CHAPITRE XVIII
§ I. Malveillance du directoire pour les constitutionnels. — Il prend un arrêté contre Maudru pour avoir publié le bref du 5 août 1796 et les décrets du concile constitutionnel. — Cet arrêté torture le texte de la constitution pour entraver la liberté du culte. — Le directoire prend encore un arrêté de déportation contre lui, pour avoir fait des tournées pastorales, mais il n'ose pas l'exécuter. — Asselin, évéque intrus du Pas-de-Calais, poursuivi pour avoir proclamé la loi du jeûne et du maigre, et la nécessité de l'instruction chrétienne. — Oppression de l'église constitutionnelle. — Lecoz continue à représenter Robespierre comme l'allié des réfractaires.
§ II. Des prêtres constitutionnels sont déportés pour avoir prêché le repos du dimanche et la nécessité du mariage religieux. — La peur de la Guyane fait commettre des lâchetés. — Le directoire déporte certains prêtres mariés. — Saurine et les intrus demandent que la loi du 19 fructidor ne soit jamais appliquée aux constitutionnels. — Les jureurs, frappés par le directoire, se rétractent pour la plupart.
§ III. Les prêtres déportables entassés à Rochefort et dans les lies de Ré et d'Oléron. — Situation horrible des prêtres déportés en Guyane.
— Ils meurent presque tous à Conanama et à Sinamary.
§ IV. Rapport de Briot, du 21 brumaire an VII, sur les moyens de rendre la persécution plus efficace. — Disposition curieuse contre les receleurs de prêtres. — Journée du 30 prairial. — Renouvellement du directoire.
— Une résolution des cinq cents soustrait les constitutionnels à la déportation. — Elle est repoussée par les anciens. — Lois terroristes.
§ V. Mort de Pie VI à Valence. — Retour de Bonaparte. — Le 18 brumaire. — Inefficacité du système de séparation de l'église et de l'État démontrée par l'histoire du directoire.
En racontant la persécution décadaire, nous avons montré comment l'église constitutionnelle était traitée par le directoire et les révolutionnaires. La liberté des cultes, si pompeusement inscrite dans la constitution, était odieusement violée à son égard. Cette église, fabriquée par la révolution, l'offensait gravement, de l'avis des prêtrophobes,
en prétendant survivre à l'abolition de son caractère officiel et de ses privilèges révolutionnaires. Le parti qui prédominait sous le directoire était franchement antichrétien; il n'osait point, par prudence, déporter les évoques intrus, mais, au fond, il faisait le môme cas de l'église constitutionnelle que de l'église catholique. Il se résignait à laisser les prêtres constitutionnels exercer provisoirement leur ministère, comme un métier qui leur donnait du pain, mais il ne voulait pas tolérer une église sérieusement constituée; et il leur fit subir une multitude de vexations afin de les empêcher de s'organiser.
Les constitutionnels, après fructidor, firent beaucoup d'avances aux vainqueurs. Le cinquième jour complémentaire de Tan Y, Lecoz, au nom du concile, adressa aux cinq cents le nouveau serment de haine. Cette démarche n'eut aucun succès. Un membre fit observer que le conseil ne pouvait reconnaître d'évêque, ni de corporation religieuse, et demanda l'ordre du jour, qui fut adopté. Le directoire, très occupé à persécuter les réfractaires, ne chercha point à troubler le concile des constitutionnels. Mais lorsque les intrus, après ce concile, convoquèrent des synodes, firent des mandements pour publier ses décrets, le directoire, qui les trouvait encore trop catholiques, en prit prétexte pour leur faire de mauvaises querelles, et même prendre des mesures de rigueur contre certains prêtres.
Maudru, intrus des Vosges, avait publié, après le concile, une lettre pastorale, avec le prétendu bref du 5 août 1796, et en déclarant audacieusement qu'il résultait de ce bref « qu'il ne faut pas ajouter foi aux brefs qui condamnent l'obéissance à la loi du serment » . Mais il avait ajouté à ces écrits, répandus dans un but schismatique, une lettre contenant des considérations très sages et très religieuses sur la décadence de l'instruction publique et sur la nécessité de la relever par l'esprit chrétien. Le commissaire Dieudonné le dénonça avec beaucoup de violence au directoire, qui accueillit sa plainte et prit, le 9 ventôse an VI, un arrêté déférant Maudru à la justice. En premier lieu, il lui reprocha d'avoir publié le bref du 5 août 1796, « considérant qu'à supposer même V authenticité du bref, il est en contravention avec le décret du 9 juin 1791, et l'article 22 de
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la loi du 7 vendémiaire an IV » (1). Il déclara en outre que cette publication ne peut avoir été faite dans un but pacifique, puisqu'elle est jointe « à un recueil d'écrits, et de prétendus écrits émanés d'un prétendu concile national, dont plusieurs maximes ne sont propres qu'à inspi?%er le fanatisme, exciter des troubles, et à entraver F exécution des lois républicaines relatives à l'instruction publique ». Il l'accuse de montrer de l'intolérance, parce qu'il critique les philosophes, et surtout de publier un décret du concile, déclarant que les chrétiens sont tenus en conscience de fournir aux besoins du culte. Le directoire y voit une violation de l'article 10 de la loi du 7 vendémiaire, qui interdit d'établir des taxes pour le culte. Le directoire, après des déclamations révolutionnaires, décide qu'il sera traduit devant les juges, et ordonne au ministre de la justice de saisir tous les exemplaires de cet écrit.
Cet arrêté contient une importante déclaration de principes. En effet, rappeler aux fidèles qu'ils sont obligés en conscience de soutenir leurs prêtres, c'est d'après lui violer la constitution et les lois qui défendent d'établir des taxes pour le culte. Un appel aux consciences est assimilé à une taxe légale! Il est impossible de torturer les textes avec plus d'impudence et de mauvaise foi, afin d'arriver à prendre une religion par la famine 1
Conformément aux prescriptions de l'arrêté, les ministres de la police et de la justice firent partout la chasse à cette brochure : on la poursuivit jusqu'en Belgique! Maudru fut arrêté et emprisonné à Épinal. Il fit passer au directoire, pour sa justification, une note dans laquelle il se disait « évêque républicain », et soutenait que sa détention avait été obtenue :
« En surprenant la religion du directoire par d'injustes exagérations, par l'etfet des sourdes menées des ennemis de la république, des royalistes, des réfractaires et des rétractés qui ne lui pardonnent pas son zèle patriotique. » (Archives, F, VU, 7398.)
(1) Ainsi le décret du 9 juin 1791, fabriqué tout exprès pour empêcher la publication des brefs condamnant les èvéques constitutionnels, est retourné maintenant contre ces mêmes évéques! Ils osaient prétendre que le bref du 5 août avait été reçu officiellement par le gouvernement, ce qui était faux. Le directoire voulut leur donner un démenti éclatant.
Il est triste de voir un homme qui a le beau rôle, s'abaisser à de telles platitudes pour apaiser la colère de ces directeurs dont il connaît parfaitement le fanatisme antireligieux et la mauvaise foi! Il eût été bien plus digne de se confier uniquement à son bon droit, et de l'invoquer hautement devant la justice. Il fut condamné, le 6 germinal, à six mois de prison et 200 francs d'amende.
Le directoire trouva que c'était bien peu : Maudru s'avisa de faire des tournées pastorales dans les Vosges : ce n'était plus le temps où toutes les autorités et la garde nationale était mises à la disposition de l'évoque constitutionnel en tournée, pour châtier les audacieux qui oseraient lui faire mauvais visage! Le commissaire Dieudonné dénonça ces tournées au directoire, le 3 frimaire an VII. Il constate dans sa lettre qu'il n'y a plus de ministres du culte en exercice, d'après la loi de fructidor, que « dans la moitié à peu près des •communes du département » ; il pérore d'abord contre les réfractaires qui s'obstinent à former une église : « Le gouvernement spirituel, la discipline de T église existent encore pour eux. La plupart de ces jongleurs sont dans la misère, ils en tirent occasion d'inspirer plus d'intérêt. » Il se plaint ensuite des tournées que Maudru vient de faire dans plusieurs cantons :
« Ce jongleur fanatique a employé le charlatanisme et tous les tours de son métier pour se concilier la bienveillance et la pitié des gens faibles. Dans les assemblées très nombreuses des fidèles, il racontait dans le plus grand détail les persécutions qu'il avait essuyées pour la cause sacrée de la religion. Il annonçait qu'il avait été traîné trois fois à Véchafaud, et que trois fois la main de Dieu l'avait sauvé ; et puis les femmes de fondre en larmes et de sangloter. » (Archives, F, VII, 7398.)
Il l'accuse, en outre, d'avoir sollicité la charité des fidèles et reçu leurs dons, et d'avoir recommandé de donner des catéchismes et des livres de piété aux enfants des écoles. « Le gouvernement ne pourrait-il pas empêcher ces visites apostoliques? Elles ne peuvent que perpétuer le fanatisme et la superstition. »
Cette dénonciation de crimes si flagrants fit beaucoup d'effet sur le directoire. Rewbell demanda au ministre de la police un rapport sur Maudru, et manifesta tout de suite
l'intention d'interdire ses visites épiscopales ; Duval réclama contre lui des mesures de rigueur. Le 6 ventôse an VII, le directoire prit contre Maudru l'arrêté suivant :
« Le directoire exécutif : Ouï le rapport du ministre de la police générale de la république, et vu les pièces à l'appui, desquelles il résulte que le nommé Jean-Antoine Maudru, se disant évèque du département des Vosges, après avoir non seulement publié illégalement un bref du pape, mais encore ravoir fait précéder d'une lettre synodique du concile soi-disant national, et qui renferme des principes et des préceptes contraires à ceux du gouvernement; à peine échappé aux poursuites dirigées contre lui pour ce délit, a parcouru les cantons du département des Vosges, et s'est présenté au peuple comme martyr de la foi, persécuté pour la cause sacrée de la religion ;
<( Qu'il a choisi, pour cette mission apostolique, l'instant où le commissaire du directoire exécutif s'apprêtait à parcourir ces mômes cantons, pour y fortifier l'esprit public, provoquer l'exécution des lois ;
« Que de telles visites de la part de cet évéque nuisent à la tranquillité publique, et retardent le progrès des institutions républicaines,
« Arrête, en vertu de l'article 24 de la loi du 19 fructidor an VI :
« Art. ier. Le nommé Jean- Antoine Maudru, se disant évéque du département des Vosges, sera sur-le-champ arrêté et déporté.
« Art. 2. Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui ne sera point imprimé. » (Archives, F, VII, 7398.)
Maudru avait mérité la déportation parce qu'il avait eu l'audace de choisir, pour faire ses tournées, le moment où le commissaire s'apprêtait à faire les siennes! On se demande quelle peine il aurait encourue, s'il avait fait ses tournées en même temps que lui ! Heureusement, il était évéque constitutionnel, et le directoire, après avoir pris contre lui cet absurde arrêté, se demanda s'il serait prudent de l'exécuter. François de Neufchâteau, consulté à double titre, comme ministre de l'intérieur et comme citoyen des Vosges, répondit, le 29 ventôse, que Maudru était ' bon républicain, mais « très attaché aux pratiques superstitieuses du culte », et qu'il serait maladroit de.le déporter, « parce que les prêtres réfractairesy qui sont encore plus dangereux que les autres, feraient de cette rigueur un sujet de triomphe ». Voilà le vrai motif qui sauva de la déportation et Mau-
dru, et Lecoz et Clément, et probablement plusieurs autres évoques constitutionnels! Le ministre de la police, Duval, ne paraît pas avoir été de cet avis, car il s'en rapporta d'assez mauvaise grâce à la sagesse du directoire. L'arrêté ne fut donc pas exécuté, grâce à la puissante intervention de François de Neufchâteau, qui, par compensation, fit déporter beaucoup de prêtres catholiques des Vosges. On peut juger de la violence de la persécution par les rapports du commissaire (3 frimaire) :
« Quelques prêtres réfractaires, contre lesquels il existe des arrêtés de déportation qu'on n'a pu mettre à exécution, sont cachés* dans des maisons isolées, situées au milieu des bois et des montagnes : c'est surtout dans les cantons de Bertrimoutier, Laveline, Saales, le Tillet et Vagney, Plombières, Bains, Exles et Monthureux qu'ils sont recelés, et qu'ils font des courses nocturnes, qu'ils emploient à corrompre l'esprit public. L'on a fait bien des recherches pour se saisir de ces ennemis de la république, mais jusqu'à présent elles ont été infructueuses. »
Maudru ne fut pas le seul évêque constitutionnel tourmenté par le directoire pour avoir protesté en faveur de l'enseignement religieux. Après le concile de 1797, les constitutionnels avaient nommé Asselin évêque du Pas-de-Calais à la place de l'apostat Po ri on. Le nouvel élu publia un mandement^) sur le jeûne, sur le carême et sur la nécessité de relever l'enseignement [religieux; il eut en outre l'audace d'annoncer qu'il allait établir un collège à Saint-Omer. Le commissaire près l'administration municipale de cette ville fit saisir le mandement, et, le 7 ventôse an VI, il le dénonça au ministre de la police, en prétendant qu'Asselin voulait ainsi « avilir la révolution, et rappeler le peuple à la superstition la plus dégoûtante ». Le directoire prit l'affaire à cœur. Le ministre de la police, dans son rapport, s'appropria l'heureuse expression de son subordonné, et accusa Asselin de <t rappeler le peuple à la superstition la plus dégoûtante ». Il lui fit un crime do « proclamer » la loi de l'église qui impose le jeûne du carême ; d'avoir vanté l'éducation religieuse et attaqué la philosophie, dont il avait réfuté les accusations
(1) Il débute ainsi : « Mathieu Asselin, par la miséricorde divine, et par l'élection du clergé et des fidèles de ce diocèse, évêque de Saint-Omer, département du Pas-de-Calais, dans la communion du saint-siège... »
avec beaucoup d'énergie. « Vient ensuite le plan d'éducation, dans lequel les mots de république et de décade ne sont pas prononcés une fois. » Voilà en réalité le principal grief! Le ministre accuse Asselin de haine pour les institutions républicaines, et déblatère contre « sa doctrine fanatique et intolérante », et prétend qu'il a fait une convocation publique malgré la loi : ce mandement tend « à rétablir le despotisme sacerdotal» :
« On ne peut se dissimuler que tous les actes émanés du soi-disant concile national, et ceux des soi-disant synodes diocésains, ne visent à ce but. » (Archives, F, VII, 7394.)
Il rappelle au directoire l'arrêté qu'il vient de prendre contre Maudru, et l'invite à sévir de même contre son collègue Asselin. Le directoire adopta complètement ses conclusions, et prit contre Asselin et son mandement un arrêté fort curieux. Après lui avoir adressé le reproche banal d'avilir les institutions républicaines, il se plaît à torturer la loi pour déclarer :
« Que quand bien même cet écrit ne présenterait rien de répréhensible en lui-même, sa publication est une contravention à la loi du 22 germinal an IV, gui défend toute proclamation publique ayant pour objet d'inviter les citoyens à l'exercice d'un cuite ;
« Que cette loi s'applique au signataire du mandement dont il s'agit, lequel est une proclamation formelle de la loi de l'église qui ordonne de jeûner le carême, ce qui suppose dans son auteur un caractère public, un pouvoir que les lois ne reconnaissent pas;
« Que l'autorisation par lui donnée à ses coopérateurs de permettre dans certains cas Vusage de la viande, suppose l'existence dune corporation, et d'une hiérarchie de pouvoirs contraire à l'ordre public, réprouvée par l'article 360 de la constitution. »
En conséquence, Asselin est déféré à la justice, et son mandement sera saisi partout. Cet arrêté fut, comme le premier pris contre Maudru, inséré au Bulletin des lois. La doctrine du directoire est bien qu'on ne peut se dire évoque^ et revendiquer une juridiction spirituelle, toute volontaire, sans violer la constitution, qui défend seulement d'usurper les fonctions publiques, sans ressusciter une corporation! ! Pour lui un mandement est une convocation publique! Proclamer la loi du maigre, loi que personne n'est forcé de suivre, c'est s'ériger en fonctionnaire public ordonnant
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d'exécuter une loi de l'État! ! Ainsi la liberté des cultes proclamée par le directoire exclut toute hiérarchie, toute règle religieuse 1 II est impossible de montrer plus d'intolérance, de mauvaise foi et de mépris pour les lois qu'on a faites !
Cette doctrine conduisait directement à l'interdiction de prendre le titre de curé, et à l'abolition complète du culte ; mais le directoire n'était pas assez fort pour l'appliquer logiquement, et d'ailleurs la persécution franche lui répugnait. Il s'en prenait surtout aux évoques. Sermet, intrus de la Haute-Garonne, voulut mettre en pratique les décisions du concile. Après avoir soigneusement prévenu les autorités, il convoqua, par une lettre du 6 prairial an VI, tous ses adhérents à un synode, afin de proclamer les décrets du concile, d'organiser le diocèse et de rétablir la discipline. Il essaya, par des phrases républicaines, d'amadouer les autorités constituées, mais elles n'en tinrent aucun compte, déclarèrent que le programme de son synode était antirépublicain, et se mirent en devoir de l'entraver. L'administration municipale écrivit, le 3 messidor, au député Destrem, comment elle avait traité cette « pasquinade de Sermet » . Elle se prévalut de l'arrêté du directoire contre Maudru, et déclara qu'en voulant tenir un synode, sous la présidence de Sermet se qualifiant évêque métropolitain, les constitutionnels rappelaient une corporation. Sermet, pour les adoucir, promit de ne pas publier les décrets du concile et de ne s'occuper que de dogme et de discipline. On aurait voulu sévir contre lui, mais « l'administration centrale crut qu'il ne fallait pas, autant que possible, user de rigueur, parce que la chose publique ayant quelque obligation aux p?%êtres constitutionnels, il ne fallait pas les frapper de manière à faire rire les réfractaires (1) ». Cette considération protégeait toujours les évoques intrus; cependant Sermet avait dû renoncer au principal objet de son synode. La première séance fut très surveillée par la police, et ce synode, qui devait durer quatre jours, dut se séparer après sa seconde réunion. On voit que même avec des autorités qui ne voulaient pas agir trop brutalement, l'église constitutionnelle ne jouissait d'aucune liberté.
(1) Archives, F, VII, 7386.
Le journal les Annales, malgré ses dénonciations continuelles contre les réfractaires, fut trouvé trop chrétien, surtout trop hostile aux décades, et supprimé le 17 messidor an VI par le directoire (1). Les constitutionnels remplacèrent ce recueil par une publication irrégulière sous le titre de « Mémoires pour servir à l'histoire de la religion et de la philosophie.»
Le directoire laissait bien les constitutionnels dire la messe et prêcher isolément, mais ne leur permettait pas de s'organiser. Suzor, intrus dlndre-et-Loire, demanda aux autorités, le 14 messidor an VI, la permission de réunir ses prêtres pour lui donner un coadjuteur. L'administration refusa son autorisation, en torturant certains textes de lois, et déclara, en outre, que si la réunion devait se composer de ministres du culte, elle serait illégale, parce qu'elle reconstituerait une corporation, et que, d'un autre côté, si tous les citoyens du département y étaient appelés, elle ne pourrait être tolérée davantage, comme dangereuse pour l'ordre public. L'administration terminait en déclarant, avec beaucoup d'aplomb, :< qu'elle n'entend point gêner en aucune manière le libre exercice des cultes». Le ministre de la police déclara qu'il s'agissait « d'une réunion prohibée par la loi », et approuva son refus (2).
Bien qu'ils subissent une persécution véritable, les constitutionnels continuaient toujours à dénoncer les catholiques aux fureurs révolutionnaires. C'était la mode, dans le parti qui dominait alors, de déclamer avec affectation contre Robespierre ; le doucereux Lecoz continuait à représenter les catholiques comme ses protégés! Il écrivait encore de Rennes, le 26 prairial an VII, que Robespierre avait persécuté les constitutionnels dans l'intérêt des catholiques :
« Toutes les persécutions, toutes les horreurs exercées contre
(1) « Considérant que les Annales de la religion, destinées principalement à publier les actes, et à propager les principes du prétendu concile national de France, opposent les lois de f église aux lois de F État, et les cérémonies religieuses aux institutions républicaines; qu'elles cherchent à augmenter la puissance du fanatisme et de la superstition, à pervertir l'esprit public et à étouffer l'amour de la patrie ; qu'elles abusent de la liberté des opinions religieuses, pour prêcher Y intolérance religieuse et politique... »
(2) Archives, F, VII, 7452.
eux', il les aurait adroitement rejetées sur ses brutaux proconsuls, et sur la convention, qui avait eu la lâcheté criminelle de ne point les im prouver. Ce secret, cet horrible secret me fut révêlé dans ma prison, par des hommes qui, à mon grand êtonnement, dormaient de chaudes larmes à la mort de Robespierre ! » (Annales de la religion, t. IX, p. 291.)
Ces hommes plaçaient bien leur confiance ! Cette affreuse découverte est censée avoir eu lieu au Mont-Saint-Michel, où Lecoz était enfermé avec des réfractaires ! On lit en note : « Ceci né détruit pas l'idée que Robespierre, exploité dans sa vanité, était la machine et la dupe d'une politique très profonde et très scélérate. » Après tout, les thermidoriens l'ont bien accusé d'avoir voulu restaurer Louis XVII!
L'intrus de Troyes, Sibille, étant mort le 11 février 1798, ses vicaires firent une lettre pastorale pour inviter ses adhérents à lui donner un successeur. La municipalité de Troyes la dénonça à l'accusateur public avec beaucoup de violence. Néamoins, on passa outre, et Blampoix, curé de Vandœuvre, fut élu. Il voulut organiser son diocèse, mais l'administration déclara qu'en parlant de diocèse et de soumission au pape, il troublait la paix publique, et fut sur le point de le faire arrêter. Partout les autorités locales se plaisaient à entraver l'exercice du culte contitutionnel (1).
Le clergé schismatique d'Évreux avait fait circuler une lettre intitulée : « Lettre du presbytère diocésain de l'Eure. »> Le 29 nivôse an VI, le ministre de la police écrit au commissaire près l'administration centrale, que la publicité de cet écrit, « faite pour entretenir le fanatisme, est une infraction formelle aux lois du 3 ventôse an 111 et 22 germinal an IV » ; en outre, il soutient que « la qualification de président, de secrétaire ou de membre de l'assemblée du presbytère d'Évreux, prise publiquement par les signataires de cet écrit, est la violation de la déclaration des droits, qui porte : « Nul ne
(1) A Troyes, les autorités défendaient aux prêtres de publier les bans et ne voulaient point leur permettre d'assister les condamnés. Cependant, on tourna la difficulté en permettant à deux consolateurs d'assister un condamné à mort, avec défense formelle de porter aucun signe religieux. Le ministre de la police s'en émut, mais les autorités le rassurèrent, en lui annonçant que les deux consolateurs étaient vêtus en couleur, et par conséquent n'avaient aucun aspect ecclésiastique, (Babbau, Histoire de Troyes, tome II, p. 494 et suiv.)
peut, sans une délégation légale, exercer une autorité. » C'est le texte qu'on invoque pour défendre de se dire évoque, il est logique de s'en servir pour proscrire toute autre qualification beaucoup plus modeste! Le directoire, cette fois-ci, va presque jusqu'au bout de son système, qui exclut également les consistoires protestants 1 Le ministre ajoute, comme d'habitude, que ces ecclésiastiques violent encore la constitution en formant une corporation, et ordonne au commissaire de dénoncer cet écrit à l'accusateur public (1).
Le diocèse constitutionnel de la Gironde était vacant par la mort de l'intrus Pacareau. Le presbytère adressa à ses fidèles une circulaire les invitant à prier pour le concile et pour l'élection d'un nouvel évêque-. Il fit aussi une circulaire aux communes pour les inviter à ne point accepter de prêtres mariés, ou sans mission du presbytère ou de l'évoque. Les révolutionnaires dénoncèrent ces deux circulaires avec beaucoup de violence (2). Leurs signataires furent déférés à la justice. L'accusateur public écrivait, le 13 vendémiaire an VII, qu'ils avaient été mis en arrestation, mais avaient ensuite obtenu la liberté sous caution. Nous ne savons si ces poursuites ont abouti à une condamnation.
Cependant, les coûstitutionnels, grâce à l'appui qu'ils trouvaient chez certains révolutionnaires, remplirent quelques sièges- vacants. Primat fut transféré de Cambrai à Lyon. Les constitutionnels, qui, en 1792, déclamaient avec fureur contre ces translations, avaient tout à fait changé d'avis!
Ils voulurent aussi se donner un évêque à Paris. Ils tinrent d'abord une assemblée préparatoire qui procéda à un scrutin : il y avait 67 votants, on trouva 113 suffrages 1 « Le résultat, qui est pour nous une énigme, disent les Annales de la religion (tome VII, p. 41), n'en est pas une pour tout le monde. » Les constitutionnels ne venaient pas à bout de s'entendre sur la manière dont ils procéderaient à l'élection : ils auraient voulu lui donner une forme populaire, mais ils craignaient beaucoup un scandale: certains membres du parti, excités par les révolutionnaires, parlaient de nommer un prêtre marié. Royer, intrus de l'Ain, fut élu à la fin. Dans la suite, son parti se plaignit de sa tiédeur.
(1) Archives, F, VII, 7374. -(2) Ibid., 7485.
Les intrus eurent aussi à lutter dans leur propre secte contre des novateurs imprudents. Certains ecclésiastiques, soit pour faire du nouveau, soit pour se concilier les révolutionnaires, se mirent à célébrer l'office et à administrer les sacrements en langue vulgaire. Le vieux Clément avait adopté cette innovation, ainsi que beaucoup d'autres qui scandalisaient la majorité du clergé constitutionnel. Ses collègues s'alarmèrent de ces tendances, et Saurine réfuta vivement, dans les Annaies, deux lettres pastorales que Clément avait publiées en faveur de la langue française. Cette réfutation reçut les adhésions de Royer et de Desbois.
Au début, le directoire se contenta de déporter un petit nombre de constitutionnels, et d'intenter contre plusieurs autres des poursuites judiciaires pour de prétendus délits. Mais comme les tribunaux, bien qu'épurés après le 18 fructidor, se refusaient parfois à torturer la constitution et les lois pour adopter ses théories, le directoire se mit à user largement de son droit de déportation; contre les constitutionnels qui parlaient mal du décadi ou des prêtres mariés, ou soutenaient la nécessité de la bénédiction nuptiale. Ainsi, le prêtre Godard, du département du Cher, fut déporté par arrêté du directoire du 12 brumaire an|VII. Voici les faits tels qu'ils résultent du procès-verbal envoyé au directoire : Il avait accepté de célébrer à la fois le décadi et le dimanche, mais la police envahit l'église un dimanche, pendant qu'il disait sa messe, et lui enjoignit de la cesser : il refusa, et fut dénoncé comme ayant occasionné, par son refus, un rassemblement. Le procès-verbal constate pourtant que l'ordre n'a pas été troublé : mais peu importait, le tour était joué, et il a dû être joué bien souvent ! Ce prêtre n'en fut pas moins déporté pour avoir excité des troubles. On l'accusait aussi d'avoir médit des prêtres mariés. (Archives, F, VII, 7490.)
Les constitutionnels frappés par le directoire avaient, en général, bien plus de facilités que les réfractaires pour protester contre leur arrestation et présenter leurs moyens
de défense. On leur permettait d'écrire à des protecteurs, de présenter des mémoires; on ne se pressait pas de les jeter sur un vaisseau. Souvent, grâce à des protections puissantes, leurs arrêtés de déportation étaient retirés après quelque temps de captivité. La déportation en Guyane était regardée par beaucoup de gens comme un supplice plus lent, mais aussi sûr que la guillotine; aussi de malheureux constitutionnels, saisis d'épouvante à ridée des tortures morales et physiques qui les attendaient, adressèrent au directoire les supplications les plus basses et les plus lâches ; quelques-uns offrirent même de se marier 1
Ainsi, la peur de la Guyane fit perdre complètement la tête à un prêtre constitutionnel de l'Yonne, déporté par arrêté du directoire, du i vendémiaire an VII, pour avoir prêché le chômage du dimanche et des anciennes fêtes. Pour fléchir le directoire, il fit imprimer un mémoire dans lequel il prétendait n'avoir embrassé l'état ecclésiastique que par crainte de ses parents. A la révolution, il avait voulu se marier, disait-il, mais sa famille l'en avait empêché ; il n'avait repris le sacerdoce que pour avoir du pain, mais il était bien décidé à le quitter et à se marier; quand on est venu l'arrêter, il se disposait à faire publier ses bans. Son offre de se marier ne produisit pas beaucoup d'effet sur ses persécuteurs. Dans le rapport joint au dossier, on l'envisage même avec une certaine défiance. Il réclama de nouveau par un mémoire plus lâche encore que le premier : mais tout porte à croire qu'il en fut pour sa honte, car un rapport, du 13 messidor an VII, conclut au rejet de sa demande, parce que les prêtres déportés ne sont pas aptes à contracter mariage. Mais, grâce au délai qui lui avait été accordé, il dut se trouver encore dans la prison de l'île de Ré à la chute du directoire (1). Ce malheureux n'est pas le seul qui ait espéré échapper à la persécution en abandonnant l'état ecclésiastique. Le régime de la Terreur était revenu pour les prêtres, les peureux croyaient que les
(1) Archives, F, VII, 7685. Un autre ecclésiastique du département de TYonne, où la persécution était très vive, vint déclarer à la municipalité de Saint-Sauveur, le 10 fructidor, « qu'il abdique les fonctions de ministre du culte catholique, ne voulant plus que «'occuper de l'exploitation de sas propriétés». {Md., 74Wk)
abdications allaient redevenir à la mode et servir encore de sauvegarde. Mais les révolutionnaires étaient tout à fait désillusionnés sur les apostasies et les mariages de prêtres. Us n'en demandaient plus, et craignaient d'être dupes en accordant la moindre faveur aux renégats du sacerdoce (1). Les apostats et les défroqués de la Terreur qui avaient persévéré dans leur apostasie, appartenaient en majorité au parti anarchiste. Le directoire trouva très ingénieux d'user contre eux de l'article 24. Lorsqu'un défroqué paraissait exercer une influence assez grande sur les révolutionnaires hostiles au directoire, ou devait se présenter à des élections quelconques contre un protégé du directoire, celui-ci s'empressait de l'expédier à l'île de Ré, comme prêtre troublant la tranquillité publique. Ainsi, le 14 brumaire an VII, il déportait pour des motifs politiques trois prêtres mariés :
« Considérant que les nommés P., ex-vicaire de la commune de Lusignan, M., ex-curé de Saint-Germain de Poitiers, etD., ex-curé d'Usson, tous du département de la Vienne, se sont mis à la tête dun parti désorganisateur, évidemment dirigé contre la constitution de l'an III, qu'ils ont organisé la révolte, conspiré contre la tranquillité publique, et dirigé tous les mouvements anarchistes dans les assemblées primaires et électorales du même département (2). »
(1) Un religieux défroqué et marié à la première Terreur, qui s'était repenti, et dont la rétractation avait fait quelque bruit, essaya aussi d'éviter la déportation en rétractant sa rétractation. Il fit présenter par sa femme un mémoire dans lequel elle racontait comment son mariage s'était fait : « Il fut enfermé, ainsi que les autres curés constitutionnels, au Mont-Saint-Michel ; il n'obtint sa liberté que sous la condition de se marier dans quinze jours. Notre mariage eut lieu dans ce délai. Mon mari fut nommé commissaire bibliographe par la société populaire et l'administration du district. » Les deux enfants qui étaient nés de ce mariage moururent en Tan Y; alors l'ex-religieux se rétracta; sa femme prétendait, pour fléchir les directeurs, que cette rétractation avait été surprise, et publiée à son insu. Il écrivit aussi au directoire qu'il rétractait sa rétractation, et se déclara prêt à faire tout ce qu'on lui demanderait pour prouver qu'il était bon républicain. Il invoqua la loi du 23 brumaire an II sur les prêtres mariés. Ainsi, ce malheureux avait d'abord apostasie et pris femme en l'an II par peur de la guillotine ; il s'était ensuite rétracté quand il avait cru le danger passé. La persécution était revenue et la peur de la guillotine sèche l'avait déterminé à une seconde apostasie. Mais l'administration du département insista vivement pour sa déportation, et nous ne pensons pas que son arrêté ait été retiré ! (Archives, F, VII, 7394.)
(2) Les notes présentées au directoire sur ces trois individus sont assez curieuses. P... était prêtre et professeur sous l'ancien régime. En
Ces trois prêtres sont donc expédiés à l'île de Ré ; on voulait déporter avec eux un quatrième défroqué, mais il était juge de paix, et protégé par sa fonction. Ces anarchistes avaient de puissants protecteurs. Bernard et Garnier de Saintes, ainsi que plusieurs députés et les théophilanthropes, ne cessaient de demander au directoire la mise en liberté de ces défroqués. Grâce à leurs énergiques réclamations, et surtout au coup d'État du 30 prairial, qui modifia la composition du directoire, l'arrêté qui les déportait fut rapporté, le 29 messidor an VIL Ils avaient été détenus près d'une année.
Un autre apostat marié, B..v du département d'Indre-et- Loire, était en même temps qu'eux à l'île de Ré, comme ayant troublé la tranquillité publique. L'administration du département, consultée sur sa moralité, répondit « que dès avant la révolution, le prêtre B... était généralement
1775, il s'enfuit en Angleterre avec une jeune fille qu'il avait séduite, et ne reparut en France qu'en 1791, pour se jeter dans la révolution. Il intrigua beaucoup pour obtenir une place importante dans l'église constitutionnelle, mais devint simplement vicaire à Lusignan, et jeta bientôt le froc aux orties. Il déclara, dans un mémoire imprimé, qu'il s'était marié à Lusignan le 6 novembre 1792, suivant les lois françaises, et que, le 13 juin 1793, il avait renoncé à ses fonctions de prêtre et ne les avait reprises que « pour le mariage du prêtre P..., en septembre, auquel étaient présents tous les fonctionnaires publics en costume et la garde nationale en uniforme ». Le 11 brumaire an II, il abdiquait devant un représentant en mission, et lui remettait ses lettres, et, le 24 frimaire, il renouvelait son abdication devant le département. Il réussit ensuite à se faire nommer administrateur du département, puis président du premier comité révolutionnaire, puis président du tribunal criminel, par l'influence du conventionnel Ingrand. Après thermidor, il se mit à injurier Robespierre; mais ce terroriste prudent n'en fut pas moins emprisonné : l'amnistie le sauva. Il avait amassé de la fortune en Angleterre, on ne savait par quels moyens, et, en France, il avait acheté des biens nationaux à vil prix; les agents du directoire prétendaient que, pour faire ces marchés, il avait abusé de ses fonctions, et l'accusaient, en outre, des actes les plus infâmes. Cet aventurier ne devait pas en rester là. Il se mit dans la secte des théophilanthropes, et,le 6 frimaire an VI, il déclara aux autorités de Paris qu'il allait exercer les fonctions de lecteur du culte théophilanthropique.
Ses deux compagnons étaient aussi des prêtres mariés et acquéreurs de biens nationaux. L'ex-curé M... était devenu, après son apostasie, lieutenant de la gendarmerie. Il s'était fait ensuite ministre du culte théophilanthropique et avait essayé de l'établir à Poitiers. Il demanda fièrement au directoire si c'était là son crime. (Archives, F, VII, 7428.)
mésestimé par tous les hommes sages et probes... ; son inconduite, l'impureté de ses mœurs, écartaient de sa personne tous ceux qui avaient quelque pudeur » et, cependant la révolution avait accepté ses services! B... trouva moyen de se faire recommander par Goupil de Prefeln, et envoya au directoire pétition sur pétition ; c'était un partisan fanatique du mariage des prêtres, et il s'en prévalut dans ses suppliques. Néanmoins, son arrêté de déportation ne fut pas rapporté (1).
Ainsi, le directoire usait de la loi du 19 fructidor contre toutes les catégories imaginables d'ecclésiastiques. Les prisons regorgeaient de prêtres, en grande majorité catholiques, mais elles renfermaient aussi un certain nombre de constitutionnels et quelques défroqués. Les saints, les martyrs, s'y trouvaient parfois réunis à d'infâmes apostats, qui étaient devenus les boutefeux du parti babouviste.
Les constitutionnels auraient bien voulu que la loi du 19 fructidor ne fût appliquée qu'aux seuls réfractaires. Le 27 brumaire an Vil, Grégoire, Saurine et Desbois le demandèrent formellement. Leur pétition commence par de basses flatteries à l'adresse des fructidoriens :
« Avec tous les vrais républicains , nous avons applaudi à la journée du J8 fructidor; avec eux, nous proclamons qu'en ce jour la sagesse et l'énergie du corps législatif et du directoire exécutif sauvèrent la république lorsque le royalisme menaçait de la dévorer.
(1) Après la chute du directoire, il invoqua l'arrêté du 8 frimaire an VIII. Dans le rapport qui fut fait sur sa demande, on le représente comme livré à tous les vices : « Dans tous les temps et dans tous les pays, ceux qui lui ressemblent sont les fléaux de la société, et la police leur doit une surveillance particulière. Cependant, d'après les dispositions de l'arrêté du 8 frimaire, B... réclame sa liberté, et qui plus est, a droit de l'obtenir. Il est prêtre marié, et marié depuis longtemps. C'est un des premiers qui ont donné à leurs confrères V exemple de fouler aux pieds le plus absurde et le plus funeste des préjugés. Il est malheureux que l'ensemble de ses actions permette de supposer à celle-ci un motif peu louable. Cette supposition est d'autant plus fondée, qu'il fait mauvais ménage et bat sa femme. Il n'est pas meilleur fils, car il a laissé sa mère servir de domestique, bien que ses nombreuses acquisitions de biens nationaux l'aient mis lui-même dans l'aisance. B... est mauvais républicain, mauvais époux et mauvais fils, mais l'arrêté des consuls est positif, et lui en refuser l'application serait injuste d'abord, et ensuite impolitique, car les fanatiques applaudiraient au traitement qu'éprouve un prêtre marié. » {Archives, F, VII, 7275.)
« Un article de la loi du 19 fructidor autorise le directoire a déporter, par des arrêtés particuliers, les prêtres perturbateurs. A Dieu wc plaise que nous réclamions en faveur de conspirateurs, dont nous serions les premières victimes, s'ils parvenaient à étouffer la liberté. Sans doute, il est parmi les prêtres comme parmi les autres citoyens, des pervers qui méritent cette horrible qualification. » (Annales de la religion, t. IX, p. 59.)
Mais il faut faire une distinction en faveur des constitutionnels. Plusieurs députés ont déclaré qu'en votant cette loi, ils croyaient frapper seulement les insermentés. Les constitutionnels ne doivent pas être assimilés aux réfractaires : « La nation avait contracté envers nous des engagements, ils ont été oubliés ! Nous a-t-on entendu réclamer? non 1 » C'était faux : les constitutionnels ne perdaient jamais l'occasion de rappeler qu'on les avait privés de leurs traitements I Ils vantent ensuite les services qu'ils ont rendus à la révolution, et parlent « des poignards des royalistes » et déplorent la situation qui est faite par la loi de fructidor aux prêtres constitutionnels :
« Sous un régime républicain, ils sont hors la loi!... expression affreuse, mais vraie, puisqu'on peut les déporter sans qu'ils connaissent ni leurs dénonciateurs, ni l'objet de la dénonciation; sans qu'on les mette à portée de se justifier ! »
Sans doute, on ne leur accorde même pas ce qui est considéré comme dû à n'importe quel accusé, même au plus vil criminel, mais ils trouvent cette mise hors la loi très bonne pour les prêtres catholiques ! Us déclarent que dans le département de l'Yonne « tous les prêtres sont ou déportés, ou dénoncés, ou en fuite ». Ils finissent en demandant que la loi du 19 fructidor soit amendée en faveur du clergé constitutionnel, « qui a tout fait, et fera constamment tous ses efforts pour concourir au triomphe de la république ».
Il importe de constater que les constitutionnels ont demandé, pour eux seuls, une exception à la loi du 19 fructidor, parce que, plus tard, ils se sont vantés impudemment d'avoir réclamé, en adversaires généreux, la liberté pour les réfractaires !
Les Annales de la religion constatent qu'à la fin de l'an VII, il y avait encore quarante prêtres constitutionnels à l'île de
Ré. Ils avaient été frappés presque tous pour avoir résisté au décadi et prêché courageusement le dogme chrétien. Réunis dans la prison à ces ecclésiastiques dont l'existence depuis l'installation de la constitution civile n'avait été qu'un martyre continuel, ils firent de salutaires réflexions. Les motifs d'intérêt mondain et d'ambition qui leur avaient fait accepter le schisme n'existaient plus, ils ne pouvaient garder aucune illusion sur le caractère antichrétien de la révolution ; leur propre déportation en était une preuve trop évidente ! Leur prudence avait été vaine, leur habileté était devenue duperie! Beaucoup de ces disgraciés de la révolution, qu'ils avaient trop servie, descendirent au fond de leurs consciences et rétractèrent leurs erreurs. Le bruit de ces conversions arrivait aux oreilles des schismatiques endurcis, et les jetait dans une véritable exaspération. Le 27 vendémiaire an VIII, le ministre de la police recevait une lettre de Saurine en faveur de certains constitutionnels :
« Des neuf cents prêtres qui sont à Vile de Ré, il y en a quinze qui restent constamment fidèles à leurs serments de soumission aux lois, malgré les avanies qu'on leur fait et les amertumes dont on ne cesse de les abreuver. Un grand nombre se sont laissé séduire aux promesses et aux menaces; les quinze tiennent toujours ferme...; les quinze prêtres fidèles, dénués de tout secours, de toute consolation, continuellement persécutés, maltraités par les autres, se trouveront les plus malheureux des hommes, s'il leur faut passer encore cet hiver dans un tel esclavage. » (Archives, F, VII, 7685.)
Pendant la première Terreur, la prison et la perspective de l'échafaud avaient converti bien des schismatiques. Sous la Terreur fructidorienne, la perspective de la déportation, de la guillotine sèche, exerçait la même influence sur les esprits. Aussi les meneurs de la secte déversaient l'injure sur les réfractaires qui avaient, suivant eux, circonvenu leurs collègues. Pourtant c'était le directoire, qui, en brisant tous leurs liens avec la révolution, avait été leur véritable convertisseur! Les constitutionnels le savaient bien, mais ils tournaient leur rage contre les malheureux captifs, les accablaient d'injures dans leurs écrits, et lançaient même contre eux les calomnies les plus absurdes et les plus impudentes.
Avant de raconter la chute de ce gouvernement directorial qui fit un usage si meurtrier de la déportation, nous essaierons de donner une idée de la manière dont cette déportation était effectuée, et des tortures qui étaient infligées à ses victimes.
Les prêtres condamnés à la déportation, soit en vertu des anciennes lois, soit par le directoire, furent d'abord expédiés à Rochefort. Mais, le 30 germinal an YI, le ministre de la police, Dondeau, annonça aux administrateurs que les déportés seraient transférés à l'île de Ré, parce que la citadelle de Rochefort avait besoin de réparations et que les évasions étaient fréquentes. Les parents des détenus, disait le ministre, affluaient à Rochefort, et rendaient la surveillance très difficile. Cependant, il y eut encore des évasions de l'île de Ré (1). Dans cette île, les prêtres avaient pour compagnons de captivité des laïques condamnés à la déportation pour des motifs politiques, ou des crimes de droit commun. Mais ces derniers, du moins, avaient comparu devant des juges!
En ventôse an VII, 200 déportables, dont 167 prêtres, furent embarqués sur la frégate Ut Charente. Après un combat très opiniâtre avec les Anglais, elle fut obligée de rebrousser chemin et de se radouber. Les déportés furent réembarqués sur la Décade. Le ministre de la police avait écrit qu'il ne voyait « qu'une impérative urgence pour effectuer la déportation (2). » La Décade appareilla le 6 floréal et conduisit son chargement humain à Cayenne. Il y eut encore un départ le 23 thermidor de la même année; 169 proscrits furent embarqués sur la Vaillante et la Bayonnaise. La chaleur était excessive; les malheureux déportés, empilés les uns sur les autres, tombèrent tous malades, et beaucoup moururent en route.
(1) Le 8 pluviôse an VII, Bouju, commissaire de l'ile, écrivait au ministre de la police que dix prêtres s'étaient évadés au moyen d'une corde, dans la nuit du 3 au 4. Il annonça encore, en germinal, une évasion de onze prisonniers, dont six prêtres. (Archives, F, VII, 7380.)
(2) Archives, F, VII, 7380.
La vie des prisonniers de l'île de Ré était extrêmement pénible, et les préparait trop bien à la misère affreuse qui les attendait en Guyane. Les documents officiels en fournissent la preuve. Ainsi, le commissaire Bouju écrivait, le 10 floréal an VI, au ministre de la police, à l'occasion du transfèrement de Rochefort à l'île de Ré, qui avait été ordonné tout à coup sans qu'on eût fait le moindre prépara tif:
« ... La sûreté des prisonniers est ce qui nous donne le moins d'inquiétude : il n'en est pas de même des subsistances à fournir. D'abord, citoyen ministre, nous ne pouvons donner que de la paille y du pain et de Veau. L'intention du gouvernement est-elle qu'ils soient réduits à ce traitement? Jusqu'à ce jour, ceux qui ont été envoyés ici n'ont reçu que la ration d'une livre et demie de pain, et dans un pays où Voir dévore ses habitants, cette ration est insuffisante. Ce fait bien reconnu par notre administration municipale, elle a arrêté qu'à compter de demain, la ration serait portée à deux livres. A. Rochefort, ces détenus sont nourris au compte de la marine, et ils y reçoivent sa ration de bord, qui est d'une livre et demie de pain, d'une portion de viande (1) et d'uu verre de vin. Je vous prie, citoyen ministre, de vouloir bien me transmettre des ordres qui m'autorisent dans ma conduite à cet égard. Je vous observe encore que nous n'avons ni matelas, ni draps, ni couvertures à notre disposition, et crois devoir vous prévenir que, sans ordre du ministre de la guerre, nous n'obtiendrons rien des effets de casernement qui sont ici. » (Archives, F,VII, 7380.)
Le ministre de la police tint compte, mais bien à contrecœur, de ces observations, et écrivit aux ministres de la guerre et de la marine des lettres remplies d'injures contre les proscrits, pour leur demander les autorisations nécessaires. Mais on n'obtenait rien pour les prisonniers. Le A prairial, Bouju écrivait que le directeur de l'entreprise des lits militaires de la Rochelle avait refusé toute fourniture, « sa compagnie étant en avance de plus de quinze cent mille livres, et ne retirant rien ». De son côté, le ministre de la marine refusait de se charger des dépenses. Aussi, le 10 prairial, IJuichot, commissaire de Rochefort, écrivait que, par suite de tous ces refus, il avait été obligé de garder les prisonniers.
(1) On apportait aux prêtres une ration de mauvaise viande crue, et ils seraient morts de faim, si des personnes charitables ne s'étaient point chargées de la faire cuire pour eux.
LKS CONSTITUTIONNELS ET LE DIRECTOIRIÙ 735
Il demandait que les déportés valides fussent embarqués sur-le-champ, les sexagénaires et les infirmes renvoyés dans leurs départements respectifs; autrement la majeure partie de ces reclus, dans cette saison, serait infailliblement atteinte de maladies aiguës capables de causer leur mort ». Le transfèrement n'était pas possible; on mit les prisonniers sur le vaisseau le Médoc, qui allait partir pour la Guyane. Le commissaire de Rochefort appuya cette mesure, « dans l'intérêt des condamnés qui sont confinés dans une prison étroite, peu sûre et malsaine ». Il résulte d'une liste dressée, le 8 germinal an VI, par Boichot, qu'il y avait alors à Rochefort 127 déportables à expédier en Guyane, dont 82 prêtres (1) : 73 étaient bien portants, 48 malades. Le 17 messidor, Bouju écrivit qu'il y avait plus de neuf cents prêtres à l'île de Ré et qu'il en arrivait tous les jours. La mortalité était très grande.
L'île de Ré étant devenue insuffisante, on envoya de nombreux convois de prisonniers à l'île d'Oléron. Les prêtres belges y furent expédiés en foule.- Cependant, les prisons de File de Ré étaient toujours pleines de proscrits, et Bouju écrivait au commissaire de Rochefort, le 29 thermidor an VII :
« J'ai reçu, citoyen collègue, le dernier convoi de prisonniers que vous m'avez adressé : ils sont dans des greniers, sans portes ni fenêtres, faute de chambres, et si l'on continue, il faudra les loger dans les souterrains de la citadelle. » (Archives, F, VII, 7380.)
(1) En outre, le commissaire constate que pour ne pas retarder rembarquement, il n'a point porté sur la liste 22 dé portables récemment expédiés du Doubs et de la Côte-d'Or. 47 déportables arrivèrent à Rochefort du 8 germinal au 1er floréal. Le mois suivant, le commissaire en reçut 87, dont 8 laïques seulement; en messidor, il compte 39 arrivants, dont 6 laïques. Le 7 thermidor, 138 prisonniers furent enfin transférés à l'île, de Ré. Sur les 169 déportés embarqués le 24 thermidor, 126 venaient de Rochefort et 43 de l'île de Ré, 11 seulement étaient laïques; une femme faisait partie du convoi. Le nombre des prisonniers allait toujours en augmentant. A l'île de Ré, Bouju écrivait, le 27 brumaire an VII, qu'il ne savait où loger les prêtres, et le 13 nivôse suivant : « Hier, j'avais 510 prisonniers, non compris les malades; aujourd'hui, il en est arrivé 46, et demain j'en attends 80. » Aussi, le 6 pluviôse, le ministre lui accorde une gratification demandée de 600 francs sur les fonds secrets, à cause de la surveillance particulière qu'il est obligé d'exercer sur les prisonniers. (Archives, F, VII, 7380.)
Et, le 3 vendémiaire suivant, il écrivait encore qu'il fallait débarrasser la citadelle de nombreux prisonniers entassés dans les greniers « d'une manière inquiétante pour la santé, non seulement des détenus, mais encore d'un nombre considérable de personnes qui sont forcées d'y résider, telles que les gardes-magasins et employés ». (Ibid.) Bouju envoyait en môme temps l'état des prêtres déportables de l'île de Ré : 468 prêtres y étaient retenus en vertu d'arrêtés du directoire, et 455 en vertu des lois de 1792 et 1793, appliquées par les départements, par les tribunaux criminels ou les commissions militaires (1).
La misère et la maladie diminuaient tous les jours le nombre des prisonniers (2), mais ils étaient bien vite remplacés, car les chasseurs de prêtres amenaient constamment de nouvelles victimes. Dans les premiers temps, les parents d'un déportable se réjouissaient d'apprendre qu'il n'avait pas été compris dans le dernier embarquement, qu'il n'avait pas encore à subir les affreuses misères de la traversée et le climat dévorant de la Guyane! Vain es-
(i) Une liste des détenus avait été imprimée par leurs amis à la Rochelle, l'administration la fit saisir le 5 messidor, sans contester son exactitude. Cette liste porte 886 noms d'ecclésiastiques classés par diocèses. Depuis, le nombre a encore augmenté. Presque tous les diocèses sont représentés dans cette fatale liste. Celui de Besançon y figure pour le chiffre le plus élevé , 55 de ses prêtres sont à l'île ; les diocèses de Belgique y comptent 169 prêtres, et l'île d'Oléron regorgeait encore de prêtres belges !
(2) Dans certaines villes, les prêtres reclus n'étaient guère mieux traités que ceux des îles de Ré et d'Oléron. Ainsi l'administration du nouveau département du Léman écrivit de Genève, le 27 messidor an VII, au ministre de l'intérieur : « Citoyen ministre, nous venons vous consulter sur la nature du traitement qui doit être accordé aux prêtres reclus dans ce département. Ils n'ont reçu pendant longtemps que le pain et la paille; ils se procuraient le surplus au moyen des aumônes que des personnes charitables leur faisaient passer. » Cette situation des prêtres reclus « avait l'inconvénient de maintenir des relations plus ou moins dangereuses entre eux et les fanatiques, dont les têtes s'exaltent lorsqu'ils apprennent que ceux-là n'ont que du pain et de l'eau ». Elle a, en conséquence, alloué à chaque prêtre de la paille, 75 décagrammes de pain, 25 décagrammes de viande par jour. « Veuillez, citoyen ministre, nous informer si les prêtres reclus doivent être traités comme ceux qui sont déportés à l'île de Ré, etdans ce cas, quelle est la nature du traitement quileur est accordé?» (Archives, F, VII, 7380.) Cette question était bien inutile! Avec toute la bonne volonté du monde, il était difficile de traiter les reclus aussi mal que les prisonniers des îles!
poir, Ré et Oléron étaient presque d'aussi bons endroits, pour le système de la guillotine sèche, que Conamana et Sinamary! L'épidémie annoncée par les fonctionnaires de l'endroit arriva bien vite, et fit de nombreuses victimes. Les prisonniers d'Oléron surtout furent décimés dans l'automne de 1799.
L'évêque de Saint-Papoul, qui n'avait jamais quitté la France pendant la Terreur, fut conduit à l'île de Ré, le 10 ventôse an VIL Les prisonniers cherchaient à adoucir leurs souffrances par la prière en commun, et aussi par l'étude, bien qu'ils eussent fort peu de livres à leur disposition. Des professeurs, des théologiens distingués faisaient de mémoire à leurs compagnons de captivité des conférences sur le dogme et la morale.
Quelques jours avant le premier embarquement, les prêtres entassés dans leurs prisons avaient demandé à être détenus moins étroitement, et la municipalité leur avait répondu ironiquement qu'ils seraient bientôt plus au large. Soixante-quinze prêtres étaient entassés les uns sur les autres dans la chapelle ; l'air était à peine respirable : la veille de l'embarquement, ils ouvrirent vers le soir leurs fenêtres pour le renouveler ; une sentinelle cria : « Fermez, ou je fais feu ! » Ils répondirent : «L'infection nous tue 1 » Le soldat les menaça une seconde fois, et tira au moment où ils fermaient les fenêtres. Le lendemain, ils furent embarqués avec des chauffeurs et des condamnés aux galères.
« Il y avait parmi eux deux sexagénaires très infirmes, Epau et Piclet. Les officiers municipaux les firent jeter sur deux charrettes avec le bagage des autres déportés. Les soldats chargés de l'exécution murmuraient. Le commissaire Boichot, craignant un mouvement, fît ramener les deux malades en prison. Ce commissaire eut connaissance d'un ordre qui exceptait de là déportation quelques individus. Il ne voulut pas l'exécuter, disant qu'il ne lui était pas adressé, et qu'au surplus, ceux que cet ordre concernait pourraient le faire valoir à leur arrivée à la Guyane.
« Le jour de l'embarquement, une troupe armée et nombreuse conduisit les prisonniers au port. Ils furent mis sur la frégate la Charente destinée à les transporter. Les chambres n'étaient pas assez spacieuses pour recevoir tout le monde ; il fallut y placer deux plans ou étages de hamacs. Ils étaient trop courts, et ils se touchaient. On peut juger de l'infection qu'on y éprouvait, et de la difficulté de se mouvoir dans un tel encombrement.
« Dès la première nuit, des hamacs supérieurs furent arrachés par le poids de ceux qui se couchèrent. Ceux qui étaient dessous furent blessés. Les habits, les sacs, les valises, étaient épars de tous côtés. Le jour parut, mais sans pénétrer dans ce cachot, et la confusion ne fut pas diminuée; quelques-uns perdirent plusieurs fois connaissance (1). »
La Charente était encore en vue des côtes lorsqu'elle fut attaquée par trois vaisseaux anglais, et il fallut l'échouer pour la sauver. Les déportés furent mis à terre. On profita de cet accident pour compléter la cargaison. Elle se composait de 182 déportés. Boichot proposa, le 27 ventôse, de la porter à 200. Le ministre fut de cet avis, et les déportés furent empilés de nouveau sur la Décade. Gomme ce navire était plus petit que la Charente, le capitaine fit observer qu'il lui serait difficile d'y faire tenir le même nombre de condamnés : les autorités répondirent que bientôt la mort éclaircirait les rangs des prisonniers, et qu'au bout d'un certain temps ils seraient beaucoup plus à l'aise. Pendant la nuit, quelques-uns s'échappaient pour respirer sur le pont, car l'intérieur du navire était une véritable fournaise; mais les matelots les chassaient brutalement et les faisaient redescendre, en chantant ce refrain : « Descendez, tyrans, au tombeau. » La Décade arriva à Gayenne le 10 juin 1798 (22 prairial an VI).
Jeannet, chef de la colonie, assigna pour résidence aux nouveaux débarqués de la Décade Gonamana, l'un des endroits les plus malsains de la Guyane. On ne pouvait éviter ce séjour pestiféré qu'en trouvant un colon de bonne volonté qui se rendait, par acte authentique, responsable de ceux dont il se chargeait, et leur assurait leur subsistance. De généreux colons sauvèrent ainsi 50 à 60 déportés. Dès leur arrivée à Gonamana, les malheureux proscrits ne purent conserver aucune illusion sur le sort qui les attendait. L'aspect seul du pays était lugubre, leurs cases n'étaient pas terminées, on leur donna pour unique nourriture du biscuit et des salaisons. Bientôt Gonamana, suivant l'expression de Barbé-Marbois, ne fut plus qu'un cimetière ! Le*
(1) Barbb-Marbois, Journal <fun déporté. Ces détails lui furent racontés en Guyane par ces prêtres devenus ses compagnons de oaptivité.
30 novembre 1799, vingt et un mois après, il ne restait plus que 39 déportés de la Décade sur 200; à peine un cinquième !
Un autre envoi arriva bientôt. Le 14 thermidor an VI, 120 prêtres et 54 laïques furent embarqués sur la frégate la Bayonnaise. Beaucoup de prisonniers avaient la fièvre, et plusieurs furent enlevés de l'hôpital pour être embarqués : l'un d'eux était tellement malade, qu'on le renvoya à Rochefort, mais il mourut dans la chaloupe avant d'y arriver. La traversée dura cinquante-quatre jours; les prisonniers étaient peut-être plus entassés encore que ceux de la Décade (1), et l'on était au plus fort de l'été ! Cinq prêtres moururent suffoqués pendant le voyage. Presque tous les prisonniers étaient malades, lorsque la Bayonnaise mouilla dans la rade de Cayenne, mais Jeannet ne voulut pas les laisser descendre. Leur supplice fut encore prolongé, et la corvette resta huit jours en rade sous un soleil brûlant. On les embarqua ensuite sur un petit vaisseau pour les mener àConamana, mais les mesures avaient été si mal prises, que cette traversée, ordinairement de quinze à vingt heures, dura sept jours. On les réunit ensuite aux déportés de Conamana, mais cette éternelle traversée les avait tellement exténués, que dans le courant d'un mois il en mourut près de la moitié !
Un commissaire, envoyé par Jeannet à Gonamana, lui adressa un rapport constatant que, le 1er brumaire an VII, « sur 82 déportés déposés au poste* à la fin de thermidor, il y en avait 26 de morts de maladies putrides, 50 à l'hospice, et aucun des autres bien portant ». Il déclara que cette mortalité était causée par l'eau très bourbeuse, « et même vitriolique », des miasmes putrides et les vidanges de l'hospice qui séjournent dans les marais, et ne peuvent être desséchés. Bientôt, à la saison des pluies, le poste
(1) Il n'y avait que 80 hamacs pour 120 prêtres : 40 prisonniers étaient donc obligés de coucher sur le plancher nu. Un chanoine mourut au commencement de la traversée, en laissant quelques bijoux précieux : 'une partie des matelots s'imagina que tous les prêtres avaient aussi des bijoux, et forma un complot pour les égorger et les dépouiller. Le capitaine sut les prévenir, mais il les autorisa à jouer devant les malheureux prêtres toutes sortes de farces sacrilèges et ordurières dans le but d'insulter à leur religion.
740 CONSTITUTION CimB DU CLERGÉ.
deviendra un marais, les communications seront très difficiles, et on sera exposé à manquer de vivres. L'officier, les soldats, les employés, sont dans le plus triste état. « Il n'y a que de la viande salée, aucun fruit, et pas même un citron pour corriger la mauvaise qualité de l'eau. » Ce commissaire pensait que le poste devait être transféré a Sinamary, mais Jeannet ne se pressa point de l'évacuer; un mois après, le commandant lui écrivit que tout le monde, soldats et déportés, y était malade et sans médicaments ; les malades ne sont pas soignés : « Il est des jours où il en meurt trois ou quatre (1). » Enfin, le 29 brumaire an VII (19 novembre 1798), les déportés furent transférés à Sinamary. Ces malheureux, exténués, se traînaient à peine et n'avaient pas la force de porter leur pauvre paquet. Quelques-uns tombèrent de faiblesse. « Des sauvages, témoins de ces affreuses misères, dit Barbé-Marbois, maudirent les hommes civilisés qui se plaisaient à tourmenter aussi cruellement d'autres hommes. »
A Sinamary, les malheureux déportés tombèrent malades en aussi grand nombre qu'à Conamana. Un rapport du commandant, du 2 nivôse an VII, montre toute l'horreur de leur situation :
« L'hôpital est dans l'état le plus déplorable ; la malpropreté et le défaut de surveillance ont causé la mort de plusieurs déportés. Quelques malades sont tombés de leur hamac pendant la nuit sans qu'aucun infirmier les relevât; on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les pieds étant restés suspendus.
« Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. On a vu ceux qui les enterraient leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bfen vite leur cadavre dans une fosse trop étroite et trop courte. Us commettaient promptement ces horreurs, pour aussitôt courir à la dépouille des expirants. Les infirmiers insultaient les malades et les accablaient d'expressions infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment de leur agonie. » (Barbé-Mabbois , Journal d'un déporté.)
Le garde-magasin n'avait pas donné de vivres pour les' déportés venant de Conamana : « Il a fallu les coucher sur
(1) Barbb-Marbois, Journal d'un déporté.
la terre, et les malades ont été dévorés des vers avant d'expirer», dit le rapport. Barbé-Marbois, témoin oculaire de toutes ces horreurs, a bien raison de s'écrier que « les inventeurs des soupapes de la Loire n'avaient pas été plus inhumains que les exécuteurs de la déportation en Guyane. » Il vit passer devant sa case jusqu'à trois convois en un même jour!
Les prêtres qui n'avaient pu trouver place dans les cases étaient logés dans deux grandes halles, appelées carbets, ayant chacune 120 pieds de long sur 24 de large. Les quatre murs étaient faits avec des claies, et portaient un toit de feuillage insuffisant à garantir contre la pluie, mais qui servait de repaire à des milliers d'insectes incommodes. Les prêtres n'avaient à boire qu'une eau vaseuse; leurs aliments étaient de la cassave, du poisson salé, et gâté en grande partie, delà morue de deux ans. Les grands jours, ils avaient de la viande salée qui leur coûtait 15 à 20 sous la livre. On ne pouvait se procurer aucun fruit dans cet affreux pays. Pour avoir des légumes, il fallait les semer et les cultiver soi-même. Bientôt les habitations Misère et Tout-y-Manque acquirent une effroyable célébrité. Les prêtres déportés avaient fort peu de livres : aucune occupation intelligente ne leur était possible : il leur fallait d'ailleurs passer une grande partie de la journée à faire leur pauvre ménage, porter l'eau et le bois, soigner les malades, raccommoder leurs habits et leurs chaussures, constamment détériorés par les insectes et les poux de bois. Ils récitaient l'office en commun à des heures réglées, mais ils ne pouvaient célébrer la messe qu'en cachette, avant le lever du soleil.
La frégate la Vaillante partit de Rochefort après la Bayonnaîse ; elle portait un grand nombre de prêtres et de forçats, tous costumés de même, et chaque prêtre était couplé à un galérien. Au bout de quarante jours de navigation, elle fut prise par les Anglais. Le capitaine, sir Edward Pellew, fit monter tous les prisonniers sur le pont, et dit à haute voix: « Que ceux qui sont prêtres se tiennent [à droite, que les forçats se rangent à gauche : si un seul ose passer du côté où il ne doit pas être, voici sa place I » et il montra la mer avec un geste significatif. Quand la séparation fut faite, il exprima aux prêtres l'indignation que lui, protestant, éprou-
vait, en voyant traiter avec une telle indignité et une telle barbarie des ministres de la religion, et leur demanda s'ils avaient à se plaindre des hommes de l'équipage. Bien loin de chercher à se venger des injures qu'ils avaient reçues, ils intercédèrent pour eux. Le capitaine profita d'une nuit obscure pour jeter les forçats sur les côtes de la Bretagne, et débarqua ensuite les prêtres à Plymouth : ils se réunirent à leurs nombreux confrères réfugiés en Angleterre. Cet événement ralentit le zèle du directoire pour la déportation. Il est certain que si la mer avait été libre, le nombre des victimes de fructidor aurait été bien plus grand encore.
L'annulation des élections de Tan VI ne retarda que pour très peu de temps la désorganisation du parti fructidorien. Tous les jours, le directoire était abandonné par quelquesuns de ses complices, et les anarchistes gagnaient du terrain. Mais toutes les fractions du parti révolutionnaire s'entendaient parfaitement pour maintenir la persécution religieuse, et lorsqu'il était question de modifier l'article 24 de la loi du 19 fructidor, ce n'était pas pour adoucir la situation du clergé, mais simplement pour restreindre le pouvoir des directeurs. Une année s'était écoulée depuis le 18 fructidor, les traqueurs de prêtres avaient eu à leur disposition toutes les forces du pays, et cependant ils se voyaient encore réduits à demander des lois nouvelles. Le 21 brumaire an VII, Briot, l'un des plus furieux prêtrophobes des cinq cents, vint, au nom d'une commission, présenter un projet de loi destiné à perfectionner la persécution.
Ce rapport est absolument digne de 93 pour le fond et la forme. Après d'ignobles déclamations contre les prêtres, il déclare que la législation persécutrice est diversement interprétée, qu'elle est devenue un véritable chaos, « qui n'est profitable qu'aux conspirateurs et aux avocats qui prostituent leurs talents à les défendre ». Partout on a prétendu que les commissions militaires ne pouvaient condamner que les prêtres émigrés, mais non les déportés rentrés ; ces commissions sont embarrassées par les textes qu'on leur cite:
il en résulte qu'au lieu de fusiller ces prêtres on les déporte de nouveau ; aussi Briot et tous les vrais révolutionnaires en ont-ils le cœur navré! On ne peut évidemment laisser durer un pareil état de choses!
La commission accorde un délai d'un mois à tous les prêtres déportables pour se livrer à l'administration, qui les fera déporter : passé ce délai, ils seront mis à mort comme les émigrés. Un délai de deux mois sera accordé aux prêtres frappés par le directoire d'arrêtés de déportation. Le rapporteur déclare que la commission a, dans son projet, montré une humanité et une générosité dont les prêtres étaient bien peu dignes. Les ecclésiastiques déportés par le directoire conserveront leurs biens : s'ils se sont soustraits à la déportation, leur fortune sera attribuée à leurs héritiers. Les parents des déportés ne seront pas assimilés aux parents d'émigrés.
Les vieillards et les infirmes non déportables seront emprisonnés au chef-lieu, et mis dans l'impossibilité de communiquer avec les fidèles. Tout fonctionnaire qui signera la mise en surveillance d'un de ces prêtres sera condamné à six mois de prison.
La question du châtiment à infliger aux receleurs de prêtres avait beaucoup préoccupé la commission : « La présence d'un prêtre déporté, d'un émigré, est un flagrant délit, un acte de conspiration. Tous ceux qui les cachent et les soutiennent, ceux mêmes qui ne les dénoncent pas, sont complices de ce délit. » Mais la loi du 22 germinal an II ne peut être exécutée à cause de sa terrible sévérité. La commission propose contre les receleurs un emprisonnement prononcé par le tribunal correctionnel, qui ne pourra être moindre de six mois, ni excéder deux ans :
« Le tribunal prononcera, en outre, la confiscation au profit delà république de la maison dans laquelle le prêtre aura été recelé, si celai qui lui a donné asile en était propriétaire; s'il n'y était que simple locataire, il sera condamné à une amende égale à la valeur de cette maison, le tout sans préjudice de plus grandes peines s'il y a lieu d'après les lois pénales. » (Débats et Décrets, brumaire, an VII, p. 313.)
Cette disposition donne au projet de Briot une certaine . originalité 1 La discussion commença le 7 nivôse. Rouvelet
déclara que « le farouche Robespierre n'eût pas imaginé de plus sévères lois » , et que ce projet était à la fois barbare et inutile. Andrieux parla contre « les jongleries sacerdotales», se livra à de longues et injurieuses déclamations contre les prêtres, et se montra l'ennemi résolu de la liberté de conscience :
« Avec cette seule phrase ; Melius est obedire Deo quam hommibus, les prêtres sont les despotes absolus du genre humain. On ne peut souffrir, dans un État bien policé, cette autorité rivale, et qui serait de fait la première et la seule... Que le culte se conforme aux lois, car ce n'est pas aux lois à se conformer au culte : les uns sont juifs, les autres catholiques, d'autres protestants ou quakers, mais tous sont et doivent être avant tout citoyens. L'État n'est pas dans l'église, c'est l'église qui est dans l'État.,. Eh! pourquoi ne pourrions-nous pas tous être prêtres au besoin, comme nous sommes tous soldats! César fut grand pontife, et Cicéron augure pendant quelques années. »
C'était la théorie à la mode sur, — ou pour mieux dire, — contre la liberté de conscience ! « Le culte doit se conformer aux lois, » disait-on alors, surtout quand les lois sont directement faites contre lui, par des tartufes de liberté ! L'État n'a droit à l'obéissance des citoyens que pour les actes de la vie civile, il est tenu de respecter leur culte et ne peut jamais leur imposer ses fantaisies antireligieuses. Le directoire, au contraire, avait pour système d'édicter des lois qui opprimaient les chrétiens, et disait ensuite impudemment: « Je ne sais pas de quoi vous parlez. » Quand le directoire imposait le chômage du décadi et le travail du dimanche, il savait très bien qu'il blessait les consciences, et s'en vantait même dans ses actes publics comme d'un triomphe sur la superstition. L'État agissait alors comme un individu qui, conduisant une voiture, la lancerait à dessein contre un piéton, et dirait, après l'avoir écrasé, qu'il ne l'avait pas vu, qu'il n'existait pas pour lui! «Que le culte se conforme aux lois! » Mais Louis XIV disait-il autre chose aux protestants? « L'église est dans l'État! » Ceci, rationnellement, devrait signifier que l'église ne domine point l'État, que ses membres sont soumis aux lois civiles, mais Andrieux l'entend en ce sens que l'église, pouvoir spirituel, est dans l'État, c'est-à-dire que l'État a le pouvoir
spirituel aussi bien que le pouvoir politique, qu'il est grand pontife, exerçant légitimement son pontificat, tantôt par la constitution civile, tantôt par le culte décadaire! et malheureusement le parti libéral, en répétant que l'église est dans l'État, a trop souvent montré qu'il donnait à cette maxime le même sens qu'Andrieux !
Ce partisan du pontificat de César combattit cependant le projet de Briot comme inutile, et proposa de prononcer une forte amende contre les receleurs (1). La discussion no fut reprise qu'après plusieurs mois.
Le directoire voyait arriver avec épouvante l'époque des élections de l'an VII. Il était abandonné par une grande partie de ses complices de fructidor, et les violents, exclus en floréal, s'apprêtaient à prendre leur revanche. Le triumvirat qui avait fait le coup d'État de fructidor était devenu très impopulaire: Rewbell était détesté pour sa morgue, et presque déconsidéré à cause de son beau-frère Rapinat, qu'on accusait d'avoir commis en Suisse d'horribles exactions. Laréveillère était tourné en ridicule à cause de sa théophilanthropie. Barras était méprisé de tous, mais chaque parti comptait acheter son concours. Merlin et Treilhard, quoique moins anciens au pouvoir, étaient presque aussi attaqués. Le directoire n'avait point à lutter contre les modérés, qui se tenaient à l'écart, mais contre les anarchistes et d'anciens complices défectionnaires. Il leur avait jeté inutilement en pâture, et les prêtres et les modérés : les opposants voulaient absolument arriver au pouvoir et tirer une éclatante vengeance du coup d'État de floréal. Ils poursuivaient
(1) Le 2 nivôse, le ministre de la police, Duval, fit encore une nouvelle circulaire sur les prêtres. Il reconnut que ceux qui avaient préféré la déportation à la réclusion ne pouvaient être assimilés aux émigrés. Cependant ils sont presque tous inscrits sur les listes : 1° s'ils sont inscrits sous la mention « déportés », on ne peut les traiter comme émigrés ; 2° s'ils sont inscrits comme émigrés, ils seront proscrits comme tels ; 3° s'ils sont inscrits sans qualification, le fait d'émigration sera jugé administrativement et le directoire décidera en dernier ressort. Ainsi, tout dépendait des listes, qui avaient été rédigées, tout le monde en convenait, de la manière la plus absurde I Duval termine sa circulaire en invitant les autorités à dénoncer au directoire les prêtres bons à déporter. La loi, dit-il, « frappe avec sévérité tout prêtre perturbateur dont l'influence se trouverait en opposition directe avec le succès des institutions républicaines», c'est-à-dire au succès du décadi et à la suppression du dimanche.
le directoire de leurs attaques, et les griefs ne leur manquaient pas ; ils se plaignaient amèrement de la manière dont les lois du 19 fructidor étaient appliquées, de l'oppression des journaux, des tripotages, du désordre des finances, etc., etc. Quant à l'oppression des consciences, il n'en était jamais question I
Avant le coup d'État de fructidor, on se plaignait beaucoup du nombre et de l'audace des brigands et de l'insécurité des chemins : on ne parlait que des crimes des chauffeurs. Les révolutionnaires en accusaient les royalistes et les réfractaires; et les déportations de fructidor devaient, à les entendre, ramener partout la sécurité. Il n'en fut rien, bien entendu, et l'audace des brigands alla toujours en croissant. Le 16 frimaire an VI, le directoire, répondant à un message des cinq cents, déclara que si le nombre des chauffeurs avait diminué depuis une loi du 26 floréal an Y, celui des voleurs de grand chemin paraissait avoir singulièrement augmenté. Il accusa, avec un aplomb merveilleux, le gouvernement anglais d'être l'instigateur de tous ces brigandages, et prétendit « avoir la preuve que ce plan de pillage est l'ouvrage de l'Angleterre et celui des suppôts' de la royauté », qui veulent rendre la révolution odieuse. Du reste, le complot est fort étendu, car « il est des accusateurs publics pour lesquels le vol des deniers publics, l'assassinat des agents ou des employés du gouvernement, sont une matière de dérision, et paraissent à peine des délits » (1). Il se plaint aussi de la mollesse des officiers de police judiciaire et de l'insuffisance de la gendarmerie. Sur ses réclamations, une loi fut votée le 29 nivôse, mais elle n'eut pas les résultats qu'on en attendait, car, le 2 fructidor, le directoire, dans un nouveau message, accusait encore le cabinet de Saint-James d'avoir stipendié des bandes de brigands, et de leur avoir donné mission « de faire calomnier la république... C'est lui qui achète leurs bras parricides, les armes tour à tour de la torche et du poignard, et paie au poids de l'or'chacun de leurs forfaits. » Dans un ajitre message, du 16 brumaire an VII, il déblatère encore contre les brigands, et contre « un gouvernement perfide qui conserve
(1) Débats et Décrets, frimaire an VI, p. 270.
toujours l'espoir de nous ramener au royalisme, par les routes sanglantes de l'anarchie ». La loi du 29 nivôse fut prolongée d'une année, mais les routes n'en furent pas plus sûres.
Les prisons étaient malsaines, on fort mauvais état et très mal gardées. Les geôliers, qu'on ne payait pas, se montraient très négligents, et souvent même se laissaient corrompre. Il ne faut pas s'en étonner : les magistrats, euxmêmes, ne venaient pas à bout de toucher leurs modestes traitements et réclamaient auprès des conseils.
Le directoire, battu en brèche par les anarchistes, voyait en outre la masse flottante de la population se détacher de lui à cause de sa mauvaise administration, de l'incapacité et des excès de ses agents. Le 14 ventôse an VII, François de Neufchâteau adressa au sujet des élections une curieuse circulaire aux commissaires du directoire. Il soutint, comme d'habitude, que la république était également menacée par les royalistes et les anarchistes, mais fit cependant des avances aux modérés. Après avoir cassé leurs choix et déporté leurs principaux députés, le directoire, se voyant débordé, les suppliait de revenir voter, mais en faveur de ses candidats, en faveur de gens qui avaient foulé aux pieds tous leurs droits. Pour les épouvanter et les décider à nommer ses affldés crainte de pire, le ministre leur annonçait le retour de la Terreur.
Les agents du directoire montrèrent partout le plus grand zèle, et menacèrent les modérés d'un nouveau 18 fructidor, les anarchistes d'un nouveau 22 floréal, s'ils nommaient des députés désagréables au directoire. Mais tous leurs efforts furent inutiles : les conservateurs ne vinrent point voter pour eux, et les anarchistes ou patriotes triomphèrent. On n'osa point recommencer le coup d'État de floréal, et les élections furent validées.
Aux anciens, les prétendus patriotes, malgré leur succès, n'étaient pas en majorité ; mais ils étaient arrivés aux cinq cents en très grand nombre, et l'esprit de ce conseil fut tout à fait changé. A partir du 1er prairial, jour de l'entrée de ce nouveau tiers, le directoire eut à lutter avec une opposition acharnée à sa perte. Il avait commis la faute d'associer le souvenir du 18 fructidor à celui du 22 floréal : ses
adversaires triomphants osèrent lui reprocher le 18 fructidor. Rewbell, ayant été désigné par le sort pour faire place à un nouveau directeur, Siéyès fut élu. Il était hostile et à la constitution de Tan III et aux directeurs en exercice ; avec lui l'ennemi entra dans la place. Le directoire fut bruyamment accusé d'incapacité et de malversations, et reçut une multitude d'affronts, très mérités pour la plupart. L'opposition voulut lui retirer la dictature qui lui avait été donnée par le 18 fructidor. Le 27 prairial, Boulay de la Meurthe, l'un des principaux acteurs de ce coup d'État, accusa violemment le directoire d'avoir abusé de ses pouvoirs, et surtout d'avoir anéanti la liberté de la presse. « Sous Robespierre, la permanence de la guillotine enchaînait la plume des écrivains ; aujourd'hui, la permanence des Bastilles et des déportations produit le môme effet (1). » Cette permanence, Boulay de la Meurthe avait singulièrement contribué à l'établir. Mais ce souvenir n'arrêtait nullement les anciens complices du directoire, devenus ses ennemis acharnés. Boulay de la Meurthe dressa contre les gouvernants un véritable acte d'accusation, et soutint qu'ils n'avaient vu dans le 18 fructidor qu'un moyen d'acquérir des places, des honneurs, de l'argent. Tout le monde le savait depuis longtemps ! Ghénier déblatéra aussi avec violence contre le directoire; le conseil des cinq cents rétablit la liberté de la presse, en supprimant l'article 35 de la loi du 19 fructidor, et porta ainsi le premier coup au directoire.
Le lendemain 28, la guerre lui fut officiellement déclarée. Le conseil se déclara en permanence jusqu'à ce que le directoire eût répondu à un message par lequel il lui avait demandé des renseignements sur les dangers extérieurs et intérieurs qui menaçaient la république. Une commission de onze membres fut chargée de prendre les mesures exigées
(1) Débats et Décrets, prairial an VII, p. 398 et suiv. — Chénier déclara aussi que la presse avait été indignement opprimée depuis le 19 fructidor : <* Une ligne contraire aux actes, même inconnus, du directoire, à la pensée fugitive d'un ministre, à l'opinion du quart d'heure, à la nuance du moment, suffit pour motiver l'application des scellés sur la presse... Les journalistes, copiant tous le journal officiel et tous officiellement servîtes, ne firent plus qu'écouter aux portes du directoire et des ministres, et caresser avec bassesse les préjugés d'un pouvoir entraîné si loin de ses limites constitutionnelles. »
par les circonstances. Le directoire se mit aussi en permanence. Au dehors, l'agitation était extrême, et Ton s'attendait à un nouveau coup d'État. Le conseil des cinq cents trouva un moyen ingénieux de désorganiser le directoire. Il découvrit tout à coup que Treilhard, qui était directeur depuis le 26 floréal an VI, n'aurait été éligible que le 30 floréal, et annula aussitôt son élection : on le remplaça par Gohier, qui appartenait au parti patriote. Le directoire répondit au message des cinq cents. On avait voulu le mettre au pied du mur, lui faire avouer que tout allait mal, et en rejeter sur lui la responsabilité et la honte; il fut forcé de faire des aveux très pénibles dans son message du 29 prairial : il essaya cependant de se défendre et môme d'accuser ses adversaires, qui l'attaquèrent avec plus de violence que jamais. On assistait alors à une véritable contre-partie du 18 fructidor! Les rôles étaient renversés; en fructidor, le directoire accusait les conseils et les menaçait ouvertement: cette fois les'conseils le mettaient sur la sellette et l'accablaient d'humiliations. Merlin et ses collègues furent accusés d'ineptie, de malversations, conspués, traînés dans la boue, ainsi que tous leurs agents. Boulay de la Meurthe fit une véritable câtilinaire contre le directoire :
« Au dehors, il nous a rendus un objet d'exécration ; au dedans, il a cherché à armer tous les citoyens les uns contre les autres... J'attribue tous ces maux particulièrement au génie malfaisant de deux hommes, Merlin et Laréveillère.
« Merlin est une tête étroite, un homme à petites idées, petits arrêtés, petites passions, petites haines, petites vengeances; un brouillon indigne même d'être le garde des sceaux de Louis XI ; propre à une étude de procureur, mais qui jamais n'eût dû gouverner une grande nation.
« Laréveillère a des qualités personnelles; mais c'est un fanatique absurde, qui s'est entêté de je ne sais quelle religion, et qui, à toute force, veut se faire chef de secte. Il est temps que ces deux hommes sortent du directoire exécutif. » (Débats et Décrets, prairial an VU, p. 437.)
On leur demande inutilement leur démission depuis trois mois : « L'opiniâtreté de ces misérables nous forcera peutêtre à un coup d'éclat. » Il croit cependant qu'ils fléchiront. Les persécuteurs fructidoriens en sont venus, comme ceux
de la convention, à se déchirer entre eux. Boulay de la Meurthe, au nom de la commission, dénonça les arrestations arbitraires que le directoire avait faites, et déclara qu'il avait indignement abusé de la loi du 19 fructidor, en déportant des prêtres qui s'étaient conformés à toutes les lois, des prêtres mariés, et même des individus qui n'avaient jamais été prêtres.
Les directeurs ne pouvaient recourir à un nouveau coup d'État militaire, car l'armée et les généraux étaient très irrités contre eux. L'invalidation de Treilbard et la défection de Barras leur firent perdre la majorité. Alors Merlin et Laréveillère comprirent qu'une plus longue résistance leur serait imputée à crime, et peut-être punie révolutionnaire ment. Us donnèrent leur démission, le 30 prairial, et furent remplacés par Roger-Ducos et le général Moulins.
Les prétendus patriotes, avant d'arriver au pouvoir, avaient fréquemment déclamé contre la déportation, par le directoire, des prêtres constitutionnels et des prêtres mariés. Le 3 messidor, Français de Nantes, au nom de la commission des onze, présentait un long rapport, dans lequel il s'attacha à prouver que, sous les directeurs déchus, il n'y avait plus ni sûreté, ni égalité, ni propriété assurées. Il leur reprocha très vivement d'avoir déporté des constitutionnels, mais proclama qu'en fructidor on avait «justement et éternellement proscrit les prêtres amis des rois ». 11 prétendit que le directoire avait persécuté les constitutionnels au nom de la théophilanthropie, et proposa, pour mieux combattre les réfractaires, de les affranchir de la loi de fructidor. On voulait garantir la sûreté des constitutionnels et des défroqués, de ces derniers surtout, mais sans rien accorder à la liberté religieuse. Le constitutionnel Boulay de la Meurthe était parfaitement d'accord avec les anarchistes pour persécuter les réfractaires à outrance. Mais certains prêtrophobes se méfiaient des constitutionnels et voulaient qu'ils lussent déportables. Le conseil adopta, le 11 messidor, cette disposition :
« L'article 24 de la loi du 19 fructidor an V n'est applicable qu 'aux prêtres qui ont refusé ou rétracté le serment prescrit par les lois, ou qui le rétracteraient à l'avenir; sans qu'il soit dérogé aux lois de 1792 et 1793 contre les prêtres insoumis. Le direc-
toire est chargé de veiller exactement à l'exécution des lois sur les institutions républicaines. »
Le directoire devait donc faire observer scrupuleusement les lois sur la décade et le calendrier républicain. Mais il se trouvait désarmé à l'égard des constitutionnels par la résolution elle-même! Cette opinion prédomina bientôt parmi les membres des anciens. D'ailleurs, les prêtrophobes faisaient de graves objections à cette résolution : Gomment prouver les rétractations? comment atteindre les prêtres récemment ordonnés? Pour le simple plaisir d'infliger un blâme aux directeurs déchus, on avait bouleversé une législation bien commode. La commission des anciens déclara que le directoire avait abusé du droit de déportation, en prenant des arrêtés sans motifs, ou avec des motifs dérisoires, et en déportant des prêtres assermentés ou mariés, mais qu'il faudrait une loi sur la responsabilité ministérielle pour empêcher le retour de ces abus. Elle déclara donc la résolution insuffisante, et le conseil la repoussa, le 28 messidor. Le directoire resta donc investi du droit de déporter tout prêtre quelconque. Les prêtres constitutionnels, qui avaient applaudi à la chute de Lar'éveillère (1), virent bien vite que ce nouveau coup d'État ne les débarrasserait point de ceux qu'ils appelaient « des Torquemada français ».
Après le 30 prairial, la France assista à une véritable explosion de jacobinisme. Les soi-disant patriotes réclamèrent à grands cris des mesures révolutionnaires. On fit une levée extraordinaire, et pour subvenir aux dépenses, on décréta sur les riches un emprunt de cent millions, forcé, progressif, et remboursable en biens nationaux. On établit un jury taxateur, mesure dangereuse en tout temps, mais souverainement oppressive dans une époque aussi troublée. Les fortunes furent livrées à l'arbitraire le plus complet.
Pour se débarrasser à la fois des brigands qui désolaient la France entière, et de la chouannerie qui agitait toujours les provinces de l'Ouest, les conseils votèrent la fameuse loi du 24 messidor, dite des otages. Cette loi déclare les parents nobles, et les parents des individus qui, sans être no-
(1) « Ce coryphée d'une secte nouvelle, disait leur journal, a voulu imiter Julien, dont il a la fureur, sans en avoir les talents. »
bles et émigrés, sont notoirement connus pour faire partie des bandes de Chouans et de brigands, responsables des excès de ces bandes. On prendra des otages parmi eux ; ils seront reclus à leurs frais comme les suspects. S'ils s'évadent, ils seront traités comme des émigrés, c'est-à-dire fusillés. Si un assassinat était commis « sur un citoyen ayant été depuis la révolution, ou étant fonctionnaire public ou défenseur de la patrie, ou acquéreur ou possesseur de biens nationaux », le directoire devait faire déporter par chaque personne assassinée quatre otages, pris, en premier Heu, parmi les parents nobles d'émigrés, secondement parmi les ci-devant nobles, puis parmi les parents des individus faisant partie des rassemblements. Ainsi Ton déportait d'abord ceux qui n'avaient aucun rapport avec les auteurs présumés du crime': on s'acharnait contre la simple qualité d'ex-noble et de parent d'émigré! Non seulement cette loi rétablissait celle des suspects, mais elle autorisait le directoire à livrer, dans certains cas, des laïques à la guillotine sèche. Des amendes énormes étaient en outre prononcées contre les otages. Cette loi atroce donna lieu à beaucoup d'infamies, et ne remédia aucunement au brigandage. Les Chouans ne se laissèrent point intimider : lorsque la loi des otages était exécutée dans une commune, ils en tiraient ordinairement une vengeance terrible, par des incendies ou par des meurtres ; aussi, les patriotes de l'Ouest supplièrent bientôt le gouvernement de ne pas appliquer cette loi (1). Malgré les colonnes
(t) Fouché, nommé récemment ministre de la police, écrivait aux autorités de l'Ouest : « Il ne s'agit pas de faire le triage des bons et des méchants ; dans ce pays maudit, il n'y a et ne peut y avoir que des coupables I Vous aurez à votre disposition l'emprunt forcé, le séquestre, la loi des otages et la force armée; vous avez votre courage qui n'a jamais failli; armez-vous de toutes ces choses, confisquez les biens qui, par malheur, ne sont pas devenus propriétés nationales; vendez-les, distribuez-les, prenez-les, mais arrachez-les de force aux ci-devant qui, à coup sûr, ne peuvent en faire qu'un mauvais usage. Mais à cette loi conservatrice il (le gouvernement) en ajoute une autre qui est son complément, c'est celle des otages... Vous devez donc employer sans ménagement la loi des otages; elle vous permet d'emprisonner comme otages tous les suspects, aïeuls, aïeules, pères, mères, frères, sœurs des Chouans : elle autorise même à les fusiller s'ils essayaient d'avoir recours à la fuite. Cette loi est large, élargissez-la encore, suivant les besoins de la situation; prenez sur vous, le pouvoir vous soutiendra dans vos efforts révolutionnaires. Sévissez avec fermeté, il est à craindre que beaucoup de ceux qui
mobiles et la loi des otages, les Chouans remportèrent des succès importants vers la fin du directoire. Le 23 vendémiaire, M. de Bourmont, avec une troupe nombreuse de royalistes, occupa le Mans. Son armée ne prit aucune revanche de l'épouvantable massacre du 12 décembre 1793. Elle ne fit aucun mal au régicide Levasseur, qui se trouvait dans cette ville. Les prêtres constitutionnels ne furent point tourmentés: des Chouans vinrent trouver leur évêque Prudhomme, et lui déclarèrent qu'ils laissaient à Dieu le soin de le punir. Le 27 vendémiaire, pendant la nuit, les royalistes entrèrent à Nantes par surprise, s'emparèrent de la prison et délivrèrent un prêtre nommé Lévêque , qui était condamné à mort.
Le 29 août 1799, Pie VI, prisonnier du directoire, mourait à Valence (1). Malgré l'impiété officielle, malgré la persécution, les populations des diverses villes où ses geôliers l'avaient tenu prisonnier, lui avaient témoigné une vénération qui aurait inspiré de salutaires réflexions à tout autre gouvernement, Le pasteur était tombé victime des persécuteurs, mais leur espoir fut déçu, car le troupeairne fut point dispersé. Les événements permirent bientôt la réunion du conclave, où fut élu le pontife qui devait signer la pacification religieuse de la France.
sont déclarés otages ne cherchent un refuge dans les bandes; qu'ils soient au premier soupçon de fuite frappés de mort; c'est la lettre et l'esprit de la loi, un bon républicain doit s'y soumettre aveuglément. » Fouché se croyait revenu au temps où il décimait les Lyonnais ! La loi des otages fut exécutée comme il le désirait, mais elle ne servit qu'à susciter de terribles représailles. Le J6 vendémiaire an VIII, l'administration de la Sarthe écrivait : « Les royalistes paraissent avoir adopté le système des otages, c'est une arme à deux tranchants, à laquelle il eût été prudent de ne pas toucher. » (Dom Piolin, tome IV, p. 78.)
(1) Le directoire prit un barbare plaisir à faire voyager de force le pontife, presque mourant. Le calviniste Mallet du Pan écrivait alors : «De toutes les injustices barbares qui forment l'histoire de la république française, je ne sais s'il en est une qui soulève autant l'indignation que la froide et systématique atrocité du directoire envers le souverain pontife. Jamais traitement ne mérita mieux le nom d'assassinat. » Le journal des constitutionnels en rejette la responsabilité sur Laréveillère, le pontife des théophilanthropes.
Les constitutionnels débitèrent encore sur la captivité et la mort de Pie VI mille contes ridicules pour faire croire que les fameux brefs étaient supposés. Quelques révolutionnaires lancèrent d'ignobles outrages à leur victime. L'évêque intrus apostat Gay Vernon, devenu commissaire près l'administration de la Somme, écrivit aux autorités d'Abbeville, à propos d'un service funèbre qui avait été célébré dans leur ville pour Pie VI, une lettre remplie des plus ignobles injures contre le pape défunt : il l'appelait « cet impie, qu'on nomme Pie VI, que Rome môme avilie méprisait » . Ses anciens collègues eux-mêmes en furent indignés. Les Annales de la religion (tome IX, p. 523) font suivre sa lettre de cette seule réflexion : « Il faut avouer qu'un évoque apostat est un vil coquin ! »
Quelque temps avant sa mort, Pie VI avait condamné le serment de haine, mais sans prononcer aucune censure contre ceux'qui l'avaient prêté. La congrégation des cardinaux chargée d'examiner ce serment fit parvenir au pape un avis défavorable, lorsqu'il était déjà prisonnier en Toscane. Pie VI l'approuva. Le U septembre 1798, l'évêque d'Isaurie en prévint l'évêque de Grasse, et la nouvelle de cette condamnation se répandit en France. Quelques évêques exigèrent des rétractations avec une extrême rigueur.
Bien peu de temps après le 30 prairial, la France était épouvantée des discours et des menaces des soi-disant patriotes. Personne ne croyait au gouvernement, et ce gouvernement ne croyait pas davantage en lui-même. Sieyès était à la tête d'un parti décidé à modifier profondément la constitution. Roger Ducos le suivait. Gohier et Moulins étaient des révolutionnaires décidés, mais absolument dénués de tout prestige. Barras était prêt à se ranger du côté du plus offrant. Dans les conseils, la scission s'était faite bien vite entre les deux partis qui s'étaient coalisés pour arriver au 30 prairial, entre les soi-disant politiques conduits par Boulay de la Meurthe, Lucien Bonaparte, etc., et les anarchistes. Le directoire fit fermer le nouveau club des jacobins installé au Manège; et, le il fructidor, sur l'avis de Fouché, il lança des mandats d'arrêt contre les rédacteurs de onze journaux et fit mettre le scellé sur leurs presses. Les révolutionnaires crièrent naturellement à la dictature.
L'effervescence était grande : le général Jourdan demanda aux cinq cents de déclarer la patrie en danger. Sieyès avait dit : « Il ne faut plus de bavards, il faut une tête et une épée. » Le 15 vendémiaire an VIII, Bonaparte débarquait à Fréjus, et, le 24, il arrivait à Paris, après avoir traversé la France en triomphateur. Il avait été singulièrement servi par les événements. Le pays était absolument excédé du gouvernement directorial, de la constitution de Tan III et des luttes acharnées des coteries révolutionnaires.
De toutes les journées de la révolution, le 18 brumaire est peut-être la mieux connue. Il suffit de rappeler brièvement comment les persécuteurs de la seconde Terreur ont été renversés par leurs anciens alliés.
Le 1 8 brumaire diffère du 18 fructidor, en ce qu'il fut combiné par la majorité du directoire et des anciens, contre la majorité des cinq cents, avec la résolution prise à l'avance de contraindre le corps législatif à changer complètement la constitution.
Le 18, on réunit les anciens à une heure très matinale, en ayant soin de ne pas convoquer certains membres gênants. Cornet, au nom de la commission des inspecteurs, déclare que des conspirateurs préparent un attentat contre la souveraineté nationale :
« Vous pouvez, représentants du peuple, le prévenir encore, un instant suffit, mais si vous ne le saisissez pas, la république aura existé, et son squelette sera entre les mains de vautours qui s'en disputeront les membres décharnés. » (Débats et décrets, brumaire an VHI, p. 233.)
Pour éviter le nouveau 31 mai dont oq le prétend menacé, le conseil des anciens, usant du droit qui lui est conféré par les articles 102, 103, 104 de la constitution, transfère les deux conseils à Saint-Cloud, et charge le général Bonaparte de l'exécution de ce décret : « Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale. » Toutes les troupes sont mises sous ses ordres ; une proclamation est adressée aux Français. On apporte le décret à Bonaparte, qui est déjà entouré d'un grand nombre de généraux et d'officiers en uniforme, prêts à le soutenir. Il se présente à la barre des anciens, y prête serment
conformément au décret, et se trouve ainsi maître de la situation.
On s'était habilement servi de la constitution pour la renverser. Elle interdisait en effet aux cinq cents de discuter dès que le décret de translation était voté. Pour désorganiser le directoire Sieyès et Roger Ducos donnent leur démission. Barras, sentant que son rôle politique est fini, donne, ou plutôt vend la sienne : il n'y a plus de directoire et le tour est joué ! 11 ne reste plus qu'à obtenir des conseils intimidés par la force armée dont Bonaparte est le maître, la substitution de trois consuls aux cinq directeurs et l'ajournement du corps législatif. Comme au 18 fructidor, l'armée est entièrement dans les mains des auteurs du coup d'État. Bonaparte aurait pu très aisément suivre le conseil de Pouché, et faire arrêter pendant la nuit les chefs des opposants ; il aurait évité ainsi la fameuse scène de l'orangerie de Saint-Cloud, qui faillit faire tout manquer. Les prétendus patriotes qui le rappelaient au respect de la constitution, entendirent l'audacieux général qui s'apprêtait à les chasser, leur rappeler avec mépris que cette constitution dont ils parlaient tant, ils l'avaient détruite, en attentant, le 18 fructidor, à la représentation nationale, en annulant les élections le 22 floréal, en attentant, le 30 prairial, à l'indépendance du gouvernement! Le directoire fut supprimé, et remplacé par une commission consulaire executive composée de Sieyès, Roger Ducos et Bonaparte, et investie de pouvoirs très étendus. Le corps législatif, épuré de nombreux députés, fut ajourné simplement au lor ventôse, et remplacé par deux commissions nommées par les conseils.
La période directoriale n'avait été qu'une succession de coups d'État. On croit vraiment rêver lorsqu'on lit dans M. Thiers (tome X, p. 240) cette étonnante assertion : « Le directoire était ce gouvernement légal et modéré qui voulut faire subir le joug des lois aux partis que la révolution avait produits. » Bien au contraire, le directoire a été le gouvernement le plus illégal et le plus tyranuique qu'on puisse imaginer! Il n'a jamais songé qu'à continuer les pires traditions révolutionnaires. Il n'a vécu que par des lois d'exception, les unes violant impudemment le droit électoral, les autres proscrivant de nombreuses catégories- de citoyens;
LES CONSTITUTIONNELS KT LE DÏRKCTOIÏtE. 757
par l'arbitraire sur les personnes et sur les fortunes ! Ce fut une succession de petits despotes, d'exploiteurs qui se sont injuriés, renversés mutuellement, et n'ont jamais été d'accord que pour tyranniser les consciences !
Et pourtant la constitution de Tan III avait établi ce régime de séparation absolue dé l'église et de l'État, tant vanté par certains libéraux, et sous lequel, à les en croire, tout conflit serait absolument impossible entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux ! On n'a pas la ressource de prétendre que cette séparation n'a pas été effective, elle fut au contraire poussée aussi loin que possible : et cependant catholiques et constitutionnels subirent la persécution la plus odieuse. Sans doute la séparation est absolue, aucun prêtre ni pasteur ne reçoit aucun traitement, ni subvention quelconque, mais tout individu revêtu du caractère sacerdotal, qu'il soit catholique ou constitutionnel, ou même apostat et marié, est exclu du droit commun, et peut d'un trait de plume être condamné à la déportation en Guyane. Pour l'église catholique cette prétendue séparation n'est pas autre choses que la continuation du régime de la Terreur, avec des perfectionnements nouveaux; et la guillotine sèche remplace avantageusement l'ancienne.
Mais la persécution subie par l'église constitutionnelle démontre encore mieux l'impuissance de ce régime de séparation absolue à créer la paix religieuse. Jamais l'expérience ne pourra être recommencée avec de pareilles chances de succès. Il ne s'agissait pas, en effet, de l'église catholique, mais d'une autre église fabriquée par la révolution, composée de révolutionnaires et de persécuteurs, flattant sans cesse les révolutionnaires au pouvoir. Sans doute elle paraissait trop chrétienne encore à beaucoup de gens, mais on pouvait, on devait croire que leur hostilité serait satisfaite par la suppression de son caractère officiel et de son budget. Il n'en fut rien! la séparation était absolue, et jamais on ne vit immixtion plus impudente de l'État dans le domaine de la conscience. Il torture impudemment les textes pour interdire à cette église, qu'il imposait naguère, de faire des collectes, d'avoir une hiérarchie ; il se môle de son organisation, de son administration ; il défend à ses dignitaires de prendre des titres traditionnels dans le christia-
nisme. Il n'ose pas, pour des raisons politiques, déporter ses évêques, mais il déporte ceux de ses prêtres qui veulent conserver le dimanche et déclarent qu'il ne suffit pas à on chrétien de se marier civilement. Il prétend aussi assujettir les laïques à des obligations qu'il sait très bien être en contradiction avec leur conscience. L'église est séparée de l'État, et cependant l'État viole impudemment le droit commun contre elle, et veut lui imposer, sur certaines matières, et sous peine de déportation, une théologie officielle !