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LILLE PERDUE

Les assiégés, cependant rësislaient avec on courage et une constance admirables : chaque pouce de terrain, dans les ouvrages extérieurs, coûtait des flots de sang aux assaillants. Plu* sieurs assauts furent repoussés avec un terrible carnage. Dans la nuit du 28, dîx-huit cents cavaliers, chargés d*armcs et de sncs de poudre, pénétrèrent dans la ville à travers le camp enueiiii; niais, quelques heures auparavant, un grave écliec mr un autre poait avait plus que compensé ce succès, ht - ui riéranx alliés, voyant qu'ils n'altaicutplus rien pouvoir tirer du Brabant, s'étaient assurés d'une autre ressource. Ils avaient obtenu qu'un grand convoi de munition» fût envoyé d'Angleterre à Ostende, et Marlborough avait expédié au-devant un (brt détachement, qui se saisit du canal de Nieuport & Ostende et qui en fapilîta le passage au convoi (27 septembre). Le lendemain, le convoi rencontra près de Wynendat'l un corps français très-supérieur à son escorte. Par ujalheur, le commandant était un comte de La Mothe, inepte protégé de Chamillart, qui trouva moyen, avec des forces pre^ inc doubles, de se faire battre par l'escorte : le convoi échappa. Los alliés, quand ils reçurent ce secours, étaient sur le point de lever le siège de Lille, faute de vivres. Us restèrent et continuèrent d'avancer lentement et, pour ainsi dire, à coups d*hommes, dans leurs attaques contre les dehors tle la place.

Vendôme essaya de fermer à ravitaillement la voie d*Ostende, en faisant percer les digues et inonder le pays; mais Vennemi surmonta cette difliculté au moyen de haleaux plats : orj lui opposa d'autres bateaux armés et l'on reiiril enfin d'assaut le poste de Lefrmgheii, qui connnandc le canal de Nieuport à Ostende (25 octobre). Il était trop tard : le sort de Lille était décidé. Le brave gouverneur BoufOei-s, voyant des brèches ouvertes à deux bastions du corps de la place et ne voulant pas faire saccager une ville qui s'était montrée fidèle et dévouée, avait retiré dans la citadelle toute rartillerie et les munitions, et capitulé pour la ville, le 22 octobre , aux conditions les plus honorables. Eugène, , qui le félicita noblement de sa belle défense, lui accorda d'envoyer à Douai les blessés, les malades, les équipages et les chevaux. La garnison, réduite à cinq mille six cents hommes (h peu près moitié], entra le 25 octobre dans la citadelle, contre laquelle jes

m LOUIS XIV. [tm]

opérations furent reprises le 29. Les députés des Étals-Généraux prirent possession de la ville.

Au commencement de novembre, Chamillart revint conférer avec les généraux français auprès de Tournai : Bourgogne et Uerwick étaient d'avis de laisser un corps d'armée derrière le eanal de Gnnd à Bruges et de ramener le reste des forces en Artois, alin de couvrir le territoire français : c'eût été rouvrir les communications des ennemis avec le Brabant et renoncer à toute diversion en fayeur de la citadelle de Lille. Vendôme s'y opposa et Cha> miUart défendit, de la part da roi, qae l'on abandonnât TEscaat anx ennemis. Malheureusement, on ne pouvait garder à la fois rfiscaut de Tournai à Gand et les canaux de Gand à Bruges, à Ostende et à Nieuport, sans éparpiller l'armée sur une ligne immense. ^

Tandis qu'on discutait au camp, Berwick reçut une dépêche secrète de la plus h iiite importance. Son oncle Marlbonni^h lui mandait « que la eonjoncture présente étoil très-pi upi e i»our en- « tamer une négociation de paix; qu'il falluit en faire la propo- 0 sition aux députés des États-Généraux, an prince biuj^ene et à < lui MarU)orougli, et qu'il feroit tout de son mieux pour la faire € accepter. » Marlborough, dont la fortune grandissait incessamment avec la guerre, avait été' jusque-là très- opposé à toute transaction : quelles causes modifiaient ses sentîmor:ts, alors que la victoire continuait à lui sourire! C'est là un problème; mais il « n'y a point de raison de douter que ses ouvertures ne fussent sérieuses. Chamillart écrivit au roi « que la proposition de Marlborough ne provenoit que de la mauvaise situation où se trouvoit l'armée des alliés! » Louis le chargea de dicter la réponse à Berwick, et la réponse fut telle, que Marlborough, olTensé, redevint plus hostile qu'auparavant à toute idée de i)aix et ne ehangea i)lus à cet égard. Roi, ministres et généraux, il semblait que tout le monde fût pris de vertige *.

1. Berwick, t. II, p. 5. C« Mi Mt d'aotanl moiiMi eonembt», qa'aTaat Im pn*

micrs revers de la campagne et, par conséquent, dans une situation beaucoup meilleure, Luuis avait fait spontanément, comme achetuioement à la paix, une coiices* •Ion très- considérable aux intérêts de l'Ângletem et de la Hollande. Il avait dicté à Philippe Y «n véglamenl oommerotal ponr PEqMcne et les Indee, qui accordait r^galité da traitanMoi ans divenea natlona (Jaillel 1708). Lee néfociaate fran^aie

i\m] GITADRLLR DE LtfiLE PERDUE. 505

Sur la fin de novembrr», on tenta une divciMon, riiii, excculée plus tôt et dans de nieilleures coadilions, eût pu avoir de grands résultats. L'électeur de Bavière, revenu du Rhin, où la campagne avait été nulle, marcha de Mons sur Bruxelles avec douze à quinze mille soldats et assaillit cette capitale, dans l'espoir que les habitants se soulèveraient à son approche ; mais la garnison, forte de sept mille hommes, contint ta population et soutint Tattaque (2'4-?6 novembre). A cette nouvelle, Mariborough et Eugène, laissant un ^;ros corps dt-vant la ciladdlc de Lille, marri lèrent droit à l'Escaut avec tout le reste de leurs forces. Marll»oi ou;:li et un de ses lieutonaiils surprirent le passai^e du fleuve, à la faveur d'un épais hroudiard, vei s Kerkhoven et Gavereo : les corps françiiis répartis le long de i'tlscaut furent ri^jetes les uns sur Gand, les autres sur Tournai (27 novembre). Eugène, alors retourna vers . Lille, pour empêcher qu*on secourût la citadelle, et Mariborough poussa vers Bruxelles. L'électeur leva le siège en abandonndnt son canom

l>iuiis XIV pertlit [)alience ; il écrivit à Boufllers de capituler pour la citadelle de Lille et rappela Duurgo-ne et Vendôme, en leur ordonnant de iiicttre Taruiee en quartiers d'hiver du côté de l'Artois. Vendôme supi»lia le roi de lui permettre de s'établir avec le gros de Tarmée; non point en Artois, mais derrière le canal de Gand à Bruges. C'était la dernière chance d'arrêter les progrès de l'eimemi. Louis s'obstina : l'armée fut séparée, tandis que Boufllers évacuait, le 10 décembre, avec les honneurs de la guerre, la citadelle de Lille, qu'il avait aussi généreusement défendue que la ville. Il avait combattu, jour et nuit, pendant quatre mois. Peu de victoires pouvaient être plus glorieuses pour un général (^u une telle défaite. Les alliés avaient payé leur succès par des perles immenses; mnis quel succès! La France de Louis XIV entamée par la perte de ia première conquête du Grand Uui, du premier chef- -

aTaieat tout envahi depuis 1701. Y. Jiém. «le NnniHos, p. 2u3. — Cb règleiurnt était eoouM la répUqiiH» à an txtlté qaa lot Anglais, haMIat à tirer parti de twit, mkoû éb Wmn déAutea et de cdka de leurs alliés, sTaicnt iropoié à CharU» lit

après AImanz.1. Parce traité, du 10 juillet 1707, le» inarchandUea Htiglaise» inipurtécs par le* Anjfîai? en K«i«aîjTH> iip «levaient pnycr les drnits qu'au liout de six mois !es Anglais devaient être aiuiiailëâ aux Espagne a en Aua-riquc, et les Fran^ui:> ubsohunent exclus.

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5M LOIMS XIV. [HOS ITMI

d'œuvrc de Vaiiban ! Ce grand homme avait fermé les yeux à temps pour ne pas voir un tel spectacle.

Les alliés ne se confontèrent pas de ce triomphe. Lille ne pouvait leur ùiw. bien assurée tant (pie les Français resteraient maîtres de Gand et de Ionises. A jieiiie la ritadrllp de Lille rendue, Gand fut investi. Gand était occupé par tout un corps d'armée ^quatorze à quinze mille hommes) et la population était très-bien intentionnée, ce qui devait suppléer à la faiblesse des fortifications; mais le commandant était ce même La Mothe, qui s'était fait battre s! sottement, le 28 septembre, à Wynendaei; après une telle preuve d'incapacité, Gbamillart Favait fiiit maintenir dans le commandement le plus important qui pût être confié k un lieutenant général! Au bruit du siège de Gand, BoufOers eut ordre de rassembler l'armée française à peine répartie dans ses quartiers; mais BoufQers eut tout au plus le temps de tirer les troupes de . leurs garnisons; le 2 janvier 1709, La Mothe sortit de Gand par capitulation, sans avoir seulement essuyé un coup de canon. Trois jours après, à la suite de pluies torrentielles, il survint une violente gelée qui eût rendu impossibles les travau.x de tranchée et qui eilt prohableiut'ut forcé l'enuemi de lever le sié^c. Brages avait été aussi évacuée sans cond)at. Toute la Flandre espagnole était reperdue après la capitale de la Flandre française

Ce fut la Cm de cette déplorable campagne, qui avait déconsidéré l'héritier du trône, objet de tant d'espérances *, ruiné la réputation du plus vanté de nos généraux, vu tomber le boule- Tard de notre frontière en présence de cent mille soldats français condamnés à l'impuissance et à l'inertie, révélé enfin la profonde décadence et des choses et des personnes dans ce gouvernement qui avait été si longtenips l'exemple et l'eAfroi de tous les autres. Le présent était sinistre ; l'avenir, tel que la pensée n'osait plus en

1. Berwick, t. II, p. 13-57. — Saint-Simon, t. VI, p. ?r,0-n2. — Qiiinci. t. V, P.602-60H. — Saint-Uilaire, t. IV, p. 153-195. — Gonéral l'«k*t, t. Vili, p. 3d-l«iB, 393.S33.

2. I.e duc de Bourgogne avait achevé de 8€ perdr*- ila-is l'opinion de Karniée, par riniUHVrenro qu'il avait iiintitn'f ili v.uit nos rêver*, t^uaiul en lui annonçi la cnpîtnlation de Lille, il juuuit au vulaui et D'intcrrompit point sa partie. C'était U uu esprit de détœhenunt fbri bon pour un moine, unit fort maavi^s pour ou Jmumê ftppeté à ipUTomer Tfiiat. Snint^Simon, t. IV, p. 368 4(M,

tt7«») FLANDRE PERDUE. GRAND HIVER. 507

sonder les aî)îiTi es : on n < ni n voyaît plus stuiouieiil l'abaissement, mais la ruine «if la France !

La nature semblait conjurée avec les hommes contre notre malheurenfîe pafrîo. nhnmillart avait suggéré au roi le dessein de reprendre Lille durant l'hiver : l'effroyable rigueur de la saison, plus encore que Tinsuffisance des ressources, força d'y renoncer ; un froid inouï, qni avait commencé dans le midi, glaça l'Europe entière ; le Rhône même, le plus impétueux des fleuves, Dit arrêté dans son cours; la mer gela sur nos cdtes comme dans les régions polaires ; presque tous les arbres fruitiers périrent ; les troncs les plus robustes éclataient comme par la poudre; les pierres se fendaient; les liqueurs les plus spiritueusos se li^îeaienl au coin du feu; les blés furent gelés dans le sillon. Les tiihmianv, les Ihéiitros, les comptoirs, se fermaient ; plaisirs , alTaires, tout avait cesse; la vie sociale élaif suspendue comme la vie di» la nalm-e. On trouvait de pauvres familles mortes de froid tout entières dans leurs chaumières ou dans leui*s greniers.

Le froid disparut (mars), mais la misère resta inexprimable, immense. Dès qu'on sut la récolte perdue, les grains montèrent à des prix exorbitants. Gomme toujours, la peur et la cupidité créèrent une disette artificielle avant la disette réelle qui devait suivre la perte de la moisson. Les finances, que Desmaretz s'efforçait, non pas de relever, mais d'empêcher de périr, en reçurent un nouveau coup. Un arrêt du conseil, du 19 février 1709, venait d'ordonner le paiement des assignations de 1708 réassignées sur 1709 ; les créanciers de l'État, satisfaits de voir qu'on leur tenait parole, se remettaient à prêter leurs funils aux trésoriers, aux munitionnaires, etc.; la cherté ci'uissante fit de nonv(Mn resserrer l'arj^auit et, d'une autre part, ol)!i;,^ea le conti ùlenr-yénéral à tout employer au plus pressé, c'est-à-dire à lu su])sistance de l'armée. Tous les paiements furent suspendus derechef, même, en partie, celui des rentes de l'hôtel de ville. Les traitants reportèrent , diton, leurs capitaux sur des spéculations inhtunaines et criminelles. Saint-Simon élève ici une imputation terrible contre les officiers des finances et de police. On crut, dit-il, c que messieurs des finances s'emparèrent des blés par des émissaires répandus dans tous les iparchés du royaume , pour les vendre ensuite au prix

qu'ils Tondraient mettre, au profU du roi, tans oviblUr k leur » ; et il accuse les intendants, le fameux lieutenant de police de Paris, d'Argenson, successeur de La lUinic, et Desiiiaretz lui-uiôine. S'il faut l'en croire , on punissait les gens qui , dans les inarchés, vendaient leurs blés nu-dessous du prix fixé par l'autorité. Le parle de famine, cette tradition lugiibre qui souille le dernier siècle de la monarchie, aurait donc l'ait sa première apparition dès 1709. L'histoire est trop bien fondée à prendre en déliance la sombre imagination de Saint-Simon, pour s'estimer en droit d'affirmer de pareilles choses sur son témoignage ' ! Ce qui n'est pas douteux, c'est la ruine universelle au milieu de laquelle triomphaient quelques traitants gorgés d'or, pareils à ceS'bètes de proie qui s'engraissent de cadavres; c'est la complicité de beaucoup de courtisans avec ces traitants*; c'est la lente agonie du peuple, écrasé à la fois par rénorme cherté des subsistances et par la chute de l'industrie et du commerce; c'est la fidm envahissant de degré en degré la société presque entière , et remontant de la ch.iuiiiiLic a la boutique, de la boutique au manoir; c'est la petite bourgeoisie et la pelile noblesse réduites à demander l'aumône en secret, au lieu de la taire au\ autres, et disputant aux nianouv riers les lits (^nonmbi és des hôpitaux, qui, « ruines, re.vomissaient leurs pauvres à la charge publique, c'est-à-dire à mourir de faim ! » Il faut voir, dans les Mémoires de Jamerai Duval , de ce pâtre qui devint un savant illustre, le naïf et déchirant tableau des campagnes Arançaises pendant cette horrible année. Les campagnes étaient arrivées à cet excès de désespoir où l'on se sent mourir en silence. La souffrance des villes était plus bruyante et se traduisait par des émeutes dans les marchés ; des placards insultants pour le

1. Saint-Simoa, t. VU, p. L» princeflM patatine, mère dv régent, renebéril

snr S.unt-Sinion ; elle mot, dans >»'s MiWnoirr'», Madame de Maiiitenon à la tête des monopok-ura et l'accuse d'avoir >• fait acheter »ar tous les ronrché» tous les blé« qui a'y truuvaieut « et d'avoir aiii»! « gagné horriblement d*arg«.nit. •< Cela ne peut se prMdre an lërîetut.

2. II y a un paj^sa^^e fort ;;nivc dans le fameux Stnnan »ur Vautixint, prêché par Massilloii devant la cour, durant le cnrémc de 1709. - Ne metter-vous pas pput^êtrc à profit les uu!»ére8 pubUquesV Ne faites- vous pas peut-être de l'indigence comme an« oecaaion barbare da gain? N*aèhet«»-voiM pas peni4lre de dépoaiUar lea ma^ heureux, eu affectant de leur tendre une main secourable ? Et ne saTcx-vaoa pat rari inhumain d'apprécier lea lames et les aécsMitéi» de vos frère« etc.

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