‹ Historie de la constitution civile du clergéChapitre 18 sur 42 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LES DÉPORTATIONS FRUCTI DORIENN US

§ I. La chasse aux prêtres est reprise, et en vertu des anciennes lois et administratiyement en vertu des arrêtés du directoire. — Déportations dans les départements des Vosges, d'Eure-et-Loir, de l'Yonne ; — les iconoclastes recommencent leurs exploits de la Terreur.

§ II. Le culte à Paris. — Déportations. — Querelles avec les théophilanthropes que le directoire favorise. — Les oratoires particuliers sont interdits malgré la loi, et les catholiques réduits à un nombre d'églises très insuffisant. — Le jureur Audrein propose secrètement au directoire d'enlever aux catholiques toutes leurs églises, pour y installer des prêtres constitutionnels, et de leur confisquer leurs ornements et vases sacrés. — Le directoire poursuit les rétractés.

§ III. Persécution en province. — Commission militaire de Besançon. — Prêtres mis à mort.

§ IV. Guerre acharnée aux rétractés. — Circulaire du département de la Haute-Garonne. — Partout les populations favorisent les prêtres. — Le culte exercé sans prêtre comme pendant la Terreur.— On exige que les chantres, bedeaux, etc., qui dirigent ces réunions prêtent le même serment que les prêtres.

§ V. Situation particulière du clergé belge à l'égard du serment de fructidor. — Conduite conciliante de l'archevêque de Malines. — Le directoire le fait arrêter brutalement et le bannit. — Certains prêtres belges se donnent beaucoup de mal pour établir que le serment est licite, et n'en sont pas moins déportés. — Zèle persécuteur du commissaire Mallarmé. — La majorité du clergé ayant refusé le serment, le culte est aboli en fait dans une grande partie de la Belgique.

§ VI. Culte sans prêtres. — L'arrêté directorial du 14 brumaire an VII déporte en bloc plusieurs milliers d'ecclésiastiques belges. — Statistiques. — Déportations bien moins nombreuses dans les provinces du Rhin. — Persécution atroce en Savoie. — Cependant le directoire reconnaît l'inefficacité des lois de persécution.

Nous avons montré, dans le chapitre précédent, que depuis le 18 fructidor deux systèmes de déportation du clergé fonctionnaient simultanément en France. Les administrations continuaient à déporter les prêtres frappés par les anciennes lois; et le directoire déportait directement, d'a-

près la loi du 19 fructidor, les ecclésiastiques catholiques ou constitutionnels qui lui étaient suspects. Nous allons, d'après des documents conservés aux Archives nationales, et provenant du ministère de la police, donner quelques détails sur cette double persécution qui s'étendait sur toute la France. Nous prendrons deux ou trois départements comme exemples.

Le ministre de la police avait adressé publiquement des louanges au département des Yosges pour sa promptitude à dénoncer les prêtres. On va voir que ces louanges étaient parfaitement méritées. Cette administration avait, le deuxième jour complémentaire et le 2 vendémiaire, envoyé au gouvernement des listes de proscription. Le directoire, ainsi renseigné, prit immédiatement des arrêtés contre les prêtres des Yosges. Le 2 vendémiaire, il déporte le prêtre Christophe Richard, comme royaliste et fanatique : il avait prêté serment avec préambule; le lendemain, il déporte encore l'abbé Thumery, chanoine et grand-vicaire, un autre chanoine et trois curés (1).

Le 6, le directoire déporte encore neuf prêtres; puis douze le 16, et seize le 26. Ces ecclésiastiques étaient presque tous des constitutionnels rétractés, ou accusés de s'être rétractés : quelques-uns même, d'après les notes de l'administration, paraissent être de vrais constitutionnels : aussi plusieurs arrêtés furent retirés dans la suite. Beaucoup de proscrits échappèrent aux autorités.

Le 9 frimaire, l'administration envoya dix prêtres à Rochefort, et leur adjoignit quatre ecclésiastiques, qu'elle avait elle-même déclarés déportables. Elle montrait beaucoup d'acharnement contre ces malheureux. De nombreuses pétitions avaient été présentées en faveur du prêtre Rovelr compris dans la proscription du 16 vendémiaire : L'administration, un peu inquiète de cette [démonstration populaire, écrivit, le 22 frimaire, au ministre, une lettre tout à fait caractéristique, pour l'engager à n'en tenir aucun compte :

"(i) L'un de Ces curés était jureur et acquéreur de biens nationaux, mais il avait rétracté son serment publiquement. Comme il était infirme, il obtint de rester en surveillance. On avait fait contre lui une information, et trois prêtres constitutionnels l'avaient dénoncé avec beaucoup d'acharnement. {Archives, F, VII, 7300.)

LES DÉPORTATIONS FBUCTIDORIENNES. 607

« L'administration centrale du département des Vosges, à laquelle la pétition des habitants de Cabray et Lubine a été communiquée, déclare qu'elle ne voit dans la multiplicité des signatures mendiées au bas de cette pétition, qu'âne nouvelle preuve des funestes effets de l'influence du prêtre Rovel sur un grand nombre de citoyens. Depuis deux ans, ce prêtre, que Ton accuse d'avoir rétracté entre les mains de Thumery, se disant délégué de l'évêque Chaumont, se montre le partisan zélé des réfractaires. Depuis deux ans, les fonctionnaires publics du canton où il exerçait le culte l'accusent de tonner dans ses sermons contre les prêtres constitutionnels, auxquels il donne la dénomination de schismatiques ; de déclarer que leurs sectaires sont également dans le schisme. » (Archives, F,VIl/ 7305.)

Naturellement, cette administration proteste de son respect pour la liberté des cultes. On voit comment elle comprend cette prétendue conquête de la révolution. Elle n'avance contre l'abbé Rovel aucune accusation politique; elle reconnaît même qu'il n'a suscité aucun trouble, mais il a dit que les constitutionnels étaient des schismatiques ! Ce crime horrible doit être puni de la déportation. Ce prêtre était infirme : il fut retenu en prison à Épinal avec cinq de ses collègues. L'administration recula devant leur déportation en Guyane, et voulut les bannir en Suisse. François de Neufchâteau, qui travaillait activement à la persécution dans son pays, proposa de les envoyer en Allemagne, parce que "la Suisse ne voulait plus recevoir d'émigrés. Mais la lettre du ministre de la police, du 2 frimaire, ordonnant d'envoyer à Rochefort, sans distinction d'âge, les ecclésiastiques déportés, tranchait la question.

Le 11 brumaire, Dieudonné, commissaire près l'administration centrale, adresse aux commissaires cantonaux une circulaire très violente contre les prêtres. Il fait l'éloge des constitutionnels ; il les recommande même aux autorités, mais il est facile de voir qu'il est avant tout antireligieux :

« Recommandez donc aux ministres des cultes de ne se servir de leur influence dans les écoles primaires, que pour en exclure les livres que l'on appelle Iwres de piété, et y substituer la déclaration des droits et des devoirs de l'homme, la constitution de l'an III. » (Archives, F,VII, 7300.)

Et d'autres livres du même genre qui enseignent la « morale républicaine ». On ne s'étonnera point de voir des ré-

publicains de cette espèce déporter les constitutionnels qui osent prendre leur sacerdoce au sérieux !

Malgré la violence de la persécution , des prêtres courageux exercèrent en secret pendant toute la durée du directoire. Le 1er prairial, l'un d'eux, nommé François-Xavier Fouquet, fut arrêté au val d'Àjol, «dans un souterrain, entouré de tout l'attirail nécessaire à l'exercice du culte », dit un rapport de l'administration des Vosges. Le 24 messidor, le directoire prit contre lui un arrêté de déportation. Il y est dit :

«... Que sans avoir fait aucune soumission aux lois de la république, il parcourt les montagnes et exerce son ministère dans les forêts, dans les caves, et dans tous les lieux où il est assuré de trouver des partisans du fanatisme et de la royauté. » (Arck., ibid.)

Les beaux jours de la Terreur étaient revenus et pour les prêtres et pour les fidèles (1) !

Dans le département d'Eure-et-Loir, les autorités s'empressèrent aussi de persécuter. Le 18 vendémiaire, le commissaire près l'administration centrale dénonça plusieurs ecclésiastiques au directoire. Déjà le ministre des finances, Ramel, avait écrit, le 17 vendémiaire, au ministre de la police qu'un administrateur de la régie , en tournée dans ce département, l'avait prévenu que le culte était exercé dans deux églises de Chartres par des insermentés ou des rétractés , et il avait invité son collègue à les fermer (2). Le com-

(1) Le commissaire des Vosges, Dieudonné, dénonça, le 3 nivôse, au ministre de la police un fait assez singulier, et qui montre combien était déjà grande la popularité du général Bonaparte. Le commissaire de Saint-Dié vient de le prévenir « que dans la nuit du 28 au 29 de ce mois (frimaire), il a été placardé dans différents lieux de cette commune des écrits dont voici la teneur: « Vive le roi!... Bonaparte, sauvenous de ces huit cents coquins! Vive le roi! Proclamons Bonaparte, qu'il remplace ces huit cents coquins qui mangent notre bien ! » « Vous y verrez, écrit Dieudonné, que Ton a profité des ombres de la nuit, pour placarder deux écrits tendant au rétablissement de la royauté. Pour comble de scélératesse, les infâmes auteurs de ces écrits cherchent à faire nattre de l'ambition dans Bonaparte, et voudraient ternir sa gloire, et inspirer des défiances au gouvernement ! Les lâches oublient donc que ce héros est un des plus fermes appuis de la république. » Ces écrits avaient été placardés à dessein la veille de la foire de Saint-Dié. Dieudonné écrivit, le 27 nivôse, qu'il n'avait pu découvrir aucun de leurs auteurs. (Archives, F, VII, 7379.)

(2) Archives, F, VII, 7313.

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDOMENNES. 609

missaire près l'administration centrale dénonça aussi « un prétendu comité épiscopal » qui nommait des curés et recevait « journellement, des rétractations de serment des ecclésiastiques ». Sur cette dénonciation, le directoire décréta, le 4 brumaire, la déportation de trois anciens chanoines, MM. du Plessis du Colombier, Evrard, Le Juge de Brassac. Le premier parvint à s'évader. On fit aussi une perquisition chez l'abbé d'Hozier, grand-vicaire, qui était accusé de convertir les constitutionnels. Il reconnut avoir reçu des rétractations, mais il était impossible de poursuivre ceux qui les avaient faites, car il avait l'habitude de recevoir leurs rétractations par écrit, et de les jeter ensuite au feu. 11 fut condamné à la déportation, mais à cause de son âge et de ses infirmités, le gouvernement voulut d'abord le garder en prison , ainsi que le frère du chanoine de Brassac, qui était infirme comme lui ; cette décision mit les autorités de Chartres dans la plus violente exaspération. La longue correspondance qu'elles entretinrent avec le ministre à leur sujet, révèle chez ces administrateurs le plus grossier fanatisme antireligieux, et une animosité incroyable contre ces deux ecclésiastiques. Us en vinrent jusqu'à prétendre que garder ces prêtres en prison , c'était les placer sous le couteau, eux qui les avaient dénoncés 1 A la fin, le directoire satisfit leurs haines personnelles, et bien que l'abbé de Brassac eût été déclaré, par le médecin, incapable de voyager, il l'expédia à l'île de Ré avec l'abbé d'Hozier. À Rochefort, leurs infirmités furent si bien constatées, que le ministre Sotin donna l'ordre de suspendre leur embarquement, mais leurs ennemis recommencèrent aussitôt à réclamer leur déportation avec un acharnement incroyable, et le sursis qui leur avait été d'abord accordé, fut révoqué le 8 pluviôse (1).

D'après les états dressés en nivôse et en pluviôse, une trentaine d'ecclésiastiques d'Eure-et-Loir avaient été déjà condamnés à la déportation par le directoire, à la date du 19 pluviôse; mais plusieurs avaient pris la fuite. Le 18 ventôse, un de] ces arrêtés fut rapporté. Le 19 brumaire, le commissaire près l'administration centrale annonça au

(1) Archives, F, VII, 7320.

t. iv. 39

ministre de la police, que ces mesures de rigueur ainsi que « la rénovation totale des administrations » avaient terrifié les populations. La cathédrale de Chartres appartient aux constitutionnels : Téglise des catholiques a été fermée : il reconnaît qu'il a essayé de les contraindre à fréquenter Téglise constitutionnelle. Mais, malgré toutes ces mesures de rigueur et le zèle des autorités nouvelles, il n'est pas très satisfait. Dans son compte rendu de nivôse, il dit que le département n'est républicain qu'en apparence, et qu'en réalité l'esprit y est mauvais. Il n'augure pas très bien des élections qui vont avoir lieu.

Le 15 brumaire, l'administration de l'Yonne écrivait au ministre qu'elle exécutait les décrets de proscription : elle avait sept prêtres déportables à la maison de réunion (au lieu de réclusion, le mot est joli) ! Trente-six administrations ont été destituées. On fait une chasse active aux émigrés ou prétendus tels (1). Le 4 frimaire, le ministre écrit à l'administration de ne pas perdre de vue les prêtres proscrits et les assermentés « qui oseraient troubler la tranquillité publique, par des menées sourdes ou des insinuations perfides », et de lui envoyer tous les renseignements « pour me mettre à même d'ordonner leur déportation ».

Dans ce département, les iconoclastes profitèrent de la révolution de fructidor pour compléter les profanations de la Terreur, briser les croix et les statues qui restaient encore. Le 18 nivôse, l'agent de la commune de Quincerot, canton de Grusy, rendait compte, au ministre de la justice, d'une expédition contre les croix et les statues. Nous conservons scrupuleusement son orthographe :

« Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous adresser cinq prosestverbaui de la suppression part moi faite, en quallité de commis-

(1) « La gendarmerie s'est transportée, tant à Sens qu'à Auzerre et autres communes, chez plusieurs citoyens inscrits sur la liste des émigrés, et qui notoirement n'ont jamais quitté leur commune depuis la révolution. On ne les a pas trouvés, ce qui porte à croire qu'ils se sont retirés en Suisse, ou qu'ils sollicitent leur radiation définitive auprès de vous.» Ainsi, la loi du 19 fructidor contraignait à l'émigration des gens qui étaient toujours restés en France! Le nombre des soldats insoumis était très grand dans l'Yonne. L'administration, dans un rapport du 15 frimaire, constate que plus de mille jeunes gens ne se sont décidés à partir que pour éviter des garnisaires à leurs parents. (Archives, F, VII, 7334.)

LES DÉPOHTÀTIONS FRUCTIDOMENNEfr. 611

saire de l'administration de mon canton, des croix qui hessitait encore dans sept communes de ce canton. Vous verrez avec satisfaction que cette opperation} s'est faite sans trouble et sans murmure, et que les croix ont été remplacé par des harbre de la liberté. » (Ibid., 7345.)

A Paris, aussitôt après le coup d'État de fructidor, les persécuteurs travaillèrent à priver les catholiques et de leurs prêtres et de leurs églises. Le culte était exercé dans quinze églises rouvertes en vertu de la loi du 11 prairial. Les catholiques possédaient huit de ces églises, et comme elles ne pouvaient suffire aux besoins des fidèles, ils avaient loué en outre un grand nombre de chapelles, desservies, en général, comme ces églises, par des ecclésiastiques en règle avec les nouveaux serments. Plusieurs d'entre eux s'étaient rétractés sans bruit, et les agents du directoire ne savaient pas au juste s'ils étaient catholiques ou constitutionnels. Les persécuteurs, un peu embarrassés dans leur chasse aux prêtres , résolurent d'enlever presque toutes leurs églises aux catholiques, en faisant violence à la loi du 11 prairial,, et soutenant tout à coup, avec une prodigieuse impudence, qu'elle ne permettait pas de louer des chapelles dans les communes où l'État concédait l'usage d'anciennes églises.

On commença par traquer les ecclésiastiques frappés par la loi du 19 fructidor. Le 19 brumaire, le ministre de la police écrivait au bureau central que des prêtres proscrits par cette loi exerçaient furtivement leur ministère dans des maisons du Xe arrondissement « connues pour être habitées par des bigotes », et lui prescrivait de leur donner la chasse (1). Dans d'autres quartiers, plusieurs ecclésiastiques furent arrêtés et déportés.

(1) Il envoie au bureau une note des maisons soupçonnées, qui lui avait été envoyée, le 11, par le commissaire de police de la division de l'Ouest de cet arrondissement. Elle est ainsi rédigée : « 1° Maison des ci-devant Filles Saint-Thomas, rue de Sèvres, n° 1102. Un patriote m'a assuré, hier, qu'un prêtre y logeait depuis quelques jours, mais il n'a pu dire son nom ; 2° l'hospice des Petites-Maisons, même rue ; 3° l'hospice de l'Ouest, môme rue, n° 1378. Il va souvent dans cette maison, et toujours à la même heure (vers onze heures du matin), un prêtre nommé

Les théophilanthropes, hautement protégés par le directeur Laréveillère, avaient été autorisés à partager plusieurs églises avec les catholiques. Ces sectaires comptaient bientôt former une sorte d'église officielle, et se montraient très arrogants à l'égard des chrétiens, catholiques ou constitutionnels : aussi la communauté des temples donna lieu bientôt à des scènes scandaleuses, que les autorités eurent grand soin d'exploiter contre les chrétiens. Un arrêté du 14 frimaire an YI, de l'administration de la Seine, assurait aux théophilanthropes la jouissance de l'orgue pendant leurs cérémonies. Ils se servaient de l'église Saint-Laurent avec les chrétiens, et l'administration avait décidé qu'à 11 heures , ceux-ci devaient avoir terminé leurs cérémonies peur laisser l'église aux théophilanthropes. Ces derniers portèrent plainte, parce qu'un dimanche, l'office n'avait été terminé qu'à 11 heures 35 minutes, et qu'on avait ensuite fait un mariage dans la sacristie et dit la messe de midi. En conséquence, l'abbé Margarita, qui faisait les fonctions de curé à Saint -Laurent, fut poursuivi : On l'accusa d'abord de s'être rétracté, car il avait offert le serment du 7 vendémiaire, en disant qu'on ne pouvait rien lui objecter, puisque la constitution civile était supprimée : et cette déclaration avait été accueillie par erreur, disait-on. Puis on lui reprocha, sur la plainte des théophilanthropes, d'avoir contrevenu à la loi du 11 prairial , en administrant les cérémonies du culte « dites sacrement de mariage » , dans la sacristie, pendant l'exercice du culte théophilanthropique , et de n'avoir pas terminé les offices à l'heure fixée. Pour

Becquet, demeurant rue du Bac, n° 621 ; ce prêtre n'a pas prêté le dernier serment, et est un de ceux qui m'ont déclaré ne pas exercer, mais je n'ajoute guère foi à ses déclarations ; 4° aux ci-devant Récollètes, rue du Bac, n<> 481, nuit à dix ex-religieuses de cette maison y demeurent encore, et y chantent leur office dans leurs chambres ; j'ai peine à croire que quelques prêtres non assermentés ne vont pas diriger et partager leurs exercices; 5° rue de la Planche, ci-devant hôtel de Noai lies; 6° rue de Sèvres, n<> 1380, quelques ex-religieuses occupent cette maison; un prêtre nommé Blanchard y officiait avant le 18 fructidor, et est disparu depuis. Je présume qu'il s'y dit encore la messe. Voilà, citoyen ministre, les maisons sur lesquelles j'ai de si fortes présomptions : mais tout s'y passe dans le plus grand secret; je vous le répète, il faut des hommes très adroits pour découvrir les manœuvres qui s'y passent; quant à moi, je suis trop connu... » {Archives, F, VU, 7326.)

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENKES. 613

tous ces crimes, le directoire prit contre lui, le 4 pluviôse, un arrêté de déportation.

A Saint- Roch, les théophilanthropes faisaient leurs cérémonies les premiers. Le 5 nivôse, ils venaient de célébrer un service à leur manière pour le général Hoche; un prêtre catholique, avant de commencer la messe, fit une aspersion d'eau bénite autour du chœur. Les théophilanthropes entrèrent dans une fureur épouvantable, prétendirent que le prêtre avait procédé aux cérémonies de l'exorcisme pour outrager leur culte, et envoyèrent au bureau central une dénonciation aussi sotte que violente :

« Tandis que les bons citoyens redoublent d'efforts pour affermir la république en dissipant les ténèbres de l'ignorance, et les préjugés qui finissent tous par ébranler les gouvernements les mieux établis, le démon du fanatisme agite les torches de la guerre civile, et appelle les poignards de la proscription sur l'exercice du culte théophilanthropique.

« Depuis longtemps, les cris d'une rage impuissante, exhalés dans les écrits incendiaires, colportés dans tous les lieux publics, et même à la porte des temples où la raison et la morale ont rétabli leur double empire, attestent la haine et les projets antirépublicains de la secte fanatique, dont l'esprit de domination et d'intolérance composent l'affreux caractère. »

Des gens assez sots et assez impudents pour parler des « poignards de la proscription » au sujet d'une aspersion d'eau bénite, avaient certainement le droit de se dire républicains à la mode du directoire. Ces injures, ces odieuses dénonciations , montrent que les théophilanthropes étaient recrutés parmi les jacobins. Après avoir bien déblatéré contre les catholiques, ils racontent à leur manière les faits qui se sont passés à Saint-Roch :

« Us se précipitent avec la rapidité des oiseaux de proie dans une partie du local qui a été occupée par les théophilanthropes, et débutent par procéder à une espèce d'exorcisme en jetant avec profusion de l'eau qu'ils appellent bénite sur les murs environnants et sur les endroits que leur charlatanisme suppose souillés par les pas et le souffle des théophilanthropes.

« Cet appareil d'anathème et d'excommunication, qui faisait entendre aux peuples que ces lieux avaient besoin d'être purifiés, pour écarter l'esprit immonde, a produit la plus effrayante sensation, et sans l'extrême prudence des administrateurs théophilan-

thropes qui se sont retirés à l'instant, des accidents fâcheux auraient peut-être été la suite de cette criminelle provocation, »

Le bureau central fit comparaître devant lui le curé de Saint-Roch. Il rend compte en ces termes de son interrogatoire :

« Le 40 nivôse Tan VI, est comparu le citoyen Jean-Baptiste- Denis Mary, ministre du culte catholique de l'église Saint-Roch, lequel, pour répondre aux interpellations que nous lui ayons faites sur l'espèce d'exorsime (sic) qui eut lieu le 5 de ce mois par lui dans ledit édifice.

« A répondu qu'il y avait eu profanation faite vers le matin, par différentes femmes qui étaient assises sur le tabernacle, et que c'est le motif qui l'a déterminé à faire une aspersion autour du cœur (sic), qu'il n'en jette pas dans la nef, parce qu'il ne l'occupe plus, que d'ailleurs cette cérémonie tient à leur culte, et que la loi leur permet d'exercer dans leur enceinte tout ce qui y est relatif.

« Sur ce qui lui a été demandé si l'aspersion dont il est question a été cause de quelque trouble, a répondu qu'il ne s'en était point aperçu, et a signé avec nous. Signé : Mary et Letellier. » (Archives, F,VH, 7367.)

11 n'y avait eu aucun désordre, les théophilanthropes euxmêmes avaient été forcés de le reconnaître ; et cette scène était la conséquence inévitable delà promiscuité des églises. La liberté de conscience exigeait qu'un- culte, obligé de célébrer ses offices dans une enceinte qui venait d'être occupée par un culte ennemi, pût, sans être inquiété, procéder à une cérémonie purificatoire, si son rituel l'exigeait. Ceci était tellement évident, que l'autorité n'osa point sévir pour ce motif contre le prêtre de Saint-Roch. Mais elle se réservait bien de le frapper à la première occasion. Le 17 nivôse, le ministre de la police écrivait au bureau central : « Je vous charge de faire surveiller rigoureusement cet individu, et de me rendre compte du premier sujet de plainte qu'il donnera contre lui. »

Au reste, les théophilanthropes étaient alors tellement en faveur auprès du gouvernement, que certains fonctionnaires faisaient ouvertement de la propagande au profit de leur religion. Ainsi, le 19 frimaire, le commissaire près l'administration de Seine-et-Marne adressait aux commissaires des cantons une très longue circulaire remplie de déclamations furieuses contre les prêtres, le fanatisme, la super-

LES DÉPORTATIONS FRUGTIDORIENNES. 615

stition, avec d'hypocrites protestations de tolérance. Il reprochait aux autorités locales leur lenteur à détruire tous les signes extérieurs du culte et à enlever les cloches. Les circulaires de ce temps sont toutes dans le même esprit et le môme style, mais celle-ci a pour but de recommander aux autorités de propager le culte théophilanthropique:

« Je ne saurais assez vous inviter à favoriser de tout votre pouvoir les réunions théophilanthropes qui voudraient se former dans votre arrondissement. La propagation de ce culte raisonnable serait peut-être le moyen le plus sûr d'extirper toutes les superstitions religieuses, sans aucune crise violente, et d'identifier la morale, si défigurée jusqu'à ce jour, avec les rapports sociaux et le système politique. En attendant cette heureuse révolution, il est bien essentiel de protéger la liberté de tous les cultes, d'encourager même à la réclamer ceux que le dominantisme intolérant de la secte catholique en aurait empêché jusqu'à présent, et de les préserver de toute atteinte. Plus les sectes seront multipliées, moins aucune d'elles pourra se rendre dangereuse, et le ridicule de leur nombre deviendra l'argument le plus victorieux pour consolider sur toutes le domaine de la raison. » (Archives, F, VII, 7327.)

Cette dernière phrase, Jdans l'intention du commissaire, est doslinée à amadouer ces fonctionnaires ennemis de toute religion, qui trouvent le culte de Laréveillère aussi ridicule que celui de Robespierre. On voit que les catholiques n'avaient pas seulement à lutter contre les constitutionnels, mais aussi contre les théophilanthropes, très protégés en haut lieu.

Les autorités de Paris voulaient absolument supprimer les oratoires catholiques, qui les inquiétaient à cause de leur nombre et de l'affluence des fidèles, pour qui les anciennes églises étaient trop étroites. Elles se mirent donc à les fermer sous les prétextes les plus futiles : dans le XIe arrondissement, les oratoires de Saint-Benoît et des Carmes furent interdits. Mme de Soyecourt, propriétaire des Carmes, protesta énergiquement et adressa des lettres très fermes au ministre de la police. Les membres du bureau central, après avoir reconnu d'abord que dans ces deux oratoires il ne se passait rien de contraire aux lois, se déclarèrent partisans de leur suppression quelques jours après, et écrivirent au tninistre de la police, le 15 ventôse, que c'est « l'esprit du trop fameux curé Pancemont, ex-curé

de Saint-Sulpice, qui y règne tout entier, et qu'il en est le véritable propriétaire ». Le ministre déclara, le 23 ventôse, que Mm* de Soyecourt ne pouvait conserver aux Carmes qu'un oratoire particulier, avec la faculté d'admettre au plus dix personnes étrangères à la maison. Le 27, le ministre reçut, contre cette décision, une pétition des catholiques du faubourg Saint-Germain; les signataires se plaignaient de l'animosité et des persécutions du commissaire de police du quartier du Luxembourg, qui avait commencé par fermer leur chapelle :

« Et cela à propos de quelques mouvements d'indignation involontaire, de quelques femmes qui demandaient l'aumône à la porte, le connaissant pour être un des dépouilleurs des massacrés des 2 et 3 septembre... Il voulait encore nous troubler dans notre petite église de la rue du Pot-de-Fer, où nous nous sommes retirés après en avoir fait déclaration. » (Archives, F,VII, 7379.)

Voilà comment le directoire recrutait ses agents! Les fidèles qui se rendaient à cette chapelle des Carmes, où le sang des martyrs avait coulé à grands flots, se voyaient surveillés, molestés par un magistrat qui avait été vu en cet endroit môme, dépouillant les cadavres des victimes ! Et dans bien des localités, les agents du directoire évoquaient d'horribles souvenirs par leur seule présence. Le ministre avait fermé l'oratoire des Carmes, parce que la fête des rois y avait été célébrée le 6 janvier! les rois mages étaient proscrits: Fallait-il donc célébrer la fôte des directeurs mages ?

Mme de Soyecourt adressa encore, le 16 germinal, une nouvelle protestation au ministre Dondeau, qui remplaçait Sotin depuis le 29 pluviôse. 11 consulta la police sur l'opportunité de la réouverture de ces oratoires. Le commissaire près le XI* arrondissement reconnut que tout s'y passait admirablement en règle, mais insista pour la suppression des oratoires en général, parce qu'ils favorisaient trop le fanatisme, c'est-à-dire parce qu'ils étaient utiles aux catholiques dont on voulait supprimer le culte petit à petit (1).

(1) u Malgré la surveillance la plus active, on ne peut trouver en défaut ces prêtres charnbriers. Moi-même j'ai visité les oratoires encore ouverts, j'ai trouvé les individus et les choses parfaitement en règle pour les formes légales : cependant le mal n'en existe pas moins : il paraît mémo

LES DEPORTATIONS FRUGTIDORIENNES. 617

Le curé de Saint-Benoît demanda aussi, le 15 germinal, la réouverture de son oratoire, en faisant valoir qu'il remplaçait, à lui tout seul, quatre anciennes paroisses : Saint- Benoît, Saint-Hilaire, Saint-Jean de Latran et Saint-Côme, et que son existence intéressait cinquante mille personnes. Le général Macdonald est un des signataires de la pétition en faveur de la réouverture de l'oratoire Saint-Benoît (1). D'autres oratoires avaient été fermés : les habitants de l'ile Saint-Louis réclamaient aussi, en germinal an VI, l'ouverture de leur église.

Les administrateurs du XI6 arrondissement, consultés par le ministre de la police, lui écrivirent au sujet des oratoires une lettre très longue et très emphatique. D'après eux, le gouvernement avait d'abord agi sagement en rendant au culte certaines églises : c'était jdonner une satisfaction à l'esprit religieux qu'il était impossible de détruire immédiatement, et d'ailleurs cette mesure ne devait profiter qu'aux prêtres amis de la révolution, c'est-àdire aux constitutionnels. Mais l'ouverture des oratoires particuliers (pourtant très conforme à la loi), « a été l'annonce d'une contre-révolution ouverte » :

« Tous les prêtres fanatiques, en suivant strictement les lois qu'ils n'envisageaient que comme une simple formule, ont changé totalement l'esprit public. Le tableau fidèle en est déchirant pour une âme sensible, depuis surtout que la morale bienfaisante et consolatrice des théophilanthropes a levé le masque des prêtres intolérants. »

Ils se plaignent des dissensions religieuses, comme jadis les zélateurs des églises constitutionnelles. A la naissance d'un enfant on se dispute au sujet du prêtre qui le baptisera : la fête décadaire est oubliée, « le sabat (sic) des chrétiens est seul reconnu ».

«... Le despote de la maison est renversé, mais Yhidre (sic) du fanatisme existe toujours parmi nous, il nous présente continuellement ses têtes ensanglantées et toujours renaissantes... Her-

augmenter à l'approche des élections. » (Archives, F, VII, 7398.) Quand tout est en règle d'après la loi, on s'apprête à violer la loi pour empêcher les catholiques d'en bénéficier!

(1) Cet oratoire était loué 2,200 Jrancs. (Archives, xid., 7379.)

cule, qui n'est que l'image fabuleuse de la liberté, a dans nos contrées renouvelé ses grands travaux, mais il lui reste encore le plus important à terminer, c'est celui de détruire le fanatisme, et le seul moyen consiste à fermer les locaux particuliers du culte catholique. On ne peut voir dans cette mesure aucune persécution, mais la volonté du gouvernement à lever les germes de haine, et & porter les citoyens exerçant le culte catholique à. fraterniser. Les quinze édifices, les plus vastes de la commune, accordés par le gouvernement suffisent à tous égards, facilitent la surveillance, et, malgré l'esprit de division des prêtres de la secte, obligeront peu à peu les citoyens à fraterniser, et à devenir républicains. » {Archives, F, VII, 7379.)

Ainsi, depuis 1791, les persécuteurs n'ont rien oublié, ni rien appris : il espèrent toujours, en privant les catholiques de leurs églises, les contraindre à venir aux offices des constitutionnels, à accepter des prêtres qu'ils méprisent, et à fraternisa* avec les schismatiques. Mais lorsque ceux-ci se croiront triomphants, ils comptent les écraser, pour mettre les théophilanthropes à leur place. Les administrations font ensuite d'injurieuses déclamations contre le pape, et terminent par cette double demande : « 1° Pour leurs administrés, que le local de l'édifice Benoit ne soit pas ouvert; 2° pour l'intérêt public, que tous les locaux oratoires des ministres du culte catholique soient fermés. » Le ministre Dondeau décida que Saint-Benoît ne serait plus qu'un oratoire particulier à dix personnes. Mais ce n'était que le prélude d'une mesure générale contre tous les oratoires loués. Le 3 floréal, le ministre ordonna à l'administration centrale de la Seine de les fermer tous. Il déclare nettement que le crime des prêtres qui les desservent est de n'être pas constitutionnels ! « La plupart de ces édifices, dit-il, sont en même temps desservis par des prêtres qui, toujours séparés de ceux appelés constitutionnels, feignent d'être soumis aux lois... » Il les accuse, comme en 1791, de semer la division dans les familles, en se tenant à part des constitutionnels ; il faut donc supprimer les oratoires autres que ceux de dix personnes ; ainsi « on parviendra à anéantir tinfluence des prêtres papistes » , à rapprocher les citoyens divisés par les opinions religieuses; et, comme ses subordonnés, il fait des phrases sur la nécessité de les forcer à fraterniser!

Le 14 floréal, l'administration centrale prit un arrêté par

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDOMENNES. 619

lequel elle déclarait que les oratoires n'avaient été ouverts que par une fausse interprétation des articles 16 et 17 de la loi du 7 vendémiaire an IV; que là où des édifices ont été concédés par la loi du 11 prairial, la faculté de choisir unç enceinte pour le culte, d'après la loi du 7 vendémiaire, ne peut être exercée ; et décida que le culte ne pourrait être exercé à Paris que dans les quinze églises ouvertes par la loi de prairial, et qu'aucun oratoire particulier ne pourrait recevoir plus de dix personnes. L'illégalité de cet arrêté est évidente (1). Il faisait dire à la loi de vendémiaire ce qu'elle n'avait jamais dit et ce que le directoire avait mis deux ans à découvrir. Elle avait toujours été interprétée comme autorisant les oratoires; et à Paris, vu l'insuffisance des églises concédées, cette nouvelle interprétation arrivait à un résultat absurde et tyrannique. Mais il s'agissait bien de légalité ! On voulait faire un petit coup d'État contre le culte catholique, et les documents que nous venons de citer montrent clairement quelles étaient les intentions du directoire et de ses agents (2).

En faisant cette persécution, le gouvernement se trouvait favoriser les constitutionnels. Ceux-ci songèrent aussitôt à profiter de ses bonnes dispositions, pour expulser complètement les catholiques des églises qui leur restaient, à Paris, et s'y faire installer à leur place par le directoire, qui les reconnaîtrait publiquement pour ses protégés et ses agents. L'un des plus fougueux constitutionnels, l'abbé Audrein, soumit au ministre de la police un plan complet d'expulsion des réfractaires et d'alliance entre les constitutionnels et le gouvernement, comme aux beaux jours de la

(i) Le propriétaire de l'oratoire des Missions étrangères, nommé Salmon, adressa au directoire un mémoire très énergique et, à l'appui de sa réclamation, une lettre de Merlin, du 17 pluviôse, dans laquelle ce fameux jurisconsulte déclarait que le culte pouvait se célébrer dans n'importe quel oratoire, dès que les formalités de la loi de vendémiaire étaient accomplies; l'objection récemment inventée par le directoire ne lui était même pas venue à l'esprit.

(2) Les constitutionnels possédaient sept des quinze églises : c'était plus qu'il n'en fallait pour leur clergé et leurs sectateurs ; mais les catholiques, bien plus nombreux, allaient être horriblement gênés dans leurs huit paroisses, où il serait d'ailleurs beaucoup plus facile de les espionner, qu'au temps où ils étaient éparpillés dans un grand nombre d'oratoires.

constituante et de la législative. Cette note est ainsi conçue :

« Parmi les quinze églises accordées par la nation pour l'exercice du culte catholique à Paris, sept sont absolument dévouées au gouvernement républicain, savoir : Notre-Dame, Saint-Sulpice, Saint- Merry, Saint-Germain l'Auxerrois, Sainte-Marguerite-Saint-Antoine, Saint-Médard de Saint-Marceau, Sain t-É tienne-Montagne - Sainte-Geneviève.

« Deux sont dirigées par des réfractaires qui ont prêté le dernier serment, mais n'en demeurent pas moins attachés à t ancien régime : Saint-Roch, Saint-Nicolas des Champs.

« Six sont gouvernées par des curés qui ont rétracté leur premier serment, et prêté le dernier serment de haine à la royauté, mais qui n'en demeurent pas moins en schisme avec les ministres républicains, savoir Saint-Gervais , Saint-Thomas d'Aquin, Saint-Philippe du Roule, Saint-Laurent,Saint-Eustache, Saint-Jacques du Haut-Pas.

« En fermant les oratoires, on ne fait que déplacer les ministres : ceux-ci vont refluer dans ces huit églises qui pensent comme eux, et le culte n'en aura acquis que plus d'éclat pour flatter la vanité des royalistes. 11 faut donc, tout en débarrassant Paris de ces foyers de division, républicaniser (1) ces huit églises.

« Manière de faire cette républicanisation : — « 1° Que le citoyen ministre de la police fasse venir chez lui les huit sujets que je vais indiquer; je réponds que, pour le bien de la paix et la tranquillité publique, ils consentiront à se charger d'organiser républicainement le culte dans ces huit églises, et d'en répondre au gouvernement, sauf à s'y faire remplacer par des ministres républicains, de concert avec le ministre de police générale :

« Le citoyen Royer, évoque de l'Ain, se chargera d'organiser le culte à Saint-Roch.

« Le citoyen Desbois, évoque d'Amiens, ancien député, serait chargé de Saint-Eustache.

« Le citoyen Grégoire, évêque de Blois, député, serait chargé de Saint-Nicolas des Champs.

« Le citoyen Wandelaincourt, évêque de Langres, député/ serait chargé de Saint-Gervais.

« Le citoyen Saurine, évêque des Landes, ancien député, serait chargé de Saint-Jacques du Haut-Pas.

« Le citoyen Toussaint, vicaire de Sainte-Marguerite-Saint- Antoine, serait chargé de Saint-Thomas d'Aquin.

« Le citoyen d'Arnavon, vicaire de Saint-Sulpice, serait chargé de Saint-Laurent.

(1) On remarquera l'affectation d'Audrein à mêler la politique à la religion, et à parler continuellement du républicanisme des constitutionnels : comme s'il avait été question de république dans le serment ou à l'occasion du serment de 17901

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 621

« Le citoyen Sauvigny, auteur du Journal du Citoyen, serait chargé de Saint-Philippe du Roule.

« 2° Que le ministre, une fois sûr du dévouement de ces bons citoyens, mande les huit chefs antirépublicains, et leur notifie que le gouvernement ne veut plus souffrir que l'exercice du culte soit un sujet de division pour les citoyens, et qu'ils aient à cesser leurs fonctions dans leurs églises respectives; qu'il leur promette bonne protection, pourvu qu'ils vivent en simples citoyens, et qu'ils ne se mêlent plus d'influencer le peuple sous prétexte de religion. »

C'est-à-dire qu'ils renoncent complètement à leur ministère. Ceci est renouvelé de 1791! Il va sans dire que s'ils refusent, la loi du 19 fructidor et la Guyane sont là!

« 3° Qu'au moment où ces appels se feront, les églises soient fermées, afin que les ornements et autres objets achetés des deniers des citoyens ne puissent être enlevés par les fanatiques royalistes. »

Ce dernier trait est tout simplement adorable ! Depuis les spoliations révolutionnaires, les prêtres ont racheté, soit de leur propre bourse, soit avec les dons de leurs paroissiens, les ornements et les vases sacrés indispensables au culte. Ces objets sont leur propriété, mais Audrein, dominé par l'instinct spoliateur des révolutionnaires et des constitutionnels, ne songe qu'à faire mam basse sur les chasubles et les calices. Dévaliser des réfractaires et des « citoyens » qui ne veulent pas de prêtres constitutionnels, n'est-ce pas faire acte de bon républicain?

« 4° Que le ministre remette les clefs aux nouveaux chefs, et que ceux-ci s'annoncent comme chargés de répondre au gouvernement de la manière dont le culte s'exercera dans les huit églises.

a Je soutiens qu'au moyen de cette méthode, on verra, avant peu de jours, et sans aucune secousse, les catholiques de Paris se réunir dans les mêmes temples et réciter les mêmes prières pour la conservation de leurs magistrats et la prospérité de la république. 25 floréal. » (Archives, F,VII, 7379.)

Nous ne pouvons croire que l'abbé Audrein ait été aussi stupide que cette dernière phrase semblerait l'indiquer; qu'il ait pu s'imaginer, après avoir eu si bien la preuve du contraire, que ce simple changement et la terreur qu'il allait inspirer convertiraient en constitutionnels ces catholiques obstinés, en républicains ces « fanatiques royalistes», et les feraient prier pour la conservation de Barras ! Il voulait met-

tre les catholiques à la porte des églises qui leur restaient, et leur voler ornements et vases sacrés. Dondeau parut d'à bord favorable à ce projet : mais le directoire trouva que Audrein se faisait de grandes illusions. D'ailleurs, s'il entrait dans ses desseins d'opposer les constitutionnels aux catholiques, il ne lui convenait pas de favoriser aussi ouvertement les premiers. Il ne refusa point par respect pour la constitution de Tan III, mais parce qu'il ne voulait pas se compromettre avec les révolutionnaires violents, pour des prêtres partisans du célibat et ennemis du divorce, et qu'au fond il était décidé à battre en brèche cette église, et à lui substituer peu à peu sa religion décadaire.

Cependant, Audrein revint à la charge, et, le 15 messidor, il écrivit de Quimper au ministre de la police, Duval :

« Citoyen ministre, depuis la convention, l'abbé Audrein est en possession de présenter ses observations au gouvernement, pour ce qui concerne le culte, et plus d'une fois on y a eu égard.

a Par une suite de ses instances faites au directoire, surtout depuis le i8 fructidor, le ministre Dondeau fit fermer, il y a six semaines, les oratoires dans Paris ; trop longtemps ces lieux avaient servi à exercer le culte au profit de la royauté.

« J'observai au citoyen Dondeau que les prêtres de ces oratoires passeraient dans les églises nationales, où Ton pense comme eux, et que l'exercice du culte n'en deviendrait que plus brillant et plus flatteur par là même pour les royalistes. Le ministre fut frappé de mon observation, et exigea que je misse mes idées par écrit. Ce mémoire lui parut plein de sagesse, et il promit qu'il allait le mettre à exécution ; quelques jours après il quitta le ministère, et moi je partis pour Quimper en qualité d'évêque du Finistère, où je ne cesserai de prêcher la république comme la religion. Le gouvernement représentatif est, suivant moi, le plus beau présent que le ciel pût faire aux hommes, parce que celui-là seul renferme des motifs d'émulation et de vertus* pour toutes les espèces d'individus qui composent la patrie.

« J'ai cru, citoyen ministre, devoir vous instruire de ce projet de républicaniser enfin le culte dans Paris, et sans aucune secousse, ni trouble quelconque.

« Si ce petit mémoire ne se trouvait pas, et que vous eussiez quelque foi au zèle civique de l'abbé Audrein, dites un mot, et je reprendrai mes idées dans l'ordre qui mérita l'approbation de votre prédécesseur. Mes vues sont droites, mes intentions sont pacitiques (!!!). Vous m'en saurez gré, j'en suis sûr, votre réputation m'en répond — Respect et fraternité. Audrein, ex-député (avec une croix). » (Archives, F,VII, 7379.)

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 623

Cette lettre prouve que l'abbé Audrein était fréquemment en rapport avec les autorités, et les excitait à la persécution. Mais le directoire ne voulut pas se prononcer avec un tel éclat pour les constitutionnels ": il entrait aussi dans ses vues de tolérer publiquement pour les badauds français, et surtout pour les gouvernements étrangers, quelques églises catholiques à Paris, afin qu'il ne fût pas possible de dire qu'on en était revenu à la tyrannie de Robespierre. Il aimait mieux procéder plus discrètement, en fermant les oratoires (1) et diminuant tous les jours le nombre des prêtres suspects de catholicisme, par des arrêtés de déportation. Ainsi, le U floréal, l'abbé Portalier était déporté en vertu de la loi du 19 fructidor. C'était un ancien constitutionnel, qui s'était compromis pendant la Terreur, car il avait accepté, du comité de salut public, la mission de faire descendre les cloches dans les départements de la Haute-Garonne, de l'Aude, de l'Hérault, de l'Ariège et des Pyrénées-Orientales. Par extraordinaire, l'arrêté précise les griefs que le directoire avait contre lui :

« Considérant que le nommé Portalier, prêtre, exerçant le culte catholique dans la ci-devant église de la Madeleine de la Ville- PÉvéque, canton de Paris, a signalé son amour pour la royauté, en célébrant, le 2 pluviôse de Tan V (21 janvier), une fête funèbre religieuse avec les attributs de la royauté ; que si dans la même cérémonie religieuse, qu'il a répétée le 2 pluviôse an VI, il a évité de placer sur le sarcophage aucun signe extérieur de royauté, ses intentions contre-révolutionnaires ne peuvent être méconnues. » (Archives, F, VII, 7391.)

Le 28 floréal, aussitôt après la dénonciation d' Audrein, le ministre de la police ordonna à ses agents de lui rendre compte de la situation des prêtres des huit églises suspectes, au point de vue de la législation sur les serments. Le 16 prairial, le commissaire près le bureau central écrivait au directoire :

« Des quinze oratoires de Paris accordés par la loi, sept seu-

(1) Le ministre de la police craignait qu'on ne fit abus des oratoires de dix personnes, « outre les individus qui ont le même domicile ». Le 17 fructidor, il écrivit aux autorités que cette disposition ne devait pas être entendue des personnes habitant la même maison, mais seulement le même logement où l'oratoire était établi. (Archives y F, VIT, 7379.)

lement ont concouru à la nomination de leur évêque, et les huit autres n'ont pas voulu le faire. Ce silence de leur part pourrait faire croire qu'ils reconnaissent encore la puissance temporelle et spirituelle de l'ancien archevêque Juigné, et les propos de dévotes recueillis par les surveillants du bureau central me confirmeraient dans cette opinion. »

Puis il donne une liste des églises constitutionnelles et des églises catholiques, tout à fait conforme à celle qui a été présentée par Audrein. Depuis l'apostasie de Go bel, l'évêché constitutionnel de Paris était vacant : les schismatiques lui cherchaient alors un titulaire ; évidemment, ceux qui refusaient de participer à cette élection étaient des catholiques. Alors la police procéda aune enquête minutieuse, et interrogea un à un tous les prêtres des huit églises catholiques. Ces ecclésiastiques, rétractés pour la plupart, paraissent, si les procès-verbaux sont véridiques, avoir lutté de ruse avec les inquisiteurs du directoire. Ils ne montrèrent point l'intrépide franchise des réfractaires et des rétractés de 1791 et 1792, mais équivoquèrent habilement sur les mots. Évidemment, ils ne croyaient pas devoir la vérité entière à des adversaires aussi odieux, aussi méprisables, et qui auraient voulu spéculer sur leur propre franchise pour les livrer à un supplice atroce. Le 1er thermidor, les prêtres de Saint-Nicolas des Champs, au nombre de vingt, ceux de Saint-Gervais, au nombre de onze, déclarèrent qu'ils avaient prêté tous les serments. Le 19, on fit subir un interroga- # toire très détaillé aux neuf prêtres de Saint-Laurent. On leur demanda s'ils avaient d'abord prêté tel serment, puis tel autre; après chaque réponse affirmative, on leur demandait s'ils s'étaient rétractés, et à la fin, s'ils s'étaient rétractés de quelque manière. Les interrogateurs, persuadés qu'ils faisaient des restrictions mentales, cherchaient à les surprendre en leur posant des questions inattendues, mais ils perdaient leurs peines. Cependant, quatre habitués de cette paroisse furent trouvés suspects. Le 22, les agents interrogèrent le clergé de Saint-Roch ; il avait été composé avec soin; seul, un ancien curé dans Seine-et-Marne avait été tenu au serment de 1790 ; les autres, au nombre de onze, étaient des prêtres habitués et des religieux, non obligés au serment de la constitution civile, et qui avaient accepté les

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 625

autres. La police ne put découvrir s'ils s'étaient rétractés. Le 28, elle interrogea le clergé de Saint-Jacques sans plus de succès.

Le ministre de la police ne fut pas très satisfait des résultats de cette enquête. Le 15 messidor, il envoya à ses subordonnés des instructions fort détaillées sur la chasse aux réfractaires et aux rétractés. Il leur prescrivit de poursuivre, d'après la loi du 7 vendémiaire, les quatre prêtres suspects de Saint-Laurent :

« J'appelle particulièrement votre attention, d'abord sur le nommé Roussineau, ex-curé de Germain des Prés, qu'on dit avoir rétracté publiquement son serment en l'un V, et fait amende honorable, ensuite sur les ministres du culte catholique desservant l'oratoire de Saint-Thomas d'Àquin, qui ont dans la même année invité l'ex-curé de Saint-Sulpice Pancemont, prêtre réfractaire, à officier solennellement dans leur église, le jour de leur patron. Si ce dernier fait est constant, on ne peut douter que tous les prêtres qui ont assisté à cette cérémonie n'aient, par cet acte même, prouvé qu'ils avaient rétracté leurs serments, soit par écrit, soit verbalement. » (Archives, F, VU, 7379.)

Quelques administrations locales, comme celles des Vosges et d'Eure-et-Loir, montrèrent tout de suite le plus 'grand zèle pour persécuter. Mais, bientôt, celles qui étaient composées de modérés furent renouvelées par le directoire, et la persécution administrative fonctionna dans toute la France avec un ensemble parfait.

Le ministre de la police se fit envoyer des notes très détaillées sur tous les ecclésiastiques des cantons du département de Seine-et-Oise les plus proches de Paris, sans en excepter les prêtres défroqués et mariés (1). La liste dressée,

(1) Le commissaire du canton de Montlhéry déclara, en envoyant ses notes, qu'il avait l'habitude d'empêcher les parents de faire baptiser leur enfant nouveau-né, avant que l'acte de naissance eût été dressé! Certains révolutionnaires s'obstinaient à exercer cette sotte vexation. On envoya aussi des notes sur neuf prêtres mariés (deux sont devenus instituteurs, un maître de pension, un horloger, un vigneron, un manouvrier), ainsi que sur deux ministres du culte théophilanthropique fixés l'un à Épinay, l'autre à Longpont. (Archives, F, VII, 7320.)

t. îv. 40

sous le consulat, des prêtres de Seine-etrOise, déportés depuis le 18 fructidor, porte vingtrsix noms, quatorze pour Tan VI, douze pour Tan VII. Le 8 frimaire an VI, le directoire déporta six curés coupables d'avoir fait imprimer qu'ils rétractaient leur serment à la constitution civile, et reconnaissaient pour évéque M*r de Juigné. Quatre curés furent déportés ensemble le 6 nivôse an VII, parce que « leur présence était un sujet de trouble dans le canton de la Roche- Guy on, où ils fanatisaient le peuple en l'éloignant de la célébration des institutions républicaines». Gela veut dire qu'Us recommandaient à leurs paroissiens de ne pas oublier le dimanche pour le décadi. Un autre curé fut déporté, le 16 germinal suivant, pour avoir, entre autres crimes du même genre, engagé les citoyens à se marier à l'église (1).

Dans le département de Seine-et-Marne, indépendamment des déportations ordonnées paît l'administration centrale, le directoire prit au moins treize arrêtés contre les prêtres. Dans le département de l'Aisne, six prêtres furent arrêtés comme déportables, le 14 vendémiaire, et, le 22 brumaire, quinze autres étaient encore proscrits. Les malheureux ecclésiastiques furent traités avec beaucoup d'inhumanité et conduits à Rochefort sur des charrettes non couvertes. Trente-trois prêtres de ce département furent déportés en l'an VI : quatre d'entre eux furent relâchés longtemps après, comme constitutionnels, en exécution de l'arrêté du 8 frimaire an VIII.

En Alsace, la persécution était très violente. Le 24 brumaire an VI, André, commissaire du Bas-Rhin, écrivait de Strasbourg que, de concert avec le général Augereau, il faisait une chasse très active aux émigrés et surtout aux prêtres. Deux émigrés venaient d'être fusillés. Il se plaignait beaucoup du fanatisme des populations. Le 28 nivôse, il écrivait au ministre de la police :

« De nombreux prêtres rebelles, au mépris de la volonté nationale, continuent à se tenir cachés dans le département du Bas-Rhin. Trop de précaution et surtout trop de dévouement de la part des aveugles agricoles leur assurent une impunité funeste à la patrie.

.... Ils savent échapper à toutes les mesures générales et partielles que nous ne cessons de prendre. » (Archives, F, VII, 7365.)

(1) Archives, F, VII, 7701.

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 627

Le 15 ventôse, l'administration centrale prend un arrêté contre les prêtres. Elle déclare que dans presque toutes les communes de seize cantons, il existe des prêtres rebelles dont plusieurs « sont déguisés en femmes ». Elle craint qu'ils n'influencent les élections et ordonne de leur faire la chasse (1). L'administration de la Moselle se plaignait aussi du fanatisme des populations.

La persécution était très active en Franche-Comté et sur les frontières de la Suisse. Le 2-4 vendémiaire an VI, le commissaire de la Haute-Saône envoyait à ses subordonnés une circulaire remplie de déclamations furieuses contre les prêtres et contre les chrétiens qui les cachaient : « Le vœu bien prononcé du gouvernement, disait-il, est de purger le sol de la liberté de ces prêtres incorrigibles. » Il les invite à lui dénoncer les noms de ceux .qui donnent « asile à ces fléaux de la société », et adresse des menaces terribles aux agents qui « par une fausse pitié, ou par tout autre motif », négligeraient la chasse aux prêtres (2). Le 4 nivôse suivant, l'administration centrale, prétendant que les prêtres préparent pour cette année des élections semblables à celles de Tan V, ordonne de les surveiller plus que jamais. Le directoire craignait que l'arrivée de députés indépendants ne changât l'esprit des conseils qui s'étaient montrés si dociles depuis l'épuration du 18 fructidor. Naturellement les catholiques devaient chercher à faire élire des députés capables de protester à la tribune contre la persécution religieuse, mais les fructidoriens étaient bien décidés à employer la ruse et la violence pour prolonger leur tyrannie.

Les circulaires des autorités supérieures de la Haute- Saône produisirent un certain effet. Les 16 et 17 nivôse, trois prêtres furent arrêtés et renvoyés comme émigrés à une commission militaire. Le 18, six anciens religieux et un

(J) Archives, F, VII, 7407. Mulhouse n'était pas encore annexée à la France : des prêtres réfractaires s'y étaient retirés, et en sortaient la nuit pour aller confesser et baptiser dans les villages français. Le commissaire du Haut-Rhin s'en plaignit vivement, et demanda aux autorités de la ville d'expulser ces réfractaires (8 nivôse). Mais on lui répondit en termes assez vagues, et aucune mesure ne fut prise contre les réfugiés. Le ministre de la police, uniquement préoccupé de la chasse aux prêtres, invita son collègue des relations extérieures à réclamer l'expulsion des réfractaires de Mulhouse. {Ibid., 7367.)

(2) Archives, F, VU, 7357.

curé furent déportés. En thermidor, on déporta encore quatorze ecclésiastiques.

A Besançon et dans le département du Doubs, le commissaire Quirot traquait les prêtres avec une rigueur impitoyable. Le 21 nivôse, il envoyait au directoire une liste de trente-deux prêtres autorisés pour divers motifs à rester en Franche-Comté, les dénonçait comme très dangereux, et le suppliait de les déporter. Le 27 nivôse, cinq prêtres furent condamnés à la déportation par la commission militaire de Besançon. Le 14 pluviôse, sur la demande de Quirot, le directoire déporta trente-quatre prêtres, mais dix-neuf ne purent être arrêtés. Plusieurs autres étaient malades; neuf seulement furent expédiés à Rochefort, le 12 ventôse, avec huit prêtres du Jura et de la Haute-Saône. Il fallut, en route, laisser à Dijon un vieux curé nommé Yiénot, déporté malgré ses soixante-seize ans , et qui mourut peu de temps après à l'hôpital de cette ville.

Le 17 floréal, huit prêtres furent envoyés de Besançon. Il y eut un convoi bientôt après. Le 22 floréal, trentecinq prêtres furent encore frappés par des arrêtés de déportation, et, le 15 messidor, Quirot en envoyait douze à Rochefort; la moitié venait de la Haute-Saône. Ceux du département et du Jura étaient d'abord envoyés à Besançon. Cette ville était, en outre, le siège d'une commission militaire devant laquelle on faisait comparaître les déportés rentrés inscrits sur les listes d'émigrés : du 19 frimaire an VI (9 décembre 1797) au 12 thermidor an VII (30 juillet 1798), sept prêtres furent mis à mort par cette commission (1).

({) Savoir : !• M. Patenaille, curé d'Arley (Jura), mis à mort le 9 décembre (19 frimaire) ;2« M. Galmiche, curé de Dampierre-lea-Montbozon (Haute- Saône), fusillé le 23 janvier 1798 (4 pluviôse), âgé de cinquante-trois ans; 3» le 27 janvier (8 pluviôse), M. Jacquinot, vicaire, âgé de quarante ans; 4° 9 février (21 pluviôse), M. Martelet, lazariste : par un raffinement de cruauté on eut soin, la veille de l'exécution, de le séparer des prêtres qui étaient enfermés avec lui, pour qu'il ne pût recourir à leur ministère, ni recevoir aucune consolation; 5° 17 février (29 pluviôse), M. Perrin, vicaire, âgé de trente-trois ans; 6° le 7 juin (9 messidor an VII), M. Delapierre, chantre du chapitre de Baume; 7» le 30 juillet (12 thermidor), M. Bertin Maurot, vicaire à Darney, âgé de trente-huit ans. (Sauzay, t. IX, p. 389 et suiv.) En marge de l'expédition du jugement de M. Perrin on lit : « Je certiffie que le présent jugement a été mit à exécution, dans le jour. L'adjudant général, chef d'état-iuajor de la division, M... » MU se retrouve encore dans la lettre d'envoi. {Archives, F, VII, 7398. \

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 629

Cette suite d'exécutions causa une vive émotion à Besançon, on affichait pendant la nuit des placards contre ce régime de sang. Le célèbre jurisconsulte Proudhon publia une brochure pour soutenir que les prêtres déportés ne pouvaient être assimilés aux émigrés, bien qu'inscrits sur les listes. Cet écrit, très habilement rédigé, produisit une grande émotion : on dit qu'il sauva la vie à beaucoup d'ecclésiastiques, et que les membres des commissions militaires n'osaient plus, après l'avoir lu, condamner les prêtres déportés. Les prêtrophobes furent très irrités contre Proudhon. Pour le punir de son audace, Briot, accusateur public de Besançon, essaya de l'impliquer dans une prétendue conspiration, et fit faire chez lui une perquisition domiciliaire. Plus tard, à la tribune des cinq cents, il fit une sortie indécente contre cet ouvrage.

Malgré la persécution, de courageux missionnaires exerçaient le culte en secret. Dans un grand nombre de communes du Doubs, les chrétiens tenaient des réunions sans prêtres, mais les autorités ne voulaient pas les tolérer. L'an VII, on déporta encore un grand nombre d'ecclésiastiques du Doubs et des départements voisins. Le 2 frimaire, un chanoine fut déporté par le directoire ; il avait prêté le serment de liberté et d'égalité, on l'accusait de l'avoir rétracté : le juge de paix lui demanda quels supérieurs ecclésiastiques il reconnaissait; il répondit qu'il ne reconnaissait que ses supérieurs légitimes, et que les lois ne l'obligeaient à en reconnaître aucun. On en conclut qu'il était rétracté, et on le déporta. Les persécuteurs auraient dû s'épargner cette odieuse comédie. N'étaient-ils pas libres de le déporter à leur gré !

Le commissaire près le département de l'Ain envoya, le 18 ventôse, au ministre de la police, un travail très minutieux, mais incomplet, sur les prêtres de son département. Le ministre l'engagea, le 1er floréal, à exécuter rigoureusement les lois et à faire fusiller les prêtres rentrés :

« ... À Tégard des prêtres assermentés, qui par leurs discours et leur fanatisme troublent la [tranquillité publique, vous devez me les dénoncer particulièrement, me faire connaître les délits dont ils sont accusés, ainsi que leurs noms, leur âge et le lieu de leur résidence, et me procurer enfin sur leur compte les renseigne-

ments les plus positifs, afin que je puisse provoquer, auprès du directoire exécutif, les mesures propres & réprimer leur fanatisme. » (Archives, F, VII, 7407.)

L'administration s'empressa de se conformer à ses injonctions; le 6 floréal, elle faisait arrêter trois prêtres. L'un d'eux, nommé Leurat, était dénoncé avec un acharnement tout particulier par les députés du département, Gauthier, Merlinot et Deydier,qui écrivirent au ministre de la police pour le faire déporter : « Les circonstances où se trouve le département de TAin, disaient-ils, exigent cet acte de rigueur sur les fanatiques (1). »

Les populations du département de l'Yonne restaient fidèles à leur croyance, malgré le zèle iconoclaste et persécuteur des autorités. Le 22 fructidor, le directoire ordonnait la déportation de douze prêtres d'Auxerre et de différentes communes du département, « pour manœuvres fanatiques et contre-révolutionnaires » . Le 23 fructidor, la municipalité d'Auxerre adressa une dénonciation violente et emphatique à l'administration centrale, et prétendit que « jamais le fanatisme religieux n'a donné de scène plus scandaleuse, jamais il n'a insulté la majesté des lois avec plus d'audace », parce que des charpentiers de bateaux s'étaient volontairement réunis en confrérie, et avaient fait célébrer une messe. Sans doute, les privilèges des anciennes confréries étaient abolis, mais on ne pouvait empêcher des gens du même métier d'organiser une fête de famille. Pour comble d'audace, on avait été à la messe, ce qui constituait un second crime ; et ces braves charpentiers avaient donné des aumônes pour l'exercice du culte, et ainsi ressuscité « les usages lucratifs de la cupidité sacerdotale » : troisième crime ! On sait que l'État ne salariait plus le clergé , et que les autorités avaient pour système d'empêcher par intimidation les fidèles de subvenir aux frais de leur culte. Tant d'attentats accumulés demandaient vengeance ! Aussi, le 25, l'administration invitait le directoire à déporter deux prêtres dénoncés par la municipalité comme s'étant associés à cette fête :

<( De tous les points du département, les trop crédules habitants des campagnes affluent à Auxerre pour y faire baptiser

(1) Archivée, F, VII, 7428.

LBS DÉPORTATIONS PRUCTIDORIENNKS. 631

leurs enfants, et assister aux exercices catholiques, à la tête desquels sont les susnommés : ils ont acquis une réputation immense et un parti vraiment alarmant pour la tranquillité publique. » (Archives, F, VII, 7685.)

Le département les accusait aussi d'avoir, suivant un ancien usage, béni les bestiaux pendant une épizootie. Il espérait évidemment ruiner le culte catholique en déportant ses ministres, car six députés de l'Yonne écrivirent, le 28 fructidor, au directoire pour réclamer la déportation de ces deux ecclésiastiques, MM. Gagneux et Paillard; et le 4 vendémiaire an VU, les gouvernants les expédièrent en Guyane. Le directoire déporta en tout soixante-dix-sept prêtres du département de l'Yonne, dont trente-deux en Tan VI et le reste en l'an VU; vingt-six furent déportés à la fois, le 14 brumaire an VII (1).

On voit que le directoire déportait souvent sur la demande des députés et des personnages importants. Parfois aussi il retirait ses arrêtés pour faire plaisir à un ami. Ainsi, l'abbé Dubois-Crancé, frère du général républicain, et vicaire général de Châlons-sur-Marne, avait été déporté par arrêté, le 4 nivôse an VI. Il fit valoir qu'il avait prêté le serment du 7 vendémiaire, serment que son évoque, M8* de Clermont- Tonnerre, avait déclaré licite, ce qui lui avait valu d'assez vives critiques de la part de prêtres trop zélés : il fit valoir surtout qu'il était frère du fameux Dubois-Crancé. Celui-ci fit des démarches actives en sa faveur, et obtint qu'au lieu d'être déporté, il lui serait confié et mis en surveillance hors de son diocèse (2). Cinq autres ecclésiastiques furent déportés par le directoire. L'administration de la Marne en fit déporter ou reclure seize ; l'un d'eux était marié !

Dans le département de l'Aube, l'abbé Maydieu, vicaire général, aux talents et aux qualités duquel les républicains rendaient hommage, fut déporté avec plusieurs prêtres.

Nous avons trouvé des documents très complets sur l'exécution de la loi de déportation du 19 fructidor dans presque

(i) Archives, F, VII, 7701. — (2) Archives, F, VII, 7313.

tous les départements de la France ; mais nous croyons que les exemples déjà cités suffiront pour montrer au lecteur comment le directoire a traqué les prêtres. Pendant la Terreur, chaque proconsul pratiquait la persécution un peu à sa fantaisie; mais sous le directoire, elle est purement administrative ; elle fonctionne partout de la même manière : le ministre envoie à tous ses subordonnés, les mêmes instructions. Ceux-ci se plaignent partout du zèle des populations à cacher les réfractaires, et veulent mettre en prison les prêtres âgés et infirmes, pour les empêcher de dire un seul mot de religion. Nous donnerons seulement, pour le reste de la France, quelques détails statistiques, en relatant certains faits particuliers.

A Lyon et dans les campagnes environnantes, les agents du directoire constatent la force de l'esprit religieux. Vers la fin de pluviôse, cinq prêtres condamnés à la déportation étaient conduits à Lyon par un détachement d'une vingtaine d'hommes. Au sommet de la montagne de Tarare, dans un hameau appelé la Chapelle, les soldats furent attaqués par trois ou quatre cents paysans, qui délivrèrent les prisonniers. L'escorte eut deux hommes tués et plusieurs blessés (1).

Le département de l'Isère était un de ceux où la révolution avait été accueillie avec le plus d'enthousiasme. Néanmoins, les fonctionnaires du directoire se plaignent de l'influence des prêtres et de l'esprit antirépublicain des populations. Les administrations ont été épurées presque toutes, et cependant l'esprit public ne s'est pas amélioré. L'instruction publique est dans un état pitoyable; à Grenoble et dans les communes importantes, les écoles officielles sont désertées : « Un citoyen tant soit peu aisé, dit le commissaire du département, rougirait d'y envoyer ses enfants, tant les prêtres réfractaires et leurs partisans ont décrié ces institutions. » Il adresse au clergé constitutionnel des éloges un peu compromettants : « On doit à ces prêtres la justice de dire que-le républicanisme est prêché par eux avec autant de zèle que la morale chrétienne. » Quant aux prêtres réfractaires, « les communes qui les décèlent leur offrent autant de protecteurs que cThabitants : Ils ne couchent jamais

(1) Débats et Décrets, ventôse an VI, p. 15,

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 633

deux nuits de suite dans le même lieu, ne changent de gîte que pendant la nuit ». Aussi, malgré tous ses espions, il ne réussit pas à s'en emparer. Il se plaint des prêtres sexagénaires et des infirmes qui trouvent encore moyen d'exercer le cuite la nuit. Le 4 thermidor, le même commissaire écrit qu'une partie importante des citoyens, surtout dans les campagnes, ne songe guère à la république : « Ces derniers surtout semblent avoir oublié depuis longtemps les bienfaits dont les a comblés la révolution. Le souvenir des vexations féodales est effacé; leur indifférence, pour ne pas dire leur haine pour la révolution, est le fruit des prédications des prêtres déportés rentrés (1)... » Aussi ce département déporta beaucoup de prêtres. Le 24 pluviôse, il en fit conduire à Grenoble quatre-vingt-deux, pour leur faire subir un interrogatoire, et, le 8 vendémiaire an VII, il y fit conduire encore par la gendarmerie cinquante-neuf prêtres accusés de s'être rétractés.

La commission militaire des Alpes-Maritimes fit fusiller sept personnes, du 22 vendémiaire an VI au 3 frimaire an VII : elle ne condamna aucun prêtre pendant cette période. Celle des Bouches-du-Rhône fit périr aussi sept accusés, dont trois prêtres, du 6 fructidor an VI au 14 vendémiaire an VII (2).

Dans le département du Gard, on bloquait les villes et les villages pour chercher les prêtres, et on faisait fouiller les maisons par les soldats comme au bon temps de la Terreur. Dans une lettre du 16 pluviôse, le général Petit-Guillaume, commandant à Nîmes, écrit que, dans la nuit du 11 au 12, il a fait cerner et fouiller par ses troupes Saint-Gilles, Beaucaire, Viileneuve-lez- Avignon et Roquemaure; mais cette expédition n'a produit que l'arrestation de trente réquisitionnaires et d'un seul prêtre (3). Au retour de cette belle campagne, vers trois heures du matin, il fait encore cerner la ville de Nîmes, mais sans parvenir à prendre ni prêtre ni émigré (4).

(i) Archives, F, VII, 7309. - (2) Ibid., 7391.

(3) On procéda de môme dans d'autres villes. A Angoulême, on choisit le jour de l' Assomption pour fouiller les maisons, afin de saisir des prêtres disant la messe : trois furent arrêtés. {A rchives, F, VII, 7415).

(4) Archives, ibid. Le ier nivôse an VII, les prêtres Espérandieu et

Certains agents du directoire essayaient de propager la théophilanthropie en province. Un individu qui signe B..., chef de division au conseil des mines, rend compte au directoire, le 26 ventôse an VI, des efforts qu'il a faits pour établir cette religion dans le département du Gard :

« Ce qui parait incroyable, c'est que j'ai éprouvé moins de difficultés de la part des catholiques que des protestants, qui cependant professent un culte bien moins absurde que le romain, et qui a pour base principale la liberté de penser. On me fait espérer qu'après les élections, si elles sont vraiment républicaines, il sera plus facile de ramener ces esprits trop fanatisés au culte de la raison et des lois. » (Archives, F, VII, 7391.)

Cet hommç a bien tort de trouver surprenant que des protestants sérieux soient plus difficiles à convertir à cette religion nouvelle que des catholiques passés au jacobinisme. Du reste, sa manière de comprendre la liberté de penser est tout à fait révolutionnaire : les protestants qui en usent pour rester chrétiens sont pour lui des fanatiques !

Le département de l'Hérault poursuivait les réfractaires avec beaucoup de zèle. D'après la liste qu'il fournit en Tan VIII, les prêtres déportables de son ressort étaient au nombre de cinq cent cinquante-six. Dans le département de l'Aude, un prêtre constitutionnel nommé Pélissier fut déporté parle directoire, le 28 brumaire anyï (1). L'arrêté,longuement motivé, lui reproche d'avoir violé la loi du 7 vendé-

Murgas avaient été arrêtés à Saint-Florent (Gard), avec des objets servant au culte. L'abbé Murgas fut mis en réclusion comme sexagénaire, l'abbé Espérandieu fut déporté par arrêté du directoire du 8 germinal; Barrot, membre du conseil des anciens, écrivit en sa faveur, le 18 germinal, au ministre de la police, une lettre assez curieuse : « Je dois vous ajouter, citoyen ministre, que l'arrestation d'Espérandieu a été accompagnée de beaucoup d'excès, de vols et de pillages : que la troupe, qui a fait son devoir en l'arrêtant, s'en est acquittée, à ce qu'on assure, d'une manière très coupable, dans les faits qui ont accompagné cette arrestation... La même troupe a commis des excès semblables dans la Lozère. Je sais que ton n'ose pas élever la voix contre ces vexations... » Mais il croit, qu'il serait utile et politique d'exercer des poursuites : <t Dans nos campagnes, ceux qui arrêtent les prêtres réfractaires rendent un très grand service à la république et méritent des éloges, mais ceux qui se permettent en même temps des vols, des pillages et toute sorte d'excès, ne sont que des brigands qu'il importe de réprimer...» Grâce à la protection de Barrot, ce prêtre fut gardé en prison, mais non déporté.» (Archives, F, VII, 7746.) (1) Archives, F, VII, 7326.

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 635

miaire, en faisant des processions hors de l'église, sans tenir compte des remontrances de l'adjoint municipal. Cet arrêté punit de la déportation en Guyane un acte pour lequel la loi de vendémiaire ne prononce qu'une amende de cent à cinq cents livres, et un emprisonnement d'un mois à deux ans. Mais le directoire n'hésitait pas à commettre contre les ecclésiastiques les plus monstrueux abus de pouvoir. Son arrêté est d'autant plus caractéristique, que ce prêtre revendique hautement, dans un mémoire, sa qualité de constitutionnel, et fait valoir les services que son église a rendus aux révolutionnaires. Mais toute procession, catholique ou constitutionnelle, faisait bondir de rage les directeurs.

Le 3 pluviôse an VI, l'administration de la Haute-Garonne envoyait une curieuse circulaire aux municipalités, pour» leur enjoindre de poursuivre les rétractés, appelés dans ce pays prêtres lavés : elle leur donne des indications détaillées pour reconnaître « ces êtres républlcides » :

« Quelques-uns, dociles aux premiers ordres de rigueur donnés par le tartufe Dubourg, représentant, à Toulouse, l'évêque Fontanges, émigré, ont fait amende honorable, et se sont présentés en spectacle au public dans leurs églises, une torche ardente à la main, la corde au cou, et dans cette ridicule posture, ils ont abjuré la conduite Qu'ils avaient tenue, et la doctrine qu'ils avaient prêchée depuis la prestation des serments que la nation avait exigés d'eux en 4791 et 1792; d'autres, soit par pusillanimité, soit par un relâchement de la pénitence prescrite d'abord par leur patron Dubourg, se sont moins mis en évidence ; ils se sont bornés à une retraite, à l'abstinence de leurs fonctions pendant un certain temps, après quoi, ils ont rebéni les églises, invoqué le pardon de Dieu et des hommes, s'avouant, à raison desdits serments, schismatiques, hérétiques, etc. D'autres enfin, plus circonspects ou plus perfides dans leurs démarches, ont retranché une grande partic de ces farces, se sont renfermés dans quelques momeries intérieures exercées dans l'enceinte de l'édifice réservé au culte ; ont, dans leurs prédications sophistiques, lancé des anathèmes, évoqué des milliers de malédictions sur ce qu'ils appelaient leurs anciens confrères jureurs, et leur ont expédié des brevets d'introduction aux enfers, de même qu'à leurs affidés, s'ils ne s'empressaient de rentrer dans le bercail qu'ils venaient de purifier. C'est par de telles jongleries que ces apôtres du mensonge et du crime préparaient, avant la journée célèbre de fructidor, le retour de l'ancien régime, et de la dixme, sa compagne inséparable. » (Archives, F,VI1, 7387.)

Il leur enjoint de surveiller tous « ces êtres aussi vils que

dangereux », et de dénoncer au directoire tous les prêtres lavés, c'est-à-dire rétractés, qu'ils aient ou non prêté le serment du 19 fructidor :

« Nous ne tous commandons pas la persécution, nous ne voulons point que la terre soit souillée du sang des individus qui font l'objet de la présente, mais les vomir du sol français, après les avoir convaincus de leur culpabilité. »

La guillotine sèche impressionne moins les masses et ne leur rappelle point la Terreur! Pour le même motif, on recommande aux administrations de ne point se livrer envers les prisonniers à des rigueurs inutiles. Les prêtrophobes pouvaient s'en reposer sur l'insalubrité bien connue des prisons de l'île de Ré, les fatigues et les tourments de la traversée, et les fièvres de la Guyane. Néanmoins, les prêtres captifs étaient souvent traités, en public, avec une barbarie scandaleuse. Le ministre de la police envoya, le 2 ventôse, à cette administration une lettre approbative de son arrêté. Elle fit une chasse très active aux réfractaires et aux rétractés. Le 6 vendémiaire an VI, un commissaire écrivait à Paris :

« Déjà un grand nombre de ces êtres odieux ont été envoyés à la citadelle de l'île de Ré ; j'espère que, peu à peu, la race s'en perdra, pour le bonheur de l'humanité. » (Archives, F, VII, 7399.)

Dans le Gers et dans le Tarn, les agents du directoire persécutent avec acharnement et reconnaissent que les populations sojit très attachées à leur culte. Le 28 nivôse, le commissaire Daubermesnil, du Tarn, se plaint de voir reparaître les signes extérieurs: «Dans un endroit, ils ont invité les citoyens à rétablir les signes qui représentent l'instrument patibulaire des juifs (1). » Il veut absolument ne pas se servir du mot croix! Le commissaire dirige contre les prêtres des expéditions nocturnes, mais lorsque des réfractaires ont été arrêtés, il faut souvent lutter contre des bandes armées qui veulent les arracher à leur escorte. Le nombre des réfractaires auxquels on donnait la chasse dans les départements du Midi était énorme, car, le 13 nivôse, Letourneur, ministre de l'intérieur, envoyait à son collègue de la police

(1) Archives, F, VII, 7386.

LES DÉPORTATIONS FRUCTîDOftlENNES. 637

une lettre de l'administration del'Ariège, lui annonçant qu'il est rentré près de deux mille prêtres par la frontière d'Espagne, avant fructidor, et qu'en exécution du décret du 19, une quarantaine seulement ont repassé cette frontière (1)!

Les persécuteurs voulaient toujours emprisonner les prêtres sexagénaires et infirmes qu'on laissait en surveillance par raison d'économie. L'administration de la Haute-Loire prit, le 5 ventôse, un arrêté très violent contre ces proxénètes incorrigibles de la contrwévolulion, qui entretenaient secrètement les fidèles dans leur foi. Le ministre de la police leur envoya, le 8 germinal, une lettre approbative, en l'invitant à emprisonner tous les ecclésiastiques de cette catégorie qui exerceraient le culte (2).

Le département du Puy-de-Dôme écrit, le 21 messidor an VI, que le culte catholique s'exerce toujours clandestinement, et que dans les campagnes « le fanatisme est toujours à son comble ».I1 a déporté un assez grand nombre de prêtres. « La peine de mort qu'à subie dernièrement, à Lyon, un prêtre d'une commune du centre du département, a consterné ceux qui lui survivent (3). »

L'administration du Cher ordonne, le 24 brumaire, de surveiller aussi les assermentés :

« Il en est peut-être qui n'ont feint de se soumettre aux lois que pour porter à la république les coups les plus sûrs. Que ceuxlà n'échappent pas à votre surveillance : ils sont les plus coupables et les plus dangereux. » (Archives, F,VII, 7367.)

Dans l'Ouest, les colonnes mobiles commettaient toujours les plus horribles excès. Plusieurs prêtres furent mis à mort par la commission militaire de Tours. L'abbé Glatier, vicaire àPrécigné(Sarthe),quin'avaitjamaisquittéla France, fut exécuté, le h germinal an VI. Le 10, l'abbé Hervieu, qui avait été déporté en Angleterre, subissait le même sort. On aurait pu faire mourir ainsi des milliers de prêtres condamnés à mort par la législation de 1793, mais on préférait la guillotine sèche : seulement, on en faisait immoler un de temps en temps, par une commission militaire, pour prouver que la peine de mort contre les prêtres n'était pas abrogée !

(1) Archives, Ici. — (2) Archive$y P,VII,7399. (3) Archives, F,VH, 7387.

Les parents et alliés des prêtres étaient non seulement suspectés, vexés, mais frappés d'incapacités légales, ainsi que tous ceux qui avaient un parent inscrit à tort sur une liste d'émigrés (1).

Des milliers de prêtres condamnés à mort exerçaient le culte en secret, grâce à la complicité des populations. Les agents du directoire, comme les proconsuls de la convention, cherchaient à terroriser les communes pour les contraindre à livrer les prêtres. Le commissaire de la Haute- Garonne écrivait, le 3 messidor an YI, au commissaire du canton de Grenade :

« Pour ma part, je vous avertis que, désormais, je ne signerai aucune exemption provisoire en faveur des réquisitionnaires reconnus nécessaires aux arts et à l'agriculture, tant qu'ils souffriront dans leurs communes un seul prêtre atteint par la loi du 19 fructidor,, ou ne le dénonceront pas. » (Archives, F, VII, 7394.)

Et le commissaire du Tarn proposait, le 15 ventôse, de frapper d'une amende chaque commune où un prêtre déportable se serait tenu caché, avec recours de la commune contre les receleurs. Une partie de l'amende serait attribuée aux dénonciateurs. Il est d'avis d'édicter en outre une disposition « dont ^efficacité serait infaillible; elle consiste à donner le congé aux réquisitionnaires qui arrêteraient un prêtre réfractaire (2) », tant la jeunesse avait alors de zèle pour le service militaire !

Ainsi donc, dans toute la France, des milliers de fonctionnaires et d'agents, stimulés sans cesse par le gouvernement,

(i) Le 28 fructidor an V, l'administration de I'Àveyron écrit qu'on ne peut se fier à ces listes : que pour faire le quatrième supplément, on a pris pour base une liste de biens séquestrés... Cet état contient le nom de tous les prêtres reclus, des sexagénaires que la loi dispensait de la déportation, et de quelques suspects détenus dans les maisons communes en vertu de la loi du 17 novembre 1793. « Nous ne vous disons pas que la nonémigration de ces citoyens est notoirement connue, mais qu'elle est démontrée impossible, parce qu'ils n'ont cessé d'être incarcérés... Plus de mille individus qui n'ont jamais émigré vont être punis comme s'ils avaient réellement émigré... 11 n'est pas de famille dans ce département qui n'ait un prêtre dans son sein, dès lors presque pas de citoyen qui n'ait un parent sur la liste des émigrés... «Par conséquent, de nombreux citoyens sont inadmissibles aux emplois, et le directoire lui-même sera très gêné dans le choix de ses agents. (Archives, F, VII, 7387.)

(2) Archive*, F, VIL 7387.

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. . 639

travaillaient avec le plus grand zèle à empêcher l'exercice du culte catholique, et à emprisonner ou déporter tout ce qui restait du clergé français. Sur les routes, on rencontrait constamment des prêtres conduits à l'île de Ré, en vertu d'arrêtés directoriaux ou départementaux, pour y attendre leur embarquement. La législation de la Terreur était remise en pratique contre les prêtres, et les agents chargés de les conduire à l'île de Ré les traitaient souvent avec une brutalité tout à fait terroriste. Mais les directeurs, qui étaient de vrais tartufes, se dirent que ces odieux procédés renouvelés de la Terreur pourraient bien produire une détestable impression non seulement en France, mais à l'étranger. Le 13 nivôse an VI, le ministre de la police invita ses agents à traiter plus humainement les ecclésiastiques proscrits, et se plaignit « des vexations et des actes de rigueur » commis contre les prêtres. Le 13 pluviôse, il revint à la charge; déclara qu'il n'avait désigné personne en particulier dans cette circulaire, « mais que les plaintes ayant été générales » , il avait cru devoir « rappeler à toutes les autorités constituées, les principes d'humanité et de modération qui doivent caractériser tous leurs actes » (1).

On vit, après fructidor, les paysans, privés de prêtres, se réunir dans leurs églises comme pendant la première Terreur, et célébrer des offices comme ils pouvaient, avec le maître d'école ou le bedeau. Le 30 fructidor an V, l'administration du Bas-Rhin prit un arrêté pour défendre aux maîtres d'école et à tous autres individus, de diriger aucun office sans avoir prêté le serment du 19 fructidor comme ministres d'un culte. Ces réunions étaient très nombreuses. Le 29 vendémiaire, le commissaire écrit que les églises ayant été rendues aux constitutionnels , « les réunions avaient lieu dans la presque totalité des communes du département», et se montrait décidé à les interdire. Le 25 frimaire, l'administration du canton d'Amerscheim faisait « de très sévères défenses » de se rassembler sous prétexte de culte nonconformiste, à moins d'avoir un ministre du culte assermenté. Ordre était donné aux détenteurs des clefs des églises d'exécuter strictement cet arrêté (2). Le ministre envoya une lettre approbative.

(i) Archives, F, VU, 7365. - (2) Archives, F, VII, 7308, 7367.

On tenait des réunions sans prêtres dans beaucoup de départements, et les administrations étaient fort embarrassées. Le ministre de la police leur indiqua, le 8 frimaire, la conduite qu'elles devaient tenir. Il déclare que ces réunions ne peuvent être interdites, si elles restent inoffensives, mais qu'elles doivent être soigneusement surveillées :

« Il n'est pas douteux que tout homme, quel qu'il soit, exerçant les cérémonies d'un culte quelconque, et faisant fonctions de ministre du culte, ne soit assujetti aux mêmes obligations que les ecclésiastiques revêtus des ordres sacrés, et qui exercent leur ministère. Ainsi, l'on doit sans difficulté exiger le serment prescrit par l'article 25 de la loi du 49 fructidor, des individus, même laïques, qui exercent, dans l'enceinte destinée à cet usage, le ministère exclusivement attribué autrefois aux ecclésiastiques ayant reçu les ordres. » {Archives, F,VII, 7334.)

Le ministre donne, en réalité, aux administrations un pouvoir discrétionnaire, dont elles useront sans doute pour empêcher ces réunions. Du reste, l'obligation qu'il impose aux chantres et aux maîtres d'école, de prêter le serment de fructidor, conduit directement à leur interdiction : Ils diront évidemment : « Nous ne sommes pas prêtres, nous ne remplaçons pas le curé, mais nous chantons au lutrin, nous faisons certaines cérémonies comme s'il était là, et lorsqu'il y était, on ne nous demandait pas de serment; sa déportation ne change en rien notre situation; nous commettrions une usurpation en nous déclarant ministres du culte; » mais, faute de serment, ils étaient sûrs delà prison et de l'amende prononcée par la loi de vendémiaire, et de dix ans de gêne en cas de récidive! Ainsi le directoire, en cette matière, proclamait encore la liberté, mais rendait son exercice impossible !

Le directoire, en réclamant du clergé belge le serment de la loi du 7 vendémiaire, avait commencé, dans les départements annexés, une véritable persécution. Immédiatement après le 18 fructidor, les prêtrophobes se ruèrent avec transport sur la malheureuse Belgique. Son clergé n'avait pas été proscrit en masse comme celui de France par les lois de la législative et de la convention ; appartenant à un pays conquis, il avait beaucoup moins à se préoccuper de la légitimité du pouvoir. Cette demande d'un serment n'était point

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 641

pour lui la continuation des exigences schismatiques de la révolution ; et comme aucun de ses membres n'était proscrit par des lois antérieures, il était tout entier appelé à le prêter, et le seul refus de ce serment devait entraîner l'abolition du culte en Belgique. Il avait donc des motifs sérieux de se montrer plus accommodant que le clergé français. Le directoire le savait: aussi, tout en réclamant ce serment, il ne ménagea rien pour le rendre odieux, dans l'espoir de déterminer ainsi un nombre immense -de refus, ce qui lui permettrait de déporter beaucoup d'ecclésiastiques, et d'abolir le catholicisme en Belgique. Malgré ces manœuvres, une fraction du clergé belge accepta le serment, mais elle n'eut pas à s'en féliciter. En réalité,' les ecclésiastiques, qui prêtaient serment avec les meilleures intentions du monde, jouaient au directoire un fort mauvais tour; et le châtiment ne se faisait pas longtemps attendre. Le prêtre soumis qui voulait exercer réellement son ministère était aussitôt accusé, par les agents du pouvoir, de conspiration, de rétractation, de fanatisme, et envoyé en Guyane avec ceux qui avaient tout d'abord refusé le serment. Des ecclésiastiques qui s'étaient compromis auprès de leurs supérieurs et de leurs confrères, en soutenant, dans des discours et dans des brochures, que le serment était licite, furent récompensés de leur esprit de conciliation et de leur confiance naïve dans le directoire, par des arrêtés de déportation.

Les évêchés de Bruges, Gand, Tournay, étaient alors vacants, et administrés par des vicaires capitulaires. Les évoques d'Ypres et de Ruremonde étaient retirés en Westphalie, l'évêque d'Anvers en Italie. Le vénérable cardinal de Frankenberg, archevêque de Malines, était alors le seul membre de l'épiscopat présent en Belgique: il était revenu en 1795. Ses dispositions conciliantes étaient bien connues. Quelques jours après le coup d'État de fructidor, Auger, commissaire près l'administration municipale de Malines, lui demanda de prêter le serment de haine. Le cardinal lui répondit, le troisième jour complémentaire :

« La religion catholique, apostolique et romaine, que je professe

de tout mon cœur, et dont je suis un des premiers pasteurs, obligé

de donner l'exemple aux autres, me défend positivement de prêter

un serment de haine, soit que cette haine se rapporte à la personne

T. iv. 41

643 COÏfSTITUTlOIf CITIIiB DU CLERGÉ.

d'un roi, soit qu'elle regarde l'état de la royauté môme. Dans le premier cas, nous devons aimer le prochain, quoiqu'il nous fit le plus grand mal. Dans le second cas, la royauté étant bonne en ellemême, et établie par Dieu même, ne peut être un objet de haine. Il ne nous est donc pas permis de haïr ni l'un ni l'autre, sans renoncer aux principes du christianisme, moins encore de prendre Dieu à témoin d'une action qu'il défend rigoureusement sous des peipes éternelles.

« Cette impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de pouvoir remplir ce qu'on exige de nous dans la présente circonstance, ne doit aucunement rendre notre fidélité suspecte, car je me flatte que vous voudrez bien faire connaître au gouvernement, que ni moi ni aucun membre de mon clergé, n'aura la moindre difficulté de promettre à la république, même sous serment, s'il le faut, de ne coopérer ni directement ni indirectement au rétablissement de la royauté en France, et que ledit gouvernement peut être assuré qu'il n'aura jamais des infractions à punir dans les prêtres, et ne les trouvera en deçà de ses vues, que lorsque la constitution et les lois ne se trouveraient pas conciliâmes avec les lois de Dieu et les préceptes de l'évangile.

u Nous avons donné, et nous donnerons pour tout le reste, des preuves évidentes de notre soumission aux puissances auxquelles la divine Providence nous a soumis; et le clergé de Belgique s'est si sagement conduit jusqu'à cette heure, en souffrant avec patience la perte de tous ses biens, qu'on n'a jamais trouvé jusqu'ici de quoi faire des plaintes fondées contre lui. Salut et fraternité. » {Archives, F, VII, 7302.)

U est de la dernière évidence que le cardinal, en refusant le serment de haine, obéissait uniquement à un scrupule respectable ; tout homme de bonne foi doit le reconnaître, après avoir lu cette déclaration rédigée avec tant de dignité et de candeur. Le cardinal donnait en outre au gouvernement, avec une sincérité incontestable, toutes les garanties politiques imaginables. Malheureusement, il n'avait point affaire à des esprits égarés momentanément par la passion, mais à des persécuteurs systématiques, qui avaient déjà une longue habitude de leur odieux métier. Qu'importait à ces gens-là qu'on refusât leur serment par scrupule de conscience, puisque leur but, en l'exigeant, était de blesser la conscience I Le ministre de la police engagea le directoire à traiter le cardinal avec une extrême rigueur :

« Je crois pouvoir me dispenser de relever en détail ce que cette déclaration offre de perfide, il vous suffira de savoir que la

LES DÉPORTATIONS PRUCTIDORIENNES. 643

doctrine antisociale professée par le prétendu archevêque de Matines'(i) est généralement avouée par son soi-disant clergé, qu'à son exemple, aucun des prêtres répandus en grand nombre dans le département des Deux-Nèthes n'a voulu prêter le serment de haine à la royauté. Ne point sévir contre l'auteur et le propagateur d'une doctrine subversive des bases de toute association politique serait l'avouer, et compromettre de nouveau le sort de la république dans des contrées où l'empire du fanatisme vient à peine d'être ébranlé. » (Archives, ibid.)

En effet, c'est seulement depuis le 18 fructidor qu'on a fait disparaître les signes extérieurs du fanatisme, si nombreux en Belgique. Le directoire prit, le 18 vendémiaire an VI (9 octobre 1797), l'arrêté suivant contre le vénérable prélat :

« Le directoire exécutif, ouï le rapport du ministre de la police générale ;

« Considérant que Jean-Henri Frankenberg, se disant archevêque de Matines dans le département des Deux-Nèthes, a refusé, tant en son nom qu'en celui de son prétendu clergé, de se conformer à l'article 25 de la loi du 19 fructidor dernier, relatif au serment à prêter par les ministres du culte ;

« Considérant que son refus est fondé sur une doctrine subversive des bases fondamentales de toute association politique, en ce qu'il méconnaît la souveraineté du peuple, et que, par son exemple, il a entraîné à la révolte contre la loi, tous les prêtres de son arrondissement,

<c Arrête, en vertu de la loi du 49 fructidor dernier :

« 1° Le nommé Jean-Henri Frankenberg se disant archevêque de Matines, sera mis sur-le-champ en arrestation et déporté ;

« 2° Les scellés seront apposés sur ses papiers ; ceux qui paraîtront mériter quelque attention en seront distraits pour être remis entre les mains du juge de paix de l'arrondissement, qui en dressera inventaire, et les remettra de suite au ministre de la police générale.

« Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté.

« Pour expédition conforme} le président du directoire exécutif i L. M. Laréveillère-Lépeaux. »

Le cardinal était âgé de soixante-douze ans et infirme.

On n'eut pas même envers lui les ménagements que la jus- Ci) Lorqtte Mgr Darboy fut envoyé comme otage à la Roquette, en 1871,

Raoul Rigault le désigna aussi comme « soi disant archevêque de Paris ».

tice observe d'ordinaire à l'égard des plus vils criminels. Le directoire, suivant l'habitude des révolutionnaires, se vengea bassement et lâchement. Le 29 vendémiaire, Auger vint lui signiûer l'arrêté de déportation avant quatre heures du matin, et les soldats le saisirent dans son lit, sans lui laisser le temps de s'habiller convenablement. Il était gravement malade ; on lui permit seulement de se couvrir d'une robe de chambre, et on le jeta dans une voiture avec un frère infirmier. Il fut ainsi conduit à Bruxelles, où il fallut absolument interrompre le voyage. Le commissaire près l'administration municipale de cette ville certifia au directoire qu'il avait été impossible à ses gardiens d'agir autrement :

« Il se trouvait fort mal lors de son arrivée. Son arrestation Ta tellement saisi, qu'il a fallu, nonobstant son grand âge, le saigner deux fois pour prévenir une attaque d'apoplexie, dont trois officiers de santé le déclaraient menacé. » (Archives, F, VII, 7302.)

On voulait d'abord l'expédier à l'île de Ré , mais les médecins déclarèrent formellement qu'il était incapable de supporter ce voyage; alors on se décida à l'envoyer au delà du Rhin. Il ne lui fut accordé que deux jours de délai. Le 2 brumaire, on vint le réveiller à deux heures du matin, pour le conduire à Louvain, en lui déclarant qu'il serait fusillé si le peuple essayait de le délivrer. A Louvain, la foule affluait autour de sa voiture, et les soldats l'écartaient le sabre à la main. Enfin son escorte, après lui avoir fait subir de nombreuses avanies, le laissa àKevelaer, sur le territoire prussien. Il se fixa ensuite à Emmerich. Le vénérable cardinal supporta son infortune avec beaucoup de dignité et de résignation (1).

(1) Aussitôt après son arrivée sur le territoire prussien, il écrivait à un ami : « Vraiment, misericordia Domini quia non sumus consumpti, car je suis parti Je Bruxelles malade, ayant été saigné dans ma prison, et la nouvelle frayeur qu'on m'a donnée en m'éveillant en sursaut à deux heures après minuit, pour me faire partir sur-le-champ, était bien capable de m'attirer quelque accident funeste à mon âge, et dans l'état de faiblesse où j'étais encore. Malgré tout cela Dieu a été avec moi... Je m'en vais tenir un petit ménage avec M** de Rureraonde, mon ami, avec cette économie qui convient à notre situation commune, l'évéque se trouvant bien à l'étroit, et moi ne subsistant que par pure libéralité de mes diocésains, et d'autres cœurs généreux. »

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 645

Un vicaire général, M. de Landsthère, gouverna son diocèse jusqu'au concordat. L'université de Louvain se prononça contre le serment. A Gand, il fut accepté par deux vicaires capitulaires ; à Bruges, à Tournay et à Liège, par un seul. Les acceptants furent très blâmés par la majorité du clergé et des fidèles, et dans la suite, très mal récompensés par le directoire de leur soumission à ses exigences.

Toutes les lois françaises qui vexaient la religion devinrent exécutoires en Belgique : la sonnerie des cloches fut interdite, les signes extérieurs du culte détruits partout. Les derniers établissements religieux, qui avaient été épargnés dans l'intérêt des écoles et des hôpitaux, furent supprimés par la loi du 5 frimaire an VI.

Le directoire prit bien vite contre le clergé belge un nombre immense d'arrêtés de déportation. Les prêtres qui avaient prêté le serment du 19 fructidor, mais avaient ensuite exercé leur ministère sans se plier à certaines exigences anticatholiques, furent traités comme les autres. Ainsi, le 16 nivôse, Laurent Mille, ex-pléban de Saint-Gudule de Bruxelles, était déporté par le directoire, bien qu'il eût prêté le serment, et même publié une brochure pour prouver qu'il était parfaitement licite.

Il essaie dans cet écrit d'établir que ce serment considère la royauté noïi absolument, mais : 1° relativement et seulement pour la France; 2° relativement au gouvernement républicain. Il se donne beaucoup de peine pour établir que la formule du 19 fructidor n'attribue pas au mot haine le même sens que les chrétiens, et qu'ils peuvent par conséquent prêter ce serment, sans crainte d'offenser la charité. Il s'appuie sur la déclaration mise en tête de la loi du 7 vendémiaire, d'après laquelle il s'agit seulement de mesures de police et de sûreté. Mais cet argument ne pouvait avoir de succès, en Belgique, car le directoire, en publiant cette loi dans les départements réunis, avait eu soin de supprimer ce préambule. Mille veut à toute force qu'on trouve aussi, dans l'Écriture, le mot haine employé seulement « comme le régulateur ou l'indicateur de la conduite extérieure ». Il soutient que ce mot « ne signifie souvent que la postposition de la chose qui en fait l'objet : Jacob dilexi, Esaù autem odio habui ». Il se donne bien du mal, on peut

646 CONSTITUTION CIT1LE BU CLEftGÉ.

dire qu'il sue sang et eau, pour donner au moi haine un sens que les chrétiens puissent accepter :

« Aucun gouvernement n'est éternel ; Je peuple, dans la charte constitutionnelle, conserve le droit de changer ses lois ; donc la royauté qu'on me fait jurer de haïr, n'est que la royauté autant qu'elle est contraire au gouvernement présent. Et jamais le fatelle davantage 1 Elle serait à présent le plus grand des fléaux, elle ferait couler des flots de sang. . . À cette idée, je frissonne, je déteste, je hais la cause du malheur de ma patrie! » (Archives, F,VII, 7308.)

Et le directoire récompensait ce brave homme de toutes ces subtilités par un arrêté de déportation ! Il est vrai qu'en rappelant aux chrétiens leurs devoirs envers un gouvernement de fait, il avait écrit : « Le catholique doit obéir à l'autorité qui commande, fût-elle discole, usurpatrice ou tyrannique. » Or, le directoire ne voulait pas de soumission passive, le prêtre devait se prosterner devant son autorité, et l'encenser publiquement. Cette malheureuse phrase détermina, sans doute, la déportation de cet ecclésiastique si conciliant. On réclama vivement en sa faveur. Mais les aurités locales étaient très irritées contre lui. L'ex-montagnard Mallarmé, devenu commissaire près le département de la Dyle, faisait une guerre acharnée aux prêtres belges. Pendant la Terreur, il avait proscrit en masse tous les prêtres du département de la Meuse qui ne paraissaient pas disposés à apostasier. Pour lui, c'était la vraie manière d'anéantir la superstition, et il aurait voulu traiter do même le clergé belge. Ce fut un des dénonciateurs les plus acharnés du pléban Mille. Le 6 nivôse, il écrivait au ministre de la police qu'il fallait absolument le déporter et fermer son église Sainte-Gudule. Mais grâce à un dissentiment survenu entre le ministre de la police et son collègue des finances, le séquestre fut levé, et l'église rouverte au public. Mallarmé, plein de dépit et de fureur, écrivait, le 18, à Merlin une lettre désespérée, sur la réouverture de cette église :

<( Elle a été aujourd'hui un triomphe complet pour les fanatiques. Le peuple s'est porté en foule, les équipages se succédaient, une musique insolente proclamait ce triomphe. Enfin l'église, qui est immense, à peine suffisait-elle... Je regarde qu'aujourd'hui la raison et les principes républicains ont fait de grands pas en

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 647

arrière... Ici, le fanatisme est encore puissant : loin de l'alimenter, il faut lui couper les ailes . Dans nos campagnes, les prêtres nous désolent... J'ai envoyé au ministre de la police un état de quelques prêtres perturbateurs et séditieux. 11 serait bien nécessaire d'en vomir quelques-uns hors de ce territoire. » (Archives, F,VII, 7308.)

On voit que Mallarmé en est resté tout à fait au style et aux procédés proscripteurs du temps de Robespierre. Un semblable énergumène, qui avait toujours regardé avec défiance et mépris les schismatiques constitutionnels, ne pouvait considérer le serment prêté par Mille, pour des raisons si subtilement déduites, que comme une mauvaise plaisanterie !

Un autre prêtre assermenté, le chanoine Degrave, de Saint-Bavon de Gand, fut déporté, le 23 frimaire an VI, avec trente-trois autres ecclésiastiques, dont sept chanoines et six curés de Gand. Us étaient frappés comme « chefs de la révolte dans laquelle vivent presque tous les prêtres de cet arrondissement contre les lois , en se refusant, avec la plus grande opiniâtreté, à prêter le serment prescrit par l'article 25 de la loi du 19 fructidor, presque tous en officiant publiquement dans les églises » . On accusait particulièrement le chanoine Degrave d'avoir exercé une grande influence sur les élections (1). En outre, on prétendait faussement qu'il avait publiquement officié à Gand sans avoir prêté serment; mais c'était uniquement pour donner un motif religieux à sa déportation, car le chanoine produisit les pièces qui prouvaient la prestation du serment. On voulait le punir d'avoir fait de l'opposition aux candidats du gouvernement. Non seulement, il avait prêté le serment de haine, mais il avait écrit pour engager ses confrères à le prêter, et avait même occasionné, au sujet du serment, une espèce de schisme, si bien que les assermentés furent appelés un moment les Gravistes. L'autorité, du reste, le reconnut plus tard. Comme il était septuagénaire, le directoire, eu égard à son âge et à son zèle pour le serment, décida qu'il serait seulement déporté au delà du Rhin. Un rapport

(1) L'arrêté porte r qu'il a corrompu la majorité des électeurs, et fait nommer aux places publiques les ennemis les plus cruels de la France, qu'il est le grand régulateur de toutes les actions des prêtres, et qu'il les a excités a la rébellion »,

du ministère de la police, présenté ensuite au directoire, constate qu'on a traité beaucoup trop sévèrement cet ecclésiastique : il avait justifié de son serment, mais on l'avait déporté par égard pour l'autorité locale, qui le détestait; elle avait môme protesté contre la décision qui adoucissait sa peine.

Un député de l'Escaut, Charles* Van Hulthem, envoya, le 27 nivôse, au ministre de la police des observations sur les arrêtés récents de déportation. Il lui déclara que la loi avait été outrepassée, car depuis le 19 fructidor aucun prêtre n'avait troublé Tordre dans le département, et cependant on en avait déporté un grand nombre (1). D'ailleurs, quelques-uns de ces arrêtés étaient basés sur des allégations fausses : ainsi, deux ecclésiastiques étaient déjà en prison, pour trois mois, avant le 19 fructidor, en vertu d'un jugement du tribunal, comme ayant officié publiquement sans avoir prêté serment : ils ne pouvaient donc être déportés pour avoir exercé le culte, puisque, depuis fructidor, ils avaient toujours été en prison. Ce député confirme les allégations de Degrave et soutient qu'il n'a pas exercé, sur les élections, cette grande influence dont on s'est plaint. Il donne en outre au directoire des conseils très sages :

« Je ne puis assez vous exprimer, citoyens directeurs, quelle désolation cause dans nos départements réunis, l'exercice d'actes pareils. Le peuple y aime infiniment la justice, et quand un citoyen souffre d'un acte arbitraire, tous partagent le malheur commun. Les ci-devant Belges ne sont point accoutumés ni aux Bastilles, ni aux lettres de cachet : Sous le ci-devant gouvernement autrichien, l'empereur, avec ses trois cent mille hommes ef avec tout son pouvoir, ne pouvait ni arracher un citoyen à ses foyers, ni l'envoyer en prison, sans avoir obtenu des juges un décret préalable de prise de corps, qui ne l'accordaient jamais sans avoir entendu des témoins, et sans avoir examiné les preuves du délit, et jamais, dans aucune circonstance, il ne lui fut permis d'arracher un citoyen à ses juges naturels. » (Archives, F, Vil, 7302.)

Le député rappelle encore au directoire que sous l'ancienne constitution, le clergé et la noblesse payaient des

(1) Il affecte de prendre l'article 24 à la lettre; mais le directoire, fidèle à la tradition révolutionnaire, regardait comme troublant la tranquillité publique ceux qui ne prêchaient pas une religion révolutionnaire.

LES DÉPORTATIONS PRUCTIDORIENNES . 649

contributions; les nobles n'avaient point de privilège, et tout le monde était admissible aux emplois; ainsi, « nul peuple n'est plus préparé que le peuple belge à un gouvernement républicain, mais il abhorre l'arbitraire ». Mais le gouvernement directorial ne vivait que par l'arbitraire! Aussi les Belges devaient-ils s'attendre à toutes les persécutions ! Un autre assermenté, Martin du Bast, curé de Saint - Nicolas, avait été proscrit avec Degrave.

Mallarmé avoue que les populations sont très irritées. Le 15 frimaire, il écrit au ministre de la police :

« Ce n'est pas seulement au milieu de la fange sacerdotale que s'élève une secte désobéissante; mais il est certain que cette secte a des disciples au milieu du peuple. »

Et il propose des déportations; le 6 nivôse, il écrit encore :

« Vous verrez quel est l'esprit public qui y règne, combien peu les lois françaises sont exécutées. Les prêtres, les horribles prêtres de Rome, empoisonnent tout, ils infestent les cantons, et entraînent les individus, les fonctionnaires, à la désobéissance. » (Archives, F, VU, 7308.) •

Le directoire, sur sa demande, prit de nombreux arrêtés de déportation (1). Le 19 brumaire, il déportait d'Havelange, recteur de l'université de Louvain, et deux oratoriens, pour avoir exorcisé une fille qu'ils croyaient possédée du démon, « considérant que ces trois ex-prêt?*es, en employant les moyens les plus honteux pour égarer le peuple, et le mettantsous le joug du fanatisme, troublent l'ordre public, etc.». Havelange fut envoyé en Guyane, et y fut tué par le climat (2) .

(1) A Bruxelles, pour insulter les catholiques, on appela la rue des Moines, rue des Exclus ; la rue de Notre-Seigneur, rue Voltaire ; la rue d'Enfer, rue du Vieux-Conte. (Annales de la religion, tome VII, n°58.)

(2) Débats et Décrets, brumaire an VI, p. 319. Barbé-Marbois, son compagnon de captivité, en fait un grand éloge : « Sa mort fut celle de tant d'autres infortunés de sa profession, qui périrent dans cet affreux séjour. Jamais on ne vit plus de résignation, de fermeté et de véritable piété, n

Dans toute la Belgique, on abattait les croix, on enlevait les statues de leurs niches (1). Le directoire avait décidé, par un arrêté du 5 brumaire, que toutes les églises, cures, maisons presbytérales, dont les pasteurs ne prêteraient pas le serment du 19 fructidor, seraient mises sous le séquestre, et par conséquent enlevées au culte. D en résulta que, dans une grande partie de la Belgique, les catholiques, par suite du refus de leur clergé, virent leurs églises fermées, leur culte aboli, comme on l'avait vu en France au plus fort de la Terreur. Dans la province d'Anvers (Deux-Nèthes), un seul curé prêta serment et toutes les églises furent fermées. L'administration centrale, effrayée de ce résultat de la loi du serment, et redoutant les conséquences possibles de l'indignation populaire, adressa, le 14 brumaire, aux habitants, une circulaire doucereuse, pour essayer d'en faire retomber la responsabilité sur les prêtres. Elle obtint ensuite, par terreur, quelques serments ; mais, le 1er pluviôse, elle écrivait au ministre de la justice :

« Malgré les déportations que le directoire exécutif vient de prononcer pour ce département, aucun prêtre de cette commune (Anvers) n'a encore prêté serment. Nous vous prévenons, citoyen ministre, que les dernières déportations n'ont pas eu tout l'effet que nous avions le droit de désirer; que le nombre des prêtres assermentés, étant jusqu'à présent très médiocre dans ce dépar-

(1) Quelques jacobins voulurent démolir les clochers, à limitation des proconsuls de la Terreur. Le 23 vendémiaire an VI, le commissaire du département de Jemmapes (Hainaut) demanda s'il fallait les raser, et déclara qu'il était prêt à les faire abattre ; mais le bureau des lois et le ministère de la police lui répondirent, le 25 brumaire, que les clochers n'étaient point nécessairement des signes extérieurs du culte, et qu'en les abattant on pourrait priver les communes de leurs horloges ; qu'il fallait seulement démolir ceux dont on pouvait aisément se passer. Mais tous les fonctionnaires n'avaient pas cet amour de la destruction; car, le 16 pluviôse, le ministre de la police se plaignait vivement de l'incivisme de certains agents, à l'administration centrale, et leur désignait des communes où l'on voyait encore beaucoup de croix. En outre, à Bienne, canton de Lessine, « on y sonne la messe, on la dit publiquement et aucun prêtre n'a prêté serment. De même , à Lessine les églises sont ouvertes, on y dit, on y sonne la messe. » (Archives, F, VII, 7313.)

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORlEffNES. 651

tement, leur culte ainsi que leurs personnes étant voués à l'opprobre par les réfractaires, la déportation de tous ceux qui ne veulent pas se soumettre aux lois deviendra bientôt nécessaire. » (Arch., F,V1I, 7394.)

Non seulement les fructidor iens destituaient les agents et adjoints municipaux trop peu zélés pour la persécution, mais parfois ils les rendaient personnellement responsables de la résistance du clergé et des fidèles. Ainsi, le 46 brumaire, le citoyen Grégoire, commissaire près le canton de Montenacker, dans la Meuse-Inférieure, « prévenu de négligence, dans ses fonctions, et même d'infraction à la loi du 19 fructidor, puisqu'il est de notoriété publique que les prêtres inseiwentés exercent impunément le culte dans les communes de Gorcum, Wildesén, Halmal et Herkom » (1), est mis en arrestation pour être traduit devant la justice. Comme il n'était pas prêtre, il fallait bien observer quelques formes avec lui !

Dans le même département, le curé de Saint-Jacques de Saint-Trond, ayant refusé le serment et reçu Tordre de livrer les clefs de l'église, la population de la paroisse, qui allait être privée de son culte , protesta vivement, et il y eut devant l'église un rassemblement tumultueux. Le 6 brumaire, le curé fut déporté comme « fortement prévenu » (mais non convaincu) d'en être l'instigateur. S'il eût été convaincu et traduit en justice, il aurait été condamné à une peine moins grave que la déportation. Mais tout prêtre qui refusait le serment devait s'attendre à être déporté. Le marguillier de l'église avait aussi refusé de livrer les clefs; il fut déclaré complice du curé, mis en arrestation, et traduit en justice par un arrêté, déclarant que « dans un moment où le fanatisme fait des progrès effrayants sur tous les points de la ci-devant Belgique, le gouvernement doit sévir rigoureusement contre les perfides sectateurs des prêtres ». Mais il fut acquitté après quelque temps de détention préventive.

Le commissaire du département de la Meuse-Inférieure écrivait, le 1er messidor, qu'il ne venait pas à bout de le décatholiser. Les populations sont tranquilles en apparence, mais elles écoutent les prêtres insermentés à un tel point, que les assermentés « n'osent plus se montrer dans certains

(!) Archives, F, VII, 7313.

cantons. Il faut nécessairement que tous les instrmenlés soient déportés les uns après les autres ». Le ministre de la police lui répondit en déclamant contre le fanatisme : « Je présume, ajoutait-il, que les nombreuses déportations que j'ai provoquées, depuis peu, y apporteront enfin un terme (1). »

Privés de leurs prêtres, les catholiques voisins de la frontière allaient par centaines entendre la messe sur le territoire de la république Batave. Aussi, le ministre de la police écrivit, le 7 vendémiaire, à son collègue des relations extérieures, en le priant de se concerter avec le gouvernement batave sur les mesures « que vous croirez convenables pour prévenir ou dissiper ces rassemblements » (2).

Le 11 nivôse, le commissaire des Forêts (Luxembourg), constatait l'impopularité des prêtres assermentés :

« Le peuple, dans certaines communes, s'est déclaré contre eux; un grand nombre est aussi retenu par la certitude de perdre, par leur acte de soumission, la confiance des habitants, et leurs moyens de subsistance qui en dépendent. » (Archives, F,VII, 7391.)

La persécution avait feduit aussi les catholiques belges à exercer leur culte sans prêtres. Le 11 -germinal, le commissaire des Forêts annonçait que les fanatiques avaient enfoncé les portes des églises fermées, et s'y rassemblaient en nombre considérable, et sans prêtres, et qu'il allait s'entendre avec l'autorité militaire pour les arrêter et les livrer à la justice; il ajoutait : « Bientôt toutes les croix qui se trouvaient encore sur les clochers, et que la saison n'avait pas permis d'abattre, disparaîtront (3). » On célébrait aussi les offices sans prêtres dans les autres départements. Le 15 fructidor, le commissaire de l'administration centrale de la Dyle écrivait au ministre de la police, que les bedeaux, chantres, organistes, célébraient dans les églises des offices, comme si les prêtres y assistaient; on appelait ces offices des messes aveugles; l'administration centrale avait voulu poursuivre ces bedeaux et ces chantres, mais des autorités locales y avaient fait obstacle, en prétendant qu'ils

(l) Archives, F, VII, 7386. - (2) /6., 7685. - (3) Ibid., 7391.

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 653

exerçaient seulement leurs fonctions ordinaires, comme si le prêtre était dans l'église. Le 4 vendémiaire an VII, le ministre, sans relever cette objection pourtant très grave, répondit que ces bedeaux et organistes devaient être poursuivis, parce qu'ils étaient devenus assujettis au serment de vendémiaire (1). Heureusement il ne pouvait qu'ordonner des poursuites et les tribunaux devaient les juger.

La persécution religieuse, l'insolence et les dilapidations des agents du directoire, lassèrent bientôt la patience des Belges. Au commencement de Tan VII, à l'occasion de la conscription, il y eut dans les départements réunis des soulèvements assez graves. Le directoire prit, le 14 brumaire, un arrêté qui proscrivait en masse le clergé belge séculier et régulier. Cet arrêté est précédé de longues déclamations contre les prêtres insermentés; il attribua les soulèvements à la coalition des prêtres et des moines avec les Anglais et les partisans de la maison d'Orange, et déclara que la tranquillité publique ne pouvait renaître dans les départements réunis « tant qu'ils seront soumis à l'influence de ces êtres pervers » (2). En conséquence, le directoire :

« Arrête, en vertu de l'article 24 de la loi du l&fructidor :

« Art. 1er. Seront arrêtés et déportés hors du territoire de la

république, les ci-après nommés...

« Art. 2. Le ministre de la police est chargé de l'exécution du

présent arrêté. » (Archives, F,VII, 739i.)

Il est mis en marge, qu'il sera fait neuf copies pour les départements belges. L'arrêté est signé : Treilhard, président, et Lagarde. Il viole ouvertement la loi du 19 fructidor, qui faisait déporter les prêtres par arrêtés « individuels, motivés». Les départements vont, avec lui, déporter par listes; mais les révolutionnaires ne se sont jamais inquiétés de violer les lois qu'ils avaient faites lorsqu'elles leur ont paru trop étroites. L'arrêté du 14 brumaire fut, pour le clergé belge, ce qu'avaientété les lois du 26 août 1792 et du 21 avril 1793 pour le clergé français, une proscription en masse.

La chasse aux prêtres fut organisée dans toute la Belgique, comme elle l'avait été en France à la lin d'août 1792. Les

(i) Archives, F, VII, 7685.

(2) Sur la minute, ce dernier membre de phrase est substitué à celui-ci : « Tant qu'il existera un prêtre insermenté », qui a été rayé.

prêtres catholiques furent réduits, comme leurs confrères de France, à errer d'asile en asile. Les prôtrophobes étaient transportés de joie : Mallarmé se croyait revenu, aux beaux jours de la Terreur : il écrivait, le 23 brumaire an VII, au ministre de la police : « Je ferai en sorte, citoyen ministre, que le territoire du département de la Dyle soit entièrement purgé de ces insectes venimeux. » Il annonçait le départ pour 111e de Ré de prêtres déjà frappés avant l'arrêté du 14 brumaire, et ajoutait qu'il ferait encore arrêter des prêtres omis dans cet arrêté, et en transmettrait la liste supplétive (1). Gomme tous les ecclésiastiques belges étaient déportables en vertu de la loi du 19 fructidor, qui ne tenait aucun compte de l'âge, les malades et les infirmes absolument incapables de faire le moindre acte du ministère furent seuls exempts de la déportation en Guyane : les vieillards dont on voulait se débarrasser y furent envoyés. Le directoire eut soin de rappeler à ses agents que les prêtres belges ne devaient pas être reclus en considération de leur âge. Failly, commissaire près l'administration des Forêts, avait cru que les sexagénaires devaient être seulement reclus (2). Le ministre de la police lui répondit, le 9 nivôse :

« J'ai remarqué, tant dans votre lettre* que dans cet arrêté, une erreur contre laquelle je vous avais cependant prémuni, par plusieurs de mes lettres, notamment par ma circulaire du ik brumaire dernier. Vous considérez partout comme non sujets à la déportation, quoique frappés par l'arrêté du directoire exécutif, ceux des prêtres qui ont atteint l'âge de soixante ans. Je vous observe que l'âge ne doit point empêcher la déportation de ceux qui ont troublé la tranquillité publique, pourvu toutefois que leurs infirmités ne s'opposent point à leur embarquement. » (Archives, F,VII,739L)

Les injonctions du directoire furent exécutées, et de nom-

(i) Archives^ F, VII, 7308.

(2) Failly voulait empêcher les sexagénaires de parler religion aux habitants de Luxembourg, où il se croyait obligé de les reclure : a Ceux qui sont en bonne santé, écrit-il, le 23 frimaire.sont placés dans les prisons de cette forteresse, dont l'insalubrité est si grande, que chaque jour F humanité me force à les en faire sortir, pour les faire entrer, sous le cautionnement de quatre citoyens, dans des auberges ou maisons particulières. « Ils s'y font soigner, mais ils peuvent parler religion. Pour éviter un pa* reil danger, il compte les mettre dorénavant dans un ancien couvent; où ils seront séquestrés du reste des humains. (Archives, F, VII, 7391.)

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNES. 655

breux vieillards vinrent peupler les cimetières de l'île de Ré et de Sinamary !

L'arrêté du 14 brumaire an VII fut une proscription en masse : nous l'établissons, chiffres en main, au moyen de la statistique dressée par le gouvernement. Lorsque le premier consul voulut rétablir la paix religieuse, il fit demander à chaque administration la liste des prêtres de son ressort qui avaient été condamnés à la déportation. Ces tableaux sont incomplets pour presque tous les départements français, mais en Belgique, où la proscription était beaucoup plus récente, et avait été effectuée d'un seul coup, ils sont très complets dans sept départements sur neuf.

Dans le département de la Dyle (Brabant) cinquante-cinq prêtres furent déportés d'abord en l'an VI, et dix-sept en l'an VII par arrêtés particuliers. L*arrêté du 14 brumaire frappa 1,469 prêtres à la fois! Le tableau est divisé par cantons, il y en eut 265 pour le canton de Bruxelles, 125 pour celui de Louvain, 85 pour Nivelles, 65 pour Diest, etc. Il y eut donc en tout dans ce département 1,541 prêtres proscrits. L'état est du 25 pluviôse an VIII; il concorde parfaitement avec celui que Mallarmé avait envoyé après l'arrêté du 14 brumaire.

Le département des Deux-Nèthes (Anvers) a fourni une liste de 1 ,11 1 déportés ; 154 avaient été frappés avant l'arrêté du 14 brumaire : cet arrêté a proscrit 957 ecclésiastiques. Sur ce nombre, 18 furent reconnus assermentés, et mis en liberté par le directoire, en l'an VII.

Le département de la Lys (Flandre occidentale) eut 38 prêtres déportés par arrêté du 28 pluviôse an VI, 2 le 24 ventôse, 8 le 4e jour complémentaire an VI; 856, le 14 brumaire an VII, et 69 en supplément, le 14 frimaire suivant : en tout 973.

Dans le département de l'Escaut (Flandre orientale), 103 prêtres furent déportés en l'an VI ; 512 par l'arrêté du 14 brumaire, 27 par des arrêtés postérieurs : en tout 642.

Le département de Jemmapes (Hainaut) eut 5 prêtres seulement déportés en l'an VI, mais 863 par l'arrêté du 14 brumaire : en tout 868.

Celui de Sambre-et-Meuse (Namur) envoya une liste de 884 prêtres proscrits, un seul avait été déporté en l'an VI.

tous les autres furent sans doute victimes de l'arrêté du 14 brumaire.

Celui de la Meuse-Inférieure (Gueldre) a déclaré que 1,187 prêtres avaient été déportés, dont 1,043 par le seul arrêté du 14 brumaire. 250 furent libéras par l'arrêté des consuls, du 8 brumaire an VIII, qui annulait les arrêtés du directoire contre les assermentés (1).

Pour les départements des Forêts (Luxembourg) et de TOurte (Liège), les archives ne nous ont point fourni des statistiques complètes. Nous avons trouvé seulement la liste des prêtres mis* en liberté en exécution de l'arrêté du 8 frimaire an VIII. Leur nombre est de 408, pour les Forêts : beaucoup d'entre eux devaient être insermentés, mais on ne peut douter que bien d'autres n'aient été proscrits. Dans l'Ourte, le nombre des prêtres qui profitèrent de cet arrêté est de 152. Il ne faut pas oublier que dans ces départements il y eut un grand nombre de serments (2).

Laissant de côté les Forêts et TOurte, nous trouvons dans les sept autres départements de la Belgique cinq mille cinq cent t?'ente-trois prêtres proscrits par l'arrêté du 14 brumaire, et quatre cent soixante-treize frappés par des arrêtés particuliers, en tout six mille six proscrits : sans compter cinq cent soixante prêtres indiqués dans les listes très incomplètes des Forêts et de l'Ourte.

Sans doute, beaucoup d'ecclésiastiques réussirent à se soustraire à la déportation, en se réfugiant à l'étranger ou en se cachant et menant une vie errante : mais la liberté religieuse était absolument supprimée en Belgique.

Dans les pays allemands annexés à la France, il y eut beaucoup moins de proscriptions, mais pour une raison bien simple. Lorsque le premier consul demanda la liste des prêtres déportés du Mont-Tonnerre (Palatinat), on répondit : « Leur nombre se réduit à deux seulement, aucune des lois sur la prestation d'un serment quelconque n'ayant été publiée dans ce département, à l'exception de celles qui regardent les fonctionnaires publics (3). » On agit sans doute de même dans les autres départements allemands. Le directoire n'avait donc pas, pour déporter, le prétexte du serment :

(i) Archives, F, VII, 7701. - (2) Ihid. - (3) Ibid.

LES DÉPORTATIONS FRUCTIDORIENNBS. 657

il proscrivit cependant deux prêtres du Mont-Tonnerre : c'étaient Turheim, doyen du chapitre de la cathédrale de Worms, frappé par arrêté du 6 thermidor an VI, comme « exerçant dans ces contrées une influence dangereuse » et Réginaldus, vicaire des capucins de Bingen, déporté, le 1 6 vendémiaire an VIII, « pour avoir contrevenu à l'arrêté du directoire exécutif, du 14 frimaire an VII, sur les passeports».

Dans le département de la Roër (maintenant Prusse rhénane), nous trouvons trois prêtres déportés par le directoire à diverses époques. Mais, le 24 brumaire an VI, il déporta outre-Rhin trente et un religieux dominicains, dont neuf frères lais habitant le couvent de Littard. Les autorités locales protestèrent inutilement contre cet arrêté (1).

Dans le département de la Sarre (chef-lieu Trêves), un augustin nommé Gonemberger fut déporté par arrêté du 12 germinal an VI, «pour avoir perverti l'esprit des habitants de Trêves, par des sermons contre-révolutionnaires ». Mais il réussit à se soustraire à l'exécution de cet arrêté. Dillenburger, gardien des récollets, frappé comme fanatique, le 2 vendémiaire an VII, fut pris et expédié à Cayenne. Deux curés, déportés en l'an VII pour des motifs semblables, étaient encore à Oléron lors de la chute du directoire (2). De plus, six augustins furent déportés outre-Rhin. Les catholiques des pays allemands subirent de nombreuses vexations, mais furent cependant moins éprouvés que les Belges.

En Savoie, la loi du 19 fructidor fut impitoyablement appliquée. Le 28 frimaire an VI, trente-six ecclésiastiques étaient déclarés déportables. L'église constitutionnelle était tout à fait perdue dans cette contrée; le commissaire du département, Garin, le constatait avec dépit dans ses rapports, notamment dans celui de pluviôse an VI :

« Les prêtres soumis aux lois n'exercent plus le ministère du culte ; on ne veut pas plus de ceux qui ont prêté le premier serment que de ceux qui ont abdiqué; les réfractaires et les déportés rentrés exercent seuls, et furtivement; où il ne s'en trouve pas, on s'assemble à l'église pour chanter comme autrefois les offices sans messes. » (Archives, F,VII, 7407.)

Partout il fait détruiro les signes extérieurs du culte, les

(1) Archives, F, VII, 7701. — (2) Archives, ibid.

t. nr. 42

croix (1). L'instruction publique est dans un état déplorable, les parents recherchent des maîtres chrétiens. Les gendarmes qui arrêtent des prêtres ont quelquefois à lutter avec les paysans. Mais on avait beau arrêter des prêtres, il en rentrait d'autres par les montagnes. Gomme il fallait absolument mettre les catholiques dans l'impossibilité de pratiquer leur religion, Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, enjoignit au roi de Sardaigne de faire sortir de ses États les émigrés et les prêtres déportés. Le gouvernement sarde n'était pas assez fort pour résister. De nombreux prêtres savoisiens furent envoyés en Guyane. Le président de l'administration centrale écrivait au député Philippe, le 5* jour complémentaire an VII :

« L'arrestation et la traduction à l'ile de Ré de plus de soixantetreize prêtres, et la réclusion de douze autres comme sexagénaires, prouvent bien que cette administration n'est pas en retard de remplir ses obligations. » (Cardinal Biluet, p. 316.)

Malgré tant d'efforts, le directoire ne réussit, ni dans l'ancienne France, ni dans les pays annexés, à détruire l'esprit catholique. Bien que disposant d'une multitude d'agents zélés pour la persécution, il ne put faire arrêter qu'une petite partie des prêtres condamnés à la déportation.

En votant la loi du 18 messidor an YI sur les visites domiciliaires, afin de faciliter la chasse aux prêtres, les conseils avaient, demandé un rapport sur l'application de la loi du 19 fructidor. Ce rapport fut présenté aux cinq cents le 29. Le directoire reconnaît qu'en dépit du zèle de ses agents, beaucoup de personnes favorisent les prêtres proscrits : il faut donc punir sévèrement les receleurs : mais la loi du 22 germinal an II est inapplicable, à cause de son extrême rigueur, et d'ailleurs le receleur du prêtre est puni par cette loi bien plus sévèrement que le receleur de l'émigré. Mais toutes les lois contre ces criminels sont difficiles à appliquer. Le voleur, l'assassin, sont des ennemis publics, ils ont tou-

(1) Le commissaire Ducoudray écrivait « d'en brûler les bois, de briser les fers et les pierres de suite, pour en détruire jusqu'au souvenir, afin qu'il n'en reste pas le moindre vestige : et quant aux pierres de cette croix de Mauxy, il faut* après les avoir brisées, en combler Us ornières du chemin ». (Cardinal Biluet, p. 308). C'est absolument la jureur sacrilège d'Albitte !

LES DÉPORTATIONS FRUCTIBORIENNES. 659

jours des dénonciateurs, « qui trouvent leur récompense dans l'espoir de délivrer leur pays du fléau qui les ravage ; mais, fléaux plus redoutables que les voleurs et les assassins, les prêtres fanatiques sont malheureusement loin d'inspirer les mêmes sentiments » (1). Cette théorie n'est pas tirée d'un discours de clubiste, ou d'un député prêtrophobe qui devrait être seul rendu responsable des extravagances et des infamies qu'il lui a plu de débiter ; mais d'un rapport officiel du gouvernement, signé par son président Merlin, et qui a pour but de répondre à une interrogation posée dix jours auparavant! Tout cela est prémédité et fait à froid ! Le directoire reconnaît qu'il est parvenu seulement à faire arrêter la moitié des prêtres qu'il a condamnés à la déportation. Le nombre des ecclésiastiques frappés par les anciennes lois, et qui se cachent, est encore plus grand. Imposer une amende à toute commune où un prêtre est arrêté serait peut-être un bon moyen. En un mot, le directoire, après dix mois de persécution à outrance, avoue que la loi du 19 fructidor n'a pas produit les résultats attendus, et qu'il en faut encore une nouvelle, dont l'efficacité est problématique.

(1) Débats et Décrets, messidor an VI, p. 506.

Page 1