‹ Historie de la constitution civile du clergéChapitre 5 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

§ I. Tyrannie horrible de Laignelot et de Lequinio, à La Rochelle et à Rochefort. — Exécutions. — Le chômage du décadi et le travail du dimanche imposés. — Apostasies plus ou moins libres de prêtres, de ministres protestants, de juifs. — Curieux arrêté de Oarnier de Saintes sur des mariages simulés.

S II. Taillefer terrorise et persécute dans l'Aveyron, Ch&teauneuf-Randon dans la Lozère et l'Ardèche. — Soion Reynaud, dans la Haute- Loire, impose violemment le décadi et le travail du dimanche. — Il abolit le culte constitutionnel. — Il persécute les religieuses. — Il défend aux femmes de porter des croix, sous peine d'arrestation et de confiscation. — Attachement des populations à la religion. — Guyardin prend des mesures terribles contre les receleurs de prêtres. — Plusieurs personnes exécutées pour ce crime.

§ III. Couthon et Maignet abolissent le culte dans le Puy-de-Dôme. — Excès commis par Bô dans le Cantal et le Lot. — La Terreur dans la Corrèze. — Exécutions. — Morts tragiques des girondins Lidon et Chambon. — Abolition du culte dans la Creuse.

§. IV. Fouché continue à insulter et à opprimer les cultivateurs et les prétendus riches. — Il abolit le culte dans l'Allier, le Cher, la Nièvre.

— Arrêté célèbre de Fouché, rendant l'enterrement civil obligatoire.

— Le décadi imposé. — Faveurs accordées aux prêtres mariés. — Lefiot et Noël Pointe suivent les errements de Fouché. — Michaud déclare que les clochers offensent les droits de l'homme.

Les représentants en mission près de l'armée dite des côtes de La Rochelle, montrèrent le plus grand zèle à exterminer les prisonniers vendéens et à abolir le culte dans les départements de la Charente et de la Charente-Inférieure. Parmi tous ces énergumènes, qui tyrannisaient alors la malheureuse France, Laignelot, Lequinio, Garnier de Saintes, ont trouvé moyen de se signaler par leurs cruautés et leurs profanations.

Lequinio, par arrêté du 28 septembre, établit à La Rochelle

une commission militaire chargée de juger les prisonniers vendéens; en fort peu de temps elle en fit guillotiner soixante, et en condamna cinq ou six cents à la chaîne et aux travaux publics. Les prisons étaient tellement insalu-> bres, que deux cent cinquante prisonniers y périrent et que les juges de la commission militaire furent atteints par la contagion. Lequinio écrivit à la convention qu'il avait prescrit à cette commission de condamner les prêtres, les nobles,, les bourgeois, les déserteurs, les maltôtiers, à mort, et le reste aux travaux publics : ses ordres furent scrupuleusement exécutés.

Pendant que la commission militaire décimait les prisonniers, Laignelot et Lequinio procédaient avec un zèle merveilleux à l'abolition du culte et à la déprêtrisation des constitutionnels. Le 7 brumaire, ils écrivaient au comité de salut public :

« Nous déchirons à grandes mains dans tout le pays le voile du fanatisme, et bientôt nous espérons que le peuple répudiera luimême tous ses prêtres, s'ils ne lui épargnent cette nécessité en se retirant. Nous avons à La Rochelle une guillotine permanente depuis quatre jours, elle a déjà démâté quarante-quatre têtes de brigands, parmi lesquels un maire et un prêtre \ nous en faisons fabriquer une ici, qui dans quelques jours démâtera des scélérats d'un autre genre, ceux qui venaient ici de Toulon pour s'emparer du port, ou du moins pour en préparer aux Anglais l'entrée (1) ».

A Bordeaux, les terroristes accusaient ceux qu'ils voulaient guillotiner de travailler à livrer la ville aux Anglais ; à Rochefort c'était absolument la même chose; nous verrons bientôt qu'à Brest on accusait aussi, et royalistes et girondins, de vouloir livrer la Bretagne aux Anglais. A La Rochelle et à Rochefort, les proconsuls se servaient de cette commode accusation pour guillotiner les marins comme les prêtres. Le 8 brumaire, Laignelot et Lequinio, dans une proclamation furibonde, dénoncent ces prétendus conspirateurs qui ont voulu livrer Rochefort comme Toulon; mais le peuple va voir tomber leur têtes :

«c ... n va voir un de ces monstres qui de tout temps ont tenu la multitude dans l'ignorance et l'aveuglement, un de ces hypo~

(I) Archiva, AP, n, 93.

dites inventés par les rois pour étayer leur domination sur le peuple, un de ces hommes faux qui n'ont jamais voulu que tromper J 'espèce humaine, un prêtre assermenté tout aussi .coquin que ceux qui ont refusé le serment, se faire un dès instruments de cette conjuration, avoir dans sa maison une sorte d'arsenal, et remplissant avec exactitude le métier de prêtre, c'est-à-dire le métier de lâche, de trompeur, de scélérat et de traître i préparer l'esclavage

de ceux qu'il aurait dû y soustraire 'en les instruisant

« Les principes philosophiques qui se répandent vont faire disparaître enfin tous les imposteurs, les prêtres de toute race. »

Ils déclarent ensuite que les populations du département se dégoûtent du fanatisme, et donnent à entendre que bientôt le culte officiel sera violemment supprimé. Le 10, l'administration de la Charente-Inférieure, pour achever d'écraser le fanatisme, prend un arrêté, approuvé par Laignelot, qui prescrit le chômage du décadi :

« Art. 1er. Les neuf premiers jours de chaque décade, tous les fonctionnaires publics, commis et employés d'administrations, et entrepreneurs d'ouvrages pour le compte d'administrations, et entrepreneurs d'ouvrages pour le compte de la république, seront obligés de se tenir à leur poste et de continuer leurs travaux ordinaires . »

Toutes ces personnes sont donc gênées dans leur liberté, et les ouvriers contraints de travailler les jours défendus par leur conscience. Mais l'article 2 est bien plus grave.

« Art. 2. Les municipalités veilleront dans leur territoire à ce que les boutiques et les ateliers soient ouverts au public pendant les mômes jours. »

Ainsi les marchands, les ouvriers qui travaillent pour leur propre compte, et non pour l'État, n'ont pas le droit de sacrifier un jour de gain à leur. conscience ! Et la surveillance de la municipalité ne sera pas inefficace, car elle peut tourner contre eux la loi des suspects.

Le travail est donc obligatoire le dimanche : le jour de la décade le chômage ne le sera pas moins :

« Art. 3. Le dernier jour de la décade étant consacré au repos, nul ne peut être contraint de travailler, à moins que le service public ne l'exige ». (Archives, AF, II, 93.)

Ainsi, défense aux patrons d'employer leurs ouvriers le décadi. Sans doute cet article n'avait pas tout prévu, mais

on comptait sur la pratique pour le compléter ; et bientôt le travail isolé et l'ouverture des boutiques , un jour de décadi, furent réprimés. Lee article» 4 et 5 prescrivent une stricte vigilanoe aux administrations et aux sociétés populaires. Les districts sont aussi invités à proposer des noms nouveaux à la place de ceux qui sont en lâchés de superstition. Avec de tels proconsuls, secondés par de tels administrateurs, l'œuvre de déprêtriaation du clergé constitutionnel marcha très vite : le il . brumaire, ils annonçaient triomphalement à la convention que, grâce à eux, prêtres et ministres abdiquaient devant la déesse Raison :

« Nous marchons de miracles en miracles, et bientôt il. ne restera pins que le regret de n'en avoir plus à faire. Huit bénisseurs du culte catholique, et nui ministre du culte protestant, viennent de se déprêtriser jeudi dernier, jour de la décade, en présence de tout le peuple assemblé dans le temple de la Vérité, ci-devant l'église paroissiale de cette ville; ils ont juré de n'enseigner désormais que les grands principes de morale et de saine philosophie; de prêcher contre toutes les tyrannies politiques et religieuses, et de commencer enfin a montrer aux hommes le flambeau de la raison : ils ont scellé leur serment, en brûlant dans un vase plein d'encens leurs lettres de prêtrise. Tout le peuple, les protestants et les catholiques, ont juré par acclamation et enthousiasme, avec l'oubli de leurs anciennes superstitions, celui des querelles qui ont si longtemps inondé le pays de sang humain versé par les rois et les prêtres. » (Débats et Décrets, brumaire an II, p. 206.)

Laignelot et Lequinio voulurent récompenser ces apostats, dans l'espoir d'entraîner un grand nombre de leurs collègues à les imiter. Le 14 brumaire, ils prirent un arrêté qui leur accordait, à chacun, la liberté et une pension de 1,200 livres, « pour récompenser les citoyens vertueux qui, les premiers, ont secoué le joug de la superstition et de domination papale», en les accablant d'éloges, et faisant d'eux de véritables missionnaires chargés de prêcher la déprêtrisation (1). En outre, même récompense fut promise à ceux qui suivraient leur exemple.

L'original de la profession d'apostasie des huit ecclé-

(1) Archives, AF, II, 93. « Les autorisant à développer partout les grands principes de la raison et de la philosophie qui les ont portés à la démarche courageuse qu'ils viennent de faire. »

siastiques sera déposé à la municipalité de Rochefort; elle est chargée d'en donner copie aux prêtres qui viendront s'y associer et déposer leurs lettres de prêtrise. « Cette copie leur servira de titre pour jouir du traitement, et de la liberté accordée par le présent. » En outre, la pension est déclarée acquise à deux curés, et à un vicaire épiscopal qui viennent d'apostasier. Le district fit afficher cet arrêté, en y ajoutant de nouvelles injures contre les prêtres. Il leur adressait en outre une véritable sommation d'apostasier, en décidant :

« Que ledit arrêté serait imprimé et envoyé dans toutes les commîmes de ce district, pour y être affiché, lu dans la chaire pendant trois décades consécutives, par le procureur de la commune ou à sa diligence, lequel demeure spécialement chargé de dénoncer aux comités de surveillance, les fanatiques et les imposteurs qui s'opposeraient à la propagation de ces principes.

« Invite tous les prêtres de son arrondissement à devenir citoyens, c'est-à-dire à réparer les outrages qu'ils ont fait aux mœurs et à la nature en feignant un honteux célibat, à parler à leurs concitoyens le langage de la vérité, et à ne leur développer que cette maxime, la seule que des hommes libres doivent pratiquer : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qui te soit fait. » (Archives, ibid.)

Cet arrêté est assez clair pour se passer de commentaires. Nous ferons remarquer seulement qu'il commençait déjà la profanation des églises, en ordonnant à un fonctionnaire laïque de venir lire en chaire des injures grossières, et contre la religion en général, et contre l'état ecclésiastique.

Ainsi donc les églises étaient déjà envahies par les prêtrophobes; ceux qui blâmeraient la déprêtrisation et les déprêtrisés, dénoncés aux comités de surveillance et emprisonnés pour le moins; et les ecclésiastiques qui voudraient conserver leur état devaient courir les plus grands dangers.

Aussi les proconsuls reçurent-ils aussitôt bon nombre d'abdications honteuses : le 17, ils écrivaient à la convention que le fanatisme était définitivement écrasé, et qu'il ne fallait plus songer qu'à guillotiner. Ils ont établi un tribunal révolutionnaire à l'instar de Paris, et nommé des juges : le citoyen Ance a réclamé la place de bourreau. « Nous avons proclamé le patriote Ance, guillotineur, et nous

l'ayons invité à venir, en dînant avec nous, prendre ses pouvoirs par écrit, et les arroser d'une libation en l'honneur de la république (1) ».

Mais Laignelot et Lequinio n'en avaient jamais fini avec les profanations , les apostasies, les parades sacrilèges. Ils avaient fait renier leurs croyances à des constitutionnels et à des protestants. Us annoncèrent triomphalement i la convention, le 1er frimaire, qu'ils avaient fait commettre là même infamie à des juifs :

« Hier, jour de la décade, se sont effacées ici les dernières traces des honneurs superstitieux : un grand bûcher, élevé sur la place, portait, en étendards, une multitude d'images et de tableaux tirés des églises; le public a couvert le bûcher de cinq à six mille volumes de livres dits pieux, et l'autodafé s'est fait au milieu des acclamations universelles, et au milieu des chants républicains; de partout les livres pleuraient, et jusqu'aux juifs que nous avons en cette ville, y sont venus solennellement apporter les leurs 7 et renoncer à la ridicule attente de leur Messie. La masse des livres apportés a été telle, que le feu, allumé à midi, n'était pas encore éteint à dix heures ce matin, i (Débats et Décrets, frimaire an II, p. 90.)

Mais cet autodafé solennel et la conversion des juifs i la Raison ne leur faisaient point négliger la guillotine. Le 8 frimaire, leur tribunal révolutionnaire, pour punir un prétendu complot maritime, aussi sérieux que les fameux complots des prisons , organisés à Paris par Fouquier-Tinville à la fin de la Terreur, condamnait à mort dix officiers, dont trois lieutenants, quatre enseignes, deux capitaines d'infanterie, un chirurgien-major. Deux accusés furent condamnés à la déportation, huit à la détention et quatorze absous. A Rochefort comme à Brest, la Terreur désorganisa notre marine, et causa ainsi d'effroyables désastres.

Le girondin Dechézeau, député de la Charente-Inférieure, avait protesté contre le 31 mai, mais ne s'était associé à aucune manifestation girondine. Il avait même, le 11 août, donné sa démission, espérant ainsi se faire oublier, et s'était retiré dans son pays natal, La haine des proconsuls vint l'y chercher : il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire de Rochefort, et guillotiné le 28 nivôse.

(i) Débats et Décrets, brumaire an H, p. 291.

Pendant le proconsulat de Laignelot et de Lequinio, Rochefort et tonte la contrée environnante subirent la tyrannie la plus épouvantable. Quelques jacobins subalternes, complices et vils flatteurs des représentants, avaient accaparé tous les emplois et expédiaient au tribunal révolutionnaire tous ceux qui leur déplaisaient : et il était impossible de leur échapper, car ils étaient, les uns juges, les autres jurés, les autres témoins ordinaires de ce tribunal de sang. Très souvent ils dictaient d'avance leurs arrêts de mort, dans des orgies, au milieu de femmes perdues, et d'accord avec Ance, le bourreau amateur tant vanté par Lequinio, et qui venait, après avoir guillotiné, présider la société populaire, les mains encore teintes de sang. Des femmes, des jeunes filles recevaient Tordre de venir contempler l'échafaud tout ruisselant de sang, et ces misérables jacobins menaçaient de les jeter en prison, si elles n'obéissaient pas. Par un atroce raffinement de cruauté, Lequinio, dans une cérémonie publique, contraignit plusieurs personnes à monter sur l'échafaud et à marcher dans le sang de leurs parents qui venaient d'être guillotinés. Des courtisanes, protégées par certains jacobins, décidaient de ÏA liberté des femmes les plus respectables, et les contraignaient par la terreur à les traiter avec les plus grands égards. Les deux proconsuls furent plus tard accusés d'avoir « insulté aux mœurs » en sortant de leurs orgies; Lequinio lut en outre accusé de vol. Il avait envoyé par mer, à son frère qui habitait Vannes, deux barils remplis d'argent provenant de la spoliation des églises. Son collègue Prieur de la Marne essaya vainement de faire disparaître les preuves de cet envoi (i).

Garni er de Saintes vint aussi terroriser son département. A Saintes, devenu Xanthe, il prit des arrêtés très violents contre les prêtres. Le 11 frimaire, il renvoyait devant la Commission populaire un chanoine qui avait distribué des mandements d'évêques catholiques. L'arrêté lance contre Jui cette accusation caractéristique du temps, « qu'il ne voyait et ne fréquentait que des hommes qui depuis ont émigré ou ont été guillotinés ».

Le 16 prairial, considérant qu'il est le premier du départe-

(1) Débats et Décrets, thermidor an III, p. 686 et guiv»

ment qui s'est marié, il fixe à 1,500 livres par an le traitement d'un prêtre apostat devenu garde-magasin.

La tyrannie révolutionnaire frappait les familles de ceux qui cherchaient à lui échapper; elle s'acharnait après la femme quand elle ne pouvait atteindre le mari. Certaines femmes nobles avaient divorcé avec leurs maris émigrés ou suspects, espérant ainsi détourner de leurs tètes les vengeances révolutionnaires, et en même temps sauver leur fortune. Mais les terroristes croyaient peu à la sincérité de ces divorces, et celles qui les avaient provoqués étaient traitées en suspectes. Pour acheter leur tranquillité, quelquesunes d'entre elles, paraît-il, contractèrent des mariages simulés avec des révolutionnaires. Il était entendu qu'elles divorceraient avec eux, lorsque la Terreur ferait place à un gouvernement moins tyrannique, et ces prétendus maris s'étaient assuré par avance une large récompense. Garnier, dans un arrêté pris à Xanthe le 24 prairial, dénonça ce stratagème avec beaucoup de violence, et édicta les peines les plus sévères contre tous ceux qui s'y prêtaient :

k Après nous être convaincu que par un nouveau genre de ruses et d'artifices, bien dignes de cette classe d'hommes , ennemie éternelle du peuple et de la liberté, il se fait aujourd'hui des mariages dérisoires et insultants, par lesquels des femmes ci-devant nobles, pour éluder les lois rendues contre cette caste, s'unissent à des roturiers, à condition qu'il n'y aura jamais d'union, ni de communauté de corps et de biens; que la femme divorcée du nommé D... vient de fournir l'exemple de cet étrange accommodement, à raison duquel le citoyen 0... a eu le courage de la dénoncer, dès que la proposition lui en a été faite ;

« Considérant que ce n'est pas vraisemblablement le seul accommodement de cette nature qui a eu lieu, depuis que des ex-nobles se sont mis en train d'épouser des sans-culottes;

« Nous arrêtons ce qui suit :

« Art. 1er. Les femmes ci-devant nobles qui se sont mariées depuis la révolution a des sans-culottes seront tenues de rapporter devant l'administration de leur district, dans la huitaine de la publication de notre arrêté, le contrat de leur mariage, pour mettre l'admi» nistration dans le cas d'en connaître les dispositions et les clauses.

« Abt. 2. S'il n'y a pas eu de contrat de mariage de passé, elles seront tenues de rapporter un certificat de civisme, et faute de ce, elles seront mises en état d'arrestation.

« Art. 3. Si les contrats de mariages contiennent des dispositions

qui excluent la communauté, elles seront mises en état d'arrestation, et leurs biens seront séquestrés. Le notaire qui aura passé le contrat de mariage sera condamné à la même peine.

« art. 4. Si les stipulations portent qu'il n'y aura ni communauté de corps ni communauté de biens, tant la femme que le mari et le notaire seront arrêtés, et leurs biens séquestrés, et il est enjoint aux autorités de donner sur-le-champ connaissance aux comités de salut public et de sûreté générale de ce nouvel outrage fait aux lois, à la sainteté du mariage et aux bonnes mœurs, pour qu'ils puissent décider ensuite le parti qu'il y aura à prendre contre cette classe d'individus... » {Archives, AF, II, 93.)

L'article 4 prévoit seul ces mariages simulés, que Garnier de Xanthe flétrit avec une si comique indignation. Les trois premiers sont faits uniquement pour molester les ex-nobles, môme trop pauvres pour faire un contrat, qui ont pris des maris roturiers. Mais l'article 3 est surtout dirigé contre ces roturiers, partisans de la révolution , qui ont épousé des femmes nobles. De semblables mariages excitaient à la fois la jalousie et la méfiance des autres révolutionnaires.

Dans le département voisin de la Charente, Harmand (de la Meuse) imposait des divorces. Le 23 brumaire, il accordait la liberté à deux femmes d'émigrés , en leur imposant la condition de divorcer dans le mois. Rien n'explique cette exigence du proconsul ; le comité de surveillance de La Rochefoucauld, où elles étaient détenues, lui avait déclaré qu'elles étaient très pauvres (1).

Le décret du 19 floréal, qui supprimait les tribunaux révolutionnaires de province, ne fit point d'exception en faveur du tribunal de Rochefort. Garnier prit donc, le 25 prairial, un arrêté décidant que les prisonniers destinés d'abord à ce tribunal seraient déférés, les uns au tribunal révolutionnaire de Paris , les autres au tribunal criminel du lieu. Le proconsul reconnaît formellement dans son arrêté que les prisons de Rochefort sont insalubres :

« Considérant d'ailleurs qu'une plus longue détention des accusés actuellement détenus dans les prisons de Rochefort est d'autant plus affligeante pour l'humanité, et contraire aux principes qui nous gouvernent ; qu'ainsi détenus, ils voient prolonger sans terme l'époque de leur jugement, et que d'ailleurs ils habitent une prison

(1) Archives, AP, II, 93.

tellement insalubre, que plusieurs prisonniers, même le gardien, ainsi qu'une partie de la famille de ce dernier, sont morts, par l'effet du raéphitisme de ce local, occasionné par la grande quantité d'hommes qui y sont amoncelés. » (Archives, AF, II, 93.)

Il déclare aussi que des sans-culottes y sont injustement détenus, et pour abréger leur captivité, il nomme trois commissaires, qui interrogeront les prisonniers, et les enverront, soit au tribunal criminel soit au tribunal militaire.

Dans les départements de l'Aveyron et de la Lozère, les populations avaient fort mal accueilli tout d'abord la constitution civile, et les rigueurs des révolutionnaires n'avaient pu les rallier au schisme. Après le 31 mai, elles furent bien près de se soulever en masse, et si les girondins ne s'étaient pas si étroitement unis aux jacobins pour persécuter, les populations de ces deux départements , réunies à celles de l'Auvergne, auraient formé une redoutable insurrection. Heureusement pour les jacobins, il n'y eut que des échauffourécs de peu d'importance ; mais connaissant le zèle des populations pour la religion, ils les traitèrent avec beaucoup de rigueur, et firent aux prêtres une chasse très active. Le 20 octobre 1793, un agent du comité de salut public, nommé Cart, lui écrivait de Rodez : « Il faut que la Terreur soit à Tordre du jour,.. » et lui annonçait que l'on venait, à Rodez, de dresser une liste de suspects, et de les mettre en arrestation : « La ville a été cernée dès le point du jour, de façon qu'aucun individu n'a pu sortir qu'après l'opération faite. » Mais ce n'est pas tout de remplir les prisons, il faut aussi les vider d'une manière républicaine : aussi Cart annonce-t-il que la guillotine va être en permanence !

Le représentant en mission Taillefer convoqua le conseil général de l'Aveyron, le 2 brumaire; il lui demanda de prendre des mesures répressives contre les rebelles et les prêtres, et d'instituer dans chaque district une commission de surveillance centrale qui serait chargée de les traquer ;

« Cette commission dénoncera de même ceux qui, moine coupables que les premiers, ont recelé ou caché dans leurs maisons des t. iv* 12

contre-révolutionnaires armés ou des prêtres réfractaires, vrais fléaux de la société. Ceux qui ont fourni des secours quelconques à ces monstres doivent être rangés dans la même classe, et les autres méritent bien que leurs maisons ainsi profanées disparaissent du sol de la liberté, sans préjudice des punitions qui doivent leur être infligées personnellement. »

Le conseil accède à sa demande, considérant «que le mauvais esprit qui règne dans la très grande majorité des campagnes, ne permet pas d'établir un comité de surveillance dans chaque commune conformément à la loi » : il établit dans chaque district une commission composée de terroristes éprouvés, et investie des pouvoirs les plus étendus contre les prêtres et tous ceux qui sont supposés leur être favorables.

Cart trouva cet arrêté trop modéré : il écrivit au ministre que les départements de l'Aveyron et de la Lozère, étant animés du plus mauvais esprit, il fallait prendre des mesures très révolutionnaires, et détruire les maisons isolées dans les montagnes, parce qu'elles pouvaient servir de refuge aux rebelles et aux prêtres réfractaires. Mais le conseil de département ne voulut pas introduire dans son arrêté une pareille disposition et Gart écrivait, le 8 brumaire, au ministre de l'intérieur Paré, qu'il avait insisté vainement pour la faire voter.

« Les prêtres réfractaires renfermés ici sont au nombre de trois cents environ : tous ceux qui ne sont pas dans le cas de passer par le rasoir national vont être conduits à Fi tz -James, département du Lot. Cette mesure sera très salutaire, en ce qu'elle interceptera toute communication que les scélérats pourraient avoir avec les fanatiques de ce pays-ci ». (Archives, FA, 551.)

Dans la même lettre, Gart annonce l'intention de persécuter très violemment les républicains modérés. Mais les patriotes employés à toutes ces belles expéditions contre les prêtres et les paysans qui les cachaient, entendaient être rémunérés largement de leurs peines, et trouvaient très simple et très commode d'extorquer de l'argent aux particuliers, et de lever des taxes à leur profit. Les choses en vinrent à un tel point, que, le 8 brumaire, Taillefer prit un arrêté dans lequel il reconnaissait publiquement que le citoyen Brunet, aubergiste à Righac, avait été contraint à une

contribution extraordinaire, et qu'un particulier de la même ville, « dénoncé pour ses principes inciviques», avait été condamné par le chef de la force révolutionnaire du Lot, « à l'apport de son argenterie ». Taillefer réprouvait ces extorsions, et cependant faisait des efforts comiques pour excuser leurs auteurs. Ge n'était pas un crime, mais une erreur ; le motif patriotique devait empêcher d'y voir une intention criminelle I II décida que les sommes illégalement perçues seraient néanmoins déposées à la caisse de l'armée révolutionnaire: puis, le lendemain, il prit un nouvel arrêté ordonnant que cet argent fût remis à une commission de trois citoyens chargés d'éclaircir l'affaire :

« Considérant qu'il est important que les diverses sommes provenant de taxes et de contributions prélevées sur les particuliers désignés comme suspects d'incivisme, soient uniquement appliquées au profit de la république et aux frais occasionnés par le mouvement de l'armée révolutionnaire. » (Archives, FA, 551.)

Ainsi, Taillefer reconnaît en principe que les suspects d'incivisme sont taillables et corvéables au gré de ses . agents ; seulement, il veut qu'ils soient exploités au profit de la république, et que les contributions levées illégalement sur eux ne soient pas empochées par des jacobins subalternes. Le commandant de l'armée révolutionnaire fut destitué pour ses extorsions. Gart l'annonce au ministre de l'intérieur dans une lettre du il brumaire: «Cette façon arbitraire de se comporter, dit l'agent du comité, avait porté la terreur dans l'âme des patriotes de ce département. »

Dans une lettre du 17, Gart annonce au ministre qu'il travaille activement à l'abolition du culte, dans ces deux départements, qu'il déclare du reste complètement gangrenés. 11 a décidé les sociétés populaires à envoyer dans les communes, les jours de décades, des commissaires pour « y prêcher l'évangile des sans-culottes » ; il travaille activement à débarrasser le pays des prêtres, qu'il traite de cannibales, et prêche avec énergie « l'évangile de la nature ». Il n'oublie pas non plus les républicains modérés, et annonce pompeusement « que le marais pestiféré doit être englouti pour jamais » . Il déclare aussi que ces deux départements contiennent un grand nombre de réquisitionnaires insoumis.

Ghateauneuf-Randon faisait activement la chasso aux

prêtres catholiques et constitutionnels de la Lozère. Le 19 ventôse, à Mende, il prenait contre eux un arrêté, dans lequel il déclarait, après de longues déclamations :

«... Qu'il n'existe plus de prêtres réfractaires dans ce déparle* ment, qu'ils ont tous été arrêtés, et qu'il n'en est même tout au plus qu'une douzaine de dits constitutionnels qui ont abdiqué les premiers leurs erreurs;... que tous les vestiges de la superstition y ont été détruits par le peuple lui-même ; qu'il n'y existe dans toutes les communes d'autre culte que celui de la Raison, d'autres clochers que des bonnets ou des faisceaux de la liberté, et que le second et dernier envoi de l'argenterie et les ornements sont en marche vers la convention. » (Archives, AF, II, 91.)

Il ordonne d'augmenter la garde des maisons de réclusion où sont enfermés les gens suspects et les « dénommés prêtres », et, rappelant un précédent arrêté du 25 nivôse, il ordonne à la garde et à tous les citoyens « do tirer sur les évadants et les évadés», et promet le paiement de la prime à ceux qui les arrêteront. Toutes personnes présumées hors la loi seront jugées sans aucune forme.

Le 24 germinal, la société populaire du Pont-de-Montvert, district de Florac, faisait parvenir à la convention une lettre dans laquelle elle exaltait la conduite de Chateauneuf-Randon, qui avait renfermé les suspects, « détruit le fanatisme, abattu les clochers, envoyé les cloches aux fonderies, l'argenterie des églises à la monnaie ». Elle annonçait en outre qu'elle faisait don de tous les ornements, argenterie, cloches des églises, et vases du culte protestant (1).

Savines, évoque de Viviers, l'un des quatre prélats qui avaient accepté la constitution civile, abdiqua scandaleusement. Les terroristes firent, dans le département de l'Ardèche, la chasse aux prêtres et aux girondins. Deux membres de la commission temporaire de Commune-Affranchie, Scévola Guyon et Delan, vinrent terroriser cette contrée, de par un arrêté du 11 nivôse pris par Albitte, Fouché et Laporte. Le département de l'Ardèche reçut ensuite la visite de Châteauneuf-Randon. Le 10 pluviôse, il prit, à Largentière, un arrêté proscrivant d'abord les cloches, puis les clochers, puis enfin adoucissant la situation des prêtres qui avaient eu la fai-

(1) Débats et Décrets, germinal an II, p. 391.

blesse d'abdiquer. Cet arrêté est tout à fait caractéristique. Aucune cloche ne sera conservée sous aucun prétexte, ni pour l'horloge publique, ni même pour réunir la garde nationale : elles seront toutes fondues ; sur le prix, on four* nira aux communes qui le demanderont « un timbre ordinaire d'horloge, et sans battants », puis deux caisses de tambour, pour celles qui n'en ont pas encore. Les clochers qui demanderaient trop de temps et de peine à démolir, seront seuls épargnés, mais on fermera les ouvertures avec de la maçonnerie ou de la menuiserie, et l'on mettra dessus des inscriptions patriotiques, « les pyramides seront surmontées d'un faisceau et d'un bonnet de la liberté, et les plates-formes de la statue de la liberté ». Le bonnet phrygien est substitué à la croix! (1).

Dans un autre arrêté il ordonnait aux prêtres qui avaient abdiqué, de se retirer au chef-lieu du district, ou de s'éloigner à six lieues de leurs paroisses; maintenant, il se relâche de cette rigueur et leur permet de revenir dans leur ancienne résidence, pour y vivre « en bon citoyen » c'est-àdire en laïques incroyants, si les autorités le veulent bien.

Malgré tous ses efforts, Chateauneuf-Randon né réussit point à décatholiser les populations del'Ardèche. Guyardin, qui vint après lui à Privas, trouva le département trop tiède. Le 20 ventôse, il ordonnait aux districts de poursuivre et arrêter tous prêtres et autres individus dénoncés comme prêchant le fanatisme, ou formant des attroupements « sous prétexte de liberté des cultes ». De nombreux paysans furent emprisonnés pour avoir réclamé la liberté d'aller à la messe : le 12 prairial, sur la demande des jacobins eux-mêmes, Guyardin, préoccupé comme ses collègues des travaux de la campagne, mais moins franc, fit le généreux et prit un arrêté pour les mettre en liberté.

Sur vingt condamnations capitales prononcées par le tribunal criminel de l'Ardèche jugeant révolutionnairement, une seule fut portée contre un prêtre réfractaire, mais il y en eut cinq qui frappèrent des receleurs de prêtres (2).

Dans le département de la Haute-Loire, un conventionnel

(1) Archives, AF, II, 93.

(2) Brrriat-Saint-Prix, Justice révolutionnaire, p. 474.

très obscur, Reynaud, ancien maire du Puy, qui à partir du 29 brumaire eut la sottise de signer Solon Reynaud, montra pour l'abolition du culte et la déprêtrisation un zèle tout à fait comparable à celui des Dumont, des Fouché, des Albitte. Aussitôt arrivé dans le département, il s'empressa d'installer des comités révolutionnaires, mais déclara qu'il ne pouvait en établir partout, comme ses collègues des départements voisins : « la pénurie des citoyens vraiment patriotes ne permettant pas d'en créer dans les campagnes fanatisées, ou peu avancées dans l'esprit de la révolution. » Il prit tout de suite des arrêtés vezatoires sur le maximum et les subsistances (1).

11 n'a manqué à cet énergumène que d'avoir un tribunal révolutionnaire à lui, pour devenir aussi odieusement célèbre que Joseph Lebon. Par bonheur les circonstances ne lui permirent pas d'être aussi sanguinaire, mais certains de ses arrêtés rappellent la tyrannie extravagante du proconsul d'Arras (2). Ce Solon s'acharna avec un zèle frénétique à détruire tont vestige du culte, à imposer le calendrier républicain et le chômage du décadi. L'arrêté qu'il prit au Puy, le 10 frimaire, pour abolir le dimanche et imposer le décadi, est certainement un des modèles du genre. 11 commence par déclarer que tous les bons citoyens seront tenus de dater tous leurs écrits quels qu'ils soient d'après le nouveau calendrier, sous peine d'amende ; et que les autorités et les

(1) Les déserteurs et les insoumis étaient très nombreux dans ce département; le 21 pluviôse, Reynaud prenait un arrêté contre les déserteurs du bataillon de Brioude , dont les soldats avaient déserté pour la plupart au moment où on allait les amalgamer à la troupe de ligne. Il n'en restait que 150. Il parait que les officiers et les sous-officiers, craignant de perdre leurs grades par l'amalgame, les avaient excités à déserter. Archives, AF, II, 116.

(2) Ainsi, par exemple, le maire d'une commune rurale fut accusé d'avoir laissé dépérir chez lui quelques quintaux de blé. Par arrêté du 10 frimaire, Reynaud déclara qu'il était ainsi sous le coup de la loi qui punit de mort les accapareurs, à plus forte raison ceux qui laissent méchamment avarier les grains, et qu'il s'était ainsi associé « aux projets de Pitt et des tyrans coalisés ». Comme il s'était soustrait aux poursuites, il donna l'ordre de le rechercher activement, et décida, en attendant : 1° que sa maison serait rasée et détruite, les matériaux vendus au profit des ouvriers et des gardes nationaux qui feront la démolition; 2» que les grains non avariés seraient confisqués, et, en outre, ses biens mis à la disposition de la nation. Archives, AF, II, 116.

POUCHÉ ET SBS ÉMULES. 188

officiers publics, pris en contravention, encourront un mois de suspension et seront destitués en cas de récidive. L'article 4 est caractéristique :

« Art. 4. Les jours de décadi désignés par le calendrier nouveau, seront les seuls jours de repos : les boutiques, les ateliers, les magasins, et enfin les bureaux, seront ouverts et occupés, pendant les antres jours enfermés entre deux décades, sans qn'on puisse se servir de prétexte qu'il est dimanche, afin que les citoyens puissent s'approvisionner et se procurer ce qui sert à leurs besoins. Les citoyens et citoyennes qui contreviendraient à la loi rappelée et développée par le présent arrêté, seront déclarés suspects et punis comme tels, et paieront une amende proportionnée à leurs facultés, mais qui ne pourra excéder la somme de 20 livres (I). »

Il arrête ensuite que les municipalités « veilleront dans les campagnes à ce que les cultivateurs emploient un temps précieux à l'agriculture a. Môme recommandation aux municipalités des villes; les bons citoyens sont invités à dénoncer les délinquants, qui seront punis par le représentant d'une amende qui ne pourra dépasser 100 livres. Les instituteurs et institutrices « existant ou à créer » devront • donner les congés seulement les jours de décade, sous peine de destitution. Les marchés qui se tenaient au Puy les mercredis et les samedis auront lieu les troisième, sixième et neuvième jour de la décade. L'administration réglera partout les marchés d'après le nouveau calendrier. Les foires ne porteront plus le nom des saints.

Mais, malgré toutes ces menaces, les populations chômaient le dimanche et non le décadi. Aussi, le 15 nivôse, était-il obligé de prendre un second arrêté plus violent encore que le premier. Après avoir vomi d'horribles injures contre ce qu'il appelait le fanatisme et la superstition, « indigné du mépris que les citoyens, dirigés par le génie du fanatisme, ont pour les lois ou pour les arrêtés des représentants du peuple », il déclara que les contrevenants à son arrêté sur la décade seraient suspects et poursuivis comme rebelles ; et, non content de le faire exécuter strictement, il l'aggrava par la disposition suivante :

« A&t. 2. Tous citoyens qui, les jours dits ci-devant dimanches et (1) Archives, AF, II, 116*

fêtes, interrompraient leurs occupations et fermeraient leurs bouH* ques et ateliers, seront condamnés à 50 livres d'amende envers les pauvres de la commune, et reclus comme suspects, d'après le mode et le temps déterminés par la loi des suspects. »

Impossible d'être plus net. Pour motiver son arrêté du 10 frimaire, le proconsul a fait semblant de craindre que les citoyens ne fussent gênés dans leurs approvisionnements et les travaux de la campagne négligés : cette fois, ce tyranneau n'ordonne plus hypocritement de travailler tous les jours de la décade, pour arriver ainsi à imposer le travail du dimanche : c'est bien le repos du dimanche considéré comme acte religieux qui est puni de peines exorbitantes.

Le 30 frimaire, Reynaud prit aussi un arrêté pour interdire l'usage des cloches, même pour les enterrements ; il ne le permit que pour appeler du secours en cas d'incendie, et pour sonner la retraite, « usage très utile aux voyageurs pendant la mauvaise saison » du 1er brumaire au 30 pluviôse. Si l'on sonne les cloches en dehors des cas prévus par l'arrêté, les ministres des cultes en seront déclarés responsables et passibles d'une amende de 50 livres, sauf à indiquer les auteurs et fauteurs. Le 15 nivôse, il ordonna aux autorités d'abolir les croix et tous les signes extérieurs du fanatisme. Les municipaux négligents devaient être destitués, frappés d'une forte amende et reclus.

Gomme tous ses collègues, Reynaud avait d'abord encouragé les communes à abolir le culte, à dévaster les églises et à les convertir en temples de la Raison, à la suite d'un mouvement prétendu spontané de la population, tout en affectant de ne vouloir en rien contraindre les consciences ; mais lorsque le culte fut ainsi supprimé dans un assez grand nombre de paroisses, il se montra franchement iconoclaste, et, le 15 ventôse, il ordonna aux autorités de détruire les autels et tout ce qui, dans les temples où l'on n'officiait plus, pouvait rappeler qu'ils avaient servi au culte catholique. Il déclare qu'on s'est plaint à lui :

« Qu'il existe encore dans toutes les églises servant de temples au fanatisme et à l'erreur, des autels et autres monuments rappelant encore aux regrets des personnes égarées par les ministres fourbes et imposteurs, des signes qui nourissent leurs espérances ;

tels sont ceux qui frappent la vue, et qui élevés au-dessus des chaumières et habitations semblent annoncer aux fanatiques que le temple érigé à la Raison n'est que le simple résultat de l'effervescence des esprits, et que ceux consacrés à des préjugés et à des prestiges anciens renaîtraient pour anéantir le premier, qui seul doit suffire pour servir d'asile aux vertus civiques et morales. »

Il arrête que tous les ci-devant autels, placés dans tous les temples de la municipalité du Puy, seront abattus; et que cette municipalité devra aussi faire abattre les clochers des églises : celui du temple de la Raison est épargné à cause de son horloge. Les cloches sont confisquées. L'article 7 rend cet arrêté applicable à toutes les communes du département, et déclare suspectes les municipalités qui ne l'exécuteront pas (1).

Ceux qui détruisaient les autels devaient naturellement supprimer les prêtres. Les ecclésiastiques déportables furent dirigés en masse sur Bordeaux, par arrêté du 30 ventôse. Un patriote éprouvé était chargé de conduire ce convoi de prisonniers, de les surveiller et de faire deux appels matin et soir. Ce jacobin recevait 12 livres par jour.

U fallait que rien, absolument rien, ne rappelât l'ancien culte aux populations. Il .existait dans ce pays de pieuses filles appelées béates, qui se vouaient surtout à l'enseignement. Solon Reynaud résolut de les proscrire. Comme tous les jacobins et les philosophes, il détestait les constitutionnels, s'acharnait à persécuter en eux ce caractère sacerdotal qu'ils avaient abaissé et dégradé, et craignait toujours de les voir reprendre des fonctions qu'ils avaient quittées par crainte. Le 27 germinal, il prit un arrêté qui complétait absolument l'abolition du culte :

«Vu l'arrêté de notre collègue Albitte surjes mesures à

prendre contre les prêtres dont la grande majorité, quoique prêtres constitutionnels, se couvrent du. masque odieux et hypocrite du fanatisme pour servir la cause des tyrans et des despotes, et se coalisent pour faire circuler dans le sein de la république le poison dangereux et mortel des anciens préjugés, sous la dénomination (sic) desquels trop longtemps nous avons vécu, et voulant, ainsi que mon collègue, faire usage, dans le département de la Haute-Loire,

(1) Archives, AF, 11,116.

des moyens qu'il a combinés pour réduire enfin cette classe d'hommes perfides et funestes à l'humanité. »

Il déclare l'arrêté d'Albitte, du 8 pluviôse, exécutoire dans le département de la Haute-Loire. Nous avons déjà donné cet arrêté en racontant les exploits d'Albitte : il emprisonne les constitutionnels qui n'ont pas abdiqué, et interne, au chef-lieu du district, sous la surveillance rigoureuse des autorités, ceux qui ont faibli.

« Art. 2. Convaincu qu'une autre espèce de personnes, telles que ces filles connues sous le nom de béates, qui sont des colporteuses des œuvres fanatiques, et les agentes des prêtres, qui veillent sans cesse pour trouver les moyens de nuire à la république; et de vouloir l'anéantir à jamais, sous le faux prétexte de conserver une religion, que des républicains ne peuvent considérer que comme un aliment moral, indigeste pour ces âmes pures, et capable d'égarer l'esprit humain, et que ces filles désignées sous le nom de dévotes ou béates, seront tenues de se rendre dans le délai d'une décade à compter du jour de la publication du présent, par devers leurs municipalités respectives, pour prêter le serment de fidélité envers la nation pour maintenir l'égalité et la liberté.

« Art. 3. Toutes celles d'entre elles qui ne se conformeront point au présent article seront réputées suspectes et recluses jusqu'à la paix. » (Archives, AF, H, 416.)

II était déjà odieux et absurde de demander des serments aux religieuses. Gomment qualifier une telle exigence à l'égard de filles qui n'étaient liées par aucun vœu? Reynaud les assimile complètement aux prêtres, car l'article 4 ordonne aux municipalités d'envoyer le tableau des béates qui ont juré et de celles qui ont refusé : il menace les officiers municipaux de destitution s'ils n'exécutent pas strictement toutes les dispositions de l'arrêté. Mais ceux-ci lui donnèrent une telle extension, qu'il fallut bientôt réfréner leur zèle. L'article 5 est très curieux :

« Comme les signes du fanatisme sont absolument interdits, et que néanmoins des personnes affectent encore de les conserver, et notamment des femmes qui s'en servent sous le prétexte d'embellir leur parure ; les municipalités seront tenues, la décade après la publication du présent arrêté, de faire mettre en état d'arrestation toutes celles qui dans leurs ajustements se serviront à l'avenir des signes représentatifs qui tiennent ou rappellent (sic) les vieux préjugés, lesquels signes seront confisqués au profit des dénonciateurs,

et les municipalités pourront infliger une amende proportionnée aux facultés des contrevenants. Les citoyennes pourront néanmoins porter tous autres objets que ceux désignés ci-dessus ; et ceux qui sans fondement se permettraient de les en empêcher seraient punis sévèrement. » {Archives nationales, AF, II, 416.)

Ainsi, défense aux femmes de porter désormais des croix: quant aux autres ornements, Reynaud se montre bon prince. A Paris et dans beaucoup de villes, des jacobins débraillés avaient l'audace d'arracher aux femmes leurs bijoux, en disant qu'elles insultaient à la misère publique. Du moins, le Sobn de la Haute-Loire ne veut point de ce brigandage.

Malgré toutes les menaces du proconsul et de ses jacobins, beaucoup de communes rurales tardaient à envoyer l'argenterie de leurs églises. Leurs officiers municipaux, tout en n'osant pas protester contre l'interruption du culte, se gardaient bien, avec la prudence du paysan, de se dessaisir de l'argenterie d'église, car ils espéraient, un jour ou l'autre, voir le culte rétabli. Reynaud, le 27 germinal, les stimula par une proclamation ; mais il eut peur sans doute d'être accusé d'hébertisme, car il fit de l'hypocrisie, dit et répéta avec une insistance maladroite, qu'il demandait seulement des sacrifices spontanés. « Les dons faits aux dépens des églises par certaines communes, sont marqués au coin du patriotisme et de la véritable philosophie, parce qu'il n'y a qu'elle qui ait pu les déterminer à cet acte. » Il déclare ensuite que, pour mettre les communes à même « de s'estimer mutuellement et d'apprécier les progrès de la philosophie », pour a transmettre à la postérité le souvenir d'un acte d'autant plus méritoire aux yeux de la nation qu'il a été plus libre et plus spontané », le tableau des dons en argenterie faits par diverses communes sera imprimé et envoyé à toutes les municipalités. Il termine ainsi sa proclamation : « Citoyens, qui dormez encore dans les liens du préjugé, cédez au pouvoir de l'exemple, et que vos yeux s'ouvrent enfin à la lumière. » Ce qui veut dire, envoyez-moi bien vite vos vases sacrés, ou vous irez, sous n'importe quel prétexte, grossir le nombre des suspects détenus.

Ce tableau fut imprimé et envoyé aux communes. Il contient des renseignements curieux sur la profanation des

18g CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

églises. Les localités les plus rapprochées du séjour ordinaire du proconsul ont été éclairées en grand nombre par la philosophie : trente-six communes du district du Puy, y compris le chef-lieu, ont livré leur argenterie. Mais le fanatisme continue à tenir sous son joug les communes éloignées du Solon français. Dans le district de Monistrol, sept seulement, y compris le chef-lieu, ont envoyé leurs vases sacrés. Celles du district de Brioude sont restées dans « les liens du préjugé », et deux seulement ont été éclairées par la philosophie. Quarante-cinq communes seulement, dans un département qui en compte plus de deux cent cinquante, après plusieurs mois d'une persécution effroyable, avaient consenti à livrer leurs vases sacrés. C'était, en vérité, pour Solon Reynaud un bien mince succès.

A la suite de ce tableau, il fit afficher un document presque aussi honteux. C'est un état des croix de Saint-Louis, remises par leurs titulaires en exécution des décrets, et des objets d'argent offerts par des particuliers. Les noms des donateurs forcés et des chevaliers de Saint-Louis, contraints par la terreur à faire cette espèce d'abdication et à se rapprocher autant que possible des prêtres qui livraient leurs lettres, furent affichés partout. Dix-huit chevaliers de Saint-Louis, presque tous anciens officiers, figurent sur ce tableau. L'un d'eux déposa son brevet seulement, mais garda sa croix, ou la détruisit pour ne pas la remettre. Un ex-prêtre du Puy est marqué comme ayant livré son calice avec sa patène ! Un ancien membre de l'assemblée constituante a remis « une grande médaille en cuivre, représentant d'un côté la face du tyran Capet, et de l'autre le serment de l'assemblée constituante du 4 août ». Tout ce qui rappelait les premiers temps de la révolution et la constitution de 91 était proscrit aussi bien que « les hochets de l'ancien régime » (1).

Malgré son zèle terroriste, Solon Reynaud était mal avec certains jacobins. Dans sa correspondance avec Barère, qui parait l'avoir protégé auprès du comité de salut public, il se plaint amèrement de son voisin Châteauneuf-Randon. Il est à croire que Reynaud fut accusé d'hébertisme. Le

(1) Archives, AF, II, 116.

FOUCUÉ ET SBS ÉMULKS. 189

comité le remplaça par Guyardin, qui était tout aussi persécuteur, mais plus complètement robespierriste. Lç 5 prairial, Guyardin crut nécessaire d'expliquer et même de corriger quelque peu les arrêtés excessifs que Reynaud avait pris contre les béates et les prêtres constitutionnels :

« ... Le représentant... déclare que pour l'application des dispositions de l'arrêté du représentant Reynaud, du 27 germinal dernier, on ne doit entendre par le nom de béates, que les filles qui vivaient en congrégation, sons les dénominations superstitieuses et ridicules, de dominicaines, carmélites, bénédictines, ursulines, sœurs de Saint-Joseph, de Saint-Pierre, de Jésus, de la mère Agnès, du pot, du bouillon, et autres semblables; celles qui étaient employées ou attachées aux maisons d'instruction et de charité, on au service des ci-devant religieuses, moines, chanoines, curés, et prêtres retirés, celles qui vivaient ensemble ou séparément, mais avec régime et costume qui les faisaient désigner sous le nom de béates.

« Il est défendu d'étendre cette dénomination aux femmes, veuves et filles vivant dans leurs familles ou séparément, sans affectation d'un régime particulier, quel que soit leur âge, et de les inquiéter sous prétexte de l'arrêté ci-dessus relaté ; celles qui auraient été poursuivies et mises en arrestation en vertu de cet arrêté seront sur-le-champ mises en liberté , sauf la surveillance des autorités constituées, révolutionnaires, comme pour tous les autres citoyens. » (Archives, AF, II, 116.)

L'arrêté de Guyardin prouve que celui de Reynaud avait été interprété par les terroristes comme leur donnant le droit d'emprisonner, avec les religieuses, toutes les personnes du sexe féminin, filles ou veuves, qui étaient connues pour leur attachement à la religion. Il a uniquement pour but d'arrêter cet abus, et nullement d'adoucir la situation des religieuses, ni même celle des béates qui n'appartiennent à aucun ordre déterminé, mais suivent une certaine règle et portent un certain costume. II faut remarquer que l'arrêté de Guyardin s'étend aux converses et même aux servantes de prêtres qui ont toujours été traquées par les révolutionnaires. Il adoucit, en outre, la situation des prêtres qui « ont abjuré, quoique bien tard, des erreurs odieuses », et déclare qu'il est nécessaire c que les prêtres hypocrites et fainéants qui pourraient encore propager des idées superstitieuses et fanatiques soient sévèrement surveillés ». Il dispense de l'internement au chef-lieu du district, imposé

le 27 germinal par Reynaud, les prêtres fonctionnaires publics, les septuagénaires infirmes ; « ceux qui sont martes où qui $e marieraient; » ceux qui, avant le 1er germinal « avaient pris une profession utile et sédentaire ; » ceux qui, avant cette époque, avaient obtenu des places : cette dispense ne sera que provisoire. L'article 3 déclare que « nulle exception ne sera admise en faveur des prêtres qui n'ont pas remis leurs lettres de prêtrise ». Gomme Albitte et tous ses collègues, le proconsul se méfie des apostats et ne veut pas les perdre de vue :

« Art. 6. Les ci-devant curés et vicaires déprètrisés ne pourront en aucun cas, même d'exceptions ci-dessus jugées en leur faveur, rester dans le lieu où ils exerçaient leur métier s'ils n'en sont originaires. »

La persécution des constitutionnels était la partie la plus aisée de la tâche du proconsul.

Les populations, fidèles à leurs anciens pasteurs, allaient les entendre dans des granges perdues au milieu des forêts et des montagnes, et savaient soustraire ces courageux missionnaires à la rage des terroristes. Le 17 prairial, Guyardin, exaspéré de son impuissance contre le zèle catholique des populations, ordonna avec grand fracas de faire des battues dans les bois et dans les montagnes qui séparent les départements de l'Ardèche et de la Haute-Loire, afin de s'emparer de ces insaisissables réfractaires ; pour former des colonnes mobiles, il prescrivit, à treize communes de la Haute-Loire, de fournir 1,100 hommes, et à treize communes de l'Ardèche, d'en envoyer 950. L'arrêté leur adjoignit huit brigades de gendarmerie de trois hommes chacune, et d'autres troupes dont le chiffre n'est pas indiqué. Les gardes nationaux requis devaient recevoir 30 sous par jour. Malgré ce déploiement de forces , Guyardin ne fut pas satisfait du résultat de ses recherches, car, le 14 messidor, il déclare avec beaucoup d'amertume que les réfractaires et les émigrés trouvent toujours des retraites dans des granges , dans des baraques isolées et ordinairement inhabitées. Les propriétaires de ces cabanes et de ces granges , pour éviter la peine de mort prononcée contre les receleurs de prêtres, prétendent non seulement que les proscrits s'y réfugient à

leur insu, mais que ces cabanes sont depuis longtemps abandonnées et doivent être regardées comme n'appartenant à personne. Guyardin, qui les soupçonne de complicité avec les fugitifs, veut, par un moyen violent, les mettre dans l'alternative ou de leur refuser asile, ou de perdre la propriété de ces bâtiments. Il décrète donc que, dans les trois jours, les propriétaires présumés de ces granges ou cabanes isolées, seront forcés de déclarer à la municipalité du lieu, s'ils entendent ou non en retenir soit la propriété, soit la location. S'ils y renoncent, les bâtiments seront déclarés confisqués au profit de la nation, les uns vendus, les autres détruits. Si, au contraire, ils les conservent, ils seront déclarés receleurs de tous ceux qui pourront y être saisis, tout comme s'ils avaient été arrêtés dans leur propre maison. Ainsi, lorsqu'un prêtre sera arrêté dans une grange ou une cabane isolée au milieu des bois ou des montagnes, très loin de la ferme, le fermier sera déclaré receleur et mis à mort avec lui ! Cet arrêté avait pour but de forcer par la terreur les paysans à livrer les prêtres, ou tout au moins à leur refuser asile : l'atrocité même de ses dispositions montre combien ils tenaient à cacher leurs prêtres, et ce courage était d'autant plus méritoire que les receleurs étaient impitoyablement guillotinés. Plusieurs femmes de cette contrée payèrent de leur vie leur courageux dévouement. En prairial, un curé du diocèse de Viviers, Abeillon, réfugié dans le département de la Haute-Loire, fut exécuté au Puy,avec Jeanne-Marie Aubert, ouvrière en dentelles, qui lui avait donné asile. Le 29, quatre femjnes, Marie Best, Marie Roche, Marie Aubert, Marie-Anne Garnier, furent guillotinées , pour avoir donné des soins à l'abbé Mourier, vicaire de Beaune, qui était tombé malade dans sa retraite; cet ecclésiastique fut exécuté avec elles; ces courageuses femmes récitèrent tranquillement le miserere en marchant au supplice. Le 2 messidor, l'abbé Clavel était guillotiné avec une paysanne, Catherine Boutin, qui avait essayé de le sauver. Le 12 messidor, la sœur Dorât, du tiers ordre de Saint- Dominique, qui s'était vouée à prévenir les prêtres des embûches qu'on leur tendait, et à les secourir dans leurs cachettes, fut exécutée avec l'abbé Mosnier, professeur de philosophie au collège du Puy, comme coupable de lui avoir

porté des vivres dans sa retraite (1). LeU thermidor, l'abbé Héraud, chanoine de Brioude, fut exécuté au Puy ; le lendemain on apprit la chute de Robespierre : un de ses codétenus, qui avait espéré le martyre , s'écria : « Cet abbé Héraud a toujours eu de la chance ! »

Dans les départements du Puy-de-Drôme et du Cantal, il n'y eut point de tribunal révolutionnaire spécial, mais les tribunaux criminels, jugeant révolutionnairement, firent périr un certain nombre de victimes. Le département du Puy-de-Dôme fut tyrannisé par Couthon, et par Maignet qui s'y établit quelque temps avant d'aller désoler le Midi. Couthon fit emprisonner les administrateurs du département pour une lettre en faveur des girondins : deux d'entre eux furent exécutés. Au moment de l'abolition du culte, il proclama l'existence de Dieu, et déclara qu'on l'outrageait en ayant un autre temple que le monde, un autre culte que celui de la Raison. Tous ceux qui s'attribueront les titres abolis d'évôques, curés ou vicaires, seront suspects. Couthon, au lieu de Georges, prit le prénom d'Aristide. Le 30 brumaire, il fit célébrer la fête de la Raison à Clermont; le buste de Ghâlier fut vénéré dans la cathédrale. 11 y eut de nombreuses abdications et déprôtrisations. Le 6 frimaire, Maignet décida que tous les prêtres étrangers au Puy-de-Dôme, s'ils ne renonçaient pas à la prêtrise, seraient contraints de se retirer dans l'un des districts de leur département. Ces prêtres avaient été appelés en 1791 et 1792, faute de jureurs, « pour y remplir les fonctions du ci-devant culte catholique». Maintenant il juge plus simple de les renvoyer, et pour Téver toute difficulté, déclare résiliés tous les baux à loyer qui leur ont été consentis. Le 7 frimaire, Couthon prit un arrêté sur l'enterrement laïque : le mort devait être porté, le visage découvert, au cimetière, devenu champ du repos; uii drap aux couleurs nationales devait être jeté sur le corps

(i) Marcellin Boudet , Les tribunaux criminels et la justice révolution' nuire en Auvergne, p4 102.

et servir pour tous. La guillotine fonctionna dans presque toutes les villes des départements du Puy-de-Dôme et du Cantal (1); en outre, l'Auvergne fournit un nombre assez considérable de victimes au tribunal révolutionnaire de Paris et à la commission militaire de Lyon.

Le proconsul Bô porta la terreur dans les départements du Gantai et du Lot. Dans une de ses proclamatiqps, datée de Pigeac, H germinal, après avoir vomi une quantité d'injures contre la religion, il disait aux populations : « Avec le flambeau de la Raison, brûlez les restes superstitieux d'une religion insociable. » Il parcourait le pays avec une escorte nombreuse de terroristes, et non seulement, abattait toutes les croix qui n'avaient pas encore été renversées , mais s'il rencontrait une femme portant une croix à son cou, il la lui arrachait lui-même avec une indignation toute jacobine, surtout lorsque la croix était en or. Il fit guillotiner, et imposa d'énormes taxes révolutionnaires (2).

Houx-Pazillac et Lanot furent chargés de terroriser le département de la Corrèze. Avec eux, les prêtres ne devaient pas seulement abdiquer, mais se marier pour obtenir leur liberté. Le malheureux Picharou et les deux prêtres exécutés à Tulle ne devaient pas être les seules victimes des révolutionnaires de ce département. Le 20 frimaire, à Meymac, on célébrait dans l'église la fête civique do la deuxième décade ; les jacobins avaient organisé une mascarade infâme, pour insulter à la religion : un des leurs marchait à cheval à la tête du cortège ; à la queue de ce cheval était attachée une étole, et derrière le cheval un jacobin portait un calice et le profanait... Ce cortège entre dans l'église, l'homme qui marche en avant conduit son% cheval jusqu'à l'autel, et, tournant la tête do sa monture du côté du peuple, il crie : « Citoyens, voilà votre Dieu. » Cette fois les assistants n'y tien-

(1) Voir le livre si curieux de M. Marcellin Boudet. Il résulte de ses recherches que le Puy-de-Dôme a fourni en tout 125 victimes, et le Cantal 48. 5 personnes furent exécutées à Clermont, 7 à Riom, 5 à Thiers, 1 à Ambert, 7 à Aurillac, 4 à Saint-Flour, 1 à Mauriac.

(2) Après thermidor on rappela à la convention qu'il avait dit en pleine société populaire, aux habitants de Cahors inquiets sur les subsistances : « Rassurez-vous, la France aura assez de douze millions d'hommes ; on tuera le reste; alors vous ne manquerez pas de vivres. » Débats et Décrets, thermidor an III, p. 707.

nent plus : cavalier et monture sont roués de coups de bâton; les jacobins viennent à leur secours, mais ils ont le dessous, et prennent la fuite. Alors les révolutionnaires du département crient à l'insurrection, à « là petite Vendée ». Soixante cultivateurs furent arrêtés. Lanot accourut à Meymac avec le tribunal criminel ; bien que les commissaires dJBlépartement eussent déclaré, « qu'il n'y avait pas autant de mal qu'on le croyait », que la prétendue insurrection de Meymac présentait peu d'inconvénients, on s'empressa de sévir. Le 2 nivôse (22 décembre), deux cultivateurs, maires de leurs communes, et un notaire furent traduits devant le tribunal criminel jugeant révolutionnairement : le notaire appartenait au parti révolutionnaire, mais il avait eu des querelles avec quelques-uns de ses coreligionnaires politiques. Tous trois furent guillotinés le 3 nivôse ; deux paysans furent encore exécutés pour le thème crime quelques jours après. Plus de quatre-vingts cultivateurs restèrent en prison à cause de cette affaire : mais le 23 floréal, la convention les déclara égarés par le fanatisme et les remit en liberté ; on rendit ainèi des bras à l'agriculture qui en manquait (1).

Plusieurs autres victimes furent immolées par le tribunal criminel du département. Les terroristes subalternes profitèrent de la loi des suspects pour commettre les pluô odieuses extorsions. Dans toutes les communes un peu importantes de la Corrèze, ils avaient établi des maisons d'arrêt : dans les petites, ils avaient transformé les sacristies en prisons, après avoir muré leurs fenêtres. Là ils entassaient des suspects appartenant à toutes les classes de la société , leur arrachaient leurs bijoux, ainsi que les assignats et la monnaie qu'ils portaient avec eux, et les taxaient encore à des sommes considérables. Des personnes très peu aisées, des laboureurs en grand nombre, durent payer des rançons écrasantes pour se faire mettre en liberté le plus vite possible, car les maisons des détenus étaient bien vite pillées, leurs caves surtout étaient immédiatement vidées; peu après les jacobins les remettaient en prison. Les plus pau-

(1) Scènes et portraits de la révolution en Bas-Limousin, par le comté de Seilhac.

poucaé ET SES ÉMULES. 195

Très subirent des extorsions honteuses : à Ussac, on emprisonnait dans le château les femmes des paysans , et on taxait leur liberté à vingt sous, quarante sous, trois livres : li on payait pour sortir de prison ; là pour n'être pas emprisonné. A Uzerche, de nombreux suspects des deux sexes, trop pauvres pour payer leur subsistance, suppliaient leurs persécuteurs de ne pas les laisser mourir de faim. Le 9 thermidor sauva la vie à un convoi de trente-cinq suspects, qui venaient d'être envoyés de ce département à Paris ; et les terroristes avaient dressé des listes pour en expédier encore beaucoup d'autres.

Les malheureux habitants de cette contrée étaient cruellement frappés par les deux plaies du moment, la terreur et la disette. Le 2 prairial, Roux-Fasillac les rationnait tous, par arrêté, à une demi-livre de pain par jour; mais, pour ménager les classes inférieures, il accordait la livre entière aux cultivateurs des campagnes et aux ouvriers des villes, en raison de leurs travaux (1). Si l'application rigoureuse delà loi des suspects avait pu donner du pain, Roux-Fazillac aurait fait vivre les populations dans l'abondance (2).

Le 13 brumaire, le girondin Lidon, député de la Corrèze, qui s'était sauvé de Paris après le 31 mai, et menait une vie errante pour se soustraire aux recherches de ses prescripteurs, fut surpris dans sa retraite, et se tua d'un coup de pistolet. Un autre député de la Corrèze, Ghambon , ami de Lidon, comme lui régicide et persécuteur, après avoir été longtemps traqué, fut surpris par les jacobins, le 30 bru-

(i) Archives, ÀF, II, 95.

(2) Le nombre total des suspects emprisonnés du 6 octobre 1793 au 12 thermidor, relevé par M. de Seilhac, s'élève à 1,476 dont 388 à Uzerche et Treignac, 163 à Ussel, 436 à firive, 489 à Tulle. 430 femmes furent emprisonnées. Il y avait parmi ces détenus 250 nobles, 150 prêtres, 600 bourgeois, 500 cultivateurs.

Le 7 prairial, Roux-Fazilîac ordonnait, à cause de son nom, l'arrestation d'une femme que jusqu'alors la révolution avait laissée jouir de sa liberté : « Considérant qu'une femme portant un nom qui doit être à jamais célèbre dans les fastes infâmes de l'aristocratie et de la contrerévolution, s'est réfugiée dans cette commune, sans doute pour fuir l'œil surveillant des sections de Paris ; que sa seule présence à Brive ne peut y être que d'une influence dangereuse dans les circonstances; arrête que la femme Choiseul-Beaupré sera transférée sous bonne et sûre garde dans la maison de réclusion de Tulle... » [Arch., ibid.)

maire, et tué par eux en se défendant (1). Tous leurs anciens amis furent persécutés. Le 15 messidor, Roux-Pazillac ordonnait à l'administration du district de Brive de mettre en arrestation « séance tenante, toutes les personnes qu'elle saura avoir eu des relations avec le traître iïdon ».

Le même jour, il maintient en prison un prêtre constitutionnel, parce qu'il a conservé quelques insignes ecclésiasques, et des livres imprégnés de fanatisme : cet arrêté contient un aveu précieux sur les sentiments religieux des populations :

« Considérant que dans un moment où les habitants des campagnes du département de la Gorrèze ont encore du penchant pour la célébration des dimanches et de l'éloignement pour les fêtes décadaires, un tel homme ne peut être que dangereux dans la commune où il allait se retirer. »

Et pourtant ce prêtre avait dû livrer ses lettres I

Ce fut le député Ingrand qui procéda à l'application de

(1) M. de Seilhac, p. 391-432, donne des détails très intéressants sur l'odyssée et la fin tragique de ces deux girondins. Il parait que les sansculottes de cette contrés, suivant l'exemple de certains proconsuls, voulaient contraindre les femmes non-seulement à divorcer, mais à prendre immédiatement un mari de leur choix. Le môme auteur en donne (p. 512) une preuve très complète, par cette délibération du comité de salut public d'Uzerche, du 19 octobre 1793, ainsi conçue : « Sur la pétition de la citoyenne X, épouse du citoyen D, qui demande son élargissement afin de pouvoir faire les actes nécessaires pour parvenir au divorce. Le comité délibérant et considérant que les démarches de la pétitionnaire prouveraient qu'elle n'a point partagé les sentiments de son mari, arrête qu'elle sera mise en liberté jusqu'à ce que le délai moral nécessaire pour obtenir le divorce sera passé, et lorsqu'elle aura obtenu la dissolution de son mariage, elle sera tenue de donna' la main à un mari patriote et qui sera jugé un parti sortable. Le comité ne pouvant s'assurer de la sincérité de la démarche qu'elle fait, peut-être dans la seule vue d'éluder la loi, et dans le cas qu'il se présenterait un parti sortable, et qu'elle ne voudrait pas trouver tel, la société populaire de Treignac nommera douze de ses membres qui délibéreront sur leur âme et conscience, si le parti est jugé sortable, et s*il est jugé tel, et que la pétitionnaire persiste dans son refus, elle sera mise en état d'arrestation. Arrête le comité que la pétitionnaire fera la déclaration qu'elle consent à un nouvel hymen, dans l'acte de divorce qui se fera devant la municipalité de Treignac, et qu'elle viendra signer le présent arrêté sur le registre du comité qui contient cette promesse, et celle de se présenter dans huit jours, et réintégrer dans la maison d'arrêt, si elle n'a pas mis toute l'activité nécessaire dans ses démarches. » Cette malheureuse femme était mère d'une fille en bas âge emprisonnée avec elle.

FOUCHé ET SES ÉMULES. 197

la loi des suspects dans le département de la Creuse. Après avoir rempli les prisons , les terroristes s'occupèrent naturellement à piller les églises. Dyannyère écrivait, le 30 brumaire, au ministre de l'intérieur, que tous les prêtres qui faisaient partie des sociétés de jacobins avaient été sommés d'abjurer leur qualité de prêtres, sous peine d'exclusion, et que plusieurs , dont un vicaire épiscopal , venaient de s'exécuter. Il supplia le ministre de faire publier ces abdications dans le bulletin de la convention, avec mention honorable; parce que, suivant lui, les campagnes en seraient fort émues, et se prononceraient pour l'abolition du culte. Quatre vicaires épiscopaux, et plusieurs prêtres, suivirent aussitôt l'exemple de leurs collègues, et l'évêque intrus Huguet apostasia honteusement. Dyannyère présida la fête de la Raison à Guéret. Le 18 frimaire, le district de la Souterraine écrivait à la convention que la Raison faisait de grands progrès dans son territoire ; les prêtres « s'associent à des compagnes » et se déclarent des imposteurs. Cependant il y eut des pays où les prêtres mariés furent mal accueillis. A Aubusson, le district prononça solennellement, le 6 ventôse, l'abolition du culte. Son arrêté reproduit, et dévoile même avec une certaine naïveté, le système robespierriste. Il constate d'abord que des communes ont aboli le culte et que plusieurs curés et vicaires se sont déprêtrisés :

«... Que s'il en reste encore quelques-uns dans les communes, c'est plutôt par des motifs d'intàêt particulier que par zélé, mais qu'il serait infiniment dangereux pour la tranquillité publique de laisser subsister plus longtemps cette bigarrure, que l'opinion générale est prononcée pour la proscription du culte public, et que . tarder plus longtemps à prendre des mesures ce serait peut-être fournir au fanatisme anéanti l'occasion de renaître de ses cendres. »

Pour éviter cette « bigarrure», les églises encore onvertes seront fermées ; les curés en fonctions devront, dans les dix jours, quitter leurs paroisses, et s'en éloigner au moins à deux lieues, sous peine d'être emprisonnés comme suspects ; les municipalités devront, dans les dix jours, achever la spoliation des églises. L'article 5 leur permet de partager les étoffes et soie provenant des ornements « entre les jeunes femmes et jeunes Ailes de leurs communes qui auront donné

198 CONSTITUTION CIVILE DK^ CLEBGÉ.

des preuves de leur civisme, et manifesté le plus leur amour pour la révolution (1). »

Vernerey, envoyé en mission dans la Creuse et l'Allier, approuva cet arrêté, mais le modifia sur deux points. Au lieu de dix jours, il accorda un mois aux curés expulsés, et dé* clara que ceux qui s'étaient conformés, ou se conformeraient à -cet arrêté, recevraient, jusqu'à décision contraire de la convention, un traitement de huit cents livres, payable par trimestre. Mais il fallait étendre et régulariser la persécution : le 45 ventôse, Vernerey prenait un arrêté contre les curés ou vicaires de la Creuse et de l'Allier. Ceux qui avaient cessé leurs fonctions, de gré ou de force, et qui n'étaient pas originaires de leur paroisse, ou n'y possédaient pas une maison ou dix arpents de terre, devaient dans le mois se retirer au lieu de leur naissance, ou auprès de leur famille, ou au moins à trois lieues ; autrement ils seraient traités comme suspects. Les autres ecclésiastiques qui n'auront pas renoncé, et ne prouveront pas qu'ils sont originaires de l'un des deux départements, ou qu'ils y sont propriétaires, ceux qui les habitent depuis moins de trois mois, devront quitter ces départements, sinon suspects; s'ils n'obéissent pas dans le délai de quinzaine, et s'il s'élève des troubles dans leurs anciennes paroisses, « ik en seront présumés les auteurs et fauteurs », et jugés révolutionnairement. Cet arrêté était habilement calculé pour rendre impossible l'exercice du culte constitutionnel,

Vers la môme époque, le département de la Creuse s'occupa d'expédier des prêtres catholiques à Rochefort pour la déportation. Vingt-cinq furent déclarés déportables immédiatement; mais le département déclara que pour deux d'entre eux il attendrait la décision du proconsul, parce qu'ils avaient dépassé l'âge fixé par la loi, et qu'il les avait seulement condamnés à la déportation, « pour leur grand fanatisme et à cause de la force de leur constitution » l (2) Vernerey, le 23 ventôse, approuva leur déportation bien qu'elle eût été prononcée en violation de la loi. Ce proconsul fut sans doute un persécuteur acharné, mais il faut recon-

(1) Archives, AF II, 143.

(3) Duval, Archives révolutionnaires du département de la Creuse.

naître qu'il accorda à beaucoup de suspects une demi-liberté. Dyannyère fut rappelé, le 93 ventôse, probablement sur la demande de Vernerey. Avant de partir, il avait envoyé à Paris des rapports où il ne prodiguait pas les louanges aux autorités locales (1). Les lois sur le maximum et sur les subsistances avaient amené la. disette; et Dyannyère accusait de faiblesse la municipalité de Guéret : « Depuis la taxe, écrivait-il, )es denrées sont encore rares au marché, et elle n'a pu empêcher de piller ceux qui les apportent. »

Nous avons déjà vu (2) que Fouché, au point de vue de la persécution religieuse et de la spoliation des églises, avait été en avance sur la plupart de ses collègues. A la séance du 29 vendémiaire, une députation des jacobins de Nevers remit h la convention trois malles contenant mille quatrevingt-un marcs d'argenterie, ramassés par ses soins. L'orateur de la députation déclara à la convention que dans le département de la Nièvre, le fanatisme était écrasé, que beaucoup de prêtres se mariaient, et que ceux qui n'avaient pas donné cette preuve de civisme n'osaient pas se montrer.

Nous avons relaté précédemment quelques-uns des arrêtés odieux que Fouché ^vait pris, dès son arrivée à Nevers, contre ceux qu'il appelait les riches. Voyant la convention et le comité de salut public terroriser de plus en plus, il persévéra naturellement dans cette voie, et prit un grand nombre d'arrêtés, non seulement terroristes et sanguinaires, mais spoliateurs, socialistes, et qui donnent à son proconsulat un caractère tout particulier (3). Ainsi, le 3 octobre, il écrivait pu comité de surveillance de Moulins :

(i) Il faisait ainsi le portrait du commissaire national près le tribunal civil : « Sans esprit, sans talent, sans instruction et presque toujours ivre ; on lui reproche de négliger ses fonctions, et de consulter et d'écrire pour de l'argent, dans les affaires qui sont portées au tribunal....» Archives, FA, 551.

(2) Tome III, chapitre XIV.

(3) Dans un livre extrêmement intéressant, intitulé Études sur Fouché et le communisme, M. le comte de Martel a fait ressortir le caractère socialiste du proconsulat de Fouché.

« Je suis étonné, citoyens, de votre embarras ; il vous manque des farines, prenez-en chez les riches aristocrates, ils en ont : il yous manque des blés, organisez votre armée révolutionnaire, et mettez sur Téchafaud les fermiers et les propriétaires qui seront rebelles aux réquisitions. » (De Martel, p. 179.)

Le 8 octobre, il prend encore à Moulins un arrêté violent et tyrannique entre les riches. Après les avoir accablés d'injures et d'accusations calomnieuses, il décide que tous les riches propriétaires ou fermiers ayant des blés, sont personnellement responsables dii défaut d'approvisionnement du marché. Celui qui refusera d'obéir aux réquisitions, et ne portera pas au marché la quantité de blé demandée, sera, le marché suivant, exposé quatre heures sur un échafaud, avec l'écriteau : « Àffameur du peuple, traître à la patrie . » Une armée révolutionnaire, comprenant deux cents fantassins, une compagnie de canonniers et une compagnie de cavaliers, tous habillés, et recevant trois livres par jour, sera chargée d'exécuter cet arrêté. Les comités do surveillance, dans tous les districts, sont autorisés à lever « sur les riches, en proportion de leur fortune, et de leur incivisme », tout ce qui est nécessaire pour les dépenses de cette troupe révolutionnaire, et les indemnités des membres des comités de subsistance et de surveillance. Les fonds seront versés chez les receveurs de district, « ou chez tel autre que les comités proposeront » . Mais généralement les membres des comités ^se chargèrent d'encaisser eux-mêmes : les indemnités qui leur étaient allouées officiellement, formaient évidemment la plus petite partie de leurs émoluments.

Le 25 vendémiaire, sur la réquisition de Pouché, l'administration départementale de la Nièvre déclare « que les richesses ne sont entre les mains des individus, qu'un dépôt dont la nation a le droit de disposer, quand ses besoins l'exigent», et que la plupart des riches ont méconnu cette vérité, et n'ont montré aucune générosité pour les bons sans-culottes. Cette fois, il ne s'agit plus de s'emparer des récoltes, mais de faire main basse sur l'argenterie et les bijoux. Ceux qui en possèdent sont accusés de vouloir s'en servir contre la liberté et les assignats. « Ces esclaves de l'or ne l'ont acheté à si haut prix que pour détruire le crédit

d'une monnaie fondée sur des biens réels, et plus encore sur la loyauté d'une grande nation. » Enfin, après de nouvelles déclamations contre les riches égoïstes, il est décrété que tous les citoyens qui possèdent de l'or et de l'argent monnayés, ainsi que de l'argenterie, soit en lingots, soit en vaisselle, soit en bijoux « autres que ceux qui servent à la parure des femmes, ou qui n'ont de valeur que par leur forme et le travail, tels que les montres, les peridules », doivent les livrer au comité de surveillance, qui leur remettra un reçu payable par le receveur, ou à valoir sur leur imposition révolutionnaire, suivantleprixdu marc fixé par la convention. S'ils ne se conforment pas à l'arrêté dans la quinzaine, ils seront suspects. Celui qui cachera de l'or, de l'argent ou de l'argenterie, sera puni comme contre-révolutionnaire. L'article 5 fait une exception pour les instruments de chirurgie et de pharmacie, « qui par la nature de leur service ne peuvent être composés d'aucune autre espèce de métaux (1) ».

Les possesseurs d'argenterie et de bijoux, qui avaient la prison et la guillotine en perspective, s'exécutèrent bien vite, et cependant l'or et l'argent ne rentraient guère, pour une raison bien simple : les comités de surveillance et l'armée révolutionnaire, chargés d'exécuter l'arrêté, mettaient une bonne partie des bijoux et de l'argenterie dans leurs poches. De tels arrêtés ne donnaient pas lieu seulement à des vexations, les proconsuls ne s'en souciaient guère, mais aussi à d'épouvantables concussions. Le 15 brumaire, à Moulins, Fouché recommandait aux autorités réunies d'accélérer l'exécution de l'arrêté du 25 vendémiaire, et de faire rentrer plus vite dans les caisses l'or et l'argent qu'on aurait dû saisir. Il les invitait aussi à interdire le culte, après l'avoir spolié, « à faire disparaître tous les attributs du culte des prêtres, et à substituer à leur Dieu, celui des sans-culottes».

Tout en faisant la guerre à ceux qui étaient coupables de posséder quelque chose, Fouché poursuivait avec fureur l'abolition du culte officiel. Les évoques intrus ne lui opposèrent point de résistance. Nous avons déjà mentionné les apostasies honteuses de Tome, intrus du Cher, et de Laurent,

(1) Archives, AF, II, !28.

intrus de l'Allier. Ce dernier se livra tout de suite à des bouffonneries sacrilèges pour plaire aux terroristes. Le 2 brumaire, un délégué des jacobins de Moulins apportait à la convention des objets précieux enlevés aux églises, en lui annonçant que l'évêque de Moulins officiait avec une pique et un bonnet rouge, au lieu de crosse et de mitre. L'ar* rêté pris parFouché sur les cultes, le 19 vendémiaire, publié le 27, fit grand bruit dans toute la France, et fut adopté immédiatement par plusieurs de ses collègues :

« Considérant que le peuple français ne peut reconnaître d'autres signes privilégiés que ceux de la loi, de la justice et de la liberté, d'autre culte que celui de la morale universelle, d'autre dogme que celui de sa souveraineté et sa toute-puissance ;

« Considérant que si, au moment où la République vient de déclarer solennellement qu'elle accorde une protection égale à l'exercice des cultes de toutes les religions, il était permis à tous les sectaires d'établir sur les places publiques, sur les routes, dans les rues, les enseignes de leurs sectes particulières, d'y célébrer leurs cérémonies religieuses, il s'ensuivrait de la confusion et du désordre dans la société ;

« Article 1er. Tous les cultes des diverses religions ne peuvent être exercés que dans leurs temples respectifs.

« Art. 2. La république ne reconnaissant point de culte dominant ou privilégié, toutes les enseignes religieuses qui se trouvent sur les routes, sur les places et généralement dans tous les lieux publics, seront anéanties.

« Art. 3. Il est défendu sous peine de réclusion à tous prêtres de paraître ailleurs que dans leurs temples avec leurs costumes religieux.

« Art, 4. Dans chaque municipalité, tous les citoyens morts, de quelque secte qu'ils soient, sont conduits vingt-quatre heures après le décès, quarante-huit heures en cas de mort subite, au lieu destiné pour la sépulture commune, couverts d'an voile funèbre sur lequel sera peint le Sommeil, accompagnés d'un officier public, entourés de leurs amis revêtus de deuil, et d'un détachement de leurs frères d'armes.

a Art. 5. Le lieu commun où leurs cendres reposeront, sera éloigné de toute habitation, planté d'arbres, sous l'ombre desquels s'élèvera une statue représentant le Sommeil. Tous les autres signes seront détruits.

« Art. 6. On lira sur la porte de ce champ consacré, par un respect religieux, aux mânes des morts, cette inscription : « La mort est un sommeil éternel. »

« Art. 7. Tous ceux qui, après leur mort, seront jugés par les

citoyens de leur commune avoir bien mérité de la patrie, auront sur leur tombe une pierre figurée en couronne de chêne. »

Cet arrêté débute par une tartuferie, et c'est son moindre défaut! Tous les conventionnels ont procédé de la même manière : ils ont déclaré d'abord que la république protégeait tous les cultes; puis, sous prétexte d'empêcher qu'aucun d'eux ne fût privilégié, et que l'exercice des cultes divers ne devint un sujet de trouble, ils ont interdit brutalement l'exercice de cette liberté tant prônée. En décrétant à cette époque l'enterrement civil obligatoire, Fouché n'a fait que devancer ses collègues : là n'est pas le trait caractéristique de son arrêté. Mais, lorsque Fouché ordonne de mettre dans tous les cimetières cette inscription : « La mort est un sommeil éternel », il proteste par là contre la croyance à l'immortalité de l'âme, et la représente comme réprouvée par cette république au nom de laquelle il commande et proscrit. Cet odieux arrêté fut d'abord accueilli avec enthousiasme par les terroristes grossiers, qui applaudissaient à l'abolition du culte des morts, et à la profession de foi matérialiste qu'il contenait : mais les révolutionnaires déistes, que leur croyance ne rendait pourtant ni moins injustes ni moins sanguinaires, en furent très choqués, et s'élevèrent un peu plus tard, avec beaucoup de violence, contre le matérialisme professé si ouvertement par Fouché. Mais ce n'était pas assez de chasser la religion des cérémonies funèbres, il fallait faire la guerre à toutes les habitudes religieuses. Fouché appliqua et étendit immédiatement le décret du 5 octobre, sur le calendrier républicain, de la manière la plus vexatoire. D'accord avec le directoire de la Nièvre, il institua, le 27 vendémiaire, des fêtes républicaines :

« Le représentant du peuple termine la séance par des réflexions philosophiques sur les fêtes de la liberté, et après avoir fait sentir d'une manière touchante la nécessité de consacrer à son culte certains jours de chaque mois, il arrête, au milieu des plus vifs applaudissements, que les derniers jours de chaque décade seront désormais les seuls jours de repos et de fête pour tous les citoyens, et que dans ces jours on s'attachera principalement à honorer la vertu, les mœurs, le mariage, le travail, les arts, les sciences, la valeur, le courage, le malheur, la vieillesse, etc., etc. » (Archives, AF, II, 428.)

Le décadi devint le seul jour de repos : on fut obligé de le chômer, et de travailler le dimanche.

Si les prêtres qui refusaient de se déshonorer étaient cruellement maltraités, en revanche, les apostats, et surtout ceux qui se mariaient, recevaient du proconsul des éloges et des récompenses solides. Ainsi, le 28 vendémiaire, Pouché accorde au curé de Billy, « marié, chargé de famille », une somme de trois cents livres. Le 29 vendémiaire, il annonce à un curé qui veut se marier, mais qui est en butte pour ce motif à l'animosité de ses paroissiens, qu'il peut venir à Nevers, « qu'il y sera accueilli avec fraternité, qu'il y jouira d'une existence honnête, avec l'espoir d'avoir deux mille écus pour se meubler et quinze cents livres par an à prendre sur les revenus des fanatiques de sa paroisse (l). » Les prêtres qui se mariaient recevaient une prime !

On sait qu'il ne lui était pas difficile de faire le généreux, et qu'il avait des procédés extrêmement simples pour remplir sa caisse. Pendant tout son proconsulat, il ne cessa de dévaliser les riches, tout en les insultant. Ceux qui possédaient quelque chose étaient pour lui autant d'épongés qu'il faisait presser continuellement par ses agents. Le 8 brumaire, très peu de temps avant son départ pour Lyon, il écrivait au comité de salut public :

« Citoyens, frères et amis, je vous envoie dix-sept malles, remplies d'or et d'argent, et d'argenterie de toute espèce, provenant des églises, des châteaux, aussi des dons des sans-culottes. L'or et l'argent ont fait plus de mal à la république que le fer et le feu des féroces Autrichiens et des lâches Anglais. Je ne sais par quelle imbécile complaisance, on laisse encore ces métaux entre les mains des hommes suspects. Empressons-nous d'Ole r tout espoir à la malveillance et à la cupidité, avilissons Vor et l'argent, traînons dans la boue ces dieux de la monarchie, si nous voulons faire adorer le dieu de la république, et établir le culte des vertus et de la liberté. »

Ici le grotesque l'emporte sur l'odieux 1 Gomment ne pas éclater de rire en voyant un Fouché traiter l'or et l'argent avec ce mépris! Il a pourtant raison de soutenir qu'ils ont fait le plus grand mal à la république, car elle a été désho-

(1) Archives, AF, II, 128.

norée par de nombreux républicains, qui n'ont vu, dans la révolution, que les moyens d'assouvir une honteuse cupidité ! Il annonce encore de nouveaux envois d'argenterie à la convention, mais lui déclare que ce département, qui lui expédie tant d'or et d'argent, « a grandement besoin de pain», «qu'il peut à peine s'alimenter la moitié de l'année», et il a l'audace de demander de l'argent pour cet objet. La lettre se termine par deux post-sctiptum vraiment merveilleux :

« Je vous prie de nommer des commissaires pour assister à la pesée (des dix-sept malles d'argenterie); il y a eu des erreurs dans celle qui s'est faite à Nevers. »

Personne n'en doute ! D'ailleurs le voyage est dangereux ! Dans le second post-scrîptum, Fouché, désireux de parler à ses collègues le langage qu'ils aiment, fait de l'élégie révolutionnaire :

« Je ne vous parle point de l'épuisement de ma santé : le patriote ne doit se reposer que dans le tombeau. » (Archives, AF, II, 128.)

Ce dernier trait est impayable, et Fouché dut bien rire aux dépens du comité en fermant sa lettre! L'épuisement de la santé de ce grand patriote ne l'empêcha point de se rendre à Lyon pour y verser le sang à grands flots. Jusqu'à son départ, il continua ses persécutions et ses extorsions. Le 43 brumaire, il annonçait au comité de nouvelles victoires sur les prôtres :

« Quelques-uns de ces imposteurs s'avisent encore de jouer leurs comédies religieuses, mais les sans-culottes les surveillent, renversent tous leurs théâtres, et plantent, sur leurs débris, l'arbre immortel de la liberté. »

Après Fouché (1), Lefiot tyrannisa le département de la

(1) Malgré le départ de Fouché, ses odieux arrêtés sur les subsistances et contre les prétendus riches furent strictement exécutés dans la Nièvre et V Allier. Le 23 frimaire, le comité de surveillance de Moulins écrivait à Paris que quatre riches, qui n'avaient pas pavé la contribution dont ils étaient grevés, avaient été exposés quatre heures sur Pécha-* faud, puis compris dans un envoi de trente-deux prisonniers à la commission de Commune-Affranchie, et le comité exprimait l'espoir : « que leurs cols ne résisteront pas au tranchant du rasoir national. » Ce vœu sanguinaire rat exaucé. Plusieurs membres de la commission de Lyon

Nièvre, ainsi que ceux du Cher et du Loiret. Il a présenté) un peu avant la chute de% Robespierre, un rapport curieux sur sa mission. Il insiste beaucoup, dans ce rapport, sur l'énergie dont il a fait preuve, en poursuivant l'abolition du culte dans ces trois départements ; il constate que les populations du centre, moins zélées pourtant que celles de certaines provinces, ne s'y sont point résignées. Ainsi, vers la fin de frimaire, entre Bourges et La Charité, les paysans formaient des rassemblements en armes (il est probable que ce dernier détail est de son invention), « dont le cri de ralliement était la religion ». Il y eut des troubles à Bourges et aux environs : à Dun-sur-Avron, il voulut haranguer le peuple le jour de la foire. Les uns se mirent à crier : « Vive la religion ! » les autres : « Vive la république I vive la Montagne! » et il y eut un tumulte effroyable. Pour déchristianiser davantage les campagnes, il prit, le 7 nivôse, à l'exemple d'Albitte et de nombreux proconsuls, un arrêté ordonnant à tous ceux qui, avant le 14 juillet 1789, habitaient une ville et depuis s'étaient retirés à la campagne, de revenir bien vite dans leur ancien domicile, sous peine d'être déclarés suspects. Cet arrêté s'appliquait même aux anciens fonctionnaires qui ne vivaient, jadis, dans les villes, qu'à cause de leurs offices, supprimés par la révolution. Mais, sous la convention, on n'était libre, ni de s'établir, ni de rester établi où l'on voulait, bien heureux quand on n'était pas emprisonné. Lefiot parcourait les campagnes avec une suite nombreuse, et leur prêchait l'athéisme en vomissant d'horribles injures contre les prêtres :

« Je songeai surtout à détacher de la religion des prêtres les cultivateurs... Nous disions comment Dieu doit préférer l'hommage direct d'un cœur pur à celui qui est présenté par la médiation d'un prêtre presque toujours hypocrite et intéressé, et souvent dissolu ; que toutes les cérémonies religieuses sont le produit de la vanité des ministres du culte, etc., etc. » (Archives, ÂF, II, 128.)

Il prétend avoir converti, par de pareils discours, des paysans qui venaient lui demander un curé et la messe, et

étaient du reste des jacobins de l'Allier, que Fouché avait jugés dignes de cet emploi, pour les avoir vus à l'œuvre pendant son proconsulat dans le centre de la France. V. D« Martbl, p. 223.

POUCHÉ BT SES ÉMULES. 207

même les avoir déterminés k faire disparaître les signes de la superstition. Il est fort possible qu'il se vante ou qu'il ait été dupé ; car, dans beaucoup de pays, les villageois feignaient, sur le moment, d'être convertis par les discours d'un proconsul dont ils voulaient se débarrasser, mais aussitôt qu'il avait tourné le dos à leur localité, ils demandaient secrètement à leur curé d'y venir dire la messe. Lefiot parcourut ainsi ses trois départements, en donnant la chasse aux prêtres et remplissant les prisons de suspects. Il professait hautement cette maxime : « En révolution, ce n'est pas l'excès de sévérité qu'il faut craindre, mais la faiblesse de l'indulgence (1). » Mais Leflot avait beau faire, il ne venait pas à bout de déchristianiser le pays, et beaucoup de prêtres, après avoir eu la faiblesse d'abdiquer, reprenaient leur ministère. Le district de Moulins-la-République (Moulins-Engilbert) prit, le 14 ventôse, un arrêté très violent pour remédier à un abus aussi scandaleux. Leflot l'approuva et l'aggrava. Le 21 ventôse, sur la demande du même district, il sévit contre trois prêtres qui, revenant à « un culte proscrit par la philosophie et la raison », s'étaient rendus « coupables de fanatisme et de malveillance », et se trouvaient, en attirant par leur messe les habitants des communes où le culte était supprimé, occasionner des rassemblements. Il déclara aussi « qu'il serait très dangereux de laisser propager cet exemple, que d'autres prêtres démissionnaires ne tarderaient peut-être pas à l'imiter». Le 24, Leflot, après avoir tonné contre les prêtres, et invoqué hypocritement la nécessité de prévenir des troubles,

(1) On avait dans le Loiret envoyé des adresses à Louis XVI après la 20 juin. Leflot donna la chasse aux signataires de ces adresses, qui étaient pourtant très constitutionnelles. A Montargis, 228 personnes étaient dans ce cas ; il les déclara provisoirement, et jusqu'à ce qu'une peine plus forte eût été décrétée, exclues de toutes fonctions publiques. À Oie», cette persécution eut un dénouement effroyable : par arrêté du 4 ventôse, il envoya quatre signataires de l'adresse, comme instigateurs, au tribunal révolutionnaire, qui les fit guillotiner; trente-deux autres furent'arrétés comme suspects ; soixante, jugés insignifiants, reçurent, le 20 ventôse, une censure publique dans le temple de la Raison, et furent mis en surveillance. L'arrêté fut imprimé à six mille exemplaires aux frais des six coupables les plus riches. Quelques censurés eurent la hardiesse de s'en moquer. Le 25 ventôse, Lefiot condamna les uns à une détention correctionnelle de trois mois, et mit les autres en arrestation jusqu'à la paix.

prit un arrêté semblable contre dix-neuf prêtres du district de Ghinon-la-Montagne (Ghâteau-Chinon) :

« Considérant que dans les communes, il se fait des rassemblements dangereux et même préjudiciables aux travaux de l'agriculture, par la multiplicité des fêtes dont l'usage se perpétue, et par le déplacement de quelques citoyens égarés, faisant quelquefois un trajet de quatre lieues pour se rendre vers un prêtre qui olfre le spectacle de la dégradation de l'esprit humain, lorsque des hommes, trompés et avilis, ont la faiblesse de se mettre à genoux à ses pieds ; •

« Arrête : 1° Roux, qui exerçait le métier de prêtre dans la commune de Ghinon-la-Montagne; 2° Renard, dans celle de Ghatin (suivent les noms de dix-sept autres curés), seront tenus de quitter respectivement les communes qui viennent d'être nommées... » (Archives, AF, II, 128.)

Ils devront, dans les cinq jours, se retirer au district ou dans leurs familles, pourvu que leur nouveau domicile soit éloigné au moins de six lieues de leur ancienne paroisse : sinon reclus jusqu'à la paix. En outre, quatre prêtres qui, après avoir remis leurs lettres, ont repris depuis leur ministère, sont emprisonnés jusqu'à la paix, « ou jusqu'aux mesures ultérieures qui pourraient être ordonnées par la convention nationale ou adoptées par un ou plusieurs représentants en mission » . Lefiot se réserve donc de les expédier au tribunal, avec la même menace contre deux prêtres « soupçonnés l'un et l'autre de pervertir l'esprit public », c'est-à-dire de parler religion. On voit, par les aveux mêmes des proconsuls et des autorités jacobines, quelle était la valeur de ces abdications dont on avait fait si grand bruit, et combien les populations tenaient à leur culte.

Noël Pointe, qui terrorisait*, de concert avec Lefiot, plusieurs départements du centre, paraît s'être occupé surtout de l'Indre et du Cher. Le 19 frimaire, il écrivait de Vierzon au comité de salut public, pour le rassurer sur les conséquences de l'abolition du culte dans ce pays, et l'assurer qu'il comptait uniquement recourir à la persuasion, tout en lui annonçant qu'il avait organisé une armée révolutionnaire. Mais les populations manifestèrent leur mécontentement, et, le 27 frimaire, ce proconsul abolit la liberté des cultes, au nom de cette même liberté, bien entendu.

Sous prétexte de veiller à la fois au maintien de l'ordre et de la liberté des cultes, tout en déjouant les efforts du fanatisme, il proscrivit tout signe, tout costume religieux, déclara le décadi seul jour de repos , et ordonna à tous ceux qui avaient fait des rassemblements tumultueux, c'està-dire qui étaient allés dans une autre commune entendre' la messe, de rentrer chez eux au plus vite.

« Considérant que les prêtres do culte catholique qui ont eu la philosophie et le courage d'abandonner la superstition, doivent, par une juste conséquence de cette démarche, donner à leur conduite future tous les caractères de la bonne foi qui les a portés à rendre hommage à la raison, et qu'il est urgent de les soustraire à la haine des fanatiques. » (Archives, AF, II, 90.)

Tout prêtre démissionnaire doit, dans la huitaine, se retirer à six lieues de sa paroisse, à moins qu'il ne s'établisse au chef-lieu du département ou du district. Celui qui reprendra ses fonctions sera suspect. En outre, le proconsul presse l'exécution des lois qui déportent les réfractaires.

Michaud, du Doubs, fut envoyé dans l'Indre et le Cher, en pluviôse. Il adressa aux agents des districts une curieuse circulaire qui leur enjoignait d'empêcher complètement l'exercice du culte, tout en conservant certaines formes hypocrites :

« Dans les communes où les églises sont encore ouvertes, tu tâcheras de les faire fermer, mais en ne combattant la superstition que par les seules armes de la philosophie et de la raison. »

On sait ce que cela veut dire! Pour les guider dans cette voie, il leur indique une longue suite d'injures et de calomnies à débiter contre les prêtres; il leur recommande de bien dire aux paysans que s'ils gardent les prêtres, ils perdront les bienfaits de la révolution. Mais quand on est aussi déterminé à fermer les églises, on se lasse bien vite de l'hypocrisie, et on recourt aux moyens brutaux. Le 20 germinal, Michaud prit à Indre-Libre (Châteauroux) un arrêté qui obtint le plus grand succès auprès des iconoclastes : il célèbre d'abord la spoliation des églises :

« Considérant que les clochers de la plupart de ces églises sont encore surmontés des signes du despotisme sacerdotal, et que ces signes, en annonçant par leur forme et leur élévation gigantesque, t. vr. 14

la suprématie du culte romain, et son intolérance à V égard des autres religions , contrastent d'une manière révoltante avec le chapitre des droits de ? homme qui a aboli tous les privilèges. »

Parmi les innombrables sottises que les conventionnels ont débitées, celle-ci mérite certainement d'être remarquée! Néanmoins la haine de Michaud pour les clochers ne lui fait pas oublier la persécution des curés : Considérant :

« Que plusieurs des ci-devant curés et vicaires n'ont quitté qu'à regret l'exercice de leur ministère, que leurs murmures et leurs propos fanatiques rendent leur présence très dangereuse dans les endroits où ils remplissaient des fonctions ecclésiastiques, tant en ralentissant les élans sublimes du peuple vers la philosophie, qu'en y excitant des troubles. »

Il interne au chef-lieu du district, ou à six lieues, les prêtres qui ne sont ni mariés, ni fonctionnaires. Dans le délai de six semaines « les flèches et dômes de tous les clochers » seront démolis aux frais des communes.

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