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Voyez Vayiyliéli, pages» 133 et suiv

entourée de femmes est seulement ébauchée au trait de fusain, avec une sûreté et un naturel irréprochables.

Après deux journées consacrées à l'étude de ces reliques, nous redescendons au village de Kalabaka, blotti dans la gorge tourmentée qui s'ouvre au pied des Météores. C'est ici que vint échouer misérablement, en 1854, la prise d'armes des volontaires helléniques.

De Kalabaka part la route qui mène dans les montagnes d'Épire. Je comptais la suivre jusqu'à Janina; mais en Thessalie l'homme propose et la fièvre dispose. Je n'avais pas encore payé mon tribut à cette pâle souveraine de la province ; comme nous rentrons à Trikala, elle me retient sur lé divan de la véranda, seul lieu habitable dans l'évêché par cette chaleur torride. Mon voyage prendrait-il une direction par trop classique? J'ai déjà passé le Léthé, et à quelques lieues d'ici, dans la première vallée du Pinde, coule l'Achéloiis, le fatal Achéron. Je ne le franchirai pas, s'il plaît aux dieux, et je ne pense plus qu'à regagner Yolo et la mer, en m'éloignant des fleuves de l'Érèbe. Je discute mon itinéraire avec mes hôtes; deux routes s'offrent à moi : l'une, que j'ai déjà faite en partie, par Zarkos et Larisse, l'autre par Karditza et la plaine de Pharsale, plus directe en apparence ; mais en ce pays la ligne droite est rarement le plus court chemin d'un point à un autre. On m'as-

sure que cette route est impraticable même à Varaba, voiture primitive contre laquelle je dois désormais troquer mon cheval. En outre, une bande de brigands, commandée par un lieutenant de Sotiri, a détroussé ces jours derniers le village de Karditza, et opère autour de Pharsale, sur l'échiquier de César. Il y a quelque temps que je n'avais plus entendu parler des brigands ; les voici qui reviennent sur le tapis, et comme ils tiennent autant de place que la quinine dans les conversations de mes hôtes, il est juste d'étudier de plus près cette institution.

Le banditisme est depuis longtemps un mal endémique dans ces provinces : bien des causes assurent son recrutement, la configuration du sol, les émigrations de tribus circassiennes, la misère grandissante, la surcharge des impôts, le licenciement mal réglé des troupes irrégulières. Après une mauvaise récolte, plus d'un paysan, à bout de ressources, traqué par les agents du fisc, prend un fusil et gagne la montagne ; arrivent d'autre part des Albanais renvoyés du service sans avoir pu toucher leur paye : une bande se forme, attend l'occasion et fond sur un village de la plaine. Le village est frappé d'une contribution de guerre calculée sur sa population ; s'il ne s'exécute pas, les riches notables sont emmenés en otages. On voit que les choses se passent suivant les règles de fart militaire. Plusieurs communes et des habita-

tiens isolées échappent à ces razzias en composant d'une manière permanente avec les Klephtes, en leur fournissant des vivres et un abri à l'occasion. Le paysan semble être pour eux, moins par suite d'une complicité morale que par l'effet de la terreur qu'ils font peser sur les campagnes. S'ils s'abstiennent généralement d'actes de violence, ils sont impitoyables pour toute dénonciation prouvée ; dernièrement, dans un village de Macédoine, un prêtre, qui avait mis la police sur la trace d'une bande, a été pris et coupé en morceaux.

Tel est le régime qui désole, avec des intermittences, plusieurs provinces de Roumélie. En Thessalie,ce fléau a pris un caractère aigu, grâce à la proximité de la frontière de Grèce, qui assure aux bandits des facilités particulières. Cette frontière est assez confusément tracée par la chaîne abrupte des monts Othrys; les contestations de limites et les différends de toute sorte ne sont pas rares, on le sait, entre les deux États voisins. A la faveur de ce manque d'harmonie entre les autorités frontières, les Klephtes travaillent à cheval sur les deux pays; sont-ils trop vivement poursuivis en Turquie, ils passent de l'autre côté de la ligne avec l'espoir d'y trouver un accueil moins cruel; quand leurs méfaits ont lassé la patience grecque, ils reparaissent dans la Thessalie turque. Il y a un an, cet état de choses était devenu tellement intolérable que la Porte se décida à conclure une convention avec la

Grèce pour la répression du brigandage ; elle fit mieux que de signer un protocole, elle envoya un homme pour l'exécuter, le général Méhémet-Ali- Pacha ^. Cet officier, d'origine allemande et de sang français, car il porte le nom d'une famille chassée de notre pays par la révocation de l'édit de Nantes, est arrivé tout jeune à Gonstantinople dans des circonstances qui tiennent du roman plus que de la vie réelle. Il embrassa l'islam, prit du service et s'éleva rapidement à une haute situation très méritée, comme on en jugera par ce qui suit. Avec l'apparition de ce nouveau gouverneur, les choses changèrent de face en Thessalie. Il frappa pour ses débuts un coup d'éclat : à la suite d'une action combinée avec les troupes helléniques, Tako Arvanitaki, le sinistre héros de Marathon, fut cerné à Agrapha et fusillé sur place. Gomme on venait de le passer par les armes, les assistants se précipitèrent en désordre sur son corps : quand on le releva, on ne trouva sur lui aucun des papiers qu'on espérait saisir et qui eussent jeté quelque lumière sur le drame mystérieux de Marathon. Gomme toutes les célébrités, Tako Arvanitaki avait sa légende et ses partisans. Il exprimait ses regrets de la « malheureuse affaire » qui avait gâté sa carrière; mais « il avait été entraîné par les circonstances : et

1. Le même qui fut depuis généralissime des armées turques, plénipotentiaire au congrès de Berlin, et qui a péri si tristement en Albanie.

puis les diplomates n'avaient pas voulu le comprendre, ils l'avaient contraint à user de procédés violents ».

Le prélat avec lequel je cause, enclin comme tous les vieillards à préférer les hommes et les choses d'autrefois, stigmatise durement les misérables brigands d'aujourd'hui; mais il a de secrètes indulgences pour Arvanitaki, qui était de plus fière race. « Je tombai une fois dans son camp, me ditil, en allant visiter mes parents, qui demeurent dans le Pinde; il était respectueux pour le clergé, me traita cérémonieusement, m'offrit les confitures et le café. Celui-là était un gentilhomme. » Je traduis littéralement, — kalos anthropos. — La fin de ce gentilhomme terrifia ses pareils : son émule Spano Vanghéli demanda à faire sa soumission, mais il refusa de se livrer purement et simplement à la foi turque et réclama la garantie d'un agent consulaire ou de quelque Européen. Les consuls ne pouvaient s'entremettre en pareille affaire; un Français, concessionnaire de mines dans rOlympe, respecté et connu de tous dans ce pays, offrit ses bons offices; il se rendit bravement dans le repaire de Spano et se porta garant pour Méhémet-Ali. — Voici, tel que me l'a répété notre compatriote, le langage que lui tint le bandit : (( Je vous suivrai au lieu de vous laisser ici comme otage, car nous savons qu'un Européen ne donne sa parole d'honneur qu'à bon escient ; mais c'est

égal, si VOUS voulez un bon conseil, ne rejouez plus à ce jeu-là avec les brigands; il ne vous réussirait pas deux fois. » Spano fut interné à Halmyro, où il est encore. Les bandes moins illustres, découragées, vidèrent la campagne : l'amnistie fut proclamée, et 1 âge d'or commença pour la Thessalie.

Indigènes et étrangers, tous ici sont unanimes à rendre hommage à Méhémet-Ali. On reconnaît bien, disent les premiers, le sang européen qui coule dans ses "veines. Il donne le spectacle rare d'une activité, d'une énergie de tous les instants; les employés des bureaux de Larisse étaient, diton, plongés dans un douloureux étonnement à la vue de ce chef qui ne s'étendait jamais sur le divan, qui écrivait ou marchait en dictant ses ordres. Tout cela était trop beau pour durer : la Porte, appréciant justement la valeur de Méhémet-Ali, vient de lui confier les troupes destinées à contenir l'insurrection d'Herzégovine et les menaces du Monténégro. Au lendemain de son départ, les brigands en non-activité ont repris le fusil et regagné la montagne, Sotiri a quitté Salonique, comme je l'ai raconté plus haut; les anciens auraient dit qu'après le départ d'Hercule les monstres dont il avait purgé la Thessalie reparaissaient. De nouveau la malheureuse province est en proie aux déprédations et à la terreur, et voih\ en partie pourquoi je ne veriai pasPharsale.

J'ai passé trois jours sur le divan do la véi'auda,

me traitant avec l'eau du Léthé, regardant couler autour de moi la vie paisible et monotone de la maison épiscopale. Un jeune diacre aux longs cheveux blonds, sachant quelques mots de français, se remue fort à mon occasion; c'est lui qui tient les comptes de l'évêque, et il me semble que l'arithmétique joue un grand rôle dans l'administration du diocèse. Le prélat ne fait pas difficulté de me dire quelles peines lui donne la gestion de ses intérêts pécuniaires, combien il faut de vigueur pour faire rentrer la dîme ecclésiastique après celle du gouvernement ; et pourtant, sans quelques piastres dans sa bourse, la lutte pour l'existence est difficile en province, plus difficile encore au Phanar. Il ne faut pas être trop sévère pour ces préoccupations ; rappelons-nous que dans ce pauvre Orient, où le système social est foncièrement vicieux du sommet à la base, on ne peut demander à un rouage isolé la perfection absolue : tous ces rouages sont fatalement faussés en principe, puisqu'ils dépendent les uns des autres et s'entraînent réciproquement au pire au lieu de s'entr'aider pour le bien.

Enfin me voici sur pied, sinon en état de remonter à cheval ; on m'amène un araba, chariot porté sur deux essieux ; cet instrument de martyre s'ébranle, avec des désarticulations invraisemblables, dans l'ornière qui sert de route, et je regrette bien vite ma selle. J'ai de nouveau l'occasion d'admirer le dévouement de mes deux Albanais ; comme je

les invite à me rejoindre à l'étape en ménageant leurs montures, ils répliquent laconiquement : « Nous avons répondu de toi, nous ne te quittons pas, » et de partir au trot continu, dévouement louable, si l'on songe que leurs chevaux, leur appartenant en propre, forment leur seul capital en ce monde.

Nous arrivons au milieu de la nuit au khân de Zarkos ; il ne faut pas songer à gagner la ferme à cette heure ; édifié depuis longtemps sur l'hospitalité des khâns, je m'endors entre les quatre roues do mon véhicule, sub Jove crudo. Une alerte m'éveille; une troupe s'approche au pas accéléré, des canons de fusil brillent aux rayons de la lune : c'est la patrouille turque lancée à la poursuite de Sotiri; le légendaire brigand, qui paraît jouir du don d'ubiquité, aurait été signalé avant-hier auprès de Zarkos. Je me défie un peu de ces fantômes qui hantent les imaginations locales et ne crois pas beaucoup aux résultats de cette bruyante poursuite, entreprise ou peu s'en faut au son du tambour; je souhaite bonne chasse aux nizams, dont le pas cadencé se meurt au loin dans l'ombre, et je me recouche sous mon amba.

Le jour suivant, rentrée àLarisse; je descends i\ la porte du vicaire pour réclamer ma très modeste chambre; elle est occupée, les deux membres de la famille encore valides ayant à leur tour été abattus par la fièvre. On peut croire que je ne m'at-

tarde pas dans l'aimable ville; la température est si accablante que nous voyageons de nuit, et je n'y perd pas grand'chose. Nue et marécageuse, la partie méridionale de la plaine de Thessalie ne diffère pas de ce que j'ai vu au nord de Larisse. Dernier repas dans une grange, au khan de Géréli ; à l'aube, nous franchissons les collines qui forment le bourrelet sud de ce bassin lacustre : enfin, de leur sommet, je salue le chemin de la fuite, la mer, encadrée dans les montagnes du golfe de Volo, reflétant au-dessous de moi les blanches maisons du petit port.

Volo, le Polion, Portaria, Macrinltza.

C'est une marine^ comme on dit dans le Levant, assez coquette, avec ses villas ouvrant sur la plage, habitées par les courtiers qui tiennent dans leurs mains le commerce de la Thessalie : un château turc sur un monticule couve jalousement la ville rassemblée sous sa garde ; à gauche le Pélion protège la baie de sa grande ombre, il s'avance dans la mer à la suite de l'Ossa, dont il semble le frère jumeau; c'est la dernière branche projetée au sud par le massif central de l'Olympe. Sur les flancs vigoureusement boisés de la montagne, de gros villages blanchissent d'un air riant dans des îlots de verdure.

Aucun vapeur n'étant attendu avant une semaine, notre consul me propose d'aller visiter, pour

me remettre, ces villages du Pélion; l'air salubre de ces hauteurs est le grand remède des gens de Volo, en proie, eux aussi, aux miasmes que dégage cette anse vaseuse et peu profonde. Voici d'ailleurs que les souffles du large et la confortable hospitalité d'un ami m'ont déjà fait oublier mes misères. On part à dos de mulet et on gravit entre des vergers pittoresques, des vignes, des mûriers, les raides escarpements qui mènent à la région des forêts. Ces sentiers ne sont guère praticables aux chevaux; on s'étonne d'abord qu'une population nombreuse soit ainsi isolée de son port naturel; on est vite conduit à supposer que cette population n'a rien fait pour faciUter ses communications avec la plaine, c'est-à-dire avec les Turcs : calcul qui ne manque pas de subtilité. La civilisation, qui ne va guère à dos de mulet, n'est pas encore montée dans le Pélion : ne nous en plaignons pas; presque partout, dans ces pays d'Orient, où elle a été importée tout d'une pièce, sans préparation, elle a commencé par déposer son écume, qu'il est facile de saisir, avant de livrer ses trésors, qui exigent un rude labeur. Loin d'elle, ces familles de la montagne ont gardé une bonne grâce patriarcale, une aisance facile, des mœurs pures, je ne sais quoi de prévenant et d'heureux qui me rappelle rexcellente impression recueillie à Ambélakia. Ce que j'ai dit des gens de rOssa peut s'appliquer exactement aux gens du

Pélion; c'est la même race, avec les mômes qualités, dans les mêmes conditions de vie. L'agglomération assez nombreuse de ce versant est groupée autour de deux centres, — Portaria et Macrinitza, — de trois à quatre mille âmes chacun. Ici aussi, pas un habitant qui ne se fasse honneur du sang, de la langue et du costume grecs dans toute leur pureté. On ne trouverait même pas l'unique soldat arnaute qui représentait l'islam à Ambélakia. Deux fois par an , le percepteur arrive majestueusement sur sa mule; on lui remet un millier de livres (23,000 francs) environ pour chacune des deux bourgades, et là se bornent leurs rapports avec le gouvernement. Ce tribut payé, elles s'administrent et s'imposent à leur guise, n'attendant rien que d'elles - mêmes en fait de chemins, de ponts , d'églises et d'écoles. A ce propos, répétons une fois de plus que nos villageois, plus heureux ou plus sages que bien des grands États, font dans leurs budgets la part du lion au chapitre de l'instruction publique ; ainsi et tout naturellement la race grecque arrive presque à réaliser le rêve de l'égalité intellectuelle pour tous ses enfants, c'est-à-dire à retrouver l'état social des démocraties antiques.

Ici encore on se passe curieusement le voyageur de maison en maison, avec accompagnement obligé de miel, de sucreries, de café. On devine le contentement fait de peu, dans ces maisons plan-

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chéiées de bois blanc, propres et toutes simples, entourées de beaux jardins. Elles témoignent d'une richesse plus générale cpi'à Ambélakia ; beaucoup de négociants en soie, en grains, en cotons, émigrés de la montagne qui ont trouvé la fortune sur les mers lointaines, se retirent vers le tard dans ce site tranquille, d'où ils surveillent leur comptoir de Yolo. Partout on m'amène les enfants, on me présente à la vieille grand'mère, toute digne sous le costume des matrones grecques; les jeunes femmes d'un beau type hellénique, sans ces affectations d'européanisme qui gâtent trop souvent la grâce des Levantines, les hommes accueillants et ouverts, avec ces manières faciles et nobles des populations que le travail de la terre élève sans les écraser, — tout ce monde sent le prix joyeux d'une vie honnête. Seulement il ne faut pas attaquer les questions brûlantes de nationalité politique : les fronts se rembrunissent, les plaintes éclatent, et les aspirations unanimes se font jour avec violence. Partout encore, c'est le portrait du roi George qui préside à ces conversations séditieuses.

Le Démosthène de Portaria est un vieux médecin, utopiste naïf, qui a étudié à Paris vers 1818 : il développe avec chaleur, comme une nouveauté grande, les théories de Proudhon et les rêves de Cabet; heureusement il n'aura jamais l'occasion de les appliquer dans ce milieu social primitif et exempt d'anomalies douloureuses. Au reste, le

brave homme se rend justice en se nommant luimême, dans notre langue qu'il manie un peu gauchement, « le docteur infertile ». — Quoi qu'il en soit des bizarreries et des exagérations de quelques-uns, ces hommes n'ont qu'une même idée, qu'un même espoir, depuis le grand-prêtre des sciences nouvelles jusqu'à mon muletier qui me dit fièrement : «Nous autres Hellènes... » — Ainsi, m'assure-t-on, pensent, vivent et travaillent les populations de l'autre versant, qui regarde le golfe Thermaïque, dans les grands villages d'Agra, de Zagora, de Mihaès...

Une belle nuit nous quittons nos hôtes pour gagner le sommet du Pélion, d'où l'on me promet un panorama magnifique sur les deux golfes et la plaine de Thessahe. Nous voici blottis, en attendant le jour, dans la caverne fameuse où, suivant la tradition, le centaure Chiron élevait Achille ; ces souvenirs classiques ne nous défendent pas contre un brouillard glacé qui persiste même après le lever du soleil. Au bout de quelques heures d'attente vaine, nous redescendons, confus et transis, sans avoir vu le moindre lambeau d'horizon. Comme nous approchons de Yolo, un lièvre part du pied d'un figuier ; le cawas albanais du consulat tire un des longs pistolets, damasquinés d'argent, dont sa ceinture est hérissée, et fait feu ; l'arme de parade éclate dans ses doigts. Nous accourons, le croyant blessé ; mais l'homme semble suivre une pensée

très intérieure, et nous dit gravement, après un long silence : « On a raison de prétendre que le lièvre est de mauvais augure, et qu'il ne faut pas tirer sur lui! »

Ce cawas est bektachi. On donne ce nom à une secte très curieuse et très mystérieuse, qui prend une grande extension depuis quelques années dans les provinces occidentales de l'empire, surtout dans les centres albanais. C'est une sorte de franc-maçonnerie avec ses loges, ses grades, sa subordination très stricte, et qui doit se rattacher aux affiliations obscures du moyen âge. Extérieurement les bektachis sont musulmans ; mais les vrais adeptes se soucient de la mosquée aussi peu que de l'église. On admet des chrétiens, et le peu que l'on sait des rites de la secte suppose un compromis entre les pratiques des deux religions. Mon ami a vu un jour des bektachis se réunir dans une espèce de temple, orné d'un autel, de cierges et de deux petits vases d'argent. Une des obligations les plus usuelles des affiliés est de ne tuer ni manger les animaux impurs, tels que lièvres, sangliers, etc. De là le remords de notre cawas. Il y aurait intérêt à étudier une secte qui sera sûrement appelée î\ jouer un rôle dans les événements de l'avenir auxquels les Albanais seront mêlés.

Pas la moindre fumée de bateau à l'horizon limpide du golfe. Je prends patience en chassant sur les ruines de Pégase, de l'autre côté de la darse.

On rencontre là des murs cyclopéens, avec l'appareil à joints vifs de la grande époque, des gradins, des aqueducs, les restes d'une puissante cité. Nous poussons vers Halmyro, à travers les cultures de tabac, principale richesse de la Thessalie méridionale. C'est à Halmyro, dernière ville turque avant la frontière grecque, qu'est détenu Spano Vanghéli ; il vient précisément d'écrire à notre agent, en le priant de faire abréger sa peine ; le Klephte se recommande de ses excellents sentiments pour la France.

Je profite des longues soirées de Volo pour assembler ces notes de voyage, et tirer de tout ce que j'ai rencontré jusqu'ici quelques vues d'ensemble sur les conditions présentes et futures de cette province.

On donne dans la pratique le nom de Thessalie, d'après la délimitation conservée de l'ancienne Grèce, au territoire compris entre les monts Othrys nu sud et la Vistritza au nord. Il faut, sous peine de confusion préjudicielle, diviser ce territoire en deux parties à peu près égales, séparées par le cours du Salamvrias, et qui présentent des caractères fort tranchés. La partie nord, — entre le Salamvrias ou Pénée et la Vistritza, — n'est autre chose que le massif élevé de l'Olympe, avec les étroites vallées qui en descendent. Dans ce district montagneux, pas de villes, pas de cultures, une population clair-semée et moins laborieuse ; les gens de la côte vivent de la pèche, ceux des hauteurs du

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commerce des bois, de l'élève des troupeaux, de quelques extractions métallurgiques ; les éléments agricoles ne se retrouvent que dans les vallées du versant occidental. Cette population, grecque sans doute en majorité, renferme pourtant, sans parler des Musulmans, des échantillons de toutes les races de la péninsule, des Albanais, des Gircassiens, des Valaques du Pinde, quelques sentinelles avancées des familles slave et bulgare ; elle doit à ces conditions géographiques et ethnographiques un aspect plus sauvage, un caractère plus âpre ; ce caractère et ses relations commerciales habituelles, par le golfe Thermaïque, la rattachent plus directement au centre musulman et macédonien de Salonique. Dès qu'on franchit le Pénée par la gorge de Tempe, on entre dans la partie sud, comprise entre ce fleuve, la mer, les monts Othrys, le Pinde, et formant le bassin de l'ancien lac, adossé à TOssa et au Pélion ; ici on recueille l'impression sensiblement différente que j'ai essayé de traduire. De ce côté du fleuve, la population chrétienne est exclusivement agricole et exclusivement grecque. Elle ne partage le sol qu'avec l'élément musulman. Il est toujours difficile de vérifier des chifl'res en Orient ; mais on m'assure que cet élément compte pour un septième fi peine sur les trois cent mille habitants de laThessalie. Les familles et les garnisons turques se sont concentrées dans les villes, h Larissa surtout, chef-lieu de la province ; un peu à

Trikala, à Karditza, dans une proportion insignifiante à Pharsale, à Halmyro ; à Volo même, on ne trouve plus que trois ou quatre beys, propriétaires des environs. Quelques-uns de ces beys demeurent encore dans les grandes fermes dont j'ai parlé. En dehors des tribus circassiennes récemment dirigées sur la Thessalie et qu'on peut considérer comme un élément purement nomade, tous les travailleurs de la plaine sont Grecs. Leur nombre n'est pas en rapport avec les ressources du pays ; leur condition est assez misérable, leur niveau ravalé par les effets plus directs de la servitude. Au contraire, sur les versants fertiles du Pélion et de l'Ossa, dans les plantations de vignes, de mûriers, de vergers, la population est dense, relativement aisée, d'un niveau moral et intellectuel qu'on ne saurait trop vanter; elle n'a aucun contact avec la race dominante ; des qualités aimables et laborieuses que j'ai rarement rencontrées à ce degré, même dans la Grèce affranchie, désignent cette population comme le nerf véritable du pays, comme le noyau de la régénération future, le jour où les conditions politiques lui permettront de descendre vivifier la plaine , qu'elle fuit actuellement.

Si, de l'état ethnographique de la contrée, on passe à l'examen de sa situation matérielle, on trouve celle-ci peu en rapport avec les ressources latentes de cette belle terre. Par sa fertilité, ses eaux abondantes, ses débouchés maritimes, la

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ïhessalie méridionale est appelée à redevenir ce qu'elle a été jadis, le marché des provinces avoisinantes. Quelques travaux urgents lui rendraient cette situation privilégiée : le dessèchement des marais, en doublant la production du sol, ferait disparaître les maladies qui le rendent inhabitable une partie de l'année ; le creusement du port de \olo assainirait également cette ville en lui ramenant les gros navires qui s'en détournent ; un chemin de fer, d'établissement peu coûteux, qui relierait ce port au cours supérieur du Salamvrias, porterait la vie et la richesse dans toute la vallée ; il pourrait se rattacher plus tard à la ligne que le gouvernement hellénique construit d'Athènes à Lamia. Enlin rien ne sera fait tant qu'on n'aura pas détruit la lèpre du brigandage, qui ôte toute sécurité aux meilleurs éléments de ce pays.

A la suite de ces considérations, une question se pose naturellement : Peut-on attendre ces réformes de l'administration actuelle ?

La réponse est délicate. On peut du moins affirmer que les maîtres du sol, avec la finesse d'intuition et la résignation fataliste qui sont les traits distinctifs de leur race, ne luttent que faiblement sur ce point extrême pour retenir un domaine qu'ils voient leur échapper. Ils se sentent visiblement envahis, diminués, isolés de leurs racines et de leurs centres de force ; ce membre éloigné du

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grand corps ne reçoit plus du tronc qu'une sève insuffisante ; en revanche, il lui en renvoie peutêtre trop. Il est permis de prévoir le jour où, à la suite de quelque ébranlement nouveau, ce coin de terre se détachera sans trop de peine du patrimoine de l'islam.

A qui reviendraient alors l'honneur et le profit des réformes nécessaires que j'ai signalées? Dans cette province et peut-être dans cette province seule, on a droit de se prononcer sans hésitation. J'insiste sur cette réflexion qui s'impose à l'observateur. Dans presque toutes les autres circonscriptions de la Turquie d'Europe, l'attribution de tel territoire à telle race ou à tel voisin soulève des difficultés restées insolubles jusqu'ici. Le statisticien qui veut résoudre le problème avec des relevés ethnographiques s'avance dans des sables mouvants ; il peut nous faire assister à de brillantes manœuvres de chiffres, plus dociles ici que partout ailleurs, mais il entraîne rarement la conviction de ceux qui ont pratiqué ce labyrinthe. Le philosophe qui pèse la valeur des races en présence, leur capacité politique et civilisatrice, risque de servir des passions ou des préjugés ; l'apothéose ou la condamnation en bloc de l'une ou l'autre des familles chrétiennes n'est pas recevable; il faudrait le jugement historique d'un Montesquieu uni à l'expérience de toute une vie passée en Orient pour oser décerner à l'une de ces familles a le prix

de la sagesse )>. On en revient toujours au sentiment du prudent Hérodote; — ce pays a moins changé qu'on ne croit depuis Hérodote. — « La nation des Thraces est la plus grande parmi les hommes, après les Indiens; ils portent une multitude de noms, chacun selon sa contrée : si cette nation était gouvernée par un seul ou n'avait qu'une seule pensée, elle serait invincible et de beaucoup la plus puissante, selon moi; mais cette union est impraticable, et il est impossible qu'elle se réalise jamais; voilà pourquoi ils sont faibles... De cette contrée, nul ne peut dire encore avec certitude quels sont les hommes qui l'habitent. »

DanslaThessalie méridionale, au contraire, si l'on écarte la petite minorité turque, on se trouve en présence d'une population compacte, de pure race grecque; quel que soit le prix auquel on estime en général cette race, — et il m'a semblé que sur ce point au moins il fallait l'estimer assez haut, — la maison est à elle, en l'absence d'autres locataires. Dans cette maison, toutes les énergies tendent vers un seul but, toutes les aspirations se résument dans une formule unique : la réunion à la grande famille hellène. Si Saloniquc peut encore olrc considérée comme la capitale du nord de la province, Athènes est la capitale naturelle de cette partie; c'est de ce foyer que tout l'ayonne, à comniencer par l'instruction, le premier des bienfaits;

c'est vers lui que tout converge, les idées comme les relations commerciales, car le port de Volo est en communication journalière avec celui du Pirée, par une navigation de quelques heures.

Est-ce à dire que tout soit incontestable dans les vœux qui se font jour des deux côtés de la frontière actuelle? Non, sans doute. Les braves douaniers grecs qui arpentent si impatiemment les passes difficiles de l'Othrys espèrent bien se transporter d'une première étape jusque sur laYistritza, à la limite de la Thessalie antique ; encore ne serait-ce là dans leur pensée qu'une première étape. J'ignore quelles faveurs l'avenir leur réserve; mais, s'ils devaient avoir le champ libre à bref délai, il faudrait souhaiter, dans l'intérêt même de la Grèce, qu'ils fissent halte sur les bords du Salamvrias. On le comprendra de reste après les détails qui précèdent : la possession de l'Olympe n'apporterait au royaume aucune force agricole, elle l'embarrasserait de populations rares, moins facilement gouvernables; enfin on peut se demander s'il parviendrait rapidement à extirper le brigandage de ce repaire inaccessible, et on sait que de tout temps les ennemis du gouvernement hellénique se montrent sévères pour lui, quand il ne s'acquitte pas assez vite de cette tâche. Par contre, la plaine de Larisse assurerait à l'Hellade, qui étouffe dans ses montagnes, l'extension agricole dont elle a besoin; les saines populations du Pélion el de l'Ossa l'enrichi-

raient de solides éléments, le port de Voie soulagerait celui du Pirée ; la Grèce ne pourrait s'en prendre qu'à elle-même, si ce coin de terre ne devenait pas le plus beau fleuron de sa couronne.

La nature a tracé comme à dessein la ligne frontière du Salamvrias. Ce fleuve roule en tout temps un volume d'eau considérable; dans la partie inférieure de son cours, la muraille de l'Olympe s'élève à pic sur la rive gauche; la partie supérieure dessine une boucle en arrière de Trikala; il serait équitable que la frontière l'abandonnât au confluent du Trikalino, — l'ancien Léthé , — pour suivre cette rivière qui épouse exactement les contours des montagnes jusqu'aux Météores; la ligne rejoindrait là le Salamvrias, rendant ainsi à la Grèce la vallée fertile de Trikala, qui est l'annexe naturelle et le prolongement du vieux lac thessalien. Les détails de ce tracé imaginaire peuvent être discutables : le fait principal, la réunion de la ïhessalie méridionale à la Grèce, ne saurait plus l'être. Il s'impose au voyageur comme la conséquence logique, légitime, de tout ce qu'il voit; il sera la suite inévitable de la première grande secousse réservée à l'Orient. Dieu sait quand cette heure sonnera, et rien n'indique qu'elle soit proche; mais ce beau fruit est mùr pour la liberté, et l'expérience nous apprend ({u'en pareil cas nulle puissance humaine ne peut clouer longtemps le fruit

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mûr à la branche morte ; l'histoire passe, qui la cueille et le donne aux ayants droit *.

Ce matin, Ghristo est entré tout triomphant dans ma chambre ; le fidèle cafetier est depuis une semaine posté en vigie sur le port, guettant le premier vapeur qui entrera dans le golfe. Il ne se doute guère qu'il rappelle le serviteur du Roi des rois. Qui ne se souvient du poétique début de VOrestie? — Un esclave, placé en sentinelle sur la terrasse du palais d'Agamemnon à Argos, épie le retour de la flotte, attardée aux rivages troyens : oisif et plaintif, il use ses yeux depuis de longues années à interroger les flots vides : aucune voile n'apparaît. — Qui de nous, en lisant cette page, ne s'est pas retrouvé dans cet homme? — Esclaves de nos rêves, nous usons nos yeux sur l'horizon de la vie, comme la sentinelle argienne sur celui de la mer, à attendre on ne sait quoi... sans doute ces vaisseaux que nous avons lancés à vingt ans, chargés à couler bas de chimères et d'espérances , vers les rives inconnues : flotte trompeuse, qui sombre en haute mer aux premiers coups du vent d'automne, qu'on attend toujours, et qui ne revient

1. L'assemblée de Berlin ne semble pas avoir recommandé la rectification accessoire du Trikalino ; mais, en adoptant en principe la ligne du Salamvrias, elle a justifié les conclusions que l'étude des lieux et des populations dictait depuis longtemps à tous les voyageurs. Puisse l'Europe n'avoir pas, comme le Prométhée du vieil Eschyle, « fait habiter dans l'âme des Grecs d'aveugles espérances ».

jamais! — Plus heureux, Christo a discerné la colonne de fumée qui remplace aujourd'hui la voile. Je dis adieu aux amis de Volo, je renvoie mes braves Albanais à leur douteuse brigade d'Ékatérini, el me voici installé sur un grand bateau de la compagnie Fraissinet.

Les passagers sont rares sur cette ligne : je suis seul à table avec le capitaine, mais l'ennui ne s'assoira pas entre nous. On se lie vite et à fond sur ces planches. Mon convive est un de ces capitaines marseillais comme il y en a tant, et comme il y a si peu d'hommes ; loup et mouton de mer tout ensemble, exemple de ce que sa rude et admirable carrière peut faire d'une nature ordinaire, effacée sur tout autre théâtre. Doux et timide, d'une fraîcheur de sentiments virginale pour certaines choses, résigné sans ostentation à son âpre métier, ses rares paroles sont d'une vérité simple dont aucun procédé d'art ne pourrait égaler l'effet. 11 raconte, — et il faudrait sténographier, la réalité, V humanité profonde de pareils récits ne se traduisent pas, — il raconte son embarquement de début comme second, entre le Cap et Bourbon.

«Mon capitaine, intéressé dans le bâtiment, me reprochait ma gaieté, mon insouciance pendant la tempête : dame ! j'étais jeune; mais le second jour, en voyant le navire se désemparer, je devins rêveur à mon tour. J'avais alors un père, une mère, des frères et des sœurs, beaucoup. Je pensais pour

la première fois que je ne reverrais peut-être plus personne de tout ce monde et qu'il faudrait partir pour le grand voyage. Je rencontrai le capitaine, qui me demanda ce que j'avais; je réfléchis, je lui dis : Capitaine!... — Eh quoi! fit-il, vous êtes jeune, vous n'êtes pas intéressé dans le bâtiment, et vous vous laissez abattre! — Je vis bien alors que ces réflexions, le capitaine les avait faites depuis longtemps, lui. Seulement, son intérêt le troublait. Il me dit qu'il me confiait le bateau, n'ayant plus la tête assez libre pour le sauver; ça me redonna du cœur. Je fis installer un gouvernail de fortune, des voiles de réserve, et l'amenai à Bourbon en quatre-vingt-deux jours. »

Les anciens auraient représenté ces gens-là sous une des figures doubles qu'ils aimaient, mi-partie d'enfant et d'Hercule. Il n'y a encore que la mer, nourrice de pareils hommes, pour une âme éprise de grandeur et de vérité.

Elle est bien douce et bien belle ce soir, comme nous montons sur le pont, au coucher du soleil ; rarement les côtes si variées du Levant m'ont offert un tableau mieux disposé pour l'enchantement de l'œil que ce golfe de Volo. A gauche, la sauvage petite ville de Trikéri, perchée sur le roc de la pointe de Magnésie; à droite, trois plans successifs, trois lumières. Des îles toutes proches, couvertes d'épaisses forêts du sommet à la base, d'un ton chaud de velours vert, en saillie au premier plan;

LA THESSALIE ET L A FRONTIÈ RE GR EC Q U E. âll

au second, les montagnes d'Eubée et de la côte de Grèce, en amphithéâtre, très découpées, dans une tonalité générale d'un bleu doux; à l'extrême horizon, les cimes de l'Othrys, des Thermopyles, quelque chose d'impalpable et de fondu, une blancheur dorée, de la lumière surprise et fixée : ces trois plans si divers et si harmonieux pourtant se rapprochent et se noient insensiblement dans le crépuscule. La nuit s'abaisse sur la haute mer. De toutes ces étoiles qui roulent là-haut, il tombe sur le pont comme une poussière lumineuse, qui semble pénétrer le cerveau et s'y changer en poussière d'idées et de souvenirs. C'est l'instant où le voyage accompli apparaît en raccourci, remettant chaque chose à sa place, les belles rencontres et les bonnes heures en relief, les mauvaises dans la pénombre. Comme un antiquaire qui compte ses médailles d'or et s'arrête longtemps à songer sur les profils effacés des Alexandres, des Ptolémées et des Césars, on sort du médaillier le trésor des souvenirs, ceux de la dernière route d'abord, puis ceux des routes anciennes, tout rongés par le temps, mais souriants ou tristes encore sous leur légende illisible. On les compte, et, en les laissant tomber un par un dans la mémoire, il semble que de tant de rêves, de chimères, de courtes joies, d'efforts morts à la peine, on va peupler les vastes horizons de la mer Egée !

DE BYZANGE A MOSCOU

LFs Voyage? d l'n patriarche

En recherchant dernièrement des documents relatifs à l'histoire de Russie au xyi° siècle, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer un opuscule d'une lecture fort attachante : c'est la relation de voyage d'un évêque grec qui accompagna le patriarche de Constantinople, Jérémie II, quand ce dernier vint instituer à Moscou, en 1588, le partriarcat de Russie 1. Les détails, très pittoresques, mais très incomplets, contenus dans celte relation, m'inspirèrent le désir de faire plus ample connaissance avec le patriarche Jérémie. En interrogeant les sources grecques et russes, j'ai pu reconstituer sans

1. Ar^enii Elasso)us cpisco/n descriptio ifinrris i?i Moscoviam, dans Wichmaiin, Kleiner Schrift^n... — Los principalos sources d'où est tiré ce récit sont en outre : Dorot/tei MononOasicnsis StjjiopsU; Le Quicn, Oriens Christiaiius; Hammer, Empire ottoman ; les historiens russes, Karamsine, Solovief et autres, pa^sim, et les Gosoudai^!itvennia Gramoty, aux archives d'État de Moscou.

trop de lacunes la vie du prélat oriental. Les vicissitudes singulières qui l'ont traversée suffiraient à jeter sur elle un intérêt dramatique; mais un intérêt bien supérieur s'en dégage quand on voit cette destinée modeste concourir à son insu au déplacement de l'équilibre du vieil Orient. L'histoire s'éprenait exclusivement autrefois des noms retentissants sur lesquels la postérité a concentré toute une époque; elle a aujourd'hui des curiosités plus intimes et ne dédaigne pas de demander à des figures plus effacées comment on a vécu daAs leur temps de la vie de chaque jour; elle se plaît surtout à retrouver dans ces humbles acteurs les instruments inconscients et parfois les plus efficaces des grandes évolutions de l'humanité ; ce lui est un admirable spectacle de voir ces comparses du drame guidés, comme par une main visible, vers un dénouement qu'ils précipitent et qu'ils ignorent. L'ombre que j'ai voulu évoquer a joué à son heure un rôle important dans la préparation des grandes crises auxquelles assiste notre siècle; à ce titre elle méritait d'être tirée de l'oubU et de nous entraîner à sa suite sur le vaste théâtre de ses tribulations et de ses aventures.

L'histoire que je me propose de raconter est vieille de trois cents ans: c'est un grand pas en arrière, semble-t-il; pourtant nous le ferons insensiblement en nous ti'ansportant sur la scène où s'est déroulée la première partie de cette histoire et parmi les héritiers de ceux qui y ont figuré. Ni Tune ni les autres n'ont guère changé depuis lors: aussi s'agit-il moins, pour notre imagination, de voyager dans le temps que dans l'espace; transportonsnous donc à Gonstantinople, au vieux quartier du Phanar, et la distance est franchie.

Le caïque qui nous amène du pont de Galata a remonté durant une heure le golfe étroit et profond de la Curne-d'Or, en suivant la colline allongée qui porte la ville turque de Stamboul. Si nous débar- (luons aune petite échelle, un peu avant l'enceinte de remparts qui couvre cette ville du côté de la terre, nous nous trouvons devant une porte de pierre trapue et sombre, aujourd'hui veuve de ses vantaux ; elle donne accès dans un (luartioi- de mine inquiète

et misérable, timidement blotti au fond du port, sur le versant delà colline, contre le rempart. Les premières maisons, en pierre et de style génois, ont l'air de sentinelles avancées, avec leurs façades aveugles, percées seulement de barbacanes et de lucarnes grillées; au delà s'entassent pêle-mêle des boutiques en planches, des appentis branlants, des maisons et des églises de bois. En passant la porte qui garde ce quartier, on croit entrer au Ghetto ; c'est le Phanar, l'asile où se sont réfugiés les petitsfils des maîtres de l'Orient, où la vie grecque a reflué loin des sites superbes qu'égaie le Bosphore et que détient le conquérant. C'est dans ce triste faubourg qu'habite au milieu de ses ouailles le patriarche œcuménique, vicaire de la chrétienté orientale; c'est ici qu'il prie, bien loin de la magnifique Sainte Sophie, dans une modeste église aux murs de bois, au plafond de solives, bâtie sur remplacement d'un ancien monastère.

Si nous avons choisi, pour visiter le pauvre temple, une des grandes solennités grecques, nous y trouverons encore tout l'appareil des pompes d'autrefois et comme une majesté raidie sous les injures du temps. Le pontife est assis sur un trône antique, sauvé du grand naufrage ; les diacres placent sur ses épaules la tunique de brocart à fleurs d'or, ouverte sur les côtés comme aux premiers âges, et rattachée par des grelots en souvenir de celle d'Aaron ; ils apportent le pallium, tissu

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d'argent, où sont enchâssées les saintes reliques, la croix pastorale en pierres précieuses, la pateritza, bàlon terminé par deux serpents en forme de caducée, qui tient lieu de la crosse catholique. Enfin le patriarche coiffe la splendide tiare d'émail, ornée des portraits des douze apôtres et de la croix en diamants; au sommet, par une suprême et poignante dérision, étincelle l'aigle en brillants, l'aigle impériale, l'aigle de Constantin, étreignant le globe dans ses serres; souvenir jaloux et symbole inoffensif d'un empire confiné aujourd'hui entre les quatre murs de l'humble basilique. Les archevêques suffragants entourent leur pasteur, revêtus d'anciens costumes d'une richesse éblouissante ; les diacres les suivent, en robe noire, leurs longs cheveux épars sur les épaules.

Les chants retentissent, l'office commence suivant la liturgie traditionnelle ; en regardant, aux lueurs des cierges et dans les fumées de l'encens, ces prélats aux traits archaïques, immobiles sous leurs robes d'or et leurs longs voiles de deuil, on croit voiries effigies des vieux patriarches béatifiés, descendues de l'iconostase où le pinceau des Byzantins les a fixées. Par un de ces phénomènes d'assimilation que la physiologie reconnaît sans pouvoir les expliquer, ces figures d'une majesté hiératique cl glacée se sont modelées, semble-t^il, sur le relief des saints qu'elles contemplent habituellement. Tout ici parle de constance et d'immutabilité, tout

repousse la pensée en arrière. Au dehors, loin de ce lieu, des choses ont pu passer, l'état politique et social, les mœurs, les idées, les races ont pu se modifier; mais ici nous sommes au lendemain de la grande catastrophe. Ce vieux prêtre ignore les quatre siècles de conquête musulmane, pas un pli n'est changé à sa tunique, pas une syllabe à son livre, pas une note à son chant; tandis qu'un zaptié turc monte la garde à sa porte et que le muezzin jette son appel traînant du minaret voisin, lui, replaçant sur son front la tiare à l'aigle double, bénit son peuple et croit à son autorité comme à sa bénédiction. Il écrit à Ghalcédoine et à Éphèse, — noms qui ne vivent plus que pour lui, — comme aux jours des grandes assemblées œcuméniques ; il tient pour un espoir avéré que son héritier et les héritiers de son héritier poursuivront là tradition séculaire, sans changer ni périr, longtemps après que le dernier Osmanli dormira sous les cyprès d'Eyoub. On contemple cette exception aux lois mobiles du monde, ces hommes, cette langue, ces cérémonies, ces vêtements et ces traits d'un autre temps ; involontairement, l'imagination perd le sens du présent, remonte les âges et se retrouve sans effort en pleine histoire. Demandons à la nôtre de s'arrêter en l'an 1572, au moment oii, dans ce même lieu et avec les mêmes rites, fut intronisé le patriarche Jérémie. Mais avant de présenter mon héros aux lecteurs, il importe de leur faire connaître

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sommairement le triste milieu dans lequel il est appelé à se mouvoir.

C'était alors une dangereuse aventure que de s'asseoir sur le trône de Ghrysostome. Un instant, en plein effondrement de Byzance,la chrétienté orientale s'était reprise h un court espoir, quand elle reçut de Mahomet II, sur les ruines encore sanglantes du palais des Blachernes, le célèbre firman qui maintenait les privilèges de l'Église œcuménique, le droit d'assembler le synode et de pourvoir à la vacance du siège patriarcal. Ce firman dura ce que dure une bonne intention et passa bientôt à l'état de lettre morte. La liste des patriarches, depuis la conquête jusqu'aux temps qui vont nous occuper, n'est qu'un long martyrologe, et, il faut bien le dire, un martyrologe sans grandeur. Ce n'est plus celui des catacombes et des arènes. Le drame oriental se joue à la Shakspeare, avec des intermèdes de basse comédie, entre une criée à l'encan et un gibet. Par une tradition indélébile du cirque byzantin, d'âpres factions se disputent l'Église et les vains honneurs du Phanar. Les parties en litige viennent sans cesse, les mains pleines de sequins, stimuler la cupidité du Turc, qui les oublierait peut-être, laissé à son indolence naturelle ; brigues, délations, achats de sentences

surenchères, tous les moyens leur sont bons pour provoquer les caprices des pachas. A peine installé sur le trône, le patriarche voit son compé-

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titeur assiéger les portes du divan : tantôt c'est un évêque qui arrive d'un lointain diocèse d'Asie, l'escarcelle pleine ; tantôt un moine ambitieux qui s'échappe de l'Athos, où l'on s'est cotisé pour lui assurer une victoire dont toute la communauté profitera. L'élu de la veille a la bourse dégarnie par le fait même de son élection ; il ne lui reste plus qu'à céder la place à ses compétiteurs, mieux en fonds; s'il résiste, on lui fera entendre raison, suivant l'humeur du sultan et du vizir, par l'exil ou par le pal. Quand on parcourt, dans les chroniques ecclésiastiques, cette misérable et dramatique histoire, on croit voir s'agiter des ombres vaines, se pourchassant les unes les autres au milieu de tragédies bizarres; ainsi, dans un des cercles de l'Alighieri, des fantômes de prélats pré^ varicateurs et de papes anathèmes tournent confusément dans d'étranges supplices : « Au fond de l'abîme, baigné de pleurs d'angoisse, je vis une foule qui venait par le val circulaire, silencieuse et en larmes, du pas dont marchent les processions en ce monde. »

... Tacendu e lagrimahdo, al passo Clie fanno le letane in questo mondo.

Regardons détiler la triste procession, depuis Gennadios et pendant un siècle et demi. — Joasaph Cocas, homme ami de la paix, disent les chroniqueurs, est si fort maltraité par son clergé

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qu'il se jette de désespoir dans un puits. Des hommes pieux l'en retirent et le guérissent; le pacha l'envoie en exil après lui avoir coupé lu barbe, parce qu'il n'a pas voulu consentir au mariage de son protovestiaire avec la veuve du duc d'Athènes. — Marc Xylocarabée lui succède; le sultan l'exile également à la demande des gens de Trébizonde. Ils font élire Siméon, au prix de mille florins d'or; on le jette dans un monastère. Denys a le même sort. — Marc II, accusé de s'être fait circoncire par les Turcs, doit se justifier de cette accusation devant le synode, et n'en est pas moins destitué. — Le Serbe Raphaël promet de porter à deux mille ducats le tribut qui était de mille jusqu'à lui; comme il ne peut le payer, on lui met une chaîne au cou, et un agha le mène ainsi en laisse mendier sur les routes, où ii meurt de misère. — Nyphon, accusé de supposition d'héritage, est renvoyé avec le nez coupé. Joachim porte le tribut à trois mille florins; exilé, rappelé, exilé de nouveau, il va mourir en Yalachie. Pacôme est empoisonné par un moine de Sélymbrie. — Jérémie I" part pour une tournée en Chypre ; son vicaire l'abandonne à mi-chemin, revient en hâte, paye et prend sa place. Le peuple chasse l'intrus et achète de ses deniers un firman de retour pour Jérémie. — Joasaph II est déposé pour cause de simonie; le clergé le maudit parce qu'il a encore grossi le tribut. — Grégoire le Borgne, enlevé sur une galère, est jeté à la mer.

— Son successeur, Cyrille, en route pour l'exil, est étranglé et caché dans le sable sur une grève de l'Euxin : des Turcs passent, voient une corde, croient à une épave enfouie, et amènent à eux le cadavre du patriarche de Gonstantinople. — Arrêtons ici ces monotones horreurs; telle est, à peu de variantes près, l'histoire de chacun de ces pontifes.

Dans les dernières années du sultan Sélim II. le siège patriarcal était occupé par Métrophane de Gésarée. Sous son pontificat, écrit un des prélats contemporains, la simonie devint tellement flagrante qu'un parti se forma bientôt, sous la direction de Michel Gantacuzène, pour chasser ce trop faible pasteur. On lui proposa, pour quitter la place, les deux diocèses de Larisse et de Ghio ; il accepta, vendit le premier et se retira dans le second. Le synode se réunit alors, afin de pourvoir à sa succession, dans l'humble cathédrale où j'ai introduit le lecteur. G'est là qu'on procédait à l'élection pontificale.

Alors, comme aujourd'hui, les prélats des plus lointaines églises de Morée, d'Asie, de Mésopotamie , déployaient une activité infatigable pour se rendre à ces élections, renouvelées pourtant à de si fréquents intervalles. De toutes ces felouques marchandes des ports du Levant, qui s'assemblent chaque nuit aux Sept-Tours, et que la brise du matin pousse dans le Bosphore, on voyait descen-

dre, aux échelles de la Corne-d'Or, les évèqucs de la Thrace et de l'Anatolie, les patriarches de Jérusalem, d'Antioche, d'Alexandrie. Ces vénérables voyageurs débarquent en bien modeste équipage, comme les apôtres des premières églises, un bâton à la main, suivis d'un diacre qui porte leur Évangile roulé dans un tapis. Plusieurs d'entre eux, souvent des vieillards tout blanchis d'années et de fatigues, ont traversé le Taurus ou le Balkan, et tardé de longues semaines sur la mer contraire, bravant toutes les peines pour apporter au synode le bulletin qui doit faire triompher leur faction. Même dans nos parlements les plus passionnés, les chefs de parti auraient peine à trouver des votes aussi iidèles. Aussitôt débarqués, les prélats se hâtent dans les rues étroites qui mènent au Phanar ; chacun cherche un gîte chez les hauts dignitaires de sa province ou de son camp, revêt la chape et la mitre, prend le sceptre pastoral et va s'asseoir dans l'église patriarcale, à la place que lui assigne son rang hiérarchique. Le bas clergé de Gonstantinople emplit le chœur, la foule des Iidèles se presse dans la nef. Trois noms sont proposés à l'acclamation populaire; souvent ces noms soulèvent des orages parmi ce peuple ardent, dont toute la vie nationale a reflué sur cette seule institution ; des cris se croisent, dos couteaux se choquent, du sang coule dans la nu^isou de paix; on emporte quelque batelier du port blessé dans la

bagarre ; la garde turque qui veille à la porte prend les armes, l'ordre se rétablit à sa vue ; après force vociférations et controverses» un autre nom est jeté à la multitude ; s'il a pour lui la faveur du moment, des zttos enthousiastes ébranlent les vieilles solives du plafond, la joie reparaît sur toutes ces physionomies naïves, toujours promptes à tout espérer d'un homme nouveau. Enfin le grand logothète va soumettre la décision du synode à la ratification de la Porte; ce n'est qu'après la délivrance du firman que l'église veuve peut saluer son nouveau pasteur.

Le synode qui s'assembla après l'éloignement de Métrophane, au printemps de 1572, semble avoir eu le sincère désir de procurer des jours meilleurs au monde orthodoxe et de faire cesser les scandales qui le désolaient. Un des premiers noms proposés au peuple fut celui de Jérémie, qui, disait-on, administrait dans l'esprit du Seigneur l'important diocèse de Larisse. Des acclamations unanimes l'accueillirent, le choix du synode ratifia le vœu populaire, et le vicaire du siège vacant annonça à la foule qu'elle eût à prier le ciel de prêter son aide à Jérémie II, chef et pasteur de l'Église œcuménique.

Le prélat qui venait d'être appelé à cette dignité suprême était un homme jeune encore, d'à peine quarante ans. Il était né àAnchialo, petite bourgade de pêcheurs adossée aux escarpements méridio-

DE BYZANCE A MOSCOU. i%ô

naux du Balkan, sur une falaise de la mer Noire, à l'entrée de la baie de Bourgas. La vocation ecclésiastique l'avait conduit de bonne heure chez le métropolite de ïirnowo, théologien de grand renom. Jérémie y reçut, avec les ordres sacrés, Tinstruction monacale de ce temps, qui dressait l'esprit à lutter subtilement pour ou contre un texte, mais qui négligeait de le former aux luttes de la raison et de la vie réelle. Le haut clergé de l'Église orientale ne se recrutait pas, comme le nôtre, dans cette vaste pépinière de prêtres séculiers, pasteurs des petites paroisses, en rapports constants avec le peuple, partageant son esprit, sachant ses besoins et préoccupés de ses misères. Il sortait exclusivement soit des monastères, soit de cet état-major de jeunes diacres, promis d'avance aux honneurs, qui errent dans les maisons épiscopales, figurent aux cérémonies solennelles, tiennent la comptabilité du prélat et apprennent à cette école l'administration matérielle d'un diocèse, peut-être plus que sa conduite spirituelle. Jérémie sut déployer dans ce stage des qualités qui plurent à ses protecteurs, car ils le désignèrent, malgré sa jeunesse, pour le siège métropolitain de Larisse. C'était une des circonscriptions les plus importantes de la Thrace, et aussi l'une de ses plus tristes résidences. Je racontais naguère comment, un soir de voyage, le protosyncelle me reçut dans la vieille maison métropolitaine, en me disant que son supérieur était retenu au Phanar

depuis plus d'une année. Ainsi faisait sans doute son prédécesseur Jérémie, las de l'exil provincial ; il était à Gonstantinople, et il prit part à l'élection qui lui destina le trône patriarcal, car on le voit officier solennellement à la fête de l'Ascension, tombant, l'année 1572, dix jours après le 15 mai.

L'historien contemporain Etienne de Gerlache nous a laissé un portrait du nouveau patriarche qui a tout l'accent delà vérité. Jérémie était un homme de haute taille, de forte corpulence, au visage placide et immobile. Modeste et de bonnes mœurs, il avait dirigé en paix son diocèse de Larisse; mais il était d'un caractère indolent, et sa vie toute monastique le préparait aux vertus du cloître plus qu'à la gestion des grandes affaires de l'Église. — Les biographes officiels ajoutent mille perfections à ce fond de tableau; on est libre de les en croire, mais les traits précis de Gerlache nous peignent suffisamment le prélat oriental, bon, faible, d'humeur lymphatique , sous sa physionomie paisible de béatifié.

Tel était riiomme qui s'assit, le jour de l'Ascension de l'année 1572, sur le trône pontifical, et que le peuple orthodoxe de Gonstantinople vint « adorer» , suivant la formule consacrée, avant de recevoir de lui la bénédiction œcuménique. Tel était le prélat qui allait présider aux destinées de l'Église d'Orient . durant l'heure de crise profonde que traversaient et l'Orient et les églises de toute la chrétienté. L'année précédente, l'islam avait reçu le premier grand coup au coeur: les échos du canon de Lépante réveillaient sur les côtes asservies des mers de Grèce et d'Asie d'indomptables espérances ; les raïas, connaissant mal l'Espagnol tout-puissant mais tout cathoUque de l'Escurial, rêvaient d'une croisade victorieuse et voyaient déjà l'épée de don Juan affranchissant les églises-mères du monde oriental ; ils se seraient volontiers écriés, comme Pie V en recevant la nouvelle de Lépante : « Un homme fut envoyé de Dieu dont le nom était Jean! » Par un retour naturel, les Turcs, sentant frémir sous leur

main les éléments chrétiens, se tenaient prêts à d'implacables répressions. Tandis que l'Église d'Orient était menacée par la colère de ses maîtres, l'Église d'Occident passait par l'angoisse de la réformation; le concile de Trente venait de se clore, ayant touché à tous les points de foi sans parvenir à pacifier les consciences ; Sixte-Quint, malgré sa fermeté et ses lumières, s'apprêtait à jeter sa béquille pour jouer et perdre la dernière partie du génie romain contre le génie anglo-germanique; des cendres de Luther et de Calvin naissaient mille sectes bizarres ou inquiétantes, en Italie, en France, en Suisse, aux Pays- Bas, dans la malheureuse Allemagne surtout, où le Palatinat changeait quatre fois de religion en quinze ans. Jamais, depuis les barbares, l'Europe n'avait été aussi violemment secouée, toute en proie aux colères, aux souffrances, aux flots de sang, qui sont l'inévitable rançon de toute grande transformation de la conscience humaine. — Quand Jérémie vint faire, selon l'usage, sa visite à l'ambassadeur de France, dans cette même année 1572, il put apprendre de sa bouche ce qu'avait été la Saint-Barthélémy, et comment l'empire des sultans n'avait pas le monopole des épisodes tragiques.

Par une singulière destination de la fortune, le nouveau patriarche d'Orient devait être mis en demeure, dès le début de son pontificat, de prendre parti entre les deux camps religieux qui se disputaient l'Occident. Dans les premiers jours de 4574,

des gens venus d'Allemagne apportèrent à Jérémie une lettre des docteurs luthériens de Tubingen et un exemplaire de la confession d'Augsbourg. Les réformés établissaient dans ces écrits qu'ils étaient simplement revenus à la foi des premiers apôtres et sollicitaient l'Église d'Orient de les imiter. On peut imaginer le trouble du prélat « indolent et placide » , dont l'esprit monacal vivait muré dans la tradition, / ennemi de tout bruit et de toute nouveauté. Les audaces des controversistes allemands ne pouvaient que terrifier ces casuistes byzantins, toujours prêts aux subtiles discussions sur un texte, mais en garde contre les réformes radicales et éloignés par toutes leurs habitudes intellectuelles de la doctrine du libre examen. Pourtant il y avait là une arme redoutable contre la grande rivale, l'Église de Rome, et ce point de vue primait tous les autres à Gonstantinople. Le patriarche répondit à Jacob, chancelier de l'académie de Tubingen, en protestant d'avance contre toute interprétation dangereuse que les novateurs pourraient tirer de ses paroles. Une curieuse correspondance s'établit entre Tubingen et le Phanar; elle dura de 1574 à 1578, et n'aboutit à aucun résultat. — Ainsi devait échouer, trois cents ans plus tard, une tentative semblable de rapprochement entre les vieux catholiques d'Allemagne et un successeur de Jérémie ; on se souvient du congrès de Bonn et de l'empressement courtois des théologiens irrecs; mais cette fois encore on a dû abandonner

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de vains essais de conciliation entre l'esprit de l'Occident, en marche vers l'avenir, et celui de l'Orient, arrêté dans le passé.

Ce n'était pas la lutte pour les idées qui devait remplir la vie de Jérémie ; les compétitions de personnes et d'intérêts n'en laissaient guère le loisir au malheureux patriarche. Le lendemain du jour où il avait pourla première fois ceint la tiare et incarné dans sa personne le fantôme d'une grandeur évanouie, une dure obligation vint le rappeler à la réalité; on le mandait au Séraï pour recevoir l'investiture du Grand Seigneur.

llfaut traverser toute la ville turque pour atteindre l'enceinte du Séraï, à l'extrémité de Stamboul opposée au Phanar. Le palais des conquérants sort paresseusement du milieu des jardins, entre un bois de cyprès et le flot du Bosphore, dans le site le plus majestueux qui soit au monde. De chacune des fenêtres des trois façades, le regard plonge sur une mer nouvelle et sur une autre ville, sur des montagnes, des îles, des horizons diff'érents. Si l'homme n'avait qu'une heure à vivre sur la terre, a dit avec raison un poète, c'est là qu'il devrait la passer. Les sultans avaient découvert cette vérité avant Lamartine, et planté des tentes de bois doré à la pointe du Séraï, pour les heures qu'il plairait au destin de leur donner. Ce fut là que Jérémie se présenta après son intronisation, en bien humble posture. Le pontife passa devant Sainte-Sophie sans

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oser lever les yeux sur le temple de ses prédécesseurs, il franchit la Bab-Humaïoum, la porte triomphale aux créneaux de laquelle le corps d'un de ses successeurs, Parthénius, devait rester suspendu durant trois jours; il traversa les cours intérieures sous les quolibets des eunuques noirs, qui errent de ce côté sous les cyprès ; arrivé à la troisième enceinte, à la porte de la Félicité, il laissa ses chaussures aux mains des icoglans et pénétra dans le kiosque du divan, en se courbant sous l'arceau surbaissé à dessein, pour arracher aux ambassadeurs un salut plus humble. Cette pièce a pour tout meuble un large lit, sous un baldaquin doré et constellé de pierres précieuses : accroupi sur ce ht, le Grand Seigneur recevait jadis les hommages des inlidèlcs, quand il ne les entretenait pas de loin à travers une grille pratiquée dans le mur à leur usage. Le nouveau patriarche de Byzance dut se prosterner sur le carreau aux pieds du khalife, avant de recevoir de la main du drogman le liiman d'investiture. Dans la salle voisine, une cérémonie non moins déplaisante et plus indispensable encore s'accomplissait: un vicaire comptait au khasnadar l'argent du kharatclt^ tribut qui s'élevait alors à dix mille florins, et jusqu'au paiement duquel l'élection ecclésiastique n'était qu'une formalité sans valeur. Ces devoirs accomplis, Jérémie sortit du Serai et regagna le Phanar monté sur un cheval blanc harnaché de

drap d'or, présent de la munificence impériale. C'était peu d'avoir acheté du sultan la jouissance de sa charge; il fallait, pour en assurer la durée, gagner au même prix la bienveillance de quelquesuns des dignitaires influents de la Porte. Notre prélat s'y employa activement; il se concilia la protection du grand vizir, Mohammed SokolU, etdeMichel Gantacuzène,unPhanariote tout-puissant alors sur les choses de l'église. Ces négociations menées h bonne fin, et au moment oiile patriarche croyait avoir chèrement acquis le droit de se reposer, ses protecteurs firent faillite à leur engagement de la façon la plus naturelle, la seule pourtant que ne prévoient jamais les ambitieux ; ils sortirent de ce monde, en commençant par Sélim. Un juif portugais, José Miquez, fait duc de Naxos par la faveur du sultan, avait capté cette faveur en introduisant le vin de Chypre au palais. C'était sur les conseils de ce juif que Sélim avait entrepris la conquête de l'île, cinq ans auparavant, pour s'assurer la propriété des précieux vignobles. Quand Bragadino eut succombé dans Nicosie, les galiotes victorieuses eurent ordre de rapporter, avec la peau de l'héroïque provéditeur, une forte cargaison de vin de commanderie . Sélim se livra dès lors sans mesure à sa boisson favorite; un jour du mois de décembre 1576, comme il venait d'en vider une bouteille d'un trait, en sortant du bain, son pied glissa sur les degrés de marbre humide, et il tomba pour ne plus se relever.

Comme l'homme, l'empire tomba, le vigoureux empire des grands sultans. Il avait atteint son apogée sous Soliman ; Hammer fixe avec raison à l'avènement de Mourad le commencement de sa décadence. Le jeune efféminé qui arrivait de Magnésie lit égorger, le jour môme de son débarquement à Stamboul, suivant la coutume, ceux de ses frères en âge de lui disputer le trône ; puis il disparut dans le kiosque de Scutari, là où sourient les jardins de roses, les platanes ombreux et les nuits silencieuses au bord du Bosphore. La Vénitienne Baffo l'y retenait enchaîné au milieu des devins, des astrologues et des bateleurs. D'abord l'esclave de Corfou gouverna seule la volonté inerte de son jeune maître ; bientôt la jalousie de la sultane validé lui suscita des rivales; le harem s'emplit de Juives, de Moldaves, de Hongroises, d'Espagnoles ; il y en eut cinq cents, livrées à un peuple d'eunuques, et le conseil de ces derniers décida désormais des affaires d'État ; ils s'arrachaient à tour de rôle le spectre pâli par l'opium dont un envoyé du Saint-Empire nous a laissé le portrait. Le vieux Mohammed Sokolli, le glorieux pilier de l'islam durant trois règnes, déclina et devint importun ; il rappelait trop que l'aïeul Soliman était sept fois monté à cheval pour voler au Danube, et rapportait chaque fois des canons de Hongrie. Mourad, qui dépensait sa poudre en feux d'artifice et ne faisait jouer les batteries du Vieux-Séraï que pour amuser ses lils, éloi •

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gnale vieillard ; un jour de Tan 1679, un derviche bosniaque se présenta à titre de compatriote chez Mohammed le Faucon ; tandis que le vizir lisait une supplique, le derviche lui plongea un poignard dans le cœur. Quelques mois auparavant, l'ami de Sokolli et le second protecteur de Jérémie, Michel Gantacuzène, qui se bâtissait un palais à Anchialo, dans la propre patrie de notre prélat, avait été pendu par des janissaires aux échafaudages de sa bâtisse. A ces compagnons de Soliman succédaient des icoglans de Sicile et des jardiniers de Scutari ; la vénalité et la corruption, jusque-là réprimées par boutades inégales, devinrent la loi commune, et le Serai se montra d'autant plus altéré d'or que le prix des esclaves avait décuplé sur le marché de Stamboul.

Malgré les sommes qu'il dut verser à plusieurs reprises à la cassette du nouveau sultan, Jérémie sentit bientôt sa position si menacée qu'il se plaignait à Samuel Hailand, l'un de ses correspondants de Tubingen, de ne pouvoir visiter les églises de province, de peur de retrouver son siège occupé par surprise en son absence. Ces craintes du patriarche étaient fondées. Son prédécesseur Métrophane avait quitté Chio et s'était retiré à l'Athos, refuge des mécontents et des évincés du Phanar, pépinière d'intrigues et de candidatures aux hautes dignités ecclésiastiques. C'était là que les vaincus de la dernière heure recrutaient des partisans et refaisaient leurs fman-

ces, là qu'ils attendaient, en vaguant dans les forêts de la Montagne Sainte, le moment oii les moines quêteurs, grands colporteurs de nouvelles, leur signaleraient une occasion propice. Un de ces nouvellistes annonça à Métrophane la mort de Cantacuzène, le patron de son rival. Le vieux prélat se jeta dans la première barque en partance, et un matin, au grand effroi de tout le patriarcat, on vint annoncer à Jérémie que son prédécesseur avait reparu aux abords de la Porte. Une contestation d'un bien triste caractère s'éleva entre les deux compétiteurs. Métrophane réclamait la pension annuelle de trois cents ducats que Jérémie lui avait promise pour l'éloigner de Constantinople : celui-ci refusait de la servir, sous prétexte que son créancier avait enfreint les conditions du pacte intervenu entre eux, et exigeait qu'il se retirât à Chio ou à Mitylène; la ville , ..ajoutait-il, n'était pas assez grande pour contenir deux patriarches.

On porta l'affaire au tribunal du sultan, et nul débat ne fut plus douloureux pour la dignité de rp:]glise chrétienne. Les deux parties épuisèrcMil leurs dernières ressources à solliciter des avocats dans l'entourage de Mourad ; le litige traînait en longueur,les revenus ecclésiastiques s'engouffraient au Serai ; le juge turc touchait des deux mains et se riait, disent les chroniqueurs, de la folie aveugle de ses justiciables. Enlin les arguments de Métrophane furent trouvés plus lourds, et le patriarcat

lui fut rendu. Il en jouit à peine deux ans ; à sa mort, survenue vers la fin de 1580, Jérémie, qui attendait sa revanche dans le monastère de Ghalki, aux îles des Princes, fut rétabli dans sa dignité pour quelques mois.

Le défunt laissait un neveu, un certain Théolepte. Celui-ci, regardant le bâton pastoral comme son héritage , se fit ordonner diacre un jour, prêtre le lendemain, évêque de Philippopoli peu après, et entama une guerre sourde contre le malheureux pontife. D'absurdes calomnies furent portées aux oreilles de Mourad : Jérémie visait à détrôner le sultan, il en avait écrit au pape de Rome, il avait fait moines des janissaires, chrétiennes des femmes musulmanes... Théolepte manœuvra si sûrement qu'une nuit des soldats turcs envahirent le patriarcat, arrachèrent de son lit le prétendu coupable de haute trahison et le jetèrent chargé de chaînes dans les cachots des Sept-ïours. Il n'est pas besoin de beaucoup d'imagination pour se représenter cette scène dramatique, surtout à celui qui écrit ces lignes ; il a vu une nuit à Jérusalem et raconté ailleurs un fait exactement semblable, l'enlèvement du patriarche Cyrille, traîné, malgré ses quatre-vingts ans, entre les baïonnettes et les lanternes, sous les voûtes de la porte de JafFa.

Heureusement il y avait à Constantinople, à l'époque qui nous occupe, un homme qui représentait la force au service de la justice. C'était l'ambassa-

deur de France, François de Noailles, évêque d'Acqs,run des plus marquants dans cette longue liste d'hommes qui ont honoré notre pays à cette place. Il habitait une petite maison perdue dans les vignobles, sur la colline en face de Stamboul où commençait à s'élever le quartier chrétien de Péra. Kn apprenant le drame du Phanar, l'ambassadeur monta à cheval et se rendit chez le grand vizir, accompagné de l'orateur de Venise. Devant le ferme langage que tinrent l'envoyé de Henri III et celui de hi sérénissime république, le vizir Sinan-Pacha donna l'ordre d'élargir l'infortuné patriarche et commua sa peine en un exil à Rhodes.

Jérémie prit la mer, en homme habitué aux orages, et aborda à cette tour du Temple que Soliman avait arrachée à si grand 'peine aux Hospitaliers, cinquante ans auparavant. Si notre prélat eût été un philosophe, si les séjours au cloître lui eussent enseigné les secrets du détachement et de la quiétude morale, il se fût félicité de son aventure. Certes le repos des vieux jours dans cette île enchantée, perle des mers du Levant, la méditation errante sous ces forets de platanes et de pins où chantent les brises d'Egypte, l'horizon des flots toujours ticdes et lumineux, tout cela était plus tentant pour une àme li religieuse que les misérables intrigues du Phanar. Mais les âmes de ce temps, toutes fi l'action, se repliaient rarement sur elles-mêmes, et ne con^ naissaient pas les langueurs et les dégoûts de nos

âmes modernes. Jérémie apprécia peu sans doute le cadre divin de son exil ; il attendit, assis sur les rivages de Rhodes et regardant obstinément du côté de Stamboul.

Ce qui s'y passait était de plus en plus navrant. Théolepte se trouva d'abord n'avoir pas travaillé pour lui-même. Un moine de Lesbos du nom de Pacôme, « impie et illettré », se saisit de la place vacante on ne sait par quelles manœuvres, sans élection régulière. Le peuple s'ameuta contre l'intrus et, au milieu d'une séance orageuse du synode, il fut jeté hors de la salle par les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche. Théolepte se glissa tout aussi irrégulièrement jusqu'au trône pontifical : le peuple se souleva de nouveau et lui lança de la boue ; mais son allié, Silvestre d'Alexandrie, aposta des émissaires déguisés en évoques et en moines, qui s'introduisirent nuitamment chez le grand vizir et lui affirmèrent que le métropolite de Philippopoli avait été élu patriarche suivant les canons ; cette affirmation, appuyée d'un tribut de vingt mille florins au lieu des dix mille que la Porte avait coutume de recevoir, assura à l'usurpateur le firman impérial. Intronisé l'an 1584 et fort désormais de la protection du Serai, Théolepte eut l'imprudence d'entreprendre une tournée en Valachie. A la faveur de son absence, les amis de Jérémie travaillèrent et payèrent avec succès pour le compte de leur patron : le proscrit de Rhodes, revenant sur la galère qui

lui avait apporté sa grâce, fut pour la troisième fois proclamé patriarche de l'Église d'Orient.

On peut juger si elle était déchirée et saignante, la malheureuse Église, et ruinée surtout. Non seulement le trésor du patriarcat avait été mis à sec par ces compétitions acharnées, mais les revenus des provinces et le crédit de la curie étaient engagés pour de longues années. Voilà où les entraînements du milieu et les nécessités de la lutte avaient conduit un prélat naturellement pieux et honnête, qui avait inauguré son pontificat en assemblant un concile pour détruire la simonie. Dans ces tristes conjonctures, Jérémie fit de nouveau un solennel appel aux chefs des factions ; une réconciliation générale s'ensuivit et l'on s'occupa de panser les plaies communes. Théolepte fut envoyé pour recueillir des fonds en Géorgie, Pacôme en Chypre et en Egypte. Le patriarche lui-même résolut de tenter un voyage plus lointain et plus nouveau, celui delà Moscovie; il comptait pour relever ses affaires sur la munificence du grandduc.

Jérémie quitta Constantinople à la fin de 1587. 11 était accompagné de son plus fidèle champion, Dorothée, évoque de Monembasia; si nous en jugeons par la part constante que ce prélat avait prise aux troubles ecclésiastiques, il ne devait pas avoir vu souvent la jolie petite ville de Morée dont il était le pasteur nominal. Les voyageurs se dirigèrent d'à-

bord sur la Moldavie ; l'hospodar, Pierre le Perclus, était pauvre et obéré lui-même par le tribut turc ; cette première étape ne fit rentrer que deux mille florins dans leur aumônière. De la vallée du Danube, ils gagnèrent la Pologne et Lublin, où ils s'adjoignirent Arsène, évêque d'Élassone au mont Olympe. On ne sait trop ce que ce dernier faisait à Lublin, quand il y reçut l'ordre de Jérémie de se tenir prêt à l'accompagner en Russie. — « Je sautai de joie à bas de mon lit, et courus acheter une voiture et des chevaux, » dit Arsène en commençant la relation qui sera désormais un de nos guides. Le patriarche et ses deux acolytes, en quittant Lublin, allèrent saluer à Zamosk le grand chancelier Jean Zamoyski et lui demander des lettres royaux pour le grand-duché de Lithuanie, réuni depuis vingt ans à l'État polonais. Il n'y avait rien à espérer, de la catholique Pologne, gouvernée alors par le très catholique Sigismond. La pieuse caravane en sortit par Brests et gagna Vilna, capitale de la Lithuanie. Là encore elle semble n'avoir pas trouvé un terrain favorable, bien qu'une partie de la noblesse du grand-duché fût orthodoxe ; le pouvoir était aux mains des Polonais, et, tout en se louant de l'accueil flatteur du grand chancelier, Constantin Ostrojskij Arsène rapporte que ses compagnons et lui se dirigèrent rapidement vers la frontière de Moscovie. Pour tromper l'ennui des longues étapes sur les mau-

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vaises routes du Nord, Jérémie racontait à son historiographe les aventures de son orageuse carrière ; u il me tenait des discours pleins de tristesse, et les larmes me montaient aux yeux, tandis qu'il énumérait les tribulations par lesquelles il avait passé chez les Turcs ».

Ainsi devisant, les prélats grecs entrèrent enfin dans Smolensk, aux portes de ce monde russe nouveau pour eux comme pour toute la chrétienté au xvi^ siècle, muré, curieux et terrible. Notre vénérable voyageur comptait bien emporter une fortune de cette terre inconnue ; il ne pensait pas y laisser tout ce qui lui restait encore, le prestige d'une idée. — Devançons-le à Moscou pour nous rendre compte de l'accueil qui l'attend à la cour du tsar Féodor Ivanovitch.

Le xvi° siècle avait été pour la Russie ce que le xv** fut pour notre patrie: un siècle dur et fécond, voué aux luttes sans trêve pour la constitution de l'unité nationale et la concentration du pouvoir. Suivant la juste remarque d'un vaillant initiateur des études russes dans notre pays^ le grand ouvrier de l'unité française, Louis XI, semble avoir légué son génie sombre aux deux derniers Ivans. Si les parallèles historiques étaient encore de mode, les imitateurs de Plutarque auraient beau jeu à retrouver au Kremlin le calculateur patient et astucieux de Plessis-lez-Tours, peu scrupuleux sur les moyens, médiocrement ami de la bataille, préférant les sourds coups de hache aux bruyants coups d'épée, la petite proie de chaque jour aux grandes tournées conquérantes, les marchands aux seigneurs, les médailles à Dieu. A Moscou comme à Paris, ces artisans d'une besogne ingrate ont

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