‹ Histoires normandesChapitre 13 sur 38 · G LOT IL DE · texte numérisé non relu

G LOT IL DE

proposes-tu pas de me guérir de mon cœur? de me guérir de ma vie? J'ai perdu CJotilde ; elle ne peut être à moi ; et d'ailleurs ce qu'elle est aujourd'hui, ce n'est plus Clotilde. J'ai perdu Clotilde, laisse-moi mon amour! — Tu me donnes du reste une preuve de ce que je t'ai dit, bien satisfaisante pour l'amour-propred'un philosoplie. L'objet de ton amour est si bien une femme de ton invention, que tu as besoin qu'elle soit à un certain éloignement. A peine es-tu auprès d'elle que tu te mets à l'adorer à soixante lieues et à un an de distance. L'amour est comme un de ces petits jardins de quelques toises carrées que l'on a sillonnés d'allées, de détours et de labyrinthes. Si on le traversait droit, il y aurait à faire de trois à cinq pas; mais, grâce aux circonvolutions que l'on est obligé de faire entre les petits défilés bordés de buis, grâce aux fréquents retours sur ses pas, on fait huit ou dix lieues sur quatre troises. 11 y avait autrefois une manière de faire un pèlerinage à Jérusalem, qui consistait à faire deux pas en avant et un en arrière ; tu as trouvé encore mieux que cela. Tu fais deux pas en avant et au moins deux en arrière; tu fais tomber la dernière allée du labyrinthe dans la première, de telle façon que les circuits sont toujours à recommencer sans qu'il soit jamais possible d'arriver au mur. Voyons, Tony, penses-tu consacrer toute ta vie à un semblable exercice? tu as reçu de la nature de belles facultés ; ne penses-tu pas à te distinguer, à te faire un nom, à devenir quelque chose? — Pfff I » répondit Tony.

11 est quelques personnes auxquelles peut-être la réponse pleine de sens et de sagacité par laquelle Tony Vaîinel termine le chapitre précédent peut sembler manquer de quelque clarté. Nous traduirons donc par nos propres impressions le pfff de Tony Vatinel; car, pour nous, ce

m Cl.OTILDE

pfffest encore un de ces mots qui en disent plus qu'ils ne

sont gros.

Les honneurs que l'on rend aux hommes distingués ne sont qu'une amorce pour faire faire à' de bonnes gens crédules certaines corvées sociales qu'il est plus commode d'admirer que de faire soi-même. Et encore leur fait-on payer les vertus et les belles actions comptant, et remeton les honneurs à l'époque de leur mort. On s'occupe volontiers, en France, de rendre des honneurs aux grands hommes morts; on dépense pour leur tombe un argent qui leur eût été fort utile pendant leur vie, et qui leur eût peut-être évité le désagrément d'une immortalité prématurée. Cela vient peut-être de ce qu'on aime également beaucoup à enterrer les grands hommes, et que leur mort semble toujours être la plus belle action de leur vie, ou du moins celle dont on leur sait le plus de gré, tant ou manifeste alors une recrudescence d'enthousiasme et d'admiration.

Une seule chose m'étonne, c'est qu'on n ait pas encore jusqu'ici imaginé de les enterrer vivants; c est une idée que je n'émets qu'avec une grande timidité : beaucoup peuvent la trouver séduisante et chercher à l'appliquer, ('icéron disait : « Il n'\ a. en fait de religion, qu'une al)surdité que les hommes n'aient pas encore inventée, c'est de manger leur Dieu. »

On a depuis profité de l'avis. Je serais réellement fâché d'être cause qu'on enterrât vifs M. Rossini ou M. Hugo. Je crois que la France produit trop de grands hommes pour sa consommation, et qu'elle craint d'être consommée par eux; elle en fait tant qu'elle peut Texpoitation.

Mais aucune époque autant que ceHe-ci, peut-être, ne s'est montrée empressée d'en linir avec les grands hommes; aucune n'a si vite et si légèrement décerné l'immortalité aux vivants. On voudrait faire des dieux à la manière des gardes prétoriennes quand elles se défaisaient

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tVim empereur dont on commandait d'avance l'apothéose. A peine im homme aujourd'hui a-t-il fait deux romances ou manifesté, par un commencement d'exécution, Tinlention de faire un vaudeville, qu'on fait son buste, sa statuette, sa biographie : toutes choses autrefois à Tusage des morts. On Fimmortalise d'avance et en effigie, et, quand il est mort une bonne fois, on n'a plus qu'à l'enterrer; ou plutôt, de ce moment, on se plaît à le considérer comme mort et enterré; ses fossoyeurs prennent sa place : chacun à son tour.

M. David, qui a fait un fronton pour le Panthéon, y a taillé dans la pierre de futurs grands hommes. C'est une remarquable fatuité aux yeux des étrangers, de leur montrer ainsi, dans ce temple consacré à nos grands hommes, des grands hommes jusqu'au dehors, jusque sur les toits, un débordement de grands hommes qui n'ont pas pu tenir dans le tem.ple.

Peut-être, si l'on fait des temples aux grands hommes, serait-il bon de fixer un temps où l'immortalité serait prescrite, un temps où il n'y aurait plus d'appel ni de recours en cassation. Si l'on ne déclare pas, par une bonne loi, après combien de temps un mort pourra s'endormir sur les deux oreilles sans se voir chicaner son immortalité, il arrivera ce qui est arrivé : que les petits hommes d'une époque jetteront à la voirie les grands hommes de l'époque précédente; que les successeurs des petits hommes ramasseront les os de leurs grands hommes; et que l'on court grand risque de se tromper d'os et de donner, dans le Panthéon, asile à (juelques gredinsqui ne s'y attendaient guère.

Mais, quand on aura fait, et discuté, et promulgué une loi à ce sujet, qui garantira l'efficacité de cette loi, et qui empêchera de remplacer cette loi par une autre loi, comme les grands hommes par d'autres grands hommes? car il n'est pas d'époque qui n'ait un demi-quarteron de grands

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hommes qu'elle ne soit pas fâchée de mettre sous des marbres assez lourds pour qu'ils ne puissent se relever. C'est, du reste, le secret des riches tombeaux que font les héritiers à ceux dont ils héritent. Sérieusement, à propos du Panthéon, il faut avouer qu'il n'est rien d'aussi ridiculement barbare que le changement de destination des édifices. Les gens qui font de telles choses semblent toujours chercher à faire croire à la postérité que l'histoire commence à eux, et que ce qui a précédé ne vaut pas la peine d'être conservé. Les monuments, ces masses de pierres, sont semés dans le temps par les hommes ([lù passent, comme les cailloux que le petit Poucet, des contes de Perrault, semait sur la route qu'il voulait retrouver. Seulement, c'est à ceux qui viendront après que ces masses de pierres doivent servir de guides pour leurs investigations dans l'histoire des mœurs et des arts. Il y a dans le cabinet des figures de cire un enfant vêtu richement avec un cordon bleu en bandoulière. Le démonstrateur l'a donné successivement et selon les circonstances comme le roi de Rome, le duc de Bordeaux, le duc de Montpensier, le comte de Paris. 11 y a encore une industrie qui consiste à afficher sur les nuus un morceau de papier sur lequel on lit :

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