‹ Historie De FranceChapitre 43 sur 168 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Digitizeci by Gj^Ogle

146 LOUIS XIV. itest]

La campagne d'Allemagne fat encore plus nulle que Vann^

prt'Ct'tieiite. Les Français ne paraissaient pas se proposer d'auUe avantage que de vi\re sur le pays ennemi et d'(Mni)ôdïer les Allemands de pénétrer en France, comme ils avaient fait pendant la guerre de Hollande. Ce but fut atteint dans cette cami>agne comme dans les suirantes.

Les alliés avaient projeté un effort considérable vers les Alpes; mais, là encore, ils furent prévenus. Dès Je commencement de mars, le gros, des troupes de Catinaf, qui avaient été mises en quartiers d*hivcr dans le Dauphiné et la Provence, passèrent le Var, investirent rsice et assiégèrent Alllelianche. Une petite escadre seconda les opérations de l'armée de terre. Le château de \'iilefranclie capitula au ])i)ut de (jiiel(pies jours : les Torts de la montagne et de la mer, entre \ iUet'rauchc et Nice, suivirent cet exemple. Le 24 mars, toutes les troupes se rémiirent devant Nice. La Tille était sans défense; les consuls se li&tèrent de traiter avec Gatinat sans consulter le gouverneur du chAteau. Ce gouverneur voulut s*y opposer; les bourgeois tirèrent sur les soldats piémontais et firent entrer les Français. Le château , situé sur un rocher escarpé qui counnande la ville et la mer, sendjlait devoir résister longtemps, mais, les boniijcs françaises asant t'ait sauter les deux magasins à poudre, avec une partie du donjon et quatre ou cinq cents soldats , le reste de la garnison rendit la place ie 5 avril. La Provence fui ainsi mise A Faljri de toute invasion par Toocupation des Alpes Maritimes , sa frontière naturelle.

Après avoir conquis si rapidement cette place célèbre, dont les Fnmçais n'avaient jamais pu s*emparer pendant les guerres du XVI* siècle, Gatinat rentra en Piémont, se remit en mouvement avant la fin de mai et jirit Avigliana et Carmagnola ( 30 mai- 9 juin'. Ses lieutenants, moins heureux et moins habiles, échouèrent contre Coni (?2-28juin). I^c duc de Savoie lut rejoint, bientôt après, par l'électeur de Bavière, à la tète d'un corps nombreux des vieilles bandes de Hongrie : Schomberg, lils du maréchal tué à la Boyne, était arrivé aussi avec plusieurs régiments de réfugiés huguenots; Gatinat disputa le terrain à trente mille hommes avec vingt mille , pendant le reste de la saison» Il ne put empêcher l'ennemi de reprendre Carmagnola au mois d'octobre et dut

iim] PlilSK DE MCE. U7

évacuer Saluœs et les phines du Kémoiit; mais il s'en vengea en revenant, de Fantre cdté des monts, emporter la place, beaucoup plus importante, de Montmélian, qui acheva de mettre les Français en possession de la Savoie (nov.Hléc.).

Sur les Alpes comme dans les Pays-Bas , les alliés n'avaient donc pas seulement échoué dans leurs desseins; ils avaient perdu des positions considérables. Le duc de Savoie, réduit à détendre ses possessions italiennes, n'avait pius un pouce de terre sur le revers français des Alpes.

Sur la frontière d'Espagne, le duc de NoaiUes, avec une petite armée d'une dizaine de mille hommes, prit Urgel et lit descourses sur les confins de la Catalogne et de l'Aragon/A lautre bout des Pyrénées, vei^ la Bidassoa, on ne se ressentait pas de la guerre : une trêve locale avait été conclue pour le pays basque et navarrois. Les villes maritimes d*Espagne, après les places fortes des Pays-Bas et du Rhin, eurent à subir le cruel système du bombardement. Victor-Marie d'Estrées, avec les galères de Toulon et quelques vaisseaux et galiotes, alla Jeter huit cents bombes dans Barcelone et deux mille dans Alicante (juillet), ces deux villes n'ayant pas voulu se racheter par une rançon. On s'imaginait faire révolter Barcelone en la bombaiilant : on ne parvint ijtrà ellaccr ce qui pouvait subsister chez elle de sa vieille synipaliiie pour la France.

Les alliés ne réussirent qu'en Irlande. Louis XIV, cependant, voyant (juu les Irlandais continuaient à se défendre après la désertion de leur roi, avait recommencé à les secourir. Nos escadres leur avaient porté, à diverses reprises, beaucoup d'oOQcîers, des ingénieurs, des artilleurs, avec du canon, des munitions, des armes et même des chevaux, et enfm un général pour diriger remploi de toutes ces ressources. .Louis n'avait pas la main heureuse quand il s'agissait de donner des généraux à l'Irlande. Lauzun avait fort mal réussi Tannée précédente. Le nouveau chef qu'on envoya, Saint-Ruth, comptait pour principal titre militaire d'avoir été un des plus implacables exécuteurs des dragonnades. A peine entré en campagne à la tête de l'armée irlandaise, il laissa emporter d'assaut , presque sous ses yeu.x , la forte ))osition d'Atlilone par les Anglais (10 juillet). Le général iiuiianduis Ginckel,

44S LOfJlS XiV. (KM]

qui coiiiniaïKlait en h lande [)oiir le rui Guillaume, passa le ShanîHiri et envahit le Counau^ht, r<>fu;L:e de l'iiLsarrection. SaiiUiluth, au lieu de liareeler l'enneuii et de l'inquiéter par des diversions» comme le conseillaient les chefs irlandais , accepta la kitaiUe auprès d'Aghrim. Ginckel attaqua sans hésiter; il n'avait que vingt mille hommes contre vingt-cinq mille ; mais les troupes protestantes étaient bien plus disciplinées et plus aguerries que leurs adversaires. Les Irlandais se défendaient vaillamment dans un bon poste , 'lorsqu'un boulet emporta Saint-Ruth. Sarsfleld » counuandant de la réserve, iie recevant pas d'ordres et ijrnorant la mort de son ciief, ne chargea point à temps une colonne ennemie qui tom'nait l'armée irlandaise. La position fut emportée et les Irlandais rompus avec une perte incom[)arablement plus grande qu'à la Boyne (22 juillet). Gallway, la place la plus considérable du Gonnaugbt, se rendit sans beaucoup de résistance. GuUJaume créa comte de Gallii^'ay le réfugié français Ruvigni, à qui appartenait la principale part dans la victoire d*Agbriro ; c'était le frère aîné de Ruvigni de Gaillemotte, tué à La Boyne. Le fils de Schomberpr avait déjà été créé due de Leiuster.

Giiiikel marcha sur Limei ick , où s'étaient retirés les débris (les forces irlandaises. Les assiégés étaient encore presque é^aux eu nombre aux assiégeants ; mais leur constance était ébranlée par la mauvaise foftune, etLiinerick ne fut pas si énerglquement défendu que Tannée précédente. Âu bout d'un mois de siège, les Irlandais entrèrent en négociation avec Gindtel et les pourparlers aboutirent à une capitulation générale pom' tout le parti. Le général Ginckel et les deux lords -juges dlrlande pom- le roi Guillaume garantirent aux catholiques irlandais les libertés dont ils avaient joui du temps de Charles II. Tous les Irlantiaiï> du parti jacohitc, qui n'avaient i»oint été nominativement condamnés, devaient recouvrer leurs biens et leurs privilèges, à condition de reconnaître Guillaume et Marie; les lords-juges feraient leurs efforts pour obtenir Tabrogation des condamnations prononcées. Ceux des défenseurs de Limerick et des autres postes encore occupés par les jacobites, qm* ne voudraient pas se soumettre à cette condition, seraient transportés, avec aimes, bagages et chevaux, sur bâtiments anglais, dans

[16911 CHUTE DE LMRLANDE. 149

lo pays étranger où il leur conviendrait de se retirer (13 octobre).

A peine la capitulation était-elle si^ée, qu'une escadre française parut à l'entrée du Shannon. Son arrivée quelques jours plus tôt eût peut-être changé la face des choses. L*escadre ne put iiu*assister à Texécution du traité et qu'escorter jusqu'à Brest les navires qui apportèrent eh France les Irlandais plus attachés à leur parti qu'au sol natal. Ce Ait toute une année qui émigra parmi les scènes les plus déchirantes *. Dix à douze mille Irlandais vinrent se mettre à la solde du roi de France, à côté deç cinq ou six mille de leurs compatriotes qu'entretenait déjà Louis XIV. L'émigration catliolique irlandaise coiiil>la ainsi dans nos armées le vide qu'avaient fait les éniign'-s protestants, tristes vicissitudes de ia pcrsécuiiun et de la eon(iuiHe! C'est depuis cette époque que s'établirent entre la France et l'Irlande des liens analogues, avec un plus ^Tand développement, à ceux qui avaient autrefois existé entre l'Irlande et l'Espagne.

Les revers d'Irlande ne furent pas compensés , comme Tannée d'avant, par d'éclatants succès maritimes; cependant la campagne navale fut encore avantageuse aux Fonçais. Les alliés avaient mis à profit la terrible leçon de Beachy-Head : ils s'étaient efforcés d'être supérieurs à tout prix et ils avaient réuni près de quatrevingt-dix vaisseaux de guerre sous le commandement de l'amiral Russel , Herbert ayant été disgracié pour sa double défaite de Bantry et de Beachy-Head. Tourville n'avait que soixante-neuf vaisseaux : il eut ordre d'éviter le choc et de croiser à l'entrée de la Manche pour inlercepter la riche flotte marchande afjglobatave qui revenait (hi Sniyrne. L'amiral Russel parvint h sauver la (lotte de Sniyrne ; niais Tourville enleva une flottille marchande anglaise qui «illait aux Antilles sous l'escorte de d«'ux vaisseaux de guerre et, après cinquante jours de croisière au large, il rentra heureusement à Brest, tandis que la flotte de

1. Le général Sarsfteld avait promis d'emmener les femmes et les enfanta des •Didato. n s'en préMnta un » grmà nombre qu'on ne put tenir parole, et que la pin* put des IkvitUêi furent lateéeanr le rivage. On vit des femmes saisir la cor<h> des bateaux qui emmenaient leurs maris fi se laisser entraîner rlans la mer. Un gi-mi-îsement terrible et sauvage s'éleva de tuut le rivage et fit frémir les plus implacables des Talnqneon puritains. V. Hao-Anlay, Gw'lfaMiiNf /f/, t. II, a. S.

Digitizeo Ly ^oogle

Rossel était Imtttte par une tempête qui lui faisait périr deux iraisseaux et en avariait beaucoup d'autres *•

Les corsaires français avaient continué leurs audacieux exploits. Jean Bart, qui, présenté an roi, étonna la cour par sa rude simplicité autaiU iju il avait étonné la France par son héroïsme, mit le comble à sa renurrimce: bloqué dans In i ;nlt' de Dunkerque, avec sept frégates et un hrOlot, par trenlc-cHiq ou quarante voiles ennemies, il échappa au blocus, counit toutes les mers du Nord et prit trois vaisseaux de guerre et un grand nombre de vaisseaux marchands anglais et hollandais. Un nouveau héros commençait de promettre un rival à Jean fiart : c'était un jeune homme de vingt ans, le Halouin Dnguai-Trouin , qui montrait déjà non pas seulement une valeur à toute épreuve, mais un vrai génie mari lime.

Rien dans tout cela n'était (lé( isif. Louis XIV et la coalition firent, chacun de leur cùté, d'inunenses préparatifs dans Thiver de 1691 h 169*2, Ces préparatifs n'étaiejit pUis dirigés, en Franee, par riionune redoutable qui avait été si longtemps l'àmc de Tadminiâtration niililaire. Les deux ministres, en qui s'étai^ personnifiée la double guerre de terre et de mer, avait disparu à quelques mois de distance !

Le crédit de Louvois avait rapidement décliné dans ces derniers temps. Tout y avait contribué; les rigueurs atroces, les crimes, il faut le dire, auxquels il avait entraîné Louis XIV et qui pesaient à la conscience du inonanpie, les einporlements qu'il ne sav.iit plus contraindre devant Louis et qui allaient jusqu'à l'insdlenre, la fûcheuse guerre de Piémont suscitée par dos procédés inrpialifiables, qui avaient été jusqu'à suppriiinr, dit-on, des lettres du duc de Savoie au roi , enfin, plus peut-être que tout le reste, l'inimitié de madame de Maintenon et l'opiniâtreté du ministre à ne pas plier devant cette autorité modestement absorbante. Dorant Tété de 1691, l'explosion était devenue imminente. On assure que le roi en était arrivé à la pensée de traiter Louvois comme Pouquet. Le ministre, à des signes certains, sentait approcher sa ruine et laissait transpirer devant ses iaiiuiicr> les

h Mèm, do ViUelte, p. 105. - £. Sue, I. IV, p. 144.

tim] MORT DE L0UV01& 451

angoisses qui le bonrrelaient. Le 16 juillet, pendant le travail du

roi chez niddanie de Maintenon, il se trouva pris d'un mal soudain: le roi le renvoya chez lui. A peine fut-il rentré, que Toppression augmenta ; il se fit saigner, mais Uop ,tard ; peu de moments après, il était mort 1

On ne manqua pas de crier au poison, conunepour toutes les morts subites des grands persoonages. On soupçonna le duc de Savoie d'avoir fait empoisonner Louvois, comme on aTait soup- Qomié Lonvois lui-même d'avoir fàit empoisonner Seignelai. n n*y eut là d'autre poisofi que Tapoplexie , mal très en rapport avec le tempérament sanguin et charnu des Le Tcllicr, et qui emporta lu plupart des membres de cette lamilitj Louis ne cacha point assez la satisfaction qu il uprouvait d'(Mi être déharrassé et laissa échapper un mot trop caractéristique ! « Celte c année, > dit-il , < m'a été heureuse : elle m*a défait de trois « bonunes que je ne pou vois plus souffrir, Liouvois , Seignelai et c La FeuiUade ! » La Feuillade l'avait fatigué par l'excès de ses Qatteries, comme les deux autres par la grandeur de leurs services. Son orgueil , agrandi de tout ce qu'avaient perdu les autres passions de sa jeunesse, lui persuadait que personne ne ^jouN.iil lai L'tre nécessaire Tout le monde ne pensait pas de même autour de lui ; quoique porsoiuic n'aimât Louvois, ]mn des ^^ens furent cfrr.ijés de voir dispaniîlrc ce puissant administrateur au milieu d'une telle guerre et prévirent rimpossibilité de le remplacer!

LouTois, en effet, eût été un ministre parfoit, si le roi eût su l'empêcher d'être autre chose que ministre de la guerre. Aussi grand administrateur que détestable politique, pour l'esprit d'ordre, d'orfîanîsation, d'économi< , pour l'art de combiner des mouve* nicnts de masses avec une précision mathématique et en assurant leurs moyens d'action et de subsistance, il n*a jamais eu d'égal. On a vu, dans le cours de celte histoire, le mal immense qu'il tit en sortant de sa sphère. Dans le cercle de ses attributions

l, Jrnirnil 'Te Dniicpan, t. î", p. 373. — Snint-Simon, t. XJII, p. .^l. On neRaiira't trop se (iéfîcr du goût de ^aiDt-Simuu pour les mystères traj^iques. Louvois, né Id isjanrier 1641, mouralA 50 «as.

8. Mém, de CbaiBl, p. 624. — Mim» de Saint-Simon, t. XIII, p. 45.

4S« LOlilS XIV. 11C91I

Spéciales, en sus de raction administrative babituelle , il avait réalisé des réformes fondamentales, qui coïncidaient avec les institutions de Golbert et ([ui n*élâient que Tapplication de ce qu'il y avait de plus sain dans les vues personnelles du roi *. Il avait introduit dans l'armée Tunité et Tégalité devant la règle commune; on n'a besoin de cher, pour lout élog:e, que les ai^rres plaintes du féodal Saint-Simon. Le roi et Loiivois, tiii Nuiit- Siuion, avaient si bien fait que tout homme de (lualilL', d'àw à servir, n'osait différer d'entrer dans le service. oO futune.'i l i v^se « pour accoutunuM' les sci^^neurs à réfralité , à rouler pèle-nièle « avec tout le monde. On se déshabitua ainsi de l'idée qu'il y eût « des gens nés pour commander aux autres. • Tous les gens de qualité, « sans autre exception que celle des princes du san^, furent assujettis à débuter par être cadets dans les gardes-ducorps (école changée depuis en celle des mousquetaires) : on s'y ployoit par force à j être confondu avec toutes sortes de gens et de toutes les espèces, et c'étoit là tout ce que le roi prétendoit en effet de ce noviciat. » Jusqu'au grade de colonel , l'avancement n'avait point de règle fixe ^ : à partir de ce grade , LouTois avait établi ce qu'on nommait l'ordre du tableau, c'est-à-dire qu'à moins d'actions tout a lail liors de li^iu', on n'avançait qu'à l'ancienneté, ce qui ùlail tout privilège à la faveur ou à lu naissance, tt Tous les seigneurs sont dans la fouie des otiiciers de toute espèce : de Kà, peu a peu, cet oubli, de tons et dans tous, do toute différence personnelle et d'origine, pour ne plus exister (juc dans cet état de service militaire devenu populaire Grands et petits sont forcés d'entrer et de persévérer dans le service, d'y élre m vU peuple en toute ègalHr »

Il n'est pas besoin d'insister sur la portée d'un tel système : seulement, il faut reconnaître que le but fut dépassé. Établir l'unité et l'égalité dans le service et dans l'avancement, aux dépens de l'aristocratie et du favoritisme, était excellent; mais ôter toute

Page 1