Qutnei, t. VII. p
[1711-17131 LE NOUVEAU DAUPHIN. 5ft9
gouverner. Ses débute à la guerre, en 1702 et 1703, avalent été
assez heureux; mais la funeste campagne de 1708 avait amené contre lui dans l'opinion une réaction très-vive, onlrctnnuc avec soin par la cabale de Vendôme. T>es amis do V» nd ni ne [urinaient la petite cour du dauphin et romiit aient r('"p:ner avant peu pous le nom du faillie fils de Louis XIV, en tenant le petit-iils à IWart. Le duc de Bourgoprne, quelque temps abattu sous ce coup, puis encouragé par les lettres de Fénelon *, par les conseils de fieauvllliers, de Ghevrease, de Saint-Simon, tâchait de se relever et d'amender les défauts, non de ccnir, mais de conduite, qui lui avaient aliéné le public. Son père room'ut sur ces entrefaites. Il n'en avait pas été aimé. Le dauphin sentait dans œ fils si austère et si instruit comme un reproche vivant de ses mœurs relâchées et de sa profonde ignorance. Louis XTV lui-même^ qui, malgré sa régularité pratique et les gages trop fameux donnés à sa foi, n'eut jamais de goût pour la vie dévote, avait souvent traîlé avec une impatience un peu dédaigneuse les scrupules nionastiqnes du jeune prince et son rôle de censeur muet au milieu des pouiprs de Versailles, Il avait fallu les ^rAccs enjouées de la duchesse de Bouigugne, [lour faire jiardonner la riiridité de son époux. La' mort du dauphin rapprocha complètement i'aieul et le petit- fils. Le nouveau dauphin fil ce qu'il fallait pour se rendre agréable el nécessaire nu roi : Louis, qui sentait se précipiter le déclin de Tège, se rattacha fortement à son jeune héritier; la simple présence aux conseils, avec voix consuUative, accordée au duc de Bourgogne dès 1702, se transforma en une participation effee* tive aux affaires, presque en un partage de l'autorité royale. Louis XrV envoya les minisires travailler chez le dauphin, lui si jaloux de maintenir sa puissance unique comme celle de Dieu! Quelques mots du roi adressés à une dépntatlon de rassemblée du clergé expliquèrent publiquement ces nouveaulés qui avaient éloniR la cour. « Voilà, » dit le roi aux prélats, voilà un prinre qui me succédera bientôt, et qui,. par sa vertu et sa piété, rendra
1. La OMttre «l rélève ne s'éuient revus q«e deax foto depoii Texll d« Ffnelon,
an^ passap^M (in prince à Oitiibrai en 1702 et 170R. On n d'attciidriMantS récite de ces eiitrevaes où la uraiulc du roi comprima leur mutuel amtiur*
550 LOUIS XrV. (1711-171?:
l'ég^lisr encore plus florissante et le royaume plus heureux *. »
Ëo changeant de situation, le nouveau dauphin sembla changer de caractère. Cette timidité sauvage, cette résignation inerte, qui le séparaient du monde, flrent place à une sorte d'épanouissement : le sentiment de ses devoirs mieux compris , îobligeant & sortir de soi, à se communiquer aux hommes, à développer les fiiciiltés qu*il repliait en lui-même par défiance ou par humilité, ù donner de l'accent cl de l'autorité à sa parole, il vit bientùt l'opinion lui revenir avec impcluosité, comme pour le dédommager de lui avoii* été troi) sévère. Il ne fut plus seulement, comme aulrcfuis, enveloppé dans l'auréole de son maître, à qui la popularité restait fidèle après quinz*' ans d'exil : il eut sa popularité personnelle, et le public idcnlilia dans ses espérances l'héritier du trône et le g^rand exilé de Cambrai, ministre ou inspirateur du règne futur. L'attente d'un rè^e réparateur s^eroparait de tous les esprits : le viéux roi lui-même accueillait, comme on Va vu, d*une manière touchante, Tidée de laisser à son peuple le repos et le bonheur après une gloire si chèrement achetée. Le dauphin avait pour hil les dévots, dont il était le modèle, les libres penseurs et les dissidents, qui couiptaîent retrouver dans' rélève de Fénelon la tolérance [iraiique de son maître : sa charmante femme lui ramenait la partie jeune ou frivole du public, qui ne pouvait croire que les plaisirs disparusscni avec ime telle reine, si ;;iave et si rigoriste que fût le roi. Chacun se faisait un avenir selon ses vonix.
La jeune daiiiiliine avait eu très-grande part à cette Iieiii t-UM» péripétie : elle s'était fait le lien entre son époux, d'une part, et de l'autre, le roi et madame de Maintenon, qu'elle subjuguait par ses grâces adroites et naïves. Piquante, originale dans toute sii personne ainsi que dans ses traits irré^Mdiers et séduisants, affable aux petits comme aux grands^ gaie, folle, étincelante d*csprit, de verve et de coquetterie, avec une taille et un port « de déesse marchant sur les nues >, comme on disait dans les salons mythologi(iues de Versailles, elle était le dernier rayon qui réjouissait la vieillesse du Grand Hoi, la vie et Vùmc de la cour,
l. DiMigeau, t. 111, p. 178. — Saim "riuion, t. IX, p. 41 1,
tl7i«1 DEUIL DE LA FAMILLE ROYALE. &5{
ridolr (If la jcunossc française : les vieillards croyaient revoir eu elle madauic Henriette et les beaux Jours de Versailles naissant.
L'hiver de 1711 à 1712 avait commencé sous des auspices bien moins sombres que les hivers précédents : la paix faite » ou à peu près, avec l* Angleterre, la paix générale en perspective, à des conditions si différentes de celles qu'on avait été sur le point de subir, semblaient promettre que 1712 serait le terme des malheurs publics. Tous les cœurs se dilataient, quand, tout à coup, le 5 février, la daupliinc fut prise de la lu vrc; de violentes douleurs se firent sentir à la téte; ties marques rougeàlres parurent à la peau. Le 11, la daupliine se trouva si malade qu'on lui parla de confession. Elle renvoya son confesseur jésuite et demanda un religieux d'un autre ordre, incident (|ui causa une vive sensation, promptement effacée par une émotion bien plus violente. Le 12 au soir, Marie «-Adélaïde de Savoie expira à vîngt-six ans.
Le dauphin, qui n'avait pas quitté sa femme pendant les premiers jours de la maladie , avait été à son tour, la veille de h catastrophe, saisi de la fièvre. On l'emmena de Versailles à Marli , avec le roi et madame de Main tenon. L'effort qu'il se fit pour étoufTer les explosions de son désespoir cl pour accepter elirélieunenicnt sou malheur redoubla rinflanmiation : les mônies marques qui avaient paru chez sa feuune s'étaient montrées sur son corps, mais « plus livides que rougeûtres o, dit Saint-Simon, Le 18 au matin, il* mourut. Il n'avait pas encore trente ans.
Le jeune couple qui venait de disparaître laissait deux fils de cinq et de deux ans. Les deux enfants furent pris du même mal que les père et mère : l'atné, qui avait |K>rtè le titre de duc de Bretagne, mourut le 9 mars. L'autre, le duc d'Anjou, ne fût pas ♦MiiHoiir« par la crise de la maladie, mais resta si languissant qu ou s attendait h ce qu'il suivit avant peu ses parents et son frère à Saint -Denis.
Il faut renoncer à décrire l'cflet de ces horribles coups sur lo roi, qui sentait se briser la consolation et l'appui de sa vieillesse, l'avenir de son état et de sa race; sur Fénelon et ses amis, qui, foudroyés à la fois dans leur esprit et dans leur cœur, voyaient ensevelir au fond d'un sépulcre, avec l'objet de leur amour, leurs idées de bien public et de régénération , au moment où ils
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s'étaient crus tout près de les ivaliseï-; sur la Franco, cnlin, qui, perdant son futur chef à l'instant niôine où elle l ado^ilaii eoiimic Tenfant de son allcvtion, retotubait dans les lénMircs et dans Tinconnu ? L'on ne put se iési|ïner à s'incliner sous la main de la nature, instrument des mystérieux desseins de la Providence. 1^ douleur publique voulut trouver des crimes sous tous ces malheurs et chercha une victime expiatoire jusque sur les marches du trône.
Le duc d'Orléaus, Devea et gendre du tù\, n*avait plus entre le (rOne et lui, si le duc d*Anjou mourait aussi, que le roi d*E8pagne, à qui toute l'Europe interdisait la réunion des deux couronnes, et le duc de Berri, le dernier des petits<fîls de Louis XIY. Le duc de Berri, aussi nul qu'avait été son père, était gendre du duc d'Orléans et entièrement gouverné par sa Femme» jeune princesse d'un esprit violent et d'un cœur dépravé. Les bi iiits les plus révoltants couniicnl sur cette laiiiiUe : on soupçonnait des relations incestueuses entre le pérc et la fille'. L'am- Jbilion de Philipiie d'Orléans n'était pas moins accusée que s{?s mœurs, depuis ses projets sur rKspagme, fort envenimés, à ce qu'il semble, {m' ses ennemis. Ses qualités mêmes tournèrent contre lui dans ce moment d'angoisse et de délire : son goût des sciences et des arts menaça de lui être plus fatal que ses vices ou que Fimpiété dont il faisait parade; esprit actif et curieux de connaître les secrets de la nature il étudiait la chimie, peu répandue encore; la chimie n*étaît encore pour la foule que Fart de faire de Tor ou de faire du poison. Le cri public fut cAroyable : c Philip|)e a fait le coup; sa fille, complice de ses phiisirs et de ses travaux, est une autre Brinvilliers ! » La multitude menaça de déchirer le duc d'Orléans le jour des funérailles. Le m allicureux prince alla deniajider au roi la lîustille et des juges. Louis était plus maiilcureux encore, s'il est possible ! Ses pclits-ennuits
1. Saitit-^irnon, ami du (\nc d'Orléntis, \c d(^fend avec chaleur; mal* UMbt» lté apparences étaient contre le prijicc. — Saint-Simon, t. Vlll, p. 30 l,
2. Il avait même, dans sa jeunesse, cbcrviié à coonalire des secrets en dehors Jt la M/iNv; CKT il avait bravement fidi tons aci efforts pour vuir le diable. Les ecience» occnltes du tnovt ii A^re dennaient aÎMÎ la main chea loi k rincrédutité. V, Saint- &imon, U Xll, p. iM9.
(1712) ACCUSATIONS CONTRE OnLÉAN& 553
étaient les victimes : son j^cndre et sa pelile-lille ' c-laicnt ixuit-iHre les assassins; lui, qui, dit- on, appelait le duc d'Orléans pour ses bravades iriinpiété, un fanfaron de crimes doutait maintenant s'il n'était pus , en ctTet, le plus exécrable des criminels. Les médecins et les chirurgiens qui avaient ouvert les corps étaient partagés sur la question de poison ! Le vieux roi garda néanmoins la force d'&me et la présence d'esprit nécessaires pour refuser à Taccusé l'irréparable scandale du procès qu*il sollicitait; mais ce poids affreux pesa longtemps sur la téte de Philippe : le temps, et surtout la vie du petit duc d'Anjou, qui, en survivant, lui enlevait tout le fruit de ses prétendus forfails, purent seuls finir par le justifier aux yeux de la France, On liuit par comprendre qu'il n'y avait eu d'autre poison qu'une (ièvrc rouge, maligne et mal sortie (une rougeole pourprée), qui eut uu caractère épidémique dans ce funeste hiver.
Les regrets excités par la mort prématurée du duc de Bourgogne n*ont pas disparu avec rintcrprétation sinistre de cette mort. La tradition de ces regrets s'est perpétuée jusqu^à nous : notre génè*. ration a pu entendre encore des vieillards exprimer la pensée que le petit-fils de Louis XIV eût régénéré, eût sauvé la monarchie. Les hommes attachés aux i^ouvenirs du passé n'ont cessé de pleurer en lui le représentant le plus pur de leur loi; les jiliilosoplies, les hotiHiies des temps nouveaux, ont aussi salué de leurs douloureux hommages cette tombe fermée sur tant d'espérances. Il y a, dans une telle unaniinité, un sentiment qui fait honneur au cœur humain^ et c'est là, pour Tobjet de tant de larmes, une espèce d*auréole que Thistoire doit respecter. L'homme, en effet, chez le duc de Bourgogne, méritait le rcspcct.de tous; mais te prince eût-il donné à la France tout ce qu'elle attendait de lui? L'eùt-il conduite dans le sens de ses vraies destinées? Kùl-il, nous ne disons i)as résolu, la monaidiie ne pouvait le lair*'. mais du moins ajourné poui- longlemi)s 1rs formidables questions de l'avenir? — Nous ne le pensons pas, et c'est dans les écrits de st)n maître cl dans les siens propres que nous puisons cette opinlooT négative.
1. La inére de la duchctise de Bcrri cUiii une tîlle du rui et de madame de Mo.ttr^t^puu. k, SftintrSim, t. XI, p. 346.
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Nous avons analysé aUlcurs * les ouvrages écrils ppr FénelQn pour l'éducation du duc de Bourgogne et nous y avons cherché
les théories df ce gi'and lioiiiiiie. Ouaiit à Taiiplicatidn , il en a posé les jalons de sa firopre main en nnvrinliie 1711, dans ini niénioiri' transmis au ji.une jirinre h liir ie CJiesrnisr. Voici les moyens (jue Fénelon propose j(um ivlabiit l'Flat : icnouveier les lois soniptunires; renoncera toute dépense pour les arts et b&Umenls jus(prà raciiniileuieut de la dette ; tvduire les appointements; réduire les dcites au denier 30 (c'est la banqueroute, palliée à ses yeux par Taversion ecclésiastique contre l'intérêt); établir partout des assiettes (pour la répartition de l'impôt), comme en Languedoc, et des £tat$ Pi-ovinciaux, auxquels seront attribuéës la police et la destination des fonds, etc. ; abolition des gabelles, des cinq grosses fermes, de la capilation et de bi dlme royale; rëduclion de Timpôt ordinaire à la taille généi'alisée et rectifiée. Le roi demandera ki somme : les Étals Provinciaux ordonneront et lèveront l'impit devant produire celte somme. Plus d'intendants; des envoyés du roi viendront de leini)S à autre inspecter les provinces; rétalilir les Élats-GéiK iau\, mais sur un pied plus aristocratique qu'autrefois : ils st ionl composés des é\é(}ues, d'un sei^^neur de haute noblesse et d'un iiumnie considéraljle du tiers élus dans chaque diocèse : ils délibéreront sur les fonds pour cliarjïes extraordinaires, sur la guerre, sur toutes' matières. Us seront trîennaux et délibéreront aussi longtemps qu*ik voudront : leur autorité est par voie de représentation; plus de ministres; un conseil d'état, toujours présidé par le roi, et six autres conseils composés de grands personnages régleront toutes les affaires du royaume.
Pour ce qui concerne TÊglise, continue Fénelon, elle est moins libre à certains égards en France que les églises simplement tolérées en pays non catholiques, el qui élisent, déposent, assemblent librement leurs pasteurs. Le roi, dans la pratique, est plus chef de l'Éiilise que le pape : les libertés gallicanes sont libertés à l'égard du pape, servitudes à l'égard du roi. Les juges laïques dominent les évèqucs, comme le tiers-état (par les luiuisties et