces figures bizarres et ces aventures étranges que nous voyons dans nos rêves se montrent et se passent réellement pendant que nous dormons.
Des pointes de roches dépouillées semblaient à l’abbé Vorlèze des cadavres étendus. Il pria encore pourchasser ces visions, et ne put y réussir. Loin de là : les prestiges et les illusions augmentèrent à un tel degré, qu'il finit pàr assister à un spectacle horrible.
11 vit un mouvement dans les longues algues qui flottaient à la surface de l’eau, puis il parut une tête, une jeune tête blonde d’enfant; d’une petite main livide il écarta les herbes et rejeta en arrière ses cheveux, qui retombaient appesantis par l’eau sur sa figure pâle. L'abbé reconnut cet enfant, il s’était noyé peu de mois auparavant en allant auxéquilles. L’enfant dit d'une voix douce: * a I.a mort n’a pas été un mal pour moi, elle m’a pris dans l’enfance, c’est-à-dire dans l'ignorance, sans que j’aie eu rien à regretter de ce que je laissais dans le passé, puisque je n’avais pas de passé, ni rien de ce que m'eût promis l'avenir, auquel je n’avaisencore rien demandé. Cherche dans ta vie combien il y a de les jours que tu voudrais recommencer, et pense que mon avenir aurait été ton passé. Je n’ai pas besoin de tes prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui
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se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici? T’es-tu hier noyé comme moi ? » -
Et d'un autre point du rivage un corps plus grand sortit des algues: L’abbé Vorlèze se rappela qu'auparavant une femme s’était, par un désespoir d amour, jetée à la mer en cet endroit. Elle écarta les herbes, sortit de l’eau jusqu’à la ceinture, rejeta ses cheveux en arrière, et dit : « Samuel Aubry ne m’a-t-il jamais vue quand, la nuit, je vais appliquer mon visage pâle aux vitres de sa chambre? ou suis-je si changée qu’il ne me puisse plus reconnaître? Je n’ai pas besoin de tes prières. Dis seulement à Samuel de me regarder quand je vais la nuit derrière ses vitres. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que fais-tu ici la nuit? T’es-tu hier noyé comme moi? »
Et ce corps pâle sortit de l’eau et se dirigea vers la maison de Samuel Aubry.
Un autre corps, d’une force athlétique, sortit de l’herbe non loin de celui-là ; il écarta les herbes, rejeta ses cheveux en arrière et dit : <r A-t-il péri du monde cette nuit ? Je suis André Mehom. J’ai été enfant de chœur du curé de Trouville, et je me suis noyé en allant au secours d’un bâtiment naufragé. Je n’ai pas besoin de prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et celte lune J qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit ? T’es-tu hier noyé comme nous? »
Et alors, de toutes parts, l’abbé vit sortir de l’eau et des algues des hommes, des femmes et des enfants, tous pâles, tous écartant les herbes pour passer, et rejetant leurs cheveux en arrière. Us se firent gravement entre eux des signes d'intelligence, et tous se mirent à parler d’une voix étrange qu’on sentait plus qu’on ne l'entendait, car tous parlaient à la fois, et cependant ne diminuaient rien du silence morne et froid qui régnait dans la nature, et voilà ce qu'ils murmuraient : « Les morts ne perdent que
les jours, et les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Quelle différence fais-tu entre les vivants qui dorment la nuit et nous qui dormons le jour sur des lits d’algues et de varechs, au fond des mers? Voici l’heure où les morts du cimetière sortent de leurs tombeaux, comme nous, et se promènent sous les herceaux de chèvrefeuilles que leur font les vivants. Voici que nous allons visiter ceux qui nous ont aimés, et qui nous prennent pour des rêves. Nous jouissons d’un calme et d'une paix éternels; nous nous appelons vivants, et nous vous appelons morts, car votre vie à vous n’est qu’un combat et une agonie. Sois le bienvenu ! Nous attendions du monde cette nuit, après la tempête d’hier. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? T'es-tu donc hier noyé comme nous? »
Et de nouveaux corps paraissaient sur les eaux, et ils devinrent nombreux comme le galet de la mer.
L’abbé Vorlèze hâta le pas pour échapper par le mouvement à ces prestigesqui lui faisaient dresser les cheveux sur la tête, et il se mit à marcher à pas précipités. Mais tout à coup ses pieds heurtèrent quelque chose ; il frémit, et il lui sembla qu’un vêlement de glace descendait depuis sa tête jusqu’à ses pieds; tout le rêve s’évanouit devant une réalité. Ce que l’abbé Vorlèze avait touché du pied, ce n'était pas une pierre, c’était un corps, c’était un cadavre !
Le premier mouvement de l’abbé fut de se relever brusquement, puis il revint, se pencha sur le corps, chercha si son cœur battait encore; il était froid et roidi par la mort.
La lune, qui avait monté, éclaira le corps ; et l'abbé se redressa en s’écriant : « Ah! mon Dieu! Mais c'est impossible! dit-il. 11 devait revenir par terre. »
• 11 se pencha encore, sentit à genoux, écarta les cheveux
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du mort. « Oh ! mon Dieu ! dit-il, c’est bien lui ! aidezmoi, mon Dieu, dans les tristes devoirs que j’ai à remplir. »
Alors il traîna le corps jusqu’au pied de la falaise, pour que la mer en remontant ne vînt pas l’entraîner; il fil une courte prière et se dirigea vers le château, où il demanda à parler à M. de Sommery, et l’emmena dans le jardin .
L’abhéavait tout le long du chemin préparé son discours et ses précautions oratoires ; mais, quand il fut au fond du jardin avec M. de Sommery, il se prit à pleurer et lui dit : « Mon cher monsieur de Sommery, il faut du courage pour ce que j’ai à vous apprendre. Il vous est arrivé un grand malheur. — Qu’est-ce? dit le colonel. — O mon Dieu! dit l’abbé, donnez à ce pauvre père la force et le courage, car toute force vient de vous. — Arthur! s'écria M. de Sommery, où est Arthur? »
L'abbé baissa la tête sans répondre.
« Parlez! parlez! s’écria M. de Sommery; il est malade, n’est-ce pas, il est blessé? — Il est mort! dit l’abbé. — Mon fils ! s’écria M. de Sommery d’une voix forte et éclatante qui résonna dans toute la maison, mon fils Arthur est mort! O mon Dieu! ayez pitié de moi! » Et le vieux soldat tomba sur un banc et se mit à pleurer.
Au cri du colonel, tout le monde accourut au jardin.
Excepté cependant Clotilde. Tony Vatinel était auprès d’elle et lui disait: « Marie, veux-tu me suivre? — Eloi-.
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guez-vous, sauvez-vous ! disait Clotilde ; entendez-vous ce tumulte dans la maison? Sauvez-vous! — Marie, veux-tu me suivre? répéta Tony froid et impassible. — Au nom du ciel, fuyez! répondit Clotilde. — Marie, dit une troisième fois Tony Vatinel, veux-tu me suivre? — Allez-vousen ! répondit encore Clotilde. — Adieu donc, Marie, » dit Tony Vatinel. .
Et il s'en alla.
On fit rentrer M. de Sommery dans la maison, et alors il fut entouré de toute sa famille. Par l'ordre de l’abbé, des domestiques, avec line lanterne et une civière, vinrent avec lui relever le corps d’Arthur de Sommery, que l’on rapporta tristement dans la maison, dans cette maison préparée pour la fête de son retour, dans cette maison toute pleine des petits soins industrieux de sa mère.
Le matin, le maire Vatinel vint constater le décès. L’abbé Vorlèze dit à M. de Sommery: « Mon ami, rnon pauvre ami ! frappé par Dieu, reconnaissez sa puissance, et demandez-lui le secours et la force dont vous avez besoin. Ce n'est qu’à l'homme présomptueux qui se croit assez fort sans sa divine assistance qu’il laisse arriver des malheurs plus grands qu’il ne peut les supporter. — Monsieur de Sommery, dit Vatinel le maire, quelles sont yos intentions pour l’enterrement? — Mon cher ami... » dit l’abbé Vorlèze.
Mais, comme l'abbé Vorlèze allait parler, le médecin de la commune arriva; l’abbé ressentit une sorte de plaisir de voir un peu retarder le coup qu’il avait à porter.
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Le médecin constata qu’ Arthur de Sommery était mort d’une balle de pistolet qui avait traversé la région du cœur.
On se perdit en conjectures ; on ne connaissait pas d’ennemis à Arthur, du moins dans le pays, et on trouvait encore sur lui une montre et plusieurs pièces d’or. Le maire lit son procès-verbal.
Clotilde s’était retirée et renfermée dans sa chambre.
« Mon bon ami, mon cher colonel, dit le curé, vous ue serez, n’est-ce pas, aujourd’hui, ni orgueilleux, ni incrédule? la vanité de ne pas paraître changer d’opinion n'osera pas élever la voix dans le cœur d’un père qui vient d’être privé. de son fils? — Que voulez-vous dire, monsieur Vorlèze? dit M. de Sommery d’un ton sévère. — Rien qui puisse vous blesser, mon pauvre ami ; je sais la puissance et l'obstination de certaines idées, hélas! bien répandues aujourd’hui. Mais je vous connais, vous avez un lion et noble cœur. Toutes ces phrases de fausse philosophie dont vous vous servez habituellement ne sont pas dans votre cœur: c’est une malheureuse vanité qui vous les fait prononcer, mais vous n’en pensez pas un mot. »
Le pauvre abbé avait tort quand il prétendait connaître M. de Sommery; il prenait le meilleur moyen, en parlant ainsi, pour ne pas réussir dans ce qu’il désirait.
S’il avait parlé à part, ou s'il avait dit au colonel : « Vous avez vos idées, gardez-les; mais, pour ne pas scandaliser des gens plus faibles que vous, pour flatter la douleur maternelle de madame de Sommery, ne vous mêlez de rien, laissez faire; « certes, le colonel se fût rendu à ce qui était peut-être son désir secret à lui-même.
Mais, attaqué aussi maladroitement, il répondit : « Mon lils, victime d’un lâche attentat, peut paraître devant Dieu, comme j’y paraîtrai moi-même; croyez-vous, monsieur Vorlèze, que Dieu attende votre messe de demain pour savoir ce qu’il a à faire? »
'CL0T1LDE ‘239
Malheureusement le médecin de la commune partageait les idées de M. de Sommery; c’était lui qui envoyait au journal du département les abus de pouvoir du garde champêtre, suspect de tendre à l’absolutisme.
11 applaudit M. de Sommery d’un mouvement de tête. Dès ce moment M. de Sommery se vit des spectateurs, se sentit sur un théâtre, et rentra dans son rôle philosophique.
L’abbé parla, menaça, prit tous les moyens. M. de Soininery refusa de rien écouter; le pauvre abbé se retira triste et confus auprès de madame de Sommery et d'Alida Meunier. « Eh bien, dit madame de Sommery, l'abbé, qu'avez-vous obtenu? — Hélas! madame, rien, absolument rien. — Quoi! mon fils ne sera pas porté à l’église? — Non, madame. — Mais c’est affreux! c’est impossible! — M. de Sommery, n’a rien voulu entendre, madame. —Ah! monsieur Vorlèze, je vous en prie, ne vous découragez pas.
je reviendrai ce soir, madame; la triste cérémonie n’est
que pour demain matin. — Ah! oui, l'abbé, je vous en prie, venez. — Et vous, madame, ne tenterez-vous aucun effort? — Si vous échouez encore, l’abbé, je crois... je sens que j’aurai un courage que je n’ai pas eu une seule fois dans toute ma vie. Je parlerai à M. de Sommery: mais je n’espère rien de moi; jamais je n'ai exercé sur lui la moindre influence, même pour les choses sans importance. — Je reviendrai ce soir, quoique j'aie déjà employé toutes les ressources que me donnent mon expérience et ma connaissance des hommes. »
Pauvre abbé !
Le soir, l'abbé crut inventer quelque chose de miraculeux en amenant trois ou quatre personnes pour lesquel-
CLOT IL DK
les M. de Sommery avait quelque déférence. 11 ne s'apercevait pas que c'était encore un public qu'il amenait, et que le colonel ne pourrait quitter le rôle commencé. 11 échoua complètement, et s’attira même quelques paroles dures de M. de Sommery.
11 rentra auprès de madame de Sommery et lui rendit compte du mauvais succès de sa nouvelle démarche.
« Quoi! dit madame de Sommery, il a encore refusé? Oh! cette fois, j’aurai de la force et du courage; je ne laisserai pas mon enfant sans les secours de la religion; je vais lui dire que je le v... »