XVI II
Nous avons imprudemmeut laissé entrer dans notre livre une petite Zoé Reynold, qui maintenant a le droit d'y paraître et d’y vivre aussi bien que nos autres personnages. Mademoiselle Zoé Reynold nous impose son cousin et futur mari, M. Charles Reynold. Je suis réellement effrayé de voir à combien de personnages j’ai donné une dangereuse hospitalité, moi qui, ennemi de la foule, ai toujours eu un si grand soin de n’admettre que deux ou trois personnes dans ma retraite. Car, ces personnages évoqués, ils vont demeurer avec moi pendant un mois et demi. Ils vont être ma société intime, ils ne me quitteront pas, ils s^promèneront pendant six semaines dans mon jardin. Rien heureux serai-je encore s’ils veulent bien ne marcher que dans les allées fils parleront et bourdonneront sans cesse à mes oreilles, et le vendredi, à cette table où il ne s’assied que l’ami Gatayes, ils viendront pendant six
CL0T1LDE G1
semaines manger notre gigot et nos haricots. Plus de calme, plus de solitude! Passe encore quand je ne donne asile qu'à d’honnêtes personnes, à des gens selon mon cœur ; j'ai eu parfois d’excellentes relations, et je ne regrette pas le temps que j'ai passé avec quelques-uns des héros de mes livres précédents. Je ne me plains ni de Stephen ni de Magdeleine. Wilhem Girl a toujours été bon compagnon. Antoine Uuguet et ses amis m’ont bien amusé. Geneviève, llose et Léon, ont été pour moi d’excellents amis, sans parler de plusieurs centaines d’autres enfants qui me doivent le jour, et dont je n'ai pas trop à me plaindre. Mais, cette fois, cette petite Clotilde me gêne étrangement. 11 y a en elle je ne sais quoi de sinistre et de menaçant; c’est ce qui m'explique la faiblesse qui m’a fait donner accès à Zoé Reynoldet à son cousin, dont nous allons un peu nous occuper, tandis que Tony Vatinel voyage; que Clotilde et Alida s’enveniment l'une contre l'autre; que M, de Sommery et l'abbé Vorlèze jouent aux échecs et se disputent, et que madame de Sommery existe, car elle n’a pas autre chose à faire dans la vie.
Un dragon traverse au grand trot les rues de Paris, les fers de son cheval font jaillir du pavé des milliers d'étincelles; son sabre retentit dans le fourreau. On se range en toute hâte sur son passage ; les mères se serrent contre les murailles avec leurs enfants. Les hommes laissent échapper des paroles de mauvaise humeur. Où vas-tu, guerrier, où s'arrêtera ton coursier écumant t Vas-tu sur un champ de bataille rejoindre ton drapeau, donner ou recevoir la mort.' ou, simple messager, apportes-tu la nouvelle d’une victoire ou d’une défaite? Uemain, les cloches des églises appelleront-elles les hommes pieux et les hommes curieux à un L)e profundis ou à un Te DeumY Quelque malheur pu-
0*2 (I LU TILDE
blic va-t-il réjouir les employés, les ouvriers ét les lycéens, en fermant les ateliers, les bureaux et les collèges pour vingt-quatre heures? En te voyant passer aussi rapide* ment, on s’interroge, et plus d'une portière pense à retirer son argent do la caisse d’épargne. Où vas-tu, guerrier, et d’où viens-tu? Es-tu un messager de crainte ou d’espérance, de joie ou de deuil ?
Non, le guerrier est une estafette envoyée du ministère des finances à la rue du Faubourg- Poissonnière, par ML Charles Reynold, employé de ce ministère, pour porter à sa cousine, mademoiselle Zoé Reynold, la lettre que voici, et sur laquelle il a écrit : Service du ministre.
« Ma chère Zoé,
« 11 me sera impossible d’aller ce soir chez mon oncle, comme tu me pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs amis, prendra toute ma soirée; mais, demain soir, je me rendrai à ton invitation. J’ai, à ma dernière visite, oublié mon parapluie; fais-le mettre de côté et recommande-le.
u Ton cousin,
« Charles Reynold. b
Le dragon lit marquer l’heure à laquelle il était arrivé; car il faut que les affaires de l’État se fassent régulièrement, et ce n’est pas pour rien que l’on entretient en France une armée de quatre cent mille hommes; puis il remit son cheval au trot, et disparut. « Voilà, en effet, dit Zoé, quand elle eut lu la lettre de son cousin, un amant bien agréable et tout ù fait entraînant, que mon cher cousin Charles. »
Le lendemain, Charles vint assez tard; Zoé, pour la première fois, s’en impatienta. « Qu’a donc Zoé aujourd’hui,
demanda le père Reynold, qu'elle est toute distraite? — Voici, reprit la mère, trois jours que Charles ne vient pas. » Zoé entendit ses parents, et fut très-contrariée de l’interprétation qu’ils faisaient de son agitation. Le père Reynold sortit; la mère continua à faire du filet. Charles entra. « Bonjour, ma tante. — Bonjour, mon neveu. As-tu rencontré ton oncle? — Oui, ma tante, je venais en flânant, et il m’a dit de venir plus vite, que l’on avait à me parler. — C’est sans doute ta cousine. — Qu'est-ce que tu me veux, Zoé? » Zoé lui fit signe de se taire, puis elle lui fit des questions sur la santé de sa mère et sur une foule de parents dont elle n’avait pas coutume de se soucier, et dont l’existence importait fort peu à Charles.
charles. Mais, Zoé, quelle tendresse prends-tu donc tout à coup pour cette partie ignorée de notre famille?
zoé. Ma mère dort, maintenant causons. Je t’ai écrit de venir' où est ma lettre?
charles. Ma foi, je ne sais pas; peut-être dans mon portefeuille.
zoé. Bien, ne cherche pas, c’est inutile.
Charles, Que tue veux -tu?
zoé. J'ai à te parler d’une chose do la plus grande importance, d’une chose qui peut faire à tous deux notre malheur ou notre félicité,
CHARLES. Oh !
zoé. Nous devons nous marier.
charles. Oui, après?
zoé. Nous aimons-nous?
charles. Mais... oui, nous nous aimons, Est-ce que tu ne m’aimes pas, toi?
zoé. Si, mon cousin.
cuàrles. Eh bien, je t’aime aussi, ma cousine. zoé. Ce n’est pas là ce que je veux dire.
charles. Alors je ne comprends pas.
zoé. Tu en es bien capable.
6* CL0T1LDE
Charles. Cela veut dire que je suis un butor? Merci, ma chère cousine.
zoé. Parlons sérieusement.
Charles. Je t’écoute.
zoé. Eh bien... c’est assez difficile à dire... écoute bien. Crois-tu m’aimer d’amour? Je réponds moi-môme : Non, tu ne m’aimes pas d’amour.
CHARLES. Ah !
zoé. Tu as eu quelque chose de plus pressé que de venir me voir hier.
Charles. Je le crois bien, une partie charmante!
zoû. Quand on est amoureux, il n’y a rien de charmant.
charles. Excepté la personne...
zoé. Oui, tu as reçu une lettre de moi, sans trouble, sans émotion; tu ne l’as pas couverte de baisers. Tu ne l’as pas relue cent fois, tu ne l’as pas mise la nuit sous ton oreiller; le matin, tu ne t’es pas réveillé tout joyeux. Au lieu de l’enfermer comme un avare son trésor, tu ne sais pas où elle est.
charles. Mais...
zoé. Laisse-moi continuer... Tu viens près de moi en flânant, ta barbe n’est pas fraîchement faite, tes gants sont fanés; tu as, en me parlant, précisément le môme son de voix qu’en parlant à ma mère.
charles. Oh ! ça...
zoé.. Tais-toi... Tu n’as, en m’abordant, ni émotion, ni embarras... tu ne m’aimes pas, tu n’es pas amoureux de moi; c’est évident. Ne m’interromps pas; ce que je dis là n’est pas très-facile à dire; si tu m’interromps, il me sera impossible de continuer. Je ne t’aime pas non plus.
CHARLES. Eh!...
zoé. Tout à l’heure nous nous sommes baissés pour ramasser mon mouchoir, nos cheveux se sont touchés et nous n’avons frémi ni l’un ni l’autre; je t’attendais, et je n’ai pas plus mis de soin à ma coiffure qu’hier que je ne
t'attendais pas; le bruit de tes pas, dans l’escalier, ne me fait nullement battre le cœur; je ne reconnais pas ton coup dè sonnette. Quand tu n’es pas là, si on vient à parler de toi, je ne me sens pas rougir et je me môle sans aucun embarras à la conversation ; si on dit du mal de toi, j’ose te défendre; si on en dit du bien, ce qui, je dois te l’avouer...
Charles. N’arrive pas souvent?
zoé. C’est toi qui l’as dit. Eh bien, mon cher cousin... Charles. Eh bien, ma chère cousine?...
zoé. Nous ne nous aimons pas.
charles. Je suis tout étourdi de ta science. Où diable l'as-tu puisée?
zoé. Dans des livres, l’histoire du cœur.
charles. Si tu t’en rapportes à tes livres, il est clair que nous ne nous aimons pas. zoé. Je suis enchantée de te voir partager ma conviction à ce sujet. Cependant on veut nous marier.
charles. Certainement.
zoé. Nous ne pouvons nous marier sans amour.
CHARLES. Tu crois?
zoé. Sans ces transports, sans ces ravissements, ces enivrements...
charles. Cousine^ tu m’intimides.
zoé. Réponds-inoi, es-tu de mon avis?
charles. A te parler franchement , quoique j’aie eü sous ce rapport une éducation plus négligée que la tienne, j’y avais déjà pensé.
zoé. Aimes-tu quelqu’un?
CHARLES. Non; et toi?
zoé. Ni moi. Mais nous ne pouvons nous marier ensemble.
Charles. Le mariage sans amour, c’est le jour sans l’aurore.
zoé. Où as-tu lu cela?
Olï
ciurles. Nulle part, j'improvise.
zoé. Il faut résister à la tyrannie de nos parents. Charles. Es-tu bien sûre qu’ils nous tyrannisent? zoé. N’est-ce pas de toutes les tyrannies la plus cruelle et la plus odieuse que celle qui porte des parents insensés à contraindre de s’unir deux cœurs qui ne sont pas faits l’un pour l’autre? à condamner leurs enfants au malheur et au désespoir?
charles. Je te demanderai à mon tour où tu as lu cela ; à coup sûr, c’est dans un mauvais livre.
zoé. Cesse de plaisanter; il faut déjouer leurs projets. charles. Mais, Zoé, je ne m’aperçois pas qu’on nous entraîne à l’autel.
zoé. Faisons-nous un serment?
ourles. Un serment d’amour?
zoé. Charles, tu es fou.
charles. Sérieusement, je suis un peu de ton avis sur notre mariage; cela n’aurait pas le sens commun.
zoé. Il faut faire part à nos parents de notre résolution.
charles. Pourquoi faire? Attends que l’on nous parle du mariage.
zoé. Tu me promets donc de me refuser?
ciurles. Tu jures de repousser ma main?
zoé. Je le jure.
charles. Moi, je t’en donne ma parole d'honneur. zoé. Mon cher Charles, je suis ton amie pour toujours. charles. Ma chère Zoé, tu es une iille adorable.
Charles alla voir Robert Dimeux. Robert était bien placé dans le monde, et Charles ressentait quelque orgueil d'être avec lui sur un certain pied d’intimité, intimité qu'il exa-
gérait du reste beaucoup lorsqu’il parlait de Üimeux absent ou quand il y avait des spectateurs.
Robert aimait Charles, parce que, sous un réseau de petits ridicules, il distinguait parfaitement un cumr bon et honnête ; il savait que le jeune homme se parait de certains vices qu’il n’avait pas, comme il mettait le gilet et la cravate à la mode. Robert était si indifférent, que l'indulgence lui était facile, indulgence semblable à celle qu’aurait un homme auquel vous donnez un coup de pied dans la jambe, si sa jambe est de bois.
Robert connaissait les jeunes gens; il savait que l’on ne se résigne à être soi qu’après avoir pris et arraché successivement une demi-douzaine de masques; il savait qu’un jeune homme...
Me voici désagréablement arrêté par un mot. Ma plume vient de harponner dans l’encrier une pensée pleine de finesse, d’observation et de vérité, et je ne puis l’exprimer. Je ne puis l’exprimer, parce que j’ai besoin pour cela d'un mot choquant. Puisque je ne la dirai pas, je puis bien au moins la regretter et dire que c'était la plus belle, la plus neuve, la plus grande, la plus noble, la plus inouïe des pensées; que c’était... Allons toujours, je ne risque rien, personne ne pourra me démentir, puisque je vais rejeter la pensée dans l’encrier, faute d'un mot, ou plutôt par la faute d’un mot. C’était une pensée d’une délicatesse, d’une...
Mais l’éloge que j’en fais m’exalte moi-même, et je vais la risquer. 11 convient donc de prendre des allures plus modestes, et de dire simplement que c’est un aperçu à la portée de tout le monde, que cent mille personnes ont trouvé avant moi, que ce n’est presque rien, que ce n’est même absolument rien. Alors je n’ai presque plus envie
G8 CLOTILÜË
de la dire ; et puis, il y a ce mot, ce maudit mot Ma
foi, les personnes qui ne voudront pas le lire passeront le chapitre suivant.
Dimeux savait bien qu’il faut qu’un jeune homme jette ses gourmes, dont voici quelques-unes : Faire un poëine épique en seconde. Porter à des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds très-tirés, des éperons si longs, qu’on devrait, pour la sûreté des passants, y attacher de petites lanternes et crier :Gare! Conduire soi-même uu cabriolet de louage et faire monter le cocher derrière. S’écrire à soimême des lettres de comtesses que l’on s’envoie par la poste. Avoir pour ami un acteur de mélodrame que l’on tutoie. Mettre un œillet rouge à sa boutonnière pour simuler à vingt pas la croix d’honneur. Faire partie d’un club ou d’une société secrète, ou se cacher quoiqu’on ne soit pas cherché, et dire : Le gouvernement veut en finir avec moi. <
Parler de créanciers et de dettes que l’on n'a pas. Plaisanter beaucoup sur les femmes, sur l’amour, etc., tandis que le moindre geste de la femme de chambre de la maison vous fait pâlir ou devenir rouge, et que le son de sa voix vous fait frissonner. Appeler, en parlant d’eux, tous les hommes remarquables de l’époque par leur nom sans y joindre le monsieur. Se dire désillusionné quand on n’a encore rien vu de la vie. Parler avec dédain de l’amour, de l'amitié, de la vertu, à cette riche époque de l'existence où le cœur, gonflé de bienveillance et d’exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les beaux sentiments.
Prétendre fumer avec le plus grand plaisir des cigares violents qui vous font vomir, dans une allée détournée du jardin, jusqu’aux clous de vos bottes. Parler avec un en-
CLOTII.de 69
thousiasme grotesque des choses à la mode que l’on ne sent pas, et cacher avec soin les beaux et vertueux enthousiasmes de la jeunesse. Voler dans les maisons des cartes de personnages que l’on n’a jamais vus, et les accrocher à sa propre glace pour donner à son portier, à sa femme de ménage et à ses amis, une haute opinion de ses relations. :
Parler tout haut avec un ami que l’on rencontre au théâtre ou à la promenade, et ne rien lui dire qui. puisse l’intéresser, toute la conversation n’ayant d’autre but que d’être entendue des promeneurs et des spectateurs auxquels on veut faire de V effet?. Porter un lorgnon avec des yeux excellents. Appeler ses parents ganaches quand, le matin, trouvant un vêtement 4e sa mère tombé sur un tapis, on l’a bâisé en le ramassant précieusement. Etc., etc., etc. Toutes choses dont les gens les plus sensés, les plus spirituels, les meilleurs, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs. . ).-•
Ah! mon Dieu, voici le chapitre fait, et j’aurais pu dire...
— Il faut que le jeune homme jette son écume comme un vin généreux qui fermente, ses scories comme un métal en fusion.
Peut-être l'antre mot exprime-t-il mieux ce que je voulais dire. Du moins, me servirai-je de ce prétexte pour ne pas recommencer ce chapitre.
Charles entra bruyamment. Robert Dimeux avait près de lui deux hommes de ses amis qui fumaient et buvaient de quelques flacons de liqueur placés sur la table, tandis que Robert déjeunait.
— Charles, voulez- vous fumer? lui demanda Robert. ->
charles. Certainement.
robert. Voici des cigarettes ou des pipes avec du tabac turc, doux comme du miel.
Charles. Non, donnez-moi le brûle-gueule culotté et du tabac plus fort que cela, sacredieu ! du caporal.
robert. Que devenez-vous donc, Charles, que je ne vous vois plus?
Charles. Que voulez-vous, mon cher, le tourbillon de Paris vous entraîne, les soirées, les concerts, les spectacles, les femmes.
robert. Vous ne parlez pas de votre bureau?
(Charles, qui était à son bureau un modèle. d'assiduité, se sentit, à celle allusion à scs vertus privées, devenir rouge jusqu’aux oreilles.)
Charles. Mon bureau, mon bureau, ce n’est pas là ce qui me prend du temps, j’y vais pour ne pas faire trop rabâcher mon père. Quand j’ai le temps, trois ou quatre fois par mois.
robert. Mais c’est une place fort commode. Et l’on vous . donne pour cela?
Charles (qui ne reçoit au ministère que 1 ,20ü francs). Oh! une misère, une bagatelle, que je lâcherai aussitôt que mon bonhomme de père aura passé à l’état d’ancêtre, un millier d’écus.
robert. Prenez-vous des liqueurs? Voici de l’anisetle, du curaçao.
Charles. De l’anisette, du curaçao, c’est écœurant : donnez-moi du dur, du rack ou du wiski, sacredieu! du coupe-figure, du casse-gueule, du tord-boyaux.
Les deux amis de Dimeux s’en allèrent, Charles et Robert restèrent seuls. Charles but son verre de wiski d’un seul coup, et se détourna pour cacher à Robert qu’une partie lui en ressortait par les yeux en larmes d’angoisse. Robert s’était, comme cela lui arrivait quelquefois, donné, à lui-même une petite représentation des ridicules du jeune homme. Quand ils ne furent qu’eux deux, il pensa
OLOTILDE 71 .
que l’absence des spectateurs rendrait moins odieux à Charles d’être lui-même, et lui donnerait moins de honte de paraître un bon et excellent jeune homme. Il cessa donc de provoquer ses sorties, et prit la conversation sur un autre ton.
p.odert. Charles, il ne faut pas quitter votre place, même quand vous auriez le malheur de perdre votre excellent père. Votre existence est parfaitement arrangée, vous n’avez qu’à vous laisser aller sans efforts au courant de la yie ; d’ici à un an vous épouserez votre cousine Zoé, qui est une charmante tille, et vous aurez la plus heureuse vie du mondé.
charles. Ma cousine Zoé, ah! oui, c’est encore une des billevesées de ma famille. On voudrait me marier, me marier dans un an. Mettre déjà un terme à ma liberté et à mon heureuse vie de garçon, si pleine de fêtes et de plaisirs; et d’ailleurs, je n’aime pas Zoé.
robert. Vous êtes difficile.
CHARLES. Un peu.
robeut. Elle a une taille charmante.
charles. Elle est maigre.
robert. Dites svelte et élancée.
ciiarles. Elle a les mains rouges.
robert. Je l’espère bien. Et que dites-vous de ses yeux pleins de malice et d’esprit, de sa bouche dont les coins ont tant d’expression, de son pied si étroit et si cambré? Charles. Mon cher, elle est prude et romanesque.
« Allons, allons, pensa Dimeux, le jeune homme est décidé à poser tout le jour, il faut le laisser faire. »
— Alors, mon cher ami, vous refusez votre cousine? charles. Oui, certes; d’ailleurs, nous nous sommes expliqués ensemble; nous avons décidé que nous ne nous aimions pas, et nous sommes résolus à tout braver plutôt que de céder à l’odieuse tyrannie de nos parents, et je viens vous prier de me rendre un service.
72 GLüTILDE
roberx. Je le ferai avec plaisir.
ciiarles. Je veux aller dans le monde, présentez-moi dans quelques maisons.
robert. Volontiers. Vendredi, si vous voulez, je vous mènerai chez madame de Sommery.
Charles. Je la connais, c'est mademoiselle Clotilde Belfast, c’est une amie de Zoé. A la bonne heure, voilà une charmante femme ! .
robert. Eh bien, vendredi, vous pourrez lui dire cela à elle-même* ... •'
Charles se sentit serrer le cœur à la seule idée de toute la résolution qu’il faudrait pour dire à une femme qu’il la trouvait oharmante.
Néanmoins, il triompha de cette angoisse et dit d’un air avantageux :
— Certainement.
robert. Mardi, chez madame Meunier.
Charles. Autre amie de ma cousine.
robert. Enfin, si cela vous plaît, j'emploierai toute votre semaine. - ■
charles. Merci, mon cher, à vendredi.
Et Charles sortit en fredonnant.
Robert Dimeux reçut une lettre de Tony Vatinel; elle portait le timbre de Londres. « Ah! dit Robert, ici mon malade sera distrait; il a bien des choses à me dire sur le berceau du gouvernement représentatif, si hal des vaudevillistes. » -
Voici ce qu’écrivait Tony Vatinel :
* Vw .<
Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fonsseron.
« Londres.
« Mon cher Robert,
« Je me rappelle le premier jour que je la vis ; c’était à Trouville, à la marée basse. On péchait aux équilles. Les tilles du pays, les jambes nues et rouges, avec un petit panier d'une main et un petit trident de l’autre, creusaient dans le sable fin et serré et jetaient dehors les cquilles, semblables à de petites anguilles grises. Elles avaient relevé jusqu’aux jarrets leurs robes de laine rayée. Je me promenais par là avec mon fusil et mon chien pour abattre quelques mouettes. . '
« Le soleil se couchait, les nuages à l’horizon étaient rouges et violets, et le soleil lançait sur Trouville des rayons obliques, moins ardents déjà que dans la journée, mais empourprant tout ce qu'ils touchaient. La mer commençait à monter, et la Touque refluait vers sa source; mais, comme elle descend d’une colline élevée, il se livre un combat entre le courant et le flot de la mer qui le rebrousse, et elle se répand sur les rives.
« 11 y eut un moment où les pêcheuses se trouvèrent sur une sorte d’île entre la Touque débordée et la mer qui montait. 11 n’y avait là rien d’inquiétant pour les filles du pays, qui en seraient quittes pour relever leurs jupes; mais mon attention fut attirée par les éclats d’une bourgeoise que je n’avais pas d’abord remarquée au milieu d'elles. Je m’approchai, et les filles firent autour d’elle un cercle pour la cacher; je reculai quelques pas. Bientôt le cercle se dérangea, et j'aperçus la plus ravissante créature que j’eusse jamais rôvée. Rien dans son aspect ne
' 74 CL0T1LDE
pouvait faire supposer qu'elle fût de la même espèce que les femmes qui l’entouraient. Elle était petite et svelte, de beaux cheveux blonds flottaient au vent, légers comme l’écume de la mer. Son visage, éclairé par les rayons rouges du soleil, était doucement lumineux, comme on peint celui des anges; elle venait de se déchausser pour pouvoir * franchir les flaques qui s’étaient répandues; mais sa robe était si peu relevée, malgré les conseils des filles qui raccompagnaient, qu’on ne voyait que .le commencement de sa jambe, et un pied petit à le cacher dans la main et blanc comme du lait, une cheville sèche et fine comme une arête. Sa démarche était gracieuse et légère, et en la voyant ainsi sortir presque de la mer, avec ses cheveux blonds, je me rappelai ce que Virgile dit de Vénus, et vera incessu patvit dea, et Homère de Thétis, qu’il appelle Argnropodos, déesse aux pieds d’argent.
« Tu ne saurais croire combien ce tableau est resté complet dans ma mémoire, et comme je n’ai rien oublié de ce qui se passait en ce moment, môme des choses qui n’avaient aucun intérêt et qui ne se rapportaient pas à la scène qui enchantait mes yeux. Je n’ai, quand j’y pense, qu’à fermer les yeux pour tout voir dans les moindres détails.
« Sa robe était d’un gris sombre.
« 11 y avait au ciel un grand nuage qui avait la forme d’un aigle avec une aile étendue. Ce nuage noir devant le soleil donnait à l’aigle l’air de voler dans le feu, qui avait brûlé, une de ses ailes.
« Le vent soufflait du sud-ouest et inclinait un petit arbre qui dépassait le toit de la première chaumière de Trouville.
« Dans le sable jaune s’était ouvert un phlox aux- fleurs d’un rose pâle, quoique ce ne fût pas encore la saison, car nous n’étions qu'au mois de juin.
« Toxy Vatinel. »
«Ah! pensa Robert, voilà donc tout ce qu’il a vu en Angleterre! J’envoie son corps là-bas, et son cœur et son es* prit sont restés à Trouville. »
Tony Yatinel h Robert liimeux de Foiisseron.
« Dublin.
« Je suis à Dublin.
« Un jour que j'arrivais chez M. de Sommery, je fus, comme de coutume, obligé de m’arrêter à la porte, tant mon cœur battait fort, pour me remettre avant d’entrer. 11 se répand autour de la femme que l’on aime un parfum céleste; ce n’est plus de l’air, c’est de l'amour qu'on respire.
« M. et madame de Sommery tenaient, comme de coutume, les deux côtés de la cheminée, où le vent frais avait fait allumer du feu, quoiqu’on fût au mois de mai. Elle était prés de madame de Sommery; Arthur près d’elle; près d'Arthur une femme en visite. Le seul siège vacant se trouvait entre cette femme et madame Meunier, qui, avec l'abbé Vorlèze, finissait le demi-cercle jusqu’à M. de Sommery. Je m’assis d’assez mauvaise humeur entre ces deux femmes, qui toutes deux .cependant étaient assez jolies. Mais, depuis le premier jour où je J'avais vue, toute mon organisation était changée. Je n’éprouvais plus de ces désirs sans but, de cet instinct qui entraîne un jeune homme vers la femme; elle remplaçait pour moi toutes les femmes, et touies les femmes n’auraient pu la remplacer un moment; elle seule me semblait belle; elle seule me semblait femme, ou plutôt elle était plus qu’une femme, et les autres étaient moins. Un baiser, dans mon ardente imagination, ce n’était plus mes lèvres jointes aux lèvres d'une femme, mais ma bouche sur la sienne. Je ne voyais plus qu'elle; tout ce qui n'était pas elle
76 CL0T1LDE
n’existait pas ou nie gênait. Je trouvais trop peu de toute ma vie employée à l’aimer, et je ne voulais pas qu'on vînt m’en dérober rien.
« Dans mon chagrin de n'ètre pas près d 'elle, je tâchais au moins de ne pas me ihêler à la conversation, pour être tout à mon amour. Je la regardais; j’aurais voulu avoir mille ans à vivre; chacun de ses cheveux eût rempli une année de ma vie. Je n’ai d'elle qu’une fleur sèche, et, quand je m’enferme le soir, je passe quelquefois la nuit entière à la regarder. Cette fleur était une branche de genêt cueillie dans les petits bois qui dominent Trouville; un jour, je m’y suis promené avec elle, dans de petites allées où il y avait de la mousse. Il n’y avait rien de joli comme ses petits pieds sur ce velours vert de la mousse. Mais qu’est-ce que je disais, et où en étais-je? Ah!... Elle se leva, et, s’approchant de la femme qui était en visite, elle lui soutint qu’elle avait froid et la força de prendre sa place près de madame de Sommery, et conséquemment plus près du feu. Naturellement elle prit la place vide qui se trouvait auprès de moi.
« Tony Vatinel. »
Touy Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
« New-York.
« Je suis arrivé hier à New-York.
« J’arrivai un jour chez M. de Sommery, dans la journée. Tout le inonde était à la promenade; elle était seule, je me sentis fort troublé.
« C'est singulier, mon cher Robert, je me suis battu une fois, étant étudiant, avec un maître d'armes qui m’a donné un coup d’épée. J’ai une autre fois été emporté par
un cheval fougueux qui s’est brisé la tète contre une muraille.
« J’ai lutté contre la mer en furie.
« Je n'ai jamais rien rencontré dans toute ma vie qui m'ait inspiré autant de terreur que le froncement du sourcil étroit de celte femme, si petite et si frêle, que je n’oserais la toucher dans la crainte de la briser.
« Après les premiers compliments d’usage, nous restâmes sans rien dire; mes rêveries m’emportaient au ciel, et je n’osais ouvrir la bouche; je sentais mon cœur si plein d’amour, que, quoi que j’eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgré ipoi : Je vous aime.
« Cependant je voulus savoir si son silence avait la même cause que le mien; et brusquement je lui parlai d'une chose indifférente, des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises d'étoiles d'or, et qui, s’il faut en croire les dictons du pays, promettaient à nos marins une bonne pêche.
« Certes, si on m’eût forcé de répondre à une chose aussi éloignée de ce que je pensais un instant auparavant, j’eusse eu l'air le plus étonné et le plus étourdi du monde. Elle me répondit simplement qu’elle en serait enchantée. 11 est vrai que, entre deux personnes qui s'aiment, bonjour peut vouloir dire : « Je vous aime, et mon âme est à « vous; » mais sa voix ne disait rien de plus que ses paroles.
« Je partis désespéré.
« Tont Vatikel. »
lïobert Dimcm de Fousseron ù Tony Vatinel.
« Paris.
« Je ne m’aperçois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t’apportent de grandes distractions, et tu me semblés
78 CLOTILDK
précisément un peu plus amoureux qu’avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les médecins du cœur comme parmi les autres, et je me déclare digne d'être reçu in eorum dodo corpore.
« Comment n’avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta passion ? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le soigner.
« Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui jouent les airs qu'elles contiennent aussitôt qu’elles sont montées, n’importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme vulgaire, serait une femme ’ dont les défauts et même les qualités t’inspireraient de l’éloignement.
« J’ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t’éloignant d’elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la ligures comme tu l’aimes et comme tu veux qu’elle soit. La Clotilde que tu aimes n’est pas ici, à Paris; tu l’as emportée dans ton cœur.
« Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y aurait de temps en temps des moments où tu t'apercevrais de quelques légères différences entre elle et l’objet de ton amour.
« Dans l’éloignement, ton mal est incurable, et, je te le répète, je suis un âne de ne l'avoir pas deviné. Ah! si tu aimais une femme vivante, uue femme réelle, il pourrait
CLDTlLDti
arriver que tu voulusses la comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas a son avantage. Aujourd’hui tu verrais une femme dont les cheveux seraient plus fins, demain une autre dont le pied serait plus petit. Mais tu es amoureux d’une femme que tu as inventée; et, quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser craindre la comparaison avec une autre : tu lui donnes libéralement les cheveux les plus fins du monde, le pied le plus petit qu’on puisse voir.
« Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous ne pouvez l’emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau de l’amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage. On n’avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais, puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés de l’être encore plus que cela.
« Les rois persans ne se montraient jamais. A peine at-on vu les rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.
« Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez lequel il n’est pas permis même de représenter Dieu par la pierre ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l’homme à son -image. Cela n'a été inventé que pour donner une apparence de justice, de représailles et de talion à l’insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à leur ressemblance.
« Je n’ai cependant pas renoncé à te guérir, mon cher Vatinel, mais je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui parleras de ton amour, tu seras son amant, -et alors tu seras sauvé, alors tu ne l’aimeras plus.
« Viens, viens ! J’ai consenti à me priver de mon ami parce que j’espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu auras le sein d’un ami pour reposer ta pauvre tète malade. « Robert Dimeux. »
C LOTILDE
Madame Clotilde de Sommery demeurait à la place Royale, dans un de ces vastes appartements aux plafonds élevés que l’on ne trouve plus guère que là, si j’en excepte pourtant mon atelier. Il n’y avait rien de féminin dans l’arrangement de son salon. Autour du plafond régna une corniche dorée sur une boiserie blanche; de grandes draperies de damas rouge couvraient les fenêtres et les portes; un lustre pendait d'une rosace dorée; les fauteuils, dans le style de Louis XV, étaient dorés et de l’étoffe des rideaux et des portières; de grandes glaces, placées sur des consoles dorées, s'élevaient jusqu’au plafond. Tout cela avait une grande harmonie et une élégance sérieuse. Madame de Sommery faisait les honneurs de son salon avec beaucoup d’aisance et de tact.
A voir cette femme si frêle, si petite, on était sans cesse étonné de sa conversation sérieuse; son visage était grave et son sourire extrêmement rare, ce qui le rendait d’autant plus charmant, semblable à ces rayons de soleil qui percent un moment un ciel orageux d’un long faisceau de lumière.
Elle aimait à parler de la politique du moment, et prévoyait les choses avec une sagacité et un instinct merveilleux. Elle ne négligeait aucun moyen de mettre son mari en évidence, et savait l’obliger à une foule de démarches dont seul il n’aurait pas eu seulement l’idée.
Elle voulait qu’Arthur fût député, et elle avait déjà choisi ses amis politiques et fixé la place qu’il occuperait sur les bancs de la Chambre. Elle lui faisait à son insu une considération qui devait le précéder. Plusieurs personnages influents venaient chez elle avec plaisir. Ils lui faisaient bien un peu la cour, mais elle avait un art merveilleux pour les payer d'espérances vagues sans les décourager. .Non que Clotilde fût gouvernée par des prin-
cipes bien sévères, ou gardée par de l’amour pour son mari; mais tous ces hommes qui l’entouraient étaient pour elle des moyens, et elle pensait prudent de compter sur leurs désirs plus que sur leur reconnaissance. La résistance d'ailleurs lui était facile. Tony Vatinel avait épuisé pour longtemps tout le pur amour qui pouvait se trouver dans son cœur. Elle recevait tous les soirs à peu près, mais c’étaient des soirées intimes, où il n’y avait que des hommes. Elle permettait que l’on vint en bottes et crotté; elle exigeait ces soirs-là qu’on ne la traitât pas en femme.
Le ton était alors sérieux et familier. Arthur allait dans le monde, et n’y était presque jamais. Quand par hasard il restait, Clotilde était silencieuse et ne se mêlait nullement à la conversation. Autrement, elle était assise ou plutôt à demi couchée dans un immense fauteuil de velours bleu foncé, dans lequel elle avait l’air d’une charmante petite chatte, dont elle avait la grâce, les manières et la séduction. Et elle prenait part aux discussions les plus ardues sur la politique et la philosophie, avec une hardiesse et une indépendance d'idées extraordinaires.
Le vendredi, elle recevait les femmes et elle redevenait femme. D’ailleurs Arthur était là, et elle lui cachait avec un soin et une adresse infinis toute la force et la supério- . rité de son esprit; elle ne voulait pas qu’il s’aperçût de l’influence qu'elle exerçait déjà, et qu’elle voulait pousser au plus haut degré sur lui et sur ses actions. Le moyen le plus sûr de ne pas l’inquiéter était d’afficher une grande futilité, et il était singulier de l’entendre causer toute une soirée, parler de toilettes, de modes, de bals, de concerts, et avoir l’air de prendre le plus grand plaisir à cette conversation, quand la veille et le lendemain on l’avait entendue disserter assez raisonnablement des intérêts les plus graves avec des hommes considérés.
Il y avait chez Arthur bien plus de la femme que chez Clotilde. 11 s’occupait le plus sérieusement du monde de
cravates et de gilets, et il passait une heure avec le coiffeur à discuter s'il convenait de faire tomber les cheveux à gauche ou à droite. Malgré cela, ou à cause de cela, il affectait de grandes prétentions à la gravité; il considérait sa femme comme une enfant, et il lui reprochait souvent son excessive futilité.
Alida Meunier, la sœur d’Arthur, avait en vain tenté, à plusieurs reprises, de détruire l’influence de Clotilde; enfin, elle avait pensé que le moyen le plus sûr était de le rendre amoureux d’une autre femme, et elle ne négligeait rien pour y parvenir*, elle faisait remarquer les grâces et la beauté de celle-ci, les talents et l’originalité de celle-là. Une autre, Alida en était sûre, cachait au fond de son cœur un tendre sentiment pour Arthur, etc.
Mais rien de tout ce manège n’échappait à Clotilde; et elle savait regagner en une journée le peu qu’Alida avait mis un mois à lui faire perdre.
Robert avait eu dans sli jeunesse une grande passion, dont nous avons parlé, pour Alida, qui s’était à peu prés moquée de lui; plus tard, il l’avait rencontrée dans le monde, et, comme on réussit mieux avec l'amour que l’on parle qu’avec l’amour que l’on a, il avait été son amant.
* 11 n’avait jamais fait la cour à Clotilde. Chacune prenait cela pour une préférence. Alida croyait avoir été trouvée plus belle que Clotilde. Clotilde, à la manière dont Robert avait quitté Alida, pensait que Robert n’eût pas osé lui offrir un amour aussi futile, le seul qui pût trouver place dans son cœur. Toutes deux le redoutaient à cause de sa moquerie et de son indifférence presque générale qui le rendait tout à fait invulnérable.
Alida Meunier, lorsque Robert Dimeux avait recommencé à s’occuper d'elle, l'avait traité comme le premier venu.
Elle avait fait avec loi tout ce petit manège de coquetterie que les femmes varient si peu. Robert s'était soumis à toutes ses exigences, à tous ses caprices, et sa soumission avait fort encouragé sa belle inhumaine, qui avait mis sa patience à l'épreuve des plus cruelles férocités féminines. Jamais peut-être il n’y eut d’amoureux aussi maltraité que Robert, et Robert attendait sans se plaindre; mais chaque soir, en rentrant chez lui, il écrivait une ou deux lignes sur un petit cahier richement relié.
Enfin sa constance fut couronnée. L’heureux Robert envoya le lendemain matin le petit cahier relié. Voilà ce qu’il contenait :
Compte de madame Alida Meu.meb, née de Sommery.
7 février. Avoir pris, pendant que je lui parlais, un air distrait et impertinent.
8. Avoir chanté avec M. M***,*et m’avoir fait de ce ridicule personnage un éloge emphatique.
9. Avoir jeté négligemment sur la cheminée un bouquet que je lui avais envoyé, et avoir mis dans l’eau celui du même M“*.
10. M’avoir obligé à débiter des fadeurs et des lieux communs.