A. Hanibaud, ffw/oîrc de Russie
DE BYZANCl- A MOSCOU. 243
soudé les membres épars d'un grand empire, sans choisir leurs outils et sans craindre de souiller leurs mains; leur mémoire a subi les mêmes vicissitudes, redoutée et maudite par les survivants d'un âge de fer, honnie par les historiens sensibles, relevée et glorifiée par des neveux qui se sentaient redevables à leur génie du bienfait d'une existence nationale.
Le premier des deux grands souverains russes de cette époque, Ivan III, ceint la couronne une année après l'avènement de Louis XI ; mais sa tâche est plus lourde que celle du roi français ;il trouve son patrimoine dans la situation précaire où Charles YII avait trouvé la France, quarante ans auparavant. Le territoire restreint du grand-duché est dépecé entre des feudataires indépendants, hostiles, alliés souvent i\ l'étranger ; et l'étranger occupe les trois quarts de la Russie future. A l'ouest, les frontières livoniennes et polonaises menacent ^Moscou ; à l'est, le Tatar détient le Volga, le Don et les mers, et la Horde-d'Or vient périodiquement brûler les faubourgs de la capitale. Ivan le Grand fait le premier travail d'unification, le travail intérieur; il « rassemble la terre russe », rattache les apanages, supprime ses compétiteurs, et laisse à ses héritiers un noyau compacte et discipliné pour la lutte extérieure. Au siècle suivant, Ivan IV, celui à qui l'histoire a gardé le nom de Terrible, achève l'œuvre eu chassant l'étranger; il libère Kasan, Astrakhan,
«la mère Volga » ; la question tatare, comme on dirait aujourd'hui, est désormais résolue en faveur de l'Europe contre l'Asie. Ivan refoule le Livonien et le Polonais ; un jour des marchands audacieux lui apportent un empire, la Sibérie; à sa mort, la Russie d'Asie existe de nom et la Russie d'Europe est déjà le plus vaste État de la chrétienté. De même que la nature rigoureuse a fait de cet État une immense plaine ensevelie cinq mois sous les glaces, le despotisme des Ivans en fait une table rase, nivelée sous la terreur: l'histoire nous montre le Terrible parcourant ses steppes, de Novgorod à Astrakhan, armé de son légendaire épieude fer, abattant les têtes trop hautes, déracinant la féodalité, transformant les grands boïars en courtisans craintifs ; « il a passé sur la terre russe comme la colère de Dieu », a dit de lui un grand poète de notre temps ^ A la place de l'anarchie des droujines les Ivans ont scellé le pouvoir le plus autoritaire qui fat jamais ; le grand-duc est le premier général, le premier justicier, le suprême propriétaire et le suprême marchand de fe Russie.
Le grand-duc, ai-je dit ; ce terme n'est plus déjà qu'une formule archaïque, à l'usage des chancelleries d'Allemagne, jalouses du nouvel empire. En secouant la suzeraineté tatare, Ivan le Terrible prend le titre de tsar; c'est l'effigie slavonne du César