‹ Historie de la constitution civile du clergéChapitre 21 sur 42 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

§ I. Les auteurs du 18 brumaire sont presque tous des persécuteurs , des ennemis de la liberté religieuse. — Aussi est-il impossible à Bonaparte de la proclamer immédiatement. — • Les constitutionnels applaudissent au 18 brumaire. — Bonaparte adoucit peu à peu la situation des catholiques. — Arrêté du 8 frimaire, mettant en liberté les prêtres assermentés détenus. — Arrêtés du 7 nivôse favorables à la liberté religieuse. — Serment à la constitution de Fan VIII , demandé aux prêtres. — L'arrêté du 8 frimaire est étendu à des catholiques. — Situation horrible des prêtres détenus aux îles de Ré et d'Oléron.

§ II. Après lé 18 brumaire, les autorités continuent à appliquer les lois de persécution. — Le gouvernement déclare qu'elles subsistent toujours. — Mais il les tourne en relevant arbitrairement les prêtres de leur application, et les soumettant au serment. — Le culte se réorganise. — Embarras, hésitations des préfets. — Circulaires et instructions contradictoires en apparence.

§ III. Difficultés au sujet du nouveau serment. — Les prêtres rappelés de Guyane. — Abus de pouvoir contre le clergé. — La législation persécutrice, tantôt appliquée, tantôt abandonnée.

§ IV. État misérable de l'église constitutionnelle. — Rétractations nouvelles. — L'église catholique se soutient par des aumônes. — Les constitutionnels ne recueillent presque rien. — Leur rage, leurs calomnies contre les catholiques. — Concile constitutionnel de 1801.

§ V. Nécessité du concordat. — Les révolutionnaires étaient, depuis dix ans, trop habitués à persécuter pour que la simple abrogation des lois frappant le clergé et les catholiques pût ramener la paix religieuse. — Conclusion.

On croit généralement que le 9 thermidor a mis fin brusquement au régime de la Terreur, et que le 18 brumaire a fait immédiatement cesser la persécution religieuse : c'est une double erreur! Les auteurs du 18 brumaire ne songeaient pas plus à la liberté religieuse , que les vainqueurs de thermidor à la liberté politique. La plupart^d'entre eux n'avaient vu dans ce coup- d'État que l'expulsion des anarchistes et la revanche du 30 prairial. Si, le lendemain du

18 brumaire, quelqu'un leur avait prédit que bientôt ils abandonneraient l'œuvre antireligieuse de la révolution, relèveraient solennellement les autels, et renouvelleraient avec le pape le cdtcordat de François I", les uns auraient haussé les épaules et ri de pitié, les autres se seraient mis en fureur, et auraient crié de toutes leurs forces qu'on les calomniait indignement, et que jamais ils ne trahiraient la cause de la révolution. Le premier consul lui-même, bien qu'il fût évidemment décidé, dès le début, à ne pas se traîner dans l'ornière révolutionnaire, n'avait certainement pas un plan de conduite bien arrêté à l'égard des catholiques. Le directoire, qu'il venait de renverser, les avait violemment persécutés ; il était naturel qu'il réagît dans une certaine mesure contre ce système d'oppression , et qu'il cherchât à se faire des partisans de ceux que le directoire avait si cruellement traités. Mais jusqu'où irait-il dans cette voie, sur laquelle il devait nécessairement rencontrer de si grands obstacles? Malgré son audace, malgré son mépris secret pour la plupart des préjugés révolutionnaires, il n'en savait rien lui-même ! Du reste, ce n'était point un théoricien : il n'était ni partisan ni adversaire systématique de la liberté des catholiques. Mais il comprenait, mieux que personne, la nécessité de travailler à la pacification religieuse. Pour la préparer, il se mit à pratiquer, très timidement d'abord, plus ouvertement dans la suite, ce qu'on est convenu d'appeler une politique d'apaisement.

Les adversaires du régime concordataire répètent sans cesse, avec une singulière désinvolture, que le premier consul n'avait qu'à proclamer la liberté religieuse et à ne pas faire de concordat ! Mais la liberté religieuse était-elle possible sans l'abrogation des lois de persécution, sans le retour des prêtres déportés ou bannis ? Évidemment non. Il aurait donc fallu anéantir bien vite l'œuvre antireligieuse de la révolution, qui avait été si récemment reprise et aggravée par les fructidoriens I Mais le coup d'État du 48 brumaire, pas plus que celui du 30 prairial, n'était une réaction directe contre le 18 fructidor 1 et Bonaparte n'aurait pu s'emparer du pouvoir sans l'appui d'une grande partie de ces mêmes fructidoriens, qui avaient pris prétexte de l'abrogation des lois de persécution, et de l'établissement du régime de

l'église libre, pour faire un coup d'État et proscrire les députés coupables d'avoir défendu la liberté religieuse.

Le premier consul ne pouvait amener ces persécuteurs acharnés à la tolérance religieuse que petit à petit, et avec beaucoup de peine et d'habileté. Sans doute, il ne songeait guère à établir le système de séparation absolue qu'on a appelé, depuis, l'église libre dans l'État libre, mais quand bien même il l'eût désiré, il faut reconnaître qu'il aurait été obligé d'y renoncer, à cause des fructidoriens. Le fanatisme antireligieux exerçait toujours son empire sur la plupart des triomphateurs du 18 brumaire. La persécution était tellement entrée dans les mœurs révolutionnaires, qu'il fallait prendre les plus grandes précautions avant d'accorder aux catholiques la plus petite dose de liberté.

Le premier consul n'était ni un chrétien convaincu, ni un partisan décidé de la liberté religieuse ; loin de vouloir séparer l'église de l'État, il comptait bien se faire payer par le clergé et par les catholiques les services qu'il pourrait leur rendre. Il ne se pressa nullement de réparer les malheurs et les ruines causés par la persécution. Aucune des lois atroces qui proscrivaient le clergé et enlevaient toute liberté au culte ne fut abrogée; seulement, leur exécution devint de moins en moins rigoureuse. Les catholiques, moins opprimés dans beaucoup de localités, se montrèrent au grand jour, les peureux devinrent moins effrayés et moins soigneux de dissimuler leurs convictions ; et l'on put voir combien les croyants étaient nombreux ! Les victimes politiques des fructidoriens obtinrent l'autorisation de rentrer, sans bruit d'abord, comme par grâce ; mais bientôt des proscrits, qui avaient encouru la colère des révolutionnaires pour avoir abrogé les lois de persécution, obtinrent la confiance du pouvoir,'et le catholicisme en profita. Le gouvernement s'étudiait à ménager les prêtrophobes : souvent même, pour les amadouer, tout en tournant les lois de persécution, il affectait de traiter les prêlres avec brutalité et mépris. '\ Le clergé constitutionnel, qui avait eu de trop nombreu-

ses occasions de maudire le directoire, le vit tomber avec une vive satisfaction. Quelques jours après le 18 brumaire, on lisait dans les Annales de la ?%eligwn:

« Nous pensons que les deux commissions prisçs dans les deux

régi--

conseils, et réduites à la nécessité de chercher les causes de nos malheurs et de les réparer dans le secret de leurs délibérations, sous l'influence des premiers magistrats, se persuaderont facilement, que la plaie la plus profonde que la révolution ait faite à la France, est d'avoir, parla persécution, détruit tous les principes de moralité et de civilisation ? »

Lies constitutionnels avaient demandé au directoire de ne. point leur appliquer la loi de fructidor : le 8 frimaire, les consuls rapportèrent les arrêtés pris par le directoire contre les prêtres détenus aux îles de Ré et d'Oléron et compris dans les trois classes suivantes :

« 1° Ceux qui auraient prêté tous les serments que les lois ont prescrits aux ministres du culte et aux époques désignées par ces mêmes lois, et qui ne les ont pas rétractés;

« 2° Ceux qui se seraient mariés;

« 3° Ceux qui n'ayant point exercé, ou qui ayant cessé d'exercer, avant la loi du 7 vendémiaire an IV, le ministère de leur culte sans en avoir repris l'exercice depuis cette époque, n'étaient plus assujettis à aucun serment. »

Cet arrêté donnait satisfaction, à la fois, aux constitutionnels qui réclamaient leurs confrères détenus pour avoir résisté au décadi, et à certains prêtrophobes qui demandaient la mise en liberté de prêtres défroqués et mariés , que le directoire avait jetés en prison pour des motifs purement politiques. Il ne paraissait pas s'appliquer aux prêtres catholiques ; cependant des ecclésiastiques très orthodoxes furent relâchés avec les constitutionnels, par des fonctionnaires qui avaient reçu Tordre secret de fermer les yeux sur certaines irrégularités. Ainsi les autorités acceptèrent des certificats de complaisance, déclarant que tel ou tel prêtre avait cessé d'exercer avant la loi du 7 vendémiaire, et des administrations, qui n'avaient pas la preuve écrite de la rétractation de certains prêtres , affirmèrent leur non-rétractation et les firent bénéficier de l'arrêté. Ces mises en liberté, qui n'étaient pas assez nombreuses pour exaspérer les prêtrophobes, au point de leur faire faire du scandale, produisirent le meilleur effet sur les catholiques, et les encouragèrent à réclamer énergiquement la mise en liberté de tous leurs pasteurs.

Mais le gouvernement consulaire, fidèle aux habitudes

COMMBNCEMENfS DD CONSULAT. 763

révolutionnaires, éprouvait le besoin de demander aux ecclésiastiques un serment nouveau. Le 7 nivôse (28 décembre 1799) il prenait l'arrêté suivant :

« Tous les fonctionnaires publics, ministres des cultes, instituteurs et autres personnes qui étaient, par les lois antérieures à la constitution, assujettis a un serment ou déclaration quelconque, y satisferont par la déclaration suivante : Je promets fidélité à la constitution. »

Le même jour, le gouvernement déclara que les fidèles conserveraient les églises rouvertes en vertu de la loi du 11 prairial, et pour faire entendre qu'il ne suivrait pas, quant au décadi, les traditions du directoire, il prit encore un arrêté assez significatif :

« Les consuls de la république, sur l'avis motivé du conseil d'État : instruits que quelques administrations, forçant le sens des lois qui constituent l'annuaire républicain, ont, par des arrêtés, ordonné que les édifices destinés au culte ne seraient ouverts que les décadis ; considérant qu'aucune loi n'a autorisé ces administrations à prendre de pareilles mesures, arrêtent ce qui suit :

« Art. 1er. Lesdits arrêtés sont cassés et annulés.

« Art. 2. Les lois relatives a la liberté des cultes seront exécutées selon leurs forme et teneur. »

Le même jour encore, les consuls, qui s'étaient empressés, dès le 22 brumaire, de faire abroger la loi des otages, invitaient les insurgés de l'Ouest à rentrer dans leurs foyers et à déposer les armes. Les communes qui resteraient en rébellion seraient mises hors la constitution. Mais une amnistie pleine et entière était accordée , et une proclamation promettait la liberté religieuse aux habitants de l'Ouest :

« Des lois injustes ont été proclamées et exécutées, des actes arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des consciences. Partout des inscriptions hasardées sur des listes d'émigrés ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné leur patrie, ni même leurs foyers. Enfin, de grands principes d'ordre social ont été violés. C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs qu'un gouvernement fondé sur les bases sacrées de la liberté, de l'égalité, du système représentatif, a été proclamé et reconnu par la nation... Chaque jour est et sera marqué par des actes de justice... Les consuls déclarent encore que la liberté des cultes est proclamée par la constitution, qu'aucun magistrat ne

peut y porter atteinte, qu'aucun homme ne peut dire à un autre homme : Tu exerceras un tel culte; tu ne l'exerceras qu'un tel jour. »

Ainsi, les consuls annonçaient solennellement qu'ils suivraient une politique très différente de celle du directoire, et se faisaient gloire d'avoir déjà aboli les lois sur l'emprunt forcé et les otages, et rappelé des déportés. Us abandonnaient le serment de haine, pour de/nander simplement la fidélité à la nouvelle constitution. Néanmoins, cette nouvelle concession à la manie révolutionnaire des serments devait nécessairement jeter du trouble dans les esprits. Cette politique manquait de netteté. Sans doute, par l'arrêté du 8 frimaire, le gouvernement paraissait renoncer à la déportation des constitutionnels, mais il ne leur accordait aucune garantie pour l'avenir; il n'abandonnait point ce droit odieux de déporter les prêtres, que le directoire s'était adjugé au moyen d'un coup d'État ! Par l'arrêté du 7 nivôse, il semblait renoncer à la persécution décadaire, mais il n'avait garde d'en finir avec aucune loi persécutrice, comme avec celles de l'emprunt forcé et des otages : il était évident qu'il voulait tenir dans sa main et les catholiques, et les constitutionnels !

Le corps de Pie VI était resté jusqu'alors en dépôt à Valence. Le 9 nivôse, un arrêté, respectueux dans la forme, ordonnait de l'enterrer avec les honneurs dus à son rang.

Bien que le premier consul eût fait peu de chose pour la liberté religieuse, les prêtrophobes en prirent de l'ombrage, et Fouché fut chargé de les rassurer. Dans sa circulaire du 22 nivôse, il promet d'expliquer les intentions du gouvernement, et n'explique rien, mais déclame dans le style jacobin contre les prêtres, et flatte bassement les passions révolutionnaires.

« Faire rentrer quelques prêtres déportés a été un acte d'humanité et de morale : le gouvernement a voulu consacrer la liberté des opinions religieuses, mais non la résurrection du fanatisme ; il a voulu ramener parmi le peuple les précepteurs d'une morale antique et révérée, mais non des réacteurs sanguinaires et des vengeurs superstitieux. » (Débats et Décrets, nivôse an VIII, p. 220.)

Que veut dire tout ce fatras jacobin? 11 parle de la liberté des cultes; ressasse les vieilles déclamations contre un culte

dominant et exclusif; et s'écrie, comme conclusion, « que tous les cultes soient libres et égaux , mais que les lois qui en règlent l'exercice continuent d'être sévèrement exécutées ». Quelles lois? s'agit-il de celle du 19 fructidor? Les jacobins durent être ravis en entendant Pouché parler des prêtres et du culte comme au beau temps de son proconsulat! Cette circulaire semblait leur promettre la continuation de la persécution , cependant les actes mêmes qui l'avaient rendue nécessaire devaient les inquiéter, d'autant plus que le gouvernement semblait disposé à abandonner leur décadi ! Ce culte républicain, pas plus que la constitution civile, ne pouvait se soutenir par lui-même.

Les cérémonies décadaires étaientdonc conservées en concurrence avec les cérémonies religieuses, mais lorsqu'elles ne furent plus soutenues par des procédés vexatoires on n'y vît plus personne, à la grande désolation des prêtropbobes. Néanmoins certains fonctionnaires, soit par zèle antireligieux, soit pour couvrir leur responsabilité, requéraient toujours l'exécution des arrêtés décadaires qui n'avaient pas été directement annulés le 7 nivôse : ainsi, en prairial, le tribunal de Tours prononça des condamnations contre une cinquantaine de personnes coupables devoir fermé leurs boutiques le jour de la Pentecôte.

Aussitôt après le 18 brumaire, on entendit le son des cloches dans les campagnes* Les révolutionnaires s'en indignaient, et criaient de toutes leurs forces que la révolution nouvelle ne devait pas profiter au fanatisme et au royalisme; les paysans n'en continuaient pas moins à sonner, malgré leurs menaces, malgré les injonctions des autorités, malgré même des poursuites judiciaires (1).

Mais la question des prêtres déportés primait toutes les autres. Si le gouvernement se contentait d'appliquer l'arrêté du 8 frimaire strictement dans ses termes, il délivrait seulement quelques constitutionnels. On se demandait avec curiosité comment il appliquerait et cet arrêté, et celui du 7 nivôse qui exigeait des ecclésiastiques un nouveau serment. En prenant l'arrêté du 8 frimaire, le gouvernement ne songeait pour l'instant qu'aux seuls constitutionnels; il comprit

(1) M. Sauzay, tome X, p. 504, relate des condamnations à un mois de prison, prononcées alors contre des laïques, pour avoir sonné les cloches.

bien vite qu'il dovait faire davantage ; alors il étendit son application, mais par des moyens détournés et même à l'insu de certains agents. Du reste, l'exécution de l'arrêté du 8 frimaire, même à l'égard des constitutionnels, présentait de nombreuses difficultés. Les prêtres détenus exposèrent immédiatement au ministre qu'ils rencontraient des obstacles pour se procurer les pièces exigées par cet arrêté. Ceux qui avaient provoqué leur déportation étaient encore en place et faisaient la sourde oreille lorsqu'on leur réclamait ces pièces. Dans beaucoup de communes, les registres publics avaient été détruits; partout ils avaient été mal tenus. Le commissaire de l'île de Ré transmit toutes ces réclamations au ministère de la police. Celui-ci lui envoya, le 18 ventôse, une série d'explications :

« L'administration municipale du canton de l'Ile de Ré, en m'adressant dernièrement le tableau de 105 prêtres mis en liberté, en exécution de l'arrêté des consuls du 8 frimaire, y joint une pétition de 101 autres détenus, actuellement dans la citadelle de nie de Ré. Je dois vous observer d'abord qu'aucun des prêtres détenus comme réfractavres, et condamnés à la déportation par V effet des lois de 1792 et 1793, ne peut être remis en liberté, ni admis à faire la promesse prescrite aux ministres du culte. » (Archives, F,VII, 7380.)

Voilà qui est tout à fait fructidorien I Seulement les sexagénaires et infirmes peuvent être mis en surveillance, soit dans Tune des deux îles, soit à Rochefort, soit partout ailleurs ! Quant aux prêtres condamnés à la déportation par arrêté du directoire, et qui se plaignent de ne pouvoir obtenir leurs pièces, l'emploi fait contre eux de la loi de fructidor « fait préjuger qu'ils avaient obéi aux lois antérieures, ou qu'elles ne les concernaient pas » ; ils pourront remplacer leurs pièces par un certificat des administrations constatant l'impossibilité de les leur donner par suite de la perte de leurs registres ou de leur correspondance. « Ce certificat, accompagné surtout de la promesse de fidélité à la constitution de l'an VIII, doit assurer les avantages de l'arrêté du 8 frimaire. »

Cette circulaire semble très hostile aux prêtres catholiques : néanmoins on peut lire entre les lignes que le gouvernement, en appliquant son arrêté, n'y regardera pas de

trop près. Elle met en liberté tous ceux qui ont prêté les divers serments, ce qui comprend les prêtres catholiques qui avaient prêté celui de liberté et égalité, avant ceux de vendémiaire et de fructidor, et les prêtres ordonnés depuis la Terreur qui étaient en règle avec les nouveaux serments. 105 prêtres avaient été remis immédiatement en liberté : le nombre des constitutionnels détenus était inférieur à ce chiffre : plusieurs catholiques étaient donc partis avec eux ! L'arrêté du 8 frimaire fut appliqué très libéralement : le préfet de la Charente en était tout étonné. Le 22 floréal an VII 1, il se plaignait au ministre « des facilités coupables que trouvent ces détenus dans l'île de Ré ». On ne lui a fourni ni l'état des détenus, ni celui des élargis : « Les prêtres belges avaient été an%êtés en masse, on les a élargis de même. » On n'a pas tenu compte des catégories précédemment tracées par le ministre ; le président du canton et le commissaire Bouju « ont élargi, de leur pleine autorité, plusieurs centaines d'individus qui peuvent être dangereux, qui n'y avaient aucun droit, » et le président se justifie en disant qu'on pourra toujours les reprendre ; il n'a pas demandé de visa à l'autorité centrale, et, ceci est très significatif, « il n'a conservé aucunes pièces qui puissent justifier ces mises en liberté si promptement, si impolitiquement prodiguées, et, si Ton en croit le bruit public, quelquefois achetées » (1).

Évidemment, le préfet n'avait pas encore compris que Bouju et les autres fonctionnaires chargés de surveiller les détenus, avaient reçu par-dessus sa tête des instructions particulières du ministre de la police,fpeut-être du premier consul lui-même !

Le 18 brumaire n'avait nullement amélioré la situation matérielle des détenus des îles de Ré et d'Oléron, ni rendu leurs geôliers moins brutaux. Un prêtre nommé Mutel, récemment libéré, écrivait, le 20 ventôse, au ministre de la police :

« Citoyen, ayant obtenu ma liberté en vertu de l'arrêté des consuls du 8 frimaire, j'en consacre les premiers moments à vous mettre sous les yeux le tableau affligeant qu'offre la citadelle d'Oléron,

Ci) Archives, F, VII, 7380.

lieu de ma déportation. A mon départ, le nombre des détenus y était encore de 160 à 480, parmi lesquels 30 laïques, tous entassés les uns sur les autres dans l'étroite enceinte du pavillon autour 'duquel le commandant de la place a fait élever une palissade do côté du Nord, dont le rayon n'a que 15 pieds daus sa plus grande largeur; de la cour qui se trouve entre le pavillon et le rempart du Midi, toujours remplie d'eau stagnante et des immondices des détenus, s'élèvent des vapeurs qui jettent la corruption dans toutes les chambres, et en atteignent bientôt tous les individus ; ... de là cette fièvre épidémiquequi, l'automne dernier, a moissonné un si grand nombre de malheureux. C'est en vain qu'à la veille d'être à leur tour victimes de cet air méphitique et empoisonné, les détenus ont voulu, à l'exemple de ceux de l'Ile de Ré, demander et ont demandé en effet aux autorités constituées une enceinte plus étendue pour respirer un air plus pur, ou de rester en ville sous caution ou autrement... Sourd à la voix de l'humanité et de la justice, ne calculant que sa haine contre eux, le commandant n'a pas voulu l'exécution de l'arrêté pris en leur faveur par l'administration centrale, sous le prétexte spécieux que les prêtres fanatiseraient.,. En conséquence, les détenus les plus accablés sous le poids des années et de la misère n'ont plus que la perspective de la mort la plus certaine, si votre humanité ne porte des regards de compassion vers ce lieu de malheur, et n'enjoint au commandant de place de consentir à ce que les détenus jouissent du même avantage qu'à l'Ile de Ré... » (Archives, F, VII, 7380.)

Ensuite il se plaint très vivement de la cruauté du commandant, ainsi que de la violence et des exactions du concierge, qui est un ancien membre du comité révolutionnaire. Il porte contre ces deux hommes les accusations les plus graves, et soutient qu'ils se partagent les dépouilles des détenus. Tout cela va être connu, et Ton apprendra avec surprise et indignation, en France et à l'étranger, que de semblables infamies ont été commises depuis le 18 brumaire, et il insiste habilement sur le scandale que doit produire une pareille découverte. Cette lettre fit une certaine impression sur le ministre, car, le 22 germinal, il écrivit au préfet de faire une enquête sur les deux individus dénoncés et de veiller à ce que les détenus fussent traités humainement. Il ressort d'une lettre du préfet Français, du 19 floréal, qu'au lieu de faire une enquête sur place, il s'est contenté de demander des renseignements au général et de consulter les registres. 11 déclare que le commandant J...

est un militaire rigoureux, qui traite les prêtres comme des prisonniers de guerre ; il a « une inquiétude de caractère qui peut être fatigante pour certains détenus » ; il ne se croit pas soumis à l'autorité civile et ne veut rendre aucun compte au préfet. « Quant au concierge, c'est un mauvais sujet qui a beaucoup rançonné les prêtres, et qui ne s'est pas corrigé de cette vieille habitude de tous les concierges (1). » Le préfet est d'avis de transférer les prêtres d'Oléron à l'île de Ré, sous prétexte qu'ils y seront en meilleur air. Il n'en dit pas davantage sur la question sanitaire, car ses discussions avec l'autorité militaire l'ont empêché de procéder à une enquête qui était pourtant indispensable. On lui répondit de réunir les détenus à l'île de Ré.

Un arrêté du 7 thermidor déclare lesdécadis « seuls jours fériés reconnus par l'autorité nationale », mais leur observation n'est imposée qu'aux autorités, aux fonctionnaires et aux salariés du gouvernement ; et le droit des citoyens de prendre leur repos comme ils l'entendent est reconnu. Les jours de foires et de marchés restent réglés sur le calendrier républicain. Le décadi, réduit aux fonctionnaires, n'était plus oppressif, mais ridicule et gênant !

Après le 18 brumaire, les fonctionnaires et les administrateurs, habitués à persécuter, crurent presque tous que la chasse aux prêtres continuerait indéfiniment; et le gouvernement, dans les premiers temps surtout, parut leur donner raison.Les persécuteurs purentcroire tout d'abord que l'arrêté du 8 frimaire ne profiterait nullement à la liberté de conscience. Cependant les rapports des autorités constataient la force du sentiment religieux. Le commissaire de la Haute- Loire écrivait, le 9 frimaire :

« Les prêtres réfractai res sont généralement accueillis et reçus dans toutes les maisons, où ils exercent leur culte; les républicains eux-mêmes sont forcés de les recevoir, et leurs propriétés,

(1) Archives, F, VII, 7380.

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leurs vies, sont attachées aux égards qu'ils leur rendent; les fêtes nationales, les jours de repos, n'y sont point célébrés, et toutes les institutions républicaines, en un mot, constamment tournées en dérision. » (Archives, F, Vil, 7701) (1).

Le même jour, l'administration de ce département prit un arrêté pour rappeler aux populations que les lois sur les réunions décadaires et le calendrier républicain subsistaient toujours. « Les institutions républicaines dureront autant que la république, dont elles sont inséparables. Cest assez vous dire qu'elles ne sont pas près d'être abolies. » Le tout finit par : « Vive la république I » Cette pièce est sublime de naïveté ! Ces républicains, ainsi que bien d'autres, ne voyaient, dans le 18 brumaire, qu'un second 30 prairial! Aussi le ministre de la police, pour encourager ces louables dispositions, s'empressa de leur écrire une lettre approbative.

La persécution était si bien entrée dans les habitudes administratives, que les fonctionnaires n'osaient pas s'en abstenir sans un ordre formel que le gouvernement ne voulait pas donner. Les Annales de la religion rapportent avec indignation que, le 26 frimaire, dans le département du Doubs, un prêtre déportable a été saisi chez ses parents, et bien qu'il fût atteint d'une fièvre violente, contraint par force de marcher les mains liées entre deux scélérats. En Savoie, le

(1) L'administration constate, dans ce rapport, que tous les services sont désorganisés ; en outre, « la désertion est parvenue à un point extrêmement effrayant. Sur 1,400 hommes dont était composé le premier bataillon auxiliaire des conscrits, 1,087 ont lâchement abandonné leurs drapeaux et sur 900 récemment réunis, au Puy, pour former le noyau du deuxième bataillon, 300 ont encore imité leur exemple... L'immoralité est portée à un tel degré, que Ton a plus a craindre de ses effets que des efforts des tyrans coalisés contre la république. Sans se livrer à aucune exagération, sur 286 communes, il en est 200 dont les agents ou adjoints ont commis des faux de tout genre sur les registres de tétat civil des citoyens et dans les expéditions de ces actes pour soustraire des individus au service militaire. Ici, ce sont des jeunes gens de vingt à vingtcinq ans mariés à des femmes de soixante-douze ou quatre-vingts^ ou même mortes depuis lontemps. Là, on juBtifle de V extrait de décès d'un homme qui est vivant et se porte bien... » (Arch., ibid.) Le 9 ventôse suivant, un chef de bataillon de gendarmerie, à Roanne, écrit qu'on présente de faux contrats pour échapper au service, que des jeunes soldats sont mariés avec des femmes de quatre-vingts ans, enfin qu'une femme, grâce à une série de faux , se trouve mariée avec dix ou douze conscrits. (/6ûf.,7718.)

département faisait toujours aux prêtres la chasse la plus active ; ainsi, le 23 pluviôse, il arrêtait un prêtre déportable, en rupture de ban, nommé Jacques Pithoù, et, le 13 ventôse, le ministre lui envoyait une lettre approbative :

« Continuez, citoyens, à poursuivre ces êtres pervers qui ne restent sur le territoire de la république que pour y fomenter des divisions et y propager le fanatisme. » (Archives, F, VIT, 7719.)

Cette administration déclara encore déportables, le 3 ventôse, Jean Francoz, vicaire à Bellecombe, et, le 5, Joseph Coche, curé de la Chapelle. Ces déportations, ainsi que beaucoup d'autres, ne furent point effectuées, mais ces ecclésiastiques eurent tous à subir une détention plus ou moins longue.

Le gouvernement proclamait officiellement que rien n'était changé aux anciennes lois, et cependant il avait entrepris de les tourner audacieusement. Le ministre de la police répondait, le 29 ventôse, à l'administration de la Loire qui lui avait demandé si elle pouvait accepter le serment de deux réfractaires :

a L'arrêté des consuls, du 7 nivôse, n'est applicable qu'aux prêtres qui ne sont pas atteints par les lois de 1792 et de 1793. Les prêtres insoumis ou réfractaires ne peuvent se prévaloir de ces dispositions ; il faut qu'ils soient préalablement relevés de la dé- • porta tion ou de la réclusion, et ils ne peuvent être libres que par une décision spéciale du gouvernement ou par le rapport des lois des 26 août 1792 et 22 et 23 avril 1793, dont jusqu'ici les dispositions n'ont pas été abrogées. L'arrêté précité n'ouvre pas la porte des maisons de détention des îles de Ré et d'Oléron, ni de l'intérieur, aux prêtres insermentés ou réfractaires. Il détermine seulement la condition à remplir par tout ministre du culte jouissant actuellement de sa liber té, qui veut exercer le culte. » (Archives, F, VII, 7718.)

Cette lettre est très grave. Ni dans l'arrêté du 8 frimaire, ni dans aucun autre, le gouvernement n'avait émis encore cette prétention. Il sait très bien qu'elle bouleverse toute la législation, aussi cherche-t-il à détourner l'attention des persécuteurs, en proclamant avec emphase que les lois portées contrôles prêtres sont toujours en vigueur, et en provoquant leur exécution dans ce cas particulier. Mais i\ se réserve un moyen de les tourner subrepticement. Il fera une faveur particulière d'une libération qui ne devrait être qu'un acte

de justice et de bonne politique. En procédant de cette manière, il alarme beaucoup moins les prêtrophobes et force les catholiques à compter davantage avec lui. En prononçant ainsi des mises en liberté, il semble accorder une faveur contrairement à son propre parti ; il n'en acquiert donc que plus de droits à la reconnaissance des ecclésiastiques libérés. 11 a soin d'ailleurs de les choisir parmi les moins raides, parmi les plus capables de deviner à quel but il veut arriver, et qui, revenus parmi leurs paroissiens, sauront les engager à seconder les intentions du gouvernement.

C'est ainsi que le premier consul doitprocéder jusqu'au concordat : il accordera à la religion des faveurs de plus en plus nombreuses, mais aucune garantie légale, afin de rester jusqu'au dernier moment maître de la situation.

Tous les préfets écrivaient au ministre que les prêtres reparaissaient et que les populations réclamaient la liberté religieuse. M** d'Aviau était rentré après le 18 brumaire, et avait repris ses travaux apostoliques dans le Lyonnais, le Dauphiné et les provinces environnantes. Gomme il était rentré sans autorisation, les fonctionnaires lui donnaient la chasse. A Lyon, il faillit être arrêté au moment où il administrait les sacrements ; un prêtre qui l'accompagnait tomba entre les mains de la police. 11 s'enfuit alors du côté de Yienne : il officiait toujours la nuit, en cachette, comme avant le* 48 brumaire, et marchait déguisé par des chemins de traverse (1).

Désireux d'utiliser le dévouement des jeunes gens, qui, en pleine persécution, aspiraient au sacerdoce, M8* d'Aviau avait établi à Lyon, pendant le directoire, un séminaire clan- ' destin. Il en avait aussi fondé un autre dans les montagnes du Vivarais. Au milieu de ses courses apostoliques, il ordonna des prêtres dans des granges. A Lyon, il fit en cachette, le 29 mars 1800, une ordination assez nombreuse. Il lui fallut mener longtemps cette vie errante. Les agents

(1) « Un peu assoupie dans les hautes régions du pouvoir, la rage de la persécution, dit un de ses fidèles compagnons, se maintenait dans leB autorités subalternes. Les municipaux qui s'étaient compromis par leurs violences et leurs impiétés n'étaient pas disposés à changer de conduite. Nous savions de bonne source qu'ils tenaient à prendre M*r d'Aviau, dont le zèle infatigable les inquiétait au delà de tout ce qu'on peut dire. » (Msr Lyonnbt, Vie de M*T d'Aviau, tome II, p. 154.)

du. gouvernement le poursuivaient comme un malfaiteur, et pourtant il avait engagé son clergé à souscrire l'acte de soumission et apaisé une insurrection dans le Yivarais.

Les préfets étaient fort embarrassés au sujet de l'application de l'arrêté du 7 et de la loi du 21 nivôse, sur le nouveau serment des ecclésiastiques. Nous avons déjà cité une lettre du ministre de la police, déclarant que les prêtres frappés par les lois de 1792 et 1793 ne pouvaient être admis aie prêter. Il fit la même déclaration à de nombreux fonctionnaires. Le 26 ventôse, il écrivit à l'administration de l'Aveyron que les prêtres déportables ne pouvaient prêter le serment du 7 nivôse. « Cette déclaration ne fait que remplacer les foitnules présentes par les lois du 7 vendémiaire an IV et du 19. ffttctidor. » Le 27 ventôse, il donne la même interprétation à l'administration de Seine-et-Oise. Et cependant les préfets accordaient des mises en surveillance, moyennant la prestation de ce serment, à des prêtres qui ne pouvaient, suivant eux, invoquer l'arrêté du 8 frimaire (1).

Ces procédés par trop fructidoriens produisirent une certaine émotion. Bonaparte les trouva sans doute compromettants, et voulut prouver que la situation religieuse était tout à fait changée depuis le 18 brumaire ; car, très peu de temps après, le 28 prairial an YIll, il faisait faire par ce même ministre une circulaire conçue en apparence dans un esprit

(1) Le préfet de l'Indre avait mis, le 22 prairial, en liberté avec surveillance , un prêtre détenu au Blanc, qui était gravement malade ; l'arrêté portait qu'il ne pourrait, jusqu'à ce que la surveillance fût levée, « exercer aucune fonction de son ministère », et que s'il contrevenait à cette disposition, il serait remis en prison. Le ministre accepta cette manière de procéder, qui fut du reste appliquée par ce préfet à d'autres prêtres. (Archives, F, VII, 7746.) L'abbé Espérandieu, reclus à Nîmes, avait obtenu sa mise en surveillance ; on lui imposa, comme condition, le serment du 1 nivôse, mais ce serment inquiétait sa conscience, il ne voulait pas profiter de sa liberté. (Lettre du préfet Dubois, du 9 prairial.) Un autre prêtre, à Nimes, était dans le même cas. Le ministre, résolu à extorquer la promesse, écrivit au préfet : « Je vous recommande'de prolonger la détention de ces prêtres, aussi longtemps que leur opiniâtreté les empêchera de remplir l'acte que le gouvernement a le droit d'exiger d'eux, comme garantie de leur conduite future. » Ainsi donc le ministre recourait aux moyens les plus odieux , pour obtenir des serments qui pourtant devaient inspirer bien peu de confiance à un roué de son espèce 1 {Archives, ibid.) Ce serment servait de prétexte aux fonctionnaires pour proposer aux prêtres de tristes marchés!

tout différent. Elle déclare que les difficultés viennent de ce que la loi du 21 nivôse sur le serinent des ecclésiastiques n'a pas été interprétée comme elle doit l'être :

« Cette loi, en déterminant une condition nouvelle, unique et simple, à l'exercice des fonctions religieuses, doit être considérée comme une révocation expresse et positive de toutes les conditions prescrites pour le même objet par des lois antérieures.

« Vous devez donc admettre à la déclaration de fidélité à la constitution, tous les ministres d'un culte quelconque, sans égard à leur état politique antérieurement au 21 nivôse dernier, c'est-à-dire sans examiner si ces ministres étaient ou non assujettis à quelquesuns des serments prescrits par les lois précédentes. »

Le ministre recommande ensuite d'appliquer la loi du 7 vendémiaire sur la police des cultes. Il espère faire cesser les querelles religieuses et « les contradictions gratuites entre les consciences et la loi », par « l'exécution bien entendue » de la loi du 21 nivôse :

« Que tous les temples de toutes les religions soient donc ouverts, que toutes les consciences soient libres ; que tous les cultes soient également respectés, mais que leurs autels s'élèvent paisiblement à côté de ceux delà patrie. » (Archives, F, VII, 7701.)

On voit que le gouvernement tenait encore à ménager les zélateurs des fêtes décadaires I L'arrêté du 7 nivôse leur avait porté un coup très sensible, celui du 2 pluviôse les maintient pourtant dans les églises. Celui du 11 messidor an VIII, qui détermine les fonctions du ministre de la police, confirme le principe posé par la circulaire du 28 prairial, en décidant (article 17), que «ce fonctionnaire recevra les serments des ecclésiastiques à la constitution de l'an VIII, même lorsqu'ils n'auraient pas prêté les serments prescrits par les lois antérieures ».

On remarquera que la circulaire du 28 prairial reproduit exactement le système soutenu très inutilement par le comité de législation de la convention, le 22 prairial an III. Elle semblait très large au premier abord ; tous les prêtres paraissaient devoir être admis au serment sans distinction ; elle ne tenait aucun compte des lois de persécution, et cependant il fallait toujours une autorisation du gouvernement aux prêtres qui demandaient à rentrer, puis on leur imposait

pour condition de prêter le serment nouveau. Ainsi, le 7 thermidor, le préfet de l'Aude (Barante) recevait du ministre de la police Tordre formel de n'appliquer la circulaire qu'aux prêtres autorisés. « Vous devez donc tenir la main à ce qu'elle ne serve point de prétexte aux prêtres maintenant en pays étrangers pour rentrer sans y être autorisés (1). »

Les préfets furent invités à ne pas se montrer trop larges dans l'application de cette circulaire, et à maintenir le système d'autorisation déjà en usage. Le 19 thermidor, le ministre de la police (2) reprochait au préfet du Gers (Balguérie) d'avoir interprété trop largement cette circulaire dans un arrêté qu'il avait pris, le 21 messidor, sur le serment des ecclésiastiques :

« Pour les prêtres précédemment atteints par les lois de déportation ou de réclusion, la condition première et nécessaire est d'avoir obtenu du gouvernement une autorisation spéciale et nominative de rentrer ou de rester sur le territoire de la république. »

Le h fructidor, il écrit encore au préfet des Vosges : 1° que les prêtres qui ont refusé les anciens serments ne peuvent rentrer en France sans une autorisation spéciale ; V quç les prêtres qui se sont soustraits à l'exécution des lois sur la déportation ne peuvent exercer le culte qu'après avoir obtenu cette autorisation; 3° que le serment du 21 nivôse doit être fait sans restriction; 4° que les prêtres rentrés sans autorisation doivent être arrêtés et reconduits aux frontières, ou mis en réclusion à raison de leur âge et de leurs infirmités. Il écrit encore aux préfets du Cantal, du Lot-et-Garonne, des Landes et des Hautes-Pyrénées, que les prêtres, pour jouir du bénéfice de sa circulaire, ont besoin d'une autorisation (3).

(i) Archives, F, VII, 7701.

(2) Archives, ibid. Dans cet arrêté, le préfet déclare que la ci-devant cathédrale d'Auch, et les autres temples des communes du département, serviront comme par le passé aux fêtes décadaires.

(3) Le gouvernement aimait assez à se mire prier pour les autorisations ; ainsi, au sujet d'une pétition des habitants de Chaignolles (Somme) qui demandent le retour de l'abbé Bernard, leur curé, on trouve cette note (6 messidor an VIII) : u II y a déjà beaucoup de prêtres rentrés dans le département de la Somme, il est prudent ^ajourner les rfe-

Le ministre s'était bien gardé d'en parler dans sa circulaire. En réalité, tout dépend de l'arbitraire du premier consul et de ses agents. Néanmoins le gouvernement nouveau s'écarte visiblement du système suivi par le directoire, et les populations en témoignent une vive satisfaction. Les préfets le constatent dans leurs rapports. Us cherchent alors à appliquer de leur mieux les lois de prairial et de vendémiaire sur les cultes, et à se procurer le plus possible de serments, afin de faire cesser le culte clandestin qu'ils sont cependant forcés de tolérer, bien qu'il semble les agacer singulièrement.

Le premier consul était certainement décidé à abroger la législation persécutrice et à rappeler tous les prêtres : mais il voulait d'abord leur faire subir une sorte de triage, spéculer sur leur impatience bien naturelle de rentrer en France, et obtenir ainsi des engagements politiques. Il n'était pas facile de diriger un pareil mouvement. Bientôt le clergé fut presque entièrement reconstitué dans certains départements. Alors .le pouvoir changea de système; il avait commencé par n'admettre au serment que des vieillards, des infirmes; cet acte les libérait de la réclusion, ou d'une surveillance vexatoire, sans que les prôtrophobes pussent s'en scandaliser comme d'un commencement de tolérance pour leur culte. La prestation de serment était d'abord une faveur qu'il fallait solliciter. Peu à peu le gouvernement, afin de régulariser partout l'exercice du culte,

mandes. » (Archives, F, VII, 7701.) De temps en temps, le gouvernement se prenait d'un beau zèle pour les constitutionnels. A Heugas (Landes), le prêtre catholique Boilac avait dit au curé constitutionnel, qu'il venait s'installer comme curé légitime, et que lui, curé constitutionnel, était sans pouvoirs, et n'avait rien de mieux à faire que de se rétracter. Bien que le propos eût été tenu en dehors de toute publicité, les autorités virent là un délit épouvantable. Sur la dénonciation, on lit cette note du ministre de la police : « Faire chasser le fanatique si ce procès- verbal existe. » Le 26 thermidor, le préfet écrivit au ministre qu'il avait forcé ce prêtre de quitter la commune de Heugas, et qu'il l'avait mis en surveillance à Dax; et cependant ce préfet était dénoncé, par certaines autorités locales, comme trop tolérant pour les réfractaires ! (laid,, 7719.)

en vint à réclamer ce serment de tous les ecclésiastiques. Mais la révolution avait si odieusement abusé des serments et des promesses, que, même en présentant le serment inoffensif du 21 nivôse, elle devait fatalement inquiéter et froisser les consciences les plus droites, les esprits les plus conciliants.

Le parti révolutionnaire, malgré l'échec de tous les serments qu'il avait réclamés, voulait, avec une obstination stupide, que le gouvernement imposât au clergé une promesse quelconque. C'était une cérémonie qu'il fallait faire à chaque changement de régime, sinon tout était perdu! Un serment présentait tant de ressources à des persécuteurs! D'ailleurs, quand bien môme le gouvernement aurait la faiblesse de ne point persécuter, ce serment créerait toujours des difficultés, ranimerait la lutte entre les catholiques et les constitutionnels, susciterait des polémiques irritantes, retarderait tout au moins la pacification, et finirait peut-être par amener une bonne petite persécution! Le premier consul, en réclamant un serment, cédait, à la fois aux passions et à la routine révolutionnaires, et à ses instincts despotiques.

Mais il se heurta tout naturellement aux mêmes difficultés que les inventeurs des précédents serments. De nombreux écrits furent publiés pour ou contre la promesse du 21 nivôse. On vît reparaître beaucoup d'arguments déjà présentés à propos des serments du 11 prairial et du 7 vendémiaire. On discuta de nouveau sur la soumission passive, sur les obligations que devait imposer la promesse de fidélité à une constitution. On objectait que la constitution de Tan VIII, comme celle de l'an III, contenait des dispositions iniques , telles que le bannissement perpétuel des émigrés et la confiscation de leurs biens. On fit observer très justement qu'accéder à la disposition constitutionnelle qui proscrivait les émigrés, c'était travailler indirectement au triomphe du schisme et de l'irréligion, et à l'anéantissement de l'église de France , en consentant à la perpétuelle et irrévocable proscription des évêques , les ministres les plus essentiels de l'église. On insistait sur ce fait trop oublié maintenant, que les lois sur l'émigration frappaient les neuf dixièmes de l'épiscopat ; en effet, presque tous ses membres

avaient été particulièrement en butte, dès le début de la révolution, à la fureur des prêtrophobes et des schismatiques, et contraints par la violence de quitter leurs diocèses et de chercher un asile à l'étranger. On trouvait absolument dérisoire cette prétendue liberté du culte, sous laquelle ses ministres les plus indispensables étaient proscrits. Le pouvoir fournissait sans doute des explications, officieuses et même semi-officielles, mais on se souvenait des impudentes protestations de la constituante au sujet de la constitution civile, et Ton se défiait toujours du nouveau serment (i).

Sept évoques restés en France, et quelques-uns des exilés, crurent que la promesse du 24 nivôse était licite ; mais les évêques réfugiés à l'étranger la condamnèrent pour la plupart. Les évêques d'Uzès et de Boulogne la combattirent par des écrits ; l'abbé Émery la croyait licite ; l'archevêque de Paris, M** de Juigné, consentait à l'autoriser, si le gouvernement lui-même déclarait qu'elle obligeait seulement à une soumission passive. Le cardinal Maury, qui lui était très hostile, répandit le bruit que le pape l'avait condamnée. De nombreux ecclésiastiques détenus aux tles de Ré et d'Oleron aimèrent mieux prolonger indéfiniment leur captivité que faire cette promesse.

On reprochait aussi au gouvernement d'oublier les malheureux prêtres déportés en Guyane (2). Us ne furent rappelés que bien longtemps après le renversement du directoire, par l'arrêté du 49 fructidor an VIII, qui les transférait de nouveau et les mettait en surveillance dans les îles de Ré et d'Oléron. Bien des proscrits avaient succombé pendant les dix mois qui s'étaient écoulés entre le 18 brumaire

(1) Un journaliste officieux avait critiqué les anciennes formules de serment, en observant que dans le mot maintenir, qu'elles contenaient, il paraissait y avoir une promesse d'action positive, tandis que. dans la nouvelle, on promet de se soumettre, c'est-à-dire de ne f>as s'opposer. Mais dans le rapport fait, le 16 nivôse, par un conseiller d'Etat, au corps législatif, il est dit que la nouvelle formule ramène toutes les précédentes à une seule; par conséquent, disaient les adversaires de la soumission, cette nouvelle formule contient tous les vices des anciennes , de l'aveu du conseil d'État, autorité officielle, qui, ayant préparé la loi, doit en connaître le sens, et dont l'explication est postérieure à celle du journaliste.

(2) Le protestant Lafond-Ladebat plaida généreusement le rappel de ses anciens compagnons de captivité. Pour écarter toute objection tirée de la dépense, il répondit d'une souscription considérable.

et cet arrêté, que le gouvernement, même en tenant compte des difficultés de la situation, aurait pu aisément prendre beaucoup plus tôt. Mais il tenait avant tout à ménager Famour-propre et le fanatisme des proscripteurs. Il avait pourtant, bien longtemps auparavant, par les arrêtés des 3 et 5 nivôse, rappelé les déportés du coup d'État de fructidor, en leur associant toutefois Barère et Vadier. Il avait bien vite désavoué et annulé, au point de vue politique, le 18 fructidor, et cependant il respecta longtemps ses proscriptions religieuses. Il fallait arracher le plus tôt possible au climat de la Guyane les proscrits politiques, mais les prêtres I On aurait toujours le temps! Moins il en reviendrait, mieux leurs anciens proscripteurs se consoleraient de la pacification religieuse!

Le 29 vendémiaire an IX, Fouché envoya aux préfets une circulaire dans laquelle il parlait assez mal des prêtres et déclarait que le serment du 21 nivôse était nécessaire pour « rassurer sur les intentions qui les dirigent en demandant à rentrer dans leur patrie » :

« Désormais je n'autoriserai le retour d'un prêtre déporté, après toutefois des informations convenables sur sa conduite et sa moralité, qu'autant qu'il aura envoyé d'avance et [souscrit de sa main la promesse de fidélité à la constitution, avec offre de la renouveler devant le sous-préfet ou le maire de l'endroit dans lequel il désirera fixer sa résidence. »

Quant aux prêtres rentrés qui refuseraient la promesse, « vous les feriez rétrograder vers la frontière ». Il demande la liste des prêtres déjà rentrés qui ne l'ont point faite, « afin de prendre contre eux telle mesure que je jugerai convenable ». Fouché était très dépité du peu de succès des moyens qu'il avait employés pour faire prêter ce malheureux serment. Les inconvénients du système adopté à l'égard du clergé se révélaient tous les jours, le gouvernement s'en irritait, et reprenait parfois contre les prêtres les procédés tyranniques du directoire. Cette circulaire donna lieu à une correspondance assez curieuse avec les préfets. Magnytot, préfet de la Manche, écrivait carrément, le 11 brumaire an IX, que le bruit courait d'une entente entre le gouvernement et le saint-siège, et qu'il serait très opportun d'en finir de cette manière avec les dissensions religieuses.

Le 14, le préfet du Léman écrivait que trois ou quatre prêtres seulement avaient fait la promesse, que les autres déclaraient attendre l'autorisation de leurs supérieurs, tout en se disant prêts à promettre fidélité au gouvernement. Il ajoutait qu'il n'était pas assez sûr de la vigueur des maires pour pouvoir interdire l'exercice du culte aux prêtres qui n'avaient pas juré. Le 26 brumaire, Lamothe, préfet de la Haute-Loire, reconnaît, dans une circulaire, que le clergé refuse le serment; mais il constate que le plus grand nombre de ses membres « rend hommage au gouvernement et prêche la soumission aux lois. Mais les déclarations verbales ne remplissent pas le but de la loi » (1).

Le 17 frimaire, le préfet des Hautes-Pyrénées écrit qu'il a obtenu la promesse d'un curé qui rentrait d'Espagne, en le faisant arrêter pour le ramener en exil. Le même jour, le préfet du Jura écrit que son département est fort tranquille, mais insinue que l'application stricte de la circulaire du ministre présenterait des inconvénients. Plus tard, le 17 pluviôse, il envoie le tableau des prêtres de son département qui ont obtenu la surveillance : leur nombre est de 166, mais 15 seulement ont fait la soumission. Le préfet du Bas- Rhin écrivit, le 27 nivôse, que les prêtres avaient pour la plupart souscrit la promesse, et que les populations étaient très heureuses de retrouver leur culte, dont elles ont été longtemps privées, « attendu qu'il ne restait qu'environ une douzaine de prêtres dits constitutionnels, auxquels la majorité des citoyens ne donne pas sa confiance » ; aussi le peuple « aime le gouvernement qui le fait jouir de ce bienfait » (2).

Le préfet de la Haute-Garonne annonce que beaucoup de prêtres refusent. Le ministre lui écrit, le 29 pluviôse, de les faire rétrograder aux frontières s'ils sont frappés par les anciennes lois, sinon de les poursuivre en justice, conformément à la loi du 7 vendémiaire an IV, s'ils exercent le culte. Malgré son apostasie, il favorise souvent les constitutionnels: ses agents reçoivent avec complaisance leurs dénonciations contre les réfractaires et les lui transmettent soigneusement. Les constitutionnels sont toujours furieux qu'on conteste leurs pouvoirs et qu'on revalide les mariages qu'ils ont

(1) Archives, F, VII, 7781. — (2) Ibid.

bénits. Le 21 brumaire an IX, Brun, préfet de l'Àriège, prenait un arrêté dans le style de 93 contre les prêtres qui tenaient des registres, et accusait ceux qui mariaient des personnes déjà mariées civilement, d'être « des ministres d'indécence et d'immoralité (4) » . Les agents du pouvoir continuaient à faire un crime aux prêtres de tenir des registres, de rebénir les mariages faits par les scbismatiques, et entravaient les mariages à l'église.

Les prêtrophobes faisaient de leur mieux pour exciter les uns contre les autres les catholiques et les constitutionnels, et protégeaient toujours ces derniers. Les prêtres catholiques sortaient de leurs cachettes et de leurs prisons ou revenaient en foule de l'étranger, et s'empressaient d'évangéliser leurs anciennes paroisses. Souvent ils se trouvaient en présence de constitutionnels ; alors on disputait sur le schisme. Les catholiques réclamaient en masse leur église; le prêtre constitutionnel, soutenu par les jacobins, n'avait d'ordinaire qu'un petit nombre d'adhérents, et beaucoup d'entre eux ne l'ayant suivi que par peur et par ignorance, l'abandonnaient bien vite lorsqu'ils entendaient contester la légitimité de ses pouvoirs par des prêtres d'une orthodoxie évidente. Les constitutionnels intriguaient auprès du gouvernement pour défendre aux catholiques comme en 1791, de soutenir qu'ils étaient dans le schisme, et trop souvent ils obtenaient gain de cause (2). Chaque parti accablait de plaintes les autorités, qui prenaient fait et

(1) Boulogne, Annales philosophiques, tome Y, p. 69.

(2) Le curé d'une paroisse des Landes était revenu de son exil en Espagne, et exerçait le culte dans une maison particulière. L'intrus, gêné par sa présence, se plaignit au ministre de la police. Celui-ci écrivit au préfet de le maintenir dans la jouissance de l'église, que la population voulait lui retirer :... « Vous ne devez pas perdre de vue que si le gouvernement use de tolérance envers ces derniers (les catholiques), son intention est que les ministres fidèles à la république soient spécialement protégés. » (18 messidor an IX, Archives, F, VII, 7875.) Le 7 prairial an IX, le préfet de Liège écrivit au ministre delà police, qu'il avait mis à exécution contre le prêtre Jean-Nicolas Dumont, curé de Brugembach, qu'il accusait de turbulence, l'arrêté de déportation pris contre lui, par le directoire, le 14 brumaire an VI, en vertu de la loi du 19 fructidor. Le ministre lui écrivit, le 18 messidor, une lettre approbative. La principale pièce d'accusation contre ce curé est une lettre que le sous-préfet de Malmédy lui avait écrite , et dans laquelle il lui disait : « La pièce que le citoyen A... m'a communiquée de votre part prouve absolument

cause pour l'un ou pour l'autre; de là, des tiraillements sans fin, une agitation générale dans toute la France. L'église constitutionnelle était sans force au point de vue religieux, mais elle était devenue une cause permanente de discorde, de tracasseries, d'agitation, entre les mains d'un petit groupe d'intrigants et de brouillons, et un prétexte à vexations et à persécutions pour certains préfets prôtrophobes. Les agents du pouvoir, recrutés dans tous les partis révolutionnaires, et ne recevant point d'instructions précises, agissaient avec elle, chacun suivant ses préjugés et ses passions. Quelquesuns renouvelaient les sottises et les excès de la constitution civile. En général, les fonctionnaires se croyaient obligés, par la tradition révolutionnaire, à montrer une grande partialité en faveur des constitutionnels. Il était absolument nécessaire que le pouvoir, par un acte solennel, signifiât aux révolutionnaires de tous les degrés, et à ses propres agents, que la législation persécutrice, à commencer par la constitution civile, était complètement abrogée. Les préfets; toujours tiraillés par les jacobins et les constitutionnels, déplorablement influencés par la routine révolutionnaire, même lorsqu'ils avaient des intentions conciliantes, tenaient la conduite la plus illogique, et faisaient un mélange absurde des lois et des procédés de la constitution civile et du directoire; un jour ils agissaient comme en 1791, le lendemain comme sous le règne des fructidoriens : ils doncontre vous; en effet, vous y êtes encore considéré comme curé, c'est en cette qualité que voua êtes chargé d'intimer un ordre ecclésiastique à un prêtre sermenté de votre ci-devant paroisse, » et il développait longuement cette accusation. Ainsi, Fouché faisait exécuter un arrêté de déportation contre un prêtre coupable de se dire curé , comme si l'église constitutionnelle était encore imposée l {Archives, ibid.) Le 9 vendémiaire an IX, Ligneville, préfet de la Haute-Marne, internait dans certaines localités tous les prêtres catholiques compris dans la liste des déportés, pour les empêcher de faire concurrence aux constitutionnels. Cet arrêté est tout à fait dans le style de 1791. Il reproche à ces prêtres de dire que les constitutionnels sont sans pouvoirs, « ce qui est absolument contraire à la liberté des cultes qu'ils réclament ». Mais il fait le généreux ; le gouvernement est trop fort pour qu'il soit nécessaire de les reconduire aux frontières, d'autant mieux que plusieurs ont obtenu du ministre leur mise en surveillance, et méritent par leur bonne conduite d'être tolérés sur le territoire. Heureusement, cet arrêté ne fut pas exécuté, mais il montre trop bien comment certains fonctionnaires comprenaient la liberté.

naient de fausses espérances à tous les partis, et ne réussissaient souvent qu'à entasser maladresses sur maladresses, envenimer certaines plaies et retarder la pacification. Le premier consul ne pouvait pas ne pas sentir la nécessité de mettre fin à cet affreux gâchis !

Dans le Maine, où la chouannerie subsistait toujours, la situation religieuse était devenue assez bonne un peu avant le concordat M. du Perrier, qui administrait le diocèse du Mans, accepta la promesse, le 1er messidor an IX, après avoir pris des garanties (1), et son exemple fut généralement suivi par les prêtres du département de la Sarthe. Le clergé de la Mayenne montra plus de défiance. Bientôt les églises furent rouvertes avec l'autorisation du préfet, et l'autorité ecclésiastique put déclarer que les oratoires particuliers étaient devenus inutiles. Le même préfet défendit de sonner les cloches, parce que la loi du 22 germinal an IV n'était pas abrogée, et prit, le 23 fructidor an IX, un arrêté défendant de marier ou de baptiser à l'église sans un certificat de déclaration de naissance ou de mariage. Pour les baptêmes, une pareille exigence était odieuse et ridicule; pour les mariages, elle était abusive, car la loi ne connaissait pas le mariage religieux.

(i) Il s'était préalablement entendu avec Le préfet Auvray, qui, de son côté, avait pris un arrêté très conciliant, dans lequel il déclarait que cette promesse était exclusivement civile, et n'avait d'autre sens ni d'autre signification, que de respecter le gouvernement établi. M. du Perrier eut soin de publier cette explication, afin de rassurer les consciences : « Un des articles, dit-il, porte qu'il sera envoyé, à chaque maire, un registre en tête duquel le présent arrêté swa imprimé dans tout son contenu, pour éclairer les prêtres ]sur la nature de la promesse qui leur est demandée. . . L'arrêté porte que dans le certificat délivré aux prêtres, il sera exprimé qu'ils ont fait la promesse conformément à l'arrêté ci-dessus... » M. du Perrier, habitué aux tours des révolutionnaires, avait craint « qu'on supprimât l'arrêté pour ne laisser subsister que la promesse pure et simple ». Le schisme constitutionnel existait encore dans la Sarthe. Le 18 messidor, le maire d'Avenières demandait au préfet de prendre des mesures de rigueur contre les prêtres qui traitaient les constitutionnels de schismatiques : « Venez museler ces tigres, et leur arracher leurs griffes. » Le préfet, dans une circulaire du 15 messidor, engageait les deux cultes à se réunir : « Il faut, disait-il, pratiquer la tolérance pour tous, mais il faut réserver la protection pour ceux qui sont nés de la révolution et lui sont restés fidèles, » De semblables menaces ne pouvaient' que dégoûter les catholiques de la réunion. Ce préfet commit encore d'autres maladresses. (Dom Piolin, t. IV, p» 85 et suiv.)

Le préfet de la Mayenne, dans un mémoire adressé au gouvernement, déclarait que le clergé constitutionnel de ce département était réduit à douze prêtres et que la réouverture des églises avait produit les meilleurs résultats :

« Depuis que les églises sont ouvertes, que les prêtres n'ont plus l'air de martyrs et de confesseurs, ils sont infiniment moins dangereux, leur importance est fort diminuée. Il y a plus, l'ouverture des églises forme un point de réunion pour les habitants qui vivaient comme des sauvages, ou ne se réunissaient qu'en assemblées secrètes pour exercer leur culte. Il faut en convenir, c'est à cette facilité que nous devons la nouvelle civilisation qui se réorganise, l'acceptation des fonctions publiques dans les communes rurales, qui sans cela n'avaient ni maire ni conseil municipal, ni relations avec le gouvernement, car, à tout prendre, les prêtres mêmes, dans l'état actuel, ont fait cesser un mal, et au contraire ils font du bien. » (Don Pioun, t. IV, p. 103.)

Barbé -Marbois, récemment revenu de la Guyane et nommé conseiller d'État par les consuls, fut chargé d'inspecter les départements de la Bretagne; dans son compte rendu du 19 nivôse an IX, il constate que la cessation de la persécution a produit les plus heureux résultats : « De tous ces biens, celui qui a le moins coûté au gouvernement est celui qui a répandu le plus de contentement : la liberté du culte ; elle n'est pas entière , mais après une aussi longue et aussi furieuse persécution, la tolérance est prise pour liberté. » Il constate que le culte constitutionnel n'a presque plus de fidèles (1). Dans les Gôtes-du-Nord, la situation religieuse n'était pas aussi bonne ; le préfet tenait à l'exécution des lois révolutionnaires, « au hasard de prolonger le mécontentement. Les magistrats et les hommes les plus renom- 'mes par leur sagesse et leur modération m'ont dit que c'é-

(1) Rocquain, Tttat de la France au 18 brumaire, p. 101. « A Vannes, dit encore Barbé-Marbois, j'entrai, le jour des Rois, dans la cathédrale; on célébrait la messe constitutionnelle; il n'y avait que le prêtre et deux ou trois pauvres. A quelque distance, je trouvai dans la rue une si grande foule , qu'on ne pouvait passer : ces gens n'avaient pu pénétrer dans une chapelle déjà remplie de monde , où Ton disait la messe appelée des catholiques. Ailleurs, les églises des villes étaient pareillement désertes, et le peuple allait, à travers des chemins affreux, dans les villages voisins, entendre la messe d un prêtre récemment arrivé d'Angleterre. »

tait surtout aux prêtres insoumis qu'on devait la paix de cette contrée et le payement régulier des contributions. La demande d'une promesse suffirait pour (ont troubler. » Il constate que les prêtres ne seraient pas éloignés de la souscrire, mais les fidèles la repoussent. « On répète ici de tous côtés ce qu'on dit depuis un an partout : il n'aurait pas fallu de promesse, c'est un brandon de discorde. » Ainsi toute demande de ce genre, après tant de serments ei de persécutions , paraît aux populations plus que suspecte : la promesse est réprouvée par un véritable mouvement d'opinion :

« Dans tous les départements de la 43e division, à l'exception du Finistère, on trouve peu de prêtres assermentés : il n'y en a point dans les campagnes. Le culte forcé y est expirant, ses ministres dans l'oubli et la misère, et quelques-uns mésestimés : les évêques conformistes, gens de bien, seraient à peine connus en leur qualité de pasteurs sans les mandements qu'ils publient de temps à autre. » (Rocquain, p. 124.)

Le clergé a dissuadé les paysans d'écouter Georges Cadoudal et ses émissaires. Les prêtres revenus d'Espagne sont mieux disposés pour le gouvernement que ceux qui arrivent d'Angleterre. On a singulièrement exagéré les dangers courus par les acquéreurs de biens nationaux. Barbé-Marbois se plaint vivement des assassinats que commettent les colonnes mobiles et les gendarmes (1).

Le savant Fourcroy, chargé, vers la même époque, de visiter les départements qui furent le théâtre des guerres de Vendée, reconnaît dans son rapport que ses amis les philosophes de la révolution se sont étrangement mépris sur la force du sentiment religieux (2).

Le clergé et les fidèles de la Savoie, qui avaient éprouvé une persécution si cruelle, se défiaient beaucoup du gouvernement consulaire. Le préfet d'Eymar, dans une lettre du 3 thermidor an IX (3), reconnaît qu'il y a dans le dépar-

{[) Ainsi, M. Loncle jeune, prêtre de Plouguenast, fut arrêté, la veille de Noël de 1799, par une colonne mobile et fusillé le lendemain. M. Baron, recteur de Carnac, fut également assassiné. M. Méhust, tué aux environs de Lamballe, le 3 février 1800, est, dit-on, le dernier prêtre victime des colonnes mobiles. (Tresvaux, Persécution révolutionnaire en Bretagne, p. 372.)

(2) Rocquain, ibid., p. 148. — (3) Archives, F, VII, 7875. t. iv. 50

tement plus de deux cent cinquante prêtres rentrés, « qui ne feraient la promesse de fidélité qu'autant qu'ils y seraient autorisés par leurs supérieurs ». 11 a fait deux proclamations sans succès. Ces prêtres exercent le culte avec plus ou moins de publicité , mais sans troubler l'ordre, et il ne faut pas compter sur' les maires pour faire appliquer les lois sur la police des cultes. Aussi le préfet a-t-il pris, à part lui, le parti (Je tolérer ce qu'il ne peut empêcher, tout eu protestant hautement. Il se vante d'avoir fait arrêter, le 16 brumaire an IX, le prêtre Bassiat, qui depuis est mort eu prison; et, ensuite, deux vieux prêtres qui avaient rétracté leurs serments. Il a envoyé le moins âgé en prison, et a fait mettre en surveillance dans une auberge le plus vieux, qui est âgé de quatre-vingts ans, et à force de les harceler, il a réussi à leur extorquer la promesse de fidélité. On voit qu'il est très glorieux de cet exploit l

Les révolutionnaires et la plupart des agents du gouvernement continuaient à réprouver et punir comme une attaque, comme une désobéissance à la loi, toute parole de blâme prononcée par le prêtre contre le divorce, au nom de la conscience chrétienne. La révolution ne voulait pas davantage laisser le clergé prêcher aux fidèles qu'ils devaient se marier à l'église. Le mariage civil, dans l'esprit des révolutionnaires , manquait son but, s'il ne détruisait pas le mariage religieux, s'il était permis au prêtre de déclarer en chaire que le mariage religieux était d'obligation stricte pour les chrétiens, et non une pieuse superstition. On en était toujours à la circulaire du 22 janvier 1793 (tome III, p. 358). Sans doute, les libéraux actuels ont abandonné cette odieuse et intolérante prétention, mais les principes de 89 et l'esprit de tolérance moderne n'y sont pour rien ! C'est à l'auteur du concordat, c'est à Bonaparte qu'on le doit: c'est lui qui, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, a imposé la tolérance et le libéralisme véritables aux tolérants et aux libéraux de profession !

Non seulement les philosophes voulaient que l'église modifiât suivant les lois révolutionnaires ses doctrines sur le mariage, mais ils prétendaient encore lui interdire de combattre leurs doctrines en chaire. Attaquer la philosophie , c'était, suivant eux, attaquer le gouvernement. Le conseiller

d'État Lacuée, dans un rapport de l'an IX, demandait au pouvoir de venger la philosophie des attaques des prêtres : « Sous prétexte de combattre l'impiété, fille, disent-ils, de la philosophie, ils attaquent la mère et le soutien de la liberté. Leur défendre sévèrement ces astucieuses déclamations me paraît indispensable (1). » Les partisans de la libre discussion voulaient interdire aux catholiques de faire des controverses soit contre la constitution civile , soit contre la philosophie. A la même époque, le préfet de la Seine, dans un rapport très hostile aux prêtres catholiques , déclare qu'ils n'attaquent point le pouvoir directement « mais indirectement sous le nom de philosophie (2) » .

Certains préfets trouvaient les prêtres trop heureux de n'être* pas en Guyane, et croyaient pouvoir disposer de leur liberté comme les proconsuls de la convention. Le 5 avril 1801, le préfet du Doubs, Marsson, mettait à Besançon quatre prêtres en surveillance. Il fut remplacé peu de temps après par l'ancien proconsul Jean Debry, qui interna aussi plusieurs prêtres et prit, le 6 décembre 1801, un arrêté à la fois odieux et extravagant contre l'abbé ligerot, coupable d'avoir refusé au baptême un parrain qui appartenait à l'église constitutionnelle (3). L'arrêté constate que ce prêtre a été victime des voies de fait des constitutionnels, mais il n'en sera pas moins interné I Depuis *1 790, les battus, quand ils sont catholiques, doivent toujours payer l'amende I Les lois canoniques interdisent aux prêtres d'admettre un parrain schismatique. Le schisme est* un fait depuis dix ans ; que le gouvernement le regrette, c'est possible, mais il est absurde de prétendre y mettre fin en violentant les consciences, et forçant les gens à agir comme s'il n'y avait pas eu de constitution civile I Cet arrêté contient encore une ineptie très remarquable. La conduite du prêtre Ligerot « est même uûe espèce de rétractation du serment prêté par ce ministre du culte, puisqu'elle tend à faire croire qu'il y a une différence réelle entre ce serment et celui des prêtres dits constitutionnels,». Que veut dire ce galimatias? Qu'importe au serment que le prêtre ait déclaré

(1) Rocquain, p.%248. — (2) Ibid.y p. 279» (3) Sauzay, tome X, p. 533.

ensuite que tel ou tel individu n'appartient pas à son culte? Le préfet oublie que les ministres protestants sont tenus àce même serment. Oserait-il donc soutenir que le prêtre se rétracte en se déclarant d'une autre religion que le pasteur? que le ministre luthérien viole son serment en se séparant du calviniste? L' ex-proconsul, qui veut à toute force empêcher les orthodoxes de traiter les constitutionnels en schismatiques, bat la campagne, et ramasse de vieilles inepties révolutionnaires. Cet arrêté est bien l'œuvre d'un persécuteur abêti !

Après tant de proscriptions, de déportations, d'égorgements, le simple fait d'attenter à la liberté d'un prêtre pour un motif très futile, semblait tout à fait insignifiant aux préfets. De pareils actes étaient alors fréquemment commis pour favoriser les constitutionnels; et de nombreux fonctionnaires, en reprenant à leur profit les odieux procédés de 1791 et de 1792, croyaient faire preuve d'une modération et d'une tolérance extraordinaires. La plupart des agents du pouvoir ne se doutaient point des véritables conditions de la liberté religieuse, et il était presque impossible, après la constitution civile, après la Terreur, après la Terreur fructidorienne, qu'il en fût autrement! Si les deux églises catholique et constitutionnelle étaient restées en présence, leur hostilité réciproque aurait causé peut-être moins d'embarras au gouvernement que les maladresses et les incartades de ses agents, qui depuis les ministres jusqu'aux plus humbles fonctionnaires, avaient tous plus ou moins trempé dans la persécution religieuse. Les philosophes, par haine du catholicisme, revenaient à leurs tartuferies de 1791 , et se remettaient à protéger cette église constitutionnelle que depuis huit années ils n'avaient cessé de conspuer et de persécuter. Le 9 juillet 1801 (30 messidor an IX), à la veille de la signature du concordat, Fouché adressait aux préfets une odieuse circulaire pour leur enjoindre de vexer les catholiques et de protéger les constitutionnels :

« Il faut établir une barrière entre des hommes qu'il est impossible de rapprocher sans danger. Les dispositions que je vais vous prescrire me semblent atteindre ce but. Si, dans quelques circonstances, elles paraissent accorder une sorte de prééminence

aux prêtres soumis aux lois, cette préférence est due sans doute à des hommes qui, nés de la révolution, lui sont demeurés fidèles, qui n'ont besoin d'aucun pardon, qui ont lié leur sort à celui de la république. Je vous charge donc : i° de faire rechercher les prêtres séditieux qui ont jusqu'ici refusé la promesse de fidélité à la constitution, et de les faire sortir du territoire de la république dans le plus court délai ; 2° d'ordonner provisoirement, et par mesure de police, à tout prêtre rentré dans une commmune où il exerçait avant sa déportation, les fonctions d'évôque, de curé ou de vicaire, et oit sa présence nuirait à la tranquillité publique, de s'en éloigner sur-le-champ à une distance telle, que son influence ne puisse pas la troubler ;3° d'enjoindre aux maires des communes où il n'existe qu'un seul édifice consacré à l'exercice du culte, de n'en permettre l'usage qu'au prêtre qui y exerçait à V époque du 18 brumaire, et dans le cas où l'église aurait été vacante, d'y maintenir exclusivement le prêtre appelé le premier par le vœu de la majorité des habitants. »

Cette circulaire abolissait en fait l'exercice du culte catholique dans presque toute la France. Heureusement, elle ne fut pas appliquée. Peut-être faut-il la considérer tout simplement comme une manœuvre de Fouché et du premier consul (1), pour effrayer la cour de Rome, et faire accueillir avec plus d'enthousiame encore, par le clergé et les catholiques, un traité qui mettait fin à un état de choses aussi précaire, et garantissait leur liberté religieuse et leur liberté individuelle contre les fantaisies d'un Fouché.

Les constitutionnels, après avoir flatté le directoire, applaudirent au 18 brumaire, et s'empressèrent de prêter le serment du 21 nivôse. Us étaient sans doute débarrassés de la persécution décadaire et de la crainte de la Guyane, mais ils voyaient bien que leur église touchait à une crise décisive. La persécution fructidorienne avait pour eux du moins l'avantage de maintenir par la peur leurs adhérents

(1) En effet, plus on approche du concordat, plus l'horizon paraît s'assombrir, grâce à la politique tortueuse de Bonaparte et de Fouché. Les rapports deviennent de plus en plus difficiles entre l'église et l'État, les fonctionnaires sont encore plus tracassiers; on dirait que la persécution va reprendre !

prêtres et laïques. Après le 18 brumaire, lorsque les réfractaires commencèrent à jouir de quelque liberté, la situation changea (1). Bientôt, grâce au serment du 21 nivôse, le culte catholique reparut dans un grand nombre de localités, et la polémique entre les catholiques et les constitutionnels recommença avec plus d'aigreur et d'acharnement que jamais. Les chefs du schisme voyaient qu'ils n'avaient plus guère à compter sur la persécution ; déjà les rétractations recommençaient; malgré leur jactance, ils prévoyaient que le nouveau pape les condamnerait, et que cette fois ils ne pourraient pas contester l'authenticité de la condamnation. Sans doute ils ressassaient leurs anciens mensonges sur la fausseté des brefs de Pie VI, mais tout cela était affreusement usé, et il fallait absolument inventer du nouveau. Leur clergé n'avait pour eux aucun respect ; leur situation matérielle n'était guère satisfaisante, car le troupeau était , peu nombreux et peu généreux. On pouvait aisément prévoir que la cessation de la persécution leur serait fatale, et que bientôt ils resteraient seuls, évoques sans clergé, sans troupeau et sans argent 1 Aussi désiraient-ils vivement une réunion qui les maintiendrait dans leurs dignités usurpées.

Pendant les premiers mois du consulat, les constitutionnels paraissent avoir encore d'assez fortes illusions. Ils parlent de réunion, mais le prennent de très haut avec les catholiques, et semblent leur faire grâce; ils recommencent à les injurier, et semblent, par leurs venimeuses dénonciations, appeler contre eux une persécution nouvelle. Ils accusent de mauvaise foi les catholiques qui prêtent le serment du 21 nivôse : s'ils reconnaissent le nouveau pacte social, c'est « pour travailler plus sûrement à le détruire (2) » ; ils les accusent de ne pas les reconnaître, ce qui est leur droit, et de donner l'absolution des péchés à venir, ce qui est une calomnie. Les rétractations nouvelles les mettent dans une fureur épouvantable.

Royer, le nouvel évoque constitutionnel de Paris, com-

(i) A Paris, les curés de Saint-Merry et de Saint-Germain-l'Auxerrois, ainsi que d'autres constitutionnels, se rétractèrent : le culte catholique fut bientôt repris dans plusieurs églises. En province, aussitôt après le serment de nivôse, il fut rétabli dans plusieurs villes.

(2) Annales de la religion, tome X, p. 245.

prit que l'arrêté du 7 nivûse inaugurait un changement complet de politique à l'égard des réfractaires. Convaincu qu'il fallait en finir au plus vite, il écrivit au premier consul pour l'inviter à travailler à la réunion des deux églises, se déclara prêt à mettre en pratique le système d'union proposé par le concile de 1797, et, pour le prouver, demanda le rappel du vertueux archevêque de Paris, « que la violence força de s'expatrier ». S'il faut l'en croire, mais cette assertion n'est guère vraisemblable, en l'an Y, il aurait déjà fait cette demandé au ministre Bénezech, qui l'aurait bien accueillie, mais son départ du ministère avait arrêté la négociation. La lettre resta sans réponse. Bonaparte trouva sans doute que l'heure n'était pas encore arrivée de rappeler les évêques et d'éteindre le schisme. Peut-être aussi futil retenu par la crainte de voir cette réunion s'opérer trop facilement et en dehors de l'action gouvernementale (1)!

Du reste, Royer ne persévéra point dans son projet de réunion. Les constitutionnels rappelèrent ses anciennes dé-

• (1) La démarche de Royer étonna à la fois ses adversaires et ses amis. Les premiers, tout en l'approuvant, ne purent s'empôcher d'exprimer des doutes sur son désintéressement. Persuadé que l'archevêque allait prochainement revenir et qu'il lui faudrait déguerpir, il avait voulu, disait-on, avoir le bénéfice d'une démarche généreuse, qui lui vaudrait probablement, lors de la réunion, un évôché légitime. Cependant, on affectait de ne pas croire à un pareil calcul, et on rappelait qu'il avait dit publiquement, le jour de son élection : « Parlez, mes frères, et déclarez-le avec franchise, bientôt la réunion, sera consommée. Je ne suis pas plus saint que Jonas, ni plus nécessaire à l'église que l'illustre Grégoire de Nazianze. Je suis prêt à descendre de mon siège, à être précipité dans la mer pour apaiser cette horrible tempête. » On se demandait si, par hasard, tout cela avait été sérieux, si le nouveau Jonas allait jeter mitre et crosse à la mer. Mais les collègues de Royer ne se souciaient pas du tout d'être pris au mot : ils voulaient bien céder des sièges aux sept ou huit prélats qui étaient restés en France, et garder tous les autres, mais ils n'avaient pas compté sur le retour de quatrevingts évêques qu'il faudrait bien rappeler avec Msr .de Juigné. Royer, ne se voyant pas. soutenu par le gouvernement, revint au schisme et consacra un évéque intrus pour Rouen... « Il est difficile, dirent les Annales de la religion (tome X, p. 280), de concilier le consécrateur du succes- . seur du cardinal de la Rochefoucauld encore vivant, avec l'évéque de Paris invitant par lettre Bonaparte à rappeler Juigné. » Royer fit bientôt une palinodie complète, déclama contre les brefs et leurs fabricateurs coupables , et soutint que M«r de Juigné étant frappé de mort civile, il n'était pas possible de le reconnaître pour évéque, ni même de correspondre avec lui.

clarations, que les prêtres catholiques « ne pouvaient rentrer dans la communion de l'église qu'après rétractation solennelle de leurs erreurs, et une pénitence éclatante de leurs erreurs et de leurs crimes ». Ainsi les constitutionnels demandaient aux orthodoxes rétractation et pénitence, et Ton a tort de les représenter comme ne parlant que d'union et d'oubli. Mais ils ne déclamaient ainsi que pour paraître aux naïfs aussi sûrs de leur droit que les catholiques; ceuxci exigeaient des rétractations par conviction : les constitutionnels en demandaient par pure jactance, et étaient prêts à y renoncer pour toute combinaison qui les maintiendrait dans leurs évêchés et dans leurs cures !

Les schismatiques, furieux des succès des réfractaires, écrivaient toujours contre eux les plus odieuses diatribes, et poussaient la lâcheté jusqu'à insulter et calomnier grossièrement les malheureux détenus de l'île de Ré. Les Annales de la religion avaient eu d'abord la loyauté de reconnaître que l'arrêté du 8 frimaire était trop étroit, mais ce bon mouvement n'avait point duré 1 On trouve dans ce recueil (tome X, p. 289), un long factum où les malheureux prisonniers sont vilipendés et odieusement dénoncés aux rigueurs du pouvoir :

« Si la postérité a le droit de connaître les grands événements qui ont eu lieu dans la révolution, je ne doute pas cependant qu'elle ne condamnât un écrivain trop naïf qui descendrait dans le détail d'une foule d'horreurs qui l'ont souillée. D'après ce principe, je me donnerai garde de lui laisser un tableau complet de la politique et de la moralité des prêtres détenus à la citadelle de Saint-Martin, île de Ré, Il ferait honte à l'humanité, et affaiblirait le respect dû aux ministres de la religion* »

Après ce début tartufe, le pamphlétaire prétend que sur neuf cents ou mille détenus, « une partie très considérable ne fournit qu'ignorance et fanatisme », puis il établit entre eux des classifications ; il parle des constitutionnels : « On n'en pourrait trouver que vingt vraiment fermes et attachés aux règles de l'église et aux lois de la république; ils montrent des talents, de la science, de la vertu. » En revanche, il traite fort mal les autres jureurs. Il adresse ensuite de grossières injures aux rétractés et aux réfractaires. Pour donner une idée de leur violence et de leur extravagance, « il

faudrait tracer les horreurs des Circoncellions, des Vandales et des pauvres de Lyon » . Il accumule contre eux les calomnies politiques ; il les accuse de s'occuper de la fameuse bulle, dont il déclare l'existence « problématique », et reconnaît, avec beaucoup de dépit, qu'ils ont obtenu des rétractations et « multiplié les dupes ». Cinq prêtres mariés partagent leur captivité, « deux dont on ne parle point, un terroriste, un franc scélérat, et un parfait honnête homme ».

« Une masse de Belges offre une caricature qui broche sur le tout. Otez une vingtaine d'hommes instruits et très métaphysiques ; les autres ne sont plus qu'un reste informe de l'ignorance, de la crapule des cloîtres, hommes grossiers, ivrognes, quorum Deus est venter, qui noient leur ennui dans le vin et dans une bonne chère continuelle. »

Ainsi ces malheureux qui reçoivent une livre de pain, huit onces au plus de viande crue, et une très petite mesure de mauvais vin, sont accusés de faire bombance et de s'enivrer dans cette atroce prison ! Mais il est conforme à la tradition révolutionnaire d'accuser les prisonniers d'orgies et de noirs complots !

Après toutes ces calomnies, l'auteur de l'article , tout en s'écriant hypocritement : « Dieu sait que ce n'est point la haine qui me fait parler », déclare que « la citadelle ne les a point convertis à la république », et invite le gouvernement à refuser aux réfractaires la liberté de leur culte.

Les jureurs, pressentant les projets du premier consul, s'étudiaient à faire beaucoup de bruit dans l'espoir d'attirer l'attention sur eux, et de faire 'illusion sur leur véritable force. Us instituèrent de nouveaux évêques dans plusieurs villes ; ces intrus, très obscurs, furent nommés, les uns par un simulacre d'élection, les autres par des conciles, quelques-uns même par des métropolitains, car il n'était guère possible d'observer les règles tracées par le concile de 4797. Enfin ils se décidèrent à profiter de la liberté dont ils jouissaient depuis le 18 brumaire, pour s'affirmer encore en réunissant un nouveau concile.

Malgré tous leurs efforts, le gouvernement ne se faisait guère illusion sur le petit nombre et le peu de solidité de leurs adhérents. Dans certains départements, on ne comptait plus que dix à douze prêtres constitutionnels, moins

794 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGé.

encore dans trois ou quatre. Un ancien persécuteur, Français de Nantes, dans un rapport sur le Midi, constatait avec regret qu'on « ne peut pas estimer au delà du dixième la portion de la population qui est attachée à cette classe malheureuse et dévouée à la patrie » (les constitutionnels). L'intrus d'Avignon s'est plaint à lui de prétendues vexations qu'il n'a pu établir. Il en est de même à Aix, où les constitutionnels « n'ont pas entre eux la trentième partie de la population » (1). A Paris, les églises catholiques étaient bien plus fréquentées que celles des constitutionnels ; le préfet le reconnaît dans un rapport très hostile aux catholiques et à la liberté religieuse (2). Il constate que les prêtres réfractaires ont pour eux tous les gens aisés, et qu'ils disposent de grandes ressources. Cependant les révolutionnaires continuaient à entraver les quêtes comme sous le directoire. Les catholiques recueillaient évidemment bien plus de dons que les constitutionnels : les philosophes étaient obligés de reconnaître que les espérances fondées sur la suppression de toute subvention au culte n'avaient pas été réalisées : les personnes aisées donnaient aux seuls catholiques; les constitutionnels le constataient avec une rage indicible, car ce fait patent, indéniable, réfutait tous leurs mensonges sur le nombre de leurs adhérents ; et dans leur fureur, ils lançaient contre les orthodoxes d'ignobles calomnies ; ils les accusaient notamment d'exiger des oblations excessives, et de faire payer les confessions. L'un des réunis, Desbois, leur jeta, les accusations les plus dégoûtantes (3).

(1) Rocquain, p. 22. — (2) Ibid, p. 275.

(3) Le journal les Annales de la religion, furieux du succès des missions de l'évoque de Saint-Papoul, portait contre lui une foule d'accusations absurdes et honteuses, comme de ne parler que par jurons, et en outre « de ne confirmer dans une paroisse, qu'à raison de 48 francs : on dépose un chapeau, où chaque confirmé met 24 sols ». (Tome XI, p. 578.) Desbois, désespéré de se voir repoussé par les réfractaires , et abandonné dans son diocèse de la Somme, envoya à ses coUègues réunis une infâme diatribe, qui fut insérée dans les Annales de la religion (tome XI, p. 97). Il prétend que les réfractaires se réuniraient aux constitutionnels, si ceux-ci daignaient les admettre « après quelques singeries de pénitence,., que le peuple connaît également l'inconduite de la plupart de ces prêtres, qui ont sur leur compte, et même devant les tribunaux, les affaires les plus honteuses, des accusations de vol, de concubinage, etc Il se plaint surtout du piiz excessif auquel Us ne rougissent pas de mettre les sacrements, et il ne manque pas de comparer ce

Si le gouvernement avait cru l'église constitutionnelle capable de soutenir seulement la lutte avec l'église catholique, au lieu de traiter avec le pape et de rompre brusquement avec toutes les traditions révolutionnaires, il aurait essayé do relever plus ou moins franchement l'église de la révolution ! Une telle solution lui aurait été bien plus agréable ; mais il était forcé de reconnaître que l'église constitutionnelle était une œuvre complètement avortée, et que dans l'intérêt de la révolution, il fallait travailler à en effacer même le souvenir.

Pour se préparera leur concile national, les constitutionnels tinrent des synodes et des conciles métropolitains. Ils ne niaient plus les brefs de Pie VI avec le même aplomb, mais cherchaient à prouver qu'ils étaient nuls. Ainsi Desbois a, dans son synode, parfaitement résumé leur nouveau système en soutenant « que ces bulles ou brefs, prétendus, ou réellement émanés du pape Pie VI, ayant été rendus dans la cause du pape, et confondus avec d'autres brefs évidemment faux, ne tranchent point la difficulté ». Le synode en appelait bruyamment à l'église et à un concile.

trafic honteux à la délicatesse et au désintéressement des prêtres constitutionnels... Ce qui le frappe surtout, c'est leur ignorance profonde, que leur immoralité seule peut égaler. » Desbois déclame aussi contre « les arlequinades plates et grossières qu'ils se permettent sur leurs tréteaux ». Mais si tout cela est vrai, Desbois doit être très content! Il n'Ai est rien : la tournée qu'il vient de faire Ta mis en fureur, car il a constaté que l'église constitutionnelle était complètement battue dans son diocèse. En outre, ses adhérents si clairsemés ne tenaient aucun compte de son autorité : « Le presbytérianisme, le lalcisme, dit-il, dans un mandement, fait de grands ravages; les plus saintes règles de la discipline sont enfreintes, on peut dire que l'église est sans gouvernement, » prêtres et laïques s'éloignent de l'évéque, et ils repousseraient complètement son autorité, s'ils n'avaient pas absolument besoin de lui pour la confirmation et l'ordination. (Tome X, p. 561.) Desbois n'est pas le seul à lancer des injures aux prêtres catholiques ! « A Vimmoralité qui les gangrène, disent les Annales (t. XII, p. 342), il faut joindre l'ignorance crasse et dégoûtante des chefs. » Les indulgences, les pénitences, étaient, suivant les schismatiques, données à prix d'argent. « J'ai vu moi-même le tarif de ces pénitences, » écrit un de leurs correspondants (t. XII, p. 190). Ce journal, dans sa rage de voir l'abbé de Boulogne reprendre la publication de sa feuille supprimée en fructidor, lui adressa les plus sales injures. Mais la crainte d'une condamnation judiciaire lui fit faire dans le numéro suivant une sorte de rétractation : l'article calomnieux n'aurait été inséré que par erreur, à cause du départ du rédacteur ordinaire. (T. XII, p. 53.)

Le 2 mars 1801 (11 ventôse an IX), les réunis Saurine, Grégoire, Desbois, Wandelaincourt, convoquent leurs collègues à un concile national. Dans cette lettre, par eux qualifiée $ indiction, ils déplorent la persécution que le directoire a infligée aux chrétiens. « Une de ses entreprises qui, comme tant d'autres, fit verser du sang et des larmes, fut de vouloir forcer les chrétiens à transférer le dimanche au décadi. » Ils exposent la situation lamentable de nombreux diocèses, insultent le clergé fidèle, vantent la constitution civile « malgré quelques imperfections », et se plaignent de l'animosité des révolutionnaires contre les chrétiens (1). Dans une seconde lettre, ils déplorent la situation matérielle de leur clergé, resté fidèle, disent-ils, à Dieu et à la patrie, et cependant « devenu l'objet d'une banqueroute infâme ». Depuis l'abolition de la constitution de l'an III, ils s'étaient repris à espérer que le salaire du clergé serait rétabli à leur profit (2).

Le concile se réunit le 29 juin 1801. Tout le monde savait que le gouvernement négociait avec le saint-siège; mais les constitutionnels crurent qu'il y aurait toujours profit pour eux à tenir un concile où ils s'érigeraient solennellement en seuls représentants de l'église. Us avaient l'intention formelle de persévérer jusqu'au bout dans leur système d'imposture. Au concile métropolitain de Rouen, ils avaient déclaré « que le concile ne peut ajouter foi aux brefs vantés par nos frères dissidents (3) ». Ils prétendaient que le pape ne pouvait prononcer sur eux, parce qu'il serait juge dans sa propre cause : c'était leur mot

(1) « Il est vrai que plusieurs de nos tyrans ont encore en main l'exercice secondaire de la puissance, et il est également vrai que si l'athéisme n'est exclu d'aucune place, s'il est même un titre de recommandation, la qualité de chrétien, celle de prêtre surtout, établissent une grande défaveur, dans les cas extrêmement rares où elles ne sont pas un titre d'exclusion. »

(2) Audrein annonça ainsi le concile : « L'église de France, que d'immondes cannibales, aidés de l'absurde athéisme , s'étaient vantés d'avoir anéantie dans son sang, reprendra son ancien lustre. » Il fut, peu de temps après, tué par des chouans qui le détestaient doublement comme intrus et comme régicide. Lepelletier Saint-Fargeau et Audrein furent les seuls régicides victimes de vengeances royalistes ; les Révolutionnaires en ont immolé plus de quarante !

(3) Annales de la religion, t. XII, p. 284;

d'ordre, mais ils lui demandaient d'imposer aux deux partis, sous prétexte de paix, un silence absolu sur la controverse ; et ce silence devait leur profiter exclusivement; ils lui demandaient aussi de leur reconnaître les mêmes pouvoirs qu'aux insermentés. En déniant au pape le droit de les condamner, ils lui reconnaissaient celui de trancher la question en leur faveur ! Ils répandaient, comme d'habitude, beaucoup de faux bruits et d'impostures ridicules. Pie VI aurait fait savoir secrètement aux constitutionnels qu'ils pourraient continuer leur ministère en toute sécurité de conscience. Pie VII serait favorable à la constitution civile : étant évêque d'Iraola, il avait dit au général français Girardon, en dînant avec lui, qu'il l'aurait acceptée s'il avait été Français (1). Ils prétendaient, contre toute évidence, n'être séparés des orthodoxes que par [leur adhésion à la révolution politique. Ils disaient au synode de Lyon :

« Le nom des prêtres constitutionnels est étymologique et significatif; il n'a aucun rapport avec la source des pouvoirs sacrés, ni même avec la constitution civile du clergé, qu'ils n'ont jamais juré d'adopter ni de conserver (III), mais avec la constitution de 1791, et toutes celles que le peuple français s'est données. » (Annales de la religion, t. XII, p. 152.)

Il est difficile de pousser l'impudence aussi loin. Pourquoi le serment de 1790 avait-il été réprouvé en France et censuré à Rome? Parce qu'il impliquait l'adhésion à la constitution civile et à l'église qu'elle établissait. Les révolutionnaires refusaient le serment de ceux qui le restreignaient à la constitution politique, ou les déclaraient rétractés, et les chassaient de leurs cures, si, après avoir prêté serment, ils ne reconnaissaient pas les évêques intrus. En soutenant jusqu'au bout toutes ces absurdités, toutes ces impostures, les constitutionnels, pour prix de leur complaisance, espéraient avoir des traitements et des places lors de la pacification ; l'événement prouva qu'ils avaient assez bien calculé (2).

(1) Annales de la religion, t. XIII, p. 124.

(2) Bien peu de temps avant le concordat, les Annales de la religion accusaient les catholiques de tendre « à soulever le peuple contre le gouvernement, à bouleverser l'État, à renverser la république. Pourquoi ne condamnerait-on pas les Boulogne , les Malaret, les Dampierre, les Maillé (évéque de Saint-Papoul), les Èmery et autres sacrés embau*

Mais malgré leur jactance, ils sentaient bien que leur église n'avait aucun avenir, et désiraient vivement une solution qui sauvegardât leurs intérêts particuliers. Les réunis eurent soin d'admettre au concile beaucoup moins de prêtres qu'en 1797, parce qu'ils pouvaient être satisfaits à bien meilleur marché que les évêques, et par conséquent n'avaient pas le même intérêt à prolonger le schisme . D'ailleurs, le clergé inférieur était très insubordonné à l'égard de l'épiscopat constitutionnel. Huit métropolitains et trente-quatre évêques assistaient à ce prétendu concile. Le 29 juin, Grégoire prononça le discours d'ouverture, et répéta contre le clergé catholique des calomnies déjà bien usées. Il fit aussi quelques phrases hypocrites sur la réunion.

Le 4 juillet, les membres du concile firent une série de déclarations, entre autres (n° 7), « que la promesse de fidélité à la constitution de la république (!!!) renferme toutàlafois la fidélité active et passive, c'est-à-dire l'engagement, non seulement de se soumettre à tordre établi, mais encore de concourir à sa conservation ». Le système transactionnel de l'abbé Émery et d'autres ecclésiastiques est donc repoussé, et les constitutionnels se déclarent les partisans dévoués et actifs de celui qui peut dire sans être contredit par personne : « La république, c'est moi ! »

Le 6, Bécherel demanda l'envoi d'une députation au pape, mais Grégoire fit décider qu'on attendrait le résultat des négociations. Cependant, les intrus jugèrent opportun, le 40 juillet, d'écrire au pape une lettre remplie d'insolences, à l'adresse dn saint-siège et du clergé catholique. Pour rester fidèles jusqu'au dernier moment à leur parti pris de mensonge, ils y parlent « de prétendues bulles contraires à l'honneur du chef de l'Église, multipliées et répandues avec une profusion scandaleuse ». Mais ces fiers républicains, si insolents avec le pape, sont à plat ventre

ckeurs pour le pape, à être déportés dans les États du saint-père, leur vrai souverain? Ce serait, ce semble, une punition, non pas proportionnée à la gravité de leur conduite, car elle serait trop douce, mais du moins assortie à sa nature. » On excite en outre le gouvernement à poursuivre l'auteur d'un catéchisme catholique qui se vend à la sacristie de Saint* Benoît. (T. XIII, p. 216.)

devant le pouvoir civil, « un gouvernement juste et sage réunissant tous les droits à l'amour du peuple et à l'admiralion du monde». Us invitent le pape à seconder ses bonnes intentions, mais lui demandent de les reconnaître tout de suite pour évoques, afin de rendre l'entente plus facile.

Lie gouvernement avait décrété qu'une fête serait célébrée le 14 juillet, à cause de la paix continentale. Le concile déclara qu'une messe solennelle serait célébrée ce jour-là à Notre-Dame, parce qu'il voulait s'associer à [cette fête, et que, d'ailleurs, le 14 juillet était aussi l'anniversaire de la prise de la Bastille !

Un membre du concile demanda que, pour faciliter les négociations, les évêques constitutionnels donnassent leur démission. Grégoire s'y opposa, en donnant pour prétexte que les fonctions épiscopales ne devaient pas être suspendues. Cette proposition fut donc ajournée. Debertier, intrus de Rodez, promoteur du concile, présenta un rapport assez curieux sur la situation des églises. Le culte constitutionnel était désorganisé dans un grand nombre de départements. Dans une dizaine de diocèses vacants, on n'avait pu faire d'élections, ou bien les sujets élus avaient refusé. On désespérait aussi de trouver un évêque pour le Mont-Blanc. L'évêque de Viviers avait, depuis 1796, abandonné ses fonctions. Celui de Valence les avait également délaissées, en déclarant qu'aucun prêtre ne s'associerait à lui. L'évêque élu de Tours, Tardiveau, avait demandé ses bulles au pape sans recevoir aucune réponse, L'évêque de Poitiers avait refusé de reprendre ses fonctions (il s'était rétracté), et l'on ne savait comment le remplacer. « Le diocèse de Beauvais, tout entier au pouvoir des dissidents, n'ofFre absolument aucun moyen d'y établir un vrai pasteur qui professe les vrais principes. » Celui de Soissons est à peu près dans la même situation, on est parvenu cependant à lui composer un presbytère peu nombreux. Les évêques constitutionnels du Puy, de Digne, d'Embrun, de Mende, sont absents sans motifs. Celui de Saint-Maixent exerce ses fonctions dans un village et n'est reconnu par personne.

Les intrus, après avoir écrit des insolences au pape, ju-

gèrent opportun de défier hautement le clergé incommumquant (c'est ainsi qu'ils appelaient les catholiques dans les circonstances solennelles), et de lui offrir un tournoi théologique à Notre-Dame : chaque parti enverrait dix-huit controversistes (1).

Grégoire présenta au concile un compte rendu dans lequel il n'oublia point de se décerner des éloges. Il se déclara calomnié, et prétendit n'avoir jamais demandé le supplice de Louis XVI. Ce compte rendu est cependant un document d'une certaine importance, car il renferme un récit de la persécution fructidorienne fait par un témoin oculaire :

« La fureur de Dioclétien unie à celle de Julien ne présente encore que d'une manière imparfaite le tableau de ce qu'on a fait souffrir aux ecclésiastiques français. Un genre de persécution inouï dans l'histoire fut de vouloir forcer à transférer le dimanche au décadi (2).

(1) Jusqu'au dernier moment, les constitutionnels persistèrent dans leurs ineptes calomnies. Les évéques réunis, craignant tout à coup que leur offre si peu sincère de sacrifier leurs sièges ne fût acceptée , déclarèrent que dans le cas, peu probable, où les évéques seraient rayés des listes d'émigration, il faudrait attendre qu'ils se fussent soumis humblement aux autres dispositions inacceptables du concile de 1797, « pour rentrer dans les places qu'ils ont lâchement abandonnées ». Trois curés constitutionnels des environs de Paris, Poulard, Mauviel, qui devinrent évéques dans la secte, et Moulin, écrivaient, le 24 janvier 1800, dam les Annales de la religion (t. X, p. 241), une longue diatribe contre les réfractaires : « N'est-ce pas vous, disaient-ils, qui donnez à vos sectateurs C absolution des péchés à venir? » (Page 248) Ils les accusaient aussi d'avoir profané les églises de concert avec les hébertistes : « Nos autels, qui les a renversés f Quels sont les instruments dont on s'est servi pour piUer et dévaster les églises?.. Partout on a vu vos partisans animer du geste et de la voix les monstres qui se sont, à leur instigation, rendus coupables de tant d'attentats ! » (P. 255.) Us osaient prétendre que -les réfractaires avaient abdiqué leurs droits, « en quittant sans y être forcés le sol de la patrie, » comme s'ils n'avaient pas été procrits en masse par la loi du 26 août. 1792! Desbois osait aussi dire aux réfractaires : « Vos prédécesseurs, pressentant la persécution, avaient eu l'indigne précaution de déserter leurs postes et d'abandonner leur patrie. » Ainsi, les réfractaires avaient tout de suite prévu la persécution de 1793! Pourtant, lorsqu'on 1791, ils prédisaient des excès bien moins graves, les jureurs jetaient les hauts cris, et les traitaient de calomniateurs, Desbois tout le premier. Au lieu de déclamer contre eux, en 1801, il aurait dû faire son mea culpa9 pour l'inepte imprévoyance dont il se reconnaissait coupable ! (Actes du second concile, t. II, p. 488.)

(2) La grande majorité du clergé constitutionnel a résisté honorablement au directoire, sur le décadi, mais si la constitution civile n'a-

Ce compte rendu contient aussi des détails intéressants sur les obstacles apportés par le directoire à la vente du poisson, les jours maigres. Grégoire condamne la conduite du directoire envers le pape : « L'intention des persécuteurs de Pie VI était de porter coup à la religion. » 11 adresse des louanges à Bonaparte, mais prétend que les préfets et les maires sont en majorité hostiles aux constitutionnels, et se plaint surtout de leurs femmes : « On pourrait faire un chapitre très curieux concernant les préfettes, sous-préfettes, mairesses et adjointes, dont le fanatisme stimulait les maris à nous persécuter. » Il crie à la persécution, parce que son église, bien qu'elle soit l'objet de faveurs très injustes, ne peut plus proscrire l'église catholique. Il dit beaucoup de mal des femmes en général : il prétend que les dissidentes, c'est-à-dire les femmes catholiques de Besançon, administrent elles-mêmes l'extrême-onction, et qu'en Bretagne elles disent la messe I

Les constitutionnels furent bientôt informés, par les ministres, que les négociations avec le saint-siège allaient aboutir (1). S'ils ne renonçaient pas immédiatement à leurs

vait pas été abolie, si ses adhérents avaient eu alors une situation officielle et de beaux traitements à sacrifier, on peut croire qu'une bonne partie aurait succombé, que de nombreux constitutionnels auraient trouvé acceptables les arguments fournis par le pouvoir en faveur du décadi, ainsi qu'ils l'avaient fait pour les innovations de 1791, sur le pape et sur la hiérarchie, pour les refontes des circonscriptions et les intrusions.

(t) Moyee, intrus du Jura, dans un discours sensé, quoique rempli de mauvaise humeur contre le saint-siège, leur conseilla d'en finir et d'accepter le traité qui venait d'être signé (14 août), quand bien même les évéques seraient nommés par le pape, puisque la majorité des fidèles le veut à tort. Le pape n'opprimerait point l'église de France, puisque c ses funestes dissensions l'ont réduite à ne pouvoir se maintenir par ses propres forces, et je demanderai si l'on opprime un paralytique en l'arrachant d'un incendie, même sans le consulter f... Quand on est au fond d'un puits, il faut saisir la chaîne que l'on descend pour nous en tirer. 11 n'est plus question de savoir si elle peut nous blesser, il est question de savoir si l'on veut périr... Notre démission est donc un acte nécessaire. » Royer, qui d'abord accusait d'empiétement les évéques réunis, et trouvait le concile inopportun, avait déjà dit qu'il fallait laisser agir le pape et le premier consul : « N'avons-nous pas acquis la preuve trop certaine que, laissés à nous-mêmes, il nous est impossible de pacifier notre église, vu l'extrême exaspération des esprits, qui paraissent moins que jamais disposés à un rapprochement! »

t. iv. 51

prétentions, c'était uniquement pour obtenir de meilleures conditions. Là nouvelle de la conclusion du traité leur causa une vive satisfaction ; et ils virent sans la moindre peine le gouvernement mettre fin, le 16 août, à leur comédie de concile (i). Us envoyèrent au clergé catholique une prétendue lettre synodique, rédigée par Grégoire, dans laquelle ils soutinrent que les réfractaires ennemis de la liberté voulaient, en 1791, « que le ministère évangélique fût suspendu, afin qu'au milieu de ce vide affreux, le mécontentement général amenât la subversion du nouvel ordre de choses». (Annales, t. XIII p. 365.) On voit qu'ils ont persévéré jusqu'au bout dans celte idiote calomnie 1

Le 15 juillet 1801, le concordat était signé et la France allait être enfin débarrassée de la législation persécutrice que la constitution civile lui avait imposée 1 Le traité tranche simplement les grandes questions, et n'entre dans aucun détail. Plus tard, le gouvernement, au moyen des articles organiques, régla seul diverses questions , au gré de son despotisme et des passions révolutionnaires, mais contrairement à l'esprit du traité. C'est le concordat seul que nous défendons !

Les négociations qui précédèrent le concordat, et sa mise à exécution, sont en dehors de notre sujet, et appartiennent à l'histoire de l'église sous le règne de Bonaparte. Nous devons nous borner à indiquer très sommairement comment la volonté énergique du premier consul imposa le silence le plus absolu, et aux passions sectaires, et au fanatisme antireligieux, maître absolu de la France depuis onze ans.

Bonaparte avait singulièrement pressé là conclusion du

(1) Grégoire disait, dans sa lettre de démission au pape, du 12 octobre 1801 : « Enfin elle est consommée cette démission, qui fut toujours l'objet secret de mes vœux! Que de fois, à lexemple du saint dont je porte le nom, je soupirai dans cette attente! » (Annales de la religion, t. XIII, p. 561.) Encore un trait d'impudente hypocrisie ! Pourtant Grégoire dut éprouver un soulagement véritable lorsque le concordat fut signé ; car il n'avait plus à soutenir une église dont il désespérait depuis longtemps!

traité : il fut signé le 15 juillet 1801, ratifié par le pape le 46 août suivant; et cependant il ne devint loi de l'État que le 8 avril 1802. Les évêques constitutionnels, au nombre de cinquante-neuf, dont trente seulement élus d'après les règles de la constitution civile, donnèrent leurs démissions, mais ils n'en continuèrent pas moins leur intrusion jusqu'à la publication du concordat. Pendant près de neuf mois le premier consul, qui, pendant les négociations, affectait tant d'empressement pour la pacification religieuse, laissa l'église dans une grande anxiété. Mais il montra ensuite une activité extraordinaire pour installer les nouveaux évêques et faire disparaître toute trace de .schisme.

Le concordat fut accueilli avec une grande joie par les catholiques, avec une vive satisfaction par tous les hommes politiques que le fanatisme antireligieux n'aveuglait pas complètement. Les catholiques voyaient leur religion reconnue comme celle de la majorité des Français ; la profession publique de son culte, si odieusement proscrite par les lois du 3 ventôse et du 7 vendémiaire, enfin autorisée ; l'État acceptant l'engagement pris par la constituante d'indemniser le clergé dépouillé; le schisme, éteint par l'institution d'évêques légitimes. Ils recouvraient les églises envahies par les schismatiques, qui, malgré leur petit nombre, possédaient les cathédrales; et ces églises, rendues au culte seul, ne devaient plus servir à des cérémonies décadaires, et porter sur leurs façades des inscriptions révolutionnaires^ l'Amitié, à l'Abondance, etc. Enfin, les prêtres allaient être affranchis d'une législation spéciale, qui permettait de déporter le clergé tout entier, et de rendre l'exercice du culte impossible sur un caprice des gouvernants.

Les politiques se réjouissaient, à leur point de vue, de la fin du schisme et de ces discussions religieuses qui faisaient commettre aux fonctionnaires tant de maladresses compromettantes pour le pouvoir. Mais l'abandon fait par l'église de ses biens confisqués, avec la rémission des censures encourues par leurs acheteurs, était pour les véritables politiques un fait de la plus haute importance. Le concordat tranchait ainsi la plus irritante peut-être de toutes les questions si follement soulevées par la révolution ;

la paix était rendue aux consciences. Les catholiques cessaient de traiter ces acquéreurs comme d'indignes spoliateurs, et ceux-ci n'avaient plus de prétexte pour accabler les prêtres de dénonciations et chercher à entraver leur ministère. En outre, les fonctionnaires devaient cesser de dénoncer et de tourmenter les catholiques au sujet du divorce et du mariage religieux. Cet apaisement si nécessaire ne pouvait être obtenu que par une négociation; la simple proclamation, par l'État, d'une liberté religieuse forcément surveillée, et restreinte dans une certaine limite à cause de l'irritation constamment entretenue par les discussions sur les biens du clergé, aurait été évidemment impuissante à fermer cette plaie. Il ne faut pas oublier que dans l'Ouest, la question des biens nationaux aboutissait souvent à des coups de fusil et à des meurtres : dans cette contrée, les acquéreurs les plus libres penseurs furent enchantés du traité avec le pape, qui devait mettre fin, non seulement à des scrupules de conscience qui ne les inquiétaient guère, mais à des appréhensions très vives de dangers très terrestres I Bonaparte et tous les esprits pratiques étaient très pressés d'en finir avec cette guerre de l'Ouest, qui, toujours renaissante,se faisait des deux côtés avec un acharnement incroyable et menaçait de s'éterniser. La convention, six ans aupavant, n'avait-elle pas offert à ces insurgés la liberté religieuse pour en finir? Le premier consul et beaucoup d'hommes d'État étaient prêts à faire de grands sacrifices pour détruire tout prétexte de guerre civile et de chouannerie : cette préoccupation, secondaire en apparence, a facilité singulièrement la conclusion du concordat.

Le gouvernement consulaire ne voulait pas seulement garantir aux chrétiens, si longtemps et si cruellement persécutés, la liberté de leur culte ; il désirait aussi ramener la paix dans l'église et dans la société civile, en éteignant le schisme constitutionnel et mettant fin à une lutte qui, par la faute des constituants et des révolutionnaires, était autant politique que religieuse. On a critiqué cette réunion opérée par le gouvernement; on a dit qu'il aurait dû laisser les deux églises s'injurier à leur aise, se proclamer chacune seule église catholique, et qu'il aurait eu seulement le droit d'intervenir en cas de troubles sérieux, et uniquement

pour rétablir Tordre. Mais les esprits étaient singulièrement surexcités par ce schisme ; en outre, le droit du gouvernement à rétablir la paix, en anéantissant l'église constitutionnelle, était incontestable, surtout au point de vue révolutionnaire ; car cette église ne formait pas une secte véritable. Certes la division, dans beaucoup de pays, entre catholiques et protestants, ou entre catholiques et grecs, est très regrettable, cependant il vaut bien mieux laisser les choses telles qu'elles sont, qu'employer la contrainte pour opérer une réunion, et violenter ainsi la liberté de conscience. Mais en Francien 1801,1a situation était toute différente. La constituante avait prétendu réformer, refondre Téglise catholique. Son église constitutionnelle, d'après les révolutionnaires, et d'après son clergé lui-même, était une institution politique. Les prêtres constitutionnels qui, avant 1790, vivaient paisiblement dans l'ancienne église, s'étaient ralliés à la constitution civile par peur ou par intérêt, pour obéir, disaient-ils, à des lois civiles qu'ils n'estimaient pas être en opposition avec les règles essentielles de l'église. Mais ils avaient toujours prétendu que le serment n'était pour eux qu'un acte politique ; tout récemment encore ils reniaient la constitution civile, et déclaraient que leur serment ne s'adressait pas à elle, mais à la constitution de 1791, et reconnaissaient ainsi que leur unique principe était de se soumettre aux exigences du pouvoir ; celui-ci pouvait bien les prendre au mot ! Ainsi donc si l'État abandonnait complètement la constitution civile, et revenait au régime concordataire, les constitutionnels étaient tenus, par leurs propres doctrines, de se soumettre à son concordat et à la nouvelle réorganisation ecclésiastique, comme ils s'étaient soumis aux innovations de la constituante.

Le pouvoir civil, en reprenant à sa charge, par le concordat, l'obligation que la constituante s'était imposée, de donner un salaire au clergé, s'était mis dans la nécessité d'effectuer cette réunion (1). Les paysans n'avaient jamais oublié l'engagement pris par la révolution, et il n'eût pas

(1) La constituante aurait pu adopter un autre système de dotation, mais le premier consul n'avait plus le choix, les biens du clergé avaient été jetés dans le gouffre.

été prudent de leur déclarer que cette banqueroute était définitive. On avait pu constater qu'ils ne se fatigueraient pas de subvenir aux frais du culte, mais qu'ils s'en prendraient au pouvoir. Le gouvernement, au nom de l'égalité, voulait salarier aussi les cultes protestants. Mais comment traiter l'église constitutionnelle? Elle ne formait pas une religion véritable ; on lui voyait un nombreux épiscopat, un clergé assez peu uni avçc lui, mais un très petit nombre de sectateurs , et surtout de sectateurs contribuant à ses «dépenses et capables de lui rester fidèles, caries gens qni avaient suivi les constitutionnels par peur, allaient sans doute les abandonner, lorsqu'ils seraient bien sûrs de ne plus courir aucun risque de vexation en suivant le culte catholique. Il ne fallait pas songer à salarier les deux églises à la fois ; c'eût été donnera l'église constitutionnelle une consistance qu'elle n'avait pas par elle-même ! c'eût été prolonger ce schisme qui avait été une si grande faute de la constituante , faire croire à la France que la révolution avait de nouveau une église officielle, et mettre ainsi les catholiques dans un état de défiance permanente , car ils auraient toujours redouté avec raison que le pouvoir ne voulût tout à coup, comme en 1791 , les contraindre à entrer dans l'église de la révolution! D'ailleurs les prêtrophobes et les schismatiques n'auraient pas manqué de les entretenir dans cette appréhension par leurs fanfaronnades et leurs menaces : et la question de la fusion plus ou moins libre des deux églises devait être, par la force des choses, constamment à l'ordre du jour : elle aurait pu servir encore de prétexte à de nouvelles persécutions ! Même en laissant de côté la question d'argent, il est évident qu'il y aurait eu beaucoup d'inconvénients à salarier en même temps ces deux églises. Le pouvoir avait donc les motifs les plus sérieux de travailler à leur réunion. Il mit du reste beaucoup trop de soin à la rendre honorable et avantageuse pour les constitutionnels, et même lucrative pour leurs chefs. L'expérience prouva qu'il avait bien jugé et la situation et les hommes. Aucun motif de conscience n'arrêta les schismatiques, dès que leur vanité et leurs intérêts furent sauvegardés; comme en 1791, ils s'inclinèrent devant le pouvoir qui leur garantissait un traitement.

Cette réunion n'était pas seulement une œuvre de pacification générale qui s'imposait au gouvernement consulaire ; on peut dire qu'il avait le devoir de s'occuper du sort des constitutionnels. La constitution civile n'était le produit d'aucune dissension religieuse; elle avait été fabriquée tout à coup par la révolution qui l'avait immédiatement imposée par la violence. Elle était venue trouver de malheureux prêtres timides et craintifs, leur avait enjoint d'adhérer à son schisme, en les menaçant d'abord de leur enlever leur pain, et de les livrer aux fureurs populaires, puis de les bannir ou de les déporter; et pendant dix années, elle n'avait cessé de les menacer d'une vengeance effroyable s'ils revenaient à l'orthodoxie : jusqu'au 18 brumaire, les rétractés avaient la Guyane en perspective I Depuis la chute du directoire, ces malheureux prêtres, retenus par le respect humain et par la crainte continuelle de voir la persécution revenir, tiraillés par les révolutionnaires, qui tantôt les effrayaient, tantôt leur donnaient de folles espérances (1), attendaient avec anxiété que le pouvoir tranchât la question religieuse. Bonaparte déclarait hautement vouloir continuer la révolution modérée , et réparer les fautes commises avant lui par les violents. La révolution, qu'il représentait, était engagée avec ces honnêtes peureux qu'elle avait jetés, par la terreur, dans un schisme auquel ils n'avaient jamais pensé, et qu'elle avait ensuite, pendant dix ans, contraints sous les peines les plus graves à rester éloignés du pape.

Un pareil abandon eût été souverainement odieux de la part du gouvernement consulaire , dont les fonctionnaires en exercice avaient, pour la plupart, travaillé activement à imposer le schisme et empêcher les rétractations. Des considérations tirées d'un autre ordre d'idées influèrent aussi sur les décisions du pouvoir. La secte constitutionnelle, abandonnée à elle-même , aurait eu trop peu d'adhé-

(1) Les rétractations recommencèrent en 1800 et 1801 : les constitutionnels, qui voyaient leur parti s'affaiblir de cette manière, juste au moment de traiter avec le pape, déclamaient contre ces rétractations avec une fureur épileptique ; pour arrêter ce mouvement, ils insinuaient que la persécution pourrait bien reprendre, et frapper de nouveau catholiques et rétractés. « Dans cette hypothèse, juges combien de chagrins et d'amertumes nous nous préparerions, en nous unissant imprudemment à leur fatale destinée I » (Annales de la religion, tome X, p. 258.)

rents sincères pour constituer une église véritable, mais ce clergé dissident serait probablement devenu un élément de discorde et un foyer d'intrigues. Si un petit groupe d'évêques et de prêtres constitutionnels avait subsisté en France, après l'abrogation des lois qui empêchaient le culte catholique, les révolutionnaires zélés, et beaucoup de fonctionnaires, habitués depuis dix ans à la persécution, n'auraient pu s'empêcher de les favoriser ouvertement, et d'infliger à leur occasion, suivant les habitudes révolutionnaires, de nombreuses vexations aux catholiques : les divisions , les haines de la révolution auraient été ainsi perpétuées. En outre, ce groupe d'intrigants désappointés, fort peu scrupuleux, et besogneux, se serait coalisé avec les révolutionnaires mécontents, avec les vaincus du 18 brumaire. Grégoire se serait allié à ceux qu'il avait appelés « les Busiris et les Mézence », à ces « deux ou trois cents membres de la convention qu'il faut bien n'appeler que scélérats, puisque la langue n'offre pas d'épithète plus énergique», à ces ex-proconsuls, près desquels, avait-il encore dit, « Néron, Sardanapale et Cartouche eussent été des hommes à canoniser! », à tous ces prêtrophobes enfin qu'il avait conspués, flétris avec la rage d'un exploiteur qui se voit ridiculement dupé par ses complices. Ceux qui avaient menacé les constitutionnels de l'échafaud pour les contraindre à se déprêtriser et à se marier, qui, tout récemment encore, les envoyaient à l'île de Ré pour crime de lèse-décadi, leur auraient donné un peu d'argent et se seraient ligués avec eux, pour accuser impudemment le gouvernement consulaire de revenir à l'ancien régime, en accordant les libertés les plus élémentaires aux catholiques. Bonaparte, qui connaissait parfaitement et les constitutionnels et les révolutionnaires, ne voulait pas les laisser former ainsi un noyau d'opposition, très discrète sans doute, mais très venimeuse et très déloyale. Il était aussi impatient, dans l'intérêt de la paix publique, d'efracer la dernière trace d'une grande folie de la révolution, et d'en finir une bonne fois avec ce schisme, qui seul empêchait les passions, les haines révolutionnaires de s'éteindre dans beaucoup de localités, et servait toujours de prétexte à une multitude innombrable de querelles, do tracasseries, de difficultés, et aussi de bévues administratives.

Malheureusement, il faut reconnaître qu'en procédant à cette réunion, le premier consul se montra trop soucieux de se faire des créatures, de satisfaire des intrigants et des ambitieux par des places et des honneurs, et de donner des satisfactions aux révolutionnaires. 11 était très naturel, nous le répétons, qu'il intercédât auprès de l'église en faveur de ces prêtres timides et craintifs qui étaient entrés dans le schisme par peur de la misère, et aussi de la lanterne, et qui y étaient restés par peur de la guillotine et de la Guyane. Mais le gouvernement ne s'inquiéta guère de ces pauvres gens. Us ne cherchaient point, du reste, à exploiter leur qualité de constitutionnels; ils étaient étrangers aux intrigues politiques; le concordat allégea leur conscience d'un poids énorme; ils firent spontanément toutes les satisfactions possibles, se contentèrent des modestes places qui leur furent données, et se mirent immédiatement à la besogne. Cette réunion profita singulièrement à un petit groupe d'intrigants, évêques et prêtres schismatiques. Bonaparte, contre l'avis de ses plus sages conseillers, se mit dans la tête de donner aux constitutionnels un certain nombre de sièges épiscopaux, et d'exiger aussi, dans chaque diocèse, pour les prêtres de la secte, un certain nombre de cures et de canonicats. L'admission de douze intrus à l'épiscopat était un acte extrêmement grave, et nullement commandé par les circonstances ; mais le premier consul, dans le détail de la réorganisation de l'église de France, paraît s'être préoccupé surtout de ses vues personnelles et des moyens d'affermir son despotisme.

En sollicitant si énergiquement du pape l'abolition de plus de cent quarante sièges épiscopaux, et leur remplacement par soixante nouvelles églises, Bonaparte ne paraît pas s'être complètement rendu compte de l'importance d'un pareil acte , et des conséquences de la suppression de tous les sièges de cette église gallicane dont il voulait ressusciter les prétendues prérogatives. Ce qu'il voulait avant tout, c'était composer un épiscopat nouveau, par son personnel comme par les limites de ses diocèses , et rompre toutes les traditions, aussi bien celles de l'ancien régime que celles de la révolution. La France, avec la Belgique, la Savoie, Nice et la rive gauche du Rhin, était divisée en

soixante évôchés; quarante-neuf étaient situés dans l'ancienne France, ils remplaçaient les cent trente-quatre évôchés de l'ancien régime, et les quatre-vingt-trois de la constituante. Quelques-uns comprenaient trois départements ! Cette faute a été réparée depuis. Évidemment, les nouveaux diocèses étaient beaucoup trop grands, et les évoques, qui avaient tout à reconstituer, ne pourraient suffire à leur administration, mais il entrait dans les vues du premier consul que l'épiscopat ne fût pas nombreux, afin de pouvoir le mieux dominer, et que chaque évêque, dans son immense diocèse, ne pût, par la force des choses, acquérir une influence trop grande ni se passer du concours des préfets. «Gomme il avait mâle, bouleversé, les limites anciennes des églises, brisé les diocèses catholiques et les diocèses constitutionnels , il voulut aussi amalgamer des éléments divers dans le nouvel épiscopat. Dix-sept prélats, qui étaient déjà évoques avant la constitution civile, en firent partie, savoir :M*r de Belioy ancien évêque de Marseille, nommé à Paris ; M*1, de Roquelaure , de Senlis , nommé k Matines ; M*r d'Aviau (Vienne), à Bordeaux ; M«r de Mercy (Luçon), à Bourges ; M*1, de Boisgelin (Aix), à Tours; M** de Cicé (Bordeaux), à (Aix) ; M*1, de Barrai (Troyes), à Meaux ; M*1, Moreau (Mâcon), à Autun; M*' d'Osmond (Comminges),à Nancy; M»1, de Lorry (Angers), à la Rochelle; M*r de Maillé de la Tour-Landry (Saint-Papoul), à Rennes ; M«* Pallot de Beaumont (Vaison), à Gand; M** Chabot (Saint-Claude), à Mende; M«* de la Neuville (Acqs), à Poitiers ; M** de Noé (Lescar), à Troyes; M1' de Mérinville (Dijon), à Chambéry, et M*r de Pidoll , suffragant de Trêves pour la partie française de ce diocèse, au Mans(i). Quarante-cinq évêques légitimes, sur quatre-vingt-un survivants, avaient donné leurs démissions pour faciliter la pacification religieuse. On voit que Bonaparte aurait pu aisément nommer un plus grand nombre d'anciens évêques. L'abbé Émery, si mesuré et si conciliant, était tout k fait de cet avis. Le premier consul, en écartant la plupart des anciens évêques, voulut ménager les auteurs de la constitution civile et les prêtrophobos. 11 espérait aussi que les trente et un prêtres élevés à l'épiscopat par sa faveur seraient beau-

(1) Jauffrit, Mémoires sur les affaires ecclésiastiques, t. Ier, p. 52.

coup moins indépendants avec lui et avec ses préfets , que des prélats connaissant depuis longtemps les devoirs et les droits de leur dignité (1).

Les douze évoques constitutionnels que Bonaparte imposa tout à coup à l'église étaient : Montault, ancien intrus de Poitiers, qui avait tout à fait abandonné le schisme : il occupa le siège d'Angers ; Charrier de la Roche, constitutionnel fort tiède, qui pouvait être regardé comme ayant quitté la secte ; il fut nommé à Versailles ; les meneurs de l'église schismatique ; Lecoz, nommé à l'archevêché de Besançon, Primat à celui de Toulouse, Saurine à Strasbourg, Reymond à Dijon, Lacombe à Angoulême; puis des intrus de peu de notoriété : Bécherel, nommé à Valence, Périer à Avignon, Berdolet à Aix-la-Chapelle, Leblanc de Bèaulieu à Soissons, Bedmas, coadjuteur de l'intrus de l'Aude, à Cambrai. Bonaparte traita les intrus, intrigants et meneurs du parti, comme ces révolutionnaires, hommes politiques ou généraux, dont il connaissait si bien les convoitises : il leur donna des places, et tout comme les autres, ils ne parlèrent plus de révolution ni de république , et devinrent de zélés courtisans! Après avoir accepté la constitution civile par ambition et par crainte , ils l'abandonnaient, parce que le maître le voulait et récompensait généreusement leur complaisance. Quelques intrus insignifiants furent pris dans le nombre, un peu au hasard, pour prouver aux constitutionnels qu'ils ne seraient pas abandonnés s'ils savaient se conformer aux volontés du gouvernement (2). Les autres évêques intrus eurent leur subsistance assurée ; plusieurs devinrent chanoines ou curés. Bonaparte, qui naturellement

(1) Les anciens persécuteurs ne pouvaient pas supporter l'idée de voir les évêques proscrits revenir dans leurs diocèses , ce qui eût été une conséquence nécessaire du régime de séparation. Ils aimaient bien mieux le concordat ainsi appliqué. Pour les ménager, Bonaparte eut soin de faire nommer les anciens évêques dans d'autres diocèses que les leurs. M«r Moreau, nommé à Autun, de Mâcon, se trouva seul avoir son ancien diocèse enclavé, en partie, dans le nouveau. Peut-être des souvenirs de luttes, d'affronts personnels, auraient pu, dans quelques localités, retarder la pacification ; mais cette mesure était trop générale. Les constitutionnels nommés évêques furent également déplacés.

(2) Bonaparte, en nommant les douze intrus, voulait seulement éteindre le schisme. Dans la suite, il ne fut plus question de porter aucun constitutionnel à l'épiscopat.

payait son tribut aux préjugés philosophiques et révolutionnaires, et en outre voulait étendre sur tous les Français, sur toutes les corporations, sa domination personnelle, redoutait un peu l'influence morale que le clergé français, retrempé par une persécution si cruelle, privé de ses biens, mais plus honoré que jamais, devait exercer sur la nation ; il n'était pas fâché de rompre un peu son homogénéité, en lui faisant admettre dans ses rangs un certain nombre d'évêques et de prêtres destinés à être longtemps suspects au clergé et aux fidèles, et tenus en médiocre estime par les indifférents. Peut-être même espérait-il trouver en eux à l'occasion des espions et des dénonciateurs! L'église seule aurait le droit de se plaindre de la manière dont cette réunion a été opérée ; les révolutionnaires modérés sont bien mal venus à critiquer le concordat pour ce motif, car la réunion a été ainsi faite, sur la demande des révolutionnaires, au profit des prêtres qui avaient accepté la révolution, et dans le but de détacher complètement le clergé de l'ancien régime, et de le faire entrer davantage dans ce qu'on est convenu d'appeler la société moderne I Cette réunion a été utile à l'église, mais elle a profité aussi à la révolution et surtout à des révolutionnaires, comme la plupart de ces conséquences du concordat que certains libéraux affectent de blâmer.

Le pape voulait que les constitutionnels ne fussent admis dans l'église qu'après rétractation formelle de leurs erreurs. Ceux-ci jetèrent les hauts cris, et le premier consul appuya énergiquement leur opposition. Il prétendit qu'on devait se contenter de leur adhésion au concordat, et le faible cardinal Caprara finit par céder devant ses exigences menaçantes ; il se dit que l'adhésion au concordat et la reconnaissance de l'évêque institué par le pape renfermaient un désaveu suffisant du schisme. Il eut tort d'aller contre les instructions formelles du souverain pontife , mais cet acte de faiblesse n'eut point de conséquences désastreuses, et le schisme fut complètement éteint (1). L'institution canoni-

(1) Bonaparte, qui n'était pas théologien, pouvait être de très bonne foi en émettant cette prétention. Les révolutionnaires et les philosophes regardaient toute rétractation comme un crime de lèse-révolution. Beaucoup d'entre eux avaient repris les tartuferies de 1791, et Caprara écri-

que fut donnée aux anciens évoques constitutionnels dans des circonstances assez singulières. lis étaient réputés avoir préalablement rétracté leur adhésion à la constitution civile en présence de l'abbé Bernier, nommé évoque d'Orléans, et de l'abbé de Pancemont, nommé évêque de Vannes. L'institution une fois donnée, Lecoz, Saurine, Reymond et plusieurs meneurs du parti, déclarèrent hautement qu'ils ne s'étaient jamais rétractés, qu'ils avaient au contraire repoussé avec indignation et foulé aux pieds la formule de rétractation qui leur avait été présentée (1). Bonaparte les laissa dire, et les encouragea peut-être à donner ce scandale pour faire plaisir aux révolutionnaires. Plus tard, en 1804, lorsque le pape vint le sacrer, il jugea utile de le contenter sur ce point, et fit savoir à ces évoques récalcitrants qu'ils devaient se rétracter : ils s'empressèrent de se conformer à sa volonté.

Du reste, plusieurs évêques de cette catégorie se conduisirent mieux qu'on ne pouvait l'espérer, et trompèrent l'attente de ces révolutionnaires qui avaient tant applaudi à leurs nominations. Montault et Charrier de la Roche, qui avaient cessé d'être intrus bien avant le concordat, se conduisirent parfaitement (2). Berdolet, Leblanc Beaulieu, Bécherel, Périer, reconnurent bientôt leurs erreurs. Bedmas se conduisit avec sagesse à Cambrai, où il ne restait presque plus de constitutionnels. La conduite de Primat à Toulouse fut assez correcte. L'intrigant et doucereux Lecoz essaya sournoisement de donner, dans son clergé, toutes les places im-

vait à Consalvi qu'ils allaient depuis quelque temps à la messe constitutionnelle, pour grossir le nombre des auditeurs et faire croire à l'importance de la secte.

(1) On a accusé l'abbé Bernier de faux témoignage, mais il ne serait pas étonnant que les jureurs eussent réellement signé la rétractation, et protesté ensuite du contraire , s'ils étaient sûrs d'être appuyés par le premier consul. Ils avaient fait bien d'autres mensonges!

(2) Les constitutionnels critiquèrent vivement la conduite du nouvel évêque de Versailles. « Quelle différence, disaient les Annales de la religion(t. XV, p. 185), entre M. Charrier, évêque de Rouen, et M. Charrier, évêque de Versailles!... Comment a-t~il pu indiquer une formule de ré* tractation plus révoltante que les autres, en exiger la signature impérieusement?,.. Comment a-t-il pu se qualifier premier évêque de Versailles, dans un mandement où Vaveu qu'il fait de ses fautes et de ses erreurs est beaucoup moins édifiant que celui de Fénelon! » Montault déplora aussi publiquement ses erreurs et fut un évêque très zélé et très orthodoxe

portantes à la petite minorité constitutionnelle, mécontenta le pouvoir civil par ses manœuvres sectaires , et l'obligea à prendre en main la cause des orthodoxes (1). Saurine,parsa mauvaise administration et son esprit brouillon, donna aussi des ennuis au gouvernement qui l'avait imposé à l'église (2). Les anciens intrus durent prendre tous leurs vicaires généraux parmi les orthodoxes, mais pour donner des garanties aux constitutionnels, le premier consul chargea Portalis d'inviter les évêques non assermentés à prendre un de leurs grands vicaires parmi les anciens constitutionnels. Mais les choix ne furent pas dictés par le pouvoir ; au reste, beaucoup d'évêques prirent des constitutionnels très anciennement rétractés. On prit aussi deux chanoines parmi les anciens jureurs. Le schisme constitutionnel finit comme il avait commencé, par une répartition de places et de traitements !

(i) « Ce n'est point un apôtre de paix, que le gouvernement nous a envoyé dans la personne de M. Lecoz, h écrivait le maire d'une des principales villes de son diocèse; il ajoutait que ses choix « méritent la désapprobation universelle. Il s'élève un concert d'indignation et de mépris contre l'auteur de pareils choix, qui tombent presque tous sur un seul parti, et, sur les individus de ce parti les plus vils tant par leur conduite, que par %urs mœurs et leur réputation. » (Jauffrbt, Mémoires sur les affaires ecclésiastiques, tome 1er, p. 103.) Des députés, des sénateurs, 1' préfet Jean Debry lui-même, se plaignirent de la partialité de ses nominations. Eu revenant d'une tournée, ce dernier écrivit à Portalis, le 26 septembre 1802, que le sentiment public leur était contraire, et que les constitutionnels étaient généralement vus de mauvais œil. Portalis lui écrivait de son côté : « A Besançon, on se plaint que M*r l'archevêque ne s'entoure que d'ecclésiastiques qui ont donné dans les excès révolutionnaires, qui le font servir d'instrument à leurs vengeances personnelles. On annonce également que les nominations qu'il prépare sont capables de soulever tout le diocèse. » Après de longues discussions, le gouvernement finit par contraindre Lecoz à modifier ses choix, Sur 359 postes, il en voulait donner 84 aux constitutionnels. Jean Debry les réduisit à 66, et c'était encore trop pour leur nombre. (Sauzay, t. X, p. 567.) Aucun évéque orthodoxe ne donna autant d'embarras au gouvernement.

(2) Le préfet du Bas-Rhin écrivait que Saurine plaçait provisoirement, sans le consulter, « des prêtres assermentés, dont le caractère turbulent et agitateur n'avait cessé de donner des inquiétudes à l'administration ». «La plupart des prêtres dont M. Saurine s'entoura, dit Jauffret, lui firent un tort irréparable. La mauvaise réputation de quelques-uns d'entre eui eût seule détruit toutes les bonnes impressions que sa conduite aurait pu faire naître, si elle eût été d'ailleurs telle qu'on pouvait le désirer. » (Jaupfrkt, tome I", p. 109.)

Le décadi n'était plus imposé aux catholiques à la place du dimanche, mais il restait encore le jour de repos officiel des fonctionnaires, qui n'allaient même plus aux cérémonies décadaires. Cependant, elles furent célébrées dans les églises jusqu'au concordat ; et l'on pouvait voir ces jours-là, dans quelques-unes, des bustes de Voltaire et de Rousseau. Un tel état de choses ne pouvait durer plus longtemps. Ce ridicule décadi, qui, môme ainsi restreint, ne pouvait pas entrer dans les habitudes, était devenu une gêne véritable; il rappelait d'amers souvenirs, et prolongeait inutilement une entreprise révolutionnaire complètement avortée. Il était pourtant presque impossible de revenir officiellement au dimanche, tant que l'État n'aurait pas reconnu publiquement le culte catholique. L'article 57 des articles organiques reprit le dimanche comme jour de repos légal. Le sénatusconsulte du 22 fructidor an XIII rétablit ensuite le calendrier grégorien.

Bien que des satisfactions personnelles fussent accordées aux schismatiques et aux révolutionnaires, le clergé catholique, tout bien considéré, rentrait vainqueur dans la France officielle, après une terrible lutte de onze années. Ses adversaires multipliaient les exigences et les tracasseries, et prenaient de grands airs, parce qu'au fond ils se savaient vaincus. Ils voyaient bien que de toutes les satisfactions accordées parle gouvernement à l'esprit révolutionnaire, les unes ne dureraient qu'un moment, les autres, par la force même des choses, perdraient bientôt de leur importance. Le clergé, de son côlé, comprenait qu'il lui fallait pour l'instant beaucoup de patience , mais que sa situation s'améliorerait naturellement par l'affaiblissement des mœurs et des habitudes révolutionnaires, et que l'avenir était pour lui. La constituante avait rejeté avec mépris toutes ses offres de transaction ; elle avait traité le saint-siège avec le plus grand dédain , et repoussé comme une insulte la proposition de traiter avec lui : et chacun des très divers gouvernements révolutionnaires de la France avait déclaré, à son exemple, vouloir régler lui-même la question religieuse, en évitant systématiquement de s'entendre , soit avec le pape, soit avec le clergé français. Et pourtant après onze années de révolution, après une invasion de Rome par les troupes

républicaines, le grand vainqueur, devenu chef de la France révolutionnaire, avait reconnu que le pouvoir civil ne pourrait jamais opérer à lui seul la pacification religieuse, et s'était adressé au pape. Ce simple trait de bon sens équivalait alors à un trait de génie ! L'échec de la révolution dans la question religieuse était évident, et en affectant un ton si rogue et si hautain avec le saint-siège, Bonaparte le proclamait involontairement 1 Le seul fait d'ouvrir une négociation avec le pape montrait que la tradition 'si obstinément suivie par la révolution était abandonnée ; les philosophes intolérants et les prêtrophobes en comprirent toute la portée. La révolution, triomphante dans la plupart des questions politiques, était en réalité réduite à capituler sur la question religieuse! Elle défaisait son œuvre après s'être épuisée en efforts désespérés et avoir commis les crimes les plus odieux pour la maintenir; elle revenait purement et simplement au concordat de François 1er, détruit par la constitution civile. Elle obtenait sans doute la ratification de la vente des biens du clergé et la diminution du nombre des diocèses; mais tout cela, l'assemblée constituante, si elle avait été aussi raisonnable que le premier consul, aurait pu l'obtenir de Pie VI en 1791, et combien n'aurait-elle pas épargné à la France de millions jetés dans le gouffre, de larmes, de flots de sang versé sur la guillotine et dans les guerres de l'Ouest, sans compter les haines religieuses dont nous voyons encore les tristes effets! Quelle humiliation durent éprouver alors ceux des fauteurs de la constitution civile chez qui une prêtrophobie stupide n'avait pas étouffé tout sentiment humain et patriotique!

Oui, le clergé français était le véritable vainqueur, et, seule, la mauvaise humeur de tant de gens aurait suffi pour le prouver! Voilà pourquoi il a subi patiemment une foule de vexations qui seraient regardées comme intolérables à toute autre époque! 11 comprenait bien qu'il fallait laisser les révolutionnaires de toute espèce, et les francs persécuteurs et les voltairiens, et les fabricateurs demi-philosophes, demi-jansénistes de la constitution civile, exhaler leur mécontentement. Les agents du pouvoir, lors du rétablissement du culte, eurent souvent à son égard les procédés les plus grossiers et les plus arbitraires, nous le recon-

naissons sans peine ; mais depuis longtemps il en subissait de bien plus rudes encore , §t il avait à craindre en outre la guillotine et la Guyane ! Tout cela lui paraissait bien peu de chose après les persécutions des zélateurs de la constitution civile, des agents du comité de salut public, et des fructidoriens ! La brutalité, l'arbitraire, l'immixtion dans les questions religieuses étaient entrés profondément dans les habitudes des révolutionnaires, même relativement modérés, et bien que la situation fût complètement changée, le temps seul pouvait modifier leur attitude à l'égard du clergé ; il fallait qu'ils s'habituassent à ne plus voir les prêtres hors la loi, et à les traiter comme les autres citoyens. Le clergé, de son côté, savait que cet état de choses devait nécessairement s'améliorer, que c'était la fin.

Certains révolutionnaires critiquent le concordat, parce qu'ils entendent la séparation de l'église et de l'État comme les hommes de 93 et les fructidoriens, parce qu'ils veulent la persécution. Avec eux il n'y* a pas de discussion possible. Mais le concordat de 1801 a été aussi critiqué par de vrais libéraux, comme nuisant à l'église, comme lui causant un préjudice moral : ils se montrent sur ce point beaucoup plus difficiles pour l'église que l'église elle-même, car elle ne s'en plaint pas. En réalité, toutes les dispositions du concordat et de la législation concordataire qu'ils critiquent ont été inspirées directement par des principes de la révolution qu'ils ne cessent de prôner, et faites dans l'intérêt des révolutionnaires ! Le salaire du clergé est une idée éminemment révolutionnaire. Tous les autres systèmes de dotation ont été repoussés avec mépris par la constituante. Pourquoi des dispositions canoniques très importantes ne sont-elles plus appliquées en France depuis la révolution? Ce n'est la faute, ni du concordat qui ne les exclut point, ni de l'église ; c'est uniquement parce que les libéraux et les révolutionnaires ont toujours redouté que le clergé fût indépendant de l'État. On a le droit de prôner, en théorie, le régime de la séparation de l'église et de l'État; il est téméraire de soutenir qu'il serait préférable, en 1881, au régime concordataire; mais il faut vraiment ne tenir aucun compte des faits les mieux établis, pour soutenir que le concordat de 1801 était inutile !

t. iv. 52

La révolution avait créé une situation tellement compliquée, tellement désastreuse, qu'il était impossible d'eu sortir autrement. En vérité, les adversaires du concordat ont l'air de croire naïvement qu'au lendemain du 18 brumaire, la situation religieuse de la France n'était pas plus compliquée qu'au lendemain de la révolution de 1848!

Le premier consul, disent-ils toujours, n'avait qu'à proclamer la liberté! Mais les constitutions de 1791, de 1793 et de 1795 l'avaient déjà proclamée, cette liberté ! Il fallait la faire entrer dans la pratique, dans les mœurs. Bonaparte ne pouvait que reprendre la loi de Camille Jordan et des proscrits de fructidor, en chargeant de l'appliquer ces mêmes fructidoriens qui l'avaient abolie avec tant d'éclat; ou bien faire ce qu'il a fait ! Il n'était évidemment pas possible de revenir à la loi du 7 fructidor; d'ailleurs, les révolutionnaires, se voyant dans la nécessité de renoncer à la persécution ouverte, préféraient, comme en 1790, une église salariée unie à l'État, et qu'ils se flattaient de diriger un jour à leur gré. Le vrai révolutionnaire, lorsqu'il ne peut persécuter la religion, veut se consoler en l'exploitant! Du reste, après tant d'années de persécution, en présence de tant de ruines, de. rancunes et de haines, il aurait toujours fallu exercer une dictature véritable pour faire respecter la liberté des catholiques, empêcher les actes de violence des révolutionnaires fouetteurs de femmes, des traqueurs de prêtres, maintenant furieux de neplus les arrêter pour toucher une prime; et réprimer en outre les vexations, les tracasseries de nombreux fonctionnaires qui avaient été leurs complices.

Il fallait aussi en finir complètement avec le culte décadaire, et empêcher toute nouvelle folie de ce genre. La liberté des catholiques ne pouvait être respectée ni par les révolutionnaires, ni par les agents du pouvoir eux-mêmes, si le clergé n'était pas solennellement reconnu par l'État; s'il ne lui était pas uni ; il fallait qu'on ne pût troubler le culte, sans s'attaquer par là même au gouvernement (1). Si

(1) Si le catholicisme n avait pas été reconnu officiellement, les révolutionnaires, en l'absence de toute religion d'État, se seraient obstinés à réclamer un culte politique, analogue à celui de l'Être suprême ou au culte décadaire. Cette [manie était fortement ancrée dans leurs esprits ;

les choses en étaient venues à un tel point, ce n'était certainement pas la faute des catholiques !

Le premier consul a compris la nécessité de faire un concordat avec le saint-siège, parce qu'il était un homme pratique. Certains libéraux lui reprochent de n'avoir pas été tout au moins un Washington ! Ils auraient voulu que le nouveau maître de la révolution fût un généreux et éloc quent théoricien, dans le genre du marquis de Posa de Schiller! Est-ce qu'en 1799 un pareil personnage pouvait surgir tout à coup du milieu de cette fange révolutionnaire pour devenir le chef de la France nouvelle? Il était alors absolument impossible à un caractère généreux, élevé, désintéressé, d'arriver à la situation de Bonaparte. Il fallait, au contraire, une absence complète de scrupules , une immense ambition, avec beaucoup de septicisme et de mépris de l'humanité, pour arrivera une pareille dictature! Les quelques hommes généreux et désintéressés de la révolution qui avaient échappé à la guillotine , étaient tous proscrits, soit depuis le 10 août, soit depuis le 18 fructidor. Avec quels alliés Bonaparte a-t-il fait son coup d'État et pris possession du pouvoir? Avec des gens qui avaient plié devant Robespierre et devant Barras, avec des persécuteurs, des proscripteurs obstinés ; il a été forcé de rappeler de l'exil, ou de faire revenir de la Guyane ceux qui devaient être ses conseillers et ses fonctionnaires les plus honorables. La révolution avait éliminé tous ses bons éléments ; les modérés de quelque notoriété étaient proscrits ou surveillés de très près ; les autres ne songeaient qu'à s'efFacer, n'avaient aucune cohésion, n'osaient pas ouvrir la bouche et attendaient tout du premier consul. La pacification religieuse était un de leurs vœux les plus chers, il sut le comprendre, et il osa le réaliser!

Ce sont les sottises et les crimes de la révolution qui ont rendu le concordat indispensable ! Voilà ce qu'on ne veut pas avouer! Les hommes de 89, qu'on s'est plu à exalter, à idéaliser, se sont, au nom de la liberté, obstinés à implanter en France le schisme et la persécution, môme après avoir

et la France venait d'avoir la preuve qu'elle conduisait tout droit à fei persécution. Bonaparte comprit le danger.

reconnu qu'ils n'y réussiraient jamais (1). Et c'est un général, un despote contempteur des idéologues qui a rétabli la liberté religieuse, depuis longtemps détruite par ces prédicateurs emphatiques de liberté I L'homme d'épée a, par son bon sens pratique, réparé les sottises des six cents philosophes de la constituante; le despote s'est montré bien plus philosophe et bien plus libéral que tous les hommes de 89 réunis (2). On peut faire de fort belles phases sur 89, sur la révolution qui a établi la liberté de conscience, mais elles ne peuvent prévaloir contre ce fait indéniable, qu'après onze ans de cette révolution, la France avait absolument perdu toute notion des conditions les plus élémentaires de la liberté religieuse 1 Le pouvoir absolu a été alors obligé

(1) Supposez qu'un gouvernement nouveau, établi après Tune de nos nombreuses révolutions, se soit avisé tout à coup d'imposer des évéques aux calvinistes français (ce que les anglicans, sous Charles II, ont fait aux calvinistes écossais), et de réclamer, sous peine de destitution, le serment de leurs ministres à cette organisation nouveUe , en déclarant qu'il respecte la liberté de conscience, mais juge seulement que l'ancienne organisation en consistoires ne présente pas assez de garanties pour le pouvoir. Il trouve des ministres complaisants qui, pour de bons traitements et des honneurs, acceptent le titre d'évêque ; des ambitieux et des peu • reux se groupent autour d'eux, prêtent serment et répètent, comme le gouvernement, que la forme épiscopale peut très bien être adoptée sans blesser les principes calvinistes. Les pasteurs non-conformistes, qui forment la grande majorité de la secte , sont, comme jadis en Ecosse, expulsés de leurs temples, traités de factieux ; naturellement, ils regrettent le régime déchu, qui maintenait leur ancienne organisation : aussi les accuse-t-on de conspirer pour le faire revenir ! Privés de leurs temples, ils veulent se réunir dans des chapelles louées ; l'autorité les fait envahir par des furieux, qui maltraitent les ministres et leurs auditeurs, et fouettent publiquement les femmes. Comme on ne vient pas à bout de briser la résistance des non-conformistes, l'État interdit absolument leur culte : il bannit leurs pasteurs, avec peine de mort pour ceux qui rentreront en France, et pour les laïques qui les recèleront. Cependant on finit par renoncer à cette église épiscopale protestante; on supprime ses traitements, on proclame de nouveau la liberté des cultes, mais on s'obstine à maintenir les lois de proscription portées contre les ministres qui ont refusé jadis de reconnaître les évéques du gouvernement. Voilà, en changeant les noms, comment les philosophes ont traité l'église catholique de France, avec cette différence que la perturbation politique et religieuse a été bien plus profonde, car la proscription, au lieu de frapper une petite minorité et quelques centaines de ministres, a atteint quatrevingt mille prêtres au moins, et la majorité de la nation 1

(2) « A la fin du xvni« siècle , dit Grégoire, on a fait en grand l'expérience, que les prétendus philosophes , les athées , sont les êtres les plus intolérants et les persécuteurs les plus barbares. »

d'imposer la tolérance religieuse par force. Les révolution- * naires ont seulement renoncé à persécuter lorsqu'ils ont vu un despote tenant le bâton levé contre eux, et prêt à le laisser tomber lourdement sur leurs épaules, s'ils persistaient dans leurs vieilles habitudes d'avanie et de persécution. L'intolérance révolutionnaire n'a pas été un accident. La tolérance de la religion était contraire à l'esprit de la révolution; elle a dû être imposée à ses disciples par un maître 1 On ne s'en aperçoit encore que trop! Après tant d'années, le naturel leur revient souvent au galop !

Certes, le concordat; examiné de près, n'est pas une œuvre complète : le doux Pie VUétait bien de cet avis ! Un vrai philosophe, c'est-à-dire un philosophe très différent de ceux du xvm8 siècle, ou un chrétien fervent, aurait voulu trancher par avance une foule de difficultés qu'il était aisé de prévoir. Mais ni un Washington, ni un philosophe véritable, ni un chrétien fervent, ne pouvait être alors à la tête de la révolution, et c'est un grand bonheur pour la France qu'un fils de cette révolution, porté au pouvoir par des persécuteurs hébétés, qui ne faisaient pas de différence entre la dîme et le droit d'avoir des évêques, ait eu le courage d'abandonner la persécution religieuse, l'œuvre de prédilection de la révolution, et de rompre ouvertement avec la politique prêtrophobe suivie pendant onze années par toutes les fractions si dissemblables et si hostiles du parti révolutionnaire 1

Avec le concordat, l'église est assez liée à l'État pour qu'il ne lui soit pas possible de s'inféoder complètement à aucun parti, à aucune opposition : et elle ne lui est pas assez étroitement liée pour que son indépendance dans la foi et dans l'exercice de son ministère en puisse être compromise. C'est le double avantage du régime concordataire, et s'il est attaqué par certains politiques, c'est justement parce qu'il maintient l'église neutre entre les divers partis, et la dispense de demander l'appui politique et pécuniaire de l'un d'eux! Les révolutionnaires ont voulu d'abord exploiter la religion à leur profit, au moyen de la constitution civile. Ni le schisme ni la persécution ne leur ayant réussi; ils se sont résignés au concordat; mais beaucoup d'entre eux espéraient le modifier dans la pratique, et reve-

nir, par les articles organiques, à l'exploitation de la religion. Cet espoir a été encore déçu, bien que, pour le réaliser, ils aient très persévéramment travaillé à fausser le régime concordataire. De là certaines plaintes, d'origine gouvernementale, contre le concordat, parce qu'avec lui on n'a pu réussir à faire de l'église un instrumentum regtti. Certains libéraux l'ont attaqué aussi pour un motif contraire, parce qu'il empêche l'église de devenir un instrument d'opposition, dont ils voudraient bien disposer dans telle circonstance! Rien ne prouve mieux l'utilité du concordat que de telles attaques !

Si l'application du régime concordataire a donné, et donne encore lieu à des difficultés parfois assez graves, il faut s'en prendre à l'esprit révolutionnaire, car sa doctrine sur la manière dont l'église doit être traitée par l'État peut se résumer ainsi : Exploitation ou persécution 1 Mirabeau a soutenu, avec beaucoup de scandale, que le prêtre devait user et abuser de la chaire et du confessionnal pour propager et même imposer aux consciences les doctrines de la révolution (1). Beaucoup de libéraux sont encore (inconsciemment nous l'espérons) sous l'influence de cette odieuse doctrine, et ils voudraient appliquer le concordat dans cet esprit! Le catholicisme a été opprimé de 1790 à 1801, avec une violence et un acharnement inouïs, et au nom de la liberté religieuse ; aussi beaucoup de soi-disant libéraux, subissant l'influence de la tradition révolutionnaire, ne peuvent encore se mettre dans la tête qu'un prêtre ait les mêmes droits que tout autre citoyen ; que le laïque croyant soit l'égal du libre-penseur ou de l'indifférent! et ils le montrent très naïvement dans une foule d'occasions. Ils prêchent que l'église ne doit pas faire de politique, et ils lui demandent constamment d'en faire à leur profit, et ils lui en veulent de ne pas devenir entre leurs mains un instrument de règne ou d'opposition, suivant les circonstances: c'est là leur véritable grief contre elle. La plupart des difficultés religieuses de notre époque ne viennent donc pas du concordat, mais de ces libéraux qui, sous l'empire des préjugés et des passions révolutionnaires, cherchent constamment à en

(1) Constitution civile du clergé, tome Ie', p. 327 et suivantes.

fausser l'application au profit de tel ou tel essai politique, bientôt abandonné ; et faisant un absurde mélange de doctrines révolutionnaires, césariennes, gallicanes, et de parlementarisme moderne, tantôt prétendent agir avec un clergé pauvre et démocratiquement recruté, comme au temps des bénéficiera, des abbés de cour, des parlements, tantôt veulent reprendre contre lui les procédés révolutionnaires ; et s'en prennent au concordat de leurs ridicules déceptions et de la juste défiance qu'ils inspirent au clergé et aux catholiques t

Avec les préjugés, les haines mesquines, les passions révolutionnaires qui subsistent encore, les difficultés seraient bien plus grandes, même de nos jours, sous le régime de la séparation absolue de l'église et de l'État. L'histoire religieuse du directoire montre jusqu'à l'évidence que ce régime n'empêche aucun conflit, et exige des deux côtés autant d'attention à éviter les froissements, autant d'esprit de conciliation et de prudence, que le régime concordataire. Des gouvernants tracassiers et dominés par le fanatisme antireligieux peuvent sans doute vexer, opprimer une église, sous prétexte qu'elle reçoit un salaire de l'État; mais, supprimez ce salaire, et la paix ne sera point rétablie! Ces mêmes gouvernants déloyaux et persécuteurs, qui tiraient du budget des cultes et de certaines dispositions concordataires d'absurdes conséquences, en tireront, à l'imitation du directoire, d'aussi sottes et d'aussi oppressives, de n'importe quel principe, ou prétendu principe de droit public, de n'importe quelle loi de police I Les gouvernants qui osent violer* un concordat ou torturer son texte pour opprimer l'église, si la séparation est proclamée, ne reculeront pas davantage devant une violation du droit commun pour satisfaire leur fanatisme antireligieux. Ils traiteront l'église catholique comme' le directoire a traité l'église constitutionnelle, qui avait été pourtant l'enfant chéri de la révolution. La séparation absolue, pour la plupart de ses partisans, ne signifie pas autre chose que la suppression du budget des cultes, c'est-à-dire une simple vexation ; et c'est folie de croire que le fanatisme persécuteur puisse s'en contenter!

On peut soutenir que la persécution religieuse donne seule à la révolution une apparence d'unité, car ces groupes si ennemis de révolutionnaires, constituants, girondins,

jacobins, thermidoriens, fructidoriens, prairialistes, complices du 18 brumaire, qui se sont acharnés successivement à renverser l'œuvre de leurs prédécesseurs, ont tous persécuté à l'envi, par les moyens les plus divers ! Les vainqueurs du jour semblaient regarder la persécution religieuse comme un pieux héritage de ces vaincus qu'ils venaient de proscrire, souvent de guillotiner 1 Les révolutionnaires ont commencé par imposer un schisme, qui est l'œuvre commune de Mirabeau, Barnave et Robespierre, par contraindre violemment les catholiques à reconnaître des évêques d'État v à suivre les offices d'un clergé d'État. La constitution civile proclame l'État grand pontife ; sans doute, ce n'est pas à Louis XVI qu'elle confère le pouvoir spirituel, mais à l'Etat, considéré comme un être abstrait, et l'oppression des consciences n'en sera que plus forte. C'est une œuvre césarienne au plus haut degré I Furieux de l'inutilité de leurs efforts, les révolutionnaires ont bientôt brisé leur église gouvernementale, profané ses temples, frappé son clergé, et adopté un système tout différent de persécution sous l'enseigne menteuse de la liberté absolue et de la séparation absolue. Ils ont proclamé la liberté, l'égalité complète des religions, tout en continuant de proscrire en masse le clergé catholique, pour n'avoir pas voulu reconnaître leur église officielle, maintenant abolie. Us ont proclamé la séparation absolue de l'église et de l'État, pour en faire subir toutes les charges à la religion, et lui enlever impudemment toutes les libertés que ce régime lui assure. Us l'ont parquée dans l'intérieur des temples comme une industrie honteuse; ils ont feint de ne pas la connaître, pour mieux la frapper 1 Us ont proclamé que l'État ne salariait aucun culte, et ne se mêlait point des affaires d'aucune religion, et ils ont empêché les fidèles de subvenir aux besoins de leur église, et se sont immiscés dans la hiérarchie, en défendant de prendre le titre d'évêques, à ceux-là mêmes qu'ils avaient violemment imposés comme évêques aux catholiques I En même temps, ils installaient dans les églises un nouveau culte officiel antichrétien, et s'étudiaient tous les jours à le rendre plus envahissant et plus vexatoire. Us empêchaient la vente du poisson les jours maigres! Us voulaient forcer tous les chrétiens, catholiques, constitu-

tionnels, ou protestants, à fêter le décadi, et déportaient les prêtres constitutionnels coupables de fêter et chômer le dimanche. Et cette seconde manière de persécuter n'a pas plus réussi que la première !

Enfin, la révolution s'est donné un maître, et il a complètement abandonné l'œuvre antireligieuse, suivie avec tant de persistance par tous ses partisans ; il est revenu tout simplement au concordat de François Ie*, en se substituant luimême au roi de France I Son concordat constate la banqueroute de la révolution à tous ses engagements primitifs : il contient certaines dispositions pacificatrices ; mais il règle les rapports de l'église et de l'État d'après les mêmes principes et presque dans les mêmes termes que l'ancien! Et c'est pour revenir absolument à son point de départ que la révolution a menti à toutes ses promesses, accumulé tant de ruines, gaspillé tant de richesses, décrété tant de lois infâmes, versé tant de sang, et semé à pleines mains la discorde et la haine pour l'avenir l Quel profit a-t-elle tiré de cette longue persécution? Le clergé actuel n'est plus riche : il n'a qu'un maigre salaire voté annuellement par les chambres; mais l'autorité de l'État moderne sur ce clergé pauvre est bien moindre que celle des rois sur l'ancien clergé propriétaire et décimateur. Ce nouveau-clergé, recruté si démocratiquement, est moins souple que les bénéficiers et les abbés de cour. Le gallicanisme a été blessé à mort par la révolution elle-même, par la constitution civile, et achevé ensuite par l'appui compromettant de tous les ennemis et de tous les exploiteurs de la religion. L'État, bien qu'il ait, depuis 1801, tenté bien souvent de fausser le concordat, et d'asservir le clergé, tantôt en essayant de gagner les évoques, tantôt en cherchant à exciter contre eux le clergé inférieur, l'État, disons-nous, a beaucoup moins d'influence sur l'église qu'en 1789 : c'est à ce résultat que la révolution devait aboutir après tant d'efforts désespérés ! Si du moins cette terrible et humiliante leçon pouvait être comprise! Si le souvenir de la persécution la plus atroce et la plus inutile pouvait préserver la France de nouvelles folies antireligieuses !

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