‹ Histoires normandesChapitre 6 sur 38 · LA BARONNE · texte numérisé non relu

LA BARONNE

Comment !

Comme elle est mise! et quel ajustement! Il n'est pas fait pour une créature De votre espèce;

Clotilde décupla rinsolence du rôle; mais comme elle fut humble et douce dans la réponse :.

11 est vrai, je vous jure, Par mon respect, qu'en secret j'ai rougi Plus d'une fois d'être vêtue ainsi; Mais c'est l'effet de vos bontés premières, De ces bontés qui me sont toujours chères; De tant de soins vous daigniez m'honorer !

Elle s'inclina imperceptiblement vers M. de Sommery. Avec quelle touchante et fière mélancolie elle ajouta :

C'est un danger, c'est peut-être un grand tort

D'avoir une àme au-dessus de son sort.

Clotilde, jeune comme elle était, n'avait que l'instinct de la politique ; aussi se laissa-t-elle prendre elle-même à ce qu'elle lisait, et elle se sentit des larmes dans les yeux en lisant ce que le comte dit à Xanine ;

Non, désormais soyez de la famille, Ma mère arrive, elle vous voit en fille.

Elle fut un peu embarrassée en disant, dans le monologue du comte, ces vers, qui lui semblaient un éloge qu'elle s'adressait tout haut à elle-même :

42 CLOTILUE

Je l'idolàlre, il esl vrai, mais mon cœur Dans ses yeux seuls n"a point pris son ardeur. Son caractère esl l'ait pour plaire au sage, Et sa belle âme a mon premier hommage.

Mais elle s'observa, se remil, et dit avec un ton convenable et avec une excessive froideur, pour donner au couplet tout Tair d'un raisonnement sans passion :

Mais son élut... Elle est trop au-dessus;

Fût- il plus bas, je l'en aimerais plus.

Mais... puis-je enfin 1 épouser? Oui, sans doute

Pour êlre heureux, rpi'cst ce donc qu'il en coûte?

D'un monde vain dois je craindre l'écueil,

Et de mon goût 'me priver pir orgueil?

Mais la coutume?. Eh bien, elle esl cruelle,

Et la nalure a des droils avant elle.

Mais, -d la dernière scène, quand le comte dit à Nauine :

Ce qui vous reste, en des moments si doux, (lest; à leurs yeux, d'embrasser... votre époux;

tout le monde était ému ; Clotilde ne put se défendre de rémotion générale, et ce fut avec un sanglot qu'elle cria le « moi! » que répond Nanine.

Après l'avoir remerciée et lui avoir fait compliment de la façon dont elle avait lu, M. de îSommeiy commença un discours sur l'égalité et sur le mépris des préjugés. Alida s'esquiva et alla se coucher. Arthur et Clotilde écoutèrent religieusement M. de Sommery, car il ne disait pas un mot qui ne fût pour eux une promesse ou un engagement. Pour madame de Sommery, elle Ji'embarrassait ni nentendail pas beaucoup plus qu'un fauteuil, quoiqu'elle écoutât avec attention et respect.

Quand le discours fut fini, Arthur, très-éinu, se leva, vint prendre la main de son père, et lui dit : « Mon père, j'aime Clntilde. — Parbleu, dit M. de Sommery, belle nou-

velle ! nous Faimons tous, Clotilde, pourquoi ne l'ainierais-tu pas? »

Ce pauvre M. de Sommery était à mille lieues de prévoir l'affreuse situation où il arrivait par une pente rapide, d'avoir à appliquer ou à renier une théorie, dont on n"a pas prévu les conséquences tant qu'il ne s'est agi que de parler, conséquences qui se présentent en foule aussitôt qu'il faut agir. Arthur ajouta: « Mon père, je Taime d'amour, et je vous la demande pour femme. —Ah bah! s'écria le colonel. Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterielà ? — C'est l'intérêt le plus sérieux de ma vie, mon père. — J'espère que Clotilde n'est pas complice d'une pareille folie ? »

Clotilde baissa les yeux sans rien dire ; la bataille lui paraissait mal engagée et perdue, elle ne voulait pas donner. Elle se leva, fit une révérence et se relira. Elle eut soin de faire entendre les portes qu'il fallait ouvrir et fermer pour aller du salon à sa chambre, puis elle revint sans luMiit écouter ce qui allait se passer dans le salon.

C'était le soir, l'abbé Vorlèze arriva très-affairé, et, sans vouloir prendre un siège, dit à M. de Sommery : «Au nom du ciel, monsieur... mais j'oublie que c'est près de vous une mauvaise recommandation ; au nom de la morale publique, au nom de ce qui vous est quelque chose, au nom de M. de Voltaire, si vous voulez... faites balayer le devant de votre maison : ce sera la seule demain matin pour laquelle on n'aura pas pris ce soin. )^ M. de Sommery ne fut nullement troublé de lexorde ex abrupto de l'abbé; il l'avait prévu, et toute la journée il s'était attendu à le voir arriver d'un moment à l'autre. Aussi il répondit en souriant : u L'abbé, je suis fâché pour vous que vous n'ayez

pas pu voir la singulière grimace que vous avez faite en prononçant le nom de Voltaire. — Ne plaisantons pas, monsieur de Sommery, vous n'êtes pas méchant ; si je vous demandais un service plus important à vos yeux, où il vous fallût m'aider de votre argent ou de votre personne, je suis persuadé que je l'obtiendrais, et vous ne me refu. sez ce que je vous demande que par votre entêtement contre tout ce qui tient à la religion. Vous le poussez si loin, que Vatinel, le maire, m'a dit que vos domestiques avaient chassé, injurié et menacé les balayeurs de la mai. rie. N'est-ce pas un enfantillage que d'empêcher qu'on nettoie la rue? — Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery avec l'air le plus sérieux et le plus digne dont il put s'affubler, certes, en des temps ordinaires, je ferais à peu près comme tout le monde; mais, à celle époque, où le parti prêtre, échoué sous les coups de la philosophie, dont régide peut à peine arrêter le char de l'État suspendu sur un volcan; à cette époque où le clergé relève sa tête et renaît de ses cendres, pour dominer encore despotiquement notre malheureux pays ; à cette époque où tout le monde courbe le front sous le double joug de TÉgiise et du pouvoir, un citoyen doit protester par un exemple énergique. — 0 mon Dieu ! murmura Tabbé. est-ce donc par de semblables phrases que l'on gouverne les hommes? Mon bon monsieur de Sommery, qu'est-ce donc que ce vaisseau échoué qui relève la tête et renaît de ses cendres pour dominer? Qu'est-ce encore, ô mon bon ami ! que ce bouclier qui arrête uu r/j^/?*? Comment voulez-vous que je réponde à un semblable galimatias? — Je le crois, dit M. de Sommery avec un sourire de satisfaction, je le crois bien, vous ne comprenez pas ce langage ferme et franc; ce langage qui dénonce avec courage les abus et les tendances de l'Église et du pouvoir. — Église dangereuse, en effet, dit avec amertume M. Vorlèze, Église dangereuse, et contre laquelle on ne saurait trop prendre de précautions, que

celle qui est représentée ici par un pauvre prètie, qui a un peu moins de revenu que vous ne donnez de gages à vos domestiques, et qui, ce soir encore, va raccommoder lui-même la seule soutane qu'il possède pour se faire beau demain ! Pouvoir bien menaçant que celui d'un maire en sabots, qui déjeunait ce matin sur la plage avec un morceau de pain et un oignon cru! — L'abbé, je suis réellement fâché de vous refuser, mais tout mon monde est occupé, et je ne puis faire négliger des travaux importants. »

L'abbé s'inclina et sortit. M. de Sommery ne larda pas à sortir également pour promener Baboun, comme cela lui arrivait à peu près tous les soirs. Baboun descendit lentement, puis, s'arrêtant à la porte de la rue, fit entendre un grognement. Ce grognement était causé par une grande figure noire qui s'agitait devant la porte. M. de Sommery regarda qui pouvait venir si tard, il était dix heures, rôder ainsi devant sa maison. On ne rôdait pas, la grande figure noire tenait un balai et balayait. « Ahl pensa M. de Sommery, ils entretiennent des intelligences jusque dans les maisons et au sein des familles; ils arment le fils contre le père, et le serviteur conlre le maître. L'abbé aura corrompu quelqu'un de mes domestiques pour faire batajer.» Et, comme le colonel s'avançait pour reconnaître lequel de ies gens LÉglise avait armé contre lui d'un balai de bouleau, la figure se retourna brusquement en entendant des pas, et M. de Sommery reconnut l'abbé Vorlèze lui-même. Le pauvre prêtre ne pouvait colromvre personne, c'est ce qui ne nous met pas à même de juger s'il aurait eu la vertu de ne pas le vouloir, et il balayait lui-même le devant de la njaison de iM. de Sommery. « L'abbé, êles-vous fou? s'écria le colonel. Quoi? vous-même, faire la besogne d'un valet de ferme? — Vous m'avez dit, monsieur de Sommery, répondit l'abbé tout confus, que vos gens étaient occupés. — Mais je ne veux pas, l'abbé, que vous balayiez,

46 GLOTILDE

— vous, — le devant de ma maison; homme obstiné, appelez un domestique. — Oh! mon Dieu! dit l'abbé, j'ai presque fini. » Et il se mit à continuer. « Mais je ne le veux pas, répéta M. de Sommery; vous, monsieur Vorlèze, ce n'est pas là votre place ni votre ouvrage. »

Et, comme l'abbé continuait, M. de Sommery mit la main sur son bras et Farrêta. « Laissez-moi faire, monsieur, dit Fabbé, laissez-moi éviter le scandale qui aurait lieu demain. — Mais non, mais c'est impossible, un prè... un homme bien élevé. »

Et M. de Sommery, arrachant le balai des mains de Fabbé, voulut balayer lui-même. L'abbé reprit le balai, queM. de Sommery lui arracha encore unefoispour donner les derniers coups que la propreté de la rue demandait encore.

L'abbé serra les mains du colonel et disparut. Le colonel resta debout dans la rue, fort irrité contre lui-môme de ce qu'il venait de faire. « Mais cependant, se disait-il, on ne pouvait le laisser... » Il frappa du pied et rentra. Il ne dit rien à personne de ce qui venait de se passer, et se coucha de mauvaise humeur.

Zoé Reyiioia à Murie-Clotilde Belfast.

« Je t'avouerai, ma chère Clotilde, que je ne comprends plus rien à ton histoire. Rien ne t'arrive qui ressemble à ce qui arrive à tout le monde; les événements les plus ordinaires et les plus communs prennent un air de bizarrerie sitôt que tu y es pour quelque chose. L'atmosphère qui t'entoure seqible un de ces lieux enchantésoù tout change de forme et de figure ; je ne trouve l'équivalent de ta vie ni dans la vie ordinaire, ni dans les romans, ni dans les comédies. Tu mets toutes les prévisions en défaut ; le commencement avec toi ne sert jamais à deviner la fin.

« Je me rappelle encore notre liaison quand nous étions petites filles ; nos poupées pour lesquelles nous étions si sévères, et nos jardins où nous plantions dans le sable des fleurs coupées De nous trois, toi, la fière Alida et moi, il ]i*y a encore quAlida de mariée. Son roman n'a présenté aucun intérêt : elle a épousé un homme riche, sans que l'amour d"un beau jeune homme, pauvre, mais honnête, Tint se jeter à la traverse. Moi, j'épouserai mon cousin aussitôt qu'il aura la place qui lui est promise, et je ne changerai même pas de nom. Je m'appellerai madame Reynold comme je m'appelle mademoiselle Reynold. Je le vois tous les jours, du consentement de mes parents, qui l'appellent leur fils: nous avons tellement le droit de nous dire tout ce qui nous passe par la tête et par le cœur, qu'aucun de nous n'a encore pensé à écrire à l'autre. Je ne comptais donc que sur toi pour voir se réaliser un de ces beaux romans que nous lisions la nuit avec des bougies volées chez les parents et rapportées clandestinement dans les manchons, ou au fond du jardin de récréation.

« Au commencement, tout allait pour le mieux. Orpheline, accueillie par un compagnon d'armes de ton père mort au champ d'honneur, élevée avec le fils de la maison, qui te regardait comme une seconde sa:'ur, tu étais entraînée par la situation, rien n'y manquait : ton père, ïîiniple capitaine, homme sans naissance et sans fortune ; ton frère dadoption riche et noble. Il y avait entre vous la question de la mésalliance, si chère et si commode aux romanciers allenjands : un père inflexible, une malédiction, ta fuite dans une chaumière, etc.

« Mais non, il faut que M. de Sommery, imbu de la philosophie du dix-huitième siècle, passe sa vie à parler contre les préjuges, et que, dès le premier chapitre, il vienne déclamer :

Les hommes sonl cgaux; ce n'est pas la niissancc C'est la seule vertu qui fait ia différence.

(( 11 n'y a plus de roman ; le lils t'aime, le demande à son père, qui dit : « Mais comment donc!... » Et Ton fait imprimer les lettres de faire-part. Ce roman manqué, il s'en présentait un autre. Un jeune homme aux cheveux noirs, au langage énergique, aux muscles d'acier, apparaît au milieu des àfflements du vent et des colèies de la tempête; son œil est perçant, sa voix vihrante. Tu te sens suhjuguée; tu renonces à la fortune, aux gramleuis, pour la simple cabane de pécheur. Celui-là manque aussi : et cette fois par ta faute, car le jeune homme se conduit à merveille. Il ne brusque rien, il te tient les discours les plus corrects, les plus indiqués pour la circonstance; il te parle de la lune et des étoiles ; il renonce à tout pour toi ; il n'ose effleurer ta robe, et te demande presque pardon d'oser marcher sur la même terre que toi. En un mot, il se conduit comme un amant un peu bien éle^ é le doit faire Vijrs la page 180 du premier volume.

« Mais toi, tu trouves le livre mauvais, et tu le jettes pour reprendre le premier que tu avais déjà jeté, et tu re- ^iens à Arthur de Sommery.

« Hélas! ma Clotilde, il n'y a rien à faire de cecùté-là; lu ne feras jamais de ce brave M. de Sommery un père capable de tinir convenablement un premier volume. U n'a à lépondre à la demande de son iils (jue par le plus plat consentement 11 sera lier de cette mésalliance qui rendrai t épileplique tout autre père; il n'aura qu'un regret, c'est qu'elle ne soit pas assez complète pour que son sacrifice à la philosophie en prenne plus d'éclat.

« M. de Sommery, j'allais diie ton beau-père, et il l'est peut-être déjà, tant votre situation e.^t ridiculement simple ; M. de Sommery voudrait que ton père eût été un siujple soldat; que dis-jc, un mendiant! il ne serait même pas bien fâché quil eût été un peu aux galères, parce qu'alors il y aurait un bon gros piéjugé à braver. Mais la lille d'un capitaine !...

CLOilLDE /i'J

« Dans les idées (Y égalité qui cègnent aiijou!(l"liiii, c'està-dire d'abaissement des grands au-dessous des petits; dans ces idées où il n'y a de tyrannie que celle des opprimés, c'est toi qui fais la mésalliance, c'est toi qui braves le préjugé; toi, roturière, tu consens à épouser un noble ! « Presque tous les romans se faisaient autrefois sur cette thèse :

(( On a vu des rois épouser de simples bergères. « Mais qu'a cela d'étonnant aujourd'hui? Quel obstacle sépare les bergères des rois jusqu'au moment où on ne trouvera plus de bergère assez simple pour consentira épouser un roi?

« Il ne me reste qu'un espoir, c'est que ton jeune forban, le Vatinel aux cheveux noirs, t'enlève en qualité de pirate, ou fende d'un coup de sa hache d'abordage la tête du jeune Arthur deSommery, ton fiancé, et peut-être déjà ton époux.

« Mais, sérieusement, une chose me console de voir qu'aucune de nous trois ne réussira à faire un petit roman, c'est la mauvaise humeur qu'aura Alida de ce mariage, qui te donnera un nom dont elle était si impertinente, et dont, malgré la parenthèse (née de i^ommery), aucune de ses amies n'a la charité de la faire annoncer dans son salon.

« Je ne le dis pas de me répondre: ta dernière lettre m'annonçait que tu avais autorisé l'amoureux Arthur à demander ta main à son père; le reste va tout seul. Tâche seuleiuentque la noce se fasse à Paris, sinon je ne pourrai pas te tenir la promesse que nous nous sommes faite de nous servir réciproquement de demoiselle d'honneur.

« ZoK. »

Clotilde à Zoé.

« Hélas ! ma chère Zoé, me voici jetée, plus que tu n'aurais osé me le souhaiter, dans ces voies romanesques que tu regrettais si fort de me voir ahandonner.

« M. de Sommery a refusé positivement; il n"a été ébranlé ni par les prières, ni par les larmes de son fils. J'ai eu la maladresse de lui montrer la contradiction de ses principes et de ses actes; et je Tai humilié. Ses manières d'agir ont tout à coup changé avec moi. Il a cru devoir me marquer avec sévérité les limites que j'avais voulu franchir. Je ne suis plus dans la maison le troisième enfant. Tout me rappelle la cJiarité qui m\a élevée et qui me nourrit. Depuis trois jours, il ne se dit pas un mot, il ne se fait [as un geste qui ne soit pour moi un coup de poignard. 0 Zoé ! tu ne sais pas ce que c'est que d'être humiliée par des gens à qui Ton doit de la reconnaissance ; cela est si poignant, qu'au premier mot de dureté de 3I.de Sommery, je me suis crue quitte envers lui de quinze années de bienfaits, et qu'au second je me croyais à mon tour bien généreuse de ne pas les haïr tous.

« Quelle fausse pitié ces geiis-là avaient de moi! S'ils m'avaient réellement aimée, ne devaient-ils pas redoubler de tendresse et de bontés au moment où ils me refusaient ce que je leur disais être mon bonheur ? Ne devaient-ils pas cherchera guérir mon cœur meurtri de la chute qu'ils lui faisaient faire? Mais non, ils m'ont accablée encore. Que faire maintenant? que devenir? Car je ne resterai pas dans celte maison, où 1 on ne m'avait accueillie que pour en tirer vanité, et où l'on me punit si cruellement d'avoir pris au sérieux tous ces faux semblants d'affection que l'on nf tenait à persuader qu'aux spectateurs. Quel est mainte-

nant le service qu'on m'a rendu? quel peut être mon sort? quels sont mes moyens d'existence? à quoi me servira cette éducation que Ton m'a donnée, au lieu de m'avoir élevée d'une manière conforme à ma triste fortune et qui me permît de me suffire à moi-même dans l'abandon où Ton me rejette, abandon mille fois plus cruel que celui où m'avait laissée en mourant mon malheureux père?... Ah ! pourquoi n'ai-jepas cédé à cet instinct secret qui me poussait vers Tony Vatinel? Mais aujourd'hui que je l'ai repoussé irai-je lui dire : — Je reviens à vous parce que les parents d'Arthur me chassent et ne veulent plus de moi? J'ai tout sacrifié à l'ambition, et aujourd'hui je suis seule, sans appui. Mais non, le châtiment doit retoml)er sur ceux qui ont commis la faute, sur ceux qui ne me laissent pas d'autre ressource que d'arriver malgré eux à mon but. La partie est perdue, mais ce})endant j'ai encore un coup à jouer. Tu me reverras triomphante, ou tu ne me reverras pas. Je mourrai à dix-neuf ans dans les flots de celte mer moins orageuse que mon cœur, ou dans un mois on annoncera chez toi madame de Sommery.

« Clotilde. »

Robert Dimeiix de Fousseron à Tfpny Vatinel.

« C'est incroyable combien plus de sottises on dirait encore qu'on n'en dit, si les anciens n'étaient venus avant nous pour nous les enlever. Il est vrai que les générations qui se sont suivies ont toujours en ce cas repris leur bien Quelles le trouvaient, et ne se sont fait aucun scrupule de traduire et de répéter ce qu'avaient dit déjà et répété les premières. Dans les livres de tous les temps et de tous les peuples, on trouve répété à chaque instant lefugit irre- PARABiLE tempiis; on l'a écrit sur le marbre, sur le papyrus, sur la cire, sur le papier : ce qui n'a jamais empêché ceux

qui écrivaient, lisaient et répétaient ces lieux communs sur la rapidité et la fuite irréparable du temps de passer toute leur vie à se plaindre également des heures qui durent un siècle. Pour moi, je n'ai jamais trouvé irréparable le temps qui s'en va, et il est toujours en ma puissance de revoir les jours passés. Nous disons que le temps passe, comme il semble que les arbres s'enfuienten déroute sur les deux rives d'un fleuve dont le courant nous entraîne. Le temps est immobile, et c'est Thomme qui passe; mais il peut, quand cela lui plaît, revenir sur ses pas et parcourir de nouveau la partie de la rive où il a trouvé les plus L'elles fleurs et les plus doux parfums. 11 peut revenir entendre encore cet oiseau qui chantait dans l'aubépine en fleurs quand il a passé la première fois. Cette puissance magique est ce qu'on appelle le souvenir.

« C'est ce qui m'arrive quand, à la tournure que prennent les choses, je vois qu'une journée sera triste et insignifiante. J'en rappelle une de ma vie passée, et je la recommence. 11 suffit, pour m'y reporter complètement, de me faire jouer un air que j'ai entendu ce jour-là, ou de m'enfermer dans une chambre tendue comme celle où j'étais alors, ou de voii-au ciel un nuage fait comme un nuage que j'avais remarqué, et la transformation est aussi subite que complète. Mets-moi au soleil de juin, dans un champ de luzerne rose sur laquelle voltigent de petits papillons d'un bleu changeant; et j'ai dix ans, et je ne sais plus rien de la vie. Je poursuis les papillons, et je ne trouve plus en moi d'autre ambition que de les atteindre; et, s'il passait alors quelque homme vêtu d'un vieil habit noir, je me cacherais derrièie les peupliers, pai crainte de M. Pocquct et de sqs pensums.

« 11 a tombé ce matin une de ces pluies fines et tièdes qui répandent dans l'air tant de sérénité, de silence et de parfums. J'ai beaucoup d'affaires aujourd'hui. Lh bien, je me suis cramponné à ce jour où nous sommes; le sou-

venir m'a enlevé dans ses serres comme le Roc des Mille et une Nuits, et m'a reporté à huit ans en arrière; je me suis enfermé et je t'écris. A demain les choses sérieuses, elles me paraissent trop futiles aujourd'hui. C'est de ce jour, il y a huit ans, mon cher Vatinel, que date notre amitié, qui jusque-là n'avait été qu'une camaraderie de collège; notre amitié, la seule chose aujourd'hui réelle et sérieuse pour moi,

« Ce jour-là, nous étions partis de Lisieux de grand matin pour aller voir mon château deFousseron. Je me rappelle bien encore la salle deFaubergeoù nous avions passé la nuit à Lisieux. De la rue, il fallait descendre trois marches. Un parent, mort depuis quatre mois, m'avait légué sa terre de Fousseron, et nous étions partis de Paris pour la visiter. Te rappelles lu comme moi de quel crêpe énorme j'avais couvert mon chapeau en l'honneur de ce parent que je n'avais jamais vu? De Paris à Lisieux, nous avions fait les plus beaux projets sur ma terre de Fousseron. >'ous étions tout jeunes encore. J'avais vingt ans et tu en avais à peine dix-sept. Nous devions y passer les étés, y chasser à courre ; et tu te mettais, à cette idée, à chanter un air de chasse. Le sanglier, disais-tu, et nous chantions la fanfare du sanglier; au sanglier succédait le chevreuil, au chevreuil la vue, à la vue les lancés. Et nous perdions la mémoire de nos projets pour épuiser tout notre répertoire de musique de trompe. Tu m'appelais M. de Fousseron, et cela nous faisait étouffer à force de rire. — Je voudrais bien savoir s'il y a des créneaux, messire, me disais tu, à ton château de Fousseron. — Et un pont-levis, ajoutais-je, et le droit de haute justice, et un colombier. — Ma foi, Robert, disais-tu, tu feras bien de ne pas le faire reconstruire à la moderne. — Je le laisserai tel qu'il sera, répliquai-je, passant comme toi du conditionnel au futur. — Tout ce que je demande, c'est qu'il y ait de grandes prairies. — Et un petit courant d'eau. — L'eau est

la vie du paysage. — La barque doit être pourrie, —yous en mettrons une autre. Je ne répondis pas, je trouvais que tu disais un peu trop nous relativement à ma seigneurie de Fousseron. A Lisieux, nous n'osâmes pas demander des renseignements sur Fousseron, et nous ne dîmes même pas dans l'auberge où nous avions couché de quel côté nous dirigions nos pas. Nous sortîmes de la ville du cùté opposé à Paris, et nous demandâmes au premier paysan : le rustre ne connaissait pas Fousseron. — Vous n"ètes peut être pas du pays? — Si vrai ben. — Pas depuis longtemps? — Mon père y est né et défunt. Un second ne connaissait pas davantage Fousseron. Un troisième, un quatrième, n'étaient pas plus savants. Eniin une vieille femme nous dit : — Prenez le cliemin en montant: allez jusqu'à la ferme sur la droite, et là vous demanderez.

« Nous nous remîmes gaiement en route. Nous avions pensé un moment que Fousseron n'existait peut-être pas- La vieille femme nous avait rassurés. Il était tombé au point du jour une petite pluie line et tiède comme ce matin. Seulement on était alors au moi de mai. Tu vois comme je me rappelle tout : ces souvenirs me donnent une sensation agréable dans la poitrine' avec cet air semblable de ce matin, jai respiré la jeunesse, les rêves et les idées d'alors. Cette petite pluie douce, c'était le printemps qui tombait du ciel; un beau soleil vint après, et sous ses rajons s'ouvrirent dans l'herbe les petites pâquerettes blanches avec des gouttes de pluie qui brillaient de couleurs changeantes comme des opales. Les pommiers, en boutons la veille, ouvraient leurs tleurs blanches bordées de rose. Il semblait que tout cola était tombé du ciel avec la pluie; la nature avait sa robe de noces.

« Sous nos pieds les marguerites, sur nos têtes les fleurs des pommiers : il sem])lait aussi que l'âme s'épanouissait. Une foule de petites sensati(?ns, de petits bonheurs, fleu-

% CLUTlLbE 55

Tissaient dans nos cœurs. Nous étions joyeux sur le chemin coninie les fauvettes qui chantaient dans les haies, coujnie les aheillesqui bourdonnaient dans les pommiers, comme le lézard qui faisait frémir Therbe. — Oh 1 Robert, me dis-tu, que r homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants! Tiens, Vatinel, en rappelant tes paroles, je lesprononce avec ta voix, je les entends, je te vois; mon imagination n'oublie pas un brin dherbe; je revois leciel bleu que nous voyions par taches à travers les branches des p^)mmiers. Je ne saurais te dire quelle inexprimable sensation de joie et de bonheur j'éprouve. Tiens, Vatinel, nos premières années sont comme des pères prodigues ; elles déshéritent les dernières ; mais, en retrouvant si bien ces doux sou- \ enirs, surtout en retrouvant dans mon cœur tant de puissance pour les sentir, même aujourd'hui, je m'écrie comme toi alors : — Oh ! Vatinel, que rhomme e^t riche, et comme Dieu a doté ses enfants I

(' Nous trouvâmes enfin un enfant qui nous conduisit à mes domaines de Fousseron. Chemin faisant, nous essayâmes de le faire parler, sans cependant lui adresser de questions trop directes sur l'importance de mes propriétés.

— Tu connais Fousseron? — J' crès ben, j'y mène tous les jours que Dieu fait pâturer mes chèvres dans le jardin.

— Comment! pâturer tes chèvres dans le jardin! et comment y entres-tu ? — A travers la haie donc, j'y ai fait un trou à passer un homme. — Un trou dans une haie ! te dis-je à voix basse. — Allons, me dis-tu, te sens- tu déjà pris du démon de la propriété, et l'air de la Normandie ne peut-il se respirer sans quon soit atteint de la contagion des procès? Je ne trouvai pas, je puis te l'avouer aujourd'hui, de très-bon goût ta plaisanterie sur une chose aussi grave. — Et que dit le garde? demandai-je à l'enfant.

— Le garde?— Oui, le garde. Qu'est-ce qu'il te dit quand lu passes à travers la haie? — E^t-ce qu'il y en a un de garde? — Je te le demande. — J' sais pas, mé, j'en ai

56 CI.OTILDE ^

poiiil vu, dà. — Et quest-ce que tu fais pendant que tes chèvres pâturent? — Et j' coupe de Therbe donc, et je pêche dans le ruisseau.

« Ce petit usurpateur commençait à me devenir aussi odieux quun autre Normand, Guillaume, dut l'être aux Anglais huit siècles auparavant. Cependant cette mention de ruisseau fit que toi et moi nous échangeâmes un sourire de satisfaction. — Sommes-nous bientôt arrivés? — Eh bé! voilà le trou de l'haie, passez itou comme mé. — Merci, voilà pour ta peine; va-t'en. — Nenni, que j' m'en vas point, mes chèvres y sont qui pâturent. — Comment, tes chèvres! J"étais prêt à faire explosion; tu passas à travers la haie ; nous nous trouvâmes dans une cour couverte d'herbe et de pommiers. — Où est le château? — L' château? Ça doit être ça, y a point autre chose, dà. Et le petit paysan nous montra quatre murs sur lesquels restait la moitié d'un toit. — Comment, il n'y a pas de maison? — La v'ià la maison. — Mai s sur le reste de la terre? Vous la voyez, la terre; l' domaine linit à l'haie d'épine, que le ruisseau est soi-dhant kV'iQVYO: .Meglou, qui va faire un procès.— C'estça Fousseron?— Et j'en sais point d'autre, dà.

« Nous nous regardâmes abasourdis du coup, et puis nous partîmes d'un grand éclat de rire. Tu t'inclinas et tu te mis à chanter :

l\)iU le village Vient à l'unisson Pour rendre liomningci Ad seigneur de Fousserun.

« — Tiens, dis-je à l'enfant, voici pour toi, et va faire pâturer tes chèvres ailleurs. — Merci m'sieu. Et il s'en alla. — j\lessire de Fousseron, dis lu, permettez au plus fidèle de vos vassaux de vous faire hommage lige.

« Les éclats de rire recommencèrent, puis nous nous mîmes à examiner mon domaine. La maison avait parbleu

bien une chambre et demie, les murs étaient verts de mousse; sur un des côtés montait un vieux lierre. Le toit était couvert de giroflées en fleurs qui, vues d'en bas, semblaient des étoiles d'or dans le ciel. L'herbe était verte et molle et parsemée aussi de pâquerettes; mais cette herbe et ces pâquerettes étaient à moi: elles me parurent bien plus belles que celles que nous avions foulées depuis le matin. Les pommiers avaient plus de fleurs; le soleil était plus chaud; le ruisseau murmurait sur les cailloux, et je me sentis l'ennemi de Pierre Meglou, qui avait l'audace de me le disputer. Mon ruisseau, vive Dieu ! à la rescousse! mon ruisseau est à moi. Et ce trou dans la haie me gênait aussi beaucoup. Nous fijiimes par trouver Fousseron un endroit ravissant; les oiseaux qui y chantaient étaient à moi. Tu les intitulas, la musique de sire Fousseron. Un gros merle noir, au bec orange, fut promu à la dignité de maître de chapelle. C'était un calme et un silence enchanteurs. On sentait une si grande paix dans le cœur! On était affectueux et bienveillant.

« — Robert, me dis-tu, nos cœurs sont en ce moment un digne temple pour l'amour. Où est la femme que j'ainjerai? — Tony, repris-je, j'aime. Kt je te parlai d'Alida de Sommery; je le lus une de ses lettres, et de ce jour nous fûmes amis pour la vie.

« Depuis ce jour-là j'ai perdu toutes mes belles illusions. J'ai fermé mon cœur, parce que la réalité n'y entrait que pour le ravager, et j'y ai précieusement serré le passé. Je me suis fait une existence factice. J'assiste à la vie comme un spectateur assez bien assis. Mais, je te le répète» Tony, quand j'ouvre ce riche écrin de mon cœur, et que j'y vois tant de belles pierreries; quand je pense surtout à notre amitié, je dis : — Que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!

« ROBEP.T. »

58 GLOTILUE

Toiiy Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron,

« Au moment où je reçois ta lettre, je viens de conduire au Havre un homme qui emmène, pour l'épouser en Angleterre, une femme que j'aimais de toutes les forces de mon àme.

« To.NY. »

liobort Dimeux do Fousseron à Tony \alinel.

« Pauvre Tony, je sais ce que doit être Tamour dans un co.'ur connue le tien. Tu dois être bien abattu, bien malheureux.

(« Écoute, pars : va à Uonfleur, de llonfleur à Lisieux. Je vais partir de Paris ; nous passerons quelques jours ensemble. 11 y a deux ans, j'ai fait refaire le toit de mon château de Fousseron, et j'ai chargé Pierre iMeglou de refermer la haie et d'en prendre soin. Viens y rester avec moi pendant un mois, nous y vivrons seuls au sein de la nature. Viens, nous^ parlerons de ton amour, de ton chagrin. Moi, depuis longtemps, je n'ai plus ni amours ni chagrins que les tiens.

rt Je me mets en route ce soir.

« ROUERT. »

Tony et Robert passèrent quelques jours ensemble au château de Fousseron. Robert avait eu, au commencement de sa vie, une grande passion qui a\ait fini tristement, cemme cela doit être chaque fois que Fou demande à la

vie des choses qui ne sont pas en elle. 11 avait voyagé, et il était revenu guéri, avec une ferme et invincible résolulion de ne plus prendre la vie au sérieux, et il avait par faitement soutenu son paradoxe : Tamour surtout était pour lui une perpétuelle ironie. 11 était convaincu qu'en amour il y en a toujours un qui aime Vautre et est sa dupe- Il était décidé à n'être jamais que Vautre.

Avec le souvenir de ce qu'il avait ressenti pour une seule femme, il s'était fait à l'usage des autres une éloquence du plus grand effet. D'ailleurs, n'étant jamais entraîné par la passion, il apportait dans Tescrime de galanterie, que Ton appelle «/»oz/?' dans le monde, un sang-froid et une sûreté de coup d'œil qui lui assuraient un immense avantage sur ses belles adversaires. 11 communiqua à Vatinel ses théories à ce sujet; mais Valinel était d'une autre trempe que lui ; l'amour que Yatinel éprouvait pour Clotilde était devenu sa vie tout entière. « La maladie est rebelle, dit Robert, les symptômes graves et alarmants résistent à mes efforts. Tu vas voyager. »

Tony Yatinel se laissa embarquer.

Pendant ce temps, Clotilde, qui avait réussi à se laisser enlever par Arthur, avait été mariée en Angleterre et était venue s'établira Paris, où elle avait fait quittera son mari sa place dans l'administration.

M. de Sommery avait refusé de la reconnaître pour sa belle-fille, et il avait envoyé à son fils une malédiction d'après la formule antique et une menace de le déshériter; mais, au bout de six mois, il trouva sa maison bien vide, et il consentit à ce que son fils vînt passer quelques mois à Trouville, mais sans mademoiselle Belfast. Le lils refusa, le père cria et obtint quinze jours. Clotilde fut très-irritée de Vobstini'.tion delà famille à ne pas l'admettre. Madame Alida Veunier accoucha d'une fille et n'en fit point part à sa belle-sœur. Clotilde se mit à lecevoir. Sa giàce, son esprit, le bon goût de sa maison, firent bientôt regretter à

60 CLOTILDK

Alida de ne pas aller là où allait tout le monde, et elle

céda aux instances de son frère.

Ce qui n'aurait été entre les deux belles-jœurs qu'une malveillance fort ordinaire, si elles eussent continué à ne pas se voir, devint une haine envenimée par Tobligation où elles se trouvèrent de vivre aux yeux du monde dans une intimité fraternelle. Clotilde, infiniment supérieure à Alida par sa beauté et par la fascination de son esprit, aurait augmenté cette haine tout naturellement par ses succès, quand même elle aurait négligé toutes sortes de petites humiliations dont elle ne se faisait pas faute.

Alida ne pouvait répondre à des attaques qu'elle seule comprenait que par des violences visibles ou des aigreurs bruyantes, et elle se sentait encore plus irritée de paraître toujours avoir tort dans un combat d'où elle sortait le plus profondément blessée.

Nous avons imprudemment laissé entrer dans notre livre une petite Zoé Reynold, qui maintenant a le droit d'y paraître et d'y vivre aussi bien que nos autres personnages. Mademoiselle Zoé Reynold nous impose son cousin et futur mari, M. Charles Reynold. Je suis réellement effrayé de voir à combien de personnages j'ai donné une dangereuse hospitalité, moi qui, ennemi de la foule, ai toujours eu un si grand soin de n'admettre que deux ou trois personnes dans ma retraite. Car, ces personnages évoqués, ils vont demeurer avec moi pendant un mois et demi. Us vont être ma société intime, ils ne me quitteront pas, ils se promèneront pendant six semaines dans mon jardin. Rien heureux serai-je encore s'ils veulent bien ne marcher que dans les allées; ils parleront et bourdonneront sans cesse à mes oreilles, et le vendredi, à cette table où il ne s'assied que l'ami Gatayes, ils viendront pendant six

semaines manger notre gigot et nos haricots. Plus de calme, plus de solitude! Passe encore quand je ne donne asile qu'à d'honnêtes personnes, à des gens selon mon cœur ; j"ai eu parfois d^xcellentes relations, et je ne regrette pas le temps que j'ai passé avec quelques-uns des héros de mes livres précédents. Je ne me plains ni de Stephen ni de Magdeleine. Wilhem Girl a toujours été bon compagnon. Antoine Huguet et ses amis m'ont bien amusé. Geneviève, Rose et Léon, ont été pour moi d'excellents amis, sans parler de plusieurs centaines d'autres enfants qui me doivent le jour, et dont je n'ai pas trop à me plaindre. Mais, cette fois, cette petite Clotilde me gène étrangement. Il y a en elle je ne sais quoi de sinistre et de menaçant ; c'est ce qui m'explique la faiblesse qui m'a fait donner accès à Zoé Reynoldet à son cousin, dont nous allons un peu nous occuper, tandis que Tony Vatinel voyage; que Clotilde et Alida s'enveniment l'une contre l'autre; que M. de Sommery et l'abbé Vorlèze jouent aux échecs et se dispiiteat, et que madame de Sommery existe, car elle n'a pas autre chose à faire dans la vie.

Un dragon traverse au giand trot les rues de Paris, les fers de son cheval font jaillir du pavé des milliers d'étincelles; son sabre retentit dans le fourreau. On se range en toute hâte sur son passage ; les mères se serrent contre les murailles avec leurs enfants. Les hommes laissent échapper des paroles de mauvaise humeur. Uù vas-tu, guerrier, où s'arrêtera ton coursier écumant / Vas-tu sur un champ de bataille rejoindre ton drapeau, donner ru recevoir la moit.' ou, simple messager, appoites-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une défaite".' Demain, les cloches des églises appelleront-elles les hommes pieux et les hommes curieux à un De profiindis ou à un Te Deum / Quelque malheur pu-

Ijlic va-t-il réjouir les employés, les ouvriers et les lycéens, en fermant les ateliers, les bureaux et les collèges pour vingt-quatre heures? Ente voyant passer aussi rapidement, on s'interroge, et plus d'une portière pense à retirer son argent de la caisse d'épargne. Où vas-tu, guerrier, et d'où viens-tu ? Es-tu un messager de crainte ou d'espérance, de joie ou de deuil ?

Non, le guerrier est une estafette envoyée du ministère des finances à la rue du Faubourg- Poissonnière, par M. Charles Reynold, employé de ce ministère, pour porter à sa cousine, mademoiselle Zoé Reynold, la lettre que voici, et sur laquelle il a écrit : Service du ministre.

« Ma chère Zoé,

« Il me sera impossible d'aller ce soir chez mon oncle, comme tu me pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs amis, prendra toute ma soirée; mais, demain soir, je me rendrai à ton invitation. J'ai, cà ma dernière visite, oublié mon parapluie; fais-le mettre de côté et recommande-le.

« Ton cousin,

« Charles Reynold. »

Le dragon fit marquer l'heure à laquelle il était arrivé; car il faut que les affaires de rÉlat se fassent régulièrement, et ce n'est pas pour rien que l'on entretient en France une armée de quatre cent mille hommes; puis il remit son cheval au trot, et disparut. « Voilà, en effet, dit Zoé, quand elle eut lu la lettre de son cousin, un amant bien agréable et tout à fait entraînant, que mon cher cousin Charles. »

Le lendemain, Charles vint assez tard; Zoé, pour la première fois, s'en impatienta. « Qu'a donc Zoé aujourd'hui,

demanda le père Reynold, qu'elle est toute distraite? — Voici, reprit la mère, trois jours que Charles ne vient pas. » Zoé entendit ses parents, et fut très-contrariée de l'interprétation qu'ils faisaient de son agitation. Le père Reynold sortit; la mère continua à faire du filet. Charles entra. « Bonjour, ma tante. — Bonjour, mon neveu. As-tu rencontré ton oncle? — Oui, matante, je venais en flânant, et il m'a dit de venir plus vite, que l'on avait à me parler. — C'est sans doute ta cousine. — Qu'est-ce que tu me veux, Zoé? » Zoé lui fit signe de se taire, puis elle lui fit des questions sur la santé de sa mère et sur une foule de parents dont elle n'avait pas coutume de se soucier, et dont l'existence importait fort peu à Charles.

CHARLES. Mais, Zoé, quelle tendresse prends-tu donc tout à coup pour cette partie ignorée de notre famille?

ZOÉ. Ma mère dort, maintenant causons. Je t'ai écrit de venir; où est ma lettre?

CHARLES. Ma foi, je ne sais pas; peut-être dans mon portefeuille.

ZOÉ. Bien, ne cherche pas, c'est inutile.

CHARLES. Que me veux-tu?

ZOÉ. J'ai à te parler d'une chose de la plus grande importance, d'une chose qui peut faire à tous deux notre malheur ou notre félicité.

CHARLES. Oh !

ZOÉ. Nous devons nous marier.

CHARLES, Oui, après?

ZOÉ. Nous aimons-nous?

CHARLES. Mais... oui, nous nous aim ons. Est-ce que lu ne m'aimes pas, toi?

ZOÉ. Si, mon cousin.

CHARLES. Eh hien, je t'aime aussi, ma cousine. ZOÉ. Ce n'est pas là ce que je veux dire. CHARLES Alors je ne comprends pas.

ZOÉ. Tu en es bien capable.

Gi CLOTILDE

CHARLES. Cela veut dire que je suis un butor? Merci, ma chère cousine.

zoK. Parlons sérieusement.

cuARLEs. Je t'écoute.

ZOÉ. Eh bien... c'est assez difficile à dire... écoute bien. Crois-tu m'aimer d'amour? Je réponds moi-même : Non, tu ne m'aimes pas d'amour.

CHARLES. Ah !

ZOÉ. Tu as eu quelque chose de plus pressé que de venir me voir hier.

CHARLES. Je le crois bien, une partie charmante!

ZOÉ. Quand on est amoureux, il n'y a rien de charmant.

CHARLES. Excepté la personne...

ZOÉ. Oui, tu as reçu une lettre de moi, sans trouble, sans émotion; tu ne l'as pas couverte de baisers. Tu ne l'as pas relue cent fois, tu ne l'as pas mise la nuit sous ton oreiller; le matin, tu ne t'es pas réveillé tout joyeux. Au lieu de l'enfermer comme un avare son trésor, tu ne sais pas où elle est.

CHARLES. Mais ..

ZOÉ. Laisse-moi continuer... Tu viens près de moi en flânant, ta barbe n'est pas fraîchement faite, tes gants sont fanés; tu as, en me parlant, précisément le même son de voix qu'en parlant à ma mère.

CHARLES. Ohl ça...

ZOÉ. Tais-toi... Tu n'as, en m'abordant, ni émotion, ni embarras... tu ne m'aimes pas, tu n'es pas amoureux de moi; c'est évident, ^e m'interromps pasv ce que je dis là n'est pas très-facile à dire; si tu m'interromps, il me sera impossible de continuer. Je ne t'aime pas non plus.

CHARLES, Eh !...

ZOÉ. Tout à l'heure nous nous sommes baissés pour ramasser mon mouchoir, nos cheveux se sont touchés et nous n'avons frémi ni l'un ni Tantre; je t'attendais, et je n'ai pas plus mis de soin à ma coiffure qu'hier que je ne

t'attendais pas; le bruit de tes pas, dans TesCcilier, ne me fait nullement battre le cœur; je ne reconnais pas ton coup de sonnette. Quand tu n'es pas là, si on vient à parler de toi, je ne me sens pas rougir et je me mêle sans aucun embarras à la conversation ; si on dit du mal de loi, j'ose te défendre; si on en dit du bien, ce qui, je dois te Tavouer...

ciiAFiLEs. rs'arrive pas souvent?

ZOÉ. C'est toi qui Tas dit. Eh bien, mon cher cousin...

CHARLES. Eh bien, ma chère cousine?...

ZOÉ. Nous ne nous aimons pas.

CHARLES. Je suis tout étourdi de ta science. Où diable Tas-tu puisée?

ZOÉ. Dans des livres, Thistoire du cœui'.

CHARLES. Si tu t'en rapportes à tes livres, il est clair que nous ne nous aimons pas.

ZOÉ. Je suis enchantée de te voir partager ma conviction à ce sujet. Cependant on veut nous marier.

CHARLES. Certainement.

ZOÉ. Nous ne pouvons nous marier sans amour.

CHARLES. Tu crois?

ZOÉ. Sans ces transports, sans ces ravissements, ceï> enivrements...

CHARLES, Cousine, tu m'intimides.

ZOÉ. Réponds^moi, es-tu de mon avis?

CHARLES. A te parler franchement, quoique j'aie eu sous ce rapport une éducation plus négligée cjue la tienne, j'y avais déjà pensé.

ZOÉ. Aimes-tu quelqu'un?

CHARLES. Non, et toi?

ZOÉ. Ni moi. Mais nous ne pomon^ nous marier ensemble.

CHARLES. Le mariage sans amour, c'est le jour sans l'aurore.

ZOÉ. Où as-lu lu cela?

m CLOTILDE

CHARLES. Nulle part, j'improvise.

ZOÉ. 11 faut résister à la tyranuie de nos parents.

CHARLES. Es-tu bien sûre quils nous tyrannisent?

ZOÉ. N'est-ce pas de toutes les tyrannies la plus cruelle et la plus odieuse que celle qui porte des parents insensés à contraindre de s'unir deux cœurs qui ne sont pas faits Tun pour Tautre? à condamner leurs enfants au malheur et au désespoir?

CHARLES. Je te demanderai à mon tour où tu as lu cela ; à coup sûr, c'est dans un mauvais livre.

ZOÉ. Cesse de plaisanter; il faut déjouer leurs projets.

CHARLES. Mais, Zoé, je ne m'aperçois pas qu'on nous entraîne à l'autel.

ZOÉ. Faisons-nous un serment?

CHARLES. Un serment d'amour?

ZOÉ. Charles, tu es fou.

CHARLES. Sérieusement, je suis un peu de ton avis' sur notre mariage: cela n'aurait pas le sens commun.

ZOÉ. Il faut faire part à nos parents de notre résolution.

CHARLES Pourquoi faire? Attends que l'on nous parle du mariage.

ZOÉ. Tu me promets donc de me refuser?

CHARLES. Tu jures de repousser ma main .'

/.oÉ. Je le jure.

CHARLES. Moi, je ftMi donne ma parole d'honneur.

ZOÉ. Mon cher Charles, je suis ton amie pour toujours.

CHARLES. Ma chère Zoé, tu es une fiilc adorahh'.

Charles alhi voir Hohert Dimeux. Robert était bien placé dans le monde, et Charles ressentait quelque orgueil d'être a\ec lui sur un certain pied d'intimité, intimité quil exa-

gérait du resle beaiifoiip lorsqu'il parlait de Diineux absent ou quand il y avait des spectateurs.

Robert aimait Charles, parce que, sous un réseau de petits ridicules, il distinguait parfaitement un cœur bon et honnête ; il savait que le jeune liomme se parait de certains vices qu'il n'avait pas, comme il mettait le gilet et la cravate à la mode. Robert était si indifférent, que Tindulgence lui était facile, indulgence semblable à celle qu'aurait un homme amîuel vous donnez un coup de pied dans la jambe, si sa jambe est de bois.

Robert connaissait les jeunes gens; il savait que Ton ne se résigne à être soi qu'après avoir pris et arraché successivement une demi-douzaine de masques; il savait qu'un jeune homme...

Me voici désagréablement arrêté par un mot. Ma plume vient de harponner dans l'encrier une pensée pleine de finesse, d'observation et de vérité, et je ne puis l'exprimer. Je ne puis l'exprimer, parce que j'ai besoin pour cela d'un mot choquant. Puisque je ne la dirai pas, je puis bien au moins la regretter et dire que c'était la plus belle, la plus neuve, la plus grande, la plus noble, la plus inouïe des pensées; que c'était. . Allons toujours, je ne risque rien, personne ne pourra me démentir, puisque je vais rejeter la pensée dans l'encrier, faute d'un mot, ou plutôt par la faute d'un mot. C'était une pensée d'une délicatesse, d'une...

Mais l'éloge que j'en fais m'exalte moi-même, et je vais la risquer. Il convient donc de prendre des allures plus modestes, et de dire simplement que c'est un aperçu à la portée de tout le monde, que cent mille personnes ont trouvé avant moi, que ce n'est presque rien, que ce n'est même absolument rien. Alors je n'ai presque plus envie

G8 CLO TILDE.

de la dire; et puis, il y a ce mot, ce niaiidit mot RIa

foi, les personnes qui ne voudront pas le lire passeront le chapitre suivant.

Dimeux savait bien qu'il faut qu'un jeune homme jette ses gourmes, dont voici quelques-unes : Faire un poëme épique en seconde. Porter à des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds très-tirés, des éperons si longs, qu'on devrait, pour la sûreté des passants, y attacher de petites lanternes et crier :Gare! Conduire soi-même un cabriolet de louage et faire monter le cocher derrière. S'écrire à soimême des lettres de eomtesses que Ton s'envoie par la poste. Avoir pour ami un acteur de mélodrame que l'on tutoie. Mettre un œillet rouge à sa boutonnière pouj- siijiuler à vingt pas la croix d'honneur. Faire partie d'un club ou d'une société secrète, ou se cacher quoiqu'on ne soit pas cherché, et dire : Le gouvernement veut en finir avec moi.

Parler de créanciers et de dettes que l'on n'a pas. Plaisanter beaucoup sur les femmes, sur l'amour, etc., tandis que le moindre geste de la femme de chandDre de la nuiison vous fait pâlir ou devenir rouge, et que le son de sa voix vous fait frissonner. Appeler, en parlant d'eux, tous les hommes remarquables de l'époque par leur nom sans y joindre le monsieur. Se dire désillusionné quand on n'a encore rien vu de la vie. Parler avec dédain de Famour, de l'amitié, de la vertu, à cette riche époque de l'existence où le cœur, gonflé de bienveillance et d'exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les beaux sentiments.

Prétendre lumer avec le plus grand plaisir des cigares violents qui vous font vomir, dans une allée détournée du jardin, jusqu'aux clous de vos boites. Parler avec un en-

CL0TI1.de 69

thousiasme grotesque des choses à la mode que Ton ne sent pas, et cacher avec soin les beaux et vertueux enthousiasmes de la jeunesse. Voler dans les maisons des cartes de personnages que l'on n'a jamais vus, et les accrocher à sa propre glace pour donner à son portier, à sa femme de ménage et à ses amis, une haute opinion de ses relations.

Parler tout haut avec un ami que Ton rencontre au théâtre ou à la promenade, et ne rien lui dire qui puisse rintéresser, toute la conversation n'ayant d'autre but que d'être entendue des promeneurs et des spectateurs auxquels on veut faire de l'effet. Porter un lorgnon avec des yeux excellents. Appeler ses parents ganaches quand, le matin, trouvant un vêlement de sa mère tombé sur un tapis, on Ta baisé en le ramassant précieusement. Etc., etc., etc. Toutes choses dont les gens les plus sensés, les plus spirituels, les meilleurs, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.

Ah! mon Dieu, voici le chapitre fait, et j'aurais pu dire...

— Il faut que le jeune homme jette son écume comme un vin généreux qui fermente, ses scories comme un métal en fusion.

Peut-être Vautre mot exprime-t-il mieux ce que je voulais dire. Du moins, me servirai-je de ce prétexte pour ne pas recommencer ce chapitre.

Charles entra bruyamment. Robert Dirneux avait près de lui deux hommes de ses amis qui fumaient et buvaient de quelques flacons de liqueur placés sur la table, tandis que Robert déjeunait.

— Charles, voulez-vous fumer? lui demanda Robert. CHARLES. Certainement.

KOBEr.T. Voici des cigarettes on des pipes avec du tabnc turc, doux comme du miel,

ciiAriLEs. Non, donnez-moi le hrûle-gueule culotté et du tabac plus fort que cela, sacredieu ! du caporal.

ROBERT. Que devenez-vous donc, Charles, que je ne vous vois plus?

CHARLES. Que roulez-vous, mon cher, le tourbillon de Paris vous entraine, les soirées, les concerts, les spectacles, les femmes.

ROBERT. Vous ue parlez pas de votre l)ureau?

(Charles, qui était à son bureau un modèle d'assiduité, se sentit, à celle allusion à ses vertus privées, devenir rouge jusqu'aux oreilles.)

CHARLES, '^lon bureau, mon bureau, ce n'est pas là ce qui me prend du temps, j'y vais pour ne pas faire trop rabâcher mon père. Quand j'ai le temps, trois ou quatre fois par mois.

ROBERT. Mais c'est une place fort commode. Et l'on vous donne pour cela?

CHAULES [qui ne reçoit au ministère que 1,500 francs). Ohl une misère, une bagatelle, que je lâcherai aussitôt que mon bonhomme de père aura passé à l'état d'ancêtre, un millier d'écus,

ROBEBT. Prenez-vous des liqueurs? Voici de l'anisette, du curaçao,

chari.es. De l'anisette, du curaçao, c'est écœurant : donnez-moi du dur, du rack ou du wiski, sacredieu! du coupe-figure, du cass>e-gueule, du tord-boyaux.

Les deux amis de Dimeux s'en allèrent, Charles et Robert restèrent seuls. Charles but son verre de wiski d'un seul coup, et se détourna pour cacher à Robert qu'une partie lui en ressortait par les yeux en larmes d'angoisse. Robert s'était, comme cela lui arrivait quelquefois, donné à lui-même une petite représentation des ridicules du jeune homme. Quand ils ne furent qu'eux deux, il pensa

que Tabsence des spectateurs rendrait moins odieux à Charles d'être lui-même, et lui donnerait moins de honte de paraître un bon et excellent jeune homme. Il cessa donc de provoquer ses sorties, et prit la conversation sur un autre ton.

ROBERT. Charles, il ne faut pas quitter votre place, même quand vous auriez le malheur de perdre votre excellent père. Votre existence est parfaitement arrangée, vous n'avez qu'à vous laisser aller sans efforts au courant de la vie; d'ici à un an vous épouserez votre cousine Zoé, qui est une charmante iille, et vous aurez la plus heureuse vie du monde.

CHARLES. Ma cousine Zoé, ah! oui, c'est encore une des billevesées de ma famille. On voudrait me marier, me marier dans un an. Mettre déjà un terme à ma liberté et à mon heureuse vie de garçon, si pleine de fêtes et de plaisirs; et d'ailleurs, je n'aime pas Zoé.

ROBERT. Vous êtes difficile.

CHARLES. Un peu.

ROBEKT. Elle a une taille charmante.

CHARLES. Elle est maigre.

ROBERT. Dites svelte et élancée.

CHARLES. Elle a les mains rouges.

ROBERT. Je Tespère bien. Et que dites-vous de ses yeux pleins de malice et d'esprit, de sa bouche dont les coins ont tant d'expression, de son pied si étroit et si cambré?

CHARLES. Mon cher, elle est prude et romanesque.

« Allons, allons, pensa Dimeux, le jeune homme est décidé à poser tout le jour, il faut le laisser faire. »

— Alors, mon cher ami, vous refusez votre cousine?

CHARLES. Oui, certes; d'ailleurs, nous nous sommes expliqués ensemble; nous avons décidé que nous ne nous aimions pas, et nous sommes résolus à tout braver plutôt que de céder à lodieuse tyrannie de nos parents, et je viens vous prier de me rendre un service.

ROBERT. Je le ferai avec plaisir.

CHARLES. Je veux aller dans le monde, présentez- moi dans quelques maisons.

ROBERT. Volontiers. Vendredi, si vous voulez, je vous mènerai chez madame de Sommery.

CHARLES. Je la connais, c'est mademoiselle Clotilde Belfast, c'est une amie de Zoé. A la bonne heure, voilà une charmante femme I

ROBERT. Eh bien, vendredi, vous pourrez lui dire cela à elle-même.

Charles se sentit serrer le cœur à la seule idée de toute la résolution qu'il faudrait pour dire à une femme qu'il la trouvait charmante.

Néanmoins, il triompha de cette angoisse et dit d'un air avantageux :

— Certainement.

ROBERT. Mardi, chez madame 3Ieunier.

CHARLES. Autre amie de ma cousine.

ROBERT. Enfin, si cela vous plaît, j'emploierai toute votre semaine.

CHARLES. Merci, mon cher, à vendredi.

Et Charles sortit en fredonnant.

Robert Dimeux reçut une lettre de Tony Vatinel ; elle portait le timbre de Londres. « Ah! dit Robert, ici mon malade sera distrait; il a bien des choses à me dire sur le berceau du (jouvcrnement reprcf^cnlntif, si haï des vaudevillistes. »

Voici ce qu'écrivait Tony Vatinel :

Tony Vatinel à Robert Dimeux do Fousseion.

'< Londre';.

« Mon cher Robert,

« Je me rappelle le premier jour que je la vis ; c'était à Trouville, à la marée basse. On péchait aux equilles. Les filles du pays, les jambes nues et rouges, avec un petit panier d'une main et un petit trident de l'autre, creusaient dans le sable fin et serré et jetaient dehors les equilles, semblables à de petites anguilles grises. Elles avaient relevé jusqu'aux jarrets leurs robes de laine rayée. Je me promenais par là avec mon fusil et mon chien pour abattre quelques mouettes.

« Le soleil se couchait, les nuages à l'horizon étaient rouges et violets, et le soleil lançait sur Trouville des rayons obliques, moins ardents déjà que dans la journée, mais empourprant tout ce qu'ils touchaient. La mer commençait à monter, et la Touque refluait vers sa source ; mais, comme elle descend d'une colline élevée, il se livre un combat entre le courant et le flot de la mer qui le rebrousse, et elle se répand sur les rives.

« Il y eut un moment où les pêcheuses se trouvèrent sur une sorte d'île entre la Touque débordée et la mer qui montait. 11 n'y avait là rien d'inquiétant pour les filles du pays, qui en seraient quittes pour relever leurs jupes ; mais mon attention fut attirée par les éclats d'une bourgeoise que je n'avais pas d'abord remarquée au milieu d'elles. Je m'approchai, et les filles firent autour d'elle un cercle pour la cacher ; je reculai quelques pas. Bientôt le cercle se dérangea, et j'aperçus la plus ravissante créature que j'eusse jamais rêvée. Rien dans son aspect ne

74 6L0T1LDE

pouvait faire supposer qu'elle fût de la laèiiie espèce que les femmes qui l'entouraient. Elle était petite et svelte, de Leaux cheveux blonds flottaient au vent, légers comme l'écurne de la mer. Son visage, éclairé par les rayons rouges du soleil, était doucement lumineux, comme on peint celui des anges; elle venait de se déchausser pour pouvoir franchir les flaques qui s'étaient répandues; mais sa robe était si peu relevée, malgré les conseils des filles qui l'accompagnaient, qu'on ne voyait que le commencement de sa jambe, et un pied petit à le cacher dans la main et l)lanc comme du lait, une cheville sèche et fine comme une arête. Sa démarche était gracieuse et légère, et en la voyant ainsi sortir presque de la mer, avec ses cheveux blonds, je me rappelai ce que Virgile dit de Vénus, el vera incessu patiiit dea, et Homère de Thétis, qu'il appelle Arguropodos, déesse aux pieds d'argent.

« Tu ne saurais croire combien ce tableau est resté complet dans ma mémoire, et comme je n'ai rien oublié de ce qui se passait en ce moment, même des choses qui n'avaient aucun intérêt et qui ne se rapportaient pas à la scène qui enchantait mes yeux. Je n'ai, quand j'y pense, qu'à fermer les yeux pour tout voir dans les moindres détails.

« Sa robe était d'un gris sombre.

« 11 y avait au ciel un grand nuage qui avait la forme d'un aigle avec une aile étendue. Ce nuage noir ilevantle soleil donnait à l'aigle l'air de voler dans le feu, qui avait brûlé une de ses ailes.

« Le vent soufflait du sud-ouest et inclinait un petit arbre qui dépassait le toit de la première chaumière de Trou ville.

« Dans le sable jaune s'était ouvert un phlox aux fleurs d'un rose pâle, quoique ce ne fût pas encore la saison, car nous n'étions qu'au mois de juin.

« Tony Vatinel. »

«Ah! pensa Robert, voilà donc tout ce qu'il a vu en Angleterre! J'envoie son corps là-bas, et son cœur et son esprit sont restés à Trouville. »

Tony Vatinel à Robert Iiimeux de Fousseron.

« Publin.

« Je suis à Dublin.

« Un jour que j'arrivais chez M. de Somrnery, je fus, comme de coutume, obligé de m'arrêter à la porte, tant mon cœur battait fort, pour me remettre avant d'entrer. Il se répand autour de la femme que l'on aime un parfum céleste; ce n'est plus de l'air, c'est de l'amour qu'on respire.

« M. et madame de Sommery tenaient, comme de coutume, les deux cotés de la cheminée, où le vent frais avait fait allumer du feu, quoiqu'on fût au mois de mai. Elle était près de madame de Sommery; Arthur près d'elle; près d'Arthur une femme en visite. Le seul siège vacant se trouvait entre cette femme et madame Meunier, qui, avec l'abbé Vorlèze, finissait le demi-cercle jusqu'à M. de Sommery. Je m'assis d'assez mauvaise humeur entre ces deux femmes, qui toutes deux cependant étaient assez jolies. Mais, depuis le premier jour où je /'avais vue, toute mon organisation était changée. Je n'éprouvcTÏs plus de ces désirs sans but, de cet instinct qui entraîne un jeune homme vers la femme; elle remplaçait pour moi toutes les femmes, et toutes les femmes n'auraient pu la remplacer un moment; elle seule me semblait belle; elle seule me semblait femme, ou plutôt elle était plus qu'une femme, et les autres étaient moins. Un baiser, dans mon ardente imagination, ce n'était plus mes lèvres jointes aux lèvres d'une femme, mais ma bouche sur la sienne. Je ne voyais plus qu'elle; tout ce qui n'était pas elle

n'existait pas ou me gênait. Je trouvais trop peu de toute ma vie employée à Taimer, et je ne voulais pas qu'on vînt m'en dérolDer rien.

« Dans mon chagrin de n'être pas près d'elle, je tâchais au moins de ne pas me mêler à la conversation, pour être tout à mon amour. Je la regardais; j'aurais voulu avoir mille ans à vivre; chacun de ses cheveux eût rempli une année de ma vie. Je n'ai d'elle qu'une fleur sèche, et, quand je m'enferme le soir, je passe quelquefois la nuit entière à la regarder. Cette fleur était une hranche de genêt cueillie dans les petits hois qui dominent Trouville; un jour, je m'y suis promené avec elle, dans de petites allées où il y avait de la mousse. 11 n'y avait rien de joli comme ses petits pieds sur ce velours vert de la mousse. Mais qu'est-ce que je disais, et où en étais-je? Ah!... Elle se leva, et, s'approchant de la femme qui était en visite, elle lui soutint qu'elle avait froid et la força de prendre sa place près de madame de Sommery, et conséquemment plus près du feu. Naturellement elle prit la place vide qui se trouvait auprès de moi.

« Tony Vatim'j,. »

Page 1