‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 5 sur 37 · BEAUCOUP MOINS DE BILLETS · texte numérisé non relu

BEAUCOUP MOINS DE BILLETS

Veux-tu des consciences d’hommes incorruptibles, veuxtu de la gloire, des honneurs, des croix ? veux-tu être grand homme, veux-tu être homme incorruptible, veux- tu

être demi-Dieu, Dieu, Dieu et demi?

A quelques soirs de là, l’abbé Vorlèze annonça qu’il avait quelque chose à demander à M. de Sommery. 11 y avait plusieurs jours que l’on aurait pu le deviner, tant le pauvre abbé avait encore accru l’humilité habituelle de ses allures, tant sa voix était faible et respectueuse. Depuis trois jours, en effet, il était parti sans avoir osé commencer l’attaque qu’il méditait presque toujours. Au mo-

ment où il ouvrait la bouche, quelques sarcasmes deM. de Sommery lui faisaient comprendre le peu de chances de succès que rencontrerait sa démarche. Aussi esl-ce pour ne plus pouvoir reculer qu'il avait déclaré en arrivant l'intention de livrer bataille.

11 débuta par une chance assez favorable : il perdit deux parties d’échecs. Le pauvre abbé était un homme si simple de cœur, que nous n'osons pas penser qu’il les ait perdues volontairement. D’ailleurs, sa préoccupation était plus que suffisante pour lui donner un désavantage marqué. Quand il crut le moment opportun, il dit le plus négligemment possible, et comme si les paroles fussent tombées de ses lèvres sans qu’il le fit exprès : « C’est dans quatre jours la Fête-Dieu. »

M. de Sommery caressa Baboun, voulant montrer par un air distrait qu’il ne supposait pas que ce fût à lui que l’abbé s’avisait de parler de Dieu. « Et le temps sera magnifique, » continua l’abbé.

Jl. de Sommery réveilla tout à fait Baboun, et le fit sauter deux fois par-dessus sa canne.

« Nous avons, dit l’abbé, quelque chose à demander à ce sujet à M. de Sommery. — Au sujet de la Fête-Dieu? dit M. de Sommery en se redressant. — Au sujet de la Fête- Dieu, dit l'abbé avec calme. Le chemin pour sortir de l’église est tout défoncé par suite des réparations qui n’ont pu être terminées. A gauche du chemin est une pièce de terre en jachère cette année. Cette pièce de terre appartient à M. de Sommery. Veut-il permettre qu'elle soit traversée par la procession? — Voilà bien, s’écria M. de Sommery, les envahissements du clergé! Quoi, n'est-ce pas assez que, par une honteuse intolérance pour les autres religions, le culte catholique fasse des processions extérieurement, sans que ce soit encore une occasion de tyrannie contre les propriétaires? L'Église croit-elle encore avoir droit aux dimes et à la corvée; veut-on nous ramener aux temps

CliOTILDE 57

oti le pape Jules H excommunia Louis XU, donna son royaume au premier occupant, et, lui-même, le casque en tête et la cuirasse sur le dos, mit à feu et à sang une partie de ritalie?... — Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze, je vous demande simplement et humblement le droit de traverser une fois un champ en jachère. — Aux temps, continua M. de Sommer y, s’enivrant du bruit de sa voix et s’animant par degrés, où le pape Alexandre VI acheta publiquement la tiare, où ses bâtards firent périr les Vitelli et les Urbino, pour ravir leurs domaines?... — Mais, monsieur, vous pouvez refuser, et... — Aux temps où l’Église assassina Henri III, et Henri IV, et Guillaume, prince d’Orange, et fit couler des flots de sang, depuis Constantin?.., — Refusez, dit l'abbé, et il n’en sera plus question. — N’a-t-on pas vu les Irlandais sacrifier à Dieu leurs frères protestants, les enterrer vivants, ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants à demi formés et les donner à manger aux chiens? — Mais, monsieur, dit l’abbé Vorlèze en élevant la voix, il s’agit de votre jachère. — Depuis les jours florissants de l’Église, poursuivit M. de Sommery, jusqu’à 1707, pendant quatorze cents ans, la théologie n’a-t-elle pas causé le massacre de cinquante millions d’hommes? — Alors, dit l’abbé, ne parlons plus de jachère, passons à la seconde demande. Je vous avouerai que l'année deriiière vous avez scandalisé toute la commune. Votre maison était la seule qui ne fût pas tendue; cela ne vous coûterait pas beaucoup de faire tapisser votre maison avec des draps blancs, et d’y attacher quelques bouquets. — Je déclare, répondit M. de Sommery, qu’il n’y aura pas seulement une feuille d’arbre. Je ne veux pas, par mon exemple, encourager le retour du fanatisme. — Du moins, consentirez-vous à faire balayer avec un peu plus de soin le devant de votre maison? — Il ne se fera rien d’extraordinaire. — Voudrezvous alors faire rentrer, pour ce jour-là, le bois qui en-

combre la rue? — Pour quel jour? — Pour la Fête-Dieu. — Quand est-ce la Fête-Dieu? — Dans quatre jours... — Le bois ne peut être rentré que dans six. — Avancez le terme. — Reculez la fête. — Vous plaisantez. — Pas plus que vous. »

Madame de Sommery essuya furtivement une larme qu’elle ne put retenir, et elle resta les yeux baissés, craignant mortellement que cette larme n'eùt été vue par M. de Sommery.

L’abbé leva les yeux au ciel, et, perdant graduellement sa timidité, donna à sa voix plus de sonorité. « Mon Dieu, dit-il, quelle est donc cette époque où nous vivons, où l’on détruit tout ce qui est grand et beau, la royauté et la religion? Après avoir inventé le roi constitutionnel, voils faut-il donc encore un Dieu admis à la retraite, ou plutôt condamné à une détention perpétuelle dans ses églises ? Mais ces fleurs que l’on offre à Dieu et dont on jonche les rues, ce n’est qu’une faible dîme prise sur les fleurs dont il couvre la terre. Vous voulez chicaner à Dieu cette fête d’un jour, et s’il vous retranchait cette belle et joyeuse fête de trois mois, qu’on appelle le printemps! Cette année il n’y a pas eu un seul lis: le froid de l’hiver les a tués dans la terre. Cette année les lis sont morts; chaque année peut-être il mourra une fleur, et une année viendra où il n’y en aura plus; où la terre oubliera de se revêtir au printemps de son riche manteau vert; où, sous la mousse séchée, le muguet et la violette, perle odorante, améthyste parfumée, se feront en vain chercher et ne fleuriront pas. Mais cette fête, dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas que c'est à lui que toute la nature la donne ; tous ces parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d’oiseaux qui chantent, croyezvous que ces parfums et ces voix ne vont pas plus haut que vous, et qu’après que vous les avez respirés et entendues, ils s'évanouissent, elles s’éteignent? Oh! non, pensez

â toutes les roses de toute la terre, qui ouvrent leurs fleurs en petits encensoirs de pourpre et exhalent toutes à la fois leur parfum ; ne semble-t-il pas que le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses ? Ah ! si l’impiété pouvait se comprendre, ajouta l'abbé, ce serait au sein des grandes villes, où il ne reste presque plus rien de ce que Dieu a fait, où on ne voit pas le ciel. Mais ici, où, en présence des grandes colères de l’Océan , l'homme se trouve à chaque instant dans des situations telles que la puissance de tous les hommes réunis n'en pourrait sauver un seul; ici, peut-on oublier Dieu, peut-on croire que les fleurs n’ont été inventées que pour être jetées au théâtre à des danseuses en sueur?... Monsieur de Sommery, dit en se - rasseyant l’abbé, qui s’était levé involontairement, vous n’ètes pas un méchant homme, cette impiété n’est pas dans votre cœur, c’est une malheureuse vanité qui vous fait parler ainsi. » •

' Cette dernière phrase était malheureuse ; elle irrita M. de Sommery, qui dit : « Monsieur Vorlèze, je ne savais pas que vous alliez prêcher en ville. »

Le lendemain était la Saint-Paul, la fêle de M. de Sommery. Quoiqu’il ne l’avouât pas, le colonel était fort sensible à ces petites solennités; aussi ne négligeait-on rien pour y ajouter toute la pompe désirable. Après le dîner, auquel avait été invité le curé, tous les domestiques parurent avec des bouquets. Madame de Sommery la première embrassa son mari en lui donnant son bouquet ; Alida et Arthur la suivirent. Clotilde avait joint au sien divers petits ouvrages qu’elle avait faits pour M. de Sommery. Elle s'inclina vers lui-et lui baisa la main.

« Viens dans mes bras, Clotilde, mon enfant, car tu es aussi mon enfant, tu es le troisième; — viens, ma char-

mante Clôtilde. — Oh ! monsieur, oh !... mon père, ditelle en baissant la voix. » Et elle l'embrassa avec effusion.

Le soir, le curé ne resta pas, M. de Sommery ne pouvait jouer aux échecs. 11 pria Clôtilde de lire.

Elle ouvrit la bibliothèque, et prit Nanine; Clôtilde était assez adroite pour choisir Voltaire, quand môme M. de Sommery aurait eu d’autres ouvrages que ceux do son auteur.

Clôtilde lisait à ravir; mais le livre qu’elle avait choisi avait un tel rapport à sa situation, que, d'abord, elle se contenta de lire froidement et en psalmodiant, tant elle craignait que sa voix ne prît des inflexions trop vraies. Mais bientôt elle pensa qu'il ne fallait pas hésiter; que cette soirée devait être terminée par une scène d’où dépendait sa vie ; qu'elle allait jouer sur un seul coup toutes ses espérances; et elle ne négligea rien pour donner à sa voix toute la puissance qu’elle lui connaissait, pour faire ressortir les pensées et les sentiments de l'auteur.

Quand la baronne avoue au comte qu’elle soupçonne sa passion pour Nanine, et qu’elle lui dit :

Vous oseriez trahir impudemment De votre rang toute la bienséance;

- < Humilier ainsi votre naissance,

Et, dans la honte où vos sens sont plongés,

Braver l’honneur?

elle eut soin d’enfler le débit d'une façon presque grotesque, de telle sorte qu' Arthur et son père, saisis par le ridicule de la baronne, se fissent d'avance à eux-mèmes la réponse que fait le comte, réponse que Clolilde lut avec infiniment de verve et de noblesse. -

Dites les préjugés.

Je ne prends pa«, quoi qu’on en puisse croire, ‘

La vanité pour l’honneur et la gloire.

L’éclat vous plaît; vous mettez la grandeur Dans les blasons, je la veux dans le cœur.

L’homme de bien, modeste avec courage,

Et la beauté, spirituelle et sage,

Sans biens, sans nom, sans tous ces titres vains. Sont à mes yeux les premiers des humains.

En lisant ce passage :

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