cliàteou
Il y avait alors à un quart de lieue de la plage, sur la hauteur, une maison assez belle, bâtie sur l'emplacement d'un château depuis longtemps détruit, et qu'à cause de cela on continuait à appeler le château.
C'était la demeure de M. de Sommery, colonel, retiré du service en 1815 avec une fortune plus que suffisante, qui lui avait permis jusqu'alors de passer les hivers à Paris, et les étés seulement dans son châlenii de Trouville. .Madame de Sommery, qu'il avait épousée en 1808, à l'époque où les femmes n'aimaient que les militaires, et où ceux-ci ne traitaient en pays conquis aucun pays autant que la France ; madame de Sommery avait vu succéder à une beauté assez commune un excessif embonpoint. Elle s'éait aperçue depuis quelques hivers qu'elle ne comptait plus dans le monde, où elle avait cependant continué à
aller pour marier sa fille, qui, cette année, venait d'épouser un M. Meunier. 31. Meunier était riche, et donnait à sa femme une existence élégante et confortable, et madame Meunier se consolait de la vulgarité de son nom en rédigeant ainsi les billets d'invitation à ses bals et cà ses soirées :
« M. Meunier et madame Meunier, née Alida de Sommery, prient M de leur faire Tlionneur, » etc., etc.
M et madame de Sommery avaient décidé qu'ils passeraient à l'avenir toute l'année à Trouville, autant que madame de Sommery pouvait décider quelque chose dans la vénération, dans la religion qu'elle avait pour son mari, qui était à ses yeux le plus grand homme des temps modernes; simplicité dont je n'ai pas trop le courage de rire.
Pour M. de Sommery, c'était tout autre chose. 11 n'avait avec sa femme qu'un point de contact : c'était la profonde admiration qu'il professait pour lui-même et Timportance qu'il attachait à son moindre geste, cà la plus simple syllabe qui tombait de ses lèvres. C'était un de ces composés de croyances bêtes et d'incrédulités systématiques qui seraient bien extraordinaires s'ils n'étaient si communs aujourd'hui. Il avait pour Voltaire le culte qu'il refusait positivement à Dieu. 11 se piquait de ne pas saluer les morts ni le saint-sacrement, et de traverser les processions de la Fête-Dieu le chapeau sur la t^te. Le but de ses attaques était peipéluellemcnt l'abbé Vorlèze, le curé de Trouville, avec lequel il jouait cependant aux échecs tous les soirs. Mais l'abbé se défendait si peu, qu'il ne servait qu'à faire briller son adversaire. M. de Sommery avait souvent bien de la peine à lancer dans la discussion l'abbé, semblable à ces daims d'un parc royal où l'empereur Napoléon voulut un jour chasser, et que des piqueurs étaient obligés de poursuivre à coups de cravache pour les faire courir.
M. de Sommery n'était pas moins absolu en politique qu'en religion; il détestait tout pouvoir, quel qu'il fût et quoi qu'il fît. Il ne parlait qu'avec un souverain mépris de tout ce qui avait avec lui le moindre rapport. Quand il séjournait à Paris, il grommelait entre ses dents quand il passait près d'un balayeur ou d'un allumeur de réverbères, parce qu'ils ont le malheur d'être sous l'administra^ tion de ia police, A Trouville, il appelait l'afficheur de la mairie « suppôt du pouvoir, » et ne voyait pas le maire pour ne pas avoir l'air « d'aduler l'autorité. »
En littérature, il conîiaissait M. de Réranger, et le mettait sans hésiter au-dessus d'IIorace, qu'il n'avait jamais lu, et aussi Désaugiers, dont il savait plusieurs chansons grivoises. C'était à table surtout qu'il se manifestait dans toute sa splendeur. Il parlait des folies de sa jeunesse, des femmes de chambre de sa mère, ravissantes créatures qui l'adoraient, des petites cousines, aux maris futurs desquelles il avait joué de bons tours, etc., etc.
Mais tout cela ne sortait pas du fond du personnage; il avait eu soin de faire baptiser ses enfants et de leur faire faire leur première communion, parce qu'il faut « faire comme tout le monde. » Il se soumettait scrupuleusement à toute mesure émanée de la mairie; et son fils, ayant voulu prendre à la lettre des principes professés par son père, s'en trouva plus d'une fois fort mal. La première fois, pour avoir, à l'âge de douze ans, fait dans l'église des petites galioles de papier, et les avoir fait flotter sur l'eau du bénitier, il fut puni du fouet, et du pain sec pendant huit jours. Une autre fois, il avait dix-sept ans, il s'avisa de suivre au grenier une grosse servante de la maison, et de vouloir l'embrasser : la servante cria, le père survint, souffleta son fils, et lui demanda s'il prenait sa maison pour un mauvais lieu.
Il se piquait principalement de n'avoir jamais changé d'opinion, c'est-à-dire d'avoir été toujours de l'avis du
ConstitiUionnel d'alors, journal audacieux pour l'époque, et qui rendait ses abonnés l'objet d'une surveillance toute spéciale de la part de l'administration .
11 était ce qu était alors la moitié de la France, à la fois libéral et bonapartiste: c'est-à-dire quelque chose d'absurde, attendu qu'il n'est pas douteux que Bonaparte, s'il fût resté empereur, eût fait aux idées dites libérales une guerre plus hardie et plus efficace que n'osa jamais la leur faire la Restauration. En religion, il faisait l'éloge de la religion protestante, parce qu'elle permet l'examen des dogmes et la discussion. En politique, au contraire, il n'eût pour rien au monde consenti à lire un autre journal que le sien.
Il était toujours de la même opinion, en cela qu'il était toujours contre le gouvernement. Si le gouvernement faisait alliance avec l'Angleterre, il s'écriait : « Perfide Albion ! » mais, dans tout autre cas, l'Angleterre était la terre classique de la liberté et le berceau du gouvernemem rejtrésentatif.
Au fond de tout cela, c'était le meilleur homme du monde. 11 chérissait sa femme et ses enfants, et il avait généreusement pris soin de la fille d'un de ses compagnons d'armes, qui était mort en la laissant sans aucune ressource. Marie -Clotilde Belfast avait été élevée avec les enfants de son bienfaiteur, Arthur et Alida. Les domestiques n'avaient jamais été admis à faire entre eux la moindre différence, et il n'existsfit nullement de distinction entre elle et les enfants de la maison, que la déférence de Clotilde, qui était une fille adroite et perspicace, manifestait pour eux sans que personne eût jamais eu l'air de l'exiger. Ainsi, quand il s'agissait d'une promenade, et que les trois enfants devaient donner leur avis sur le lieu ou Theure du départ, elle était toujours de l'opinion des autres; en fait de parure, sans affectation, elle savait ne rien choisir qu'après qu'Alida avait laissé percer son goût,
pour lui laisser ce qu'elle préférait. Elle avait une fois renoncé à une coiffure qu'elle aimait, parce qu'on avait dit qu'elle lui allait mieux qu'à mademoiselle de Sommery.
Depuis le mariage d'Alida, les deux jeunes filles avaient cessé de se revoir, et d'ailleurs Alida avait changé d'idées à son égard. — Dès le lendemain de leur mariage, il se révèle aux filles une foule dldées dont elles ne paraissaient pas même avoir le germe. Alida se rappelait avec inquiétude que son père devait doter Clotilde, et que cette dot serait prise sur la fortune dont une partie devait lui revenir. Ses lettres à Clotilde devinrent froides, puis elle n'écrivit plus.
Arthur de Sommery était alors surnuméraire à Paris, au ministère des finances; c'était une épreuve nécessaire, après laquelle les protecteurs de M. de Sommery devaient le pousser aux plus hauts emplois de l'administration; car ce bon M. de Sommery, malgré sa haine et son mépris pour les courtisans, choyait fort les gens qui pouvaient être utiles à lui ou à ses enfants.
Arthur était fort amoureux de Clotilde, qui n'avait rien négligé pour augmenter cette passion, c{uoique le jeune homme ne lui plût pas. Arthur, bon, spirituel à un certain degré, n'avait pas la dose d'énergie nécessaire pour dominer une femme comme Clotilde; les femmes n'aiment réellement que les hommes qui sont plus forts qu'elles.
Car, si leurs plaisirs les plus vifs sont de plaire et de commander, leur bonheur est d'aimer et d'obéir.
Mais Clotilde était ambitieuse; l'affection de M. et de madame de Sommery lui avait enflé le cour, et d'ailleurs, elle était jalouse d'Alida; elle ne voulait entrer dans le monde que sur un pied au moins égal au sien, et elle caressait avec un bonheur caché l'idée de prendre ce nom de Sommery qu'Alida avait quitté, et qu'elle regrettait. Les déclamations de M. de Sommery contre la vanité des castes
nobles toml)aient dans son cœur, et elle les prenait malgré elle au sérieux.
Les dispositions qu'elle avait apportées à Trouville avaient été un peu altérées depuis quelque temps par la présence de Tony Vatinel. Ce jeune homme, fils d'un patron de barque, maître Vatinel, maire de Trouville, assez riche pour Tendroit et pour la profession, avait été par son père envoyé à Paris pour y faire ses études. Tony était revenu cette année et avait revu avec enthousiasme la mer et les bateaux. Il avait reconnu tous les pêcheurs et tous les marins de Trouville, et il passait sa vie avec eux, se promettant bien de ne plus remettre les pieds à Paris. C'était une nature vigoureuse et absolue ; il lui fallait rOcéan, le vent, les dangers. Le curé Taimait beaucoup et l'avait fait inviter chez M. de Sommery, où il passait presque toutes ses soirées. Il n'avait pas tardé à devenir amoureux de Clotilde.
Clotijde, en effet, était une ravissante créature ; elle était surtout bien complètement femme.
Nous l'avons dit ailleurs: « La nature n'avait fait que des femelles; c'est Thomme qui a créé la femme. »
Les femmes des marins, hàlées, robustes, hardies comme leurs maris, avec les jambes nues et rouges, les mains noires et calleuses, la voix haute et éclatante, la démarche ferme et assurée, buvant de l'eau-de-vie et du genièvre, mettant la main à la manœuvre et portant des fardeaux, sont des femelles que les mâles de leur espèce caressent une fois au printemps, pour leur faire un petit qu'elles mettent bas au commencement de l'hiver.
Mais il n'y a pas moyen de les aimer, de les adorer, de déposer devant elles la riche offrande des prémices du cœur.
Clotilde, au contraire, était remarquablement petite, svelte, légère; ses pieds étroits semblaient si peu faits pour marcher, qu'on lui clierchait presque des ailes. —
D'épais cheveux blonds tombaient en flocons des deux côtés de son visage, si fins, si déliés, que l'haleine de la personne qui lui parlait les agitait et les faisait frissonner. Sa voix était harmonieuse et douce; ses pas aussi peu bruyants que ceux d'un chat : simple, naïve, ignorante en apparence, elle était réellement pleine d'adresse et d'une pénétration infinie. Tony n'eût pas osé l'aimer, il l'adorait. Elle subissait l'influence de ce jeune homme si beau, si fier, si robuste, si audacieux, et devant lui elle se sentait troublée et dominée. Seulement elle l'aimait en femme, c'est-à-dire tel qu'il était.
Lui aimait en elle tous les rêves de son cœur et de son esprit, tout ce qu'il y a de beau sur la terre et dans le ciel, tout ce qu'elle n'était pas.
Voilà au milieu de quels personnages entra Tony Vatinel, après être allé s'habiller chez lui et avoir de son mieux essuyé ses cheveux noirs tout empreints de l'eau salée.
La pièce où entra Tony Valmel était au premier étage, grande, m.ais basse. Une poutre peinte en blanc, comme le plafond qu'elle soutenait, la traversait dans toute sa largeur. Elle était tendue de grandes tapisseries à personnages, représentant le jugement de Paris d'un coté, et de l'autre Hercule filant aux pieds d"Omphale. Les fenêtres étaient arrondies par le haut; entre les deux fenêtres était une console autrefois dorée et recouverte d'un marbre rouge et blanc. La cheminée, faite du même marbre, était large, médiocrement élevée, et contournée dans le style d'ornement du temps de Louis XV.
Deux grands fauteuils en tapisserie restaient comme vestiges de l'ameublement du chàîeau. Ils étaient placés aux deux coins de la cheminée, et servaient de guérite à M. et à madame de Sommery. Quand il venait une visite peu habituelle, M. de Sommery offrait son fauteuil; mais, si on avait le malheur de l'accepter, il ne le pardonnait
jamais. L'abbé Vorlèze, en homme de sen?, l'avait refusé positivement à la première visite. Il savait que « les petites choses font les grandes; » que Louis VII, en coupant sa barbe, attira sur la France trois cents ans de guerre, et fit périr trente et un millions de Français, ainsi que nous Lavons démontré dans notre livre intitulé Eincrley, livre que l'on a jusqu'ici, nous ne savons pourquoi, négligé d'imprimer en lettres d'or.
Madame de Sommery, à laquelle son mari permettait d'avoir de la religion, parce que c'était un contraste qui donnait plus d'éclat à son affectation d'impiété, souffrait intérieurement de se voir mieux assise que l'abbé, car le reste de l'ameublement se composait de chaises modernes.
Elle avait tenté, par toutes sortes de moyens, de lui donner son propre fauteuil; mais M. de Sommery lui avait dit : « Ne ramenons pas, par un fanatisme aveugle, la suprématie du clergé. » Il avait ajouté à cette phrase àe journal lanecdote àe cafc des moines espagnols, qui laissent leurs sandales à la porte des femmes, pour avertir les maris qu'ils ne doivent pas entrer. Il n'y aurait eu dans la maison que Clotilde pour trouver ridicule qu'on traitât de fanatisme aveugle le désir d'offrir un fauteuil au curé, et qu'on craignît de voir séduire les femmes, Labbé Vorlèze, qui n'avait, de sa vie, jamais distingué les femmes des hommes que par ce signe qu'elles ont des jupes et pas de chapeaux ronds.
M. et madame de Sommery tenaient donc les deux coins de la cheminée, et chacun d'eux avait devant lui une table et deux bougies. Sur la table de M. de Sommery était un échiquier, et en face de lui l'abbé Vorlèze. \ l'autre table, Clotilde, Alida Meunier et Arthur de Sommery.
Aussitôt qu'on vit entrer Tony Vatinel, Arthur se rapprocha de Clotilde assez pour qu'elle fût obligée de se reculer un peu; cela la contraria. Elle avait ménagé entre
elle et madame de Sommery une place destinée à Tony, et cette place n'existait plus. Son côté droit, défendu par Arthur, était également inabordable. Tony s'assit en face d'elle, entre Arthur et madame Meunier (née Alida de Sommery.)
L'abbé Vorlèze avait une sorte de redingote violet foncé ; cette redingote sans taille, serrée au corps, le faisait paraître encore plus long et plus mince qu'il n'était , quoiqu'il le fût extrêmement. Sa figure pâle et maladive avait une sérénité, une bonhomie, qui le faisaient aimer à la première vue. 11 avait la voix calme et peu sonore. Il fallait l'écouter pour l'entendre dans les discussionsqueM.de Sommery avait quelquefois avec lui; M. de Sommery n'entendait jamais un mot de ce que lui répondait l'abbé, de sorte qu'au lieu de lui répondre à son tour il réfutait non l'argument qu'énonçait l'abbé, mais celui auquel lui, M. de Sommery, croyait avoir la réplique la plus triomphante.
M. de Sommery avait les cheveux gris, ramenés et col. lés sur les faces, le teint un peu rouge, les sourcils habituellement froncés, non que cela peignît rien de féroce qui se serait passé au dedans de lui, mais c'était une suite de l'habitude qu'ont beaucoup d'anciens militaires de se donner un air sévère et méchant qui en impose singulièrement au bourgeois. D'épaisses moustaches, plus noires que ses cheveux, cacliaient entièrement sa bouche et tout ce qu elle eût exprimé de bonté.
11 était vêtu d'une redingote bleue descendant presque jusqu'à terre, d'un gilet jaune pâle et d'un pantalon de la couleur de la redingote, tombant sur les bottes, sans être retenu par des sous-pieds. Le ruban de la Légion d'honneur couvrait tout l'espace compris entre les deux boutonnières d'en haut du revers gauche de la redingote; il portait, même à la maison, un très-haut et très-inflexible col noir eu baleine avec un liséré blanc.
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iMadaine de Soiiuiiery avait une robe de mérinos amarante, à taille courte et à manches étroites; un faux tour de cheveux noirs, un bonnet surchargé de rubans jaunes. Jamais une figure ne peignit plus d'apathie; elle n'avait de force que pour exister et faire à peu près mouvoir ce gros corps qui semblait n'avoir pas été prévu dans ce que la nature lui avait donné de puissance motrice.
Madame Meunier, née Alida de Sommery, était une femme quelconque, avec une robe, une figure, des poses, des gestes, une voix également quelconques; mais le tout, robe, gestes, voix, figure, à la dernière mode de Paris.
Elle était en cela toute pareille à M. son frère Arthur de Sommery.
C'est ce qui m'empêche, ô ma belle lectrice ! d'insister sur le portrait de ces deux personnages. Si je les peignais exactement, ils seraient costumés à la mode de 1815, ce qui ne vous représenterait nullement des dandys; si, au contraire, pour vous mieux représenter la chose, je les habillais à la mode d'aujourd'hui, ce serait mentir à l'histoire...
Il y a là un trait que plus de trois millions de personnes trouveraient spirituel, et dont je me prive, ô ma belle lectrice ! parce que vous ne seriez peut-être pas de cet avis.
Je pourrais, je devrais ajouter : « Et, pendant que je peindrais la mode d'aujourd'hui, elle aurait déjà changé. »
Je n'ajoute pas cette ligne et demie, et voici mes raisons :
J'ai commencé à regarder la mode en France comme on regarde tout, avec une idée toute faite sur les choses que Ton va voir: — déesse inconslante , capricieuse, bi-
CLOTILDE Jô
xarre, etc., etc.; — île même que, pendant plusieurs centaines d'années, on n"avu dans une tempête que Neptune en courroux, dans une moisson jaunie que la blonde Cérès; c'est-à-dire que les descriptions ne se font pas d'après les objets eux-mêmes, mais d'après d'autres descriptions. Mais, en examinant de plus près, j'ai vu qu'il n'y a rien de si peu mobile que la mode, que l'on peut la figurer comme réternité, par un serpent qui se mord la queue. En effet, voici, depuis que j'existe, les audaces que j'ai vu faire à la mode.
Une année, on porte les gilets trop longs, l'année d'après on les porte trop courts; la troisième année, trop longs, et la quatrième, trop courts. Les pantalons trop larges deviennent trop étroits, pour redevenir trop larges. Le chapeau élargit et rétrécit ses bords.
Les femmes passent des tailles longues et des manches larges aux manches justes et aux tailles courtes, pour revenir l'année prochaine à ce qu'elles ont abandonné celte année.
Lu passe des chapeaux, comme disent les journaux de modes, se porte très-large, puis très-étroite, puis trèslarge, etc.
Si quelqu'un s'avise de vouloir sortir de ce cercle, on crie haro sur lui.
On n"a jamais osé changer les formes des hideux chapeaux des hommes. Celui qui l'essayerait risquerait d'être lapidé et déchiré par le peuple le plus poli et le plus changeant de la terre.
En 1852, des jeunes gens se sont grisés pour se donner laudace de porter des chapeaux roses. C'était fort laid, il faut le dire; et lesdits jeunes gens pensaient par là, tant le moindre changement a de gravité, renverser le gouvernement, si tant est qu'il y ait un gouvernement en France. Eh bien, le peuple les a battus et la police les a plongés dans des cachots; sans cela, ce seul changement
de couleur d'une douzaine de feutres eût inévitablement ramené les horreurs de 1795.
Il est difficile de voir un pays plus attaché à la forme de son chapeau.
Je n'admets donc pas que la mode soit si capricieuse et si mobile qu'on le prétend. Loin d'être une déesse légère, fugitive, prismatique, avec une écharpe couleur arc-enciel, c'est une vieille sibylle, radoteuse et monotone.
Voilà pourquoi je me suis abstenu du trait en question.
Clotilde avait une robe d'un vert très-foncé. Tony Valinel, un paletot large de gros drap bleu; ses cheveux n'étaient pas encore séchés; aussi, quand il entra, Clotilde lui dit : « Oh I mon Dieu, comme vous venez tard, et comme vous voilà fait! »
Tony conta qu'il avait monté sur un des bateaux de son père, qui devait rentrer de bonne heure, mais que, le vent ayant obligé le patron d'aller relâcher à Fécamp, il s'était fait approcher le plus près possible de la plage et était venu en nageant, ce qui lui avait pris un peu de temps, parce que la mer était assez mauvaise.
La manœuvre d'Arthur n'avait pas échappé à Tony, et il avait vu s'évanouir comme des ombres légères toutes les espérances qu'il était venu chercher à travers un si grand péril.
La veille, en effet, deux fois en remettant dans le sac les boules du loto, après les parties jouées, sa main avait touché celle de Clotilde, et il lui avait semblé que Clotilde apportait à ramasser ces boules une lenteur affectée qui piolongeait ce contact do leurs deux mains. C'avait été pour Tony Vatinel une impression si neuve et si ravissante, que sa vie n'avait plus pour but que de la retrouver. Clotilde, pour lui, était quelque chose de si prodi-
CLOTILDE ri
gieusement au-dessus de l'humanité, que le soupçon seul d'être aimé d'elle Félevait lui-même à ses propres yeux.
Depuis la veille, il avait vu se reculer Fhorizon de sa vie. Tout avait changé d'aspect : ce n'était plus la même terre sur laquelle il marchait; ce n'était plus le même soleil qui l'éclairait; le ciel était d'un autre bleu. Tout ce qui l'intéressait auparavant s'était rapetissé ou avait complètement disparu. Il ne s'agissait plus que d'une chose, c'était de sentir la main de Clotilde toucher la sienne.
11 s'assit assez triste à la place que lui avait assignée la stratégie d'Arthur, n'attendant du jeu de loto, pour ce soir-là, que la somme de plaisirs qu'il renferme réellement en lui-même.
A ce moment, M. de Sommery commença à élever la voix et à rompre le silence qu'il gardait depuis un quart d'heure. 11 venait de tirer d'affaire sa dame, tenue opiniâtrement en échec par le cavalier de son adversaire. La bataille changea de face, il prenait à son tour l'offensive, et il accablait de sarcasmes l'abbé en péril. «L'abbé, j'ai l'honneur de vous prendre ce pion.L'dibhé, c'est bien malgré moi que je dis échec au roi. Votre roi n'est plus en échec, mais il faut sacrifier ou la tour ou le fou. Décide si tu peux, et choisis si tu l'oses. Vous sacrifiez la tour, abbé démantelé que vous êtes. — Mais nullement, repjit l'abbé. — La tour sera à moi dans trois coups, vénérable prélat. — Je ne crois pas. — Vous allez voir, martyr très-illustre, intrépide défenseur de la foi. — Je le crois bien maintenant, dit l'abbé Vorlèze. mais vous me troublez par vos plaisanteries; on ne peut jouer aux échecs en parlant ainsi. Le jeu d'échecs doit avoir tout le sérieux d'une bataille véritable. — Mais, cher abbé, soldat du Dieu des armées, le combat n'exclut pas le discours. Voyez les héros d'Homère et de Virgile, ils ne manquent jamais de se lancer chacun une trentaine de vers à la tète avant de se porter d'autres coups; que diriez-vous
donc si je vous traitais seulement comme Turnus traite le pieux Enée? — Je vous ferais, dit Tabbé en souriant, ce qu'Énée fit à Turnus, je vous gagnerais la partie. — Vous voyez bien, apôtre, que vous n'êtes pas insensible aux douceurs de la réplique : mais, puisque cela vous trouble, je ne vous dirai plus un mot. »
Le silence se rétablit pendant quelques instants; mais, l'avantage demeurant toujours au colonel, il ne tarda pas à trouver un nouveau moyen de harceler le curé sans sortir des termes de la capitulation.
Il se mit, selon la circonstance et la pièce menacée, d fredonner des airs, dont les paroles étaient assez connues pour que l'air les rappelât sans qu'on eCit besoin de les dire, et il chantonna tour à tour entre ses dents:
La tour, prends garde...
Où allez-vous, monsieur l'abbé...
Viens, gentille dame...
Le bon roi Dagoberl...
« Échec au roi, abbé, je suis forcé de le dire. Vous ne m'en voudrez pas pour le mot, le seul que j'aie prononcé depuis vos plaintes. »
M. Vorlèze fit faire à son roi un pas de côté pour le tirer d'échec, et M. de Sommery continua à chanter:
Malbroug s'en va-t-en guerre...
God save the King. — Domine sah-um fac regem.
Mais la confiance de M. de Sommery lui devint fatale, et ce fut bientôt lui qui, a son tour, eut à défendre son roi. Il redevint alors morne et silencieux; et, quand l'abbé s'avisa de fredonner, par représailles et en prenant une tour, l'air :
La tour, prends garde...
le colonel fit avec la langue un claquement crimpatience et de mauvaise humeur, et il renvoya du pied Baboun, qui était resté au coin du feu toute la soirée.
Je n'ai pas encore parlé de Baboun. Baboun était un petit chien anglais noir, à poil ras, le museau et les pattes orange; Baboun avait servi avec son maître, M. de Sommery, dans les carabiniers. !Sé au régiment, véritable enfant de troupe, Baboun avait six ans de service, trois campagnes, une blessure et des rhumatismes; les soldats prétendaient que Baboun avait le rang de brigadier dans le régiment. Baboun avait quitté les drapeaux en même temps que le colonel, et tous deux étaient venus prendre leurs invalides à Trou ville.
Baboun était vieux, le jais de son dos et de ses tempes était mélangé de poils blancs. 11 restait volontiers couché une partie du jour sur un coussin de velours dX'trecht vert, au coin du feu et assis entre les jambes de .M. de Sommery; ce n'était plus, à beaucoup près, le Baboun d'autrefois, leste, fringant, le premier levé quand on sonnait le réveil, toujours prêt à monter sur le cheval de son maître pour le mener à l'abreuvoir ; toujours sautant, courant, rentrant exactement à l'heure des repas et à celle de la retraite. Baboun était devenu lourd et paresseux. Si on rappelait, il détirait ses pattes, baillait, prenait la plus refrognée de ses mines, et s'avançait au pas. Je dirai plus, Baboun devenait morose et humoriste, si on le réveillait sans ménagement. 11 grommelait entre le reste de ses vieilles dents, qu'il montrait en rechignant et retirant ses babines. Il devenait difficile et dédaignait des mets qu'il n'eut pas osé rêver quand il était au service. 11 n'aimait pas à être réveillé de bonne heure, ets'endormait aussitôt le dîner fini. Si le chat de la maison s'avisait de vouloir jouer et venait se frotter contre lui en faisant le gros dos, ce qu'autrefois Baboun eût pris parfaitement, un sourd grognement annonçait qu'il ne voulait pas être
troublé dans sa méditation, et, si le chat insistait, il ne devait pas tarder à faire un bond en arrière, pour éviter un coup de croc que le pauvre Baboun donnait dans le vide. Ses dents claquaient les unes contre les autres, et ses yeux mornes se ranimaient un moment et lançaient des éclairs qui ne tardaient pas à s'éteindre. Si Baboun eût su parler, il eût radoté.
Néanmoins, la fin de la vie de Baboun devait être douce ; il était aimé de tout le monde et respecté des domestiques. Il n'était pas permis de le tutoyer, et, en parlant de lui, on devait dire monsieur Baboun. Le médecin de la famille donnait des soins à Baboun, car 31. de Sommery n'efit jamais consenti à le livrer à un simple vétérinaire. Baboun adorait M. de Sommery : quand celui-ci sortait pour une course que le grand âge de Baboun ne lui permettait pas d'entreprendre, le pauvre chien se tournait et se couchait du côté de la porte d'entrée du salon, et, longtemps avant qu'on pût entendre le moindre bruit, il sentait l'approche de son maître, il redressait les oreilles, agitait son nez noir, se levait et allait renifler pardessous la porte; et, quand M. de Sommery entrait, c'étaient des trémoussements, des souvenirs de bonds et de sauts, de petits cris de joie. M. de Sommery alors le faisait sauter par-dessus sa canne, mais il avait soin de la mettre très-bas et de la baisser encore si le saut de Baboun paraissait manquer. Hélas ! quelques années avant, Baboun sautait ainsi plusieurs fois de suite et à une grande hauteur par-dessus le sabre du colonel. Maintenant un saut l'essouffle, et il ne tarde pas à aller se coucher sur son canapé, où il reste quelques minutes la langue pendante, la respiration fréquente et le flanc agité.
Baboun, poussé du pied par son maître, se lève et le regarde tristement. « Viens, viens, dit iM. de Sommery, viens, mon vieux camarade, reviens prendre ta place. C'est l'ahbé qui me me! de mauvaise humeur. Rejiens à
ta place. » Baboun revint en remuant la queue; il lécha la main de son maître qui le flattait, et se remit sur son coussin de velours vert, et il ne tarda pas à oublier ce petit chagrin dans un sommeil profond et bienfaisant.
« Colonel, dit Tabbé Vorlèze, j"aurai la douleur de vous enlever ce fou. — Comment, comment 1 monsieur Vorlèze? — Hélas! oui, monsieur de Sommery, votre fou blanc est perdu. — Il me semble, l'abbé, que vous pourriez dire simplement que vous me prenez un fou, si toutefois vous pensez que je suis aveugle ou que je ne sais pas le jeu, sans faire des plaisanteries inutiles, et que ne comporte pas un jeu sérieux. J'ai la douleur, — hélas ! etc. — Hélas! mon bon monsieur de Sommery, dit le curé, je n"ai pas rimaginalion assez féconde pour avoir inventé ces plaisanteries que je croyais innocentes, et que je n'hésiterais pas à déclarer mauvaises, puisqu'elles vous contrarient, sans cette circonstance embarrassante que je ne fais que répéter ce que vous me disiez il y a un quart d'heure. — 11 y a un quart d'heure, reprit M. de Sommery, la partie n'était ni si intéressante ni si avancée. »
L'abbé ne répondit pas et continua à jouer. Deux coups après, il prit avec sa reine un cavalier qui s'était aventuré aux alentours de la résidence royale, et avec lequel M. de Sommery comptait, le coup suivant, mettre en échec le roi de son adversaire. L'abbé prit le cavalier sans rien dire, et mit sa dame sur la case du vaincu, u Mais que faites-vous, l'abbé? »
L'abbé, sans parler, replaça le cavalier et la reine sur les cases qu'ils occupaient avant le coup, et le recommença. « C'est juste, mais on ne prend pas ainsi sans rien dire : il n'y a pas moyen de contrôler les coups; c'est une véritable suprise, et il ne doit pas y enavoir aujeu d'échecs. —Mais, colonel, vous vous fâchez quand je parle et aussi quand je ne parle pas. — Je me fâche, je me fâche ! je ne me fâche pas, ou plutôt je me fâche, c'est vrai, mais avec rai-
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son; parce que vos paroles, eomnie votre silence, sont une plaisanterie de mauvais goût et un sarcasme déplacé. Ou vous m'enlevez mes pièces sans m'en avertir, ou vous me dites : J'ai la douleur de vous prendre, — hélas! — Monsieur de Sommery, dit l'abbé confus, j'aime mieux vous rendre votre cavalier. — Tenez, voilà bien les gens d'Égli.-e. dit M. de Sommeiy; avec leur fausse bumilité on croirait qu'ils cèdent, et cette parole soumise qu'ils laissent dévotement tomber de leurs lèvres, les yeux baissés et la voix tremblante, n'est autre cho^e qu'une nouvelle insulte. »
Ici le regard et la voix du colonel reprirent de la douceur et de l'enjouement; il était content de sa pbrase et de son attaque si bien amenée contre l'Église, il triomphait. Il ajouta en souriant : « Allons, allons, l'abbé, ne soyons pas tartufe, même aux échecs. » Et il se mit à rire de tout son cœur, d'un rire bruyant, d'un rire de maître de maison prenant d'avance pour lui seul toute la gaieté que pouvait produire le mot qu'il croyait avoir dit. 11 était tard, l'abbé se retira. « J'espéie, l'abbé, que vous n'êtes pas fâché? » dit M. de Sommery, et il lui fit répéter plusieurs fois ui.e réponse négative; il se leva pour lui souhaiter le bonsoir en lui serrant les mains. L'abbé se retira touché de ces manifestations inusitées. S'il fût resté, je crois que M. de Sommery l'eCitfait asseoir dans son fauteuil, tant le biave colonel était bon homme au fond, et, tout en aimant à sabrer, était désolé de la pensée d'avoir blessé quelqu'un. Néanmoins, quand l'abbé fut parti, il reprit sa thèse contre les gens d'Eglise. 11 fit l'éloge de la leligion protestante qu'il, ne connaissait pas, et de l'abbé Chàtel, qui venait à Paris de se faire sacrer évêque par un ancien évêque assermenté, devenu épicier rue de la Verrerie, et qui avait pris, rue de la Sourdière, une église de garçon garnie, au preaiier au-dessus de i'entre-sol, où la cheminée servait d'autel, et le portier, sexagénaire,
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d'enfant de chœur ; puis il finit par un discours sur le fanatisme et la tyrannie du clergé; le tout à propos du pauvre abbé Vorlèze, qui, depuis deux ans, demandait inutilement qu'on fît au presbytère quelques réparations dont Turgence Teût rendu inhabitable pour un homme moins simple et moins craintif. On finit alors la partie de loto, et Tony Vatinel se retirait fort triste, quand Llotilde s'approcha de lui, saisit sa main et y glissa un papier fort petit, sur lequel il lut, quand il fut sorti de la maison : « Cette nuit, à une heure, à la niche de la Vierge. »
Quand Clotilde se fut retirée dans sa chambre, quand elle se fut assurée qu'elle possédait la clef de la maison pour pouvoir sortir et rentrer; quand elle n'eut plus à lutter contre les difficultés de son entreprise; quand elle ne vit plus d'obstacles à sa volonté, elle eut peur. Seulement alors elle aperçut tous les inconvénients et toute l'imprudence de sa démarche; la résistance que lui avaient opposée les habitudes de la maison avait irrité sa volonté et Tavait affermie dans une résolution qui l'épouvantait depuis que cette sorte de lutte avait cessé.
Lorsque, dans un taillis, vous apercevez un chevreuil broutant les jeunes pousses des arbres, vos pieds ont fait frémir les vieilles feuilles des chênes, qui ne sont tombées que lorsque les nouvelles ont paru, le chevreuil frissonne, lève sur vous deux grands yeux noirs; puis, détendant les ressorts de ses jarrets d'acier, il s'élance à travers les broussailles. Cette fuite, cette résistance, vous animent, et vous frappezdeloin d'un plomb meurtrier le chevreuil, qui fait encore deux ou trois bonds convulsifs, et tombe en tachant seulement de quelques gouttes de sang sa robe fauve et lustrée. Mais, si vous eussiez pu voir de près ses regards inquiets, ses flancs agités par la crainte, s'il vous eût laissé
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plus longtemps contempler son corps svelte et ses petits pieds frémissants, et surtout le calme et la paix qu'il trouvait entre les genêts aux fleurs d'or, sur ces tapis de bruyère rose, à la douce odeur qu'exhale le feuillage des chênes; s'il vous eût fallu de près le tuer avec vos mains, vous eussiez reculé d'épouvante à celte seule pensée, et alors, à votre tour, la poitrine oppressée, suspendant vos pas, vous eussiez craint de déranger ce bonheur caché.
Clotilde avait peur; elle ne comprenait plus elle-même comment elle avait osé, comment elle avait pu aller aussi loin.
Cet entretien avec Tony Vatinel, qui lui avait semblé ne pouvoir être retardé tant qu'elle Favait cru impossible, elle n'en vo\ait plus, sinon la nécessité, du moins l'urgence, maintenant que rien ne l'empêchait plus. Un frisson qu'elle ne pouvait réprimer agitait tous ses membres; elle se levait, elle s'asseyait, elle regardait sa pendule; tantôt elle eût voulu que l'heure indiquée arrivât tout à coup pour ne pas lui laisser de réflexion, tantôt elle regardait avec terreur l'aiguille avancer fatalement. Elle cherchait dans sa mémoire les causes qui l'avaient conduite à donner un rendez-vous à Tony Vatinel, et elle ne les retrouvait plus. Arthur était amoureux d'elle; elle avait encouragé cet amour; elle marchait à son but. Avec de l'adresse et de la suite dans les actions et dans les idées, elle devait devenir madame de Sommery. Le père et la mère d'Arthur la chérissaient; elle n'était séparée d'Arthur que par des préjugés contre lesquels M. de Sommery n'avait pas passé une journée de sa vie sans faire au moins une phrase.
Que voulait-elle de Tony Vatinel? Être aimée de lui, c'était perdre tout ce qu'elle avait voulu, tout ce qu'elle avait rêvé; c'était rejeter le fruit de plusieurs années de soins, d'adresse, d'humiliations; c'était renoncera ce nom, à cette fortujie qui lui coûtaient déjà si cher.
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Mais Clotilde aimait Tony Vatinel: il lui semblait qu'aimée de lui elle trouverait loul en lui. 11 était si beau, si énergique, la fortune ne pourrait rien lui refuser; s'il Tairnait, lui, il saurait faire de ce nom obscur de Vatinel un nom dont elle serait fière, un nom que lui envieraient les autres femmes, un nom qui ne lui laisserait jamais regretter celui d'Arthur. S'il l'aimait, il deviendrait riche et puissant. Il devait exercer sur le monde entier cette puissance de fascination que possédait sur elle son regard.
A sa voix, tout le monde devait comme elle frissonner et obéir. Ah! quand cet homme fort sera amoureux, il se fera reconnaître au monde pour un de ses maîtres.
Et elle, Clotilde, cette énergie qu'elle a trouvée dans sa tête pour travailler en secret à la réalisation d'un plan déjà si avancé, combien elle sera doublée quand elle y ajoutera toutes les puissances de son âme; où n'arriveront-ils pas ensemble, unis, s'appuyant l'un sur l'autre!...
Oh! oui, il fallait lui parler, car, le matin, Arthur avait écrit à Clotilde : « C'est dans quelques jours la fête de mon père, je me jetterai à ses genoux, et je lui demanderai votre main. »
Ce soir-là encore M. de Sommery l'avait appelée ma fille. Arthur l'avait alors regardée, et elle s'était sentie toute rouge. Il fallait parler à Vatinel, elle avait fait cent fois dans sa tète, de diverses manières, le discours qu'elle voulait lui tenir. Ah! il est une heure; elle part; elle craint qu'on entende le bruit de son cœur, tant il bat fort dans sa poitrine. Elle tourne lentement la clef dans la serrure; elle sort, elle referme la porte, et elle glisse comme une ombre légère.
La lune s'est levée derrière Trouville et éclaire la mer, que l'on aperçoit de la hauteur à travers les branchages des haies qui bordent le chemin. Depuis longtemps le vent s'est apaisé, la mer est muette comme l'air. Au milieu de
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ce profond silence, le moindre de ses mouvements cause un bruit qui l'effraye. Si sa robe toucbe un buisson, elle s'arrête, écoute, et n'ose retourner la lèle. Le bruit de ses artères l'empêche d'entendre; elle se calme, personne ne la suit. Elle est seule, seule sous ces grands arbres qui projettent des ombres bizarres; elle avance, elle les fuit, et le chemiii tourne en s'enfonçant un peu dans les terres. Tout à coup elle aperçoit la niche de la Vierge, dans le mur, au coin d'une haie.
« Est-ce vous, Vatinel? — Est-ce vous, mademoiselle? — Mon Dieu ! que j'ai peur ! » Et elle s'appuya sur son bras comme si elle se fût sentie prête à tomber. En effet, elle était pâle et extraordinairement émue. Tour Vatinel, il sentait les mots qu'il voulait dire lui serrer la gorge et Eétrangler; aussi se contenta-t-il, pendant quelque temps, de la regarder sans parler et sans presque respirer. 11 étendit son manteau sur le banc de pierre placé au-dessous de la niche de la Vierge, et l'y fit asseoir.
Un homme jeune comme Vatinel, exalté comme lui, place si fort au-dessus des nuages la première femme qu'il aime, qu'il ne peut, sans une extrême surprise, lui voir faire quelque chose dans les humbles conditions de l'humanité.
Nous avons dit plus haut, et nous ne savons si notre phrase a été bien comprise, faute d'être claire, bien entendu, que Vatinel n'osait pas aimer C\où\de et n'en était encore qu'à Vc.dorcr. Le moment était venu brusquement de quitter pour l'autre le premier de ces deux sentiments. Clotilde, divijiité quelques heures auparavant, devenait tout à coup une femme, sans rien perdre de son influence ni de son charme. Mais Vatinel était assailli de sensations qu'il n'avait jusque-là pas même soupçonnées. 11 avait senti le corps de Clotilde sur son bras, et le frisson que lui causait toujours la présence de la jeune lille avait tout à coup changé de nature.
Clotilde était aussi en proie à des sensations toutes nouvelles. Ce n élait pas une fille romanesque. C'était moins encore une rêveuse. Les femmes en général le sont peu, ou du moins leurs rêveries i*estent circonscrites dans les espaces réels; elles n'ont pas au même degré que Thomme la perception de Tinfini. 11 faut que toute idée puisse se tiaduire à leurs yeux par une forme visible; leur religion est Tamour pour un Dieu fait homme. Mais, nous l'avons dit, Clotilde aimait Vatinel et elle était dominée par lui". Elle était sous l'empire d'une exaltation étrangère à sa nature; l'amour prenait pour elle un parfum tout mystique,, et, en même temps que Clotilde devenait une femme pour Vatinel, Vatinel pour Clotilde devenait un Dieu.
«Cependant, d'où ils étaient placés, ils voyaient toujours, au loin et sous leurs pieds, la mer mollement éclairée des pâles rayons de la lune.
J'aime la nuit. A cette heure, 1 homme qui veille possède à lui seul tout ce que le jour il lui faut partager avec tout le monde.
La lune est à lui avec ses bleuâtres clartés.
C'est pour lui seul que les acacias ouvrent leurs petites cassolettes blanches pleines de parfums.
A lui tout seul est cette belle voûte bleue du ciel avec ses étoiles d'or.
Et les chants mélancoliques du rossignol dans les chèvrefeuilles en fleurs.
Et, comme si ce n'était pas assez encore dhériter ainsi, pendant plusieurs heures, de tous les gens qui dorment, le poète qui veille voit pour lui la nature se remplir de créations nouvelles.
Les peupliers deviennent une longue file de grands fantômes noirs.
Le vent, dans les feuilles, lui dit des choses plus belles que la poésie et la musique n'en peuvent exprimer.
Les ombres de ses journées lui apparaissent, et ses amours morts se réveillent et viennent peupler avec lui cette terre dont il est le roi — jusqu'au joui'.
Les vers luisants s'allument dans l'herbe comme les étoiles dans le ciel.
Tout se pare et s'embellit.
La nature, qui se trouvait suflisante le jour pour tous les hommes réunis, revêt pour le poëte seul de plus magnifiques atours. C'est que le monde entier, c'est la foule ; le poëte, c'est l'amant...
« Tony, dit Clotilde, parlez-moi I J"ai peur. — (Jue^ous dirai-je, mademoiselle? reprit Tony. Tout ce que j'éprouve en ce moment est si nouveau pour moi, que je ne sais pas de mots pour l'exprimer. Il me semble que jusqu'ici j'ai toujours dormi et que je m'éveille après des songes fatigants. Tout est inconnu pour moi. J'ose vous dire que je vous aime, et j'ose croire que vous m'aimerez; les arbres qui sont au-dessus de nous, le ciel qui est au-dessus des arbres, ne sont ni les arbres ni le ciel que j'ai vus jusqu'ici; les étoiles ont un éclat inusité; le vent, des parfums que je respire pour la première fois. 11 faut que je rapprenne à vivre, à respirer, à parler, pour un autre air, pour d'autres sensations. Je vous aime, mademoiselle, et je comprends que ce sera là toute ma vie, que cet amour la remplira et en chassera tout ce qui n'est pas vous. » C'était, à peu de chose près, les mêmes paroles qu'Arthur avait dites à Clotilde, et cependant, prononcées par Tony Vatinel, elles lui semblaient une céleste musique qu'elle écoutait avec son àme. Aussi n'eût-elle pas trop fait at-
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tention au sens des dernières paroles de Tony, s'il ne se fût avisé de les paraphraser.
« Oh! oui, ajouta-t-il, toute nia vie est là, en vous, en votre amour; ambition, honneurs, richesses, je n'ai plus besoin de rien, je ne veux plus rien :. la plus misérable cabane au bord de la mer, le travail le plus dur et le plus pénible, et je serai le plus riche et le plus digne d'envie des mortels, si vous me permettez de vous aimer, si vous m'aimez vous-même. Ah ! mademoiselle, tout ce que recherchent et envient les autres hommes. Vor, ce vil métal qu'ils ont déifié; ces distinctions de la naissance et de la gloire, tout cela a été inventé pour remplacer ce bonheur que l'amour que je ressens pour vous me fait connaître. Oh 1 je comprends l'indifférence que j'avais toujours ressentie pour tout cela, c'est que j'attendais une passion, la seule qui pût remplir mon coeur, et le remplir si entièrement, que rien n'y pourrait subsister en même temps. »
Il eût été singulier de voir le visage de Clotilde pendant que Tony Vatinel lui tenait ce langage passablement bu. colique. Elle restait la bouche entr'ouverte et les sourcils élevés, en proie au plus grand étonnernent. Ce n'était plus là le Vatinel qu'elle avait imaginé, le Vatinel qui, tirant de son amour une puissance invincible, devait arrachera la fortune les plus brillantes faveurs; se faire, à force d'énergie, un nom et une position, el ne pas laisser regretter à Clotilde le sacrifice qu'elle voulait lui faire du nom, du rang et de la fortune que lui offrait Arthur de Sornmery.
Cependant elle se remit bientôt en pensant que ce que disait Tony n'était que l'expression de ses sensations du moment, et elle lui dit :
« Comprenez-vous, Tony, tout ce que l'amour doit donner d'énergie? comprenez-vous comme la volonté des autres hommes doit céder devant celle d'un homme amou-
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reux; comme tout doit lui devenir facile; comme il doit se sentir fort et invincible; comme il doit être heureux de conquérir, pour celle qu'il aime, les richesses elles honneurs et faire d'elle la plus heureuse et la plus enviée des femmes? Comprenez-vous tout ce qu'il doit y avoir de bonheur à justifier son choix, à lui pouvoir dire : « Aucun « homme n'eût pu le donner autant que moi; ce choix « que tu as fait par amour, tu pourrais le faire par ambi- « tion, par intérêt, par vanité? » — Qu'est-ce que tout cela, mademoiselle, reprit Tony Vatinel, auprès de Tunion de deux cœurs, auprès d'un amour partagé ? Qu'a besoin de fortune celui qui n'a rien rencontré dans toute la vie qui lui semblât aussi précieux que cette fleur, que vous avez laissée tomber l'autre jour? »
Et Vatinel tira d'une poche placée sur sa poitrine une petite fleur sèche qu'il posa sur ses lèvres.
CJotilde se sentit émue, et elle allait tendre la main à Tony en lui disant: «Je vous aime aussi, moi; » lorsqu'il ajouta : « Je ne changerais pas celte fleur pour le grand cordon de la Légion d'honneur. Tout le temps que j'enlèverais à mon amour, fût-ce une minute, pour devenir l'homme le plus riche du monde, me semblerait du temps tristement perdu. Si vous m'aimez, Clotilde, c'està-dire si, d'un seul mot, vous me donnez plus de bonheur que je n'ai jamais cru qu'en contînt la vie, jamais nous ne quitterons ces lieux où je vous ai vue pour la première fois. La petite fortune que m'a amassée mon père suffira à nos besoins. L'amour sera notre luxe. Ici, d'ailleurs, mademoiselle Clotilde, tous les sentiments ont plus de grandeur et d'élévation ; je ne voudrais pas éparpiller dans les soucis et les plaisirs de Paris des jours arrachés à une vie que votre amour rendrait si heureuse. »
Chaque mot de Vatinel produisait sur Clotilde un effet bizarre. Clotilde était ambitieuse par tempérament; l'amour que lui avait inspiré Vatinel n'était qu'un accident dans
sa vie, une graine tombée sur un sol aride ^ qui gerrne, s'élève, fleurit et meurt après avoir exhalé de sa pâle corolle un parfum languissant. Quelque doux que lui parût Tamour depuis qu'elle connaissait Tony Vatinel, elle ne le regardait cependant que comme un luxe qui ne pouvait prendre rang qu'après les nécessités de la vie, c'està-dire une grande fortune et une helle position dans le monde.
Aussi les idées champêtres de Vatinel lui faisaient perdre tout son prestige aux yeux de Clotilde. Elle se sentait plus forte que lui; il lui fallait soutenir et entraîner cet homme fort, sur lequel elle avait cru pouvoir s'appuyer. Ses indécisions cessèrent, et, avant que Tony eût cessé de parler, elle avait résolu d'épouser Arthur, et ne songeait plus qu'à se tirer de l'embarras où l'avait mise sa démarche auprès de Tony, démarche causée par un moment d'hallucination ou d'ivresse dont elle ne pouvait plus se rendre compte.
Elle plaça se petite main sur le bras de Vatinel, et lui dit:
« Tony, je ne me suis pas trompée en vous jugeant un bon et noble cœur, et je ressens pour vous une véritable amitié. J'ai deviné que vous vous laissiez entraîner par un sentiment plus vif, et j"ai voulu vous arrêter. Mon cœur n'est pas libre. » Tony devint froid et pâle. « Mon cœur n'est pas libre, et, ce qui est un secret pour tout le monde, j'ai voulu que ce n'en fût pas un pour vous. J'ai tout bravé pour vous parler cette nuit, parce que j'ai cru m'apercevoir que vous aviez souffert ce soir, et que vous aviez souffert pour moi. J'ai eu en vous la confiance qu'on accorderait à peine à un ancien ami. Je veux que vous soyez mon ami; l'amour, dans un cœur comme le vôtre, doit être capable des plus grands et des plus nobles sacrifices. Quand je vous aurai dit que je \ais me marier, et que ce mariage fera mon bonheur, je suis
sûre que, s'il était en votre puissance de le rompre, vous ne voudriez pas le faire. » Tony restait immobile et étourdi de la chute qu'il venait de faire du haut de ses espérances.
Clotilde continua: « L'homme que j... » Elle n'osa pas finir ce mot. « L'homme que je vais épouser est M. Arthur de Sommery. Vous avez eu ce soir un peu d'aigreur contre lui ; il ne faut plus que cela arrive. Si vous m'aimez réellement, vous ne pouvez haïr l'homme auquel je crois pouvoir confier ma destinée ! » Tony ne répondit pas, malgré l'intention inlerrogative que Clotilde avait donnée à sa phrase. « iS'e voulez-vous donc pas, Tony, dit-elle en prenant sa main, qu'il avait laissée tomber le long de son corps, ne voulez-vous donc pas de toute cette part de mon cœur que je vous réserve et que je vous donne? Voulez-vous être l'ennemi de mon bonheur et le mien? » Tout en parlant, elle avait repris le chemin de la maison de Sommery, et elle marchait, et Tony, absorbé, la suivait machinalement.
« Tony, dit elle, vous réfléchirez à mes paroles ; je vous aime comme une sœur. Voudrez-vous repousser cette affection que je vous offre: vos actions seront votre réponse. Si vous acceptez, si vous partagez ce sentiment, vous aimerez Arthur et vous éviterez tout ce qui peut l'alarmer. Si vous faites autrement, je saurai que penser de votre attachement, je verrai que je me suis trompée, et je renfermerai dans mon cœur...
A ce moment, on était arrivé devant la petite porte de la maison. Tony dit : « Mademoiselle, je n'aimerai ni M. Arthur, ni vous, et je ne vous reverrai jamais, ni l'un ni l'autre. » En disant ces mots, il tourna la maison et disparut.
Clotilde tremblait et ne pouvait ouvrir la porte, dont la serrure lui semblait vaciller et éviter la clef qu'elle tenait à la main.
Mais, une luis entrée, une fois qu'elle eut fermé en dedans la porte de sa chanibre, son cœur se desserra, et elle dit : « Ah I mon Dieu ! je vous remercie. »
Elle ne pouvait songer sans effroi combien elle avail manqué d'engager toute sa vie, ou plutôt de la perdre : et elle cherchait en vain les traces de la pensée ou plutôt de la folie qui l'avait conduite jusque-là. Elle passa le resle de la nuit à répondre à la lettre d'Arthur.
Ce pauvre Tony Vatinel nous fait réellement grande pitié avecson mépris pour l'or, ce l'i'/ métal, comme il l'appelle. Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu'on ouvrit devant nous une caisse une vraie caisse en fer, avec de gros clous et une serrure à secret ; une de ces caisses qui coûtent si cher, qu'une fois que nous l'aurions payée nous n'aurions plus rien à mettre dedans. Il y avail dans cette caisse des billets de banque, de l'or et de l'argent de toute sorte. Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui letentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait l'or et les billets et banque. Par moments, c'était un bruit confus de voix claires et aiguës ou fêlées et un frôlement de papier; d'autres fois, une seule voix prenait la parole. puis toutes reprenaient ensemble, et, quand la caisse fut fermée, nous entendions encore un souid niurmure. Mais voici ce que nous nous rappelons.