UNE VIE ORIENTALE
Ce récit est un document pour l'étude de l'esprit oriental. Il a été écrit après une discussion où l'on s'était efforcé de déterminer les caractères particuliers de cet esprit ; elle avait roulé sur les erreurs de la politique et de l'histoire quand elles appli- ({uent à l'Orient les procédés de notre esprit occidental. Bien que le héros soit un personnage fictif, les épisodes où il figure ont tous été recueillis de la bouche d'Asiatiques, les faits empruntés à l'histoire ou à la vie courante, les lieux décrits sur place. A ce titre il m'a semblé que ces quelques pages, en résumant les souvenirs de six années d'Orient, ne sortaient qu'en apparence du cadre plus sévère de ces études historiques.
Aux heures où l'on se retourne vers les jours disparus, bien des souvenirs se lèvent pour moi des routes d'Asie ; un des plus vivants peut-être est celui de mon entrée à Nicée, par une nuit du mois de juin 1872. La route est longue, qui mène de la vallée du Sangarios, par le col du Meurtre, dans le bassin du lac d'Isnik : c'est le nom donné par les Turcs à la vieille cité byzantine et à son lac. — Nous nous étions attardés à l'étape : la nuit nous prit tout en haut des pentes qui vont s'évasant jusqu'à la plage, une nuit de printemps mélodieuse et tiède tressaillant d'énergies sourdes qu'ignorent celles de nos pays, — une nuit où Ton sentait vivre les choses et les êtres d'une vie si ardente, si enivrée, que la mort et la peine semblaient bannies d'un monde plus heureux. Le petit chemin douteux se perdait dans les méandres des marécages qui contmuent le lac ; des myriades de lucioles promenaient des essaims de flammes dans les roseaux, d'où montaient les chansons nocturnes
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des rainettes et des rossignols. Nous chevauchions au travers des bouquets de platanes, de lauriers et de chênes verts, guidés dans l'ombre par la voix des muletiers; ces gens simples, gagnés insensiblement par cette majesté, reprenaient en chœur un lent refrain romaïque : nous les suivions, assoupis sur la selle dans un dcmi-rôve par la fatigue d'une rude journée; nul cependant n'eut la pensée de se plaindre des heures allongées et de mesurer la descente des étoiles dans un ciel si doux. Il était minuit quand la lune décroissante, apparue sur les hautes crêtes de l'Olympe de Bithynie, nous montra la nappe reposée du lac ; la ligne dentelée des remparts de Nicée moirait d'ombre le bleu des eaux.
Un double cordon de murailles flanquées de tours, presque intactes sous leur manteau de pariétaires, enceint le vaste champ de ruines où est perdue la bourgade turque d'aujourd'hui. Quatre portes triomphales y donnent accès. Nous nous dirigeâmes vers la porte de Stamboul, et notre petite troupe s'enfonça dans l'ombre des deux voûtes romaines, hautes et magnifiques, reliées par un pont couvert. Des figuiers, des graminées en fleurs se balançaient sur les architraves de marbre, riant au temps morose qui habite les vieilles pierres ; parles déchirures béantes des plafonds ruisselaient des ondées de clarté bleuâtre qui faisaient des mares de lumière sur le sol et effrayaient nos chevaux ; tandis que
leur sabot réveillait l'écho des voûtes, nous pensions aux prélats byzantins qui ont tant de fois passé cette même porte en majestueux appareil^ portant aux conciles leurs passions ardentes et leurs subtiles controverses.
Le dernier porche franchi, ce ne fut pas une ville qui nous apparut, mais une avenue déserte et silencieuse, fuyant à perte de vue entre des jardins, des mosquées ruinées et des tombeaux. Ce sont les monuments des sultans Seldjoukides, qui ont régné à Nicée. Des grilles en fer ouvragé couraient des deux côtés de la chaussée, cédant par places sous la poussée descyprèset des arbres de Judée ; elles séparaient des tombes nombreuses dont les colonnes, coiffées de turbans, prenaient de vagues formes humaines : des lampes pendues aux barreaux veillaient pieusement sur ces enclos, et ce lieu semblait si abandonné de tout être vivant que ces lampes, allumées par des mains inconnues, y mettaient un mystère de plus. Ce mystère, les profils grandioses et les aspects menteurs qu'ont les ruines à cette heure, les illusions et les inquiétudes de la nuit, la surexcitation de la fatigue, de l'inattendu, tout nous troublait à ce point que nous nous demandions sérieusement si ce décor magique n'allait pas s'évanouir dans le réveil d'un rêve.
La masse noire d'une grande mosquée barrait l'avenue ; soudain, au détour de son mur, un flot de lumière nous aveugla, une clameur bruyante
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nous assourdit : lumière et bruit jaillissaient du fond d'une longue galerie où roulait une foule compacte. La transition était si brusque et cette apparition nouvelle si imprévue que nous pesâmes d'un même mouvement sur les brides des chevaux, mon compagnon et moi, échangeant la même interrogation : — « Sommes-nous décidément le jouet d'un songe ou de la fièvre des marais ? » Il nous fallut quelques minutes pour ramener cette vision fantastique à la réalité ; la galerie, inondée de lumière et de peuple, n'était rien autre que le tcharchi ou marché couvert, comme tous les bazars d'Anatolie, de planches et de vignes treillagées : notre guide nous rappela la grande fête de la Panagia qui expliquait la liesse de la population chrétienne à cette heure indue. — Nos pauvres bêtes, aussi nerveuses que nous, fendirent du poitrail la foule d'enfants et de femmes qui assiégeaient les échoppes de sucreries, et se précipitèrent en trébuchant dans la cour du Khân, une large cour carrée enceinte de hautes murailles, qui sert en province de caravansérail aux voyageurs et de lieu de réunion aux fêtes de nuit. La presse était grande au fond du khân, et motivée sans doute par quelque spectacle de haut goût. Tandis qu'on déchargeait nos mules, nous nous glissâmes au premier rang; c'était en effet un spectacle, et des plus sérieux : une troupe foraine donnait la comédie en turc au peuple de Nicée.
La scène est une natte tendue dans l'angle du mur : pour tout lustre, le classique mack'ala, le pieu fiché en terre et couronné d'une spirale de fer où brûlent des copeaux résineux. La flamme fuligineuse rase le sol ou monte au gré du vent, promenant tour à tour ses reflets rougeâtres sur les murs, les spectateurs, les acteurs. Des lueurs d'incendie transfigurent les loques de ceux-là et les oripeaux de ceux-ci, ou les replongent traîtreusement dans l'ombre au moment le plus pathétique du jeu. Les acteurs sont des Arméniens de Gonstantinople; les plus jeunes tiennent les rôles de femme, afl'ublés du féredjé et du yachmaq des dames turques. Quant à la pièce, c'est ce drame de la révolte, vieux comme le monde, dont le fabuliste a donné la moralité en cinq mots :
Notre ennemi, c'est notre maître.
C'est l'éternelle etpopulaire comédie detoutesles sociétés enfantines et malmenées, la revanche du
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misérable contre le puissant, de la nuit de folie contre les années de peine; seule littérature sortie toute vive des entrailles du peuple, satire faite d'ordure et de génie, que se passent en haut maître Renart, Panurge, Tartufe et Figaro, en bas Tabarin^ Polichinelle, Robert-Macaire ou Karagheuz. C'est à ce nom que répond en Orient le héros des marionnettes : il le garde souvent dans la vraie comédie, à moins qu'il ne s'appelle Hadji-Baba. — Hadji-Baba est un gueux provocant et subtil; sûr de toutes les indulgences d'un public dont il personnifie l'âme secrète, il exerce d'abord ses talents sur les divers corps de métiers et donne son opinion dans un style peu châtié sur la vertu des dames du harem : quand il a mis le comble à ses méfaits, l'autorité intervient sous la double forme temporelle et spirituelle du juge et du prêtre : Hadji-Baba rosse le cadi et rosse l'imâm : pour peu qu'on le laissât faire, il rosserait mieux et plus haut; c\ défaut de son bâton, sa raillerie grossière remonte la hiérarchie officielle du pacha au mufti, du mufti au vizir. S'il veut toucher la fibre patriotique, il daube sur le Persan, le patito séculaire du théâtre turc. Autrefois môme, à Damas, Karagheuz battait en effigie le consul de France, hommage inconscient rendu à la crainte qu'inspirait notre nom. — J'ai revu maintes fois avec bien des variantes la comédie orientale : au travers des incidents laissés à l'improvisation de l'artiste, la tramo
m'est toujours apparue la même; sous des noms étrangers, c'est la sotie qui réjouissait nos pères, le Polichinelle qui amuse nos enfants. En Orient, comme en Occident, le public contemple avec délices les tours malicieux ou violents du héros populaire, les humiliations du maître; la scène finie, il s'en retourne plus allègre à sa chaîne, heureux d'avoir vu flattées et formulées ces rancunes profondes qu'il sent au dedans de lui sans pouvoir les analyser ou sans espérer les satisfaire.
Les comédiens de Nicée développèrent à leur guise le thème traditionnel. Quand l'auditoire, enthousiasmé par les traits d'audace d'Hadji-Baba, eut fait pleuvoir un nombre de piastres respectable dans la sébile, ils s'arrêtèrent en pleine action sans ■souci des règles dramatiques, et le régisseur renversa d'un coup de pied la torche de résine. La foule s'engouffra sous la haute porte en ogive du thân, se passant au loin dans un dernier éclat de rire le dernier lazzi. Le portier verrouilla les ais aux lourdes barres de fer, les acteurs s'empilèrent dans le chariot de Thespis qui les avait amenés et qui gisait dans un angle de la cour ; les portes des petites cellules béant sur le pourtour se refermèrent sur des marchands de Brousse qui partageaient avec nous l'hospitalité du caravansérail.
Si fatigué que l'on soit, il faut une robuste accoutumance pour trouver le sommeil sur la terre
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battue d'une loge de khân. De trop nombreux et trop féroces locataires la disputent à l'intrus. Après quelques minutes de lutte inégale, j'abandonnai mon manteau h Tarmée qui l'avait conquis et sortis philosophiquement en roulant une cigarette. L'obscurité et le silence avaient remplacé les lueurs et les cris de tout à l'heure ; les dernières étincelles du mach'ala se mouraient à terre, et seule la clarté de la lune apaisait l'ombre. Un homme veillait pourtant, assis sur la margelle de la fontaine, au milieu de la cour ; il fumait un narghilé dont le ronflement rythmé répondait discrètement au murmure de l'eau dégorgeant dans la vasque. Sous le rayon qui caressait d'aplomb sa figure, je le reconnus pour un des acteurs ; il m'avait d'autant plus frappé que je m'étais étonné de trouver dans une troupe arménienne un type qui rappelait celui des Grecs de Syrie. C'était un vieillard, blanchi d'âge et de fatigue, sec et vigoureux pourtant, comme le demeurent fort tard ces Orientaux. Les yeux baissés sur un chapelet qu'il égrenait distraitement, il semblait réfléchir, dans la mesure où cette opération est possible aux hommes de sa race. L'ombre d'une pensée errait sur les rides de son front et lui donnait une expression grave, qui eut été triste, si elle n'avait été surtout résignée. Comme je m'approchai pour lui demander du feu, le comédien me salua en romaïquc, et la ronvcrtsation s'engagea.
— Il me paraît que tu n'es guère fatigué pour ne pas reposer à cette heure ?
— Oh ! j'ai bien le temps de me reposer ; j'ai joué ce soir pour la dernière fois.
— Est-ce que tu as eu des difficultés avec tes camarades ? Je suis étonné de te voir, toi orthodoxe, avec des Arméniens.
— C'est le hasard qui a fait cela. Je suis entré dans la troupe à Bagdad, pour gagner de quoi faire la route. Je la quitte demain pour m'embarquer à Gueumlek ; je vais chez les saints vieillards de Roumélie me faire moine.
Gela dit, Thomme se tut et fuma en silence ; je surpris dans ses yeux la défiance innée chez l'Asiatique vis-à-vis d'un inconnu. Il reprit après un moment :
— Tu viens de Stamboul, effendi ?
— Oui.
— Qu'est-ce que tu viens chercher ? Les cotons, les soies ou le tabac?
— Rien de tout cela, je suis voyageur, je regarde les hommes et les choses, je cherche la sagesse.
— Yoilà une marchandise qui ne t'enrichira pas. Je n'ai pas encore rencontré ceux qui l'ont trouvée, et pourtant j'ai vu bien des pays et fait bien des métiers avant celui de comédien.
— Yeux-tu me les raconter, puisque nous ne dormons ni l'un ni l'autre
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L'homme hésita un instant, étonné de ma demande, mais rassuré évidemment par l'idée qu'il n'avait pas affaire à un négociant et que je n'avais rien à gagner de lui. L'Oriental, toujours préoccupé des intérêts matériels, suppose le même souci à tous ceux qui l'abordent et ne désarme qu'en constatant l'absence de ce souci chez son interlocuteur. Après une nouvelle pause, l'acteur reprit :
— Je n'ai rien de curieux à te conter ; j'ai vécu comme tous les autres, ainsi que Dieu l'a voulu. Je dirai ce dont je me souviens, si cela te fait plaisir ; aussi bien tu pourras sans doute après, puisque tu es de ces hommes d'Europe qui savent les choses, répondre à une question que je me faisais tout à l'heure.
Le vieillard se remit à fumer, et son regard se retourna en dedans, comme il arrive quand on descend dans le passé. Je m'assis à côté de lui sur la margelle de la fontaine et vidai entre nous mon sac à tabac pour achever de le gagner. Tout dormait autour de nous dans un de ces profonds silences de nuit où l'on cherche involontairement à entendre le rythme des étoiles en marche. Alors le comédien commença le récit qui va suivre, d'un ton indifférent et fatigué, comme s'il eût parlé d'un autre.
C'est ce ton impersonnel qu'il faudrait pouvoir rendre pour donner quelque valeur i\ ce récit auprès de ceux qui aiment à étudier l'àme des races.
•Celle de l'Asiatique, — mon homme en était un; car ces Arabes de Syrie, du culte orthodoxe, n'ont de grec que la religion, et le nom qu'on leur donne improprement, — est simple, instinctive, rarement susceptible d'actions réflexes sur elle-même, partant difficile à comprendre pour l'Européen, qui a deux âmes, l'une agissante, l'autre critique et analytique, sans cesse occupée à scruter, à glorifier, à plaindre la première. L'un de nous, en racontant ces aventures, en eût tiré mille conclusions personnelles, mille sujets de plainte contre la destinée, d'orgueil ou d'étonnement. L'Oriental me les dit simplement, comme une chose toute naturelle, et vingt autres m'ont fait depuis mêmes récits avec même simplicité. Il ne faut chercher d'ailleurs dans cette histoire d'autre intérêt dramatique que celui d'une vie humaine promenée par l'instinct nomade sur de larges horizons : elle donnera une idée de ces existences mobiles et fatalistes, dispersées au vent comme des fétus de paille sous le fléau, et accomplissant leur évolution sur l'aire, sans s'étonner jamais de la hauteur du vol ni de la chute.
— Je suis né à Lattaquieh, le jour de la fête des saints Évangiles ; d'où le nom de Yanghéli que j'ai reçu au baptême. Je ne te dirai pas en quelle année c'était, effendi : à cette époque, le papas n'inscrivait pas encore sur les registres, — vers le temps où l'empereur franc faisait le siège d'Acre. Il y avait bien du trouble, de la misère et du sang sur les côtes de Syrie, d'Iskendéroun à El Arisch. Mon père, Antoun Yussuf, tenait boutique sur la marine ; il vendait des voiles et des cordages aux mabonnes, des rames et de vieilles ancres aux caïques de pêche. Mon père était pauvre et honnête homme, comme tous ceux qui demandent leur pain à la mer. J'ai grandi là, regardant partir les barques des îles qui apportaient le vin et les olives, désirant toujours m'en aller avec elles par delà les dernières lignes d'eau qui touchent le ciel, quelque part, plus loin. Quand je fus en âge d'apprendre mes lettres, on me confia au pédagogue, durant la mauvaise saison ; comme* je les appris vite, il dit à
ma mère que j'étais destiné à être prêtre, et il fut décidé qu'on m'enverrait à la grande école du patriarcat, à Antioche. On me donna un vêtement neuf, et je partis avec une caravane de marchands de Beyrouth. Je me rappelle la figure de chacun d'eux et les moindres hasards de la route : ce serait peu de chose à te conter, mais moi, je revois souvent tout cela en idée les soirs ; tu dois savoir que les petits souvenirs du matin de la vie nous reviennent toujours grossis et brillants, comme les grandes lettres d'or qui sont à la première page des vieux livres."
J'abandonnai les marchands au bazar d'Antioche ; un peu tremblant, serrant dans ma main la lettre du protosyncelle de Lattaquieh, je me rendis au divan de Sa Béatitude. En ce temps-là, M^*" Anthimos était patriarche des orthodoxes d'Asie. Je trouvai un grand vieillard, tout pesant d'années, avec une face de cire et une longue barbe blanche, comme dans les icônes que tu vois aux murs des éghses de Dieu. Il me donna sa main à baiser et me recommanda au diacre Théodoulos ; un grand beau garçon des îles, avec une tête de saint Jean et des cheveux qui lui tombaient jusqu'à la ceinture durant les offices, mais un peu bourru et querelleur. Théodoulos m'assigna pour tâche de balayer la grande galerie de bois du konaq et d'apprêter le café aux prélats ; plus tard, il m'enseigna à psalmodier les litanies dans le chœur. Le
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soir, j'apprenais les Écritures, la liturgie, les Pères, et je tenais les comptes des Métcjf hies.
Je vécus ainsi, cinq années peut-être, dans la paix des hommes pieux, et je leur dois d'être un peu moins ignorant que le pauvre monde. Cependant la barbe m'était poussée au menton, et je pouvais ramener mes cheveux en longues tresses sous mon bonnet, comme Théodoulos ; il fut question de m'ordonner diacre à la Pàque prochaine. La vie n'était pas dure dans l'église, et j'eusse été sage de m'en contenter ; mais la jeunesse est dédaigneuse de ce qu'elle tient et amoureuse dece qu'elle ignore. Un Père adit: «L'homme marche avec l'espérance au matin de la vie, comme avec son ombre à l'aurore : légère, insaisissable et morte au premier nuage qui voile le ciel. » J'avais toujours dans les yeux la mer, vue en naissant, dans l'esprit ceux qui chantent sur elle en courant sous le vent ; il me peinait de vivre entre des murailles. C'était précisément l'année où ceux de Morée se levèrent contre les Turcs pour la liberté. Cela ne nous touchait guère, nous autres gens d'Asie, mais on ne saura jamais, effendi, quelles idées passèrent alors par toutes les têtes. Il semblait que l'air fût plein de choses nouvelles pour ceux qui avaient vingt ans. Sans cesse arrivaient chez nous des marchands de Smyrne, de Tchesmé, de la côte, qui faisaient de grands récits de la terre en feu, des massacres et des batailles, des flottes
du capitan pacha brûlées à Porto Sigri et à Chio. Deux diacres, Gre^s des îles, nous quittèrent pour rejoindre l'escadre de Tombazis. Moi, je ne pouvais plus lire dans les livres de l'école, et je courais les places pour écouter les voyageurs.
Cet hiver-là, après la récolte des olives, le patriarche, qui m'avait pris en gré, m'envoya recueillir les dîmes de l'église dans les districts de la mer. Je partis pour Iskendéroun ; un matin que j'étais assis sur le quai de radoub à regarder les goélands, je vis venir à moi un patron de brick qui m'avait connu enfant dans la boutique do mon père. Il m'emmena au café sur la marine et, tout en buvant le raki, il me raconta qu'il chargeait des grains pour Monemvasia, un bourg de Morée, et voulait tenter de ravitailler la place assiégée par les Turcs. Puis il me fit cent histoires de la vie des klephtes dans la montagne ; je l'écoutais, et l'odeur de l'eau salée qui battait l'estacade me grisait. Le lendemain, le vent de terre s' étant levé, Yorgaki vint à l'aube demander la bénédiction de l'évêque avec qui je faisais mes comptes et annonça qu'il allait prendre la mer, en se plaignant d'avoir perdu un de ses matelots. Je le suivis sur le port : quand je vis les voiles s'enfler en battant les vergues, je me sentis comme possédé, je sautai à bord, je m'assis à la barre et m'offris pour remplacer le matelot, sachant le métier de mon enfance. Quand la terre disparut et qu'on ne vit plus que le ciel et
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Teau, il me sembla que mes années passées descendaient dans la mer, et que des années- toutes neuves, toutes fières, montaient dans le ciel devant moi.
Nous fûmes trois semaines sous voiles, louvoyant et rusant entre les lourdes frégates turques, qui dormaient comme des chiens enchaînés à Tombre des baies de Candie. La Vierge nous garda des Égj^ptiens, mais non pas des mauvais vents ; ils nous prirent par le travers du cap Malia et nous jetèrent à la côte bien au-dessous de Monemvasia. Tandis que Yorgaki se lamentait sur son brick avarié et ses grains perdus, j'allumai des broussailles pour sécher ma robe de diacre, toute trempée d'eau de mer. Des bergers qui paissaient les chèvres dans la montagne accoururent attirés par la flamme, et me contèrent que Kolokotroni et ses armatoles n'étaient qu'à deux journées de nous, dans le Magne. Au matin, un garçon qui portait du lait et des olives au camp de Klephtes s'offrit à m'y conduire : je grimpai avec lui les sentiers du Mavrovouni : le soir du second jour, nous descendîmes vers un grand feu dont la clarté couvait sous les lauriers et les lentisques, dans le ravin du Xéropotamo. Uuc centaine d'hommes se chauffaient autour, faisant rôtir le mouton à l'albanaise. Un peu à l'écart, un grand vieillard maigre, sec et blanc comme un vieil aigle de montagne, était accroupi entre de gros chiens d'Épire qui faisaient
la garde autour de lui et redressait à coups de marteau la lame d'un yatagan. C'était Kolokotroni. On me mena à lui ; il me demanda qui j'étais, d'où je venais, puis, me mettant dans les mains un pain de maïs et un fusil albanais, il dit : « Je t"ai donné de quoi manger et tuer ; que Dieu te donne du cœur et du bonheur, » et il se remit à frapper son sabre sur la pierre.
Voilà, effendi, comme j'entrai dans l'armée du Christ ; j'avais peut-être vingt ans, et il y a peutêtre la moitié d'un siècle de cela : mais tu sais que sous les têtes blanches le souvenir de ces anciennes histoires est plus vivant que celui de la journée d'hier. — Plusieurs semaines se passèrent, sans autre occupation pour nous que de faire rentrer l'impôt de guerre dans les villages de la plaine ; et les pauvres gens disaient parfois que leurs frères étaient plus durs pour eux que le Turc. Enfin, un matin, les bergers vinrent annoncer au camp que les janissaires de Kurchid-Pacha, sortis en force de ïripolitza, s'étaient établis au village de Yrachori, à deux journées de nous. Kolokotroni venait de recevoir les renforts de Soutzo et d'autres chefs du Magne ; nous étions bien un millier d'hommes, et il résolut de chasser l'ennemi de Yrachori.
Nous marchâmes toute la nuit de ce jour et celle du lendemain à la clarté de la lune ; vers le moment de l'aube où la terre devient grise, comme nous étions couchés dans le lit du torrent au pied du
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monticule que domine le village, nous entendîmes la voix du muezzin qui criait la prière d'Allah dans le clocher profané. Quelques pieux chrétiens de la troupe, exaspérés du sacrilège, rampèrent dans un champ d'oliviers jusqu'aux premières maisons : trois ou quatre coups de feu partirent en même temps, et je vis la silhouette noire du muezzin, qui se détachait du ciel déjà blanc, tourner les bras étendus sur la plate-forme du clocher et tomber comme un plomb. Aussitôt une tempête de voix éclata dans le silence de l'aube, des turbans apparurent à toutes les fenêtres, et les balles commencèrent à siffler comme des abeilles dans les oliviers. Yani, un petit pâtre qui nous avait joints la veille et qui dormait de fatigue à mes côtés, se leva debout devant moi; j'entendis un léger fiûsson , comme d'un fer rouge entrant dans la terre mouillée : l'enfant ouvrit deux fois la bouche toute grande en balançant la tête et respirant avec force ; puis il s'étendit devant lui sur la face, les bras en croix, sans autre geste ni cri. C'est comme cela, effendi, quand on est frappé au cœur. Depuis j'en ai vu bien d'autres, mais le premier, cela reste. Je puis te dire aujourd'hui qu'à cette première minute je sentis tous mes os claquer dans le froid du matin : je m'agenouillai sous un arbre, pensant à la tranquille église d'Antioche, et je priai désespérément la Vierge et les saints ; l'oreille collée à terre, j'écoutais tous les biuits d'ouragan ({ue colle-
ci m'apportait, la grande voix de Kolokotroni commandant l'assaut à ses palikares, les clameurs des Turcs répondant aux nôtres, la fusillade, le canon que les toparadjis achevaient de pointer. Au bout de quelques secondes, je sentis que tout ce bruit me grisait et m'enlevait le cœur loin de mes jambes qui tremblaient ; un vieil armatole qui passait près de moi m'ayant dit durement : « Frère diacre, réciteras-tu tout l'office ce matin? » je me levai d'un bond, tout pâle, et je courus plus vite que les autrès en déchargeant mon fusil. Cinq minutes après, il me semblait que je n'avais jamais fait autre chose que tuer et égorger. Arrivés aux maisons, il nous fallut lutter corps à corps avec les janissaires, et il en est tombé plus d'un ce jour-là, je t'assure, sous mon couteau tout sanglant. Après quelques heures de combat acharné, les Turcs se retirèrent par le plateau opposé au ravin, et nous restâmes maîtres de Yrachori, pour peu de jours néanmoins. Avant que la semaine fût écoulée, une nuit que nous dormions paisiblement chacun chez nos hôtes, je fus éveillé en sursaut par des cris de damnés ; je montai précipitamment sur la terrasse de la maison et j'aperçus des choses lamentables. Tu as vu à la Saint-Jean, quand les paysans brûlent les tas d'herbes sèches, les feux rapprochés courir sur les montagnes comme un troupeau débandé. Eh bien ! cette nuit-là, la plaine était incendiée de feux semblables, mais c'étaient les villages qui
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brûlaient. Un immense rideau de flammes fermait l'horizon et entourait la masse noire du Taygète : sa tète de neige brillait là-haut dans la fumée rougeàtre. Ce feu de l'enfer vomissait des milliers de démons, les spahis de Kurchid ; il y en avait tant que le galop de leurs chevaux ébranlait la plaine, avec le roulement sourd qui précède les grands tremblements de terre dans la campagne d'Antioche. Les janissaires et les canons suivaient la cavalerie, et je crois que toute l'armée du pacha se jetait sur Yrachori cette nuit.
Kolokotroni était parti la veille pour une expédition dans le Magne, nous étions bien restés deux cents à garder le village ; avant que nous fussions réunis, les spahis débouchaient à bride abattue sur la place. Alors nous courûmes à l'église, la seule maison assez forte pour nous y défendre. Elle était déjà pleine de femmes et d'enfants : le popas et l'archirnandrite de Tripolitza, réfugié à Yrachori , bénissaient tout le pauvre monde qui allait mourir. On barricada solidement la porte avec les autels, on fit retirer les femmes derrière l'iconostase, et nous attendîmes les Turcs, qui trouvèrent là à qui parler. Quand ils virent que nos balles rendaient trop meurtrière l'approche des fenêtres, ils allèrent chercher leurs canons, attardés au pied de la colline. Durant cette trêve, l'archimandrite monta en chaire avec le livre des Macchabées <'t lut au peuple le marlyre des sept
enfants. Gomme il commençait, se tournant vers nous, le discours de Juda exhortant ses soldats à mourir, la porte de fer gémit, éventrée par un boulet. Les pièces turques, arrivées sur la place, se mirent à gronder toutes ensemble et à battre notre barricade. Quand elle fut démolie pièce à pièce, les janissaires se précipitèrent dans l'église, oii nous les reçûmes sur nos couteaux ; mais il en entrait toujours là oii les nôtres en tombant laissaient une place vide ; quand nous ne fûmes plus qu'une vingtaine, nous nous retirâmes derrière l'iconostase, notre dernier abri. — Le soleil levant descendait là par les grandes fenêtres sur les femmes agenouillées. Au milieu d'elles, le vieil archimandrite, revêtu de ses beaux ornements de Pâques, promenait le corps du Seigneur sur la foule et disait le cantique de l'élévation. Les derniers palikares avaient succombé qu'il chantait encore, comme si sa chasuble eût été une cuirasse miraculeuse. Alors le pacha apparut à cheval dans le lambrapiU, ajusta le prêtre de son pistolet et fit feu. —Le vieillard s'abattit sur l'autel en serrant le calice, et le sang du Sauveur se mêla au sien dans sa longue barbe blanche. — A ce moment, resté presque seul, blessé et épuisé, je me jetai dans la porte d'une petite chapelle et m'évadai par le derrière de l'église.
Je m'enfuis au hasard entre les maisons en feu, qui projetaient leurs poutres calcinées dans la
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rue, enjambant h chaque pas des cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants; les Turcs m'apercevant commencèrent à tirer sur moi, et je leur échappai à grand miracle jusqu'au bout du village, d'où je me laissai gUsser dans les broussailles du ravin. Je gagnai la montagne la nuit suivante, et je courus pendant quelques jours tout le Magne à la recherche de nos bandes dispersées, racontant le désastre dans tous les villages où l'on me donnait du pain. — Des gens d'Hylissa me dirent que Kolokotroni était à Coron, et je descendis à la mer ; là j'appris au contraire qu'il avait rejoint Mavromichali du côté dePatras. Saint-Georges lui-même n'eût pas tenté de traverser la Morée à ce moment je résolus de gagner Patras par mer, et ayant trouvé à Gorfou une barque de Gorfou qui levait l'ancre, j'obtins du patron qu'il me jetterait à terre à l'entrée du golfe.
J'avais compté sans le vent de l'Adriatique, qui ne permit pas d'atterrir et nous poussa droit sur Corfou. Je passai quelques jours dans l'île, cherchant un bâtiment à bord duquel je pusse me louer pour regagner la côte ; mais les bâtiments ne prenaient guère la mer, en ce temps de dangers et de misères. Comme je ne savais trop que faire de moi, je rencontrai sur le port d'autres échappés des bandes du Magne qui me proposèrent de me rendre avec eux chez le pacha de Janina ; il faisait alors comme nous la guerre au Grand-Seigneur, et on racontait qu'il recevait volontiers les soldats de l'armée de la croix que le hasard lui amenait. Nous passâmes à Prévésa, oii on nous dit que les Turcs d'Ismaïl cernaient Janina et tenaient toute la montagne ; mais il y avait parmi nous un Souliote qui connaissait chaque sentier du Scombi et se chargea de nous mener en trois jours aux portes de la ville, ce qu'il fit. Là les Albanais s'emparèrent de nous et nous conduisirent au konaq, une
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grande maison de bois autour do laquelle on sentait le silence et la crainte. C'est que, vois-tu, les vieillards qui ont été de ce temps savent seuls quel maître terrible fut Ali de Tépélen. Son nom courait sur tout le pays de Roumélie comme l'effroi du boulet. On racontait qu'il cherchait le sang comme nous cherchons l'eau du puits après une marche dans le sable. Musulmans et chrétieiîs tremblaient également devant ses caprices, car on ne savait jamais contre lesquels se tournerait sa fureur de demain ; et l'on disait communément alors que la colère du sultan était moins redoutable que l'amitié d'Ali Tépéléni.
Aussi tu peux penser quelle fut notre frayeur en apprenant par les conversations des Albanais que le pacha était dans une irritation violente contre les chefs grecs, qui ne lui envoyaient pas le secours promis ; il avait fait jeter dans les souterrains de la citadelle des gens de Morée, venus comme nous chercher fortune à Janina l'autre semaine, les soupçonnant d'ôtre des espions aux gages d'Ismaïl. A la nuit tombante, je fus introduit au sélamlik, ouvrant sur une galerie de bois extérieure. Au fond de cette galerie, sous la mauvaise lumière d'une lampe à trois becs, un grand vieillard était ramassé sur le divan. Il était très gros, comme sont en Turquie les buveurs d'eau, mais sa tôte était royale, tout ennoblie d'une grande barbe blanche, éclairée par un regard doux comme
un regard d'enfant. Ce jour-là il était pâle, avec un air de souffrance sur les traits, et écoutait distraitement les bruits du bazar qui montaient de la place. Derrière lui deux hommes, de visage et de costume européens, se consultaient tout bas. — Un tchaouch s'avança, en touchant du front le pied du divan, et expliqua comment on m'avait trouvé aux portes de la ville, venant de Morée. Ali de Tépélen m'enveloppa de côté de son regard très doux, qui faisait froid jusqu'au cœur, et me fit signe d'approcher. — Qui es-tu? me dit le pacha dans notre langue.
— Un esclave de Votre Altesse, répondis-je, désireux d'entrer à son service.
— Oui, reprit-il avec un sourd grondement dans la voix et en plongeant dans mes yeux son œil calme comme une pointe d'acier froid, oui, tu es encore un de ces traîtres de Morée, un de ces aveugles qui attendent la perte du vieil Ali, sans réfléchir qu'après lui le sultan de Stamboul les écrasera comme de mauvaises pastèques. Que font tes chefs? Que fontBotzaris, et Mavrocordato, et les autres? Où sont les six mille armatoles qu'ils m'avaient promis pour le jour où l'armée d'Ismaïl entrerait en Épire? Voici qu'Ismaïl est aux portes de Janina et pas un Grec ne paraît. Fils de chiens, vous vous trompez. Le vieux lion laissé seul peut encore nettoyer la montagne en secouant la tête et punir les chacals chrétiens après avoir dispersé
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les loups turcs. Ah ! je suis las des fourberies humaines ! Où est Tenfant qui chante, qu'il me fasse oublier les hommes? — Il appela un petit Albanais qui accordait une guzla à l'autre bout de la galerie, et le fit asseoir à ses genoux. Moi, cependant, je m'y précipitai aussi, voulant tenter un effort pour conjurer l'orage qui me menaçait.
— Altesse, ne me jugez pas durement, je ne suis qu'un pauvre clerc, ignorant de ce que font les chefs, et sans mauvaises pensées.
Le pacha se retourna brusquement : — Tu es clerc, donc médecin ; serais-tu plus habile que ces deux sots? — et il me montra les deux médecins francs qui se parlaient derrière lui, — pourrais-tu me guérir d'un mal qui me tourmente depuis ce matin et me remplit la poitrine de feu? Dans ce cas, tu seras le bienvenu à Janina.
Il n'y avait plus qu'à payer d'audace, c'était ma seule chance de salut. J'interrogeai longuement le pacha sur son mal et, demandant à me retirer, je revins avec quelques pilules de mie de pain que je lui administrai gravement. Après quoi je passai la nuit à prier Dieu qu'il guérit le terrible malade pour sauver ma tête. Le lendemain matin, Ali me lit appeler, il était soulagé par la grâce du ciel, gai et plaisant ; il me déclara que j'avais désormais sa confiance et que je ne le quitterais plus un seul jour. Je ne savais si je devais me réjouir ou m'attristor de cette elfrayante promesse, je craignais à chaque
instant que ma fraude fût découverte, surtout quand les deux médecins européens vinrent à moi avec méchanceté et me pressèrent de questions. Je pris le parti de leur avouer ma détresse, les suppliant de ne pas me perdre, leur promettant de suivre en tout leur conseil et de les servir jusqu'au moment où je trouverais l'occasion de m'échapper.
Cette occasion ne devait pas se présenter. Quelques jours après mon arrivée h Janina, les coureurs d'Ismaïl se montrèrent aux portes de la ville, et Ali de Tépélen résolut de se retirer dans son château du lac pour y soutenir le siège. C'était une forte citadelle, formée .de trois tours qui baignaient dans l'eau h l'extrémité de la presqu'île avancée sur le lac. Une nuit, les Arnautes transportèrent là de grosses caisses de fer qui contenaient les trésors du pacha ; son harem, ses quatre cents femmes et ses fils suivirent ; lui-même enfin, entouré de ses fidèles Albanais, se retira de la ville, qu'il livra aux flammes, et s'enferma dans la forteresse où je dus le suivre. — Tu n'attends pas, effendi, que je te raconte l'histoire de ce long siège, que chacun sait : je veux pourtant te dire comment est mort Ali de Tépélen, car depuis on a fait sur cette mort de faux récits, pris je ne sais où ; moi, qui étais là à ses derniers moments, je sais bien comment les choses se sont passées. Pendant longtemps le vieux vizir ne perdit pas courage ; chaque
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jour, quelques-uns des siens le quittaient; les bombes turques ravageaient la forteresse, incendiaient le harem, et les femmes avaient dû se réfugier dans les souterrains. Lui pointait ses canons, sortait à la tète de ses Albanais, et, le soir, il fumait tranquillement son tchibouq dans une casemate en regardant brûler les villages du lac sous le feu de l'artillerie. Cela dura une année jusqu'au jour où Kurchid, qui avait remplacé Ismaïl, vint débarquer ses soldats au pied du château. Alors les deux fds d'Ali entrèrent chez lui, disant :
— Père, les Turcs sont les maîtres, par la volonté d'Allah ! Il faut se rendre et demander l'aman.
Le vieillard haussa les épaules et ne répondit pas.
— Père, continuèrent-ils, nous te quittons, car tu ne peux plus résister. — Et ils partirent pour aller traiter avec les Turcs, suivis de beaucoup d'autres.
Alors Ali versa silencieusement des larmes sur sa barbe blanche ; il appela par leurs noms les meilleurs de ses Arnautes et se retira dans la dernière tour; mais à partir de cet instant il sembla que ce fût un autre homme, sa volonté de fer était brisée, il restait immobile, et ne discutait plus avec les propositions qu'on lui faisait, comme résigné à la fatalité. Sa seule idée persistante était de garder son trésor : quand Kurchid promit de le laisser libre avec son or, il se prit comme un enfant î\ la
promesse du Turc et sortit de la tour pour aller loger dans une petite maison de bois, sur l'île de Satiras. Nous n'étions plus qu'une douzaine autour de lui : se sentant malade et croyant que je pouvais le guérir, il ne me laissait pas m'éloigner; cet homme que j'avais vu si brave avait peur de mourir de son mal comme une femme.
Nous étions là depuis quelques jours, quand on vint l'avertir que, malgré leurs promesses, les Turcs se préparaient à se saisir de lui. Aussitôt le vieux lion sembla renaître et redevenir lui-même : son œil éteint se ralluma, il demanda ses armes, fit ranger les Albanais autour de lui et attendit fermement les janissaires. Quand ceux-ci arrivèrent, Méhémed-Pacha réclama Ali de Tépélen : « Viens le prendre, » lui cria Ali, et il reçut la troupe à coups de fusil. Devant l'effort des assaillants, on dût bientôt quitter la chambre basse où les soldats entraient de toutes parts et monter à l'étage supérieur par un étroit petit escalier de bois ; là cinq ou six hommes qui restaient au pacha purent tenir près d'une heure en défendant l'escalier. Les balles trouaient le mince plancher, et tu peux voir aujourd'hui encore à Janina leurs traces sur le mur de cette maison. J'étais réfugié dans un angle de la pièce d'où je vis, quand l'escalier fut pris, le vieux maître de l'Épire, blessé et sanglant, se défendant toujours, venir tomber derrière le divan où on l'acheva à coups de yatagan.
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Tandis que le tchaoucli détachait la tète du rebelle pour la montrer à l'armée, je m'évadai sans qu'on prît garde à moi, et lu croiras sans peine que je ne dormis pas cette nuit-là à Janina. Je m'enfuis dans le Mitzikéli et descendis par Metzovo sur la plaine de Thessalie. Je gagnai Yolo sans me reposer. J'étais guéri du désir des aventures et des batailles; quand un brick autrichien, qui passait en Syrie, m'eut pris à son bord, je trouvai qu'il n'y avait si douce musique que celle du vent sifflant dans les voiles pour me ramener à notre maison.
Tu as vu, effendi, lèvent de l'Archipel jouer au printemps avec les plumes noires des grèbes, perdues à la vague. J'ai idée qu'il jouait de même avec mon sort. Il me porta à Rhodes ; l'Autrichien, s'étant défait dans l'île de son chargement, décida d'y attendre la moisson avant d'aller en Syrie. J'étais sans ressources, je ne savais aucun état, il fallait trouver du pain; je me louai à un patron de Cymî, tu sais, la petite lie entre Rhodes et la côte oii l'on pêche les éponges, et il m'employa au dur métier de plongeur. J'appris à descendre au fond de la mer, à vivre plusieurs minutes sans respirer et à choisir dans la clarté trouble des profondeurs les belles éponges qui percent le sable. Je travaillai ainsi plusieurs mois pour amasser de quoi retourner dans mon pays. Quand j'eus mis dans ma ceinture une centaine de piastres, je dis adieu au patron et pris place un matin dans le caïque qui portait notre récolte de la semaine aux marchands de Rhodes. Celui-là encore ne devait pas me mener
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au port, et ce fut un vent plus rapide et plus puissant que le vent de mer qui cette fois changea ma route. Gomme nous doublions la pointe et le village de Stavro, où sont les meilleures pêcheries de Gymî, les bateliers atterrirent pour puiser de l'eau à la source sous les figuiers. Je montai jusqu'à un champ de pastèques pour en acheter une couple ; n'ayant trouvé personne, je m'endormis de lassitude au pied d'un platane. C'était un lourd midi de juillet, la vague chaude comme une lame de plomb nous renvoyait le soleil depuis l'aube.
Je n'avais guère dormi quand je fus éveillé par une voix d'enfant qui chantait la chanson que tu as dû entendre, la nuit, quand passent à la côte les pêcheurs des îles.
Dans le courant de ma vie, Pourquoi t'ai-je rencontrée ?
Puisque tu n'étais pas pour moi, Pourquoi t'ai-je reg.irdée ?...
En me voyant l'écouter, la chanteuse qui puisait de l'eau se leva et vint à moi, un quartier de pastèque i\ la main, un grand sourire au front. — C'était une fille de la mer, éclatante et dorée comme les roches de Cymî au feu de l'été, souple et gracieuse comme la voile au m;\t, semblant de même portée dans sa marche par le vent. Ses grands yeux brillaient d'une lumière verte comme celle (|ui éclaire les eaux i)rofon(]es où je Iravaillais. Sur ses
épaules roulaient des cheveux si fins et si ensoleillés qu'ils me rappelaient les longs écheveaux de soie vierge avec lesquels je jouais au rouet de ma mère quand elle descendait du Liban après la récolte des cocons. Tout cela faisait une beauté étrange et fière que je n'avais jamais vue aux pauvres filles de nos marins. A mon air étonné, l'enfant se prit à rire bien fort, d'un rire singulier qui sortait des yeux, de la bouche, de la gorge, de partout, comme le frisson de toutes les plumes d'un oiseau qui prend son vol. Elle me tendit sa moitié de pastèque et mordit à l'autre morceau avec de si fraîches lèvres rouges que je ne savais plus où finissait le fruit, où commençait la chair. — Je te parle de tout cela, effendi, comme de choses d'hier; c'est qu'après tant d'années descendues sur ce souvenir, il m'est plus présent encore que celui du jour où j'entendis pour la première fois les balles turques, où je vis flamber Vrachori.
— Prends donc, frère, dit la belle fille ; qui estu? Je ne t'ai jamais vu ni à l'église ni au marché.
Je racontai que j'étais de Syrie, nouveau dans l'île, et que je passais, allant à Rhodes.
— Tu vas à Rhodes! fit-elle vivement : dis à mon père, qui vend les éponges sur la marine, qu'il m'achète une petite, toute petite croix d'or. Tant que je n'aurai pas de croix d'or les épouseurs ne viendront pas. Et si tu repasses, en retournant lundi à la pêcherie, rapporte-la-moi.
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— Je ne repasserai plus par Stavro, je pars pour mon pays.
— Alors donne-moi ta main, que je lise; ma mère était de Smyrne, et les tziganes, qui dorment sous les tentes noires dans les plaines, lui ont appris à lire ce qui est écrit là du lendemain.
Elle prit gravement ma main, regarda et repartit de son grand rire enfantin :
— 11 y a écrit là que tu reviendras!
Là-dessus elle disparut dans les figuiers en reprenant sa chanson et se retourna deux fois pour me crier : — N'oublie pas la croix d'or!
Les bateliers m'appelaient du caïque. Je demandai à l'un d'eux, un homme de Stavro, quelle était cette rieuse jeunesse. — C'est la fille de Michali le pêcheur d'épongés, répondit-il, la belle Lôli; on la nomme ainsi dans le pays parce qu'elle est un peu bizarre (Lôli est le mot qui veut dire folle dans le dialecte de la côte de Smyrne), et comme avec cela elle est pauvre, les garçons ne se pressent pas de la demander.
Je ne dis plus rien, mais jusqu'à Rhodes je regardais l'eau où couraient pour moi des images nouvelles, et j'entendais frissonner le rire singulier de Lôli dans la brise. Le sang me battait au cœur et aux tempes comme lorsque j'étais au travail sous la mer, retenant mon haleine. Jusqu'alors ma vie agitée et soucieuse ne m'avait pas laissé le temps de sentir l'âge d'amour : je compris que le
jour était venu pour moi comme pour les autres. Que te dirais-je, effendi? Tu sais ce qu'il advient aux jeunes, quand la tête manque ainsi qu'un gouvernail mal arrimé et ne peut plus rien contre le courant. En débarquant sur le port, au lieu d'aller m'enquérir des bateaux en partance, je montai au bazar et laissai machinalement tomber mes piastres sur le comptoir du joaillier, où je pris une croix d'or; le lendemain le caïque me ramenait à Cymî, et je m'arrêtais à Stavm. Quand Lôli vint à la source, je lui présentai tout tremblant le bijou.
L'enfant battit des mains, le passa à son cou et courut, légère comme une perdrix, jusqu'à la grève, où elle se pencha longuement sur l'eau, les pieds dans la vague, pour voir briller la croix à son corsage. Puis, remontant à moi, avec son grand rire :
— Tu ne pars donc pas? La main a raison?
— Non, fis-je tout honteux, j'ai changé d'idée, je vais redemander du travail au patron.
— Frère, prends garde, dit-elle en redevenant sérieuse, prends garde au fond bleu de la mer; il y a des démons méchants qui attirent les pauvres plongeurs et les attachent avec des chaînes de corail, comme ceci, — elle montrait des brins de ce faux corail que nous trouvons parfois en cherchant l'éponge, tressés dans ses cheveux, et qui brillaient là comme les cerises de juin dans les vergers de Damas, — les démons les emprisonnent dans leurs palais de verre et les font lentement
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mourir; plusieurs de nos garçons y sont restés qu'on n'a jamais revus : frère, prends garde au fond bleu delà merl
— Je n'ai pas peur des démons et je leur arracherai leurs trésors, Lôli, si tu veux être ma fiancée.
— Viens voir le père demain, il rentre à Tîle, — dit-elle en riant à nouveau et en s'échappant toute rouge, et je l'entendis encore me crier du haut de la colline : — Prends garde au fond bleu de la mer I
Le lendemain, Michali accueillit ma demande, mais en ajoutant que n'ayant rien ni l'un ni l'autre, il me fallait au moins deux années de travail pour gagner de quoi m'établir. Et je m'en fus, le cœur plein de courage et de douces chansons, me louer de nouveau à la pêcherie.
Les deux années passèrent, du temps béni où c'était joie de vivre. Mais que serait-ce à te raconter? Chacun a les siennes, n'est-ce pas? indifférente pour les autres et dont le souvenir lui est tout. Le jour, je travaillais dans ma claire prison sous les masses d'eau et je m'attachais au dur métier, car le fond de la mer est fait pour ceux qui rêvent, le plongeur vit dans un miroir peuplé de formes vagues, qui lui semblent toutes la figure qu'il a au cœur; quand je me sentais pris dans toutes ces algues pâles et baigné par tous ces rayons verts des grands fonds, je croyais h de molles caresses des cheveux et du regard de ma Lùli. Le suii-, la lâche finie, je i)arlais pour Slavru, chaigé
de beaux coquillages et des coraux dont elle aimait à se couronner le front. Je trouvais la fiancée assise devant la porte du père, sur le tas d'épongés fraîches qu'elle triait : à la voir toujours ainsi, perdue dans des lits de varechs et de plantes marines, parée de coquillages, les bras et les mains ruisselants de gouttes d'eau, il me prenait parfois des peurs bizarres qu'elle ne s'évanouît comme mes visions du fond de la mer. — C'est que je m'affolais chaque jour davantage, et je sentais que tout le bien de mon âme passait à elle. Je m'aperçusvite que les pauvres pêcheurs l'appelaient folle parce qu'ils ne pouvaient pas la comprendre; elle devinait les choses au-dessus de leur esprit, et moi, qui ai étudié dans l'église, j'avais peine à la suivre. Elle savait surtout mille secrets de la mer, les histoires diverses que se disent les vents de tempête et les petites brises de l'aube, les musiques changeantes de la vague sur le galet suivant les saisons et les heures, les querelles du flux et du reflux, les colères et les tristesses des lames. Elle savait aussi beaucoup du ciel et des étoiles, qu'elle regardait volontiers quand il faisait nuit sur l'eau, pourquoi les unes marchent autour des autres immobiles, où vont celles qui disparaissent et ce que cherchent les plus voyageuses en descendant dans les recoins sombres du firmament. Enfin elle m'apprenait, et cela me plaisait plus encore, à écouter au dedans de nous une musique plus divine que celle des flots
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et des étoiles; le grand rire fou de Loli se taisait, le soir, quand nous nous promenions ensemble sur la grève; elle m'enseignait les larmes qui montent aux yeux du cœur plein, sans savoir pourquoi elles montent, parce qu'on sent la terre féconde, le ciel bon, la vie chaude autour de deux âmes perdues d'une aise triste. Elle me faisait raconter aussi mes matinées de travail et aimait avec une curiosité passionnée m'entendre parler des royaumes marins où je vivais, du monde étrange qui se meut au fond des eaux, des bètes et des plantes cachées, des palais de verre que bâtit la lumière oblique. Ses yeux brillaient alors d'un désir fou, et elle disait :
— Il faudrait aller plus profond encore, pour voir.
Ainsi, te dis-je, passèrent les deux années, et je les revois toutesblondesd'amour comme ensevelies dans un suaire tissé avec les cheveux dorés de Lôli. — Vers la fin de la seconde, j'avais amassé de quoi acheter une petite maison à Stavro. Je vins au village le dimanche avant la Pàque, il fut convenu qu'on nous marierait après la fête et que je m'associerais avec Michali. Pendant cette dernière semaine, je devais aller travailler au grand banc de Leuka, tout au nord de Tile, là où sont les meilleures pêcheries, pour gagner la robe de noces de Lôli. J'embrassai ma fiancée et partis en chantant, sans me douter que le malheur allait prendre ma place à sa porte.
Or voici comme Dieu nous frappa. La veille du
grand jeudi, Michali alla de son côté à la pêche dans les fonds dangereux, à une brasse de la côte. Tu sais peut-être, effendi, que le plongeur descend jusqu'à quarante pieds impunément; mais c'est tout le poids d'eau qu'un homme peut supporter. Quand il dépasse cette limite, ne fût-ce que d'un pied ou deux, il travaille comme si de rien n'était et remonte à la surface sans aucun mal apparent; mais, aussitôt revenu à l'air, il tombe foudroyé. Depuis lors, un médecin d'Europe, que les marchands francs ont amené avec eux quand ils ont installé à Gymî les machines à plonger, m'a raconté qu'il avait visité des pêcheurs morts de cette manière : ils avaient les os du cou brisés et pleins de petites bulles d'air rentrées. Ce jour-là donc, le vieux Michali, attiré par quelque riche trouvaille, tira imprudemment sur la corde de descente et dépassa la limite ; quand on le remonta, il s'abattit sur la plage comme un pin touché de la foudre et rendit le souffle . On le rapporta mort à la maison, et ce n'était là que le premier coup du mauvais ange, qui frappe toujours deux fois à la même porte.
Ace moment revenait à Stavro un certain Gostaki; il avait travaillé avec moi cette semaine à Leuka. Costaki était un garnement mal famé, qui avait demandé deux fois ma fiancée en mariage et qu'elle avait refusé avec son grand rire dédaigneux i Plus d'une fois dans nos promenades,- le soir, nous l'avions rencontré nous jetant des sorts* Une idée
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d'enl'er vint à l'esprit du misérable. 11 entra au milieu de la nuit dans la maison où Lôli et sa mère, la vieille Sophia, veillaient tout en larmes le corps du défunt. La mine harassée et contristée, il prit à part la mère et lui dit, de façon à être entendu de Lôli : -^ Pauvre Sophia ! qu'avez-vous fait au Christ? J'arrive de Leuka, où nous avons retiré de Teau ce matin le corps de Yanghéli. 11 a voulu trop gagner pour votre fille et s'est fait descendre au banc de la Mort, où ont péri l'autre année les deux fils dHadji Yassili; cette fois encore le banc ne nous a rendu qu'un cadavre. Que la Vierge ait pitié de Lôli ! — Celle-ci, ayant tout entendu, se jeta sur le scélérat et lui dit de parler; il recommença son histoire les larmes aux yeux. Alors la malheureuse, l'esprit déjà troublé par la mort de son père, jeta un grand cri, puis son rire habituel éclata dans la chambre; cette fois elle était la bien nommée, la pauvre Lôli, elle était folle 1
Ne sachant rien de tout cela, j'avais touché ma pièce d'or le samedi, et je m'en revenais, marchant toute la nuit ; les cloches joyeuses, qui sonnaient la résurrection aux églises, me donnaient courage. J'arrivai au village dès l'aube, et voyant la vieille Sophia sur sa porte, je criai de loin en chantant :
— Eveille-toi, Lôli, Christ est ressuscité, éveilleloi, Lôli !
Lanière courut à moi en arrachant ses cheveux blancs:— Appelle-la Lôli, vraiment Lôli désor-
mais ! — Et elle me raconta l'affreuse histoire. Au même instant, un rire que je connaissais bien et la chère chanson de la bien-aimée se firent entendre au bout de la rue. Ma fiancée se précipita vers moi ; mais le mauvais esprit avait si étrangement travaillé son cerveau qu'elle s'imagina revoir son père.
— Père, père, me dit-elle, les démons ont étouffé le pauvre Vanghéli dans le fond bleu de la mer !
Et elle me redit tous les détails de la mort deMichali, auxquels elle avait assisté, croyant parler de la mienne. En vain, je la serrai dans mes bras, je l'appelai, je la couvris de larmes et de caresses; elle recommençait de nouveau le récit de l'agonie de son père, qu'elle m'appliquait à moi-même. Durant plusieurs semaines, j'essayai tout pour rappeler sa raison ; je n'obtins d'elle que son histoire désolée, son rire et sa chanson. Douce d'ailleurs et inoffensive, elle allait comme autrefois aux figuiers et sur la grève écouter la mer. Je résolus de la mener aux médecins d'Athènes.
La veille du jour où nous devions partir, elle ne se trouva pas au souper. Inquiet, je descendis au rivage. Il faisait cette nuit une grande lune dans un ciel de nuages, qui éclairait par instant la terre mieux qu'un matin d'hiver. Quand je fus au platane où j'avais, pour la première fois, rencontré ma fiancée, je l'aperçus de loin, dans sa blanche robe de noces qu'elle portait toujours, sur la crête de la fa-
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laise qui monte à ce l endroit à pic au-dessus de l'eau .
— Père, cria-t-elle en m'entendant venir, père, regarde Yanghéli qui passe ! — Et du doigt elle montrait sur l'horizon de mer une petite voile qui cinglait dans un rayon de lumière avec une vague apparence de forme humaine.
— Yanghéli ! Yanghéli I — Elle répétait mon nom en battant des mains, et avant que j'eusse pu courir ou crier à la Yierge, je vis la robe blanche disparaître comme un goéland qui s'envole ; le grand rire éclatant s'éteignit dans le bruit sourd d'un corps qui tombe à l'eau. Je plongeai sur sa trace, et vingt fois je parcourus le fond de roches au pied de la falaise; mais la lune s'était voilée, et malgré Texpérience de mon métier, cette mer que je connaissais si bien resta ténébreuse et vide pour moi. Quand je revins épuisé à la surface, la clarté renaissait sur les flots, et je vis à ma gauche une écume blanche sur une lame, comme des plumes de cygne. Je nageai en hâte de ce côté ; comme j'approchais, le rayon frappa des tresses dorées et des rameaux de corail sur cette blancheur, un nuage fit de nouveau la nuit sur la mer, et cette dernière vision s'évanouit comme une vapeur. Depuis, personne n'a rien revu ni retrouvé de Lôli.
Yoilà cette triste histoire. Il me reste à te dire, ce que tu attends sans doute, comment je me vengeai. Dès le lendemain, je retournai i\ Leuka reprendre ma place. Aussitôt à la mer, je me fis des-
cendre à l'endroit où venait de plonger Gostaki. A peine eiis-je entrevu l'assassin courbé sur sa besogne, que je me jetai sur lui et le terrassai dans le sable en le frappant de mon couteau à éponges. Ce fut pendant quelques secondes une lutte terrible dans la demi-nuit des profondeurs, sous le poids de la montagne d'eau. Le sang qui s'échappait des blessures troublait le fond où je poursuivais ma victime, et je frappais encore aveuglément, tandis qu'étouffée par le râle elle avait déjà ouvert la bouche et bu la mer. Je coupai la corde de secours enroulée à son corps, que j'amarrai solidement à une roche ; puis je donnai le signal de montée. Mes camarades avaient déjà ramené la corde de Gostaki, effrayés de ne plus sentir son poids.
— J'ai vu passer le requin, leur dis-je, il aura entraîné le pêcheur. On en a signalé deux l'autre semaine à Gymî, où la pêche est arrêtée. Pour moi, je ne plonge plus.
Ils me regardèrent d'nn air de doute, mais aucun ne souffla mot, sachant mon malheur, et que j'avais droit de faire justice. Sans réclamer mon dû, payé par ma vengeance, je quittai sur l'heure la pêcherie pour atteindre à Gymî le caïque de Rhodes, d'où je passai sur le premier voilier en partance. Le Seigneur miséricordieux a fait la terre si grande afin que ceux qui souffrent puissent marcher devant eux jusqu'à ce qu'ils aient lassé le souvenir qui les poursuit.
En achevant cette partie de son récit, Vanghéli se tut un moment ; sa parole s'attardait avec son âme à des pensées encore lourdes, malgré l'usure de tant d'années ; puis, secouant la tête comme pour chasser un essaim importun, il fit le geste (le qui rejette un fardeau derrière soi, et reprit:
— J'étais monté sur une felouque de Thasos, mauvaise marcheuse et mal gréée ; une forte brise nous obligea de faire route au plus près des côtes de Candie, et je n'eus pas, comme la première fois, la chance d'échapper aux Égyptiens. Une bordée malheureuse nous porta sous le vent d'une frégate qui nous reconnut, nous donna la chasse et s'empara de nous. On me jeta avec les hommes de l'équipage dans l'entrepont, et, quelques semaines après, j'étais amené à Alexandrie et vendu comme esclave au bazar. Tu peux croire, effendi, si je maudissais mon sort et ma sottise j\ courir les hasards du monde, tandis qu'assis sur ma natte dans la cour du grand khân, j'écoutais les acheteurs dé-
battre ma valeur. On demandait cher de moi, parce que je parlais la langue arabe, étant de Syrie, et qu'on me croyait habile aux travaux de la mer. Il vint enfin un gros marchand de Mansourah qui donna le prix demandé et me plaça comme réis sur une de ses dahabiehs. Durant une année, ma vie se passa à remonter ou à descendre le Nil avec les chargements de cotons et de dattes, penché jour et nuit sur la barre de mon gouvernail. J'aurais pu trouver plus dur maître et plus dur métier, c'est vrai ; mais, vois-tu, le grand mal de l'esclave, c'est qu'avec son corps le maître a acheté son espérance ; et il faut avoir été esclave pour savoir quelle misère c'est de manger de ce pain-là. Pourtant, comme il est sage de se résigner aux choses qui arrivent, je m'étais habitué peu à peu à l'idée de voir finir mes jours tous semblables, comme les palmiers de la berge qui disparaissaient derrière moi. C'est alors qu'un hasard heureux vint rouvrir ma vie fermée.
Un soir que nous étions mouillés à Louqsor, nous vîmes accourir des cavass qui éveillèrent brusquement le maître et réquisitionnèrent sa dahabieh pour Ibrahim, le fils du pacha d'Egypte ; comme le prince remontait le Nil, se rendant à Assouan, sa barque s'était ensablée au-dessous de nous, et il envoyait chercher pour la remplacer la première qu'on trouverait au village. — C'est ainsi que je devins pour un temps le réïs du propre fils
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du grand Méhémet-Ali. En montant à bord, Ibrahim parla avec bonté à chacun de nous : ayant appris que j'étais Syrien, il s'approcha de moi et me demanda, avec un intérêt que je ne m'expliquais pas, des détails sur le pays. Je fus amené ainsi à lui conter mon histoire. Quand j'arrivai à mon séjour chez Ali de ïépélen, le prince s'assit brusquement, son œil brilla, et il me retint deux heures de nuit à lui répéter tout ce que je savais du pacha de Janina. Cela continua ainsi presque chaque soir, à Iheure oii l'on amarrait la dahabieh à un tronc de palmier pour attendre l'aube, Ibrahim faisait apporter son tapis et sa pipe à l'arrière du pont, m'appelait auprès de lui, et me commandait gracieusement, comme il savait le faire, de lui conter des histoires de la guerre de Morée ou de lui parler des villes de la côte de Syrie. Quand nous lûmes de retour à Louqsor, j'entendis avec joie le pacha dire à mon maître :
— Combien ton réïs ?
— Cent talaris.
— Les voilà, je le prends.
Et jetant une bourse, Ibrahim m'emmena avec lui.
Nous débarquâmes au Grand-Caire, un matin, comme le brouillard se repliait sur le lleuve : la ville bâtie par les génies en sortait toute dorée, remplissant le ciel de dômes et de minarets. Moi qui n'avais encore vu que les pauvres villes de Sy-
rie et de Morée, il me semblait entrer dans un conte. Je suivis Ibrahim, qui allait saluer son père au Serai; quand je vis Méhémet-Ali, je compris qu'Ali de Tépélen n'avait été qu'un brigand heureux, mais que celui-ci était vraiment un prince de la terre. On sentait la force et la raison dans tout ce qu'il disait, l'attachement et le respect chez tous ceux qui l'entouraient. Le pays était riche, vivant, fertile en choses nouvelles, comme le limon du Nil en moissons: les Européens y arrivaient de toutes parts, apportant leur science et leur or. Tu as dû entendre dire que Méhémet-Ali fut un maître cruel et sanguinaire; mais tous ceux qui ont connu l'Egypte d'alors savent bien qu'il fallait une main de fer pour le travail entrepris par le grand pacha ; si l'on partage en deux poids le mal qu'il fit à ses ennemis et le bien qu'il fit au pays, c'est ce dernier qui emportera la balance. Ainsi l'a jugé la reconnaissance de tous les hommes sages qui l'ont vu àfœuvre. Mais ce n'est pas F affaire d'une pauvre créature comme moi de prononcer sur les princes,et je m'en tiens à mon humble histoire. Ibrahim, moins énergique que son père, était doux et juste ; chacun s'attachait à lui. J'entrai toujours plus avant dans sa confiance. Mon emploi était de lui apporter les pipes et le café ; tu sais que chez nous le pauvre esclave qui sert ainsi le maître est souvent plus près de son esprit que les beys qui s'asseoient à côté de lui. Après trois années passées
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de la sorte, j'étais devenu une sorte d'intendant dans sa maison. Ce moment de ma vie fut bon ; seulement, Tété, à Alexandrie, il ne fallait pas trop regarder le fond de la mer, quand je m'asseyais sur la plage ; je me sentais alors glisser dans les tristesses passées en y revoyant ce que tu sais.
Un hiver, quand nous revînmes au Caire, il se fit de grands assemblements de troupes ; je m'aperçus qu'il se préparait de graves choses, j'entendis les conversations du prince au divan, et je m'expliquai pourquoi il m'interrogeait si vivement depuis les premiers jours sur les villes de Syrie. Je fus alors témoin d'une scène qui m'est restée toute fraîche dans la mémoire et que je puis te raconter. Il y avait en ce temps à la grande mosquée d'El- Ahsa un uléma célèbre par sa science et sa sainteté, qu'on appelait cheikh Yakoub Quodjah. Il venait souvent au Serai et conversait longuement avec Ibrahim, que je trouvais toujours plus pensif après ces entretiens. Un soir que cheikh Yakoub était venu suivant son habitude, le prince m'appela, me dit de rouler son tapis de prière sur mon Ane et de le suivre. Nous sortîmes tous les trois ; le cheikh, qui nous précédait sur son ànesse blanche, prit le chemin des Tombeaux des khalifes. Tu connais, sans doute, effendi, ce désert sombre et superbe où les anciens khalifes d'Egypte reposent dans le sable, dans les chapelles merveilleuses des arrhiloctes d'autrefois : si tu no k^ connais pas, au-
cune parole ne peut te donner idée de ce qu'il y a d'eftrayant et de grand^ la nuit, dans cette ville morte de mosquées qui dort dans un repli du mont Mokattam, sans hommes, sans bruit, sans couleur, toute grise dans le noir. Nous nous arrêtâmes au centre, au pied du minaret de Kaït-Bey, qui se dresse comme le cierge entouré de fines dentelles qu'un riche porte à l'égUse la nuit de Pâques. J'étendis le tapis d'Ibrahim sur un turbé où est enseveli un saint vénéré ; tandis que le prince se mettait en prière, cheikh Yakoub disparut ; un moment après nous le vîmes poindre dans le ciel sur la plus haute galerie du minaret. Il portait le bonnet et l'ample robe des derviches ; un peu de lune éclaira là-haut ce grand fantôme qui tournait lentement, comme un oiseau du Nil. D'une voix forte comme sera l'éclat de la trompette du jugement, il entonna l'appel habituel du muezzin au nom d'Allah, et continua par cette litanie, qu'il jetait à la ronde aux tombeaux des quatre "points :
« Levez-vous, khalifes et émirs d'Egypte, levezvous, fils d'Omar! lève-toi, Hakem le Terrible, lève-toi, Salah-ed-Din le Conquérant, lève-toi, sultan Barkouk, lève-toi, sultan Gouhri !...»
Le prince se dressa tout surpris et regarda : voici que de toutes parts, des deux grands portails de Barkouk, des cours de Kaït-Bey, de tous les monuments qui faisaient de l'ombre au loin sur le
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sable sortaient et glissaient des lurmes vagues ; j'ai pensé depuis que c'étaient peut-être les chameliers que la nuit surprend parfois endormis dans ce lieu, peut-être les chacals qui y viennent rôder, et dont les yeux de braise nous regardaient fixement ; mais à cette heure, terrifiés comme nous l'étions, nous crûmes que les morts répondaient à l'appel du Quodjah. Lui continuait là-haut de sa voix tonnante :
« Levez-vous tous, dites à Ibrahim, héritier des khalifes, que l'heure est venue de marcher. A lui l'étendard des saints, à lui le kalifat des Croyants, à lui le trône affaissé de Stamboul : par lui le sang doit couler et l'empire d'El-Mohawi refleurir dans le sang ; dites-lui que Dieu l'a marqué, qu'il marche où qu'il sera maudit I »
Et je ne sais si ce fut encore le glapissement des chacals, mais il nous sembla entendre des échos lointains qui se redisaient de tombe en tombe :
« Amin, amin! » Le prince se prosterna de nouveau sur les turbés et pria longuement, puis, sans dire une parole, il reprit sa monture et repartit.
Le lendemain matin, quand je descendis dans les rues pleines de peuple, les muezzins appelaient de toutes les mosquées les Arabes à la guerre, les soldats sortaient des camps ; le jour même Ibrahim m'ordonna de faire ses préparatifs de départ; une semaine après la belle armée du pacha d'Egypte, comme un nuage de sauterelles, couvrait le désert de Suez de chameaux, de chevaux, d'hom-»
108 UISTOIRES ORIENTALES.
mes et de canons. Mon maître marchait en tête, et je le suivais, plantant sa tente chaque soir au camp, mêlé insouciamment, moi pauvre esclave, à cette foule qui marchait à la conquête du monde.
Tu as lu dans les livres l'histoire de cette longue guerre, et je ne t'en dirai rien que tu ne saches mieux que moi. Tu n'ignores pas comment nous traversâmes la Syrie conquise, et le Lyban et le Taurus. Les soirs de bataille, j'attendais le pacha devant sa tente ; quand il revenait fatigué, sanglant et victorieux,je préparais les coussins sur les tapis de Perse ; mais Ibrahim ne connaissait guère le sommeil ; sa tête travaillait sans cesse, tandis que son armée reposait, le sommeil le fuyait, et quand il ne pouvait plus retenir près de lui ses officiers harassés, il m'appelait pour lui conter des histoires, auxquelles il prenait un plaisir d'enfant. Quelquefois il m'interrompait brusquement, son idée le ressaisissait, et il parlait tout haut, comme pour lui seul, de ses projets, de ses plans pour la réforme de l'empire qu'il allait conquérir. 11 disait des choses sages et justes ; j'ai toujours pensé que les peuples auraient été heureux avec lui. Le soir de Koniehj quand il remonta enfiévré de la plaine couverte de cadavres, je me souviens qu'il ne ferma pas les yeux un instant ; il parla de Stamboul, où il croyait arriver dans quelques semaines, il nomma les palais du Bosphore oii son père et lui s'établiraient,
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les beys arabes auxquels il confierait l'administration des provinces.
L'armée s'avança encore jusqu'à Kutahieh, et s'arrêta là. A partir de ce jour, je ne reconnus plus Ibrahim. Lui, si bon et si juste pour nous tous, il devint chagrin, violent et tyrannique. Je comprenais qu'il était aigri par la rencontre d'obstacles imprévus que j'ignorais ; je sais seulement que toutes ses paroles étaient pour se plaindre amèrement des rois d'Europe qui l'arrêtaient dans sa marche, et qu'il accusait sans cesse l'injustice des étrangers. Peu de temps après, il me donna l'ordre de tout apprêter pour retourner en Egypte, et il avait des larmes dans les yeux en me le donnant. II partit avec une petite escorte, laissant ses troupes en Asie, pour aller consulter son père. Je passais toujours les nuits près de lui ; il dormait encore moins que par le passé, mais alors il restait silencieux, le regard perdu comme celui qu'on vient d'éveiller d'un rêve. Quand on le tirait de sa contemplation, il redevenait emporté et brutal : pour la première fois je me souvins que j'étais esclave, et le désir me prit de quitter un maître si dur.
Une nuit que nous campions à Sahjun, dans la montagne de Syrie, comme je me levai à la première aube, je vis au-dessous de nous, tout au fond des gorges qui descendaient à la côte, au bout de l'horizon, une ligne bleue et de petites taches blanches au bord qui brillaient dans la lumière du
matin ; c'était la mer, et l'une de ces taches était Lattaqiiieh. Je fus tout saisi par cette vue, et les idées qui me montèrent à la tête en ce moment achevèrent de me décider : j'entrai doucement dans latente où le pacha s'était assoupi un instant, je baisai sa main qui pendait sur les coussins, car il avait été bon pour moi dans le temps passé, et je m'enfuis par le bois de cèdres vers le col delamongne ; j'y restai caché trois jours ; quand j'appris qu'Ibrahim s'était éloigné avec tout son monde, je repris ma course et descendis à la mer. En entrant dans les jardins de Lattaquieh, je reconnus notre petite maison sur le port , telle que je l'avais laissée vingt années auparavant; mon père était assis devant la porte ; mais, à la suite d'une maladie d'yeux prise dans un voyage au désert de Gaza, il était devenu aveugle.
— Père, criai-je, tu ne me reconnais pas?
— C'est la voix de Yanghéli, dit le vieux à la mère; tu fais bien de revenir, garçon , car je m'en vais, et tu continueras les affaires.
Quelques jours plus tard, en effet, le père rendait son âme en me disant :
— Tuas vu qu'on ne trouve pas le repos encourant le monde; reste où j'ai vécu, et que Dieu te fasse prospérer plus qu'il n'a fait pour moi.
Il ne me laissait que sa boutique et son bon renom pour m'achalander auprès des pêcheurs avec qui de nouveau j'allais vivre.
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Je suivis les conseils du père ; pour un long temps, je n'ai plus rien à te dire de ma vie ; ce fut celle de tous les pauvres gens qui m'entouraient. Après les années si troublées que je t'ai contées, elle dormit durant bien des saisons comme l'eau tranquille de la petite anse où je renflouais les barques avariées en haute mer. Quand je regarde, du point où je suis arrivé, tout ce grand espace calme pris entre les orages du matin et ceux du soir, il m'apparaît comme un moment, et pourtant je vécus ainsi près d'un quart de siècle ; j'approchais de la vieillesse et je me figurais qu'elle continuerait mon repos jusqu'à la fin de tout homme. Le Seigneur en décida autrement : mais aux aventures des vieilles gens il manque l'insouciance et l'espérance qui font supportables toutes celles de la jeunesse.
Je ne fus pas recherché durant tout le temps que les Égyptiens occupèrent le pays jusqu'à Nésib. De longues années de paix suivirent pour les chré-
tiens de Syrie, pendant lesquelles ils oublièrent les idées qui avaient fait travailler les têtes autrefois : tu sais comment ils furent cruellement réveillés par les massacres de Damas. Pour moi comme pour tant d'autres, c'est de cette heure lamentable que datèrent les mauvais jours. Peu de temps auparavant j'avais hérité d'un parent un petit bien au village de Hasbeya, dans la vallée du mont Hermon ; comme le commerce de la soie rapportait alors de gros bénéfices, j'avais vendu ma boutique de Lattaquieh et je m'étais établi à Hasbeya, où je faisais des affaires de cocons. Ce fut là que j'appris par des fuyards les premiers massacres de Tannée soixante à Damas. Nous pensions être en sûreté dans nos montagnes, et quelques familles prudentes descendirent seules à Beyrouth.
Une nuit que tout dormait comme d'habitude dans le village, on fut éveillé en sursaut par un tumulte de cavaliers, de flammes et de cris : c'étaient lesDruses qui s'abattaient comme un ouragan sur nos maisons. Avant qu'on eût pu se reconnaître, les filatures et les magasins flambaient, le sang coulait par les rues, la moitié de la population râlait sous les pieds des chevaux qui portaient les assassins. Je n'oublierai jamais l'aube de ce jour où je vis, sur la terrasse avancée de l'église qui domine le village, ce qui restait des habitants de Hasbeya, hommes, femmes et enfants, parqués comme des moutons, rendus fous par cette ter-
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reur subite, riant bru3^amment aux flammes qui les entouraient ; c'était l'horreur de l'enfer vue par les vivants. Affolé comme tout le monde, je gardai pourtant assez de raison pour gagner les bois, au lieu d'aller me jeter, comme tant d'autres le firent, sous le yatagan des bourreaux ; j'échappai ainsi sans blessures ; mais, dans cette nuit de malheur, tout ce que je possédais fut consumé comme vient de l'être cette feuille de tabac dans mon calioun ; les chemins se rouvraient devant moi vides, sans but et sans pain. Je pris parle nord et quittai rapidement la montagne, oii les scènes de Hasbeya se renouvelaient dans chaque village : je ne m'arrêtai qu'à Hamah, le pays étant resté paisible de ce côté.
Comme j'étais assis à la porte de la ville, entre les moulins qui travaillent à grand bruit sur le Nahrel-Asy, je vis arriver un cavalier qui descendit près de moi pour se laver à la rivière et revêtir de beaux habits, ainsi que font les voyageurs qui viennent de loin avant d'entrer dans les villes. Je le reconnus pour un Franc sous le costume d'Anatolic qu'il portait ; il me salua honnêtement, et nous allâmes prendre le café emsemble sous le sycomore. — C'était un de ces gralneurs^ comme on les appelle, qui parcourent sans cesse nos contrées, du Liban au Caucase, pour chercher de bonnes graines de vers à soie et les envoyer en Europe. Tu sais qu'ils voyagent ordinairement avec un homme du pays,
leur associé ou leur domestique, qui porte les sacs sur son mulet, et qu'ils vont ainsi par les forêts et les montagnes, couchant sous le ciel, vivant comme de vrais Bédouins du Haurân. L'étranger me confia qu'il était fort embarrassé de remplacer son aide, un Maronite d'Edhen,qui avait péri dans la boucherie de Damas. Apprenant ma détresse et voyant que j'étais entendu dans le commerce qu'il faisait, il-me proposa de m'associer à lui. J'acceptai ce que le ciel m'envoyait pour sortir de peine : trois jours après nous quittions Hamah pour traverser toute l'Anatolie et nous rendre au Caucase. Le graineur, pensant qu'il n'y avait rien à faire dans la malheureuse Syrie cette année, avait résolu d'aller travailler en Arménie et dans le pays de Tiflis.
Mon nouveau maître était un homme actif, bon, unpeutriste.il me parut, ace qu'il disait, qu'il avait dû quitter sa patrie depuis quelques années à la suite de quelques événements politiques. Le soir, quand nous descendions de cheval à l'étape, il tirait de sa sacoche de petits livres dans la langue de son pays et lisait fort tard. Parfois il m'expliquait en turc, ne sachant pas le romaïque, ce qu'ils contenaient : j'ai appris bien des choses avec lui, plus même qu'autrefois en écoutant le sage Ibrahim ; il savait comment vivent les plantes et la raison de beaucoup d'actions humaines ; il connaissait des secrets pour guérir les malades ; aussi étions-nous
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bien reçus et nourris dans les villages. Le plus souvent nous couchions dans les bois où nous avions marché tout le jour; il aimait à demeurer ainsi seul parmi les chênes : il avait coutume de dire que la forêt est une foule, pleine d'àmes diverses, qu'il y a autant de vie cachée et de vie meilleure dans la multitude des arbres que dans les réunions d'hommes. — L'hiver, nous rentrions dans les villes, à Trébizonde, à Tébriz; le maître allait au khân attendre les voyageurs; tout en préparant les marchés de graines pour le printemps, il apprenait d'eux comment les gens des pays lointains se gouvernent, comment ils adorent Dieu chacun à leur manière. Je m'étonnais parfois de le voir tomber d'accord avec les mollahs, même avec les païens de Perse, qui adorent le feu ; il expliquait que les différentes lois sont faites pour des âmes différentes, et que toutes sont bonnes quand on les suit avec vérité et simplicité. Je crois vraiment que, si j'étais resté plus longtemps près de cet homme sage, j'aurais appris à penser comme vous autres gens d'Europe ; mais il en était ordonné autrement. Le second été que nous passâmes ensemble, mon maître résolut d'aller travailler dans la province de Brousse, où l'on disait que les graines étaient belles cette année-là. Nous descendîmes dans l'intérieur par Siwas et Angorah. A Yéni- Choir, nos hôtes grecs voulurent nous retenir en nous prévenant que les passages du mont Olympe étaient occupés
par des bandes de Zéibeks. Nous partîmes sans tenir compte de l'avis, et nous nous engageâmes dans les défilés au nord de la montagne; le dernier soir, comme nous voulions forcer l'étape pour arriver à la ville, la nuit nous prit dans les châtaigniers ; tandis que nous cherchions la route perdue, un coup de fusil partit dans le taillis, une voix nous cria d'arrêter, et cinq ou six de ces grands bandits comme tu en as vu hier à Géiveh se pavanant sous leurs hauts bonnets et leurs belles armes, nous barrèrent le chemin. Le maître était brave, il voulut passer outre; les Zéibeks se précipitèrent sur lui, le tuèrent sous mes yeux et emmenèrent son cheval chargé de ses effets; pour moi, ils se contentèrent de me laisser meurtri de coups sous mon mulet.
Je fus recueilli par des bûcherons de l'Olympe, qui me soignèrent quelques jours. Quand je fus remis, je m'acheminai vers Brousse, me demandant une fois de plus ce qu'il allait advenir de moi ; fort inquiet, en outre, de ce qui était arrivé, car chez nous il ne faut jamais être mêlé à un crime; c'est souvent dangereux pour les criminels et toujours pour les témoins. Aussi étais-je bien résolu de n'en parler à personne : ordinairement ces accidents s'oublient; mais comme celui-ci avait eu lieu près de la ville, le consul du graineur l'ayant appris, avait été trouver le pacha en réclamant prompte satisfaction. ïu sais qu'en pareille occasion, le pacha parvient rarement à mettre la main
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sur les assassins ; mais il trouve toujours quelqu'un à livrer au consul, qu'il faut contenter tout d'abord. On s'avisa que j'avais été le domestique et sûrement le meurtrier de la victime; les zaptiés me découvrirent dans le khân où je venais d'arriver, me chargèrent de fers et me conduisirent au konaq. Mes protestations ne servirent de rien, mieux eût valu avoir quelques piastres pour faire reconnaître mon innocence et trouver un autre coupable ; je n'avais pas un para : on me jeta en prison, €t la justice fut satisfaite.
Puisque tu vas à Brousse, tu verras dans la cour du konaq, sous les fenêtres du gouverneur, un grand bâtiment carré fermé de grilles, et derrière ces grilles une centaine de têtes qui regardent d'un air ennuyé les passants ou causent avec €ux à travers les barreaux. C'est la prison où je fus enfermé. Il y avait là nombreuse compagnie pêlemêle, quelques criminels, de pauvres diables qui avaient dévalisé une boutique, des Grecs qui avaient battu un musulman, des juifs qui avaient battu un Grec, et des malheureux comme moi qui n'avaient pas eu de chance. Tout ce monde demeurait h\ depuis un temps variable suivant le hasard des circonstances; quand il n'y avait plus de place pour de nouveaux condamnés, on relâchait les plus anciens ou ceux dont la famille pouvait payer. N'étant dans aucun de ces deux cas, je savais qu'il me faudrait une longue patience.
J'ai appris plus tard que, deux mois après mon arrestation, les Zéibeks assassins de mon maître avaient élé pris par les nizams et pendus; malheureusement le consul n'avait plus rien demandé et le pacha m'avait oublié : personne ne se souvint à cette occasion que j'avais été arrêté pour le même fait, et on ne pensa ni à me juger ni à me libérer. — D'ailleurs le temps passait assez bien en prison ; il y avait là foule de gens de tous les états et de tous les pays qui racontaient des histoires instructives, et quelques Hellènes qui causaient fort agréablement : un écrivain pubhc, enfermé pour avoir contrefait des signatures, m'apprit à tracer des sentences en belles lettres persanes ou en vieux caractères arabes. Je m'essayais à les reproduire avec du charbon sur le mur blanchi à la chaux ; comme j'avais encore dans la mémoire les bellesinscriptions vues au Caire et à Damas, je devins en peu de temps plus habile que mon maître.
Un jour, le pacha qui visitait la prison entra subitement dans la grand'salle, comme j'écrivais audessus de la fenêtre, pour la consolation des prisonniers, ce verset du Koran : « Et ceci aussi passera. » Le gouverneur admira la beauté de mes lettres et me félicita chaudement. — Tu sais, eft'endi, que nul art n'est en si grande estime chez les Turcs.
Le lendemain il me fit appeler au konaq et me demanda de décorer en caractères koufiques comme ceux de la Mosquée-Verte le tour de son sélamhk.
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Je revins les jours suivants, et, quand je me fus acquitté de ce travail à sa grande satisfaction, il m'employa dans les bureaux du divan à écrire les papiers d'importance où les lignes rouges et or doivent alterner en se redressant à la fm de la feuille. Chaque jour je rentrai un peu plus tard à la prison; un soir on me laissa coucher à la porte du divan, le lendemain de môme ; c'est ainsi que je fus insensiblement libéré et que de prisonnier je devins scribe du gouvernement. Je songeais pourtant que ma précédente demeure était un peu trop près du konak, et ce fut avec joie que j'appris, à quelque temps de là, que le pacha de Brousse était transféré à Damas. Ayant résolu d'accompagner mon protecteur, j'entrai à la mode turque dans sa suite, et m'habituai à vivre de son bien comme si je le servais depuis trente ans, ce à quoi personne ne s'opposa. Nous partîmes de Brousse à petites journées; quand, après un mois de route, nous arrivâmes à Damas, le pacha apprit qu'entre temps on l'avait nommé à Bagdad ; il avait été précédemment vizir à Stamboul, et son successeur ne le trouvait jamais assez loin. — On repartit pour Bagdad; durant ce nouvel et long voyage, j'eus occasion de rendre plusieurs services au gouverneur : aussi, en prenant possession du konaq de Bagdad, il m'installa officiellement en qualité de kiatib du medjliss (greflior du conseil de la province).
J'ai passé là sepl ou huit années de ma vie, les dernières et les plus aisées, celles où je touchai presque à la fortune: si tu connais le pays, tu ne t'étonneras pas de me voir finir en servant les maîtres que j'ai commencé par combattre. C'était le moment où, dans tout l'empire, on appelait les chrétiens dans l'administration. Je fis rapidement mon chemin, grâce à la bienveillance du pacha, et je devins premier kiatib, puis defterdar du vilayet (chancelier du gouvernement). En ce temps-là je portais l'habit des fonctionnaires et je traversais le bazar de Bagdad sur un bel âne blanc, avec l'air respectable d'une autorité. On me saluait jusqu'à terre, on m'appelait Yanghéli-effendi, et je voyais venir le moment où je serais Vanghéli-bey. Je rêvais déjà de finir mes jours à Stamboul, dans quelque haut bureau de la Porte ; qui sait jusqu'où je pourrais monter? Tant d'autres partis de plus bas que moi gouvernaient le monde ! Rien n'est impossible à la volonté du Padichah, si Dieu le veut
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aussi. Le principal pour réaliser de si grands projets était d'amasser beaucoup d'argent : je m'y employais de mon mieux. D'abord j'avais eu grand'peine à subsister avec mon traitement : une centaine de piastres par mois, rarement payées. Mais, à mesure que mon influence grandissait, les piastres et les livres d'or arrivaient de toutes parts comme d'elles-mêmes. Ceux qui avaient des procès devaient compter avec moi, ceux qui avaient des réclamations à faire au gouvernement encore plus. A l'époque de l'adjudication des dîmes, les fermiers désireux de l'obtenir n'auraient eu garde de ne pas m'intéresser à leur demande; de même les concessionnaires des travaux du fleuve. Les zarafs qui avançaient de l'argent pour les dépenses du vilayet n'ignoraient pas qu'on me consulterait sur le taux du prêt; enfin j'ai dû tenir les comptes pour les levées des nizams. Le Seigneur sait que je n'ai jamais fait de tort à personne et que je me suis contenté des bénéfices habituels de mon emploi, recevant les cadeaux comme il est naturel. J'ai vu quelquefois des négociants d'Europe me les refuser, disant qu'on n'avait pas cet usage chez eux : il est pourtant juste de payer ceux dont on a besoin, et il t'est bien connu que tout le monde fait de même ici : pour nous autres chrétiens surtout, les positions sont si précaires, qu'il faut travailler vite quand on y est, afin de se garer du malheur à venir. La fin de mon histoire prouve bien qu'il
vient toujours plus promptement qu'on ne s'y attend; et, s'il est venu sur moi, c'est peut-être parce que j'ai été trop honnête et trop humain.
11 y avait en ville un mollah fort considéré, membre du medjliss, dont le père se ruina et vendit sa maison à un Arménien. Pour rentrer en possession de la maison, le mollah prétendit que c'était un vakouf, bien de mosquée, et amena au konaq deux faux témoins que je connaissais bien, qui, pour une livre par tête, s'étaient engagés à appuyer son affirmation. Je fus sollicité de l'aider dans cette affaire; mais le mollah, qui était avare, ne me donna que de bonnes paroles : rien ne s'opposa donc à ce que je découvrisse l'injustice de sa cause, qui fut perdue devant le tribunal. J'eus, à partir de ce jour, un puissant ennemi, qui ne négligea rien pour me perdre. Sur ces entrefaites, le pacha qui m'avait témoigné tant de bonté fut nommé au Yémen : je me crus assez fort pour rester seul à Bagdad et ne tardai pas à m'en repentir. Quelques semaines après son départ, au temps de la Pâque, je fus attiré par le bruit d'une rixe en traversant le bazar : c'étaient des Grecs qui assommaient un juif, accusé d'avoir volé et tué un enfant chrétien pour préparer l'agneau avec son sang. Je reconnus le vieux Zacharias-ibn- Jéhoudah, avec lequel j'avais quelques petites affaires ; pris de pitié, j'appelai les zaptiés et je fis lâcher prise à mes coreligionnaires. J'avais eu
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tort (le me môler de ce qui n'était pas mon affaire ; d'ailleurs peut-être bien que le juif avait pris le sang de l'enfant, on ne sait jamais.
Le soir môme, les Grecs firent une sédition; on m'accusa d'être l'auteur du trouble ; le mollah, mon ennemi, assembla le medjliss et disposa tous les esprits contre moi. J'avais eu l'imprudence de ne pas faire encore mon présent de bienvenue au nouveau pacha, arrivé de la veille ; il fut facilement persuadé par mes adversaires et me destitua immédiatement de ma place. Comprenant que l'orage ne s'arrêterait pas là, je pris en hâte mon petit avoir, que j'avais converti au fur et à mesure en diamants, comme nous faisons tous pour nos fortunes sans cesse menacées : je cachai les pierres précieuses dans mon fez, et je courus, la nuit venue, à la maison du juif. Zacharias me reçut en tremblant dans l'arrière-chambre où il célébrait la fête avec sa famille sous les sept chandeliers : je lui rappelai qu'il me devait la vie et l'adjurai de garder fidèlement mon dépôt durant une absence que j'allais faire. Il enterra les pierres en jurant par le Dieu d'Abraham que tout ce qu'il possédait m'appartenait, puis il me pria de quitter sa maison, pour ne pas attirer le malheur sur son toit. Un ami vint m'apprendre au même instant que le pacha me faisait chercher pour comparaître en justice, sous l'accusation d'avoir détourné les deniers de l'Etat; ordre était donné aux zaptiés, qui me connaissaient
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bien, de veiller à toutes les portes de la ville et de ne pas me laisser échapper.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Je me rendis au khan des Persans, d'où je savais qu'une caravane de morts devait partir le lendemain pour Kerbéla. Tu n'ignores pas que les Persans de tout le royaume et des provinces de Turquie portent leurs parents défunts à la ville sainte de Kerbéla, et qu'il arrive là chaque jour de fort loin des convois de cadavres. Je comptais qu'un Persan ne refuserait jamais l'occasion de gagner quelques tomans en jouant un bon tour aux Turcs. Je proposai à l'un d'eux, qui conduisait un oncle à Kerbéla, de me cacher dans un cercueil et de me charger sur son chameau pour faire contre-poids à son oncle, jusqu'à la sortie de la ville. Il accepta, et je pus ainsi franchir les portes sans être inquiété. Je suivis la caravane jusqu'à Kerbéla, et je vécus misérablement durant une année, sur la frontière de Perse, d'un petit commerce d'épices et d'aromates pour embaumer les morts. Cette année écoulée, je pensai que mon affaire devait être oubhée, et, ayant appris par un voyageur le changement du pacha qui m'avait poursuivi, je retournai à Bagdad. J'entrai le soir dans la ville et je vins frapper à la maison du juif. Après une longue attente, un jeune homme, que je reconnus pour son fils, entr'ouvrit la porte, me demandant ce qui m'amenait. Je me nommai et réclamai le dépôt confié à son père.
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«Hélas! s'écria le juif en éclatant en sanglots, que le Dieu d'Abraham recueille le père dans son sein ! Il est parti pour les Indes, croyant amasser une grande fortune ; et voilà que Tautre semaine des marins de Bassorah sont venus m'apprendra que le bâtiment où il était a péri dans le golfe avec tout son bien. Nous sommes ruinés, que le Dieu d'Abraham ait pitié de nousl »
Je répliquai vainement que Zacharias avait dû laisser mes pierres : le traître continua ses lamentations, m'offrant de fouiller la maison pour m'assurer de sa misère ; comme je le menaçai de la justice, il me répondit hypocritement qu'il me suivrait sur l'heure au tribunal, sachant bien que j'avais plus à craindre que lui de toute démarche bruyante. Il referma la porte en gémissant, tandis que je maudissais dans mon impuissance le toit et la race d'Ibn-Jéhoudah ; je me retrouvai dans la rue, seul, dépouillé, aussi pauvre que le jour où ma mère me jeta au monde, mais avec des cheveux blancs sur la tète et la tombe devant moi.
En quittant la maison du juif, tout accablé de la chute de mes espérances, j'entrai machinalement dans un de ces cafés où le peuple de Bagdad se divertit le soir à écouter les conteurs en renom. Hadji-Mohammed-Hafiz, conteur célèbre dans tout le pays arabe, occupait à ce moment la banquette et disait aux auditeurs accroupis sur les nattes à ses pieds une histoire qui finissait ainsi :
« Un jour d'été, au temps des glorieux khalifes, — car vous verrez, croyants, que tout ceci ne serait plus possible aujourd'hui, — le Bien et le Mal se rencontrèrent dans un jardin de Damas; ne sachant que faire pour se distraire durant la chaleur du jour, ils résolurent de jouer le monde aux dés. Le Mal, ayant préparé les dés, gagna par fraude et se prétendit maître du monde. Une discussion s'ensuivit, les deux joueurs vinrent devant le cadi. Le Bien expliqua la tromperie de son adversaire; mais le Mal avait acheté le cadi, qui le confirma dans la possession du monde. Le Bien appela du jugement
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devant l'émir de Damas ; le Mal avait acheté l'émir, qui attesta par un nouveau firman les droits du gagnant. Le Bien partit alors pour aller à Bagdad se jeter aux pieds du khalife, représentant de la justice divine sur terre, et faire casser les jugements iniques; mais le Mal s'était mis en route de plus grand matin ; il est difficile de croire qu'il ait acheté le khalife, dont le nom soit loué ; pourtant le monde fut irrévocablement constitué sa propriété par la plus haute autorité qu'il y ait sur la terre. Désespéré, le Bien en appela à Dieu, qu'on n'achète pas. Le Seigneur déclara qu'il ne pouvait revenir sur ce qu'avait décidé son représentant en ce monde, mais il promit au Bien sa revanche dans l'autre, qui lui appartiendrait tout entier et où le Mal n'entrerait jamais. C'est dans celui-là, Croyants, que vous serez sûrement dédommagés des injustices du nôtre. »
Tu sais, effendi, comment les petites choses décident parfois de nous : voilà que ce récit, qui résumait la longue expérience de toute ma vie, me rappela que je n'avais plus que peu de jours devant moi, plus rien à attendre de nouvelles entreprises, plus de jeunesse d'âme pour les tenter, et qu'il fallait penser à ce monde où les pauvres gens se reposeront sans crainte de revirement. Je réfléchis alors qu'il serait peut-être sage de mourir à l'ombre de l'église où j'avais commencé de vivre ; je me souvins des pieux monastères de Roumélie,
à l'Athos OU en Thessalie, où j'avais trouvé abri plus d'une fois dans ma jeunesse, au temps de la guerre et d'Ali de Tépélen. Le détachement des biens de la terre m'était facile, puisque je n'avais plus un para. Mon seul embarras était de savoir comment je traverserais encore une fois toute l'Asie, pour gagner les saintes maisons orthodoxes: je n'avais plus le courage ni la force de me faire matelot ou chamelier. Le hasard me vint une dernière fois en aide : j'entendis en ce moment à côté de moi ces comédiens, qui s'étaient réunis pour compter leur recette et discuter en commun leurs projets de voyage jusqu'à Stamboul. Je m'approchai d'eux et leur demandai s'ils pourraient me transporter et me faire vivre sur la route en me donnant un emploi dans leur troupe ; il fut convenu que je jouerais à l'occasion les vieilles femmes gardiennes de harem ou les cadis battus par Hadji-Baba. Nous partîmes quelques jours après, nous acheminant lentement par les villes d'Anatolie, dressant notre mach'ala chaque soir au hasard de l'étape, dans les villages ou dans les capitales ; . nous avons tardé à Alep, où les gens sont curieux et oisifs et où la recette était bonne tous les jours : nous avons perdu nos peines à Konieh, à Gésarée, où la misère est grande, le blé ayant manqué depuis deux ans. Les neiges d'hiver nous ont retenu à Angorah, le printemps nous a rouvert la route, et voici qu'après cette année errante nous
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touchons à la mer et à la fin des choses pour moi. J'ai mis de côté quelques piastres pour louer demain à Gueumlek mon passage jusqu'à Yolo, et de là gagner les couvents. Après cette dernière traversée, le vieux Yanghéli n'aura plus rien à ajouter, s'il plaît à Dieu, à l'histoire qu'il t'a contée.
Ici le vieillard fît une pause ; je voyais qu'il avait encore à me dire quelque chose qui se formalait péniblement dans son cerveau. 11 fixa sur moi ce regard triste et interrogateur, habituel à l'Oriental qui cause avec un Européen : le regard de ce jeune homme noir de Francia, au Louvre, qui, penché hors du xv® siècle, regarde venir des temps nouveaux, tourmentés et durs aux âmes simples. Après un instant, Yanghéli reprit :
— Maintenant, effendi, que' j'ai fait ce que tu désirais, j'attends que tu répondes à la question que je me posais quand tu m'as abordé. Jusqu'ici, j'ai fait la tâche du jour qui se levait, sans avoir le temps de songer à celle accomplie la veille ; mais, ce soir, au moment de jeter ma vie passée derrière moi comme on largue une vieille ancre à la mer, elle m'est tout apparue en détail ; telle on revoit la vie des bienheureux dans les images, toute rassemblée en une suite de petits tableaux sur la môme feuille. Vue ainsi, elle ne me paraissait guère autre chose que la comédie que nous venons de jouer, où j'ai revêtu en une heure les costumes de dix hommes différents et essayé vingt
métiers divers sous le bâton d'Hadji-Baba qui me poursuivait. Alors il m'est venu à l'esprit de me demander pourquoi le pauvre monde peine et s'agite en tous sens depuis le berceau, pour quelle raison et dans quel but nous travaillons ainsi, ce qui reste de tout ce qui arrive... Je n'ai pas trouvé, mais vous autres hommes d'Europe vous avez tout appris dans les livres, et tu sais sans doute le pourquoi des choses arrivées?
— Gela, nous ne le savons pas.
— Tout le reste de ce que vous savez ne vous sert donc de rien, et je vais demander ce que tu ignores aux hommes qui vivent dans les maisons de Dieu, qui le savent peut-être et me le diront. — Voici là-haut le minaret d'Yéchil-Djami qui se fait blanc ; il est temps de reposer un peu et de commencer ma dernière étape. — Que le Seigneur te garde, effendi.
— Écoute, Vanghéli, dis-je comme nous nous levions, je te remercie de ton histoire et veux te prier d'accepter ces quelques piastres pour assurer sans inquiétude ta route jusqu'à Volo. En paiement de ce service, je te demande une seule chose : j'ai idée de visiter quelque jour les monastères de Roumélie; souviens-toi de moi, et, quand tu entendras dire que je suis dans le pays, viens me chercher pour me dire si tu as trouvé l'explication que je n'ai pu te donner ; j'ai grande curiosité de savoir si tu la trouveras, et plus grand désir encore que
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tu m'en fasses part quand tu la tiendras. Prometsmoi de te souvenir de ma demande.
— Je te le promets, dit l'homme, — et il disparut sous la tente du chariot. Là se mouvait un vague éveil de hardes dans la première transparence de l'aube, dont la grâce sereine emplissait le ciel noir et faisait sourire la tête des vieux murs du khân.
Quand on nous appela pour nous mettre en marche, le soleil était déjà haut sur l'horizon et la bande tragique partie depuis plusieurs heures. Notre caravane, plus alerte, la rejoignit pourtant au gué de la rivière qui s'échappe du lac, à la séparation des routes de Brousse et de Gueumlek. On passait le chariot de Thespis sur le bac ; la lourde machine glissait au fil de Teau, toute sonore de rires d'enfants et de chansons, tout éclaboussée de lumière par les reflets miroitants du courant et les rayons de midi accrochés aux loques éclatantes des oripeaux qui pendaient à l'aventure ; sur la rive, assis dans l'ombre épaisse d'un noyer, les mains croisées sur son bâton, Yanghéli regardait s'éloigner les compagnons qu'il avait dû quitter là, avec ce regard vague, songeur et fatigué, commun aux vieilles gens de toute condition en Asie. C'était presque la scène de la poétique toile de Gleyre, — les Illusions perdues, — où le vieillard gagne sur la grève par l'ombre du soir regarde fuir dans le rayon doré la voile qui emporte les jeunesses, les lyres,
les fleurs et les espoirs. — Je rappelai de nouveau àVanghéli sa promesse ; le bac revint nous prendre; comme je me retournais de l'autre bord, le vieux Syrien me fit de la main le grave salut oriental et se perdit dans un petit chemin, sous un nuage d'aubépines en fleurs, qui chantaient les fêtes de mai, là-bas, le long de l'eau.
J'avais été d'abord vivement frappé par cette longue suite d'aventures, roulant cette âme d'imprévus en imprévus sans troubler sa placidité ni lasser sa résignation. Depuis, les soirs de voyage m'habituèrent à des rencontres pareilles, et comme la vie marche, grosse d'oubli, j'oubliai Yanghéli. L'été dernier, je me trouvais en Thessalie. Au sortir de la riante vallée de Tempe, une des seules propaiesses de la poésie antique que tienne encore la Grèce d'aujourd'hui, j'avais traversé la triste plaine de Larisse et j'étais arrivé à Trikala, au pied des montagnes d'Épire. L'évêque grec, qui me donnait l'hospitalité, me proposa de me mener aux célèbres couvents des Météores. Nous remontâmes le cours du Lé thé, en suivant la dernière branche que jette vers le nord la plaine de Thessalie, entre les contreforts de l'Olympe et la haute barrière du Pinde. Devant nous, à l'extrémité de cette vallée, des aiguilles d'aspect singulier, inexplicable, fermaient l'horizon comme un jeu de quilles de Ti-
tans. Nous arrivâmes après quatre heures de marche au village de Kalabaka, adossé à la première de ces éminences, et nous nous engageâmes par un sentier de chèvres dans un paysage étrange, produit de quelque cataclysme inconnu. Tout autour de nous se dressaient des aiguilles, des colonnes, des tables de pierres, squelettes de montagnes grêles et sveltes, hauts de plusieurs centaines de pieds, sans hen entre eux ; enracinés aux âpres rochers de cette gorge bouleversée, ces fûts naturels montaient tout d'une venue dans la ligne d'aplomb comme des peupliers de granit; aucun accès apparent sur les parois à pic, et pourtant, sur le faîte étroit de plusieurs d'entre eux, des maisons blanches se détachaient en plein ciel, ainsi , que les nids de cigognes sur les minarets des villes d'Asie. Ce sont les couvents des IMétépres {rneleora^ suspendu en l'air), vraies maisons de prières, qui peuvent bien être en communication avec le ciel, mais que rien ne rattache à la terre. La légende qui en attribue la construction à des puissances célestes a dû s'établir sans peine, car on ne conçoit pas comment des architectes humains ont pu élever des matériaux sur ces cimes. Là-haut vivent de petites communautés de stylites, des moines qui ont fait vœu de ne plus quitter ces prisons aériennes, où leur vie s'écoule sur un plateau de quelques mètres carrés: j'y ai vu des vieillards qui depuis cinquante ans n'étaient pas redescendus dans le bas monde.
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Quelques-uns des couvents sont à la rigueur accessibles par un système d'échelles et de boyaux dans le roc, devant lequel hésiterait le plus intrépide gymnaste ; mais le moyen de communication habituel pour se hisserjusqu'à eux, le seul possible pour ceux qui s'élèvent le plus haut, sur des aiguilles perpendiculaires et sans arêtes, est autrement original. Quand le visiteur ou le frère chargé d'apporter les provisions hèle les solitaires du fond de la gorge, il voit apparaître sur le rebord de la crête deux ou trois ombres noires, toutes petites à cette distance; les ombres déroulent sur un tour une longue corde qui descend, apportant à son extrémité un filet de sparterie; dès qu'elle a touché terre, on emmaillote dans le filet le voyageur pour les régions aériennes, on donne le signal, la corde remonte lentement et apporte, après plusieurs minutes, son fardeau aux moines, qui le reçoivent sur la plate-forme.
Il faut avouer que la première expérience de ce mode d'ascension est absolument déplaisante. Replié sur lui-même dans le filet, dont les larges mailles laissent apercevoir en dessous l'abîme béant, balancé dans le vide ou heurté aux aspérités du roc par le mouvement de pendule de la corde, le voyageur regarde mélancoliquement décroître ses compagnons restés h terre, sans que les têtes qui l'attendent là-haut grossissent beaucoup ; ses souvenirs littéraires lui rappellent avec une netteté
surprenante les détails dramatiques de la chute de Claude FroUo sur le parvis Notre-Dame. Les aigres craquements de la poulie vermoulue lui apportent d'en haut une musique en harmonie avec ses pensées ; pour peu qu'il soit familier aux habitudes conservatrices et insoucieuses de l'esprit oriental, il ne manque pas de se dire que corde et poulie doivent servir depuis un temps immémorial, et que tout a une fin. Pour être fixé à ce sujet, je demandai au caloyer qui reçut le filet et me délivra sur le balcon de son aire quand on changeait la corde :
— Mais, répondit-il avec étonnement, quand elle casse!
Cette assurance n'embellit pas les émotions de la descente, qui offre un moment particulièrement délicat, celui où les moines, après vous avoir ficelé, vous lancent brusquement de la plate-forme du tour dans le vide.
Je dois ajouter qu'on est payé de ces peines légères, en visitant les Météores, par la découverte de peintures murales de la plus haute importance pour l'histoire de l'art, égales, sinon supérieures, aux meilleures reliques du mont Athos. Le couvent de Saint-Varlaam, oii nous allâmes coucher, est le plus riche en ce genre ; et, du haut de cet observatoire naturel, le regard embrasse toute la plaine de Thessalie et le cours sinueux duLéthé. En contemplant au jour tombant cette gorge convulsée.
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d'un aspect bizarre, triste et solitaire, je compris comment les anciens avaient placé au point où je me trouvais la source des fleuves infernaux, et dédié cette vallée aux divinités funèbres, aux rites magiques et aux incantations des sorcières. Quand la lune vint jeter une large lueur glauque sur les eaux de la rivière, qui rayait de sinueuses lignes d'acier l'ombre de la plaine, je me préparai à entendre les cris et le rhombe des classiques magiciennes de Thessalie. Je ne fus pourtant troublé que par l'igoumène de Varlaam, un vieil ascète tout blanc qui vint me rejoindre avec l'évêque et un de ses'caloyers. Nous causâmes, et comme je lui demandais si son troupeau était nombreux, il me répondit avec tristesse :
— Nous ne sommes plus que six ; la foi s'en va, il ne vient plus de jeunes aux Météores pour remplacer les vieux que le Seigneur appelle. Depuis dix ans, aucun caloyer ne s'est présenté, excepté Yanghéli.
A ce nom, l'image du comédien de Nicée se réveilla subitement en moi; il est ainsi des syllabes qui tombent comme une pierre dans les trous obscurs de la mémoire et en font jaillir une pluie de souvenirs.
— Vous avez un frère qui se nomme Vanghéli? m'écriai-je avec intérôt.
— Il en est venu un il y a quelques années, un vieillard qui est mort justement il y a trois semai-
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nés. Je me rappelle môme à ce propos, ajouta l'igoumène, que le bruit étant parvenu ici de votre arrivée à Larisse, le mourant témoigna l'espoir de vous voir aux Météores avant sa fm, il disait que le voj^ageur annoncé devait être un Franc de Stamboul qu'il avait connu.
A ce moment, le petit caloyer, qui se tenait en arrière avec une discrétion ecclésiastique et semblait brûler de se mêler à la conversation de ses supérieurs, s'avança timidement : — Yoilà la chose, dit-il. C'est moi qui ai soigné Vanghéli, comme il s'en allait à Dieu ; mais sa tête, étant bien vieille, divaguait ; il racontait, sans que j'aie bien compris, qu'il avait une dette envers le voyageur Franc, et qu'il regrettait de mourir sans pouvoir la payer. Il recommandait de dire à Votre Honneur qu'il ne pouvait rien lui donner en ce monde et n'avait rien de plus à lui apprendre, mais que Votre Honneur aille voir sa tombe , qui en saurait davantage.
Intimement frappé par le retour fortuit de cette vie lointaine dans la mienne, je me levai et demandai à voir la sépulture de Vanghéli. Nous nous rendîmes à quelques pas de là, au chevet de l'église oii les moines continuent le long sommeil qu'ils sont venus commencer dans cette retraite. Dieu sait comment les lentes actions des siècles ont apporté sur ces plateaux de la te re végétale où poussent courageusement des plantes
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et des arbustes. Un fouillis de vignes folles et d'églantines couvrait la bande de terrain entre le bord du précipice et le mur de l'abside, grimpant à colle-ci, plongeant dans celui-là. Les brindilles et les pousses de mai, les orties et les ciguës s'étaient rejointes sur la tombe nouvelle et la masquaient déjà. Les moines firent signe à deux petits chevriers de la plaine qui avaient accompagné l'évoque ; les enfants découvrirent la pierre en tirant chacun à soi une brassée de feuillages et de lleurs. En les regardant faire, je me souvenais d'avoir rêvé un jour quelque part, aux Uffizi, je crois, devant une vieille gravure de Marc-Antonio qui représente, avec une composition semblable, une allégorie mythologique, « les Amours découvrant la Mort ».
La croix apparut, et je vis l'endroit oîi ce pauvre errant, battu par tant de fortunes, s'était enfin acquitté de vivre et avait trouvé un sommeil bien gagné ; le sort, étrange jusqu'au bout, semblait ne lui avoir accordé qu'un repos menacé dans cette poussière mal assurée au sommet d'un rocher entre ciel et terre.
Il y a quelque chose d'écrit là-dessus, remarqua l'évêque en montrant sur la pierre grise, en lumière sous le rayon de lune, des caractères grossièrement tracés au couteau, dont les entailles fraîches se découpaient en blanc.
— Ah! c'est vrai, j'oubliais, continua le petit
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caloyer ; il m'a chargé de graver ce seul mot sur la pierre, toujours pour Votre Honneur, disait-il. Le vieil igoumène se pencha sur la tombe dont les ans le rapprochaient et lut, en épelant d'un doigt tremblant les caractères inégaux, ce mot que les Grecs actuels ont conservé de la langue des ancêtres : eurêka^ j'ai trouvé.
— Tiens, c'est le mot d'Archimède ! fit l'évêque, qui se piquait de littérature.
— Non, reprit en se relevant l'igoumène, c'est le mot de la Mort.
Krasnoî Rok (Ukraine), juin 1877.