‹ Histoires orientalesChapitre 7 sur 9 · A. Tolstoï, Dramatitcheskaia trilogia · texte numérisé non relu

A. Tolstoï, Dramatitcheskaia trilogia

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romain ; à ce dernier s'est substitué en Occident le César allemand, l'empereur apostolique ; le tsar russe, le César orthodoxe se substituera en Orient aux Constantin et aux Justinien. Déjà Ivan III >"était assuré cet héritage moral, suivant les idées du temps, par une union qui témoigne des plus longues visées. Après la prise de Constantinople, il y avait à Home une pauvre Grecque qui traînait sa misère à la cour du pape Paul II; c'était la dernière des Paléologues, Sophie la Byzantine. Le grand-duc de Moscou, déjà en situation de s'allier aux héritières des princes voisins, — ou pouvant, comme ses prédécesseurs, choisir parmi les trois cents plus belles filles de la Russie, rassemblées sous les yeux du nouvel Assuérus, — se fit envoyer cette exilée et Tépousa de préférence à toute autre ; elle lui apporta en dot l'aigle impériale, qu'il plaça aussitôt sur sa couronne avec plus de raison que le patriarche du Phanar; on sait comment l'histoire a capitalisé cette dot idéale.

Certes, ce n'étaient pas de médiocres esprits, ces s<iuverains qui semaient ainsi le germe des grands desseins de l'avenir. On voit souvent à Saint-Michel-Archange du Kremlin, — le Saint-Denis des princes moscovites, — des moujiks baiser dévotement le cercueil de sapin où dort le tsar terrible qui a fait suer tant de sang à leurs pères; dans cette piété inconsciente, le philosophe retrouve un instinct obscur de la justice populaire ; il se dit

que, devant l'histoire, le respect de ces pauvres gens a raison contre les malédictions de leurs aïeux.

On sait comment, dans ces vigoureuses races royales, le sang s'épuise et tarit tout d'un coup. Ainsi arriva-t-il à la race des Ivans. Le Terrible avait frappé de son épieu, dans un moment de colère, l'aîné de ses fils ; quand il mourut lui-même, en 1584, il laissa pour héritier un enfant chétif et borné, Féodor Ivanovitch, sous le règne duquel s'acheva cette histoire. Féodor fut un moine égaré dans le palais ; il s'en échappait furtivement pour passer ses journées avec les religieux au couvent du Miracle ; sa grande affaire était de chanter au chœur les longues liturgies, son plus grand plaisir de sonner les cloches avec les sacristains. Incapable, doux et pieux, il semble un de nos derniers Mérovingiens fourvoyé dans le xvi° siècle russe ; heureusement pour l'œuvre de ses pères, en grand péril entre de telles mains, il se trouva près de lui un maire du palais, dans toute l'acception que notre histoire a consacrée à ce terme. Boris Godounof avait été l'ami et le ministre d'Ivan IV, un des seuls grands boïars épargnés par lui ; il s'empara du faible fils de son maître en lui faisant épouser sa sœ.ur Irène, et exerça durant quatorze ans le pouvoir absolu au nom de Féodor, en attendant qu'il pût ceindre lui-même la couronne de Monomaque. L'histoire a laissé au front de Boris une tache de sang,

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et la Russie ne lui a jamais pardonné le meurtre mystérieux du petit Dmitri, le dernier rejeton des Ivans, qui barrait à son ambition les marches du trône. Pourtant le ministre continua d'une main forte l'œuvre des grands tsars; il contint la Pologne et la Suède, il acheva d'affaiblir le Tatar et de mater l'aristocratie remuante ; ses bannières parurent en Perse, ses architectes rebâtirent Moscou incendié. On ne peut juger avec nos idées apaisées et notre droit régulier ce génie du xvi^ siècle, sournois ou violent suivant l'heure, qui respirait dans l'âme desBorgia et des Farnèse, d'un Machiavel et d'un Olivarès, d'un Philippe II et d'un Charles IX. Ce n'est pas dans la civilisation moscovite, sortie la veille de la barbarie, faite aux deux tiers d'intluences tatares et byzantines, qu'il faut s'attendre à voir atténuer les monstruosités du temps ; il faut plutôt s'étonner de retrouver chez Godounof les plus viriles inspirations des hommes d'État ses contemporains. Lui aussi sut allier dans son œuvre les intérêts de l'avenir à ceux de son ambition ; comme Ivan III, il a peut-être rêvé du grand dessein, et nous allons en saisir la preuve en reprenant le fil de notre récit.

Dans sa marche patiente vers le trône, Boris cherchait surtout à s'appuyer sur le clergé, guide tout-puissant de l'opiniou publi(iue. Il avait appelé au siège primatial de Moscou une de ses créatures, le vieux métropolite Job de Hostof. Les métropo-

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lites OU primats de Russie avaient suivi la fortune des grands-ducs à travers leurs capitales successives, de la sainte Kief à Vladimir, et, en dernier lieu, de Vladimir à Moscou ; mais le premier représentant de l'Église russe n'en était pas le chef; ce n'était qu'un évoque, soumis au patriarche de Gonstantinople, pasteur suprême des églises orthodoxes. Godounof conçut le dessein de rompre ce lien gênant, presque humiliant depuis que les successeurs de Ghrysostome recevaient l'investiture des sultans ; il comprit qu'en assurant l'indépendance de l'Église nationale et en constituant un patriarche libre aux côtés du tsar, vis-à-vis des patriarches captifs aux mains des infidèles, il attirerait de Gonstantinople à Moscou toute la sève du tronc orthodoxe ; ce déplacement de la tradition religieuse devait achever le transfert de l'héritage byzantin, commencé par le mariage d'Ivan III avec Sophie Paléologue.

Le pieux Féodor accueillit avec ferveur les projets de son ministre. Dès le début de son règne, un certain Blagof fut envoyé en ambassade au sultan ; il était porteur de cadeaux et de bonnes paroles pour le patriarche et pour les deux diacres russes qui étudiaient, suivant l'usage, la théologie grecque au Phanar. On ne sait si l'ambassadeur Blagof entama formellement la négociation ou prépara seulement le terrain ; mais deux ans après, en i586, à l'occasion du passage à Moscou de

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Joacliini d'Antioche, Féodor assembla son conseil et lui tint ce langage, dicté par Godounof : a Par la volonté de Dieu et pour la punition de nos péchés, les patriarches et autres prélats d'Orient n'ont gardé de leurs dignités que le nom et sont dépouillés de tout pouvoir ; notre pays, par la bénédiction du Seigneur, est fort et puissant; c'est pourquoi je veux, si Dieu le permet et si les saintes Écritures ne le défendent pas, instituer à Moscou un très haut siège patriarcal ; si cela vous semble convenable, déclarez-le. » Le clergé et les velmojes approuvèrent le projet du tsar, en ajoutant qu'il serait utile de s'assurer le consentement de toute l'Église orientale, « afin que les Latins et autres hérétiques, qui écrivent contre notre sainte foi, ne disent pas que le siège patriarcal a été érigé à Moscou par la seule volonté du tsar ». On fit connaître à Joachim le désir du pieux Féodor, et ce prélat, qui s'en retournait comblé de dons, promit de porter l'afl^aire devant le saint synode de l'ÉgUse grecque.

Dans l'été de 1587 arriva en Russie un certain Nicolas, par lequel on apprit que les patriarches de Gonstantinople et d'Antioche avaient réuni le synode et consulté par messages leurs frères d'Alexandrie et de Jérusalem : ce dernier devait être délégué i\ Moscou avec des instructions concernant l'affaire du patriarche ; mais Boris l'attendit vainement. On sait avec quelles lenteurs cal-

culées procèdent en ces matières les chancelleries ecclésiastiques, patientes sans doute parce qu'elles se savent ou se croient éternelles ; si le secret de ces temporisations était perdu, on le retrouverait à coup sûr entre la Porte et le Phanar. On devine d'ailleurs que le projet moscovite avait été froidement accueilli par les hauts dignitaires de l'Eglise d'Orient, gardiens très jaloux de leurs anciennes prérogatives ; mais il n'était pas facile de répondre par un refus formel au tsar, père de toutes les grâces temporelles , et on se tirait d'embarras en différant. Personne n'entendit plus parler du délégué officiel du synode. Ce fut sur ces entrefaites que les boïars de Smolensk signalèrent à Moscou , au mois de juillet 1588, la présence dans leur ville d'un vénérable voyageur, venant des terres chrétiennes au pouvoir du Turc. C'était notre prélat, qui entrait en Russie en fort humble équipage, un peu à l'aventure, comme nous l'avons raconté plus haut.

L'empire était déjà grand, mais les voyageurs de quelque importance n'y pénétraient pas alors sans éveiller l'attention d'une police très curieuse de leurs faits et gestes. On répondit de Moscou, et sur un ton de verte réprimande, aux voïévodes de Smolensk : « Vous éviterez à l'avenir d'être aussi négligents : nul envoyé, ni aucune autre personne ne doit paraître sur les limites de votre territoire sans que nous en soyons aussitôt informés. » En

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même temps le tsar écrivait à l'évêque de Smolensk : « Si le patriarche demande aux voïévodes de prier dans l'église de la très sainte mère de Dieu, nous l'autorisons à le faire. Tu auras soin en ce cas que ladite église soit décemment ornée et fréquentée par le peuple, qu'il y ait grande réunion d'archimandrites, d'igoumènes et de popes ; tu iras à la rencontre du patriarche et tu lui rendras exactement les mêmes honneurs et révérences que tu as coutume de rendre à notre métropolite. » Le commissaire chargé d'aller au-devant de Jérémie et de l'accompagner reçut pour instructions « de savoir dans quelles intentions le patriarche se rendait chez le tsar, s'il occupait actuellement le trône de Gonstantinople ou si un autre le détenait à sa place ; s'il voyageait seulement pour recueillir des aumônes ou s'il était chargé d'un message pour le tsar de la part du saint synode ». Les instructions ordonnaient d'user en toutes choses avec le prélat de l'étiquette réservée au métropolite de Moscou. Leur teneur démontre clairement que le voyage de Jérémie n'était pas le résultat d'une entente préalable.

Les légats de Féodor rejoignirent les saints personnages à Smolensk et insistèrent pour les ramener sans retard à Moscou. Le voyage dura dix jours; ils eurent partout à se louer de la somptueuse hospitalité du grand-duc. Arsène s'étend avec complaisance sur « la bonne chère, le talent

des cuisiniers et tricliniarques ». Le soir du dixième jour, comme ils gravissaient une éminence boisée, ils virent leurs guides russes se hâter vers le sommet et se prosterner pieusement sur le plateau ; c'était la colline ^ si célèbre plus tard sous le nom de Colline des Moineaux, d'où le voyageur aperçoit soudainement le panorama de Moscou déroulé à ses pieds.

Nos habitants du Bosphore, qui avaient le droit d'être difficiles, nous ont laissé le témoignage de leur surprise et de leur admiration. Un Orient nouveau se révélait à eux, complètement différent du leur, marqué d'un caractère tout personnel, et qui semblait venir d'une Asie plus mystérieuse et plus lointaine que celle dont ils connaissaient les abords. Les villes polonaises, bâties à l'allemande, ne les avaient en rien préparés à ce tableau : les villes turques, bien que répandues de même dans un océan de vergers, ne leur fournissaient pas davantage un point de comparaison. Peut-être se souvinrent-ils à ce moment des récits merveilleux contés dans les bazars de Stamboul par les marchands de Samarcande sur les cités du pays mongol ; peut-être s'imaginèrent-ils voir une de ces cités convertie par enchantement et arborant la croix sur ses coupoles étranges^ aux éclatantes couleurs. C'était moins une ville qu'un immense monastère qui s'étendait jusqu'aux limites de l'horizon, enserré entre les replis de la Moskva» L'œil s'égarait à

vouloir compter les clochers, les dômes d'or, d'argent ou d'azur étoile, qui se pressaient dans le ciel. Sur chacune des innombrables égUses étincelaient cinq coupoles de métal. Entre ces églises, la multitude des toits, presque uniformément peints en vert, donnait à la ville l'apparence d'un échiquier de cuivre vert-de-grisé. On y distinguait des enceintes concentriques, crénelées et surmontées de clochetons espacés, toujours comme dans les cités de l'extrême Asie. Celle de ces enceintes qui formait le noyau des autres contenait le plateau triangulaire du Kremlin, dominant Moscou comme l'acropole des villes grecques. Une réunion de blanches basiliques, un fouillis de globes et de croix d'or attiraient l'œil sur ce plateau : on apercevait entre elles les sveltes constructions du palais du Térem, avec leurs revêtements encore tout neufs de terres émaillécs. Puis le regard se reportait invinciblement, un peu à droite du Kremlin et en contre-bas de son enceinte, sur la cathédrale de Saint-Basile, rêve d'un architecte en délire : ce monument, monceau d'éghses superposées, se dressait comme un animal fantastique, aux écailles multicolores, avec ses douze têtes coillées d'appendices sans nom, qui pouvaient rappeler exactement h nos Grecs le kaonk, le volumineux turban de parade des pachas et des officiers de janissaires. Entre Saint-Basile et la porte sainte du Kremlin, la place Rouge, nettoyée de ses bai'aques par rincendic de

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1547, montrait les gibets d'Ivan le Terrible; les processions solennelles s'y déployaient sans cesse, remontant vers le Kremlin et passant entre les œuvres de justice de cette Grève moscovite; elles envoyaient leurs litanies aux misérables qui peuplaient les gibets et dont le dernier regard rencontrait la chimérique cathédrale comme un cauchemar de l'agonie. — Quand l'œil quittait le cœur de la ville pour embrasser sa circonférence, il ne distinguait plus, au delà de la deuxième enceinte de pierre, qu'un labyrinthe de ruelles et de maisons en désordre, izbas de bois enluminées de couleurs vives, perdues et dissimulées dans les jardins coupés d'étangs. A l'extrême horizon et sur les berges hautes du fleuve, une ceinture de couvents aux remparts crénelés flanquait la pieuse et militaire cité, forts avancés pour la prière et pour la bataille. Les moines s'y partageaient entre la chapelle et la tour d'armes, guettant l'apparition des colonnes tartares. Sur tout ce vaste panorama passait, montant de centaines de clochers, une vibration d'airain, et l'oreille, comme l'œil, recevait l'impression d'un monastère géant, sur lequel plane la prière, plutôt que d'une capitale avec son tumulte d'activité humaine.

Ainsi se présenta à nos voyageurs la ville où ils entrèrent quelques instants après, avec une pieuse émotion sans doute, mais aussi avec l'inquiétude vague de tout cet inconnu. Ils franchirent la deu-

xième enceinte, traversèrent les bazars du Kitaï- Gorod, rebâtis en pierre par Boris après les derniers incendies, et gagnèrent, au pied du Kremlin, les logements qui leur avaient été assignés avec les plus minutieuses précautions. Jérémie fut installé dans la maison de l'évêque de Riazan ; lui-même devait occuper dans le bâtiment principal la chambre et la grand'salle; on avait donné pour demeure à ses deux acolytes le réfectoire, les serviteurs étaient relégués dans les sous -sol. Il était interdit aux Grecs, aux Turcs et autres étrangers de pénétrer dans ce logis ; il était également interdit aux serviteurs de nos prélats d'en sortir. Seuls, les gens qui apportaient des provisions de la part du métropolite Job, des membres du haut clergé et des boïars, avaient accès chez les reclus. Si quelque étranger demandait à parler au patriarche ou que celui-ci exprimât un désir semblable, les commissaires devaient répondre qu'ils en référeraient à André Stchelkalof, diak des ambassades ; on désignait ainsi le fonctionnaire préposé aux relations extérieures. — C'était, on le voit, dans une véritable captivité que Godoimof entendait retenir son hôte, pour y poursuivre plus à son aise la négociation qui lui tenait tant î\ cœur. Telles étaient d'ailleurs les pratiques usitées à cette épo([ue envers les ambassadeurs, comme en font foi plusieurs rapports de ces derniers à leurs cours. Ce fut aussi l'étiquette réservée aux ambassa-

deurs que le tsar adopta lors de la première audience accordée à Jérémie, une semaine après son arrivée. Les boïars vinrent en grande cérémonie prendre le patriarche au logis de Riazan et le conduisirent chez leur maître. « Les seigneurs marchaient en tête, magnifiquement vêtus d'habits de brocart et tout couverts de perles : les moines en robe noire suivaient ; au milieu, Sa Béatitude s'avançait entre ses deux légats, le métropolite de Monembasia, et moi, l'humble Arsène, venu de la Grèce. » Le cortège franchit la porte sainte du Kremlin sous l'image miraculeuse et se présenta à la Porte d'Or du palais. On l'introduisit dans la pièce de parade qui subsiste encore et a gardé le nom de Salle des Patriarches. C'est une chambre écrasée sous des voûtes basses, à peine éclairée par des baies étroites; on ne distingue que le fond d'or de ces voûtes, sur lequel se détachent des figures de saints et des peintures d'une tonalité sombre. Tout respirait dans ce palais l'horreur religieuse dont l'Asie entoure ses souverains; en se courbant sous les petites portes, abaissées à dessein, comme au Serai de Stamboul, pour forcer les envoyés étrangers à saluer plus bas, Jérémie dut revoir en pensée sa première visite au sultan Sélim. Féodorlvanovitch était assis sur un trône précieux, au-dessous d'une image de la Yierge étincelantc de pierreries ; à sa droite, une grande sphère d'or représentait la mappemonde : le tsar tenait à la main un sceptre

d'ivoire, constellé de diamants et de saphirs. Les knèses, le haut clergé et les religieux étaient debout autour de lui, dans l'attitude d'une crainte respectueuse. Godounof, que le bon Arsène appelle a l'illustre archonte, duc de Kazan », occupait une place à part. Féodor fit un pas au-devant du vénérable visiteur : les deux moines, dont l'un portait la couronne et l'autre la tiare, échangèrent dans cette première entrevue les compliments et les bénédictions d'usage ; quand le patriarche eut achevé, sur un ton fort pitoyable, le récit de ses malheurs, l'audience solennelle prit fin, et il fut prié chez la tsarine Irène, sœur de Boris.

Ici encore nos Grecs purent se croire sur les rives du Bosphore, en retrouvant des coutumes de tout point semblables. On sait que les mœurs russes du xvi" siècle imposaient aux femmes une réclusion presque aussi sévère que celle des musulmanes. Les tsarines habitaient de hauts appartements dans le palais du Térem, — le gynécée moscovite. On peut admirer de nos jours au Kremlin cette construction élégante ; sa décoration extérieure de briques peintes, ses petites fenêtres basses à colonnettes et à châssis de vitraux coloriés, ses salles étroites aux voûtes puissantes, reliées par des escaliers en colimaçon, bien d'autres traits encore donnent au Térem l'aspect général d'un de nos logis de la renaissance, remanié, orné et meublé par le goût dun Oriental. Le cortège s'arrêta à la

porte interdite aux hommes, — seul, Godounof fut admis à accompagner le grand-duc et les prélats. ils furent reçus dans une première chambre par les femmes de la tsarine, vêtues de blanc des pieds à la tête, sans un bijou; notre évêque assure en termes fort galants que l'éclat de ces grâces blanches défiait celui des neiges de leur patrie.

C'est surtout dans la pièce suivante, à la vue de la princesse et des splendeurs qui l'entourent, que son admiration ne trouve plus d'expressions assez fortes. Sous la voûte lamée d'or, entre les saintes figures et les icônes aux diadèmes de métaux et de pierres fines, majestueuse et parée comme l'une d'entre elles, Irène est assise sur un trône d'un travail merveilleux. Elle porte une tunique de soie de Chine, disparaissant sous les perles et les diamants. Sur sa tête brille une couronne à douze pointes, — en l'honneur des douze apôtres, — terminées par des saphirs et des émeraudes. Le bon prélat, a plongé dans une douce stupéfaction », compte les chaînes, les colliers, les bracelets, tout le féerique écrin de joyaux et de gemmes qui demeure encore comme un témoin de sa véracité dans le musée impérial de Moscou. En se prosternant jusqu'à terre devant l'idole, Arsène a le temps d'apprécier les tapis de Perse, représentant des chasseurs à la poursuite de tigres, de cerfs, de cygnes, de faisans, de mille animaux « qui semblent respirer ». En se relevant, le consciencieux obser-

vateur constate le même luxe dans tout l'appartement, les statuettes de pierre dure sur les piédestaux en marbre de l'Oural, les guirlandes de colombes et de raisins qui s'enroulent autour des frises ; il note même la richesse du lustre, soutenu au centre de la voûte par un serpent qui combat contre un lion. Tout cela l'impressionne moins encore que la beauté de la tsarine et le charme de sa voix. — Cette idole pompeuse n'est pourtant qu'une femme, et une femme malheureuse ; elle s'adresse au patriarche avec des larmes dans les yeux, lui demandant la puissante intercession de ses prières pour que le ciel daigne envoyer un héritier au trône des Ivans. A deux reprises, durant cette courte audience, l'épouse du moine Féodor revient avec douleur sur sa stérilité, et, pour intéresser un aussi saint personnage h sa disgrâce, elle lui fait remettre par une suivante une coupe d'argent remplie de perles fines.

Ces entretiens furent insignifiants, tout de pure forme. Le fantôme royal disparut, et Boris entraîna son prisonnier dans un cabinet du palais pour causer de choses plus sérieuses. La véritable négociation s'engageait. Peut-être, dans ce gênant têteà-tête, Jérémie se prit-il à regretter les heures semblables passées depuis vingt ans dans les divans de la Porte, en face de vizirs qu'on pouvait du moins satisfaire avec quelques ducats : peut-être Godounof lui apparut-il plus pressant et plus redoutable que son confrère de là-bas, Mohammed Sokolli. De nouveau le vieux Grec entama l'histoire de ses longues misères, comment il avait été calomnié auprès du sultan par ses ouailles, chassé du siège patriarcal, exilé à Rhodes, rappelé après quatre années; à ce point de son récit, en dépeignant la désolation des saintes basiliques souillées par les imans d'Allah, l'état navrant de son troupeau et les cruautés turques, Jérémie fondit en larmes. «Quel / secours au monde, ajouta-t-il en terminant, pou-

vons-noiis attendre, sinon de la sainte Russie et de nos frères dans la foi orthodoxe? C'est ici que nous sommes venus chercher des aumônes chrétiennes pour rebâtir un nouveau temple au vrai Dieu dans l'antique capitale de l'orthodoxie. »

Ce discours du prélat n'était déjà plus neuf, et bien d'autres l'ont tenu après comme avant lui : tout le long des siècles, depuis la conquête turque, le raïa chrétien, les yeux tournés vers son puissant frère du Nord, lui redit la même litanie désolée et cherche à l'émouvoir par la même péroraison flatteuse. — Godonnof était un politique réaliste : il ne s'émut pas plus qu'il ne convenait et répondit au patriarche en lui demandant quels renseignements il avait pu recueillir en route sur les affaires de Pologne. Jérémie avait entonné le Svper flunnna : le ministre ramenait l'entretien au terre î\ terre d'un rapport diplomatique. Le Grec comprit qu'il fallait changer de note : alors, ajoute discrètement le chroniqueur russe, se poursuivit une conversation secrète.

Enfin Boris, suffisamment édifié sur les faits et gestes du roi de Pologne, aborchi la question (hMicate du patriarcat, et son interlocuteur d'applaudir vivement au pieux projet du tsar Féodor. Cet enthousiasme était bien naturel : l'habile ministre avait proposé î\ brùle-pourpoint i\ Jérémie, — nous verrons tout à l'heure avec quelle sincérité, — d'être le premier patriarche de l'Eglise russe.

N'était-ce pas là un rêve bien fait pour tenter le pauvre voyageur qui mendiait sur les chemins de quoi rebâtir la petite maison que les aghas toléraient encore dans l'ombre du Phanar? Au lieu de cette église, qui n'avait plus que le nom d'oecuménique, de ce siège précaire où il officiait sous l'œil des janissaires, on lui offrait à la droite du tsar le glorieux trône de Moscou, les libres cathédrales du Kremlin, la primauté sur la Sainte-Sophie de Kiew, légitime héritière de celle de Byzance. Derrière lui les vaines ombres du passé, toutes voilées de misère et d'esclavage ; devant lui l'avenir et l'espoir de l'orthodoxie régénérée. — Ainsi l'érection du nouveau patriarcat, sujette à tant de difficultés si on l'eût présentée à l'Oriental comme une institution rivale, emportait son assentiment en lui ouvrant des horizons inespérés de grandeur.

Ce n'était là que la première habileté de Boris, et le Grec s'aperçut bientôt que sa diplomatie avait été prise en défaut. A peine le ministre du tsar eut-il surpris le consentement du prélat sur la question de principe qu'il lui déclara comment, dans la pensée de son maître, le siège patriarcal devait être établi à Vladimir. Jérémie se récria en démontrant que la place du premier pasteur était auprès du souverain, qu'on abaisserait singulièrement sa dignité en le reléguant dans une capitale abandonnée, loin du Kremlin et de l'Église primatialede la Vierge. Mais c'était précisément cette église et ce fidèle

troupeau de Moscou qu'on ne pouvait, au dire de Boris, enlever au vénérable évêque Job , qui les sanctifiait depuis si longtemps ; il serait difficile à un étranger, ignorant la langue et les usages russes, d'occuper le siège de Moscou ; il ne pourrait surtout diriger la conscience du tsar sans le secours d'un truchement, auquel on ne saurait livrer les mystères delà pensée souveraine. Au reste le ministre, maître désormais du consentement qui lui était nécessaire, le prit d'assez haut et reconduisit le pauvre prélat, désarmé par son adroite tactique.

Godounof n'avait jamais songé sérieusement à lui offrir le nouveau trône, malgré le prestige qu'une aussi illustre recrue semblait devoir assurer à l'institution. Si l'effet eût été grand à l'extérieur sur la chrétienté orthodoxe, il eût été déplorable à l'intérieur, dans la Russie du xvi° siècle, jalouse de sa nationalité et profondément hostile à tout élément 4Lr^îri&cr. L'ambitieux ministre avait besoin, pour ses vues ultérieures, de maintenir h la tôte du clergé le vieux Job, sa créature; c'était au métropolite de Moscou qu'il avait toujours destiné le patriarcat, et ses feintes ouvertures au sujet de Vladimir n'étaient qu'un stratagème ; il savait bien que son interlocuteur refuserait une situation ainsi amoindrie et un éloignement de la cour qui, dans les idées du temps, équivalait à un exil.

— A la suite de cette conversation, le tsar réunit les boïars et leur tint ce discours : « Le Seigneur a

daigné amener chez nous le patriarche de Tsargrad, et nous avons pensé qu'à cette occasion il serait bon d'élever à la dignité de patriarche celui que notre Seigneur Dieu désignera : si Jérémie de Tsargrad consent à rester dans notre empire, il sera notre patriarche sur le siège primatial de Vladimir et Moscou aura son métropolite comme devant ; si Jérémie se refuse à demeurer à Vladimir, on établira à Moscou un patriarche pris dans l'Eglise nationale. ))

Godounof revint conférer avec le prisonnier du logis de Riazan et reparla de la combinaison de Vladimir. « Qu'est-ce qu'un patriarche qui vit loin du tsar?» répondit Tobstiné vieillard, persuadé peut-être qu'on céderait au dernier moment plutôt que de renoncer à sa glorieuse personne. Féodor assembla de nouveau les boïars et leur dit : « Jérémie, patriarche œcuménique, refuse d'eixercer cette dignité à Vladimir; mais si nous la lui accordons dans notre grand-duché de Moscou, où siège maintenant notre père et notre intercesseur le métropolite Job, il consent à l'accepter. Ce ne serait pas là une chose équitable. Notre vénérable père et intercesseur le métropolite Job, cet homme de sainte vie, qui occupe ici le trône de ses prédécesseurs les grands thaumaturges, ne peut être exilé loin de la très sainte mère de Dieu et des reliques miraculeuses. » De nouveaux assauts furent livrés au prélat grec tour à tour par Boris et

par Stchelkalof, le diak des ambassades. Ces deux maîtres diplomates circonvinrent le pauvre vieillard de telle sorte qu'il finit par promettre d'obéir en tout aux désirs du tsar et demanda pour seule grâce qu'on lui permît de retourner au plus vite dans son pays. L'effroi commençait à le gagner parmi les sombres compagnons du Terrible ; cet esprit timide, voué par un jeu du sort aux luttes de toute espèce, regrettait le terrain de Stamboul, non moins glissant, mais mieux connu, et préférait à tout prendre des misères déjà accoutumées.

Après les déclarations de Féodor, il ne pouvait subsister aucun doute sur le résultat de l'élection. Néanmoins, pour se conformer aux coutumes de l'Eglise, les évêques assemblés désignèrent trois candidats : le métropolite Job, Alexandre, archevêque de Novgorod, et Varlaam de Rostof. Boris raya les deux derniers, et Job, agréé par le tsar, fut proclamé patriarche de toutes les Russies le 23 janvier 1589. — 11 avait fallu six mois pour mener à bonne fin ces délicates négociations. Jérémie, toujours en instance pour obtenir ses lettres de sortie, ne recouvra pas encore sa liberté; il dut boire le calice jusqu'au fond et sacrer son rival dans l'église primatiale, avec une pompe qui lui inspira sans doute d'amers retours sur ses propres débuts, dans la pauvre basilique du Phanar.

Au centre du Kremlin, sur le parvis dallé qui relie tout un groupe de monastères, de palais et

d'églises, à côté de la tour d'Ivan, la cathédrale de l'Assomption dresse ses blanches murailles et ses cinq coupoles étincelantes. Dès le matin du jour fixé, la foule du peuple et des marchands, les nobles, les moines, se pressaient autour des grilles. Le cortège sortit du palais, conduit par Féodor, Boris, les deux patriarches, et se déploya majestueusement sur l'Escalier Rouge ; les lourdes bannières de la Vierge et des saints, rangées sur le passage en haie serrée, formaient au-dessus du parvis comme une voûte d'orfèvreries et d'images, depuis le perron jusqu'à l'Assomption. Les centaines de carillons de la « ville sonnante » ébranlaient l'air à plusieurs verstes de distance, les cloches d'argent de la tour mêlaient leurs notes hautes à la basse profonde des bourdons d'airain. Ceux qui ont entendu cette joie sonore des clochers de Moscou aux grandes fêtes savent comme l'orage de bronze imprime à l'atmosphère un long tremblement, sourde prière murmurée par l'éther jusque dans les cieux. La procession franchit le grand portail au-dessus duquel la Panagia colossale veille, interrogeant de ses grands yeux fixes l'horizon de la ville sainte déroulé à ses pieds. Lintérieur de la cathédrale est un vaisseau porté sur quatre colonnes élancées, entièrement revêtu de peintures sur un fond d'or; une nuit perpétuelle y règne; aux grandes cérémonies seulement, réveillé par les lueurs de mille cierges, un peuple d'apôtres et de bienheureux défile sur

les parois, tourne aulonr des colonnes; les flammes d'un jugement dernier viennent lécher la voûte, d'immenses faces de Christ regardent à pic audessous d'elles, du fond des hautes coupoles, le troupeau des fidèles. Entre ceux-ci et l'autel se dresse l'iconostase, mur d'or sculpté où des figures de saints apparaissent sous des nimbes de filigrane. Une porte et un rideau s'ouvrent de temps en temps pour laisser entrevoir Tautel et les mystères.

On avait élevé au milieu de l'église une estrade surmontée d'un baldaquin relié à la porte de l'iconostase par un vélum de pourpre. Le patriarche œcuménique en gravit les degrés, la tiare en tête, vêtu du grand costume pontifical, soutenu sous les bras par ses deux acolytes. Les évoques se rangèrent à l'entour, Féodor s'assit sur un trône. L'office commença; les chantres entonnèrent, sur ce registre mélancolique et puissant cher à l'Église russe, les prières pour le tsar et les deux pasteurs. Au moment fixé par la liturgie, on apporta deux coussins pareils devant la porte du sanctuaire ; des hommes d'armes, en heaume et en cuirasse, les entourèrent la hallebarde au poing. L'élu de Dieu, le métropolite Job, parut entre les flambeaux et les nuages d'encens; un archidiacre le conduisit au patriarche d'Orient. Alors on vit iiu de ces vieillards, imposant les mains sur la tète de l'autre, invoquer sur elle l'esprit du Seigneur et commander au peuple de saluer son nouveau maîtro

spirituel. Les deux frères échangèrent le baiser de paix et, sur les deux coussins jumeaux, Jérémie de Byzance et Job de Moscou, désormais égaux, s'agenouillèrent côte à côte au pied de l'autel, tandis que la cérémonie s'achevait suivant le rite.

L'émotion fut grande chez tous les assistants, de l'aveu des historiens de cette scène ; s'ils en eussent compris toute la portée, leur émotion eût été plus profonde encore. Ce n'était pas seulement l'esprit du ciel que l'un des pontifes venait d'appeler sur l'autre, c'était par surcroît l'esprit de ce monde, celui qui enflamme et guide les peuples dans le chemin de leurs destinées. En échangeant le baiser de paix avec Job, Jérémie lui avait communiqué son souffle et sa vie même, le souffle et la vie de l'institution qu'il personnifiait ; le Grec passait au Moscovite la meilleure part de l'héritage moral que Byzance avait gardé jusque-là, après l'avoir reçu de Rome; il pouvait désormais s'en retourner au Phanar avec sa tiare découronnée. Certes les cloches du Terrible devaient sonner leurs plus joyeuses volées pour annoncer au peuple russe que le chef de l'Eglise d'Orient lui déléguait sa mission.

Ceux qui participèrent à ces cérémonies symboliques virent-ils tout cela? Non sans doute. Tout au plus le regard perçant de Godounof, en contemplant le triomphe de sa politique, put-il en apercevoir les lointains eff'ets par delà l'avenir. Rarement les contemporains saisissent toute la portée

des grands faits historiques auxquels il leur est donné d'assister ; dans la foule, quelques esprits plus puissants devinent les développements que l'histoire réserve à leurs actes ; encore leur vue est-elle courte et trouble comme toute vue humaine. Seule, la volonté secrète qui mène ce monde voit jusqu'au bout l'épanouissement logique du fait, et le spectacle de ces harmonies futures doit être une de ses suprêmes félicités.

Cette mémorable journée finit par un banquet somptueux au palais. En s'asseyant à sa petite table solitaire, le tsar déposa son diadème et coiffa un bonnet de pourpre, surmonté d'un rubis de la grosseur d'un œuf. Jérémie prit place à la première table, à la droite de Féodor ; aux autres tables se pressaient les boïars dans leurs magnifiques costumes, et parmi eux des princes géorgiens qui apportaient le tribut, sous le vêtement martial du Caucase. Le repas commença, un de ces festins de la vieille Moscou qui duraient parfois plus de six heures et qu'on servait avec dix-huit cents plats de vermeil. Le tsar envoyait de sa main des viandes et des coupes d'hydromel aux seigneurs qu'il voulait favoriser; les échansons eurent l'attention délicate de verser à nos prélats des vins de Grèce, de Crète, et nirnie de Monembasia, le diocèse de Tévêque Dorothée. Son frère d'Élassonne ne peut contenir son admiration devant la splcndide orfèvrerie qui couvre les tables : une amphore d'argent massif, que douze

hommes portaient à peine; des hanaps et des calices de travail persan ou italien, représentant des ours, des autruches, des cigognes, des chasses et des guerres ; des plats repoussés d'Allemagne et des cristaux de Venise, le luxe et les arts réunis de l'Orient et de la renaissance européenne émerveillaient nos voyageurs dans ce palais où ils s'attendaient à trouver un roi barbare. On peut se convaincre que l'enthousiasme des convives n'eut rien d'outré en parcourant le musée des armes à Moscou et le trésor des Ivans; tous les voyageurs contemporains témoignent de même de ce luxe fou et de la manie des gemmes, qui avait travaillé Ivan IV ; un légat de l'empereur Maximilien, Gobenzl, écrit en 1577 : « J'ai vu les trésors de notre saint-père au château Saint- Ange, ceux du roi catholique et du roi de France, ceux de Sa Majesté en Hongrie comme en Bohême; ils ne peuvent être comparés à ce que j'ai vu ici, surtout en fait de couronnes et de diamants. »

En rentrant chez eux, les prélats trouvèrent les marques de la munificence souveraine. Nous ne suivrons pas notre guide dans la longue énumération des vases précieux, des fourrures de Sibérie, des étoffes d'Italie et de Damas dont ils furent gratifiés. Boris ne s'était pas montré ingrat envers le patriarche qui venait de lui céder le gouvernement des âmes russes; il avait royalement fait les choses. Le grand chambellan offrit à chacun des Grecs une

part de ces richesses avec des paroles flatteuses, qui en augmentaient le prix. Il trouva même des phrases fort heureuses , pour un soi-disant barbare, à propos de « l'illustre mont Olympe, patrie de la sagesse et de l'éloquence » ; ceci s'adressait (( au plus petit de tous les évêques, à l'abject pécheur Arsène, » qui, malgré cette profession d'humilité, fut agréablement caressé dans son amourpropre et acquis à jamais au chambellan et à son maître.

Jérémie avait donné tout ce qu'on attendait de lui et reçu tout ce qu'il pouvait attendre. On le retint néanmoins sous divers prétextes jusqu'à Pâques, comme pour mieux affirmer par sa présence la vitalité de sa nouvelle création. Les fêtes passées, les prisonniers du logis de Riazan obtinrent enfin leur congé. Après une dernière audience, « le tsar reconduisit jusqu'à la porte d'or du palais le patriarche, qui repartit pour la nouvelle Rome. » — La nouvelle Rome! Il la laissait à Moscou. Quand, des tours du Kremlin, on vit les modestes voyageurs disparaître sur la route, on put se dire avec orgueil que ces ombres qui s'évanouissaient à l'horizon avaient légué leur âme à leurs hôtes. Les Grecs reprirent tristement le chemin des steppes, fort inquiets de l'accueil qu'on leur réservait sur le Bosphore. Ils traversèrent la Pologne et trouvèrent en Moldavie un tchaouch qui les attendait pour leur intimer l'ordre du sultan, de regagner Gonstantinople : on augurait mal de

cette longue absence à la Porte, et plus mal peutêtre encore au Phanar.

En reprenant la direction de l'Église, Jérémie dut assembler le concile pour ratifier la décision dont il avait assumé la responsabilité. Il eut d'abord à lutter contre l'opposition violente de ses frères les patriarches d'Asie; même ses deux compagnons, Arsène et Dorothée, passèrent à l'ennemi et se vantèrent après coup d'avoir refusé leur consentement au grand acte consommé en Russie. Ils furent assez adroits pour accréditer cette opinion dans l'Église orientale, et les historiens ecclésiastiques leur font honneur de cette résistance ; pourtant j'ai vu aux archives d'État de Moscou, sur la charte d'érection du patriarcat, les sceaux d'Élassonne et de iMonembasia pendre auprès de celui de Byzance, au-dessous des signatures des deux prélats. Après s'être répandus en récriminations, les membres du concile comprirent cependant qu'il n'y avait pas à revenir sur le fait accompli et l'en* registrèrent de mauvaise grâce, sous la condition que les successeurs de Job demanderaient l'investiture au siège œcuménique. On ne tint guère compte dans la pratique de cette condition, qui fut abolie moins d'un siècle après par Denis 11. — Rome avait lutté plus longtemps avant de reconnaître le canon du concile de Chalcédoine qui étabhssait le patriarcat de Byzance ; ses pontifes avaient protesté durant six siècles, avant comme

après le schisme, depuis Léon le Grand jusqu'à Innocent III. — De quoi aurait servi la lutte aux prélats du Phanar? Les nécessités historiques consacraient la volonté de Boris ; l'œuvre était faite de par la force des choses et des temps.

En la faisant, le prêtre errant dont je viens de raconter les traverses avait accompli sa propre destinée. A partir de ce moment, les chroniques le perdent de vue, et il meurt obscurément. Cha-\ que homme a ainsi sa tâche, petite ou grande, dans l'œuvre générale de son temps ; il naît pour elle, elle est sa raison d'être dans l'harmonie du monde; cette tâche remplie, il devient inutile et disparait. De même, dans l'ordre de la création naturelle, l'individu qui s'est acquitté de sa fonc^ tion est éliminé, depuis l'insecte qui a donné sa chrysalide jusqu'à la plante qui a porté son fruit ; s'il est intéressant pour le philosophe de surprendre le jeu de l'atome dans le secret labeur de la nature, il ne l'est pas moins de discerner dans l'histoire le rôle de son plus modeste instrument. Jérémie fut un de ces instruments inconscients, et il nous a plu de le suivre dans les voies détournées par lesquelles le destin l'amené au point où cet ouvrier devait servir ses desseins. Ce point est atteint, le vieillard ne compte plus. Yers 1594, on descendit sans bruit sa dépouille dans quelque caveau du monastère de Ghalki peut-être, ou du Pantocrator: son biographe ne saurait où la retrouver aujourd'hui.

Quatre ans après, le tsar Féodor quittait de même ce monde, auquel il appartenait si peu. Une légende enracinée en Russie veut qu'à ses derniers instants il ait eu une vision que Pouchkine a retracée en vers magnifiques dans une scène fameuse de Doi'is Godounnf:

« A l'heure de sa fin, un prodige inouï s'accomplit. Au lit du mourant apparut un être lumineux, visible pour le seul Fcodor ; le tsar commença à converser avec lui, et il l'appelait «Très haut patriarche... » Tous, alentour, étaient saisis d'épouvante et pressentaient une apparition céleste ; car notre seigneur le pati'iarche ne se trouvait pas alors dans le lieu auguste d'où partait 1 ame ro5-ale. »

Quel était ce patriarche imaginaire avec lequel s'entretenait l'agonisant? N'était-ce pas quelque vivant souvenir ou quelque appel de l'Oriental qui avait devancé le Moscovite dans la tombe? Peutêtre le faible cerveau du pieux monarque avait-il été profondément frappé par l'arrivée du pontife (ccuménique, par la scène solennelle de 1589 dans réglise de l'Assomption; peut-être, avec cette ampleur de vues que donnent au plus simple les lumières de la mort, le tsar découvrait-il, eu entrant dans la postérité, la grandeur de l'acte accompli sous son règne; peut-être la vision commencée dans le passé et qui allait s'achever dans l'éternité montrait-elle à Féodor les splendeurs futures s'envolant, avec l'aigle impériale, de la tiare de Jérémie de Byzance sur celle de Job de Moscou.

Moscou, octobre 1878.

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