UNE QUESTION DE BORNAGE
pas de vicaire, lui conférer l'absolution.
— C'est une frime, dit-il, c'est pour me faire « endêver ». Faisons comme si de rien n'était.
Et il reprit le fil de ses arguments, cependant que la messe basse se chuchotait au maitre-autel, pour une demi-douzaine de dévotes.
Pourtant, l'abbé Ogier restait distrait.
Il ne put même s'empêcher, comme la grille du chœur, fermée tout à coup par l'enfant de chœur, claquait avec un bruit sec au moment de la communion, de se planter de trois quarts pour inspecter ceux qui allaient s'approcher de la Sainte Table.
— Ah! par exemple ! celle-là !...
Et il n'acheva pas, stupéfait de ce qu'il voyait.
. Madame Rabot s'avançait, très recueillie, les mains jointes et les yeux mi-clos...
— Mais, maugréait le curé, qui lui a donné l'absolution ? Qui ? Qlu ?
Toutefois, sa stupéfaction fut de courte
durée ; il devinait le voyage à MorLagne.
— Mes enfants, fit-il to Jt à coup, inspiré d'une façon heureuse, ouvrez votre catéchisme à la page 123... Nous-allons chanter ensemble le cantique : « Seigneur dans ta clémence »...
Et à un coup sec du claquoir, les enfants entonnèrent d'une voix vibrante, pendant que l'abbé Ogier jetait sur Madame Rabot un regard narquois :
Seigneur, dans ta clémence * Reçois ce grand pécheur,
De qui la pénitence Touche aujourd'hui le cœur.
Mais Madame Rabot ne broncha pas.
L'abbé Garnier déclara que la conversion d'un pécheur si notoirement endurci ferait grand honneur à la mission.
La tiédeur de ses paroissiens désespérait le brave curé de Nizou ; il ne pouvait s'habituer au vide dominical de son église dont la grand'messe n'attirait guère qu'une ou deux douzaines de vieilles en pelisses d'indienne, qui roulaient leur chapelet d'un pouce machinal, à moitié endormies sous leur capuchon.
2^4 HSTOIRES- NORMANDES.
Aussi tous les ans, vers Pâques, pour secouer l'apathie de ses ouailles, il demandait à l'Évôché un capucin au crâne d'ivoire, aux mains fines et longues que la bure de sa robe faisait plus blanches, le père Alphonse ; lequel, racontaient les gens bien informés, cachait, derrière ce modeste prénom, un des plus vieux et des plus illustres noms de l'armoriai de France.
Tous les ans, ses prédications remuaient la contrée. Les paysans se pressaient à l'église comme au spectacle gratuit, s'ébahissaient devant les grands gestes du préd'cateur, dont la voix frémissante les remuait comme une musique. Et les « histoires » qu'il sertissait habilement en ses conférences leur tiraient des exclamations admiratives :
— Oi^i qu'c'est donc qui va qu'ri tout ça ? En dit-y ! en dit-y !
Seulement, les madrés Percherons qui aimaient à digérer leur soupe au frais, dans l'ombre reposante de l'église, sor-
LA Confession du maitrl; uotrou. 2^5
talent de là ehaque année comme ils étaient venus : le confessionnal restait désert.
Et l'abbé Garnier se lamentait.
Pourtant, parmi le clan fureteur et babillard des dévotes qui se chargeaient de renseigner l'abbé sur les progrès de la mission, des rumeurs sourdes couraient.
Une des plus galeuses brebis du troupeau commençait — oui vraiment — à donner des signes non équivoques de retour à Dieu. La grâce opérait.
Le maître Rotrou de la Bochardière, un persévérant ivrogne, l'estomac ferré à glace comme il disait lui-même, qui n'avait jamais assez de pommes dans ses champs pour étancher sa pépie, s'était montré tout à coup invraisemblablement assidu aux exercices de la mission. Il arrivait sur les huit heures, en ribote, naturellement, suivant son habitude, mais « portant la t)ile » comme pas un. Et, les jambes un pju écartées — tel un marin que le roulis accompagne à terre — il entrait en tapi-
nois, pétrissant d'une main inquiète son petit chapeau mou, et s'accotait à un pilier du fond, dans l'ombre, immobile, tout ouïe, la bouche ouverte, les yeux écarquillés.
Alors le père Alphonse montait en chaire.
Et, après un vaste signe de croix, qui faisait palpiter ses grandes manches comme un vol de perdrix rouges, i! citait quelque texte latin et commençait son sermon.
Pendant l'heure et plus qu'il parlait, le néophyte, calé sur ses jambes torses et noueuses de vieux braconnier, ne soufflait mot, ne « groussait » pas, ne remuait pas un muscle, pétrifié. Puis, quand le prédicateur, après le final « c'est la grâce que je vous souhaite », redescendait les degrés de la chaire sacrée, le maître Rotrou secouait sa torpeur admirative et dans le bruit des chaises remuées, il murmurait en aparté :
— Nomdèd'là! qu'y parle bcn, c'gas-la!
LA CONFESSION DU MAITRE ROTROU. 2s*]
Et sans s'attarder au « salut », dédaignant les cantiques vinaigrés des enfants de Marie et le fracas de l'orgue, qui ronllait un Tantuni ergo, sans même attendre sa femme et sa fille qui l'espéraient dans leur banc, sous la chaire, il quittait l'église, rentrait dans la nuit, songeur, et remontait le chemin creux de la Bochardicre, l'oreille fermée aux gémissements du vent dans la haie bruissante, la tête enfiévrée, répétant de sa voix grasse de vieux videur de pots :
— Nom de d'ià! qu'y parle ben, tout de même, c'gaslà !
— Il faut tâcher de le conquérir, disait doucement l'abbé Garnier. Sa petite fille qu'il aime beaucoup a commencé notre besogne, et sa femme me disait hier qu'il n'était pas très éloigné de faire ses Pâques.
— C'est dans le domaine du possible, avec l'aide de Dieu, répondait le père
Alphonse, en passant sa main de duchesse dans la longue coulée de sa barbe d'or.
— Seulement, reprenait le curé de Nizou, c'est un ivrogne incorrigible. Encore, un ivrogne, c'est beaucoup dire. On ne l'a jamais vu ivre-mort. Il supporte la boisson comme un vrai Percheron qu'il est. Il boit normalement ses cinq pots par jour.
Le père Alphonse sursauta :
— Cinq pots, dix litres? ce n'est pas possible !
— Oh ! mon révérend père, vous ne savez pas, vous autres Parisiens, vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c'est qu'un coffre de Normand, aBirma l'abbé, non sans quelque orgueil, peut-être.
— Oui, mais pensez donc ! dix litres!
insista le capucin.
— Eh ! c'est une toute petite moyenne de buveur normand, répondit en souriant le curé de Nizou. Tenez, nous avons ici un homme de journée, le gars Cordier, qui a
fait dernièrement le pari avec un marchand de cidre, dévider, à lui tout seul, une busse de cidre en un mois. Nos busses tiennent deux cent quatre-vingt-dix pots, soit cinq cent quatre-vingt litres.
— Et bien ?
— Et bien, il y est arrivé.
— Mais, balbutia le capucin, totalement ahuri, c'est matériellement impossible !
— Impossible n'est pas normand, dans ce cas là, répondit gaîment l'abbé Garnier.
Dans l'église où le soir tombe, dans l'église solitaire et silencieuse, le maître Rotrou vient d'entrer d'un pas hésitant. La douce insistance de sa petite fille, tout attendrie encore des ferveurs de la première communion, a fini par triompher des résistances du vieil endurci.
La mission touche à sa fin ; encore quelques jours, quelques heures, et le
père Alphonse va réintégrer son couvent. Le maître Rotrou est vaincu, il est décidé à « vider son sac » avant le départ définitif du capucin. Il a peur des tortures de l'enfer dont l'horrifiant tableau, étalé complaisamment — à son intention, on eût dit — dans le dernier sermon, hante maintenant ses nuits. Il n'y tient plus, il veut se mettre en règle, et le père Alphonse, averti par la maîtresse Rotrou, l'attend dans son confessionnal.
— Allons, mon brave , je vais vous aider.
Le maître Rotrou s'est agenouillé, assez péniblement — il n'en a plus guère l'habitude — sur l'étroite petite marche de bois. Ses gros souliers ferrés débordent sous le rideau de serge verte.
— Voyons, mon ami, maintenant, il faut me promettre de ne plus boire, conclut le capucin.
— P'us boire î s'exclama tout interloqué le maître Rotrou.
— Quand je dis ne plus boire, il faut s'entendre. Voyons, je serai raisonnable, je connais votre vieille habitude. Une faut rien brusquer. Je prends sur moi de faire accepter notre petit arrangement au bon Dieu. Je vais y mettre beaucoup du mien. Seulement, il faut y mettre un peu du vôtre... Eh bien, voyons, je vous permets un pot par jour ..
— Un pot! fit tout haut le maître Rotrou.
— Oui, un pot. Vous voyez, mon ami, que je fais des concessions... Un pot : deux litres. Un litre par repas... C'est énorme, mais enfin... Il faut faire des concessions...
— Un pot, répète le paysan, l'air ahuri, la voix éclatante. Un pot ! c'est ben un potqu'vous dites! Mais c'est-y qu'vous v'iez vous gausser d'moué?
-- Voyons,., voyo^is!.,. Eh bien, met-
tons deux pots ! Deux pots! quatre litres ! Là! êtes-vous content?... Vous voyezque je suis raisonnable !
— Raisonnable ! Deux pots ! maugrée le maître Rotrou qui s'est levé avec indignation, deux pots ! mais y a s'ment pas d'quoi remplir ma dent creuse.
Le capucin tient bon.
Deux pots, oui, deux pots; il lui est impossible de faire plus. Deux pots ! mais c'est plus qu'il ne boit, lui, pendant tout un mois.
Le maître Rotrou est sorti, violemment, du confessionnal. Deux pots ! voyons ! estce qu'on le prend pour un nourrisson!
Pourtant, un regret le tarabuste d'en avoir tant fait, d'en avoir tant dit, et que ça ne serve à rien. Il arpente la nef, perplexe, éveillant de ses piétinements les échos de la voûte sonore. Dans l'ombre, derrière la grille, le capucin l'observe, et attend.
Tout à coup, le paysan se décide ; une enjambée le rapproche du confessionnal,
il colle au grillage de la porte sa bonne face rubiconde et enluminée, et la voix confuse, le ton radouci, il murmure :
— Eh ben, là, voyons, v'iez-vous quat'pots ? Oui, quat'pots, et j'allons toper!
Le capucin voit la victoire proche. Il sent que l'hésitant est à lui, il tient ferme, inflexible.
— Non, mon ami, non, c'est deux pots que je vous ai dit, pas un de plus.
— Deux pots! rugit le maître Rotrou définitivement repris par la colère. Deux pots ! jamais d'ia vie!
A grands pas, cette fois, il descend la grand'nef pour ne plus revenir.
— Deux pots ! Deux pots! y s'fout du monde c'capucin-là.
Et bruyamment, avec un roulement de tonnerre longtemps répercuté par l'écho des nefs, la petite porte basse, découpée dans le grand portail de l'église, se referma sur le maître Rotrou.
1*) Lorsque cette nouvelle parut, dans le Monde illustre, le journal reçut, de divers côtés, un certain nombre de lettres où cette anecdote était traitée de simple gasconnade. Bien que certain de ses documents, l'auteur, un peu ébranlé néanmoins par les doutes multiples et persistants de ses correspondants, a écrit à l'un des plus importants fonctionnaires de Nizou pour lui demander confirmation de ses renseignements. Il profite de la publication en volume de la Confession du maître Roirou pour donner connaissance aux sceptiques de la lettre péremptoirement concluante qu'il a reçue à ce sujet et que voici :
« Mon ciier ami,
« Je me suis fait raconter à nouveau la prouesse de notre Gargantua. C'est une de ces pièces dites 6uxsm qu'il a soulagée de son contenu. Les marchands d'eau-de-vie en gros reçoivent dans ces pièces leurs trois-six et leurs vins d'i^spagnc. Une << busse » contient dans les 580 litres soit: 290 pots. Le pot est de deu.x:» litres comme vous savez.
« La busse en question contenait du cidre très dur (acide, ou plutôt ayant goût de vinaigre, ce qui arrive quand la cave est mauvaise, ou le fût trop longtemps enévidange). Les gens de la maison (dans ce temps là on ne brûlait pas comme depuis quelques années les cidres durs et les lies'i l'avaient abandonnée au gars CorJier, quj avait Çutrepris
le cassage d'une corde de bois au marchar.doge. La busse était précisément en chantier sous le hangar où travaillait Cordier. Quoique au marchandage il ne fut pas avantageux à casser sa corde. I! était en permanence sous le hangar, mais ne travaillait que par boutées. Il mit près d'un mois à vider la busse (580 litres, plus de 19 litres par jour). La légende dit: une semaine; ici on le croit; ailleurs, il est évident que le fait paraîtfait hyperbolique.
« Cordier est un/a/mva^'fr; il mange à proportion. Jamais saoûI, mais toujours plein. On ne le voit jamais tangujr ni rendre, autrement que par les voies naturelles. A la grande confusion des manuels de tempérance, il faut dire qu'il n'est jamais malade. Un jour cependant il dit à quelqu'un qui le rencontrait : « Je retourne à la maison. J'ai travaillé deux heures, mais a fal'.u dét 1er. »
« Les exemples a'-ondent. Vous n'avez pas été sans connaître Le M... Le M... se verse une pinte de cidre dans l'estomac et l'ingurgite d'une seule haleine. Cela ne lui demande qu'un simple mouvement de la queno'le, ou « avaloir ». Il verse le liquide comme dans un trou de taupe, et cela imite le bruit de gamme chromatique ascendante d'un vase qui se remplit ju<"qu'à l'orifice»...
A la tour massive de Barfleur, trois heures sonnent, un peu enrouées. Le long du quai, les bisquines appareillent pour la pêche au congre. L'un après l'autre, les pêcheurs, couchés au long de la jetée, la nuque sur un oreiller de câbles, la longue visière du « suroué » sur les yeux, se lèvent, avec des gestes lents qui se détirent, et rejoignent leurs bateaux.
Les paniers, emplis de l'enroulement
des lignes brunes armées de leurs énormes hameçons blancs, s'empilent dans l'entrepont ; le taille-vent et la misaine, dont le mousse borde l'écoute, pendent à leur màt, mal gonflées encore, le beaupré glisse dans sa boucle. Les barques démarrent sans hâte, le cap sur le large, et, lentement, s'engagent dans les passes, poussées par un « noroué »qui va fraîchir.
— Comme châ, me dit Leclec, le patron de Fleur-de-Marie, vous êtes ben décidé à veni pêquer ové nous ?
Je réponds en sautant sur le pont.
— Eh bié, Ernest, largue l'amarre, fait le patron.
Les pêcheurs, sans se hâter, hissent les voiles qui claquent avec un grand bruit, et hâlent sur les drisses qui se tendent, dans un grincement rhythmique de poulies.
Et Fleur-de-Marie sort lentement du petit port. Elle a d'abord serré le vent pour
franchir les passes, se cabrant par à coups brusques sur les lames qui la prennent de bout, se brisent sur l'avant et nous douchent; puis elle cingle franchement vers l'est et se couche sous la brise ; son bordage de tribord rase la crête des petites vagues chuchoteuses qui clapotent le long de la coque, tout doucement.
Elle file maintenant grand largue.
Les écoutes bordées, les drisses bien tendues, nos cinq matelots laissent courir ; et, silencieusement, allongés sur le petit pont, fument leurs pipes noires. Pour bourrer la sienne, Leclerc me passe un instant la barre. Mais, comme un pur sang qui sent que ses rênes ont changé de poignet et cherche a gagner à la main, Fleurde-Marie a fait un écart du côté du vent, • ses voiles ont frémi et ^a. coque s'est redressée.
— Vous ez trop lofé... arrivez... arrivez... la barre su vous... Lô... ch'est châ!... Pou' qu'o file son allure, faut qu'o
s'couche SU la lame. Quand elle est à son point, 0 n'en bouge p'us.-. Quittez-la, asteure !... Un fier batet, allez, monsieur, et joli canot à la mé et matelot comme pas un. Pas vrai, Ernest, y en a pas un comme cha ichin ?...
Ernest (quel nom pour ce Vercingétorix puissant, aux yeux pers, à la moustache rousse tombante) tira sa pipe de sa bouche.
— Vê, fit-il avec un signe de tête.
Comme la bisquine « rangeait », pour prendre le vent, la Pointe-aux-Moines, je montrai de l'œil, sans rien dire, la silhouette immobile d'une femme qui se profilait, ses jupes collées aux jambes par la brise, le regard rivé sur la mer.
Lecler'c hocha la tête,
— Vê, fit-il tristement, la Jeanne ? vous ez bien su son histoire. V'io deux mois que son homme s'est perdu dans le raz ové son mousse. On n'a rien retrouvé. O veut pas croire qu'y sait mort. O ditqu'y reviendra..*
qu'un coup d'tabac l'a p't'être d'rivé iù les îles... Eto l'attend...
La Jeanne ne fut bientôt plus qu'un point quasi imperceptible.
Le temps était splendide. Derrière nous, semblant s'adosser aux collines bleues del'horizonje petit pâté de maisons de Barfleur ne s'estompait déjà plus que comme une tache grise, qui se fondait avec les verdures , insensiblement. La ligne jaune des grèves, tachetée de roux par les roches goémonées qui crénelaient la côte , s'amincissait vers le sud ; à gauche, le phare de Gateville s'eiïilait, et la mer, très calme, faisait paraître plus agitée la ligne du raz, éternellement moutonnante. Au-dessus de nous, glissait le vol blanc des mouettes et des gobeharengs ; des nuages dorés couraient vers l'ouest, dessinant les formes les plus fantastiques.
— Regardez donc celle-là, fis-je au
patron, la main tendue vers une nuée, ne dirait- on pas un lapin qui joue du tambour?
— Ah! monsieur! gémit Leclerc, l'air désespéré. Ah! v'ià qu'est donc pas ben parlo ! Ah ! qu'j'avons donc pas d'chance, que vous é dit châ ?
Les cinq matelots maugréaient entre leurs dents avec un effroi grognon que je ne comprenais pas du tout. Leclerc m'expliqua qu'il ne fallait jamais prononcer le nom de l'animal dont j'avais parlé ; que, grâce à mon imprudence, leur pêche était finie, maintenant; qu'ils ne prendraient rien, absolument rien. Un moment, dans leur patois ininteUigible, où tous les e deviennent des o, les ch des tch ou des k (ils prononcent cat et tchien) les ci des chin {celui-ci devient c'tichin), ils agitèrent la question du retour immédiat. Confus, je demeurais interloqué, avec l'appréhension de marcher à nouveau sur quelque autre fétiche.
Le soir tombait, Barfleur n'était plus qu'une ligne à l'horizon, imprécise et violàtre. Poussée par la brise fraîchissante, Fleur-de-Màrie bondissait sur les houles énormes qui creusaient tout à coup des vallées où la bisquine semblait vouloir disparaître, et brisaient sur l'étrave leurs lames formidables dont l'écume fouettait en rafales par dessus bord, roulant, sans les pénétrer, sur le « suroué » et la capote cirée des pécheurs, mais imbibant mes vêtements comme une éponge.
Leclerc, assez peu loquace d'habitude, était, depuis mon malencontreux lapin, d'un mutisme complet. Il regardait à l'horizon, du côté du vent, avec persistance ; et je crus lire comme une inquiétude dans son œil clair.
— Que regardez vous donc-là, demandai-je, redoutez-vous un grain ?
Il fut longtemps sans me répondre, visiblement préoccupé, enfin il murmura :
— Un grain, c'est pas gênant, un coup
de tabac, ch'est vite passe : on amène les vêles et y a pus d'danger... Non, mais l'soleil s'couche-bié ma !
— Que craignez-vous donc?
— C'qu'y a de p'us à craindre pour nous autres, la breume... Dame, quand cha brouillasse, on perd ses mers (') et si l'vent vous pousse en d'rive, on peut s'trouvo su la route d'un « transantique ».
— Mais les feux?...
— Les feux! j'ai vu des breumes où là que j'chais l'on n'vaiyait seulement pas l'fanal de l'avant.
Il se tut encore, puis, au bout d'un quart d'heure,, il reprit, comme s'il continuait sans interruption :
— Eh bié ! c'te nuit, pour sûr y aura de la breume, mais... y aura pas d' pesson !
La nuit est tombée.
Là-bas, tout là-bas, dans le sud-ouest,
(*) Point de repère,
le phare de Gateville, dont le feu tournant projette ses rayons vingt-cinq mille au large, vient de s'allumer ; à l'est sort de l'horizon une lune, rouge brique, démesurément grossie par le brouillard.
Enfin nous sommes arrivés, l'équipage appâte, tend les cordes. 11 n'y a plus qu'à attendre. Attendre quatre ou cinq heures sur ce bateau qui roule eflVoyablement ; ce qui me contraint, empaqueté contre la brume et le froid qui augmente, dans mes couvertures insuffisantes, de me cramponner de toutes mes forces à la barre de fer du livre-lof, pour n'être pas vidé par-dessus bord. Les marins dorment, sauf la vigie de l'avant et le patron à l'arrière, muet, l'œil fixe, buvant de temps à autre une lampée de rhum pour se réchauffer.
Quel roulis ! Mes mains raidies lâchent parfois la barre de fer, et à deux reprises la poigne solide de Leclerc m'a repêché à temps. Sans rien dire, il finit par m'amar-
rer solidement au banc de quart. J'aurais fini par leur fausser compagnie.
La brume s'est insensiblement épaissie.
On ne se voit pas d'un bout de la barque à l'autre : neuf mètres en tout. Un matelot corne sans discontinuer; et, à ce beuglement rauque, assourdis par les lointains, d'autres beuglements répondent, lamentables.
Tout à coup, une insoutenable lueur rouge m'aveugle, une sorte de muraille noire, gigantesque, s'est dressée à bâbord, un bruit d'écluse, formidable comme le meuglement d'un ouragan , m'étourdit.
Leclerc me fait signe de m'arcbouter contre le bordage, car la bisquine, secouée, on eût dit, par le remous d'un maelstroom, embarque d'énormes paquets de mer qui réveillent en sursaut les dormeurs. Ernest, toujours calme, s'installe à la pompe et les autres reprennent leur somme. Le patron m'explique que ce « transandque » a passé à dix brasses de nous.
— Dix braches de p'us,j'étions dans sa route, il nous coupait en deux. Hé! c'est pas toutes les nuits drôle, la pèque au congre. Allons, autant hàler asteure su' les cordes... Pour ce que j'allons prendre...
Tout le monde est à son poste.
— Oh ! hisse !... Oh ! hisse !...
Les cinq matelots, le patron et le mousse tirent de toutes leurs forces.
— Allons, chouque ! matelots... Matin!
y a donc du pesson qu' ch'est si dur ?
Y en a, en effet, à croire que le lapin est un porte-veine ; des congres de deux mètres, dont les coups de queue fouettent violemment le pont, des rats à gueule de squale, terribles avec leurs mâchoires aux dents aiguës, des raies, des roussettes, des chiens de mer, mais des congres surtout, de beaux congres bleus au ventre d'argent qui, formidables serpents, s'entassent et grouillent dans les deux « tires » d'arrière tout ensanglantées.
La brume se dissout lentement ; la lune,
28o HISTOIRES NORMANDES.
encore énorme, mais jaune citron maintenant, éclaire le brouillard d'une lueur ocreuse, étrange.
— Oh ! hisse ! Oh ! hisse !
Décidément, c'est une pêche miraculeuse. Leclerc avoue qu'il n'a jamais été aussiheureux.Sonairrenfrogné se décrispe. Je ne peux m'empêcher de lui dire :
— Et bien, vous voyez que ça n'y fait rien !
Pourtant obstinément sceptique, il hoche la tête sans répondre.
— Hardi ! les gas, chouque ! Ah ! hisse t Ah ! hisse !
Le pont rutile sous la lune, le sang des chiens de mer rigole sur le plancher et s'étale en flaques épaisses oij glissent les gros souliers ferrés des marins. Réconforté d'un verre de rhum, pris par l'intérêt croissant de la pêche, j'ai fini par secouer l'ankylose du froid nocturne et je me raidis contre l'insupportable et nauséeux roulis... La brume s'est décidément évaporée.
la lune a conquis le ciel, d'un beau bleu foncé maintenant, piqué d'étoiles. Vers Test, la mer verdit ; dans la transparence du ciel qui s'éclaircil, l'aube s'annonce.
Les matelots liaient toujours sur leurs cordes, visiblement à bout de forces.
— Hardi! mollis pas, garçons, commanda le patron, nous v'ia é bout...
Mâtin! y a donc un marsouin à c'tichin...
La dernière corde, en e(îet, se laisse venir très difficilement, petit à petit, Les premiers hameçons apportent des congres énormes, mais les derniers semblent soudés au fond, évidemment retenus par une proie démesurée.
— Qu'o qu' ch'est bié que cha ! gronde Leclerc, cha n' fouette po, et pourtant ch'est bié lourd... Hardi ! matelots, allons, chouque !
Voici l'avant-dernier hameçon dans la barque ; décidément, c'est au dernier qu'est le poids. Enfin une masse sombre apparaît entre deux eaux... c'est un cadavre
hideusement gonflé, mais reconnaissable encore.
— L'homme à la Jeanne, murmure Leclerc, d'une voix étranglée.
Et tous se si2;nent.
Le retour fut silencieux. Fleur-de-Mar'ie filait d'une belle allure ; et, derrière, le cadavre que les marins n'avaient ni osé décrocher de son hameçon, ni haler à bord, naviguait à la « r'mouque », dans les bouillons du sillage. Leclerc, sombre, me regardait en dessous, d'un œil torve, songeant à sa pêche miraculeuse que personne à Barlieur ne voudrait acheter.
Et moi, je pensais à la « Jeanne », à la pauvre femme qu'on ne verrait plus désormais à la Pointe aux Moines, le regard rivé à la mer, un espoir tenace au cœur...
Our la route, la belle route blanche dont la pluie venait d'abattre la poussière et de reverdir les bernes, la belle route percheronne bordée d'herbages immenses oij les grands bœufs nonchalants vous regardent passer, avec des meuglements doux, le muffle appuyé sur les limandes, le maître Jouvin se hâte vers le bourg voisin, sorti à pointe d'aube, laissant aux soins du frère Louis, sa petite ferme, déjà éveillée au
travail. La mine guillerette et le pas régulier, le dos rond sous la blouse des dimanches que gonfle la brise matinale, le paysan se dépêche pour arriver de bonne heure à l'étude de M^ Robbe, le notaire de Mauves. La vieille sacoche en cuir lassé par des ans et des ans de bons services, la vieille sacoche qui lui pèse à l'épaule, sous la blouse bouffante, recèle en son gousset mal clos par un fermoir paresseux, les dix mille francs qu'il porte au notaire et qui vont rendre, enfin ! les frères Jouvin propriétaires de l'herbage de la Saulaie, convoité depuis plus de dix ans.
Voilà deux heures qu'il marche, la route est longue ; enfin, il voii, à un coude subit du chemin, dans une coulée des Buttes- Saint-Georges, luisant sous le soleil dans la verdure, les premiers toits de Mauves. La maison du notaire, à l'entrée du village, il l'aperçoit déjà : les panonceaux flambent sous le soleil. Dans la rue calme qui^monte, large et poudreuse, personne. Les femmes
dans leur cuisine, les hommes aux champs. Par la tranquillité limpide du matin, le tombereau du boueux qui met un peu de vie dans le village assoupi, descend la route, cahotant sur ses essieux, au pas nonchalant du vieux cheval qui dort presque dans les brancards. Au bas de la côte, il se croise avec le maître Jouvin.
Un peu las, le fermier gravit à pas ralentis la pente raide qui monte au petit bourg, le regard distrait par le miroitement de la rivière qui se tortille sous les saules du val, au pied d'un éboulement de futaies, bordée de prés verts où ruminent des bœufs blancs et roux, accroupis par groupes immobiles, l'air boudeur.
— Via du bon pré et des belles bêtes ! murmure avec envie le paysan.
Et il s'attarde dans sa contemplation, supputant le prix du bétail et des terres. Pas de bruit. L'air est si pur qu'on distingue jusqu'au moindre détail et qu'on entend, sans en perdre une note, la chan-
son traînarde d'un valet de charrue qui laboure au flanc du coteau, là-bas, de l'autre côté de la vallée. Des fermes s'entrevoient, çà et là, grises dans le vert des arbres avec des poules « accouflées » sur le bas de porte des écuries. Des coqs chantent, des abois de chiens se répondent dans les lointains. Le cahotement continu de la voiture du boueux tic-tac toujours distinct et clair, malgré l'éloignement, assourdi seulement et comme cotonneux lorsque des hérissements de frondaisons s'interposent.
Lentement, le maître Jouvin reprit sa marche, mais, comme il allait sonner à la porte du notaire, il blêmit soudain. A demi suflbqué d'angoisse, il dut s'accoter au mur. Il n'avait plus sa sacoche...
Il fallait bien se rendre à l'évidence. Le maître Jouvin avait perdu sa sacoche.
Le maître Jouvin était un homme pra-
tique. Il réfléchit ; il n'avait rencontré personne sur la route ; il ne devait raconter sa mésaventure à personne, pour conserver quelque chance de rentrer dans son bien. Il revint donc sur ses pas et lentement, minutieusement, brin d'herbe à brin d'herbe, pierre à pierre, il scruta la route, de ses regards fouilleurs.
Tout en cherchant, il songeait : La sacoche était soutenue à son flanc par une lanière en cuir, bien vieille, qu'il avait dû, le matin, consolider avec des ficelles. Le cuir avait cédé, c'était certain, et entraînée par son poids, quatre mille francs en or, la sacoche était tombée. Pourtant, la chute aurait dû faire du bruit, comment le tintement des louis ne l'avait-il pas averti ? Elle avait dû tomber dans l'herbe des bords de la route. L'herbe haute,non fauchée encore par le cantonnier, aura sans doute amorti le choc. Il était donc à moitié endormi, ou quasiment fou, quand le malheur était arrivé,
— Bon sang de bonsoir !
Un détail lui revint. Il s'était assis un moment, sur une « levée », pour se reposer. L'herbe épaisse du tertre avait tenté sa
fatigue C'était là, parbleu, que, sa
lanière brisée, la sacoche avait glissé, au revers, tout doucement, jusque dans le fossé gazonné. Il la retrouverait là.
Elle n'y était pas. Elle n'y était plus. Sa trace se devinait encore dansle froissement du gazon. Quelqu'un était venu, l'avait prise, quéqu'brigand dont il releva la piste fraîche parmi l'herbe écrasée.
Sans passer parl'étude, le maître Jouvin s'en fut quérir le tambour de ville pour lui faire « battre » la précieuse sacoche, promettant, à qui la rapporterait, une énorme récompense, « deux mille francs, peutèt' plus ! » propos alléchant que le tambour reçut Tordre de répéter — non pas comme une annonce officielle — mais en causant
avec l'un, avec l'autre, vous savez ben, comme ça.
Sa mésaventure défrayait les conversations du petit bourg'. C'était jour de marché, et colportée de bouche en bouche, l'histoire, dès le soir, avait fait le tour du pays.
Mémeil rentra chez lui, conter l'histoire, ressassant les détails, cent fois, à son frère épouvanté, qui ne risqua cependant aucun reproche. Seulement, après le repas du soir, tandis que le maître Jouvin, qui n'avait rien pu avaler, dormait un sommeil coupé de cauchemars, le gars Louis partait pour Mauves, à grandes enjambées.
Le lendemain, dès l'aube, le gars Louis vint secouer son frère :
' — Comben que j'y baillerons, à c'ti-là qui nous la fait r' trouver?
— La sacoche ! Tu sais où qu'elle est }
— Là, là, tout bellement, j'demande
seulement comben qu'y faudra donner?
— Cent pistoles (*), oui cent pistoles, ie le dis ben !
— Cent pistoles, c'est trébin... enfin, tu sais ben c'qui faut, tai... Ecoute.
Et le gars Louis raconta que, la veille, au café, il s'était laissé dire que le boueux de Mauves avait ramassé sur la route une vieille sacoche en cuir qu'il avait jetée dans son tombereau sans même regarder ce que c'était. Ça pourrait ben être notre affaire.
— Où qui demeure ?
— Là-bas dans la vallée, à deux bonnes portées de fusil d'ici.
— Allons-y, Louis. Ah ! nom de d'ia, si c'est notre sacoche, ben sûr que j'y donnerai ben une pièce de huit cents francs pour sa peine au gars boueux! Ah! nom ded'la!
(*j La pistole normande vaut dix francs.
Sur la route pourtant, il réfléchissait, allongeant le pas, talonné par l'espoir.
— Sais-tu ben, fit tout à coup son compagnon, que le boueux est core ben honnête, car enfin notre argent, il est en billets et en louis d'or... si n'avait ren dit, qui qu'c'est qu'aurait pu prouver que c'était à nous.
— Ben sûr que ça vaut une récompense, répondit-il, avec un soupir. Ben sûr que faut y donner quéque chose pour la peine...
— Ça vaut toujours ben... une pièce de deux ou trois cents francs...
— Ben sûr! j'peux pas aller à l'encjntre.
— Tiens! v'ia sa chaumine, là-bas, au pied du bois. l'n's'attend pas à notre visite.
— Ah! ça va être une bonne affaire pour lui, mais c'qu'est dit est dit, je ne m'en dédis pas, pour une pièce ed'cent francs, j'en verrai la farce, quoi! ah ! il le mérite ben. Ça vaut ben ça.
294 llISTUlRtS NORMANDES.
— Ben sûr, répondit l'autre.
Assis sur un banc de bois, le dos au soleiUie bonhomme les regardait venir.
— Une vieille sacoche, dit-il tout de suite. Tenez, la v'ia.
Il ne l'avait pas ouverte, il ne savait pas ce qu'elle contenait; telle qu'il l'avait ramassée sur la route en rentrant, sans plus s'inquiéter de sa trouvaille, il l'avait jetée sur son tombereau.
La sacoche, du reste, portait les traces de ce dédain. Elle gisait à terre, lamentable, toute maculée de boue.
Fiévreusement, le maitreJouvin ]'ou\rit, feuilleta la liasse de billets, compta les pièces d'or, pas un louis ne manquait à l'appel. Alors il éclata :
— En v'ià un sagouin ! en v'Ià un sanssoin ! C"est-y torché ! C'est-y propre. R'garde-moi ça, gars Louis. On ne sait tant s'ment pas par quel bout la prendre...
Le vieux, limidement, essava de s'excjser. Il ne savait pas, il la croyait vide, sans importance, de rebut!
Mais plus le bonhomme s'humiliait, plus montait la colère du paysan.
— En v,'là-t'y un sagouin!
— Ben sûr! dit le frère.
— Quiens! allons-nou -en, gars Louis, la colère me prend, j'y dirais des sottises à ce vieux saligaud -là!
Et ils partirent.