‹ Histoires normandesChapitre 7 sur 38 · XXVI II · texte numérisé non relu

XXVI II

Touy Vatiiiei à Rolxnl I)iiiuiix do Fousseroii.

« .New-York.

« Je suis arrivé hier à New-York.

« J'arrivai un jour chez M. de Sommery, dans la journée. Tout le monde était à la promenade; elle était seule, Je me sentis fort troublé.

« C'est singulier, mon cher Robert, je me suis battu une fois, étant étudiant, avec un maître d'armes qui m'a donné un coup d'épée. J'ai une autre fois été emporté par

un cheval fougueux qui s'est brisé la tête contre une muraille.

« J'ai lutté contre la mer en furie.

« Je nai jamais rien rencontré dans toute ma vie qui m'ait inspiré autant de terreur que le froncement du sourcil étroit de celte femme, si petile et si frêle, que je n'oserais la toucher dans la crainte de la briser.

« Après les premiers compliments d'usage, nous restâmes sans rien dire; mes rêveries m'emportaient au ciel, et je n'osais ouvrir la bouche; je sentais mon cœur si plein d'amour, que, quoi que j'eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgré moi : Je vous aime.

« Cependant je voulus savoir si son silence avait la njême cause que le mien; et brusquement je lui parlai d'une chose indifférente, des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises d'étoiles d'or, et qui, s'il faut en croire les dictons du pays, promettaient à nos marins une bonne pêche.

« Certes, si on m'eût forcé de répondre à une chose aussi éloignée de ce que je pensais un instant auparavant, j'eusse eu l'air le plus étonné et le plus étourdi du monde* Elle me répondit simplement qu elle en serait enchantée. 11 est vrai que, entre deux personnes qui s'aiment, bonjour peut vouloir dire : «Je vous aime, et mon âme est à « vous; » mais sa voix ne disait rien de plus que ses paroles.

« Je partis désespéré.

« TON'Y Vatinel; »

lîuliert iJiineux de Fousseron ii lony Vatiuel.

« Paris.

« Je ne m'aperçois pas, moucher Vatinel, que tes voyages t'apportent de grandes distractions, et tu me semblés

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précisément un peu plus amoureux qu'avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les médecins du cœur comme parmi les autres, et je me déclare digne d'être reçu in eorum docto corpore.

« Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta passion? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le soigner.

« Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui jouent les airs qu'elles contiennent aussitôt qu'elles sont montées, n'importe par quelle main. ïu aimes Clotilde comme tu aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu adores; toii amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme vulgaire, serait une femme dont les défauts et même les qualités t'inspireraient de l'éloignement.

« J'ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t'éloignant d'elle. Quand lu ne la vois pas, tu te la ligures comme lu l'aimes et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas ici, à l'aris; tu l'as emportée dans ton cœur.

« Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y aurait de teiups en temps des moments où tu t'apercevi-ais de quelques légères différences entre elle et Tobjet de ton amour.

« Dans réloignement, ton mal est incurable, et. je te le répète, je suis un àne de ne l'avoir pas deviné. Abl si tu aimais une femme vivante, une femme réelle, il pourrait

arriver que tu voulusses la comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas à son avantage. Aujourd'hui tu verrais une femme dont les cheveux seraient plus fins, demain une autre dont le pied serait plus petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as inventée; et, quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser craindre la comparaison avec une autre : tu lui donnes libéralement les cheveux les plus fins du monde, le pied le plus petit qu'on puisse voir.

« Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous ne pouvez l'emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau de l'amoureux , Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage. On n'avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais, puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés de Têtre encore plus que cela.

« Les rois persans ne se montraient jamais. A peine at-on vu les rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.

« Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez lequel il n'est pas permis même de représenter Dieu par la pierre ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme à son image. Cela n'a été inventé que pour donner une apparence de justice, de représailles et de talion à l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à leur ressemblance.

« Je n'ai cependant pas renoncé à te guérir, m.on cher Vatinel, mais je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauvé, alors tu ne l'aimeras plus.

« Viens, viens! J'ai consenti à me priver de mon ami parce que j'espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tète malade. « Robert Dimeux. »

Madame Clotikle de Sommery demeurait à la place Royale, dans un de ces vastes appartements aux plafonds élevés que Ton ne trouve plus guère que là, si j'en excepte pourtant mon atelier. Il n'y avait rien de féminin dans Tarrangement de son salon. Autour du plafond régna une corniche dorée sur une boiserie blanche; de grandes draperies de damas rouge couvraient les fenêtres et les portes; un lustre pendait d'une rosace dorée; les fauteuils, dans le style de Louis XV, étaient dorés et de Tétoffe des rideaux et des portières; de grandes glaces, placées sur des consoles dorées, s'élevaient jusqu'au plafond. Tout cela avait une grande harmonie et une élégance sérieuse. Madame de Sommery faisait les honneurs de son salon avec beaucoup d'aisance et de tact.

A voir cette femme si frêle, si petite, on était sans cesse étonné de sa conversation sérieuse; son visage était grave et son sourire extrêmement rare, ce qui le rendait d'autant plus charmant, semblable à ces rayons de soleil qui percent un moment un ciel orageux d'un long faisceau de lumière. Elle aimait à parler de la politique du moment, et prévoyait les choses avec une sagacité et un instinct merveilleux. Elle ne négligeait aucun moyen de mettre son mari en évidence, et savait l'obliger à une foule de démarches dont seul il n'aurait pas eu seulement l'idée.

Elle voulait qu'Arthur fût député, et elle avait déjà choisi ses amis politiques et fixé la place qu'il occuperait sur les bancs de la Chambre. Elle lui faisait à son insu une considération qui de^ail le précéder. Plusieurs personnages inlluents venaient chez elle avec plaisir. Ils lui faisaient bien un peu la cour, mais elle avait un art merveilleux pour les payer d'espérances vagues sans les décourager. Non que Clotilde fCit gouvernée par des prin-

cipes Lien sévères, ou gardée par de larnour pour son mari; mais tous ces hommes qui Tentouraient étaient pour elle des moyens, et elle pensait prudent de compter sur leurs désirs plus que sur leur reconnaissance. La résistance d'ailleurs lui était facile. Tony Vatinel avait épuisé pour longtemps tout le pur amour qui pouvait se trouver dans son cœur. Elle recevait tous les soirs à peu près, mais c'étaient des soirées intimes, où il n'y avait que des hommes. Elle permettait que Ton vînt en bottes et crotté: elle exigeait ces soirs-là qu'on ne la traitât pas en femme. Le ton était alors sérieux et familier. Arthur allait dans le monde, et n'y était presque jamais. Quand par hasard il restait, Clotilde était silencieuse et ne se mêlait nullement à la conversation. Autrement, elle était assise ou plutôt â demi couchée dans un immense fauteuil de velours bleu foncé, dans lequel elle avait l'air d'une charmante petite chatte, dont elle avait la grâce, les manières et la séduction. Et elle prenait part aux discussions les plus ardues sur la politique et la philosophie, avec une hardiesse et une indépendance d'idées extraordinaires.

Le vendredi, elle recevait les femmes et elle redevenait femme. D'ailleurs Arthur était là, et elle lui cachait avec un soin et une adresse infinis toute la force et la supériorité de son esprit; elle ne voulait pas qu'il s'aperçût de l'intluence qu'elle exerçait déjà, et qu'elle voulait pousser au plus haut degré sur lui et sur ses actions. Le moyen le plus sûr de ne pas l'inquiéter était d'afficher une grande futilité, et il était singulier de l'entendre causer toute une soirée, parler de toileites, de modes, de hais, de concerts, et avoir l'air de prendre le plus grand plaisir à c^tte conversation, quand la veille et le lendemain on l'avait entendue disserter assez raisonnablement des intérêts les plus graves avec des hommes considéré-.

Il y avait chez Arthur bien plus de la femme que chez Clotilde. 11 s'occupait le plus sérieusement du monde de

cravates et de gilets, et il passait une lieure avec le coiffeur à discuter s'il convenait de faire tomber les cheveux à gauche ou à droite. Malgré cela, ou à cause de cela, il affectait de grandes prétentions à la gravité; il considérait sa femme comme une enfant, et il lui reprochait souvent son excessive futilité.

Alida Meunier, la sœur d'Arthur, avait en vain tenté, à plusieurs reprises, de détruire l'influence de Clotilde; enfin, elle avait pensé que le moyen le plu? sûr était de le rendre amoureux d'une autre femme, et elle ne négligeait rien pour y parvenir; elle faisait remarquer les grâces et la beauté de celle-ci, les talents et roriginalité de celle-là. Une autre, Alida en était sûre, cachait au fond de son cœur un tendre sentiment pour Arthur, etc.

Mais rien de tout ce manège n'échappait à Clotilde; et elle savait regagner en une journée le peu qu'Alida avait mis un mois à lui faire perdre.

Robert avait eu dans sa jeunesse une grande passion, dont nous avons parlé, pour Alida, qui s'était à peu près moquée de lui; plus tard, il l'avait rencontrée dans le monde, et, comme on réussit mieux avec Tamour que Ton parle qu'avec l'amour que Ton a, il avait été son amant. Il n'avait jamais fait la cour à Clotilde. Chacune prenait cela pour une préférence. Alida croyait avoir été trouvée plus belle que Clotilde. Clotilde, à la manière dont Robert avait quitté Alida, pensait que Robert n'eût pas osé lui offrir un amour aussi futile, le seul qui pût trouver place dans son cœur. Toutes deux le redoutaient à cause de sa moquerie et de son indifférence presque générale qui le rendait tout à fait invulnérable.

Alida Meunier, lorsque Robert Dimeux avait recommencé à s'occuper d'elle, l'avait traité comme le premier venu.

Elle avait fait avec lui tout ce petit manège Je coquetterie que les femmes varient si peu. Robert s'était soumis à toutes ses exigences, à tous ses caprices, et sa soumission avait fort encouragé sa belle" inhumaine, qui avait mis sa patience à répreuve des plus cruelles férocités féminines. Jamais peut-être il n'y eut damoureux aussi maltraité que Robert, et Robert attendait sans se plaindre; mais chaque soir, en rentrant chez lui, il écrivait une ou deux lignes sur un petit cahier richement relié.

Enfin sa constance fut couronnée. L'heureux Robert envoya le lendemain matin le petit cahier relié. Voilà ce qu"il contenait :

Compte de madame Alida Meunier, nce de Sommery.

7 février. Avoir pris, pendant que je lui parlais, un air distrait et impertinent.

8. Avoir chanté avec M. M***, et m'avoiffait de ce ridicule personnage un éloge emphatique.

9. Avoir jeté négligemment sur la cheminée un bouquet que je lui avais envoyé, et avoir mis dans Teau celui du même M"*.

10. M"avoir obligé à débiter des fadeurs et des lieux communs.

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