POUR EN PROCURER LA VEKTE
11 paraît que l'industrie est bonne, car la concurrence est ardente. Voici ce que quelques-uns ont imaginé : comme le métier est identiquement le même, ils collent seulement sur l'adresse du rival une bande de papier, contenant leur propre adresse, et ils trouvent à cela un triple avantage. Ils sont annoncés, le concurrent ne l'est plus, et ils diminuent leurs frais d'impression et de papier en les lui faisant payer.
CLOTILUE 129
C'est précisément ce que font les grands homn^ies du présent avec les grands hommes du passé. Voilà à peu près ce que voulait dire le pfff de Tony, lîobert, probablement, l'avait compris et l'avait trouvé sans réplique, car il ne répondit pas un mot.,
Tony alla faire une visite du matin à madame de Sonimery; elle avait du monde; Arthur lisait des journaux dans un coin, et ne se mêlait à la conversation que par quelques phrases plus ou moins bien ajustées qu'il y jetait à peu près au hasard. Clotilde, d'après la coutume, fort inconvenante à mes yeux, de la plupart des femmes de Paris, recevait ses visites de deux heures à six heures dans ià chambre à coucher. Pour Tony, ce n'était pas une inconvenance, c'était une chose horribleaient cruelle. Dans son amour pour Clotilde, il avait eu peu d'instants dans lesquels ses sens avaient osé élever la voix, c'était lors de leur rendez- vous sous la niche de a Vierge à Trouville, quand Clotilde, fatiguée et épouvantée, s'était laissée aller sur le bras et sur la poitrine de Vatinel. Mais le plus souvent sa pensée n'allait pas jusque-là. 11 n'avait jamais été assez sûr d'être aimé de Clotilde pour oser rêver sa possession, et d'ailleurs Clotilde ne lui paraissait pas une femme que Ton possédât. Tant qu'on n'est pas aimé, ou qu'on ne croit pas l'être, il semble que Ion se contentera parfaitement d'être aimé, et que l'on ne demandera rien au delà. Une fois aimé, on borne avec la même bonne foi ses \œiu à un baiser, mais, je crois que je le répète, Clotilde ne semblait pas à Vatinel une femme que Ion possédât. (Jui n'a lencontié de ces femmes dont rinflexible jupe de plomb semble faire partie de leur personne?
Mais cet odieux lit conjugal changeait, malgré Tony.
ses idées sur Clotilfle;Clotilde était donc une femme comme toutes les femmes. Ces deux oreillers racontaient des choses bien humaines. Arthur, aux yeux de Tony, était nonseulement un rival heureux, mais encore un profane, un sacrilège, qui faisait descendre la divinité de sonpiédestal pour rabaisser jusqu'à son ignoble amour; puis, à force de s'indigner, il arrivait à penser que, puisque la divinité était devenue une simple mortelle, il eût été bien charmant qu elle le fût à son bénéfice; puis Clotilde, qu'il aurait craint autrefois de souiller par ses caresses à lui, lui semblait bien autrement souillée par les caresses d'un autre; son imagination ne lui faisait grâce d'aucun détail: et il se sentait plein d'un mélange bizarre de haine et de mépris pour Arthur; de haine, de mépris, de fureur et de désirs pour Clotilde. Il ne se contentait plus de regarder le visage de Clotilde; ses yeux, en regardant ses petits pieds dans des mules de velours vert, voyaient malgré lui beaucoup plus de la jambe qu'on n'en montrait; il interrogeait du regard les plis de la soie, plus tendre sur les genoux et trahissant des contours qui lui faisaient frissonner le cœur.
Arthur lui dit : « Vous avez voyagé depuis qutdque temps, monsieur Vatinel? — Oui, répondit Tony, je suis allé en Angleterre, en Irlande et en Amérique. — Vous avez dû voir bien des choses curieuses? — Mais non. »
Clotilde rougit; elle avait lu, comme vous savez, madame, les lettres que Tony avait écrites à Robert Dimeux pendant son voyage, et le maif^ non qu'il venait de prononcer lui faisait entendre, à elle, tout ce qu'il y avait de tendresse et de passion dans ces lettres. Elle leva les yeux sur Vatinel, mais elle rencontra les siens, et tous deux sentirent un mouvement de frisson. Clotilde changea la conversation. Tony se leva et sortit.
Comme Tony s'en allait, et qu'il paraissait hésiter entre deux portes pour sortir, Arthur se leva, lui ouvrit celle
qu'il fallait prendre, et lui dit : « Vous ne connaissez pas encore 7îos êtres. »
Quand Tony fut parti, il se demanda à lui-même pourquoi ces paroles d'Arthur lui avaient si joyeusement résonné dans le cœur : c'est qu'il espérait de se voir installé dans la maison; et comment finirait tout cela, en supposant même que les hommes et le sort le remissent à sa volonté?
La veille du jour fixé pour son mariage, Charles Reynold vint demander à déjeuner à Robert. Il cachait son triomphe et sa joie sous un air d'indifférence qui lui donnait beaucoup de peine ; car le pauvre garçon était gonflé de bonheur et de pensées d'avenir. 11 avait voulu voir la toilette de Zoé, et il était dans le ravissement.
« Ah çà ! mon cher, dit-il à Robert, vous n'oubliez pas que je me marie demain et que vous devez assister à mon mariage? Pourvu que je ne l'oublie pas non plus, mol. Vous amènerez votre ami, n'est-ce pas? les amis de nos amis sont nos amis. C'est un peu imprudent de prendre précisément l'instant où Ton se marie pour faire de nouveaux amis; mais je n'ai pas la prétention d'échapper seul au sort commun à tous les maris; et j'ai, sous ce rapport, une philosophie toute faite et prête à tous les événements. Ce ne sera, après tout, qu'une représaille, et la plus douce des justices est sans contredit la peine du talion. C'est à dix heures, vous savez, cela veut dire dix heures et demie, car les femmes feront attendre. Mon Dieu ! Zoé a voulu absolument me faire voir sa toilette; je n'aime pas m'occuper de ces enfantillages-là. mais j'ai fini par céder. C'est incroyable l'importance que les filles y attachent. Je vous demande un peu ce que cela signifie! Je ne sais pas si j'aurai un habit, et je ne compte guère
m'en occuper; pourvu que je n'aille pas oublier demain matin. Mais je me sauve. Vous savez, Laure, à laquelle je fais la cour depuis quelque temps?... — "Son. — Mais si, une prima donna de boulevard, une petite blonde. — Ah ! ah! — C'était une tigresse, elle avait un tas de scrupules. Moi, du caractère dont vous méconnaissez, vous comprenez bien que cela ne m'allait guère ; et puis un mariage, ça vous dérange toujours un peu; ma foi, j'avais oublié mon inhumaine, quand hier je reçois une lettre d'elle; elle m'annonce qu'elle viendra me voir aprèsdemain malin. Or cet après demain est devenu dem.\ix matin. Vous saisissez Tà-propos, sans doute : à dix: heures, juste l'heure du conjungo. .'e lui ai répondu : « Ma chère petite, « après-demain, c'est impossible, fai quelque chose à « faire; mais demain, par exemple, je serai très-heureux « de vous voir. » Et ce demain est aujourd'hui. Klle doit être chez moi; vous comprenez bien qu'une femme qui entre chez moi... Je n'en dis pas davantage. Je vais aller me débarrasser de ce petit triomphe avant d'aller chez ma future; pourvu qu'on ne me fasse pas voir encore des toilettes 1 Adieu. Si vous étiez aimable, demain, à dix heures, vous m'enverriez un petit mot par votre domestique pour me rappeler la chose. Adieu, mon cher. Ah çà ! se dit en bas de Tescaiier Charles, qui n'était pas attendu par la moindre Laure, vais-je aller d'abord chez mon bottier ou chez mon tailleur? Pourvu que mes affaires soient prêtes, mon Dieu! Que faire si ces gens-là ne m'ont pas tenu parole? Allons d'abord chez le tailleur. Dites-moi, mon cher, eh bien? — Monsieur, nous serons en mesure.
— Pensez que c'est à dix heures. — A neuf heures on sera chez vous. — Je compte sur vous; c'est très-grave, je ne puis me marier sans un habit noir : je n'en ai, comme vous savez, qu'un brun et un bleu. — Soyez tranquille.
— Je vous déclare que je ne le serai pas. — A neuf heures on frappera à voire porte. — Maintenant, chez le bottier.
Mes souliers? Je les attends. Il me les faut aujourd'hui; comment, voilà quinze jours qu'ils sont commandés! — On est très-pressé (Couvrage en ce moment, et d'ailleurs cane pouvait pas être confié au premier venu; je n'ai qu'un seul ouvrier auquel je donne Y ouvrage tout à fait soigné. — Vous me les promettez pour ce soir? —Ce soir ou demain matin à sept heures. — Bien sûr? — C'est comme si vous les aviez. »
Le jour du mariage de Charles Re\nold, Vatinelse trouva à Téglise auprès de madame de Sommery. Il était grave et triste, et, au moment où l'orgue résonna sous la voûte, il fut saisi d'une telle émotion, que quelques larmes tombèrent de ses yeux. Le soir, au bal, Clotilde lui dit qu elle avait remarqué sou émotion. « Je suis sûre, ajouta- t-elle, qu'Alida aura pensé que vous étiez quelque amoureux de Zoé rebuté. — Non, dit Vatinel, mon cœur pleurait malgré moi toute ma vie manquée et perdue. Au moment où le prêtre a dit ces paroles du Christ : « L'homme quittera « son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, » je n'ai pu m'empècher de penser que, moi aussi, j'ai quitté mon père et ma mère pour mener une vie errante, triste, solitaire et à jamais sans amour. — Vous êtes bien jeune, monsieur, dit Clotilde, pour parler ainsi de l'avenir et pour croire que vous ne rencontrerez jamais une femme que vous puissiez aimer. — Quand je dis que ma vie sera sans amour, reprit Vatinel, je veux dire que je ne serai pas aimé; car, pour moi, mon cœur est rempli d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec moi, ou plutôt qui me tuera. — Est-ce donc un amour tout à fait sans espoir, monsieur? — Ohl oui, madame, tellement sans espoir, que si celle qui en est l'objet venait à moi et me disait : « Tony, je vous aime et je suis à vous, » je la repousse-
rais en lui disant : « Laissez-moi; je ne veux pas de vous,
« femme souillée et flétrie ! »
Clotilde se mordit les lèvres et ne parut pas très-fàchée que Zoé vînt prendre son bras et Temmenàt dans une autre pièce.
ZOÉ. Eh bien, chère Clotilde, voilà donc mon roman iini, sans avoir commencé. J'avais bien fait une tentative, mais elle m"a rendue trop malheureuse. J"ai trouvé dans ce qu'on nous a dit à léglise des choses qui n'ont rien de romanesque, mais qui m'ont rempli l'àme de pensées sévères et élevées d'un bonheur grave et calme que je ne soupçonnais pas. Embrasse-moi, ma bonne Clotilde, je serai heureuse.
« Oui, tu seras heureuse, répondit Clotilde; lu as épousé un homme qui ne croira pas avoir fait un sacrifice eu t'épousant; tu es la femme d'un homme que lu aimes, et les devoirs si rigoureux pour d'autres seront pour toi un bonheur ineffable. Tu auras des enfants, car le ciel bénit les mariages d'amour : ce sont les seuls qu'il reconnaisse et qu'il sanctifie. Tu seras heureuse, Zoé. Tu ne seras tourmentée ni par l'ambition ni par la vengeance. Etre heureuse, c'est aimer et être aimée. Voilà ton devoir. »
Charles était ivre de joie; mais un nuage passait de temps en temps sur son visage. Plusieurs fois il se dirigea vers Robert, puis s'arrêta sans être allé jusqu'à lui et sans lui avoir parlé. 11 finit par prendre une résolution. « Robert, lui dit-il, voulez-vous faire un tour de jardin avec moi? — Je vous rends grâce, mon cher ami; il fait trop froid. — C'est que j'ai un service important à vous demander.— C'est différent; je croyais que c'était simplement un plaisir que vous me proposiez. Je vais mettre mon manteau. Faites-moi donner un cigare. Mais est-il tout à fait nécessaire que ce soit dans le jardin? — Oui, il y a du monde partout, et je ne veux pas que ce que j'ai
à vous dire soit entendu par d'autres que par vous. »
« Mon cher Dimeux, dit Charles Reynold quand ils furent descendus dans le jardin, je vais vous montrer la grande confiance que j'ai en vous; mais vous allez vous moquer énormément de moi. — Allez toujours. — Promettez-moi du moins que vous me garderez le plus profond secret. — 11 paraît que votre confiance en moi est au fond de votre cœur sous un tas de petites défiances dont il faut la débarrasser pour qu'elle puisse sortir. — .Non, mais... — Tant qu'à ne pas me moquer de vous, je puis vous promettre, si vous voulez, et si réellement la chose mérite la moquerie, de me contenter d'un sarcasme intérieur et latent dont vous-même ne vous apercevrez pas; pour la discrétion, je vous la promets. — Eh bien, dit Charles Reynold cherchant à diriger la promenade vers les allées sombres et les plus éloignées de la maison, dont les fenêtres jetaient de la clarté; eh bien, me voici marié.
— Oui. — Le maire et le prêtre ont fait leur état, je n'ai plus qu'à faire le mien. — Oui. — Il est dix heures, j'esp .. je pense que madame ma tante va emmener sa fille dans une heure. — C'est très-probable. — C'est que je vous avouerai, mon cher Dimeux, que je ne me suis jamais marié. — Je Tespère bien, sans cela vous vous trouveriez dans une situation parfaitement prévue par le Code pénal.
— Oui, mais il y a des choses qui m'embarrassent. — Ce n'est rien; demandez à votre belle-mère quand elle emmènera sa fille, et suivez-les. — Ce n'est pas cela. — Vous m'effrayez, mon cher Reynold. — Ah ! voilà déjà que vous vous moquez de moi. — Mais non, vraiment. — Eh bien, je vais vous dire la chose sans détours. — Je commence à l'espérer avec d'autant plus de plaisir, qu'il fait froid, et avec d'autant plus de raison, que vous les avez épuisés
156 CLUTILDE
tous. — Je vous dirai donc... mais sans hésiter davantage... mon clier... Hoberl Dimeux... je vous dirai donc... sans préambule... sans tergiversations... que... mais vous vous rappelez la discrétion que ^ ous m'avez promise. . Je vous dirai alors... »
Ici Charles parla si bas, que je ne puis répéter ce qu'il dit.
« Mais, dit Robert, et Laure, dont vous me parliez hier?... — Plaisanterie, mon cher Dimeux. — El Julie, dont vous m'avez raconté de si bonnes histoires?... — Mensonges, mon cher Dimeux. — Et Anna, sur laquelle vous m'avez donné des détails si intimes?... — Vanteries, mon cher Dimeux. — Et Adèle, je crois, oui, c'est Adèle que vous l'appeliez, dont vous m'avez fait des descriptions si ravissantes, que j'avais presque envie de les vérifier?... — Invention, mon cher Dimeux. — Ce sont donc aussi plaisanterie, mensonge, vanterie et invention, que ces lettres, ces billets, ces rendez-vous, ces nuits passées dehors, ces maris jaloux, ces invasions par les fenêtres?... — Comme vous dites, mon cher Dimeux plaisanterie, mensonge, vanterie, invention, w
Et alors Robert fit une question aussi bas que Charles avait parlé quelques instants auparavant.
CHARLES, Jamais.
RoDEP.T. Jamais, jamais?
CHAULES. Jamais.
RocEUT. C'est très-drôle.
CHARLES. Pour VOUS.
Kor.ERT. Je ne vois pas où est le malheur pour \uus à présent, mais enfin...
CHARLES. J'ai bien quelques théories, mais...
Robert parla bas assez longtemps.
CHARLES. Je vous remercie, mon cher ami.
ROBERT. Il n'y a pas de quoi; vos théories étaient excellentes. C'est tout ce que vous aviez à me dire?
CHARLES. C'est parbleu bien assez !
f.obei;t. Alons, ren Irons, je meurs de froid; vous m'avez tenu là un cigare tout entier.
Robert jeta la fin de son cigare et rentra le premier. Madame Reynold la mère lui demanda d'un air fort inquiet : « Où est mon beau-fils? — Il va venir, madame. — C'est qu'on n'est jamais tranquille avec des jeunes gens qui ont mené une vie si folle et si dissipée. . »
Maiie-Clolilde.
Ton} Vatinel devint assidu chez Clolilde. Il était généralement silencieux. Un soir, cependant, on vint à parler de Trouville; il prit la parole et demanda à Clotilde si elle se rappelait bien la plage, et si elle se rappelait aussi les petits bois qui dominent la Touque, et les beaux couchers du soleil. « Vous rappelez-vous, madame, disait-il, ce jour où les pêcheurs rentrèrent par un si terrible coup de vent? » Et il fit de la tempête une description qui fit frissonner les auditeurs. « Vous rappelez-vous la colline, au mois de mai, couverte de joncs en fleurs comme d'un drap d'or?» C'était, ce soir-là, grande représentation au Théâtre-Italien. Clotilde était un peu fatiguée et n'y allait pas. Les trois ou quatre hommes qui étaient chez elle se levèrent. « Et vous, monsieur Vatinel, dit -elle à Tony, n'allez-vous pas au Théâtre-Italien? — Non, madame. — Vous le voyez, mes amis ne se gênent pas avec moi. Ce n'est pas un reproche que je vous fais, messieurs, allez-vous-en. Je suis naturellement ingrate, et je ne veux pas de sacrifices. Ne vous croyez donc pas obligé, monsieur Vatinel, de me tenir compagnie si vous avez mieux à faire. — Faut-il, madame, demanda Vatinel, me croire obligé de m'en aller? —Non. Vous n'ainii'z donc pas le spectacle? dit Clotilde à Tony
quand ils furent seuls. — Non, madame. — Ni la musique? — Non plus. — Je ne vous ai jamais vu danser. — En effet, je ne danse pas. — Ni jouer. — Ni jouer. — Ni causer. — M causer. — Qu'aimez-vous donc, alors? — Moi, madame, je n'aime rien. — C'est une plaisanterie ! — J'aime la plaisanterie moins que toute autre chose; mais je comprends bien que ce que je vous ai dit a besoin d'explication. Jai dans le cœur une grande et violente passion. »
Clotilde, à ces mots, s'embarrassa visiblement ; Tony s'en aperçut et ajouta : « La femme que j'aime est une jeune fille, vierge et ignorante, qui n'a jamais eu même un frère dont les lèvres aient touché son front. Deux fois seulement, et cela m'a tellement ému, que j'en pourrais dire le jour et l'heure; deux fois seulement mes doigts ont touché les siens; une autre fois, craintive, fatiguée, elle a abandonné un instnnl son corps sur mon bras, et j'en sens encore l'impression. Cet ange n'est plus, madame. »
Clotilde le regardait avec étonnement et avec défiance. Elle savait bien que c'était elle que Tony aimait, et tous ses souvenirs s'appliquaient à elle parfaitement. Tony continua : « Je sais, madame, dit-il, que Robert vous a montré mes lettres, et je saisirai cette occasion de vous les expliquer, parce que, un jour ou un autre, vous pourriez bien me chasser de votre présence et croire accomplir un devoir en agissant ainsi, et ce serait pour moi un grand malheur; car réellement je ne peux \ivre que là où vous êtes. Donc, madame, je ne vous dirai pas : Je vous ai aimée et je ne vous aime plus. Ce n'est pas cela, ce n'est pas moi qui ai changé. J'ai aimé ce que vous étiez quand je vous ai connue, et je n'aime pas ce que vous êtes aujourd'hui. Non-seulement j'ai aimé ce que vous étiez alors; mais je l'aime encore. J'aime encore de toutes les forces de mon àme cette jeune fille dont je parle dans les lettres que vous avez lues; mais je ne la retrouve plus en vous.
Cependant vous êtes la seule personne avec laquelle je pourrais en parler. Robert est un moqueur, et je ne veux pas exposer à la moquerie un senli ment» aussi profondément enfermé dans mon cœur. Cependant je ne puis parler que de cela. Si j'ai un peu parlé ce soir, c'est que parler de Trouville, de la plage, des bois où je l'ai vue, c'est pour moi parler d'elle et de mon amour. Ce n'est qu'à une femme que Ton peut parler d'un amour véritable, et* il est peu de femmes auxquelles on puisse parler d'un amour qui n'est pas pour elles. Notre situation est tout à fait particulière. Vous seriez bien bonne de me permettre de vous parler quelquefois de celle que j'ai me et qui n'est plus.»
Clotilde regardait toujours Vatinel avec attention; elle cherchait à découvrir dans les yeux, dans l'expression de son visage, dans le son de sa voix, s'il était de bonne foi en parlant ainsi, et s'il la faisait assister à quelque rêve d'un cerveau en délire, ou si c'était une façon très-alambiquée et d'un goût plus que médiocre de lui faire une déclaration d'amour.
Le résultai de ses observations fut que Vatinel était peut-être fou, que peut-être il se trompait lui-même, mais qu'à coup sûr il ne voulait tromper personne et qu'il était de la meilleure foi du monde.
« Monsieiu- Vatinel, dit Clotilde, j'imiterai voire franchise. Le hasard ou une petite perfidie de votre ami dont j'ignore le but vous a instruit d'une chose que je ne vous aurais jamais dite. J'ai été extrêmement touchée de cet amour si vrai que peignaient vos lettres pour mo... pour celle que vous aviez aimée, que vous aimez encore, ditesvous. Vous avez été malheureux, vous l'êtes peut-être encore. Je veux vous aider à vous consoler, et, en y consacrant mes soins les plus affectueux, je croirai accomplir un devoir : je suis heureuse de n'avoir pas à parler des barrières infranchissables qui se sont élevées entre nous. Soyons amis, nous parlerons de tout ce que vous voudrez;
de celte Clotilde... qui n'est plus. — Vous avez raison, madame, répondit Vatinel, je ne l'appelle que Marie dans mon cœur, car elle s'appelait Marie, doux nom formé avec les lettres du mot aimer. Mais que vous disais-je d'abord? je vous disais que je n'aimais rien. Les goiMs sont de la monnaie d'amour. Tout ce qui avait en moi quelque puissance d'aimer, même le plus légèrement, tout est rentré dans mon cœur pour se réunir à l'amour que j'ai pour... pour Marie. Cet amour est comme le soleil, qui aspire jusque dans le calice des fleurs les plus petites gouttes d'eau pour les réunir en un nuage qui porte la tempête. — Monsieur Vatinel, dit Clotilde, je vous crois un homme bon et loyal, et je ne doute pas un instant que vous soyez par- ^aitement de bonne foi. Seulement, comme cet amour dont vous parlez est tout à fait en dehors des conditions humaines, il est possible que vous vous trompiez vousmême. Je ne sais trop comment vous dire cela. Rien de si ordinaire à une femme que de se refuser cà croire qu'on l'aime. Mais il est moins ordinaire et moins commode de dire * « Vous dites que vous ne m'aimez pas, et je crains i< cependant que vous ne m'aimiez. » C'est là une grande fatuité féminine: mais j'aime mieux m'exposer à être un peu ridicule qu'à jouer un jeu qui nous amènerait peutêtre du malheur à l'un et à l'autre. »
Certes, moi, l'auteur, je ne prendrais pas sur moi ici de décider si Clotilde avait réellement la crainte ({u'elle mettait en avant, ou si elle était un peu piquée de la préférence que donnait Vatinel à ce qu'elle avait été sur ce ([u'elle était présentement. Je ne déciderai pas non plus si Clotilde n'était pas partagée par ces deux sentiments, et si elle aurait été plus capable de bien définir ce qui se passait en elle. Toujours est-il que Vatinel prit sa crainte au sérieux. Mais ce brave et digne jeune homme a si peu le sens commun dans toute cette conversation, que l'on n'ose pas trop être de son avis.
CLOTILUE 441
« Madame, dit-il en se servant, pour lui être agréable et pour la rassurer, des sentiments qu'il était heureux de trouver dans son cœur, comment voudriez-vous que je pusse vous aimer? «
C'était réellement un singulier garçon que Tony Yatinel, un sauvage bien sauvage, et dont je suis honteux d'avoir à rapporter les discours.
Clotilde fit une petite grimace qui disait clairement qu'elle trouvait le personnage assez difficile et assez bizarre. 11 n'y fit aucune attention et continua :
« Comment voudriez-vous que je pusse vous aimer avec le cœur dont j'ai aimé Marie? Il n'est pas un des objets qui vous entourent qui ne me sera odieux; vous ne pourriez pas prononcer une parole, faire un geste qui ne m'inspirât de la haine! Si je vous aimais, j'aurais envie de vous tuer et de me tuer après! Vous qui avez un maii. un homme auquel vous appartenez, un homme qui restera avec vous quand je vais être parti, dans quelques instants! Ce salon, ces fauteuils, ces rideaux, vos vêtements, vos bagues, votre nom, tout me rappellerait que vous êtes souillée, que vous êtes à un autre! Oh" non! non! madame; plus j'aimais ce que vous étiez, moins je puisaimer ce que vous êtes! Plus j'ai aimé Marie, moins je puis aimer Clotilde ! Ce sont deux femmes dont l'une est morte, et, pour que je le croie mieux, vous n'avez rien gardé de Marie. Vous n'avez plus la même physionomie ni les mêmes gestes, vos cheveux sont arrangés autrement, vous avez plus d'embonpoint, votre voix a bien plus d'assurance ainsi que votre regard. Mario parfumait sa chevelure d'une odeur de violette qui semblait être son haleine. Vos cheveux, à vous, sentent je ne sais quelle odeur que sentent également les cheveux de cent autres femmes. Quelcj[uefois, cependant, il vous arrive pour un instant, quand vous êtes éclairée de certaine façon, ou quand votre voix, prononçant certains mots, trouve certaines in-
flexions, il vous arrive de ressembler à Marie et de me la rappeler. Mais c'est pour moi comme une vision, comme une apparition qui s'évanouit aussitôt. Il y a quelques jours, vous étiez par hasard coiffée comme se coiffait Marie, et, quand vous aviez la tète penchée, vous lui ressembliez tout à fait. Mais qu'arrive-t-il alors? que je vous hais, et qu'il me semble presque que j'aime moins Marie. Vous voyez bien, madame, qu'il est impossible que je puisse vous aimer. Hors de ces idées, vous êtes charmante, gracieuse, spirituelle, pleine de tact et de finesse; mais vous n'auriez pas été Marie et je ne l'aurais pas connue, que je ne vous aimerais pas; car, par un hasard étrange, vos perfections mêmes sont des choses que je haïssais avant de vous connaître, et je suis sûr que si j'avais voulu tracer le portrait d'une femme selon mon cœur. il n'y a pas un trait qui vous eût ressemblé. )>
De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand elle était seule, il lui parlait du passé, de celle qu'il appelait toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations pendant tout le temps qu'ils étaient restés ensemble à ïrouville; il n'avait rien oublié. Il se rappelait pour chaque jour ce qu'elle avait dit et comment elle était habillée. « Ce jour-là, disait-il souvent, elle avait une boucle de ses cheveux dérangée par le vent. Cet autre jour, elle avait un chapeau de paille orné d'une branche de giroflée violette. » Mais, quand il y avait quelqu'un, il se renfermait dans un silence opiniâtre; et, quand Clotilde lui en faisait des reproches, il lui disait :
« Que voulez-vous que je dise? je n'ai rien à dire aux mitres, et je ne sais même pas bien pourquoi il y a des mitres au monde. Je ne demande qu'une chose au ciel, dit-
CLOTILDE HZ
il une autre fois ; c'est de vous trouver toujours seule, toujours disposée à m'entendre vous parler de Marie. Et je livrerais le reste de ma vie à qui la voudrait; mais il faudrait que j'eusse une confiance que je suis bien loin d'avoir; il faudrait que mon cœur pût se tourner vers vous avec cette certitude de vous trouver que les yeux ont à se lever au ciel, »
Arthur n'avait pas compris à quel degré il avait blessé le cœur de sa femme la nuit du bal de l'Opéra. Le silence qu'avait gardé Clotilde lui avait paru une preuve de faiblesse et de soumission, et, au lieu de chercher à effacer l'impression de son injure, il crut qu'il pouvait tout oser. 11 exigea qu" elle offrît des excuses à Alida, et elle offrit des excuses à Alida. 11 voulut qu'i^lle reçût la veuve, et elle la reçut. Il avait en fait d'autorité dans sa maison, dans laquelle jusque-là il ne s'était pastropcru le maître, toute l'insolence d'un parvenu.
Pour qui aurait bien connu Clotilde et aurait vu son cœur à nu, Arthur se trompait lourdement. Du moment où Arthur avait reproché à Clotilde son introduction dans la famille de Sommery, la blessure qu'il lui avait faite était si profonde, que toute autre blessure ne pouvait aller au fond de la première et en toucher les bords, ni par conséquent exciter de la douleur. Elle avait conçu pour Arthur à la fois tant de haine et tant de mépris, qu'elle ne pouvait plus avoir, à l'égard de la veuve, même celte jalousie de la vanité que l'on éprouve pour l'homme que l'on aime le moins. De petites tracasseries d'intérieur, le refus de revoir Alida ou de voir la veuve, n'auraient pu contenter Clotilde, et elle trouvait un plaisir amer à voir s'accumuler les torts et les injures de M. de Sommery.
Tony lui témoigna une grande admiration pour son angélique douceur.
« Tony, lui dit-elle, je fais ce qu'on veut, et je ne me plains pas, parce que cela m'est égal; les grands intérêts absorbent les petits. Comme vous, j'aime à me reporter en arrière. Je n attache que peu de prix aux intérêts de ma nouvelle existence ; il me semble que cela ne me regarde pas, et qu'il s'agit d'une autre personne. Je crois que je redeviens iMarie. »
Un soir, Tony Vatinel trouva Clotilde avec la coiffure qu'elle avait le jour qu'il l'avait vue pour la première fois, (l'était la coiffure qu'elle portait à Trouville.
Il la regarda avec un intérêt plus marqué.
« A quoi pensez-vous? lui dit-elle. — Je pense, répondit Vatinel, cjne je vais bien détester le premier qui entrerace soir. — Je l'avais prévu, et j'ai défendu ma porte: excepté cependant pour mon mari. »
Tony fut très-fàché qu'elle eût prononcé ce mot. Mais il ne tarda pas à oublier cette impression. Clotilde avait repris ce parfum suave et fugitif de violette dont elle se servait autrefois. Tony la regarda et resta rêveur.
Ce nétait pas sans intention que madame de Sommery avait parlé de son mari. Vatinel paraissait le plus enchanté et le plusanioureux des hommes; il n'y avait rien d'impossible que dans la suite de la conversation il lui prît fantaisie de se jeter aux pieds de Clotilde ou de lui baiser la main; il pouvait également arriver qu'Arthur rentrât à ce moment. Un ne peut cependant dire à un homme tranquillement assis sur sa chaise : Ayez soin de ne pas vous jeter cà mes genoux; ne vous animez pas trop, parte que mon mari pourrait rentier. Il est cependant prudent de l'avertir, et Clotilde avait jeté le plus incidemment
CLO TILDE 145
possible la mention que son mari pouvait rentrer. « Trouvez-vous, dit Clotilde, que je ressemble à Marie? — 0 Marie 1 s'écria Vatinel; tu es Marie, tu es tout ce que j'ai aimé et tout ce que j'aime. Marie ou Clotilde, je t'aime; je t'aime comme tu étais et comme tu es. L'amour que j'ai pour toi est un culle auquel j'ai consacré toute ma vie. Depuis longtemps l'amour a remplacé le sang dans mes veines. Il y a des gens qui marchent, il y en a qui travaillent, il y en a qui font des projets et des rêves; moi, je vous aime, et je ne fais pas autre chose. — El moi aussi, dit' Clotilde, Vatinel, je vous aime. Mais, écoutezmoi bien, mon ami. J"ai à vous entretenir d'une chose triste dont nous ne reparlerons jamais. Je suis mariée, je suis la femme de M. de Sommery. Vous ne voudriez pas plus que moi d'un odieux partage. Je ne serai jamais à vous. Nous continuerons à vivre dans le passé. Mon cœur seul vous appartiendra, mais il vous appartiendra aussi sans partage. J'aurai en vous la plus grande confiance. Mais, si vous en abusiez un instant, je cesserais de vous voir, parce que ma résolution est immuable. Acceptezvous ce pacte, ce pacte d'amour pur et fraternel? — Je l'accepte, dit Tony, et j'y serai fidèle. Vous avez raison, d'ailleurs, je ne voudrais pas d'un partage dont la seule pensée m'inspire de l'horreur. IN'os âmes sont à jamais unies. — Mon ami, dit Clotilde, vous êtes ému, votre teint est animé et vos yeux étincellent, nous sommes seuls; je ne veux pas qu'on nous trouve ainsi : allez-vous-en. Il arrive souvent que nous ne pouvons nous parler. 11 est rare que je puisse ainsi vous consacrer toute une soirée. Fiezvous-en à mon cœur; je referai ce bonheur pour nous aussi souvent que je le pourrai. Quand ce sera impossible, vous ne vous plaindrez pas, et vous ne m'en voudrez pas ; vous n'oublierez pas que je souffre autant que vous de notre séparation. Mais rien ne nous empêchera de nous écrire. Vous enverrez vos lettres à ma femme de cham;
bre, sans adresse. Maintenant. Tony, bonsoir. Je vous aime : emportez ce mot pour vous tenir compagnie. Donnez un baiser fraternel sur mon front. »
Tony s'avança pâle et tremblant, et se pencba sur Clotilde. 11 posa ses lèvres sur son front blanc. Tout disparut à ses yeux; et, quand il se releva, son âme tenait plus au front de Clolilde qu a ses lèvres à lui. 11 chancela et s'appuya sur un meuble: puis il partit en courant.
Robert biinoux ^\e Fousseiou à ïony Vatinel.
« Fousserou.
« Voici faites, mon cher Tony, les réparations à notre château de Fousseron. Pierre Meglou m'avait alarmé, il ne s'agissait que de quelques tuiles à remettre. Le mois d'avril va finir, et avec lui le froid, la neige et la pluie; je suis sûr qu'à Paris on s'étonne cette année, comme tous les ans, qu'il fasse mauvais au mois d'avril.
« Le temps s'est tout à coup radouci, les sureaux et les sorbiers sont en feuilles et seront bientôt en fleurs ; les églantiers de mes haies ont déchiré l'enveloppe qui emprisonnait leurs feuilles dans les bourgeons. Tout le jour le ciel a été gris, mais à celte heure, deux heures avant de se coucher, le soleil a remporté la victoire sur les nuages, le printemps commence. Une petite fauvette grise à tête noire chante sur la plus haute branche d'un de mes pommiers. Il y a presque un an qu'on n'a entendu cette voix pleine et vibrante. La voix de la fauvette, c'est aussi printanier que la première violette qu'on trouve sous la. mousse; mais cela vous remue encore plus le cœur ; quelle touchante chanson! Charmant héraut qui annonce que la fête de la nature commence ; que le soleil et les frais ombrages, et les fleurs et les amours, vont reparaître. Douce
CLÛTILDE Ul
chanson qui réveille les pensées du printemps endormies dans le cœur comme les pâquerettes étaient cachées sous la terre noire, et qui refleurissent avec elles.
« Viens ici, mon Vatinel, viens avec moi voir fleurir nos pommiers. Que fais- tu à Paris? Tu m'as donné de ne pas aimer madame de Sommery des raisons auxquelles j"ai dû me rendre. Paris s'attriste, les gens qui ont dépensé trop d'argent à Paris pendant Vhiver ont déjà fait comme moi, ils ont fait senihlant de prendre un moineau pour la première hirondelle, et ils sont paitis pour la campagne; la saison du Théâtre-Italien est finie ; viens voir fleurir nos pommiei-s.
« Robert. »
Touy Vatinel à liobert Liaicux do Fousseiou.
« Ah! Robert, que me font maintenant le printemps, et les pommiers, et la nature? Hélas I je crains de trouver dans mon cœur un bien plus mauvais sentiment que cela ; sans le besoin que j'éprouve de l'écrire, de te parler, de te dire ce qui se passe, j'aurais peut-être fait le blasphème d'ajouter: Que me fait l'amitié?
« Ah I oui, je t'avais donné de bonnes raisons de ne pas aimer Clotilde : je m'en étais donné de meilleures encore ; je me trompais nioi-mènie comme je te trompais. Je l'aime, Robert, plus que je ne l'ai jamais aimée.
« Et vois-tu, maintenant, Robert, je suis perdu. Je ne puis plus être désillusionné, comme on dit, car je l'aime couverte d'opprobre, souillée, flétrie, je l'aime infidèle, je l'aime prostituée. Cherche donc maintenant à me guérir I Ou plutôt maintenant je n'ai plus d'idées, ni du bien ni du mal ; le bien, c'est ce qu'elle est, c'est ce qu'elle fait, quoi qu'elle soit et quoi qu'elle fasse. Le mal, c'est le
reste. Quand je suis revenu, il y avait des choses que je n'aimais pas, il y en avait d'autres que j'avais en horreur et en mépris. Je suis arrivé, j'ai revu Clotilde, je Tai revue formée de loules ces choses-là.
« Eh bien, aujourd'hui, ces choses-là, je les aime. Clotilde est décolletée, je trouve à cela des excuses; que disje? je blâme en dedans de moi les femmes qui ne le sont pas. Clotilde tutoie son mari, elle le tutoie devant moi, je rougirais de te dire les misérables raisons que j'ai imaginées pour trouver cela parfait. Je dis misérable^s, parce que je parle à ton point de vue; car moi je suis convaincu. Clotilde parle haut, parle de tout, je trouve cela ravissant; Clotilde a un mari auquel elle veut que je donne la main; autrefois j'appelais cela une lâcheté, une perfidie, une trahison. Non, je remplirais dix pages d'une justification que je trouve suffisante et complète.
« Je ne sais plus rien, je n'attends pas qu'elle agisse ou qu'elle parle pour savoir si ce qu'elle dit ou ce qu'elle fait est bien. Non, j'attends qu'elle agisse et qu'elle parle pour savoir ce qu'il est bien de faire et de dire.
« Je vais au spectacle; je trouve d'une sauvagerie l'idicule de fuir le monde. Sa toilette, sa coiffure, sont celles qui me déplaisaient autrefois, ce sont les seules que je trouve bien aujourd'hui ; et je trouve ridicules les femmes qui ne sont pas coiffées et habillées comme elle.
« Mais à (j[uoi sert de te dire tout cela, tout n'est-il pas compris dans ces mots :
« J'aime Clotilde en sachant que chaque matin elle sort des bras d'Arthur de Sommery !
« J'aime la honte, j'aime l'opprobre, j'aime la fange, si Clotilde est dans la fange, dans l'opprobre et dansla honte!
« Ibbert, je suis perdu.
« Oh! goûte seul ces douces sensations du printemps, mon cœur est plein, il n'y a de place pour rien.
« Je ne peux plus rien faire qu'aimer, qu'adorer cette
femme, que je trouverais hideuse si j'avais une seconde de bon sens; je Taime, et j'en meurs.
« Ah ! quand je n'aimais que celle que j'appelais Marie* celle que, tu avais bien raison, j'avais parée de charmes trouvés dans mon âme; alors on pouvait me guérir, parce que, en regardant de près, aucune femme ne m'aurait tenu les promesses que je faisais faire à celle-là sans la consulter. Mais maintenant Clotilde, mariée, abandonnée sans amour à Arthur de Sommery, Clotilde est ce que ma raison trouve de plus infâme; et je l'aime, et je consentirais à mourir dans une heure seulement pour baiser ses pieds nus.
Tony Vfitiiifl à madame fie Somraery.
« Je viens de parler une heure seul avec vous, et je vous quitte pour vous écrire. Et que vais-je vous écrire? Tout à l'heure il me semblait que la voix et les yeux réunis ne pourraient vous dire ce que j'éprouve. Que fera ce morceau de papier?
« Pendant le temps que nous sommes restés ensemble, vous avez laissé vos deux mains dans les miennes; puis, vous m'avez donné votre main à baiser; celle que vous me donniez était la main gauche. Je n'ai pu m'empècher de la repousser et de prendre l'autre. Vous a^ez cru que c'était à cause de votre alliance, et vous m'avez fait voir que, depuis que vous êtes Marie, vous avez substitué à cet anneau qui contenait deux noms, Clotilde et... l'autre, un simple anneau sans inscription. J'ai été bien reconnaissant de ce que vous avez fait là, chère Marie, mais je n'en ai pas moins continué à ne baiser que votre main droite, et je suis parti.
« C'est que, chère Marie, je suis bien avare de vous. Et,
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pensez-y, j'ai si peu Je vous, que je n'ai pas cette avariée ,de l'homme riche dont on rit, mais j"ai l'avarice du pauvre qui défend sa vie. Un de ces hommes qui vous entourent vous avait, en vous quittant, haisé cette main gauche. Je comprends qu'avant notre rencontre vous vous soyez soumise, sans y penser, à cette formule hanale.Mais aujourd'hui qu'il y a un homme qui vous adore, un homme qui vous donne toute sa vie. sans restriction aucune ; aujourd'hui que vous ne pouvez lui donner que ces légères faveurs, elles ont pris une telle importance que, vous devez, comme je le fais, moi, les estimer comme un trésor inappréciable, et que vous ne devez plus penser que cela puisse servir à une simple formule de politesse.
« Et ce même homme qui vous a baisé la main vous avait auparavant parlé à l'oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de haine cela éveille dans mon cœurl Cependant, je le crois dans d'autres moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut que cette haine soit de l'amour empoisonné, car elle a, comme l'amour, ce désir vague de saisir et d'étreindre. C'est un mélange d'amour et de haine que je ne puis exprimer que par l'idée de caresses qui vous tueraient, d'étreintes dans lesquelles je vous étoufferais.
« Je vous hais d'un mot qu'on vous adresse; je vous hais d'un désir que vous inspirez; je vous hais d'un sourire que vous donnez aux paroles des autres, d'un regard qui me semble un peu prolongé. Rien ne m'échappe, je vois tout, je vois plus que tout.
« Comme je vous hais ! et comme je vous aime! La jalousie est un poison composé de toutes les passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la moindre remplit la vie d'un homme et le dévore sans le tuer, comme le vautour de la Fable.
« La jalousie est un mélange de l'aniuur, de la haine, de l'avarice et de l'orgueil.
« Et, quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout pensez que je n'exagère jamais rien; que j'ai plutôt de la propension à atténuer ce que je sens, quand je l'exprime en paroles; ou plutôt ce que j'éprouve pour Aous, et que je n'éprouve rien que pour vous, a une telle violence, que les paroles ne peuvent le peindre. Pensez qu'il ne faut pas appliquer à mes paroles cette échelle de réduction qu'il est prudent de faire subir à celles de presque tout le monde.
« Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que vous pouvez me donner.
« Mais comment se fait-il que depuis que vous m'aimez rien n'ait changé ni dans vos manières, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes seuls et qu'il nous survient quelque importun, cela ne vous coûte rien de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec quelques personnes un air de familiarité habituelle qui me désespère. C'est tout mon peu de bonheur que vous divisez ainsi et qu'on me vole. Qu'on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n'en sait que faire, je le conçois; mais maintenant, il faut leur reprendre tout ce que vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle de vous est pour moi un trésor que je voudrais enfermer dans mon cœur et dérober à tous les regards.
« Encore une chose qui me choque au plus haut degré. A chaque instant quelqu'un de votre société a avec aous un échange de paroles auxquelles je ne puis rien comprendre. Il y a entre vous et certaines gens des langages mystérieux, des choses dont vous êtes et dont je ne suis pas.
« Ah ! Marie, que je vous aime !
« Je vous le répète, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je souffre, c'est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez me donner de bonheur.
« Tony. »
Clotilde de Sommery à Tony Vatinel.
'( Vous êtes fou, Tony, et vous me faites peur. Il y a donc une triste nécessité qui oblige l'homme à souffrir, puisqu'il se forge lui-même des sujets de chagrin quand le sort semble s'obstiner à lui en refuser de réels.
« Quoi 1 ce n'est pas assez que je vous donne mon cœur tout entier; ce n'est pas assez que vous soyez devenu le plus cher ou plutôt le seul intérêt de ma vie; ce n'est pas assez que mes journées et mes nuits s'emploient à préparer et à amener les quelques instants que je peux passer avec vous? Vous voulez encore que je change mes habitudes et mes façons d'agir ! Savez-vous ce que vous me demandez là, Tony? Rien autre chose que ma perte et notre séparation éternelle. Ces changements que vous exigez de moi, et que je désire plus que vous peut-être, savez-vous ce qu'ils produiraient ? Rien autre chose que de faire rapprocher leur date et celle de votre entrée chez moi. Et, une fois qu'il serait établi que j'aime quelqu'un, tous ces hommes qui m'entourent, qui se maintiennent Tun l'autre, et que je maintiens moi-même par l'absence de préférences, ces hommes s'en iront et deviendront mes ennemis. On veut bien être amoureux inutilement d'une femme que personne n'a, parce que dans son amour-propre on la déclare insensible ; mais, le jour où ils croiront que j'ai fait un choix, ils deviendront mes en'nemis, je vous le répète, et ils me perdront dans le monde.
« Et à quel titre vous recevrai-je quand je ne recevrai plus les autres?
« D'ailleurs, ce que je fais, ce que vous croyez à tort (luelfiue chose, je le fais pour tous. Vous savez ce que je ne fais que pour vous. Vous vous plaignez, vous êtes ja-
loux. Voulez-vous donc changer votre sort contre celui du plus favorisé d'entre eux? Toutes ces choses dont vous vous blessez sont les choses les plus simples, et elles vous choquent, parce que vous n'allez pas dans le monde ; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien vu. Je vous parais légère, n'est-ce pas? Eh bien, dans le monde je passe pour pousser la réserve à l'excès, et l'on rne traite. de prude. Je vous le dis encore, Tony, vous êtes fou, et la folie me fait plus de peur qu'elle ne m'intéresse. Vous me récompensez mal par des menaces des dangers que je cours et de la tendresse que je vous porte.
« Cl.OTUJiE. >•
Tony Vatinel à madame de Sommery.
« Moi, VOUS menacer, grand Dieu 1 Et de quoi est-ce donc que je vous menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volonté ; vous qui me faites vingt fois dans une heure mourir ou revivre d'un mot ou d'un regard ? Je souffrais, j'ai demandé des consolations à votre cœur ; ai-je donc eu tort? Â qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand je a'Ous dis que je souffre; mais ma lettre était pleine d'amour, je n'avais que de l'amour dans le cœur en l'écrivant; mais vous ne l'avez donc pas lue? Comment 1 vous n'avez pas compris ma lettre*^ Mais je vous aime!... je vous aime, entendez-vous... je vous aime... Quoi que j'écrive, que je disQ... cela signifie toujours : Je vous aime...
« Je n'ai pas écrit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse lettre ; je ne me rappelle plus ce que j'ai écrit, mais je n'ai pas besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu'il n'y avait que de l'amour ..
« Vous pensez que je juge mal certaines choses parce
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que je ne connais pas le monde; mais n'est-il pas possible que ce soit vous qui les jugiez faussement parce que vous avez été toujours dans le monde?
« La seule raison que vous me donneriez serait celle ci: que je ne serais pas choqué des choses dont je me' plains si j'allais dans le monde, parce que l'habitude de voir ces mêmes choses faites par tous me les rendrait indifférentes. Voilà ce que vous voulez dire.
« Mais il y a des pays où on mange les hommes : il est probable que l'habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-là; croyez-vous qu'un étranger fût très-injuste de s'en choquer un peu?
(( En tout cas, il y a un jugement sans appel.
« C'est celui de l'amour : ce qui blesse, à tort ou à raison, l'homme qui vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.
« A tort ou à raison, ce qui m'inquiète, ce qui me décourage, ce qui me fait douter de l'avenir, du présent, du bonheur, de votre tendresse, qui est pour moi la vie, tout cela est mal , quel que soit d'ailleurs le jugement qu'en porte le monde.
« J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le monde, avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d'imbéciles, je ne me sdlimettrais à rien de ce qui m'arrive douloureusement au cœur, à rien de ce qui excite ma jalousie, à rien de ce qui vous fait moins à moi.
« Eh ! que donne donc le monde, en échange des sacrifices qu'il impose?
« Tony. »
(.loliltlo (le Somnieiy à Tony Vatinel.
« Ce que donne le monde? une considération sans 1 quelle vous-même, peut-être, vous ne m'aimeriez pas.
(Ces lignes étaient effacées dans la lettre de Clolilde. Elle avait pensé sans doute que Tony l'aimerait sans le respect du monde, lui qui Faiinait sans... sans Festimer lui-même ; car, dans les idées de Vatinel, le mariage de Clotilde, mariage pour un nom et pour une fortune, était une honteuse prostitution. La lettre n'avait donc de lisible que ces mots : )
« Venez tout de suite, je n'ai qu'une minute à être seule.
« Marie. «
Tony arriva en toute hâte chez Clotilde. Elle était couchée sur un divan de soie, il ne pénétrait qu'un faible jour dans la chambre. « Tony, lui dit-elle, vous avez tort, car je vous aime. J'ai voulu vous faire entendre ces paroles; j'ai pensé que ma voix entrerait mieux dans votre cœur que des caractères sur du papier. xMaintenant, allez-vousen après avoir posé vos lèvres sur mes yeux, que vous avez fait pleurer, et qui seront rouges ce soir pour ma soirée, la dernière. »
Tony s'en alla, heureux et insensé.
Tour quelqu'un moins amoureux que Tony Vatinel, il eût été facile de voir que Clotilde ne négligeait rien pour exalter sa passion et le tenir dans la dépendance la plus absolue. Clotilde, de son coté, croyait avoir jeté au dehors d'un seul coup tout ce qu'il y avait d"amour dans son cœur, avec les émotions qu'elle avait ressenties à Trouville, émotions qui ne s'étaient jamais renouvelées dans sa vie.
Elle en avait conclu que, pour certaines organisations,
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l'amour est la fleur de Tàme qui doit s'effeuiller au vent pour faire place aux fruits qui mûrissent lentement. Aussi n'avait-elle nullement redouté de jouer avec Tamour, par lequel elle se croyait invulnérable. D'ailleurs, une autre passion, exclusive autant que Tamour, la haine, s'était emparée de ses facultés. Néanmoins, il y avait des moments où cette passion si vraie et si profonde de Vatinel la touchait au fond de Tâme et lui faisait craindre que l'amour fût contagieux. Puis elle se rassurait en se rappelant qu'elle avait payé son tribut, et en pensant que Tamour, comme la petite vérole, ne s'attrape pas deux fois. A peine était- elle rassurée, que Tony Vatinel tirait de son cœur quelqu'une de ces paroles puissantes qui ouvraient le sien invinciblement, comme les paroles mystérieuses: « Sésame, ouvre-toi, » ouvrent, dans les Mille et mie Nnits, la porte de la caverne à l'heureux Ali-Baba.
Arthur, de son C(Mé, grâce aux suggestions d'Alida Meunier, ne tarda pas à remarquer que Vatinel ne sortait guère de sa maison, qu'il ne jouait pas, ne causait pas, et regardait beaucoup Clotilde. D'abord, il en tira cette conclusion que Vatinel était amoureux de sa femme. Mais Tony Vatinel était si peu conforme à l'idée que se faisait Arthur d'un séducteur; il paraissait aux yeux d'Arthur si fort au-dessous de lui-môme, Arthur, par la figure, le ton, les manières, l'esprit et l'élégance, qu'il ne pensa pas d'abord à s'en inquiéter. Mais bientôt, toujours adjuvante Alida, il trouva impertinent qu'un semblable monsieur eût, même sans aucune chance de succès, le désir et l'espérance de tromper un homme comme lui et de lui enlever sa femme. Quand Tony était sorti, il faisait sur lui des plaisanteries qu'il ne pouvait s'empêcher de mêler d'un peu d'amertume. Clotilde ne les relevait pas et semblait
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ne pas les entendre. Mais cela n'apportait à Arthur qu'une satisfaction personnelle, sans être désagréable à Tony, qui Tignorait ; aussi bientôt, soit qu'il prît subitement à M. de Sommery une recrudescence de tendresse pour ce qu'on voulait lui enlever, soit qu'il voulût blesser Tony, il manifesta pour sa femme, devant tout le monde, un amour extrêmement exigeant. 11 sortit m^me des manières de bonne compagnie qu'il avait d'ordinaire (le pauvre garçon ne les avait pas choisies, il n"en avait jamais vu d'autres), et se permit, en paroles, diverses allusions aux détails de sa félicité conjugale, et, en action, des caresses pour lesquelles il semblait que son impatience ne lui permît pas d'attendre le départ de ses visites.
C'était surtout quand Vatinel se trouvait seul en tiers avec eux, ce qui arrivait souvent, parce que l'on commençait à partir beaucoup pour la campagne, qu'il pouvait se donner le plaisir d'être désagréable à Tony sans s'exposer à paraître un rustre à des personnes dont il redoutait l'opinion; il embrassait sa femme, il mettait sa tète sur son épaule. Tony, pendant ce temps, changeait de couleur, et haïssait Clotilde autant qu'Arthur. Un jour, Arthur alla jusqu'à vouloir asseoir sa femme sur ses genoux. Clotilde se releva rouge et confuse, et fut quelque temps sans oser lever les yeux sur Tony Vatinel. Cependant. Arthur étant sorti un moment du salon, elle dit à Tony : « IN'e manquez pas en sortant de lui tendre la main comme de coutume. — Moi ! dit Tony, je le hais, et, si je tenais sa main dans la mienne, je la briserais. — Avant-hier, vous êtes parti, dit Clotilde, sans lui donner la main, et il l'a remarqué. Cette action de mauvais ton qu'il a faite aujourd'hui en est une preuve. Vous m'avez effrayée; vous êtes devenu pâle comme un mort. Il ne peut manquer de l'avoir vu comme moi.— 11 arrivera ce qu'il pourra, reprit Vatinel; mais je ne donnerai pas la main à l'homme que je hais le plus au monde. — Belle et noble haine, en effet, interrom-
pit Clotilde, dont Ips effets retomberont sur moi ! Pourquoi ne lui diles-vous pas alors que vous m'aimez et que je vous aime? Je vous assure que cela ne serait pas beaucoup plus clair, et ne m'exposerait pas davantage à tous les ennuis d'une guerre intérieure. Tony, vous tendrez la main à Arthur quand vous vous en irez. »
Le pauvre Tony obéit. Et Clotilde, quand il partit, regarda avec une joie cruelle la haine qui éclatait en feu sombre dans ses yeux presque sanglants.
Quoique M. Arthur de Sommery ne se fit pas à lui-même l'injure de redouter Tony Vatinel, sans s'en apercevoir il commença à rester un peu plus chez lui. Il ne perdait pas une occasion de faire paraître Tony ridicule aux yeux de Clotilde.
« Ma chère Clotilde, lui disait-il, tu ne t'aperçois pas des plaisantes figures que fait le fils de M. le maire. Ses yeux ne le quittent pas un moment, et il rougit ou pâlit d'un mot que lu prononces. » Ou : « J'ai vu peu d'habits aussi mal faits que celui de l'héritier présomptif de la mairie de Trouville. » Ou : « Certes, je ne suis pas jaloux (il y a des maris qui croient faire beaucoup de plaisir à leurs femmes en leur disant : Je ne suis pasjaloiuv; comme si : Je ne suis pas jaloux ne signifiait pas : Je ne suis pas amoureux; comme si : Je ne suis pas amoureux n'était pas la chose la plus injurieuse qu'on pût dire à une femme); je ne suis pas jaloux, disait Arthur de Sommery, mais réellement, ma chère amie, d'autres ne sauraient que penser de te voir souffrir ainsi les assiduités et les airs de ce monsieur, » etc., etc.
Un des meilleurs procédés pour faire les affaires d'un amant est celui que tout mari se hâte d'employer avec le plus grand soin : à savoir, de parler dudit amant avec in-
jures et mépris. Les femmes se croient obligées à réparer Vinjustice des maris, et cela les place vis-à-vis Je Tamant dans une situation de miséricorde et de protection qui leur plaît infiniment, et qu'elles payent quelquefois un peu cher aux dépens des maris.
Clotilde, avait la prétention, à ses propres yeux, d'être une femme forte et maîtresse d'elle-même. Aussi, quand elle se sentait dans le cœur quelque chose de tendre pour Tony Vatinel, s'en donnait-elle à elle-m^me quelque excuse. D'autres fois, il s'établissait en elle des discussions et des conflits assez semblables à des séances parlementaires.
Séance du...
« Clotilde, disait Clotilde à Clotilde, tu m'inquiètes. Serais-tu donc amoureuse?
— Clotilde, répondait Clotilde à Clotilde, tu es folle.
— Cependant, ma chère Clotilde, quand il n'est pas là, tu es inquiète, agitée; en vain tu prends une tapisserie ou un livre, ou tu causes ; quoi que tu fasses, tu ne fais pas autre chose que l'attendre.
— Tu prends, ma chère Clotilde, la préoccupation de ma juste vengeance pour une préoccupation amoureuse.
— Cependant, ma chère Clotilde, son regard te trouble, sa voix touche et fait vibrer certaines cordes dans ton cœur.
— Cela m'émeut, ma chère Clotilde, comme m'émeut une tragédie ou un roman.
— Le jour quil l'a baisée au front, tu as singulièrement frissonné. Et que de soins tu prends pour lui plaire, ma chère Clotilde I
— Tu confonds ma haine pour Arthur avec un prétendu amour pour Vatinel, ma chère Clotilde!
— Je crains, ma chère Clotilde, que tu ne les confondes toi-même, et que tu ne haïsses d'autant phis Arthur que tu aimes un peu Vatinel.
— Mais, ma chère Clotilde, vois donc quel art j'emploie contre lui, avec quelle froide habileté je l'enchaîne, comme je marque d'avance le pas que je lui laisserai faire, et comme il n'en fait jamais deux; comme je calcule, comme je prépare et comme je conduis tout; comme j'excite à la fois sa haine pour mon mari et son amour pour moi! Non, Clotilde, ce sang-froid n'appartient pas à une femme amoureuse.
— Mais pourquoi as-tu été choisir pour l'exécution de ton dessein précisément un homme qui t'a un moment, tu ne peux le nier, inspiré un vif intérêt?
— Parce que c'est un homme que je connais, un homme d'une grande énergie, et un homme qui n'a d'autre passion, d'autre ambition que l'amour, parce que c'est un fanatique, que les fanatiques deviennent rares, et que je n'en ai jamais rencontré d'autre que lui.
— Mais...
— D'ailleurs, mes plans ne sont pas ceux d'une femme amoureuse; je ne serai jamais à Tony Vatinel.
— Du plan à l'exécution...
— Ceci n'est point parlementaire, Clotilde.
— Je te dis, Clotilde, que du plan à l'exécution...
— La séance est levée. »
Robert était revenu. Comnie, un jour de la semaine, chez madame de Sommery,on parlait politique, à cause de la présence de son mari, elle s'était enfoncée dans son grand fauteuil de velours et ne prenait aucune part à la conversation. On était alors dans toute la ferveur de cette opposition qui a fini par renverser le trône de France,
CLÛTILDE J61
opposition dont peu de personnes savaient le secret et le but. 11 n'étail pas un homme, ayant donné des preuves d'incapacité dans le gouvernement de sa maison, composée d'une femme, d'un enfant el d une domestique, qui ne se crut capable de gouverner parfaitement la France. Robert ne discutait jamais qu'avec Tony, parce qu'ils étaient de bonne foi l'un et l'autre, et qu'ils pou\ aient se dire leur pensée tout entière. « Aussi, dit- il, messieurs, en fait de gouvernement et d'opposition, je suis de l'avis de celte vieille femme, qui priait à Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des jours de Denis.
« — Ma bonne, lui dit le tyran, qui peut vous engager à prier pour moi? — ilélasl dit la vieille, votre prédécesseur était bien méchant, et j'ai prié Jupiter de nous délivrer de lui; mes vœux ont été exaucés, mais il a été remplacé par vous, qui êtes bien plus méchant qu'il n'était encore ; qui sait comment serait votre successeur? »
Tony Vatinel n'avait pas prononcé une syllabe depuis le commencement de la soirée. Mais il entendit Arthur de Sommery parler de la royauté. Tony se sentit bien heureux de ne pas être de l'avis d'Arthur. Il éleva la voix, et létonnement de l'entendre parler, la puissance impérieuse de son organe, lui donnèrent quelques instants de silence et dattention.
« thl mon Dieul dit Tony Vatinel, lui avez-vou^donc laissé prendre quelque chose, à cette royauté, que l'on puisse aujourd'hui lui enlever et lui prendre ? ^e la voyezvous pas se draper péniblement dans les derniers lambeaux de la pourpre que lui arrachent par morceaux les ambitions subalternes; et de tous les haillons, les haillons de pourpre ne sont ils pas les plus tristes et les plus misérables? Ae voyez-vous pas les rois ne dépasser plus les sujets que par la grandeur de leurs infortunes et de leurs humiliations, et n'avoir conservé de leur élévation que le funeste privilège de tout ce qui est élevé, d'attirer la fou-
dre? Ah! telle que vous l'avez faite, la royauté est uu triste spectacle, qui fait faire une déplorable comparaison entre ce qu'elle était autrefois, pompeuse et magnifique, entourée de ses nobles, fidèles et vaillants barons, et ce qu'elle est aujourd'hui que le trône de France est un fauteuil, la couronne une métaphore, et les vassaux des avocats lâches et insolents, qui veulent être ses maîtres. Aujourd'hui vous avez mis sur le trône le roi des tragédies et des mélodrames ; ce tyran farouche, auquel tout personnage a le droit de débiter trois cents vers d'injures, dont la moindre vous ferait casser la tête par un commis en nouveautés. On a essayé de guillotiner les rois et de les exiler; mais cela ne pouvait être une habitude, il passait des générations entières qui étaient obligées de s'en refuser la joie. Aujourd'hui vous avez un roi constitutionnel, un roi qui n'a ni force, ni volonté, ni action; un roi qui, si le feu prenait à la France, comme à la maison de certain philosophe, serait forcé de dire comme lui : —Cela ne nie regarde pas, je ne me mêle pas des affaires de ménage; dites-le à la Chambre des députés. Un roi qui n'a pas plus de puissance que le roi des échecs, mais avec cette différence : que dames, fous, cavaliers, tours et fantassins se font prendre et tuer pour le roi des échecs, tandis que fantassins, cavaliers, fous et tours se retournent contre le roi constitutionnel. Un roi pour lequel le mol régner n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme est ; et qui règne comme une corniche règne autour d'un plafond. Au premier abord, on croirait que l'on ne veut plus en France de la royauté et que tous les efforts tendent à la détruire. Il semble qu'on commence par inventer un roi qui ne fait rien, qui n'est bon à rien, pour arriver à cette conséquence : Puisqu'il ne fait rien, pourquoi en avoir un ? il semble qu'on ait dit : Faisons du trône un fauteuil, puis nous arriverons à brûler le fauteuil, et alor» on vous dirait . Finissez-en ;
Mettez une pierre à la place, Elle vous vaudra tout autant ;
metlez sur le trône un de ces bustes de plâtre brouzé dont vous décorez les mairies et les foyers des théâtres. Faites empailler le premier roi qui mourra et conservez-le sans en élire d'autres. Mais ce n'est pas cela, on ne veut pas tuer la royauté; (|ui insulterait-on d'une manière aussi amusante, aussi audacieuse en apparence, aussi' peu danl^^ereuse, en réalité? On couronne aujourd'hui un roi comme on a couronné le Christ d'épines. On l'intitule roi comme on l'intitula
lesus Nazareth rex ïudeorum, Jésus de >'azaretli, roi des Juifs,
pour que chacun ^ ienne le frappei", lui donner des soui'llets et lui cracher au visage [alapas ei dabant). Et on lui fait courber successivement la tète jusqu'à la taille du plus petit, pour que le plus petit puisse aussi donner son soufflet. Aujourd'hui, messieurs, l'ancien courage républicain si admiré contre ks rois est devenu une chose vulgaire, sans danger et sans gloire. Le danger est pour les amis de la royauté. Aujourd'hui il faut du courage pour ne pas insulter les roi^. »
Cène fut qu'un cri contre Tony Vatinel.
Seuls, ClotiJde et Robert se séparèrent de la foule; Clotilde se sentit lière de Tony et charméede voir Arthur battu aussi complètement ; et Robert lui dit, en parodiant un mot connu: « Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne te comprennent pas. »
Robert n'était revenu à Paris que pour quelques jours, et il allait repartir pour un voyage. Il invita à dîner plu-
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sieurs de ses anus, entre autres Clia ries l'eynolJ et Arthur de Sommery. On but et on parla beaucoup : deux choses dont la simultanéité grise singulièrement vite. Et il vint bientôt ce moment où tout le momie parle en même temps, et où personne n'écoute.
Tony était aussi silencieux que de coutume. Arthur, de son côté, ne manquait pas Toccasion dédire les choses qui devaient blesser celles des idées de Vatinel qu'il avait émises. On parla de femmes; chacun raconta des histoires.
Et, si on avait cru à la véracité des historiens, on aurait été surpris que celui qui avait pailé le premier, celui qui, par conséquent, avait le plus senti avoir quelque chose à dire, était celui dont Tanecdote était la moins curieuse, tant celle que Ton contait l'emportait en détails singuliers sur la précédente.
Tout en parlant, on continuait à boire. On cita quelques femmes à la mode : pour prouver qu'on les avait eues, on donnait les détails les plus intimes. Charles, oubliant rhumiliant aveu qu'il avait été obligé de faire à Robert, avait repris toute sa loquacité; d'ailleurs sa situation avait changé. Sage, rangé, 'amoureux de sa femme, heureux dans sa maison, il se donnait dans la conversation pour un mari débauché et vagabond, ne se rappelait pas qu'il était marié, n'avait pas vu sa femme depuis quinze jours, etc., etc.
Et l'on buvait toujours.
Charles alors en vint à expliquer les beautés les plus secrètes de Zoé. D'autres l'imitèrent à propos de leurs femmes et de leurs maîtresses.
Et Arthur de Sommery, à son tour, sacrilia honteusement sa femme.
Tony se leva avec un geste de haine et de mépris. Robert le prit par le bras et l'emmena. On était tellement échauffé, qu'on ne s'aperçut pas de leur sortie; et, comme on se trouvait au plus haut degré possible de l'ivresse,
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c'était le moment de parler sérieusement politique et de discuter le sort des peuples et des rois.
Ainsi que cela se pratique dans les divers gueuletons politi(iues, quand de grands citoyens, voyant la patrie en danger, se disent : « La patrie est en danger, c'est le moment de dîner ensemble et de manger du veau. >•
(( Que cela tennuie, dit Robert à Tony, d'entendre Arthur parler longuement de choses que tu sais aussi bien que lui... — Je te... dit Tony. — Que cela t'ennuie, continua Robert, je le conçois. — Je te jure... — D'autant que, par une fatalité bizarre, et que je pourrais expliquer si je n'étais pas aussi complètement gris, les amants en savent toujours plus à ce sujet que les maris. — Mais je...
— Mais ce que je comprends moins, c'est la fureur ridicule qui, sans ma prudence, allait te faire envoyer une carafe à la tète de ce malheureux Arthur; une carafe dans un dîner d'hommes : blessure et insulte à la fois. Je ne puis, dis-je, expliquer cette fureur que par ceci : que tu as le vin égoïste, et que tu ne veux pas partager avec nos convives ce que tu trouves déjà désagréable de partager avec un mari. — Mais Robert, tu es fou. — Dis soûl, situ veux, ce sera plus vrai : mais promets-moi de ne te livrer à aucune violence, ou va-t'en. Et, comme je ne veux pas que tu t'en ailles, il faut que tu promettes; aussi bien, pour un chevalier comme toi, je te dirai des raisons sans répli([ue d'être calme : c'est que tes fureurs compromettraient singulièrement la propriété indivise en question.
— Tu as raison, Robert, mais je te jure que jamais Clolilde... — Alors tu es un imbécile, et elle est une coquette. Rentrons; si ces gens-là boivent sans nous, et plus que nous, il arrivera deux inconvénients : ils deviendront
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plus bêtes que nous, et nous trouveront plus Lètes
qu'eux. «
« Ail rà ! demanda Robert à Tony quand ils furent seuls, quelle maîtresse as-tu?— Comment, quelle maîtresse? répondit Vatinel, quelle maîtresse? Je n'ai pas de maîtresse; je suis amoureux et je ne suis pas amant, — Ah! oui, la grande passion; mais aussi... la chair est faible, et qui pis est, elle est forte. 11 y a des fidélités qui n'en sont pas, qui ne partent ni du cœur ni de lïime, ni de rien de ce que les femmes prétendent seules se réserver, en affichant le plus profond mépris pour le reste. 11 est vrai que le reste est ce qu'elles pardonnent le moins de donner à d'autres. Tu as bien une, comment dirai-je?... une habitude. — Moi, nullement. — Ahl tu préfères peut-être... c'est plus prudent; mais pourquoi alors n'as-tu pas accompagné ces messieurs? 11 est vrai que tu avais une raison : les niaris ne manquent jamais de raconter à leurs femmes les équipées des houimes qui leur font la cour. — Tu te trompes encore. — Ali çà! mais alors... Voilà bien les exigences des femmes mariées!... Pendant la lune de l'amour pur, fraternel et immatériel, elles exigent des pauvres amoureux une sagesse, un soin de ne pas offrir à d'autres le genre d'amour qu'elles refusent comme un outrage... Pendant ce temps, elles ont à remplir des devoirs odieux, il est vrai, mais qui cependant aident un peu à supporter l'abstinence. Leur affaire est parfaitement arrangée comme cela. Il n'y a rien de si désagréable pour elles que d'être désirée, surtout lorsque, grâce à ce devoir, odieux, comme je disais tout à l'heure, on ne souffre pas trop de n'être que désirées. Il y a de quoi rendre un pauvre homme fou ou bête. 11 est forcé d'attribuer à une seule femme l'amour qu'il ressent pour le sexe entier; malheu-
rei.isement, mon cher Tony, tu n'es pas assez bêle pour ne pas devenir fou. »
Arthur annojiça à sa femme que Tony Vatinel étail un homme de mauvaise façon; un parleur, un enthousiaste, un original, un homme de rien; et (juil n'entendait plus qu'on reçût chez lui de semldahles espèces.
Clotilde se rappela qu'elle aussi il l'avait appelée une fille de rien, et il y eut bien du souvenir de son propre outrage dans le ressentiment qu'elle éprouva des injures dites à propos de Vatinel.
« Et moi aussi, se dit-elle, je suis une espèce, une fille de rien; c'est égal, je suis contente de voir que c'est un homme brave, honnête, noble, fier et énergique, que l'on appelle ainsi. Cela me donne meilleure opinion de moimême, et je ne me plains plus d'être confondue dans le même mépris avec un homme comme Tony Vatinel. «
— Et, demanda- 1- elle, comment ferez-vous pour ne plus le recevoir?
ARTHUR. Riais il n'y a rien de si simple : en faisant défendre ta porte et la mienne.
CLOTILDE Ilyaàcela un inconvénient : c'est que, malgré que M. Vatinel n'ait pas le bonheur d'avoir votre estime, il s'est acquis celle de toutes les personnes qu'il a rencontrées ici ; qu'à ces personnes il faut donner une raison ou un prétexte, et que je ne veux pas me montrer complice de votre mauvais jugement ou de votre mauvais vouloir. Je dirai donc à M. Vatinel et à ma société que j'agis par vos ordres.
ARTHFR. Non, ce serait donner à ce rustre un triomphe que je ne veux pas lui laisser. Nous allons bientôt partir pour Trouvilie.
CLOTILDE. Comment! nous?
Ar.TîicR. Oui, mon père consent à font oublier.
ci.oTiLDE. Comment, oublier I Mais ce n'est pas ainsi que je veux rentrer chez voire père! Oublier!... mais je ne veux pas qu'on oublie' Et qu'est-ce qu'il a à oui lier? Je ne veux pas qu'on me pardonne, je ne me reconnais pas coupable; j'ai cédé à ce que leur fils prétendait être son bonheur, voilà mon crime. Est-ce parce que je n'ai voulu êt^e à vous qu'avec le titre de femme qu'ils ont quelque chose à oublier? Ah! ils auraient trouvé le contraire beaucoup mieux, n'est-ce pas?
ARTHUR. Il ne sera pas question du passé; mes parents vous aiment; ils demandent à vous voir. Nous partons dans huit jours.
CLOTILDE. Et c'est là le moyen que vous trouvez d'éloigner M. Vatinel? M. Vatinel demeure à Trouville, son père y est toujours.
ARTiiin. Vous croyez?... Le voici: vous allez voir que je l'empêcherai bien d'aller à Trouville.
CLOTILDE. Comment ! qu'allez-vous faire?
.ARTHUR. Oh! mon Dieu! rien que de très-pacifique.
Tony entra; on causa de choses et d'autres. Arthur eut un air presque bienveillant.
« Voici un beau temps, monsieur Vatinel, dit-il, les grèves de Trouville doivent être belles; quel malheur de rester à Paris! .Mais mon père est si bizarre! Et vous, estce que vous n'irez pas un peu là-bas. «
Clotilde vit le coup. Arthur avait les yeux sur elle, elle ne pouvait faire le moindre signe à Vatinel.
Elle interrompit. « Oh ! certainement que monsieur Vatinel ne passera pas l'été sans aller voir son père. » Arthur la regarda fixement. « Non, répondit Tony, je passerai l'été à Paris; mon père se porte bien, et j'ai ici, pour lui et pour moi, des affaires qui y nécessitent ma présence. — Ainsi, dit Arthur, vous n'irez pas du tout à Trouville? — Non. — Les affaires vont quelquefois plus vite quon ne le
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pensait d'abûrd. — J'ai presque toujours vu le contraire ; d'ailleurs, celle qui me retient ici a une durée invariable. »
Arthur sourit en regardant sa femme, et ne parla plus. Il vint d'autres personnes.
Vatinel fit tomber sa cuiller en prenant le thé.
Madame de Sommery lui dit ; « Mon Dieu, monsieur Vatinel, que vous êtes donc maladroit ! »
Puis elle annonça à sa sociélé qu'elle quittait Paris dans huit jours pour aller passer Tété à Trouville.
Sans lever les yeux, Tony sentit que M. de Sommery le regardait; par un effort surhumain; il conserva un visage impassible.
On ne sait pas ce que souffrent en dedans les gens dits froids et insensibles, et qui ne sont que fiers et silencieux.
Tony Valinol à madame de Somraerv.
« Quelle nuit je viens de passer! J'ai dormi quelquefois dans des moments où j'étais bien heureux ; dans des moments où je vous voyais tous les jours, et je me reprochais amèrement de perdre dans le sommeil autant d'heures d'une vie que votre présence suffit pour rendre si fortunée.
« Et cette nuit, où je suis si triste, si abattu, si écrasé, le sommeil m'est impossible; triste nature humaine ! que le ciel est envieux du peu de bonheur qu'il donne à l'homme, et comme il sait le lui faire expier!
« Quoi! vous partez' Et ce soir, où vous venez de me dire cela, à moi en même temps qu'à dix autres! comme la chose la plus iîidifférente du monde ; ce soir où j'ai dû entendre cette nouvelle, comme si cela m'était parfaitement égal, vous n'avez pas su m'adresser un de ces mots pour moi seul, que vous dites à tous et que moi seul puis comprendre; vous ne m'avez pas même, au moment où je
suis parti, accordé un regard, un regard qui m'eût dit que vous m'aimiez, que vous souffriez comme moi ; que vous alliez comme nioi passer la nuit à chercher des moyens de nous rapprocher.
« Mais, je me trompe, vous avez hien su m'adresser une de ces paroles dont je vous parlais tout à l'heure; vous m'avez appelé maladroit. Ahl il fallait dire malheureux. Avec quelle perfidie votre mari m'a fait tomber dans un piège I Ah! si vous pouviez entendre avec quelle haine je dis ce mot-là dans mon cœur : votre mari ! Je le hais, et souvent je cherche à inventer des tourments pour lui. Je n'en ai pas encore trouvé d'aussi horribles que ceux qu'il me fait subir par son insolence, par ses familiarités avec vous, par ses droits, par son existence. Oh 1 c'est un homme bien maudit de Dieu que celui qui aime une femme qui a un mari, une femme qui est à un mari.
« Ah ! si c'est un crime qu'un amour adultère, au jour du jugement. Dieu ne pourra m'en demander compte, car je l'ai bien expié déjà. Si vous pouviez voir ce que mon cœur renferme de misères et de désespoirs, vous auriez grande pitié de moi. Je vous ai quittée triste, malheureux, furieux; ne sachant ni quand ni comment je vous verrai; vous demandant en vain une parole, un regard qui me donnât de la force. Mais vous vous êtes liguée avec votre mari, avec le sort fidèle à me persécuter; vous m'avez laissé partir désespéré. Marie! Marie I je prie le ciel qu'il n'y ait pas dans toute votre vie autant de douleurs qu'en a renfermées pour moi cette triste nuit qui parait ne devoir jamais finir I «
Clolilfle do Somniery à Tony Valinel.
« Mon Dieu, mon ami, quelle tête folle vous avez! et comme vous êtes habile à vous faire des désespoirs I à peu
près comme Dieu forma le monde, c'esl-à-dire de rien.
« J'étais à la fois triste et fâchée de voir M. de Sommery avoir pris un avantage sur vous, lui qui vous est si prodigieusement inférieur sur tous les points. Permettez-moi, mon ami, de mettre en vous tout mon orgueil. Ce n'est que dans l'homme qu'elle aime qu'une femme peut être orgueilleuse. En même temps, je voyais une longue séparation. Vous étiez bien involontairement, mon pauvre ami, la cause de notre malheur, et j'ai voulu vous contrarier un peu en évitant vos regards.
« Venez ce soir, Arthur doit sortir. — Je serai seule. »
Tony Vatiut'l à madame de Sommery.
a Me contrarier ! Marie, vous ne comprenez pas l'amour que vous m'avez inspiré. Vous ne savez pas la puissance infinie que vous exercez sur moi, le mal que vous me faites et le bonheur que vous pouvez me donner. Vous ne pouvez pas me contrarier, vous ne pouvez rien m'inspirer de médiocre. D'un mot, d'un regard, d'un geste, vous enlevez mon cœur au ciel, ou vous le plongez dans les profondeurs et dans les supplices de Fenfer. Me contrarier! mais il n'y a pas de ces transitions-là pour moi. Tout ce que vous faites, tout ce que j'attends devons, est tellement tout pour moi, que la plus légère déception me jette dans le plus sombre désespoir.
« Le jour où j'ai posé mes lèvres sur votre front, il m'a semblé que j'allais mourir.
« Voir l'extrémité de votre pied, sous votre robe, c'est pour moi plus de bonheur et d'enivrements voluptueux que ne m'en pourrait donner la plus belle des autres femmes, amoureuse et tout entière abandonnée.
« Je voudrais rejeter de ma vie tous les instants que je
ne puis vous donner, mais, que dis-je! je vous les donne tous, par le bonheur ou la souffrance, ,'e suis toujours occupé de vous, je suis toujours à vous.
« Si vous saviez comme je suis jaloux de me conserver à vous, comme je me garde pour vous, comme, malgré l'effervescence de ma jeunesse, malgré ce qui me sépare de vous, ce qui me sépare de l'amour, je n'ai pas même une pensée infidèle !
« (!omme je suis plus heureux de pleurer votre absence, de m'indigner contre le sort, de haïr votre mari, que je ne le serais de tout ce qui fait le bonheur des autres!
« Comme j'aime même mes souffrances qui me viennent de vous !
« Ah! vous avez raison, ne me plaignez pas. Dans une de ces paroles que vous me dites quelquefois et qui me déchirent le cœur, je trouve plus de plaisir que dans les paroles d'amour que me dirait nue autre, parce que c'est votre voix.
« Un coup de poignard de votre main me donnerait encore une volupté étrange et plus réelle que le plus tendre baiser d'une autre femme.
« Tony. »
Soit que Clotilde n'eût pas dissimulé assez bien le plaisir qu'elle avait à voir sortir Arthur, soit que ce fût un simple caprice de sa part, il était resté chez lui.
Quand Vatinel l'aprercut en entrant, il sontitpar tout le corps l'impression de froid (pie donne la rencontre imprévue d'un serpent.
Arthur avait un air triomphant.
Tous trois séparément n'avaient pas une pensée qui pCil s'exprimer autrement que par des paroles de haine. Ils restèrent silencieux, lleurcusement que Clotilde, quand
elle avait vu son mari rester, avait annoncé à ses gens qu'elle était chez elle. Il vint quelques personnes. Robert partait dans la nuit.
Arthur parla beaucoup; il avait une sorte (Virritation qui, donnée par la colère, mais comprimée par les usages et les convenances, s'échappe, comme l'eau à travers les doigts qui cherchent vainement à la retenir, en petits sarcasmes, en plaisanteries demi-mordantes, en allusions détournées. C'est un poignard dont on fait des épingles.
« Je ne sais, dit-il, pourquoi on plaint tant les maris, et pourquoi on se moque tant d'eux quand il leur survient quelque infortune ; je vous avouerai que, selon que je regarde la chose, en compassion ou en gaieté, j'ai bien plus de pitié et de moqueries pour les amants heureux des femmes de ces pauvres maris. Un mari un peu jaloux peut, sans coups de poignard, sans poisons, sans tour du Nord, sans aucun de ces moyens de romans et de tragédies, sans rien risquer pour sa propie peau, sans le moindre danger d'aucune sorte, infliger à l'homme qui s'avise d'être amoureux de sa femme plus de tourments qu'on n'en a jamais mis dans l'enfer chrétien, ni dans celui du paganisme. Il n'y a pas d"homme, quelque brave qu'il soit, que le pas d'un mari ne fasse trembler, il n'y a pas d'humiliations que ce pauvre mari ne puisse lui faire subir, pas d'insulte qu'il ne puisse lui faire endurer, pas de tortures physiques et morales qu'il ne puisse se divertir â lui imposer ; les plus petites choses mêmes peuvent être on ne saurait plus tristes pour l'amoureux, et on ne saurait plus gaies pour le mari. Ainsi il n'est aucun de vous qui n'ait vu quelquefois, dans une glace ou ailleurs, la sotte figure que fait un amoureux qui croit trouver la femme seule, et auquel le mari ouvre la porte; pour moi, je ne sais rien de si ridicule et de si bouffon. »
Clotilde, à ces paroles de son mari, eut besoin de toutes ses forces pour cacher son trouble. Tony sentit la fureur
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et la haine déborder de son cœur. Robert se hâta de prendre la parole, et dil : « Moi, je sais quelque chose de plus bouffon et de plus ridicule; c'est le soin que prend un mari pour conserver sa femme, quand la plus honnèle femme du monde fait par jour au moins cent cinquante infidélités à son mari. »
Clotilde, qui dans tout autre moment se fût contentée de sourire, se récria beaucoup; elle était embarrassée du silence qu'elle gardait.
« J'ai, dans le temps, dit Robert, commencé un li\re dont je n'ai fait à vrai dire que le titre. — Et comment est le titre? demanda Clotilde. — Le voici, dit Robert : Histoire des trente-deux infidélités que fait à son mari une femme vertueuse en allant de sa maison à Vcglise. — Ne pourriez-vous nous en donner au moins le sommaire? — Très-volontiers. »
lli^luiie dos lleule-dciix intidclilés (|Ul' iait à son mari miu roniiiit.' vertueuse on allant de sa maison à réglise.
En s'habillant avant de sortir, Laure, nous appellerons la femme vertueuse Laure, si vous voulez, ù moins que quelqu'un n'ait quelque souvenir qui l'empêche d'attacher à ce nom l'idée que je lui impose :
l'' En s'habillant, Laure exagère ses hanches et sa gorge, c'est-à-dire quelle cherche à exciter des désirs par une exhibition extraordinaire de ses charmes secrets. Certes> ce n'est pas au mari qu'est destinée cette perfide amorce^ puisque le mari sait parfaitement à quoi s'en tenir.
Je sais que les femmes ne placent l'infidélité que dans la dernière faveur. Mais je ne saurais pour moi considérer comme bien pure une femme qui, en offrant de telles choses aux yeux, excite l'imagination des passants à des
investigations peu respectueuses. Les femmes ne savent pas assez qu'il suffit d'un désir d'un autre pour les souiller aux yeux d'un homme bien amoureux.
2' Je pourrais compter pour une infidélité chacun des soins que prend de s'embellir une femme qui va dans un endroit où elle ne verra pas son mari, qui reste à la njaison.
ô" En traversant un prétendu ruisseau, Laure relève sa robe et montre à deux commissionnaires qui fument un petit pied étroit, une cheville uiince et un bas de jambe d'une extrême finesse, avec un bas blanc bien lisse et bien tiré.
•i" Deux hommes passent près de Laure; l'un des deux la fait remarquer à l'autre. Laure sent un vif mouvement de plaisir.
5° Laure remarque que G*" qui passe monte parfaitement à cheval.
6° En entrant à l'église, elle ùte son gant pour prendre de l'eau bénite, et montre une main blanche et effilée et un charmant poignet, qu'elle incline de façon à le fairr paraître avec tous ses avantages.
7" Laure, en s'asseyant, laisse voir soiT pied.
8° En se' mettant à genoux, elle se penche de façon à dessiner sa taille et à donner à ses reins la cambrure la plus agréable.
0" Elle relève un peu les plis de sa robe.
10^ Elle tient son livre de façon à donner de la grâce a sa main, etc.
Remarquez que le n" 2 me donnerait à lui seul, si je voulais, plus que les trente-deux infidélités dont j'ai besoin. Je sais bien que les femmes diront que cela n'a pas le sens commun ; mais je répondrai que tout cela a pour but d être jolie et belle, et de le paraître et d'exciter des désirs. Je m'en rapporte aux hommes qui ont été amou-
reux. De quelles fureurs chacun de ces détails ne les a-t-il pas enflammés?
Les Orientaux considèrent une femme comme perdue et déshonorée, si un étranger a vu son visage.
Hohert et Tony sortirent ensemhle; ils restèrent à fumer et à boire du punch chez i'obert jusqu'au moment où les chevaux vinrent le prendre. « Tony, lui dil-il en partant, je ne sais pourquoi, je te laisse ici avec une sorte de crainte ; un sombre pressentiment médit que cette femme te sera funeste; que de passions déjà elle a allumées dans ton sein 1 Tony, dit-il en lui serrant les mains, mon ami, je t'en prie, viens avec moi, c'est un voyage de trois mois; laisse-toi guider par moi, ou seulement s )is indulgent pour la faiblesse de mon esprit; j'ai peur de te laisser ici. Viens avec moi, je Tamuserai, je te distrairai, et nous parlerons d'elle. Viens, mon Tony, je te le demande au nom de notre vieille amitié. — Robert, reprit Tony, je suis à Marie: l'air qu'elle ne respire pas m'étouffe. Laissemoi suivre mon destin, je ne partirai pas. » Robert insista. Tony répéta les mêmes paroles. « Au moins, dit Robert, promets-moi de mécrire souvent, de ne rien faire d'ij)!portant sans que tu m'aies écrit et que je t'aie répondu, jure-le-moi. »
Tony fit la promesse que celui-ci demandait. Robert partit, Tony fut effrayé de ne pas sentir dans son cceur ce chagrin que cause môme un indifférent.
Avant de rentrer chez lui, il alla voir la lueur d'une veilleuse qui l)rùlait dans la chambre de Clotilde.
Clolilde à Tony Valinel.
« Je pars, Tony, je pars triste et malheureube ; j'emporte cependant un espoir, mais tellement vague, que je n'ose
CLOTILDE m
vous le dire; si je réussis, vous pourrez juger de Vardeur que j'ai n?ise à nous réunir. J'ai sollicité pour mon mari, sans qu'il le sache, et par des amis puissants, une sorte de mission honorifique qui ^en^ errait pour trois mois en Italie. Ne trouvez-vous pas que M. de Sommery ferait un très-agréable chargé d'affaires auprès d'un gouvernement... étranger?
« Soyez calme, je vous en prie, nous ne sommes pas tout à fait séparés; je prie un peu le ciel, et je l'aide beaucoup ; n'est-ce pas d'ailleurs être un peu ensemble que de souffrir chacun de notre côté de la même absence, de former les mêmes vœux, d'évoquer les mêmes souvenirs?
« Ah ! Tony, pourquoi suis-je mariée ! Mais janiais je ne serai à deux hommes à la fois. »
A Trouville.
Arthur et Clotilde retrouvèrent au châleau de Trouville M. de Sommery dans la même redingote bleue, dans le même col en baleine, dans son même fauteuil, dans le même coin de la même cheminée, et madame de Sommery à l'autre coin; Baboun sur son même coussin de velours d'Utrecht vert. L'abbé Vorlèze vint le soir; il avait sa même redingote sans taille violet foncé.
Et on fit la partie d'échecs.
Il y a de ces existences uniforme» et immobiles, dont la vue, après un intervalle, produit un singulier effet. Tous les personnages de Trouville étaient tellement semblables à ce qu'ils étaient quand Clotilde avait quitté le pays, qu'il semblait que ce jour4à ne pût être qu'hier, et que tout ce qui était arrivé à Clotilde ne fût qu'un rêve fait pendant la nuit qui avait séparé ces deux jours.
Clotilde cependant s'aperçut tristement bientôt qu'il
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n'y avait pas eu de rêve, à la manière dont elle futreçne dans la maison.
On lui faisait volontiers une part abondante dans les cœurs, une place large au foyer, quand on les lui donnait ; mais aujourd'hui qu'elle revenait prendre en conquérant ce qu'on lui donnait autrefois, on opposait à son envahissement une force d'inertie, puissance invincible des vieillards et des femmes.
C'était aux longues sollicitations d'Arthur, et à sa menace de ne plus venir à Trouville, que M. de Sommery avait cédé quand il avait consenti à revoir Clotilde; mais on la traitait dans la maison comme une étrangère. On avait des égards pour son titre d'épouse d'Arthur de Sommery; mais on ne montrait aucune affection pour sa personne.
M. de- Sommery avait dit : « Si je consens à paraître oublier le passé, il faut que je l'oublie tout A fait. Le souvenir de l'affection que nous avons portée cà mademoiselle Belfast amènerait toujours avec lui le souvenir de son ingratitude et de ses menées ambitieuses. »
Ce ne fut qu'après une longue discussion qu'il consentit à ne pas l'appeler mademoiselle Pelfast ; il fut décidé qu'on la désignerait par le nom de madame Arthur, ce qui n'aurait l'air d'être fait que pour ne pas la confondre avec madame de Sommery la mère.
Madame de Sommery eût de bon cœur embrassé sa bru, mais elle n'osait en rien sortir des prescriptions de son mari; elle avait cependant beaucoup de peine à ne pas l'appeler « Clolilde » comme autrefois; quoiqu'elle lui sût fort mauvais gré de ne pas lui donner un petit-fils.
Les gens qui font profession d'impiété négligent une observation assez facile à faire cependant, et que je
considère comme étant parfaitement sans réplique.
Ils se font, contre la religion, une autre religion qui a ses pratiques, ses cérémonies et ses austérités; une autre religion beaucoup plus difficile à suivre que la première, parce que, à cette religion, dite impiété, on n'apporte aucune infraction, tandis qu'on est loin d"étre aussi rigoureux pour Tautre.
Ainsi madame de Sommery eût été bien moins fâchée de faire par hasard un dîner gras un vendredi que M. de Sommery de le faire maigre. En cela, la religion de M. de Sommery était, comme je le disais, plus difficile à suivre et lui imposait des privations. Dans les petits pays comme Trouville, et surtout dans les pays abondamment pourvus de poisson, les bouchers ne tuent qu'une fois par semaine, le senne H. La viande se mange jusqu'au mardi ou jeudi, suivant la saison. Ce qui en reste le vendredi est précisément la moins fraîche qui se puisse manger.
Pour faire maigre le vendredi, madame de Sommery n'avait qu'à laisser faire; il n'y avait, à Trouville, que de mauvaise viande ; le marché, c'est-à-dire le bord de la Touque, était couvert d'excellents poissons et de légumes; M. de Sommery avait besoin chaque vendredi de s'occuper de son dîner.
>'ous avons expliqué, au commencement de cette histoire, pourquoi M. de Sommery non-seulement laissait toute liberté de conscience à sa femme, mais encore eût trouvé mauvais qu'elle ne suivît pas exactement les pratiques de la religion romaine. Cette impiété extérieure est un lustre qu'on veut se donner, lustre qui n"est éclatant que par le contraste; il faut avoir l'air de braver les choses les plus sérieuses et les plus formidables. Où est le mérite, si les femmes, les enfants et les servantes en font autant? Du reste, plus madame de Sommery attachait de prix à ces pratiques religieuses, plus elle en redoutait rinob3ervation, plus elle ressentait une sorte de respect
pour son mari, qui savait se mettre au-dessus de ces craintes et de ces scrupules. Quoique souvent le dimanche, pendant la messe, par exemple, elle gémît de rimpiété de M. de Sommery, le reste de la semaine, elle en était un peu orgueilleuse. Madame de Sommery n'avait pas d'esprit, et ne possédait que peu d'intelligence; elle n'avait que les instincsde la femme. Et, quand la femme obéit à ses instincts, ce qu'elle aime le plus dans l'homme, c'est la force et l'audace.
M. Vorlèze était trop bonhomme, et d'ailleurs avait trop de savoir-vivre inné pour porter à la table où on l'invitait la rigidité loquace d'un prédicateur ; il avait à ce sujet une sévère réserve dont il ne se départait jamais que dans les grandes occasions.
Quand M. de Sommery était en gaieté, il s'efforçait, un jour de jeûne, en avançant une pendule, de faire déjeuner M. Vorlèze sept ou huit minutes avant midi. Puis, il amenait la conversation sur le jeûne; il en faisait longuement déduire à Tabbé les vertus et la nécessité; et, quand labbé avait fini, il lui disait: « ïh bien, monsieur Vorlèze, vous n'avez pas plus jeûné que moi. Nous nous sommes mis à table à midi moins un quart. Madame de Sommery, qui s'est doutée que la pendule avançait, a fait changer les assiettes, a demandé plusieurs choses inutiles, etc.; mais, malgré ces fraudes pieuses, vous n'en avez pas moins mâché et avalé votre première bouchée à midi moins quatre minutes. » Et M. de Sommery, triomphant, pendant tout le reste du déjeuner, appelait l'abbé hérésiarque, impie et païen.
M. Vorlèze, qui était tombé deux fois dans le même piège, n'avait rien dit ; mais il avait le soin, ces jourslà, d'avoir sa montre avec lui.
Un jeudi, M. de Sommery lit faire un pâté de poisson, que l'on devait manger le lendemain vendredi. Seulement, pour relever le goût du poisson, il y avait fait mêler un
hachis de viande. « Je n'en mangerai pas, avait dit madame de Sommery. — Mais M. le curé en mangera, avait dit le colonel. —Il reconnaîtra bien le hachis de viande, » dit Arthur.
M. de Sommery réfléchit la moitié de lajoiirnée et dit: « M. le curé en mangera et ne reconnaîtra pas le hachis de viande. »
Il descendit lui-même à la cuisine et donna des ordres secrets.
Le lendemain ou proposa du pâté à Tahbé. « L'abbé, du pâté au poisson? — Je n'en mangerai pas, » interrompit madame de Sommery, qui voyait avec peine le danger que courait M. Vorlèze.
L'abbé la regarda d'un œil inlerrogatif. Mais elle sentait que M. de Sommery la regardait également; elle baissa les yeux, et se contenta de réciter tout bas une phrase du Paler: « yenosinducas in tentalionem. »
L'abbé prit le pâté avec défiance, le regarda, le retourna, examina surtout le hachis.
« Qu'est ceci? demanda M. Voflèze. — Parbleu, reprit M. de Sommery, c'est du hachis. — Mais, de quoi? — De quoi? — Oui, je demande de quoi est fait ce. hachis? — De poisson, parbleu! — Ahl de poisson, » dit l'abbé. Et il le coupa lentement et encore indécis avec sa fourchette.
Le hachis était rempli d'arêtes que M. de Sommery y avait fait mêler.
'( Ahl ahl fit fabbé. — Questce que vous avez, Fabbé? dit M. de Sommery.— Rien.— Sifait bien, vous venez de faire entendre une exclamation de surprise. — Ahl c'est que... je vous avouerai que je... que je me défiais de ce coté et surtout de ce hachis... Mais j'ai découvert que c'est de vrai et bon poisson, et qui a des arêtes autant qu'un honnête poisson peut se le permettre. — Comment le trouvezvous? — Excellent. — N'est-ce pas? — Oui, il a une sa- \eur!... — Vous n'aviez donc pas de confiance en moi,
Tabbé? — Franchement non ; vous m'aviez déjà rendu victime de plusieurs enfantillages de ce genre. — Quel excellent poisson! — Excellent, seulement il a trop d'arètes. » Ici tout le monde sourit. « Qu'avez-vous à rire? — Bien, c'est que vous devenez plus sévère pour ce poisson à mesure que l'on en sert sur votre assiette. Vous commencez à lui trouver undéfaul. — C'est que réellement il a considérablement d'arêtes. — Les poissons sont forcés d'avoir des arêtes. Voudriez-vous que celui-ci eût des os? Mais prenez-en donc encore. — Je le veux bien. Voyez un peu le grand malheur de faire maigre le vendredi. Il est clairquece poisson-là vaut mieux que les côtelettes que vous mangiez toutà l'heure avec emphase. — .Shimon cher ami, c'est qu'on ne trouve pas tous les jours du poisson commecclui-là.— Jenesaispassi j'avais plus faim que de coutume, maisjeluitrouve une saveur toute particulière. — J'espère, l'abbé, que vous viendrez demain finir le pâté avec nous à déjeuner; mais voyons, l'abbé, pensez- vous réellement que nous ayons fait beaucoup de chagrin à Dieu en mangeant aujourd'hui quelques côtelettes, et vous croyez-vous un grand saint pour avoir mangé du pâté de poisson ave.c plus de sensualité, vous ne pourrez le nier, que nous n'avons mangé nos côtelettes? — Je n'examine jamais ces choses-là, dit l'abbé ; j'aurais des doutes que je n'ai pas; dans le doute, je me conformerais à la règle. »
Le soir, l'abbé Vorlèze perdit constamment aux échecs.
« C'est singulier, dit-il, j'ai un malheur obstiné aujourd'hui. — L'abbé, la main de Dieu s'est retirée de vous. — Quatre parties de suite! — C'est une fin terrible et due à vos forfaits. — Je demande une dernière partie. — Je le veux bien, mais vous la perdrez comme les autres. — Nous allons voir. — Dentés inimiei in are perfringnin : Dieu brisera vos dents dans voire mâchoire! — Voyons, jouez, colonel. — Un homme qui s'est gorgé de viande un vendredi. — Jouez donc. — Oui, l'abbé, vous avez mangé
du hachis de viande dans le pâté. — N'ayant pas pu nie faire faire la faute, vous voulez me faire croire que je l'aicommise. Je vous avertis d'avance que cela n'aura pas le moindre succès. — Je vous jure, TaLhé, que ce que vous avez mangé, et à trois reprises, ce n"est pas pour vous le reprocher, nest autre chose que du hachis de viande. — Ceci serait bon si je n'avais pas vu les arêtes, colonel. — Si vous venez dîner demain, Tabbé, je vous ferai manger un gigot aux arêtes. — Comment! il serait vrai.'... — (Jue je vous ai servi un plat de ma façon, que j'ai fait mettre des arêtes dans le hachis; et vous avez vu qu'on ne les avait pas ménagées. — En effet, ce poisson avait un goût singulier. — ÎN'est-ce pas, l'ahhé? — Ma foi, monsieur de Sommery, je vous déclare que je ne charge pas ma conscience de ce péché-là, et que vous voudrez bien le joindre aux vôties, qui sont, hélas 1 assez nombreux sans cela. »
Et Tabbé sortit un peu fâché en serrant la main de madame de Sommery, qui avait poussé le courage jusqu'à l'audace pour lui donner un avertissement qu'il n'avait pas assez écouté. Ce qui faisait qu'au fond du cœur il ne se croyait'pas tout à fait aussi innocent qu'il venait de le dire à .M. de Sommery.
A Jules Janiu.
i( Je te vois rire d'ici, mon cher Jules, en lisant ce chapitre; toi qui m'as fait manger du veau que je prétendais avoir en horreur, sous divers noms, pendant tout un dîner.
« 0 Janin I toi qui, à la campagne, tu sais, là où notre ami a tant de si beaux rosiers, toi qui as mangé un écureuil pour du saumon 1 »
Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
« Tu m'adresseras tes lettres à Ilonfleiir, mon cher Robert. C'est là que je vais rester probablement toute la saison. Je suis là bien plus près d'elle, et puis, s'il arrivait que quelque circonstance me permît d'aller la joindre, c'est un trajet de quelques heures. D'ailleurs, cela me procure une foule de petits bonheurs. Avant-hier le vent soufflait de l'ouest et je contemplais avec ravissement les nuages qui avaient passé sur sa tête avant d'arriver à Ronfleur. Quoique je ne puisse guère aller à Trouville, c'est son avis du moins, rien ne m'empêche de suivre la route qui y conduit.
« Hier j'ai eu une journée délicieuse. Je snis parti le matin de bonne heure. La nuit, le matin et le soir appartiennent au poète, à la pensée, à Vamour; le reste du jour est pour le travail. J'ai pris tout le long de la falaise; chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une transparente perle de rosée, les unes blanches, les autres rouges comme des rubis, d'autres vertes comme des émeraudes; puis à chaque instant l'émeraude devient rubis, le rubis devient émeraude ou saphir. C'est une riche parure qui tombe tous les matins du ciel, qui la prête à la terre pour une demiheure, et que le soleil remporte au ciel sur ses premiers rayons. Il y avait de loin en loin, sur le bord de la mer. des buissons d'ajoncs chargés de fleurs jaunes. Quand on regarde la mer par-dessus cette petite haie verte et jaune, elle paraît du bleu le plus pur#Des bergeronnettes marchaient dans rherbe, secouant fièrement leur petite tête grise. Sur la plus haute brandie d'une haie d'aubépine, une fauvette jetait au vent quelques notes d'une joyeuse mélancolie; les plumes qui forment son petit chaperon
noir se dressaient sur sa tête, et on voyait sa voix rouler dans son gosier frémissant. Je me suis arrêté pour ne pas effarouctier la fauvette avant qu'elle eût fini sa chanson.
« Plus loin, c était une cabane de douanier, une hutte creusée dans la terre entre des bouleaux; les branches des bouleaux étaient enlacées toutes vivantes pour former le toit, et les intervalles des branches étaient remplis par de la terre délayée. Le douanier, à Taffût avec son fusil, essayait de tuer quelques goélands. 11 n"avait pas de tabac, je lui en donnai un peu, et il me donna du feu pour allumer mon cigare.
« J'entrai alors dans une grande prairie ; et Vherbe était haute presque jusqu'à la ceinture. C'était comme un immense chàle d'Orient à fond vert, brodé de fleurs de toutes couleurs ; c'était un beau cachemire vivant. 11 y avait de grandes marguerites blanches, et des boutons d'or, et du sainfoin aux épis roses, et desscabieuses sauvages d'un lilas pâle qui sentent le miel ; on voyait commencer à fleurir quelques sauges à épis d'un bleu foncé; et, dans ([uelques places où Therbe était basse, de petites campanules d'un bleu pâle, dont les bourgeois mangent les racines en salade sous le nom de raiponces.
« D'espace en espace, presque entièrement caché dans l'herbe, un gros bœuf roux était couché, les jambes de devant étendues et les autres ployées sous lui ; il me regardait fixement sans cesser d'agiter transversalement ses mâchoires avec un bruit sourd et mesuré. , « Je faisais un détour, en m'enfonçant dans les terres, . pour éviter les deux ou trois petits hameaux qui entourent les postes de douane de Honfleur à Trouville.
« J'eus bientôt une vive émotion en recontrant une touffe de phlox, qui n'est pas encore en fleurs; mais il me rappelait Trouville, dont la plage en est couverte. Je m'arrêtai au dernier de ces hameaux, qu'on appelle Vierville, et j'y fis un repas avec du pain de seigle, des ma-
qiiereaux frais et du gros cidre. 11 était quatre heures, j'avais mis dix heures à faire quatre lieues, tant j'avais joui de toutes les magnificences de la nature. Combien de demi-lieures j\n ais passées assis ou couché dans l'herbe, à runiiner ma vie et mes souvenirs, comme les gros bœufs tachetés ruminaient la luzerne fleurie I
K A la nuit, je marchai jusqu'à !a uicitc de la Vierge; je m'y assis et j'y restai longteinps. Par-dessus les buisï^ons et par-dessous les arbres, à travers des fenêtres de verdure, on voyait la mer toute bleue et l'horizon empourpré parle soleil couchant.
« J'aspirais l'air avec une volupté inouïe : il y avait de son haleine dans cet air; je ne me remis en route que très-avant dans la nuit; quand je rentrai à llonflr'ur il faisait presque jour; j'ai dormi (juelques heures, et je
t écris.
To.NV
'Tony \dliiiol à Koboil l'iinuiix.
« Je suis retourné à Trouville. Comme l'autre jour, je me suis arrêté sous la niche de la Vierge, et j'ai regardé se coucher le soleil à travers les fenêtres vertes formées par les haies et les arbres.
« A l'horizon, à l'endroit où venait de disparaître le soleil, il y avait une place sans nuages; c'était un petit lac de feu; au-dessus s'étendaient de longues bandes de nuages noirs et de nuages gris; mais les noirs étaient couverts d'une sorte de vapeur ou de fumée violette; sur les gris, cette vapeur était amarante ; plus loin, au-dessus des nuages, la couleur de feu se dégradait et passait de lorange à des tons gris-jaune et presque verdàtres.
« .Les arbres et les haies étaient devenus noirs, ^t à tra-
vers les ogives qu'ils formaient je vis passer un berger avec ses chiens et ses moutons; ils marchaient sur une partie de falaise qui est entre les arbres et la mer; cette partie est assez étendue pour que je pusse les voir tout entiers ; le berger, les chiens et les moutons semblaient des silhouettes noires sur le ciel enflammé.
« La nuit vint; j'attendis encore, et, quand je pensai que tout le monde dormait dans Trouville, j'y descendis et j'allai devant le château; j'ignorais quelle était la chambre de Marie; deux pièces étaient éclairées encore; je m'en retournai, et je lui écrivis le lendemain. Maintenant je sais bien où est sa chambre, je vais plier ta lettre et me remettre en route.
" Te rappelles-tu, près de ia niche de la Vierge, à un carrefour, une boîte aux lettres est attachée à un gros arbre; c'est là que je mettrai ta lettre.
f Tu.NV. »
Touy Vatiufl à RoLi.tI Liiueiis.
(' Un ne saurait croire ce qu'on se donne de peine pour se procurer des chagrins qui ne manqueraient guère de venir eux-mêmes, et qu'on ne court pas grand risque de perdre. Je suis retourné à Trouville, et, grâce aux indications que m'a données Marie, j'ai parfaitement trouvé sa fenêtre. Ses jalousies, à travers lesquelles brillaient des bougies, me semblaient rayées transversalement de luujière et d'ombre. Et parfois la lumière interrompue me faisait voir que quelqu'un marchait entre les bougies et la croisée: on n'était pas couché. Je m'assis sur une pierre, et, la tête dans mes deux mains, les coudes sur mes genoux, je restai les yeux fixés sur cette chambre où Clolilde était avec son mari ; là, si près de moi, tout ce que
d88 CLOTILDE
je hais et tout ce que. j'aime dans le monde. Il vint un moment où on ne passa plus devant la lumière, qui finit par s'éteindre. Oh! Robert, je n'essayerai pas de te peindre les alternatives de fureur et de désespoir qui me déchiraient rame; on était couché; on, c'esi-à-dire elle et lui. Elle dans ses bras, elle dans ce lit avec lui, elle avec ce dernier vêlement si mince, elle... Ohl alors je les haïssais tous deux, et tous deux autant Tun que l'autre. Si tu savais ce que Timagination présente de tableaux affreux; comme Ton voudrait voir dans cette chambre, y entrer, y être, et comme alors Vidée des plus douces extases de Tamour ne présente rien de comparable à la volupté de les tuer tous les deux : mais de les tuer avec les mains, sans aucune de ces armes qui séparent de toute leur longueur le meurtrier de son ennemi et de la sensation physique de la vengeance.
u TuNv. »
Tony Vatiuel à Clotilde de Sommeiy.
« (Jue faisons-nous, Marie, de notre vie et de notre jeunesse? l'amour, avec ses puissants instincts, doit-il être toujours sacrifié aux lois et aux exigences du monde? Et de ce monde pour lequel on perd son existence tout entière, de ce monde rigide, quel est celui qui fait ce qu'il exige des autres?
« Ne semble-t-il pas que des gens habiles n'ont imposé tant de privations aux gens crédules que pour se réserver à eux, par Tabstinence de ceux-ci, une plus grande part de ces bonheurs qu'ils défendent aux autres et qu'ils appellent crimes; à peu près comme les parents avares persuadent aux enfants que les friandises qu'ils aiment sont un poison qui leur ôtera la vie?
« Et encore si, par un noble effort, on arrivait à pratiquer sévèrement et intégralement ces devoirs que la société impose, j'admirerais le sacrifice dans ses résultats.
« Si la vertu conservait une femme intacte à son mari, si la vertu pouvait chasser du cœur toutes les pensées adultères, je la comprendrais encore.
« Mais la lutte perpétuelle, lutte qui n'amène jamais que des résultats négatifs, n'est-elle pas aussi coupable que le crime?
« Pour ne pas être à son amant, croyez-vous qu'une femme soit à son mari ?
« Elle garde, il est vrai, son corps pour un seul, mais elle donne sans scrupule son àme et son cœur à un autre.
« Et elle ne place le crime que dans l'adultère du corps.
« Le corps est-il donc tellement au-dessus de l'àme?
« Et la vertu n'a-t-elle d'autre effet que de rendre une femme coupable envers deux hommes à la fois, de faire de Tamour un supplice et du mariage une prostitution?
« (]royez-vous donc que vous ne le trompez pas, cet homme auquel vous vous livrez sans amour et avec dégoût? Tout ce que vous ôtez à votre bonheur et au mien, les combats, les sacrifices réussissent-ils à l'ajouter au bonheur d'un autre?
« Cette nuit, j'ai rêvé que nous nous étions enfuis, que nous étions allés cacher dans le fond d'un désert notre amour et notre félicité; nous avions brisé tous les obstacles; nous avions sacrifié les conventions et les lois qui viennent des hommes à l'amour qui vient de Dieu ; et vous étiez à moi, sans autre regret que de n'avoir pas plus à me donner encore que vous-même tout entière.
« Je me suis réveillé plein de douloureuses pensées. H n'est rien de plus triste qu'un songe heureux.
« Puis j'ai repassé dans mon esprit tous ces endroits que
j'ai vus dans mes voyages, tous ces nids où j'ai tant désiré caclier vous, et mon amour, et ma vie.
« J'ai rappelé tous ces projets que je vous ai dits quelquefois et que vous traitiez de folies.
« Ah ! Marie, peut-être le saurons-nous plus tard et aussi trop tard : la folie est de n'en faire que des projets.
« Tony. »
Marlnme Alidd Meunier, nre de Sommcry, à monsieur le colonel lie Sommery.
« Par quelle fatalité, mon cher père, cette petite Clotilde, ce serpent que vous avez réchauffé dans votre sein, s'est-il introduit dans notre famille?
« Je viens de voir x^rthur; il a passé par ici et est resté vingt quatre heures à Paris avant de se mettre en route pour l'Italie. Il n'est pas heureux, il regrette amèrement î'étourderie qui lui a fait faire ce ridicule mariage. Certes, mon pauvre frère, avec son nom, sa figure, son esprit et sa fortune, pouvait prétendre aux plus brillants partis.
« Je ne pense qu'à ce pauvre Arthur; j'ai consulté ici des hommes d'affaires habiles; ils m'ont dit qu'un mariage contracté en Angleterre entre des Français sans publications en France était nul et de toute nullité; que, si on pouvait obtenir d'Arthur un moment d'énergie, il n'y aurait rien de si facile que de le faire casser. J'en ai parlé à Arthur; il en a bien en^ie. mais il n'ose ni le faire ni l'avouer.
« Ne pourrait-on bien persuader à mademoiselle Belfast que jamais elle ne sera admise dans la famille sérieusement, et l'amener par l'ennui et de "petits désagréments (elle (pii ne nous en a épargné d'aucun genre) à donner les mains à cette séparation?
« -Nous pourrons bientôt, mon cher ppre, parler librement de tout cela.
« M. Meunier passera l'été à Paris pour ses affaires; moi, je partirai dans trois jours pour aller vous demander Thospitalité à Trouville.
(' Ai.iDA MtiuMF.R, née de Sommerv. »
La lettre dWlida tomba dans les mains de (Ilotilde. « Ah! dit-elle, ce qu'on veut exiger dWrthur, c'est un courage de lâche : il l'aura. »
Puis elle pensa qu'ellp avait trois mois encore avant le retour de son mari; qu'elle ne céderait pas à cette conjuration formée contre elle; que cette lettre et les projets qu'elle trahissait étaient quelque chose dont elle devait se réjouir, puisque cela justifiait à ses propres yeux toute l'ardeur de vengeance qu'elle avait conçue depuis la nuit du bal de TOpéra.
Elle continua à ne manifester que de bons sentiments pour Arthur et la plus grande déférence pour M. de Sommery. Quand Alida arriva à Trouville, Clotilde lai fit un excellent accueil. Alida ne pouvait pas toujours s'empêcher d'avoir un peu de fierté avec Clotilde, qui. elle l'espérait bien, ne tarderait pas, par la cassation de son mariage, à n'avoir été c[u'une concubine et une lille entretf^nue. Et, sauf le ton sévère et froid que gardait M. de Sommerv à l'égard de Clotilde, on aurait pu se croire à l'époque qui avait précédé le funeste mariage. L'abbé Vorlèze venait tous les soirs faire sa parlie d'échecs. Madame de Sommery était assise de la même manière dans son même fauteuil, et jouait au loto avec Clotilde et Alida. On pouvait remarquer cependant que le caractère de Baboun s'aigrissait de plus en plus.
On peut appliquer aux chiens ce qu'un écrivain a dit
des hommes : Homines, ut merum, annis acres vel me-
liores.
Clotilde de Somniery à Tony Valinel.
« Avant tout, mon cher ami, il faut que je vous recommande de ne plus vous servir, en guise de poudre, pour vos lettres, de cet affreux sable rose; cela a pour moi de graves inconvénients.
« Il y a eu hier à dîner, à la maison, quelques voisins de campagne; j'étais habillée, à peu de chose près, quand on m'a remis votie lettre. Je l'ai trouvée si douce, si ravissante de grâce et d'amour, que, ne pouvant la lire qu'une fois, je n'ai pas voulu m'en séparer.
«Je l'ai mise précipitamment dans mon sein, et je suis descendue.
« Je n'ai pas tardé à sentir d'affreuses démangeaisons, puis des piqûres, et enfin un supplice qui m'a donné une idée parfailement complète de ce que devaient éprouver les martyrs que l'on écorchait vifs.
« 11 m'a fallu supporter cela sans rien dire tout le temps qu'a duré le dîner, et vous savez combien de temps dure un dîner en province. Enfin je suis remontée à mon appartement, et j'ai trouvé dans votre lettre encore quelques grains de ce sable.
« On n'a pas, mon cher ami, la peau aussi dure que vos pêcheuses dLcquilles. Je suis très-petite, et je vous prie de croire que la nature ne m'a pas construite avec plus de négligence qu'une autre.
« Je ne suis pas simplement, comme on pourrait le croire, un peu moins de femme quune autre; tout en moi a plus de délicatesse; mes cheveux sont plus fins et ma peau plus mince; sans cela, ma petite taille serait une difformité.
(JI.OTILDE 11)5
« Or chacun des grains de sable de votre lettre a fait sa blessure; j'ai la poitrine entièrement tatouée.
« Heureusement qu'il n'y a ici personne qui ait le droit de s'en apercevoir. Et voici la seconde chose que j'ai à vous faire savoir; vous vous expliquerez, par la crainte que j'ai de toute douleur, la préoccupation qui m'a empêchée de commencer par celle-ci.
<{ 31. Arthur de Sommery est parti il y a deux jours. H ne reviendra pas avant trois mois d'ici.
« Je ne sais s'il faut que vous veniez à Trouville, chez \ otre père, ou si nous ne pourrions pas trouver un autre moyen de nous voir. 11 ne faut pas penser ici à ces soirées que nous savions nous faire à Paris; et, si l'on vous sait à Trouville, nous serons fort observés. Berthe au grand pied, ma médiocrement belle-sœur, est arrivée ici. C'est une ennemie vigilante.
« Venez cette nuit à Trouville, mais n'entrez dans le parc qu'à onze heures, Soyez au bas de mes fenêtres.
« t-LOTILDE. ))
Tony Vatinel fut incroyablement ému de cette lettre. Ces mentions de sa peau, que faisait Clotilde, ces détails qu'elle donnait sur elle-même, excitaient en lui des transports qu'une phrasene tardait pas à changer en transports de haine; c'était celle où elle se félicitait qu'Arthur fût absent, et où elle faisait plus qu'une allusion à ses droits de mari.
Enfin, il n'était pas là, il allait la voir, lui parler, respirer son haleine, et il pensait encore à cette peau si fine égratignée par le sable rose.
A onze heures il était sous la fenêtre de Clotilde; elle lui jeta la clef du jardin, où elle alla l'attendre.
Ohl qui pourrait peindre le ravissement de Tony quand
iOi CLOTILDE
elle lui tendit la main ! C'était une émotion tellement céleste, qu'il serra cette main sur son cœur sans songer à la presser sur ses lèvres.
C'était une belle et douce nuit; tous deux s'assirent sous une tonnelle de chèvrefeuille; à travers les mailles fleuries de la tonnelle, on voyait scintiller quelques étoiles.
Par la porte en arceau on sentait plus qu'on ne voyait un horizon vague et profond; mais bientôt, à l'extrémité de cet horizon, une lueur blanche monta et frangea d'argent de gros nuages noirs enroulés et comme flottant sur la mer. On vil alors un beau et solennel tableau à travers le cadre de feuilles et de fleurs que faisait la porte de la tonnelle, noires tout à l'heure, mais maintenant reprenant, sous cette molle clarté, un pale souvenir de leur couleur de jour.
Des nuages noirs sortit une ligne mince d'un feu rouge comme celui d'une fournaise, puis cette ligne étroite devint le sommet du disque de la lune, large à l'horizon dix fois comme elle l'est au zénith; et elle monta lentement, sortant des nuées comme d'un océan noir.
Tout se taisait. 11 n'y avait pas un chant d'oiseau, pas un murmure de feuillage.
Mais bientôt on entendit les premiers accents d'un rossignol, ces trois sons graves et pleins sur la même note par lesquels il commence toujours son hymne à la nuit et à l'amour.
LE ROSSIGNOL. La luue monte au ciel en silence. Le travail, l'ambition, la fortune, sont endormis; ne les réveillons pas : ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs! Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le jour qu'avec avarice, exhalez-le de vos corolles, comme les âmes exhalent leur parfum, qui est l'amour'. La lune ne donne qu'une
CLOTILDE d95
liiijiière si pâle, que rainanl ne sait la rougeur de Tamante ({u'en sentant sa joue ?jrûler la sienne. Les lucioles brillent dans rherbe; il semble voir des amours d'étoiles tombées du ciel. Au milieu de cette fête si belle que donne aux amants une nuit d'été, entendez-vous là-bas, à longs intervalles, la triste voix de la chouette ? Je ne veux pas mêler ma voix à la sienne.
LA CHOUETTE. U n'y a dans l'année que quelques nuits comme celle-ci. Il n'y a que quelques éiés dans la jeunesse. Et il n'y a qu'un amour dans le cœur. Tout est envieux de l'amour, et le ciel lui-même, car il n'a pas de félicité égale à donner à ses élus. Le malheur veille et cherche : cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas. Tout bonheur se compose de deux sensations tristes : le souvenir de la privation dans le passé, et la crainte de perdre dans l'avenir.
LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos tètes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeursl Chèvrefeuilles, vigne folle, jasmins, cachez sous vos enlacements plus serrés les amants qui vous ont demandé asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums!
LA CHOUETTE. Le maUieur veille et cherche; cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas. Soyez heureux bien vite; car toi, la belle fille, bientôt le duvet de pèche de tes joues sera remplacé par des rides. Et toi, l'amoureux, les yeux auront perdu leur éclat.
LE ROSSIGNOL. Qu'est-cc que le passé? Qu'est-ce que l'avenir ? Les rudes épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d'amour. Mille ans dp supplices pour un baiser!
LA cnoLETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez avares. Et vous la cacherez dans votre cœur, comme si vous enfouissiez de l'or. Vos mains sèches se toucheront sans faire tressaillir votre cœur, et vous ne
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VOUS lapjje lierez ctlle nuit d'aujourd'liui que couiuie une folie, une imprudence, et vous frémirez de l'idée que vous auriez pu vous enrhumer. Puis vous mourrez.
LE r.osL;iG>oL. Oui, nous mourrons. Mais la mort n'est qu'une transformation. Nous ressortirons de la terre, fécondée par nos corps, roses et tubéreuses, et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits comme celle-ci. Et nos parfums, ce sera encore de Tamour. Et toi, chouette, n'es-tu pas aussi amoureuse dans les ruines et dans les tombeaux? Mais la lune descend, je cesse de chanter, car moi aussi j'ai des baisers à donner. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos tètes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs I
Clotilde et Tony, assis sous la tonnelle, respiraient le parfum et le chant du rossignol, et les molles clartés de la lune. Leurs mains se touchaient par les paumes et se serraient. 11 n'y avait rien d'humain dans l'extase où étaient leurs cœurs. La tète de Clotilde tomba sur l'épaule de Tony. Tony prit ses beaux cheveux blonds et les pressa sur ses lèvres.
Tout à coup Clotilde se leva et lui dit : « Oh ! mon Dieu il va faire bientôt jour, revenez demain à la même heure.» Et elle disparut.
Le lendemain il \ a^ ait grande rumeur dans Trouvilie.
Le garde champêtre demanda à parler au colonel.
« Monsieur de Sommery, dit-il, le maire Vatinel vient de me dire que je n'étais plus garde champêtre.'- Et pourquoi cela, Moïse? demanda M. de Sommery. — Parce que, répondit Moïse, il m'avait donné des ordres, et que j'ai fait tout juste le contraire. — Ahl ah! — Il m'avait dit de faire un procès-verbal contre vous. — Et pourquoi cela
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donc? — Paive que votre jardinier a tué les pigeons du voisin Remy. — C'est moi qui ai ordonné à Antoine de tuer les pigeons. — C'est justement pour cela que Yatinel le maire m'a ordonné de faire un procès-verbal. Et moi, je ne l'ai pas fait. Et voilà que je ne suis plus garde champt^tre. — J'irai voir le maire et j'arrangerai ton affaire. »
M. de Somniery alla en effet voir Vatinel le maire; mais il ne put rien en obtenir. Il rentra chez lui extrêmement irrité. Et, quand l'abbé Vorlèze arriva, M de Sommery lui raconta le fait.
« Mais, dit Vabbé, il paraît que voilà plusieurs fois que >Ioïse désobéit à Vatinel? — .Moïse, reprit M. de Sommery, ne doit pas une obéissance passive à Vatinel; en fait de droits et de liberté, il faut prendre garde de croire que les droits et la liberté des petits sont peu de chose. — Je suis bien de votre avis, dit M. Vorlèze. — Eh bien, continua M. de Sommery, Moïse est un fonctionnaire public aussi bien que Vatinel, et, selon les principes constitutionnels, un fonctionnaire reste citoyen et n'abdique pas sa conscience et ses opinions. Le règne d^^ ces principes a Q.om2iQvèV indépendance des fonctionnaires. — Comme Vintelliyence des baïonnettes, dit l'abbé. — Certainement, répliqua M. de Sommery; les soldats ne sont plus des machines stupides sans volonté, sans pensée, sans conscience dp ce qu'ils font. — Eh bien, dit l'abbé, je me trompe peut-être, mais il me semble que les principes constitutionnels ont consacré là les deux plus grosses sottises que j'aie jamais entendues. — Oui-dal dit M. de Sommery. — Oui, certes, répondit l'abbé; si Vatinoi le maire croit donner un ordre utile, il doit exiger que Moïse, son subordonné, le remplisse scrupuleusement. Agir autrement, ce serait une prévarication et une trahison. Je ne comprends pas une machine dans laquelle on permettrait à un des rouages de tourner à contre-sens. — Alors, dit M. de Som-
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mery, nous en revenons aux temps de la féodalité et du bon plaisir. — Aimeriez-vous mieux, dit l'abbé, queVatinel le maire eût dit à Moïse : « Moïse, mon bon ami, je me « reconnais une si grande buse, un être si malintentionné « contre les intérêts de la commune, que je ne saurais « trop te féliciter de l'énergie et de la sainte obstination « avec laquelle tu contrecarres tout ce que je veux faire. « Tu me permettras bien d'élever tes appointements, etc. »
M. de Sommery fut très -piqué de cette plaisanterie de Fabbé. Et, quand celui-ci apporta sa chaise pour jouer aux échecs, le colonel lui dit sèchement qu'il ne jouerait pas.
Le lendemain, même mauvaise humeur; le surlendemain également. L'abbé cessa de venir, et M. de Sommery consacra pendant quelque temps les heures auxquelles il jouait aux échecs avec l'abbé à déclamer contre l'Église et le pouvoir. 3Iais bientôt il s'ennuya. On risqua une démarche auprès de l'abbé. L'abbé répondit qu'il était fâché; qu'il n'était pas assez certain de ne pas montrer un peu d'aigreur contre M. de Sommery pour ne pas en éviter l'occasion; qu'il croyait devoir attendre encore un peu, et qu'il reviendrait quand son esprit aurait repris tout le calme qu'il n'aurait jamais dû perdre; que, du reste, il était plein de reconnaissance de la démarche du colonel. « Et moi, plein de reg^rets, dit M. de Sommery. L'abbé peut bien ne jamais revenir, si cela lui convient. Bien plus, je ne veux plus qu'il revienne. Si l'abbé se présente ici, on lui dira que je n'y suis pas, qu'il n'y a personne. »
M. de Sommery mourait d'envie de prier Clotilde de jouer aux échecs avec lui; mais il aurait craint de manquer à la contenance digne qu'il s'était imposée. Il crut cependant ne pas sortir de ses limites en disant comme à la cantonade : « Si Arthur était ici, il sait à peine la marche, il est vrai, mais je lui rendrais une tour, un cavalier et un fou. — Si M. de Sommery veut me faire le même avantage, dit Clotilde. — Oh! mais vous, Clôt....,
madame Arthur, vous êtes plus forte que mon fils, et je ne vous rendrai qu'une tour et un cavalier. — Je vais essayer. »
Quand Tony Vatinel se remit en route pour venir à Trouville, il ne s'amusa plus à admirer la nature sur la route; tout lui était délai, obstacle et distraction. Il marchait et ne s'arrêtait à rien, ne regardait rien, né voyait rien : le temps était lourd et chargé de nuages. Il entra dans le jardin et y trouva Clolilde assise; il se jeta à genoux devant elle, et baisa ses mains avec passion; puis il resta sans parler, la tête sur les mains de Clotilde appuyées sur ses genoux.
Elle le releva et lui fit signe de s'asseoir.
« 0 Tony! lui dit-elle, pourquoi n'ai-je pu être à vous? Que notre sort eût été différent à tous deux! — Marie, reprit Vatinel, sens-tu bien réellement ce regret dans ton cœur? Comprends-tu ce que je t'offrais, quand, une nuit, je t'offrais de vivre seuls, séparés du monde et du bruit, dans une obscure retraite? »
A ce moment-là, le feuillage des arbres frissonna sans qu'on sentît de vent.
Et bientôt un tonnerre lointain se fit entendre, et un éclair égratigna les nuages, puis quelques larges gouttes de pluie tombèrent bruyamment sur le feuillage de la tonnelle. Clotilde se serra contre Tony.
c( 11 pleut, dit-elle, comment allez-vous vous en aller? — Je ne me plaindrai de la pluie que si elle me fait partir plus tôt, dit Tony. — Mais... c'est que je ne puis pas vous faire entrer dans ma chambre. — Est-elle donc si peu séparée qu'on puisse nous entendre? — Oh! ce n'est pas cela; on pourrait y faire tout le bruit possible sans réveiller personne,, mais... — Qui vous empêche alors de m'y
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rece\oii'? — Mais... Tardeur avec laquelle vous paraissez le désirer. Si vous recevoir dans ma chambre n'était pas quelque chose de plus que de vous voir ici, ^ os yeux ne brilleraienl pas de cet éclat, votre voix ne serait pas tremblante. — Me craignez-vous, Marie? répondit Vatinel, et n'êtes-vous donc pas assez certaine de mon respect et de ma soumission? — Mais pourquoi, reprit Clotilde, désirezvous tant y venir, si vous n'y attachez pas quelque idée bizarre que je ne comprends pas? — C'est que dans votre chambre, répondit Tony, il y a plus de vous qu'ici ; il y a le fauteuil dans lequel vous vous êtes assise hier, il y a les vêtements que vous avez quittés aujourd'hui. J'y trouverai, outre les instants que vous me donnez, tous ceux que vous avez passés loin de moi. — Mais, Tony, si je vous reçois dans ma chambre... — Ne me connaissez-vous donc pas, Marie? Avez-vous donc oublié que d'un regard, d'un geste, vous me feriez jeter dans un gouffre sans fond? — Eh bien, venez. »
Tony suivit Clotilde, tremblant et ému à un degré inexplicable ; son cœur battait avec violence : ils entrèrent dans la chambre de Clotilde. Là il s'appuya sur un meuble, étourdi et ne voyant plus clair. Puis bientôt il se jeta à genoux, baisa le tapis sur lequel elle avait marché, l'oreiller sur lequel avait posé sa tète; il trouva par terre ses petites mules de velours vert, et il les couvrit de baisers. « 0 Marie, Marie! dit-il d'une voix étouffée, à genoux devant elle, et le visage sur ses genoux à elle, Marie, je t'aime! » Et un ruisseau de larmes s'échappa de ses yeux. « Relevez-vous, Tony, » lui dit-elle.
Mais Tony couvrait ses genoux de baisers et de larmes, et il les serrait convulsivement dans ses bras; elle voulut le repousser avec les mains, mais il se saisit de ses mains, et les baisa avec une nouvelle ardeur. Elle les retira, et lui dit : fl Tony, levez-vous, je le veux. » Alors Tony se leva et se cacha le visage dans ses deux mains pour étouf-
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l>r ses sanglots. « Allons, mon pauvre enfant, lui dit-elle, je neveux pas que vous pleuriez ainsi ; venez vous asseoir auprès de moi. »
Tony obéit sans presque savoir ce qu'il faisait. « Allons, allons, dit Clotilde, êtes-vous donc bien malheureux? et trouvez-vous que je ne fais pas assez pour vous? »
Tony, abattu par Texcès de son émotion, laissa tomber sa tète sur le cou nu de Clotilde, et resta ainsi le cœur assoupi, la bouche sur cp cou blanc et parfumé.
Clotilde était rêveuse Pt le laissait: mais elle voulut bientôt se dérober à l'impression de cette haleine brûlante.
« Tony, lui dit-elle, asse\ez-vous en face de moi sur ctfauteuil; il faut que je vous parle sérieusement. Écoutezmoi, » dit-ellp. Quand Vatinel lui eut obéi : « Je ne vous recevrai plus ici: vous ne tenez pas vos promesses, et vous n"ètes pas raisonnable. — Pardonne-moi, Marip, répondit Vatinel, une émotion à laquelle je ne m'attendais pas et ({ui m'a surpris. — J'en suis fâchée, ajouta Clotilde, parce que nous sommes ici plus en sûreté que dans le jardin. — Soyez sûre, dit Vatinel... — Vous me disiez cela au jardin; mais ce n'est pas là seulement ce que je voulais vous dire. Le meilleur jour pour nous voir est le samedi, parc« que le dimanche les pécheurs ne travaillent pas et se lèvent plus tard, tandis que, tout autre jour, il n'y a pas d'heure à laquelle vous ne puissiez être rencontré. PartPz, aliezvous-en : je vous attends samedi. »
Tony Viilinel à ClotiHe de Somraery.
(' Oh 1 loin de vous, je n'ai pas la crainte de vous déplaire et de vous offenser. Loin de vous, j'ose donner plus
d'amour à ce que je me rappelle que je n'ose vous en laisser voir à vous-même.
« Dans Fombre de la nuit je reçois votre doux regard, et je le vois mieux que quand je suis auprès de vous, parce que j ose le regarder. Je sens votre tète brûler la mienne. J'ai emporté un mouchoir avec lequel vous avez essuyé mes yeux; et ce mouchoir, du moins, j'ose lui donner des baisers que je ne pense qu'à modérer sur vos mains et sur vos genoux.
i< Mais pourquoi de si charmantes images m'oppressentelles ainsi, et me serrent-elles le cœur?
« Que je suis heureux de tout ce que je sens de noble el d'élevé dans mon âme, qui est votre temple I Comme je vous appartiens!
« Mon hôtesse vient dentrer dans ma chambre pour me demander pardon du bruil qu'on a fait toute la nuit dans la maison; elle m'assure que cela n'arrivera plus à l'avenir. Je lui ai dit que ce n'était rien; mais la vérité est que je n'ai absolument rien entendu, et que, cependant, je n'ai pas dormi un instant et ne me suis pas couché. Je suis entouré d'une atmosphère d'amour qui ne laisse rien arriver jusqu'à moi ; toutes mes facultés, tous mes sens, vous sont consacrés. Je ne vois que vous, et je vous vois toujours et partout. ÎN'imporle qui me parle, c'est votre douce voix que j'tutends, et qui me redit quelques unes de ces bonnes paroles que vous m'avez dites et que j'ai enfouies dons mon cœur, comme un avare son trésor dans la terre. «
Le samedi, Tony Vatinel trouva Clotilde dans le jardin; elle le prit par la main et le conduisit dans sa chambre. a Vous voyez que je suis bonne, lui dit-elle; aussi dois-je espérer que vous serez plus raisonnable que l'autre soir,
sans quoi il me faudrait renoncer à vous voir tout à fait. Et quavez-vous, dit-elle en souriant, à me regarder ainsi? — Laissez-moi, répondit Tony. Quelque fidèle que soit mon imagination à vous représenter à moi, elle oublie toujours quelque chose, et, quoique je n'aie pas cessé un moment, depuis Tautre nuit, de vous avoir devant les yeux, il me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vue. Tenez, il y a une impression que je n'ai pu retrouver, et pour un instant de laquelle je donnerais ma vie : c'est la douce odeur de votre peau. Quand, l'autre nuit, j'avais la bouche sur votre cou, j"aspirais ce parfum et j'en étais enivré. »
Clotilde sourit doucement, et pencha son cou, sur lequel Tony posa ses lèvres; mais cette fois ce baiser porta sur une partie du cou douée d'une grande sensibilité chez les femmes, et Clotilde tressaillit. « Enfin, dit Tony, ce n'est donc pas à une statue que s'adressent mes désirs et mes caresses; voilà la première fois que je le sens animée. — Tony, dit-elle, ne m'embrassez plus ainsi, je vous en prie. »
Tony, assis près de Clotilde, passa le bras autour de sa taille, et Clotilde, troublée au plus haut degré, laissa pencher sa tête sur la poitrine de Tony.
Elle paraissait endormie, bercée par les violents battements du cœur de Vatinel, qui n'osait faire un mouvement et posait doucement ses lèvres sur les cheveux de Clotilde.
Elle ne tarda pas à revenir à elle; elle releva la tète et regarda Vatinel ; elle rencontra ses yeux si pleins d'amour, que, penchant sa tète vers lui, elle lui dit : « Ahl Tony, je vous aime! » Et ses lèvres s'unirent à celles de Tony, qui, ne pouvant résister à une semblable émotion, tomba sur le carreau sans connaissance.
Clotilde se jeta à genoux près de lui, l'appela des noms les plus tendres, dénoua sa cravate, lui fit respirer des sels; il ouvrit les veux.
« Marie, dit-il, Marie, où es-tu? » Il se releva, regarda autour de lui pour reconnaître et pour se rappeler. « Estce un rêve? dit-il ; oh! non: je sens mon cœur plein de bonheur, non, ce n'est pas un rêve. Marie, Marie, tu es à moi. » Et il Tenlaça dans ses bras; mais Clotilde s'échappa de ses l)ras comme un serpent, et, avec rairtrès-effrayé, lui dit: « Tony, allez-vous-en, sauvez-vous, j'entends du bruit, je suis perdue! »
Tony s'enfuit, et, au lieu do passer par la porte, franchit une muraille du jardin et disparut dans la nuit.
Clotilde, qui n'avait entendu aucun bruit, écoutait ses pas. Quand elle fut sûre qu'il était loin : « Mon Dieu, ditelle, quel est ce trouble qui s'est ainsi emparé de mes sens? Ne suis-je donc qu'une femme vulgaire et semblable à toutes les autres? L'amour me fera-l-il tout oublier et ne me laissera-t-il ni penser ni me souvenir? »
De ce jour. Clotilde, en garde contre elle-même, sut se conserver calme et froide au milieu des transports de Vatinel, tous les jours plus violents, quoiqu'il lui suffit d'un mot ou d'un regard pour le maintenir dans les limites qu'elle lui avait assignées d'avance.
Il n'y avait plus pour Vatinel ni repos ni sommeil ; ses yeux caves lançaient de sombres éclairs. Ce n'était plus du sang, mais de l'amour, mais du feu qui circulait dans ses veines. Loin d'elle, il la ^•oyait, il lui parlait, il couvrait de baisers ([uelques objets qui venaient d'elle. Il retrouvait dans un petit fichu de soie qu'elle avait mis sur son cou ce parfum de la peau de Clotilde qui lui avait causé une si véhémente impression. 11 s'étudiait à retrouver et à reproduire les inflexions de la voix de Clotilde pour chacun des mots qu'elle lui avait dits et dont il n'avait pas oublié
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iiiie s\llabe. 11 serrait ses bras sur sa poitrine, et il lui semblait encore étreindre Clotilde; mais ce baiser qu'elle lui avait donné, il n'y pouvait penser sans sentir au cœur une grande défaillance, comme s'il allait encore se trouver mal. Il fermait les yeux, et il voyait la bouche de Clotilde si petite, si finement dessinée, si dédaigneuse; ses lèvres si roses, si fraîches, et ses dents si petites, si serrées et si bien de ce blanc chaud des perles! Et il ressentait sur ses lèvres à lui, et jusque dans son âme, l'humidité voluptueuse de cette bouche qui a\ ait touché la sienne. Les idées les plus extravagantes traversaient sa tète et ne la quittaient que pour faire place à d'autres plus folles encore. Il avait envie tte demander encore ou de prendre un baiser pareil et de se tuer ensuite. D'autres fois, c'était Clotilde qu'il voulait tuer, pour l'avoir tout à fait à lui. Puis, il lui survenait des hallucinations bizarres; il pensait aux pieds de Clotilde, il les voyait devant lui, et, quoi qu'il regardât, il ne pouvait plus ^oir autre chose. Mais toujours il voyait en même temps les jambes, dont il n'avait jamais aperçu tout au plus que la cheville; et, malgré tous ses efforts, il ne pouvait se représenter la robe tombant sur cette cheville et la couvrant. Les plus intimes révélations se faisaient à sa pensée, et, quoi qu'il fit pour repousser ces images, elles se représentaient toujours plus nettes et plus circonstanciées. S'il trouvait, à force de fatigue, quelques instants de sommeil, il rêvait Clotilde dans ses bras, et il se réveillait en sursaut; puis il se disait que ses rêves et ses désirs le tueraient sans jamais se réaliser. Et il reprenait, pour un instant, ses idées sur Clotilde, à laquelle autrefois il ne supposait que vaguement un corps. « Marie n'est pas une femme, ce n'est pas une femme destinée à d'impures caresses. » Alors une horrible idée lui traversait le cœur. « Il y a un homme auquel elle appartient, auquel elle appartient tout entière, un homme pour lequel ce que j'ose à peine rêver est une réalité, un homme fati-
gué Je ses baisers, dont un seul a failli rae tuer, un homme qui n'a rien à deviner d'elle et rien à désirer!... »
Et Tony sentait dans son cœur tout son amour s'aigrir en haine contre Arthur et contre Clotilde.
Tony arriva un soir près de Clotilde. Elle parut fort surprise, lui dit qu'elle ne l'attendait pas sitôt, et jeta à la hâte un chàle sur ses épaules. Il y avait eu du monde chez M. de Sommery. Elle était fort décolletée; et, pour comble de désordre, lorsque Tony était entré, elle était en train d'ôter ses bas pour en mettre de plus' chauds. Elle avait un pied entièrement nu. Jamais un sculpteur ne fit un aussi joli pied d'ivoire. Il était petit et étroit jusqu'à l'invraisemblance, et d'une blancheur éclatante; ses ongles étaient polis et de la couleur d'une rose pâle. Le coude-pied était très-élevé et d'un dessin charmant.
« C'est ainsi, dit Tony Vatinel, que je vous ai vue la première fois sur la plage par une marée basse. Laissezmoi voir ce pied que j'adore. » 11 se mit à genoux, et prit dans sa main le pied de Clotilde, qu'il y enfermait tout entier, puis il se baissa et le baisa. Clotilde retira brusquement son pied. « Écoulez-moi, Tony, lui dit-elle; il faut aujourd'hui que je vous parle très-sérieusement, il ne faut pas qu'il se renouvelle jamais entre nous une scène semblable à celle de samedi. Je vous aime, Tony; je n'ai pas cherché à vous le cacher; mais je ne serai jamais à vous. Je mourrais de honte rien que de penser que vous me pouvez croire capable de me donner à deux hommes. J'ai senti samedi que j'étais moins forte que je ne l'avais espéré ; cependant je crois maintenant être sûre de moi. Mais vous n'avez pas, pour vous arrêter, des raisons aussi impérieuses que les miennes. Vous êtes parti samedi dans un état affreux. Tony, il faut être raisonnable ; il ne faut pas
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nous tuer en nous exposant à des dangers dont nous sommes forcés de sortir vainqueurs. Il faut ne plus nous voir. Aussi bien, mon mari ne tardera pas beaucoup à revenir^ et plus nous prendrons l'habitude de nous voir ainsi, plus la séparation, que rien ne peut faire éviter, nous sera difficile et douloureuse. »
PendantqueClotildeparlait,cllepouvaitvoirsur le visage amaigri de Tony Vatinel l'effet de chacune de ses paroles. Quand elle parla de son mari, quand il traduisit la séparalion inévitable par Thabitation dans la même chambre d'Arthur et de sa femme, il y eut dans son regard tous les feux de Tenfer. Quand elle eut fini, il voulut parler, mais la voix fui quelque temps à sortir de sa bouche; les mots se pressaient ets"arrêtaient au passage Enfin, après deux essaisinutiles, il finit par articuler d'une voix basse et sourde, et cependant intelligible et solennelle : « Et moi aussi, Marie, je veux vous parler sérieusement. Je ne comprends paslanécessité de se priver d'un bonheur aujourd'hui, parce qu'il ne peut pas durer toujours. Pourquoi ne pas tuer les enfants parce qu'ils doivent un jour mourir? Non. J'arracherai au sort tout le bonheur que je pourrai lui arraclier. Et savez-vous, sais-je moi-même si je ne me tuerai pas le jour où ces entrevues finiront? Pourquoi ne pas les prolonger jusqu'à la dernière? — Tony, continua Clotilde, si jamais un hasard me rendait libre, je serais à vous et n'en serais pas moins heureuse que vous. — Ah! s'écria Vatinel, si tu partages mon amour et mes désirs, sois à moi et mourons. — Quelque prompte, interrompit Clotilde, que fût votre main à me donner la mort, il y aurait toujours entre mon crime et cette mort un instant pour la honte. Je me résignerais à la mort, mais à cette honte-là jamais. Je vous le répète, Tony, je n'appartiendrai pas à vous tant que j'appartiendrai à Arthur de Sommery. Si vous voulez me revoir, vous allez me faire un serment, un serment sans lequel nous allons nous séparer pour tou-
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jours. — l^arlez, dit Tony. — Eli l)ieii, quoi qu'il arn\c, quelque faiblesse que vous puissiez surprendre en moi, vous jurez de n'en jamais abuser; vous jurez de ne pas essayer de prendre sur moi des droits qui appartiennent à un autre et ne peuvent appartenir à deux. Faites ce serment, Tony, parce que, si vous né le faites pas, j'aurai la force de vous fuir; parce que, si vous le faites et si vous tentez d'y manquer, le mépris me donnera la force de vous résister et m'empêchera d'avoir peur de vous. Faites-le, parce que, si je succombais, je vous jure, moi, par tout ce qu'il y a de sacré sur la terre et dans le ciel, que je me tuerais et que je mourrais en vous maudissant. Et ne croyez pas que ceci soit une parole vaine comme en disent les femmes. Si vous manquez à votre serment, je ne manquerai pas au mien. Si vous hésitez, vous me perdez, vous ne me reverrez jamais. »
Tony lit le serment qu'on lui demandait.
« Maintenant, dit Clotilde, je n'ai plus peur de vtms ni de moi. Tony, n'es-lu pas content de ce que je te donne? Mon âme est à toi, je taime el je confie mon honneur au lien. Je n'ai plus peur de ^ ous, maintenant, parce que vous me défendriez contre moi-même s'il en était besoin Maintenant regardez et baisez ce pied que vous aimez, parce que je suis sure que nous ne serons pas entraînés. » Et elle lui donna son pied nu, queTony couvrit de baisers brûlants. K Marie, dit-il, vous avez été décolletée toute la soirée, et pour moi seul vous cachez ces épaules d'ivoire que vous n'avez cachées à personne. — Ah ! dit Clotilde, c'est que vous... je vous aime. Mais j'oublie que je n'ai plus peur de vous. » Et elle laissa tomber le chàle quelle avait mis sur ses épaules.
Elle avait une robe de soie d'un bleu sombre qui dessinait à ravir sa taille fine et souple. Elle laissait voir seulement l'origine de la gorge, mais assez pour qu'on put en imaginer la forme, qui était d'une pureté inouïe. Clo-
tilde, qui n'avait pas eu d'enfants, n'avait perdu de la jeune fille que Tindécision des formes et la maigreur; mais eile en avait gardé toute la fraîcheur et toute la naïveté. La séparation de sa gorge, sur laquelle sa robe était tendue, faisait supposer qu'un regard furtif pourrait découvrir une partie des beautés qu'on soupçonnait par induction. Ses épaules étaient beaucoup plus découvertes, et il y avait là de quoi rendre fou un homme moins bien disposé à le devenir que Tony Vatinel : c'étaient les formes et les contours les plus harmonieux et une peau d'un éclat à éblouir les yeux et le cœur. Tony retrouva alors cette douce odeur dont il avait gardé son àme toute parfumée.
A chaque visite, le pauvre Vatinel devenait plus amoureux. Ce qu'on lui avait promis à la visite précédente s'obtenait à la nouvelle visite à peu près sans difficultés; et il gagnait encore quelque chose, si c'est gagner que de gagner de nouveau feu pour dévorer ses entrailles. Ce jour-là tous ses amours furent pour le pied de Cloîilde; il s'était affaissé devant elle et il baisait ce divin petit pied, et il le réchauffait dans sa poitrine.
Je ne sais quel funeste hasard, et je ne sais surtout si c'était un hasard, lui versait toujours deux poisons à la fois. A chaque nouvelle faveur qui venait augmenter l'ardeur de ses transports, quelque nouvel indice venait aussi lui rappeler Arthur, Arthur, possesseur indifférent de Marie; et ce petit piedaussi était à Arthur, etcesépaules et cette gorge d'ivoire étaient à Arthur, tout était à Arthur, et bientôt il reviendrait en maître dans cette petite chambre, etil n'y aurait ni lutte, ni combats, ni résistance. Clotilde, soumise tout entière! A cette idée, il la serrait dans ses bras avec plus de haine que d'amour et plus de désir de l'étouffer que de l'embrasser; il ne comprenait pas, quand il y pensait, comment Clotilde, si pleine d'esprit, d'intelligence et de tact, ramenait si inopportunément le souve-
nir de son mari. C'était au milieu des transports les plus
vifs de Vatinel qu'elle parlait d'une lettre qu'elle avait
reçue d'Arthur ou de son retour prochain; et ce n'était
pas pour calmer ses transports, car, l'instant d'après, elle
lui permettait quelque chose qui leur donnait une nouvelle
exaltation.
11 faut croire que Clotilde avait ses raisons pour ne pas faire à Tony Vatinel un mensonge que n'eût pas manqué de lui faire toute autre femme mariée. Quand on écoute ces dames, on ne saurait se figurer dans quelle innocence fraternelle et biblique vivent les ménages parisiens. Sur dix maris, il y en a... combien?... il y en a dix pour lesquels la chambre de leur femme est le temple de Vesta, un sanctuaire impénétrable. 11 y a au moins trois ans que l'on n'a vu monsieur plus matin que le déjeuner, ni plus tard que le retour du théâtre ou du monde. iMonsieur a toujours une santé délicate, que dis-je, détruite. Toutes les femmes mariées sont vierges et tous les maris impuissants, .'e connais deux hommes qui se voient beaucoup dans le monde; chacun est l'amant de la femme de l'autre, ce qui n'empêche pas chacune des deux femmes de dénoncer son mari à son amant comme un homme fort abandonné du ciel . Par ce moyen, ni l'un ni l'autre ne s'avise d'être jaloux, ni comme amant, ni comme mari, et ils vivent en paix, se tenant l'un l'autre en grande pitié et commisération.
Pendant que je suis sur ce sujet, je me sens pris d'une disposition bienveillante à l'égard des femmes, et je vais leur rendre un signalé service en les éclairant sur un point fort obscur de leurs relations avec nous.
En général, les femmes sont fort portées à s'exagérer leur propre linesse et l'excès de leur adresse invincible. Deux choses les maintiennent misérablement dans cette
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pensée. La première est que la femme, attaquée presque toujours par un homme amoureux, avant d'être amoureuse elle-même, a sur lui tout l'avantage du sang-froid, La seconde consiste dans les plaintes qu'elles entendent les hommes hourdonner à leurs oreilles sur cette finesse prétendue. Cette adresse, les imbéciles y croient, les gens d'esprit la font croire; les premiers, parce que l'amourpropre se plaît toujours à s'exagérer la force de ce qui nous a vaincus ; les seconds, parce qu'on ne saurait donner trop de confiance et de présomption à l'ennemi qu'on veut vaincre. Mais voici ce qui surtout donne et doit donner aux femmes en même temps une idée hyperbolique de la finesse de leur sexe et de la stupide crédulité du nôtre. Les femmes s'imaginent qup nous avons dans le cœur ou dans la tête, ou n'importe où, un type auquel il faut absolument ressembler pour être belles à nos yeux. Et il n'est sorte de déguisement, de mensonge, qu'elles n'emploient pour arrivera cette ressemblance.
Les hommes, du reste, font de leur côté absolument la même chose. On se revêt, pour le combat de l'amour, chacun d'un personnage de son invention comme d'une cuirasse. Souvent on arrive à se déplaire de part et d'autre sous ces traits d'emprunt qu'on a pris pour plaire davantage, tandis qu'on se serait charmé réciproquement avec sa figure naturelle.
Si une femme s'aperçoit du mensonge de l'homme qui lui fait la cour, si un mouvement maladroit lui fait voiries cordons du masque, eUe annonce triomphalement sa découverte, et l'homme est perdu. On comprend ici qu'elle retire de son adresse et de sa perspicacité un légitime orgueil. Mais ce qui doit surtout 1 accroître, c'est quand elle voit que l'homme ne paraît en rien s'apercevoir de ses déguisements à elle qui a si bien vu les siens. Et ici son orgueil est moins légitime. Si une femme, en effet, voit qu'elle s'est trompée et qu'on l'a trompée, que ce qu'elle se sentait
disposée à aimer n'est qu'une fantasmagorie, une apparence, elle n'a plus rien à faire de Thomme sur lequel elle s'est trompée et qui n'est pas ce qu'elle l'avait cru être, parce que la femme aime ou n'aime pas, sans rien d'intermédiaire à quoi elle puisse se prendre. L'homme, au contraire, séduit de loin par une apparence de femme selon son cœur, s'approche de celte réalisation de ses rêves. Ue près, ce n'est plus cela : il s'est trompé ou on l'a trompé. Il ne fait pas alors comme la femme; il ne jette pas les hauts cris et il ne brise pas tout. Si la femme n'a pas à lui donner ce qu'il avait cru pouvoir en attendre, il lui demandera quel({ue autre chose; si elle n'a pas ce quelque autre chose, il descendra un peu plus bas encore. Il y a, pour un homme, mille degrés entre adorer une femme et la désirer ; et toute femme qui a attiré l'attention est tout au moins désirée. D'ailleurs, il y a pour l'homme, dans la possession, une victoire, et conséquemment une vengeance; il n'a donc aucune raison d'abandonner la partie par mauvaise humeur d'avoir été trompé. Pour la femme, au contraire, il y a une défaite.
Mais, comme les gens qui se voient devinés se fâchent beaucoup plus que les gens qui devinent, l'homme qui a deviné la femme se garde bien de le lui laisser apercevoir. Quel que soit celui de ces mille degrés dont nous parlons auquel il croie devoir tendre, fiit-ce le dernier, il gardera pour y arriver toutes les apparences et toute la phraséologie de l'adoration. La femme alors s'encourage par l'apparente crédulité de son adversaire, et elle fait suivre chaque mensonge qui réussit d'un mensonge plus fort et plus audacieux qui réussit également; et cependant elle tombe dans une grande admiration d'elle-même, et dans un grand mépris pour notre sexe. Voilà ce que j'avais à dire sur ce sujet Et je m'en rapporte pour ma récompense à la générosité des personnes.
CLUTJLDE 213
LU
Tony avait emporté pour une semaine le souvenir de bes baisers sur les épaules et sur le pied de Clotilde, et l'appréhension du retour d'Arthur de Sommery. Il y a des gens qui n'imaginent rien de mieux contre Tamour que la retraite et la solitude. Autant enfermer un homme avecun tigre furieux que de le livrer ainsi seul à un amour non assouvi. Tout, dans rette situation, devient amour, jalousie et haine. Ce que Ton mange ne devient plus du chyle, mais de la jalousie, de la haine et de Tamour. Et aussi Tair que Ton respire. Tony Vatinel n'aimait plus ni le soleil, ni les arbres, ni les prairies, ni Faspect de la mer. 11 n'avait plus d'extatiques admirations en face d'un beau coucher de soleil. Le chant des oiseaux, les majestueuses harmonies du vent, ne lui causaient aucune impression ; les parfums des prairies après l'orage, celui des bois de chênes, étaient éteints. Tous ses sens étaient émoussés, endormis; ses yeux ne pouvaient plus voir que Clotilde; ses oreilles n'entendaient que la voix de Clotilde; il n'y avait plus pour lui d'autre saveur, d'autres parfums que ses baisers sur le cou de Clotilde et le parfum de sa peau.