‹ Historie de la constitution civile du clergéChapitre 6 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

g I. Les provinces de l'Ouest désolées par la guerre civile. — Les jacobins en prennent prétexte pour exercer la plus atroce tyrannie. — Indiscipline et excès des armées. — Horribles proscriptions à Angers. — Commissions révolutionnaires ambulantes. — Francastel et Carrier à Angers. — Apostasies. — Francastel veut absolument égorger des centaines de femmes prisonnières. — Proscriptions par recensements.

§ II. Carrier à Nantes. — Les noyades. — De nombreux prêtres en sont victimes. — Elles sont parfaitement connues à Paris. — Massacres. — Proclamation de Bô contre le dimanche. — Lequinio en Poitou. — Sa curieuse proclamation contre les constitutionnels. — • Il déclare que les cultes sont libres, seulement celui qui prêchera ou écrira en faveur d'un culte sera puni comme conspirateur. — Mesures vexatoires contre les déprétrisés.

§ III. En Bretagne les girondins et .les constitutionnels sont aussi persécutés. — Lecoz s'oppose au mariage des prêtres. — Carrier le fait mettre en prison. — Excès des troupes. — Proscriptions, exécutions nombreuses. — Esnue Lavallée. — Prieur de la Marne. — Jean Bon Saint- André à Brest. — Abolition du culte ; scènes ignobles. — Tribunal révolutionnaire de Brest. — Nombreuses victimes. — Mort des vingt-six administrateurs girondins.

§ IV. Lecarpentier abolit le culte dans la Manche.— Il tourmente les francsmaçons. — Il maltraite les prêtres constitutionnels, et les déclare tous conspirateurs, parce que le peuple s'est prononcé pour l'abolition des religions. — Il impose le nouveau culte officiel.

§ V. Bouret et Frémanger abolissent le culte dans le Calvados, tout en protestant de leur tolérance. — Siblot agit de même dans l'Eure et la Seine-Inférieure. — Rigueurs contre les prêtres pour les contraindre à l'apostasie et au mariage.

§ VI. Garnier de Saintes dirige la persécution dans l'Orne , la Sarthe et la Mayenne. — Apostasies. — Nombreuses exécutions. — Souffrances des prêtres reclus. — Garnier expose la vraie théorie révolutionnaire sur la liberté des cultes. — Massacre de quatorze prêtres reclus à Laval par la commission Volcler. — Instructions sanguinaires de Garnier. — Il impose le culte de l'Être suprême. — Extorsions de Bentabole dans l'Eure-et-Loir.

Pendant la Terreur, les provinces de l'Ouest sont désolées par une guerre civile dont la persécution religieuse a été

la principale cause. Les jacobins invoquent les nécessités de la guerre pour légitimer les plus horribles excès. Partout les chaumières sont brûlées, le sang coule à grands flots, la cruauté et la rapacité jacobines se donnent encore plus libre carrière que dans le reste de la France. Mais les communes qui ne se sont pas révoltées pour leur religion, ne sont pas épargnées par les proconsuls. En Bretagne, beaucoup de patriotes ont protesté contre le 31 mai : désormais ils ne vaudront pas mieux, pour les jacobins, que ces Vendéens et ces Chouans qu'ils ont réduits à l'insurrection par leur brutale intolérance. Les prêtres et les fidèles seront emprisonnés avec leurs anciens persécuteurs girondins et conduits avec eux au supplice (1).

Le plus grand désordre régnait toujours dans les armées de la république, et ses soldats se livraient sans cesse aux plus odieux excès. Le 21 brumaire, le député Ruelle écrivait à ses collègues :

« Citoyens collègues, aussitôt que je me suis cru remplacé, j'ai parti de Nantes pour me rendre à Bourgueil, où je comptais passer quelques jours pour rétablir ma santé infiniment délabrée. J'ai trouvé sur ma route des volontaires ayant abandonné leurs drapeaux, et fuyant avec armes et bagages, les uns en échappant à la surveillance des autorités constituées, et d'autres en abusant de leur crédulité et de leur inexpérience, sous prétexte de permission, congés, ou billets d'hôpital qui n'existaient pas. J'en ai fait arrêter plusieurs, et les ai fait livrer à la force armée pour les conduire au quartier général à Angers. » (Archives, AF, H, 277.)

Parmi les motifs qui poussaient à la désertion tant de soldats improvisés, il faut certainement compter la peur des représailles, que les Vendéens, traités avec tant de barbarie pouvaient exercer contre leurs prisonniers (2). Mais les con-

(1) Le récit des guerres de la Vendée et de la chouannerie, bien que la persécution religieuse en ait été la cause, ne rentre pas directement dans notre sujet. Nous nous sommes appliqué seulement à faire ressortir les conséquences de la guerre civile de l'Ouest au point de vue religieux.

(2) Nous avons trouvé aux archives nationales, parmi les documents concernant l'armée de l'Ouest, un mémoire dans lequel un nommé Latour, chirurgien-major du 14e bataillon de la Charente, démontre que beaucoup de soldats se sauvent, ou se battent mollement, de peur d'être égorgés par représailles, comme les royalistes prisonniers, s'ils tombent entre les mains des Vendéens. Il est intitulé : « Adresse faite aux repré-

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ventionnels et les généraux n'en furent aucunement touchés, et continuèrent, comme au début de la guerre, à tuer et à saccager. Lorsque l'armée vendéenne subit de grands désastres, la république égorgea les prisonniers en masse, et sillonna le pays de colonnes incendiaires, uniquement occupées à piller, brûler, violer, si bien qu'elle finit par compromettre les résultats de sa victoire, et ressusciter l'insurrection vendéenne, qu'elle croyait avoir noyée dans le sang.

A Angers, le comité créé le 8 juillet, par Bourbotte, fit, en dix-huit mois, incarcérer au château plus de quinze cents personnes, dont deux cents femmes. Cette prison reçut encore plus de neuf cents proscrits écroués par d'autres autorités terroristes. Des commissions révolutionnaires, créées par les représentants en mission, immolaient tous les prétendus conspirateurs royalistes et fédéralistes du pays avec les prisonniers vendéens. La commission, présidée d'abord par Parein, qui alla ensuite immoler les Lyonnais, puis par Félix, prononça à elle seule, du 23 juillet 1793 au 18 floréal an II, 1158 condamnations à mort : elle fit de sanglantes excursions, à Chinon, Saumur, Doué, Laval. Une autre commission, connue sous le nom de commission Proust, fut instituée le 15 frimaire pendant un de ses voyages (1), et fut

sentants du peuple sur les événements et les circonstances actuelles », et porte en tête : « La liberté ou la mort ». Il critique très vivement la manière dont la guerre de Vendée est conduite. Nous respectons l'orthographe de ce chirurgien, qui évidemment était plus sensé que lettré :

a Je demanderais aussi queTon examina bien scrupuleusement la conduite que nous tenons, qui a pour politique de ne pas faire de prisonnier, je suis bien de cet avis dans un combat, mais je ne voudrais pas qu'on fit périr leur malade lorsque nous les prenons ; ce n'est pas le malade que je considère mais c'est nous , parce que, jusqu'ici, nous avons été plus vaincu que nous n'avons vaincu, et qu'il nous font périr beaucoup plus de monde que nous à eux. Nous serions toujours reçu à en faire par la suite ce qui dépendrait de nous ; j'entends souvent résonner le soldat, il s'est fort bien dire, si je n'avais pas pœur que l'on me fit mourir, je me battraient bien mieu, parce'que qu'en je serait fait prisonnier, j'orais toujours l'espoir den sortir. Pour moi, je trouve que cela mest beaucoup de tiédeur dans le courage du soldat. » Archives, AF, II, 277. Pour dire de pareilles choses, même dans un mémoire confidentiel, il fallait un véritable courage, dont peu d'hommes étaient capables dans l'armée républicaine !

(!) Bbrriat Saint-Prix, Justice révolutionnaire, p. 135 et suiv. Penflant cette tournée, la commission Félix employa bien son temps : le 11,

aussi envoyée, en nivôse, au Mans, à Laval, à Sablé : elle fit tomber à Angers un certain nombre de têtes.

Bourbotte, Turreau, Choudieu, Francastel, dirigeaient la Terreur et la guillotine à Angers. Bourbotte et Turreau écrivaient, le 17 brumaire : « Un grand nombre de prêtres et de royalistes ont déjà péri sur l'échafaud ; le même sort attend tous les autres. » Dans cette réunion d'égorgeurs, Francastel trouvait moyen de se distinguer par sa cruauté et son cynisme. Rendons-lui justice : ce n'était pas un de ces nombreux terroristes qui, tout en égorgeant, ne parlaient que vertu, humanité, et versaient des larmes de crocodile sur leurs victimes : c'était un homme sanguinaire, un franc scélérat; mais du moins il ne s'amusait pas à débiter d'abominables sophismes, et ne posait ni pour le Spartiate ni pour le vieux Romain. Pour lui la guerre de Vendée était une guerre d'extermination, et il trouvait toujours que les généraux agissaient trop mollement contre les insurgés. Le 25 brumaire, il écrivait au comité du salut public :

« Ne vous en rapportez pas aux généraux : ils sont trop intéressés à prolonger la guerre, et ne feraient pas un pas s'il coûtait à leur vanité. De tous les généraux que j'ai vus jusqu'ici, je n'aime que Beaupuy (il va bien) ; il est malheureux d'avoir aussi peu de généraux sur lesquels on puisse compter; ineptie ou aristocratie, voilà où nous sommes logés, un caporal oVhier est aujourd'hui présomptueux comme Saxe ou Condé; présomption avec talent se pardonne, sottise orgueilleuse est l'une des folies humaines les plus révoltantes. Surveillez, mes amis, les généraux. »

La mauvaise humeur de Francastel contre les généraux venait surtout de ce qu'il ne les trouvait pas assez rampants devant les représentants, ni assez convaincus de l'universalité de leur génie. Néanmoins, les reproches qu'il leur adressait étaient parfois fondés; l'armée républicaine ne savait pas obéir, et les nouveaux généraux, qui avaient la tête tournée d'une fortune aussi inespérée, étaient souvent les premiers à donner l'exemple de l'insubordination. Mais

aux Ponts-de-Cé, elle fait périr un vicaire et sept autres personnes ; le 12, à Juigné, elle fait fusiller 124 malheureux; à Doué, du 16 au 22, elle fait fusiller de nombreuses victimes, et guillotiner en outre 11 personnes ; le 23 frimaire, elle arrive à Saumur où elle s'installa douze jours : 29 personnes y furent guillotinées, 403 fusillées.

Francastel les trouvait sans doute trop timorés, car il fait le plus grand éloge de Rossignol. Il donne ensuite dans cette lettre de curieux renseignements sur l'attitude de son trop célèbre collègue Carrier :

« Je m'attache à expédier tout ce qui demande célérité, et je ne perds pas mon temps, mes collègues. Carrier envoie aux autres tous ceux qui viennent lui demander des signatures : « F..., f..., f..., f..., f... (sic). Je ne me mêle pas de tout ce qui est administration, je viens ici révolutionnaire ment, et malheur à vous tous, si vous êtes aristocrates, modérés, brissotins. » Je crois bien que sans b... et sans f... les révolutionnaires à contre-sens n'auraient pas meilleur temps avec nous, mais encore faut-il ne pas faire languir les ouvriers qui attendent paiement, etc. J'expédie autant que je puis ceux qu'il me renvoie.

« Un prêtre, le curé de Saint-Florent, vient de remettre en nos mains sa déclaration de renoncer à la cléricature, etc. ; je l'envoie demain à la convention. La raison, mes amis, va faire d'immenses conquêtes ; je m'entends avec le comité révolutionnaire pour dévaliser toutes les églises. Au moins 3,000 aristocrates accapareurs sont arrêtés à Nantes, il y a de quoi se revoir dans cette ville, et ce n'est pas là le dernier épurement. » (Archives, AF, H, 271.)

Le 27 brumaire, il écrivait d'Angers qu'il venait d'installer des magasins dans une église, et que des commissaires allaient parcourir toutes les municipalités et dépouiller leurs églises. Le 29, il obtint l'abdication ou plutôt l'apostasie devant la Raison de Pelletier, évêque intrus de Maine-et- Loire. La cathédrale d'Angers fut bientôt convertie en temple de la Raison.

Les victoires remportées par les armées républicaines remplirent les prisons d'Angers de captifs de tout âge et de tout sexe. Francastel était bien décidé à les vider par le massacre ; et à ne pas épargner davantage ceux qui venaient se rendre. Le 30 frimaire, il écrivait à Rourbotte, Turreau et Prieur de la Marne qui se trouvaient alors au Mans, après la déroute des Vendéens :

« Quelques-uns de ceux qui ont passé la Loire se sont rendus bénévolement à leur municipalité... Nous avons ici cinq ou six cents de ces prétendus repentants, il est temps que nous conférions ensemble sur le parti à prendre. Provisoirement arrêtés, la politique le veut, mais définitivement et sous peu fusillés. Est-ce là votre avis, ou pensez-vous même qu'il nous soit permis d'agir

216 coHsnxunoH civile du cuogé.

autrement?... Proust, président de la 2e commission militaire, me mande que yolre ans est de ne pas regarder les qucUrt ou cinq cents femmes restées au Mans, comme faisant partie des rassemblements armés, et en on mot que vous visez à r indulgence. »

Cette supposition le réTolte, il est altéré du sang de ces malheureuses femmes, et après leur avoir prodigué l'injure, il supplie ses collègues de les égorger :

« Purgeons, purgeons à jamais le pays de cette race infâme; cet exemple est aussi nécessaire que celui de Lyon, ou craignez qu'un jour ou l'autre la Bretagne ne veuille aussi tenter la même chance. Mes collègues, j'attends une explication sur ce sujet, car il faut tâcher de tenir une conduite constante et uniforme (1 ). »

Pour lui, on ne pouvait l'accuser de « viser à l'indulgence ». Le 5 nivôse, il écrivait encore à ses collègues :

« Je fais débarrasser nos prisons de tous les infâmes fanatiques qui s'étaient échappés de l'armée catholique. Pas de faiblesse ! que le torrent révolutionnaire entraîne tout ce qui lui résiste scandaleusement. Purgeons, mes amis, saignons jusqu'à blanc. »

On ne peut pas dire que Francastel faisait le fanfaron de terrorisme, pour avoir le droit de montrer dans certaines circonstances une modération relative. Le 2 nivôse, il écrivait d'Angers à la commission militaire alors en voyage, que son retour était nécessaire, parce que les prisons étaient encombrées, et qu'il fallait « dégorger tout cela ». 11 se déclarait très indigné de ce que ses collègues paraissaient vouloir épargner au Mans « un troupeau de plusieurs centaines de femmes », et invitait la commission à venir bien vite « purger, saigner jusqu'au blanc cette génération vendéenne ». Les juges révolutionnaires se mirent donc & expédier les malheureux prisonniers avec une célérité incroyable (2).

Mais bientôt Francastel trouva que la justice ne marchait

(1) Archives, AF,U,21i.

(2) « Dans ces interrogatoires, en général les réponses des femmes sont plos fermes que celles des hommes, celles des prêtres que celles des laïques, des campagnards que des citadins. On y voit la puissance du sentiment religieux dans ce pays, et la faute énorme que commit la conrention en ne le respectant pas. Du reste, devant ces juges de parti pris, les accuses qui niaient et ceux qui avouaient avaient un sort pareil. ^ Bbuuat SAnrT-Pfeix, n, J52,

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pas encore assez vite. Il employa alors des commissaires recenseurs qui faisaient tuer les prisonniers après un semblent d'interrogatoire : c'est ce qu'on a appelé les jugements par F (1).

Mais les terroristes de l'Ouest, bien que libres d'assouvir leur rage sanguinaire sur une foule immense de victimes vendéennes, n'oubliaient pas les girondins. Le 5 pluviôse, Francastel écrivait à Félix de faire venir d'Amboise (2), où ils étaient détenus, les administrateurs accusés de fédéra-

(1) Le 12 nivôse, le maire et la municipalité d'Angers écrivaient an maire de Paris : « Notre sainte mère guillotine travaille ; elle a fait depuis trois jours la barbe à 11 prêtres, une ci-devant religieuse, un général, et un superbe Anglais de six pieds dont la tête était de trop, elle est dans le panier aujourd'hui. » L'opération du recensement dans la prison d'Angers dura trois mois, du 30 nivôse au 29 germinal. En 43 visites ou recensements, plus de 400 hommes, de 360 femmes et filles furent envoyés à la mort par les recenseurs. Les prévenus étaient interrogés séparément : les décisions des commissaires étaient constatées par une seule lettre mise près de chaque nom : F. (à fusiller), G. (à guillotiner). On a trouvé 60 G. et plus de 700 F. Les commissaires appelaient cela juger par F. ; ils l'ont écrit eux-mêmes. Beaucoup de femmes furent mises à mort pour leur attachement aux prêtres réfractaires, ou pour avoir refusé d'aller à la messe constitutionnelle. Berriat Saint-Prix, Justice révolutionnaire, p. 152 et suiv.

(2) On avait conduit aussi des prisonniers vendéens à Amboise et à Orléans. Une lettre datée d'Amboise, 17 frimaire, d'un citoyen Petit, membre du comité révolutionnaire de Saumur, et chargé de conduire un convoi de prisonniers à Orléans, contient des détails instructifs sur la manière dont on traitait ces prisonniers : « Nous avons été obligés de passer la Loire dans des bateaux, ce qui a demandé un temps très long. Nous avons eu sept ou huit prisonniers qui ont tombés (sic) dans l'eau et qui se sont noyés, c'est un malheur dont il ne faut pas pleurer. Péant, curé de Cheneutte, est du nombre de ceux qu'on a tué. Peu le méritaient autant que lui : le gredin n'a pas cessé de dire son bréviaire le long de la route, et il s'est endormi dans le Seigneur. Nos volontaires ont fait un butin considérable ; vous les avez vu ces brigands tout déguenillés. Eh bien, ils étaient cousus d'or, d'argents (sic) et d'assignats. Beaucoup avaient jusqu'à deux montres : cela seul ne convaincrait-il pas de ce qu'ils étaient ; mais ce qui est le plus étonnant, c'est la fermeté qu'ils ont affectée en mourant : ils n'ont pas cessé de prier leur Dieu, de faire des signes de croix, et leurs derniers cris ont été : Vive le roi ! vive la religion.

■ J'ai abattu toutes les croix que j'ai trouvée (sic) sur mon passage. On n'est guère patriote dans ce pays-ci, les femmes n'y portent pas la cocarde, et j'ai fait arrêter beaucoup d'hommes qui ne la portaient pas non plus, même des hommes de garde. Vous sçaurez enfin qu'on sonne encore l'angelus à Amboise, * Archives, AF, II, 276.

lisme, parce qu'il était utile pour la république de les frapper au même moment que la Vendée.

Les proconsuls avaient à Angers des agents tout à fait dignes d'eux. Le département de la Nièvre fit conduire dans cette ville soixante prêtres qui devaient être ensuite embarqués pour Nantes. Le comité révolutionnaire, qui n'aurait pas été fâché d'imiter les noyades de Carrier, écrivit, le 15 ventôse, à Francastel :

« Indique nous, citoyen, quelle marche nous avons à suivre pour ces soixante scélérats, et pour ceux qui sont ici détenus à la Rossignolerie, dont nous pourrions et voudrions môme nous débarrasser par la même occasion. Les enverrons-nous à Nantes? les donnerons-nous à la commission militaire? les ferons-nous fusiller au fond d'un bois, ou les embarquerons-nous sur la Mayenne pour leur faire faire la pêche du corail, devant la Baumette? »

Tous ces massacreurs subalternes étaient comblés de louanges par les représentants. Le 10 floréal, Francastel et Hentz prenaient un arrêté pour exprimer leur reconnaissance à la commission Félix (1), et pourtant ces deux scélérats n'ont pas obtenu l'horrible célébrité qu'ils avaient méritée par leurs crimes : les massacres de Nantes ont fait presque oublier ceux d'Angers. Hentz, Francastel et plusieurs autres ont bénéficié du voisinage de Carrier !

(1) Au milieu de ces proscriptions et de ces massacres, les proconsuls et leur bande faisaient bonne chère, et buvaient sec. Leur agent Vacheron écrivait, le 15 frimaire, à un fonctionnaire d'Angers : « Vive la république I Républicain, il faut absolument que ce matin, tu fasses venir ou apporter dans la maison des représentants une quantité de bouteilles de vin rouge, dont la consommation est plus grande que jamais. On a bien le droit de boire à la santé de la république, quand on a coopéré à la conservation de la commune que toi et les tiens habitez. Je te fais responsable de ma demande. » Avec cette lettre on a trouvé un état des vins livrés aux représentants, et pris dans les caves d'émigrés, du 14 brumaire au 26 nivôse; il constate qu'on leur a livré 19 lots, contenant 1,974 bouteilles estimées 5,201 livres : les reçus de Vacheron y sont mentionnés. On voit*que les égorgeurs ont bu consciencieusement à la santé de la république. Bbrriat Saint-Prix, p. 157. Blordier-Lanolois, Angers pendant la révolution.

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Il faudrait des volumes pour raconter les atrocités commises à Nantes par les ordres de Carrier. Cette monstrueuse personnalité a excité une telle horreur, son procès a révélé de tels crimes, que l'histoire de sa mission à Nantes est à peu près connue de tout le monde. Notre tâche se bornera donc à rappeler les traits caractéristiques de son proconsulat, et surtout les crimes qu'il a commis dans le but d'anéantir le clergé et d'abolir le catholicisme. Carrier n'est pas seulement un terroriste atroce : dans la galerie des monstres de la révolution il occupe une place à part : c'est l'homme des noyades! A Lyon, à Angers, à Saumur, on avait fini par trouver la guillotine trop lente ; et l'on avait fusillé, mitraillé en masse. Carrier non seulement utilisa tous ces moyens de destruction, mais inventa les noyades qui débarrassèrent la république de beaucoup de prêtres! Le fait en lui-même est incontestable, et il n'est pas moins certain que Carrier fut l'inventeur de ce nouveau mode de destruction. Il en a été convaincu formellement et par le témoignage de ses affidés, et par sa propre correspondance, émaillée de plaisanteries sournoises sur ses noyades.

C'est le 27 brumaire qu'eut lieu la première noyade, dont quatre-vingt-dix vieux prêtres furent victimes. Trois d'entre eux, qui avaient été recueillis par un navire marchand, furent réclamés aussitôt par Goullin, au nom du comité révolutionnaire, puis livrés à Lamberty, le fidèle agent de Carrier, qui en donna un reçu et les fit noyer le lendemain. L'intrus Minée et plusieurs constitutionnels venaient d'apostasier. Carrier, en faisant part à la convention de ce triomphe de la raison, lui annonça en ces termes sa première noyade :

« Un événement d'un antre genre semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres : quatre-vingt-dix de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires étaient dans un bateau sur la Loire ; j'apprends à l'instant, et la nouvelle en est très sûre, qu'ils ont tous péri dans la rivière. »

Carrier ne juge pas à propos de se faire connaître officiellement pour l'inventeur de ce moyen sommaire d'expédier les réfractaires. Mais un de ses terroristes, Bouquet, écrit au même moment aux jacobins de Paris pour leur annoncer l'apostasie de Minée, et ne dissimule guère sa pensée sur la véritable cause de l'accident arrivé aux prisonniers :

« Les prêtres qui ont osé résister au vœu général, ont été rais à bord d'un navire avec les prêtres réfractaires qui s'y trouvaient déjà, mais ne voilà- t-il pas que par V opération du génie républicain, une planche pourrie du navire se détache, le navire fit eau de tout côté, et s'enfonça avec toute sa cargaison sacerdotale, et par la vertu du Saint Suaire, quatre-vingts prêtres furent en un instant noyés. »

Après cette première noyade, Carrier se livra à une orgie qui a été dévoilée dans tous ses détails, par ses complices, pendant son procès. Au milieu de cette orgie, un de ses agents, Foucault, se vanta d'avoir aux pieds les souliers d'un prêtre noyé.

Le 19 frimaire, cinquante-huit prêtres envoyés d'Angers par Prancastel furent encore noyés (1). Dans une lettre qui fut lue à la séance du 25, Carrier, après avoir annoncé à la convention une victoire sur Charette, lui raconta facétieusement cette histoire d'un autre genre :

« Mais pourquoi faut-il que cet événement ait été accompagné d'un autre qui n'est plus d'un genre nouveau. Cinquante-huit individus désignés sous le nom de prêtres réfractaires sont arrivés d'Angers à Nantes : aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire ; la nuit dernière ils ont tous été engloutis dans cette rivière ; quel torrent révolutionnaire que la Loire 1 »

Cette lettre n'est pas seulement écrasante pour Carrier, mais pour la convention, qui ce jour-là est devenue réellement sa complice.

Pendant la nuit du 24 au 25 frimaire, cent vingt-neuf malheureux furent arrachés à la prison du Bouffay, empilés sur des bateaux, sous prétexte de les transférer à Belle-Isle, et noyés. Cette exécution est connue sous le nom de noyade du Bouflay. Vers les 3, 4, 5 nivôse, huit cents détenus furent encore noyés. Une lettre de Nantes, datée du 6 nivôse,

(1) Voyez Lalub, les Noyades de Nantes, %• édition, Nantis, 4879,

lue à la commune de Paris, le 11, annonçait que, pour se défaire plus vite et plus économiquement des prisonniers, « on a pris le parti d'en mettre un certain nombre dans de grands bateaux, de les conduire au milieu de la rivière, à demi-lieue de la ville, et là on coule le bateau à fond. Cette opération se fait continuellement » (1). 11 y eut encore des noyades les 7, 16, et 20 nivôse : du 10 au 12 pluviôse, on fit périr encore de cette manière des prisonniers de l'entrepôt. Plus tard, le 6 ventôse, il y eut encore, devant Bourgneuf, une noyade de quarante et un prisonniers, parmi lesquels on comptait vingt-quatre femmes et filles, quinze enfants, dont cinq à la mamelle, et les autres de cinq à dix ans, et deux hommes,dont un vieillard aveugle de soixante-dix-huit ans (S). 11 est fort probable qu'il y a eu encore d'autres noyades.

Que d'horreurs furent alors commises à Nantes! Les femmes enceintes étaient immolées en grand nombre , les prisonniers fusillés par centaines sans autre forme de procès (3) par la commission Pépin et la commission Bignon. Les malheureux condamnés étaient exécutés aux rochers du Gigant, par des déserteurs allemands choisis à dessein pour qu'ils ne se laissassent point attendrir par leurs prières. Les cadavres étaient dépouillés immédiatement. Les corps de près de quatre-vingts femmes restèrent nus assez longtemps sur le lieu du supplice! Nous n'avons pas à nous étendre sur les crimes de la fameuse compagnie de Marat,

(i) Journal de la montagne du 13 nivôse an II, cité par M. Lallié, p. 53.

(2) Cette noyade fut commandée par l'adjudant général Lefèvre. Moins prudent que Carrier, il donna un ordre écrit, daté du 5 ventôse : « H est ordonné à Pierre Macé, capitaine du bâtiment le Destin, de faire remettre à terre la nommée Jeanne Biclet, femme de Jean Piraud ; et le surplus sera conduit par lui à la hauteur de Pierre-Moine ; là il les fera jeter à la mer comme rebelles à la loi ; et après cette opération, il retournera à son poste. » Débats et Décrets, vendémiaire an III, p. 336.

(3) Dans sa lettre du 30 frimaire à la convention, Carrier se vante de faire fusiller ceux qui viennent se rendre, et ne parait pas douter que Francastel en fasse autant. La commission l'épin prononça 230 condamnations. La commission Bignon, qui suivait l'armée révolutionnaire, fit, le 3 nivôse, après la bataille de Savenay, exécuter 287 prisonniers, dont 15 n'avaient que dix-sept ans. Le 5, elle en immola 188, et 184 le 6. Arrivée à Nantes, du 9 nivôse au 16 pluviôse, elle prononça 1,969 condamnations à mort en 16 séances, ce qui revient à une moyenne de 124... Le 18 nivôse, elle faisait mettre à mort 62 femmes et 43 le 19; elle siégea jusqu'au 19 floréal.

sur les orgies, sur les turpitudes de Carrier ! Il a été prouvé que ce traqueur de prêtres, ce persécuteur de la religion, avait mérité d'être appelé « un Néron de mauvais lieu ». Sur Carrier la lumière est faite, ainsi que sur ses infâmes acolytes !

Mais si Carrier a commis à Nantes des crimes innombrables, il est certain que le comité de salut public les a parfaitement connus, et encouragés, au moins tacitement. Voici, en effet, des résumés de la correspondance de Carrier faits dans les bureaux du comité, qui le prouvent avec la dernière évidence :

« L'esprit public est à Nantes depuis environ trois semaines à toute la hauteur de la révolution. L'étendard tricolore flotte à toutes les fenêtres, et partout on voit des inscriptions civiques. Les prêtres ont trouvé leur tombeau dans la Loire, cinquante-huit autres vont subir le même sort. Les contre-révolutionnaires restés dans les prisons de Nantes ont ourdi le plus horrible complot : après le départ de leurs compagnons, à l'aide de plusieurs fausses clefs dont on les a trouvés nantis, ils devaient ouvrir toutes les portes des prisons, égorger les concierges et les gardes, incendier les prisons et une grande partie de Nantes. Six des plus coupables ont été guillotinés sur-le-champ, une grande mesure va nous délivrer des auires. » (Archives, AF, H, 268.)

Il est absolument impossible d'avoir le plus léger doute sur la complicité du comité de salut public avec Carrier ; car la lettre du proconsul qu'il a ainsi résumée est du 16 frimaire: et le 19 suivant, les prêtres dont elle parle furent noyés, et le 24, 129 prisonniers du Bouffay subirent le même sort. On voit donc qne le comité était prévenu des noyades par avance. Il résulte aussi d'une autre lettre de Garripr, du 21 frimaire, résumée également par le comité, qu'il avait donné Tordre de tout brûler et exterminer en Vendée :

« ... Annonce la prise de Beauvoir-le-Boiset et qu'il va donner des ordres pour, aussitôt l'entière destruction des rebelles, faire mettre à mort dans tous les pays insurgés, tous les individus de tout sexe, qui s'y trouvent indistinctement , et d'achever d'incendier pour punir les crimes et les excès de cruauté qui ont été commis (t). »

(i) Archives, ibidem. Cette lettre se rapporte sans doute aux instructions données par Carrier au général Haxo : « Il vous est ordonné d'in-

Cette dernière phrase est admirable! Carrier ne se contentait pas de terroriser et de massacrer à Nantes et aux environs ; il envoyait un féroce bandit, nommé Le Batteux, faire, *avec une troupe de brigands, des excursions dans le Morbihan, qui avait été confié à son collègue Tréhouart. Le Batteux commit plusieurs assassinats , et Tréhouart le fit arrêter : Carrier, à cette nouvelle, entra dans une fureur épouvantable, ordonna au général Tribout, qui commandait à Redon sous les ordres de Tréhouart, de mettre, sous peine de mort, Le Batteux en liberté, et prit un arrêté dans lequel il insultait grossièrement Tréhouart, l'accusait d'incapacité et de trahison, et défendait aux autorités de lui obéir. Le despotisme sanglant qu'il exerçait à Nantes depuis plusieurs mois lui avait évidemment tourné la tête. Tréhouart, pour Vinstant, n'obtint aucune satisfaction sérieuse, mais plus tard, lorsque Carrier fut mis en accusation, cet attentat contre les droits de la convention, qui était bien le moindre de ses crimes, servit de prétexte à beaucoup de ses collègues pour l'envoyer au tribunal révolutionnaire.

Du reste, vers la fin de son proconsulat, Carrier est tout à fait devenu un fou altéré de sang. Comme il a pour principe de ne jamais donner que des ordres verbaux, afin de pouvoir, à l'occasion, rejeter certains crimes sur ses agents, ceux-ci s'inquiètent et hésitent à lui obéir. Il inspire la terreur et le dégoût aux jacobins eux-mêmes : le 16 pluviôse, Jullien fils écrit à Robespierre :

« 11 se fait dire malade à la campagne; il est en ville, bien portant dans nn sérail, entouré d'insolentes sultanes, et d'épaule tiers lui serrant d'eunuques. »

Aussi Carrier fut-il rappelé presque immédiatement par le comité. Le 26 pluviôse, Nantes fut débarrassé de ce monstre! Prieur de la Marne le remplaça. Le comité de salut public, bien loin de blâmer Carrier, expliqua seulement qu'il l'avait rappelé pour ses travaux multipliés, et pour lui faire goûter le repos qu'il avait mérité. Il dit à Prieur que Carrier était usé et avait eu des formes dures ; c'est le seul reproche qu'il lui adressa : il ajouta que Nantes était une

cendier toutes les maisons des rebelles, d'en massacrer tous les habitants, et d'en enlever toutes les subsistances. »

ville modérantisée, pleine d'aristocrates et de feuillants : c'était la continuation du système de Carrier (1). Prieur de la Marne céda bientôt la place à Bô. Les exécutions devinrent moins nombreuses que du temps de Carrier, et la discorde se mit dans les rangs des jacobins. Phélippes Tronjoly, accusateur public près le tribunal criminel, attacha courageusement le grelot contre le comité révolutionnaire de Nantes, et dénonça ses exactions et ses assassinats. Deux des plus infâmes agents de Carrier, Fouquet et Lamberty, furent à leur tour traduits devant les juges. Une fois démasqués, ils devenaient bien dangereux pour les frères et amis. Leurs crimes étaient avérés : on affecta de les regarder comme seuls coupables, et Prieur défendit d'ébruiter les atrocités que leur- procès avait révélées. On trouva un prétexto pour s'en débarrasser, et, le 25 germinal, ils furent guillotinés (2). Mais les représentants Bourbotte et Bô eux-

(1) Comme ses collègues de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, Carrier avait pour système d'insulter les négociants, de les accuser d'égolsme et d'antipatriotisme, d'exciter la populace contre eux. « Vous, mes braves b..., disait-il au club des jacobins, vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, pendant que les autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que tout ce que possèdent les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à votre tour. Faites-moi des dénonciations, le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire tomber la tête des gros négociants. » Le 8 frimaire, il expédia au tribunal révolutionnaire de Paris 132 girondins nantais accusés de conspiration. Le 9 thermidor leur sauva la vie. Il faut lire dans M. Campardon (tome II, p. 207 et suiv.), le récit de leur voyage et de leur procès, qui se termina par un acquittement. Mais alors les tortures du voyage et de la captivité les avaient réduits de 132 à 94.

(2) Bignon, président d'une des commissions révolutionnaires, dans une lettre adressée à un juge révolutionnaire de ses amis, le 25 ventôse, disait à propos de l'arrestation de Fouquet et de Lamberty : « Nous avons dans ce moment-ci une affaire très délicate à juger. Deux particuliers, patriotes en apparence, c'est-à-dire de ces vils patriotes pour argent, avaient une mission de Carrier, moitié par écrit, moitié verbale, pour faire des expéditions tant de jour que de nuit. Celte mission consistait d'abord à couler bas un bateau chargé de préfres condamnés, cela était à merveille, mais ces messieurs prenaient à l'entrepôt et où il leur plaisait des individus, et sans qu'aucun jugement eût prononcé sur leur sort, ils les noyaient impitoyablement. » Mais ils ont noyé des femmes enceintes, cela devient délicat, La commission n'a plus voulu leur livrer de prisonniers, alors Carrier a fait une scène épouvantable : ils reconnaissent que, sur huit hommes mis de côté parce que les preuves n'étaient pas suffisantes, cinq ont été noyés ; que six femmes grosses, condamnées à mort à la vérité, mats avec sursis à l'exécution, avaient subi le même

mêmes furent émus des accusations horribles portées contre les membres du comité, et les mirent en arrestation le 25 prairial.

Bourbolte et Bô firent périr beaucoup moins de victimes que Carrier, et osèrent protester contre l'insubordination et les excès des soldats. Ceux-ci n'avaient suivi que trop fidèlement les instructions et les exemples de Carrier : ils pillaient et ce qui appartenait aux Vendéens et ce qui appartenait à l'État, ils incendiaient, assassinaient et n'observaient aucune discipline; le 30 prairial, les deux proconsuls flétrirent leur conduite par une proclamation énergique. Leur prédécesseur Carrier ne s'était jamais occupé des prisons que pour les vider par le massacre, et les remplir ensuite pour les vider encore par les fusillades et les noyades; le 6 messidor, Bô « instruit de l'insalubrité des prisons et maisons d'arrôt de la commune de Nantes, ainsi que du nombre des victimes qui sont l'effet de celte insalubrité », nomme des commissaires pour les examiner, et le 14- messidor, il proclame hautement :

« Que les maisons de détention, d'arrêt et de justice de la commune de Nantes, présentent en général le tableau affligeant d'un encombrement de malheureux, respirant un air méphitique, couches sur la terre, ou sur les pavés, sans paillasses, sans couvertures, sans linges ni vêtements, et sans nourriture suffisante (1). »

Quant à la situation religieuse, elle resta absolument la même que du temps de Carrier. Bô fut, dans l'Ouest, comme dans le Lot et le Cantal, un persécuteur violent et féroce, traquant les prêtres, vomissant mille injures contre la religion, contraignant les chrétiens à chômer le décadi au lieu du dimanche. Le 4 messidor, il adressait aux habitants des campagnes de l'Ouest, une proclamation dans laquelle il insultait grossièrement leurs croyances, et les sommait

sort ». Il accuse Fouquet et Laruberty d'avoir fait grâce à des condamnées qui s'étaient prostituées à eux « avec bien d'autres femmes qu'ils distribuaient à leurs amis ». On donna ce fait pour motif de leur condamnation. Berriat-Saint-Prix. (Justice révolutionnaire.)

(1) Archives, AF, II, 269. De nombreux détenue moururent dans ces prisons. Sur 13,000 prisonniers, M. Lallié évalue à 3,000 ceux qui sont morts de maladie, à 4,800 les victimes des noyades, (p. 90.)

t. iv. 15

d'adopter le culte récemment établi par Robespierre. En voici quelques extraits :

«... L'ignorance seule tous a enveloppé de ses ténèbres, votre esprit fat longtemps obscurci par les préjugés les plus grossiers et les plus dangereux. Déchirez le bandeau de Terreur... Voyez le temple de la Raison s'élever majestueusement sur les ruines des pagodes du fanatisme, entrez ici avec confiance, la lumière vous y attend. Pourriez-vous encore regarder douloureusement les débris de votre idolâtrie ?

« Citoyens, une malheureuse et vieille habitude nuit essentiellement à la prospérité nationale. Je la regarde comme un symptôme de votre antique dépravation. Je veux parler de votre coupable inertie dans les jours que vous appeliez fêtes et dimanches... Soumis aux lois qui sont votre ouvrage, vous devez vous abstenir de travailler dans les seuls jours de décadi, à moins qu'il ne s'agisse de combattre les ennemis de la république ou d'empêcher le dépérissement de vos récoltes. » (Archives, AF, If, 269.)

Les départements de la Vendée et des Deux-Sèvres étaient tyrannisés par Lequinio, dont nous avons déjà raconté les horribles exploits à Rocheforl et dans le département de la Charente. Ce proconsul ne faisait grâce à aucune secte ; c'était au christianisme lui-même qu'il en voulait : catholiques, constitutionnels, protestants, étaient, à ses yeux, aussi fanatiques et aussi dignes de mépris et d'oppression les uns que les autres. La proclamation et l'arrêté sur les cultes qu'il prit à Saintes, le 1er nivôse, pour les trois départements qui lui étaient livrés, sont des monuments curieux de la persécution révolutionnaire. Le véritable sens de cette expression, liberté des cultes, dans la bouche des jacobins, y est donné cette fois sans ambages. Il attaque les prêtres en général, et ensuite les constitutionnels, avec une extrême violence :

« Mais quelques-uns de ces scélérats qui depuis si longtemps étaient habitués à mentir au 'peuple, tentent encore de faire jouer leurs ressorts hypocrites pour se conserver la considération dont ils jouissaient, et les émoluments qu'ils percevaient sur l'imbécillité publique. Ne pouvant arrêter le torrent de lumière et de raison qui va nettoyer toute la France de leurs mensonges grossiers, ils essaient d'en troubler au moins l'onde salutaire, «t ils emploient pour cela mille ruses que l'habitude de tromper, passée chez eux en seconde nature, leur a rendues si familières. »

Ainsi les uns, après avoir déposé « leurs lettres de charlatanerie presbyte raie », font les philosophes, et excitent les citoyens à demander pour eux des faveurs dont ils sont absolument indignes. D'autres cherchent à apitoyer sur la perte de leur état. D'autres, sous prétexte de morale, ramènent le peuple « au tissu d'absurdités inintelligibles que leurs prédécesseurs leur avaient transmises » .

« D'autres, enfin, des ci-devant ministres protestants, s'imaginant que leur culte ayant été chargé d'un peu moins d'inepties que celui des ministres catholiques, ils peuvent élever leur crédit sur les ruines des autres, voudraient se faire un parti parmi les citoyens qu'ils avaient coutume de diriger, et les conduire aussi par le chemin de Terreur, quoique d'une manière moins grossière. Citoyens, toutes ces ruses sont les derniers efforts de la scélératesse expirante. »

Maintenant, nous allons le voir concilier la proscription des cultes chrétiens, avec le principe de la liberté de conscience si hautement proclamé par la révolution :

« Tous les cultes sont libres; le premier des droits de l'homme est de penser librement, et de rendre hommage au Dieu que son imagination lui peint. Mais celui n'est pas libre dont l'esprit est tourmenté par les discours et les instigations d'un autre : les esprits faibles et ignorants sont aisément induits en erreur par l'homme qui abuse du pouvoir de son éloquence, pour les dominer et les porter à croire ce qu'il croit , et à imiter ses pratiques. »

En conséquence, il interdit toute diffusion des idées religieuses, au nom de la liberté I II arrive à celte conclusion :

« Nul n'a donc le droit de prêcher ces absurdités (la religion), et celui qui le fait devient réfractaire à la loi qui consacre la liberté des cultes, puisqu'il veut, par la magie de son éloquence, forcer les autres à pratiquer le sien. Tout homme donc, quel qu'il soit, qui s'avise de prêcher quelques maximes religieuses que ce puisse être, est par cela seul coupable envers h peuple ; il viole la constitution républicaine et la liberté, l'égalité sociale même, qui ne permet pas qu'un individu puisse élever publiquement ses prétentions idéales au-dessus de celles de son voisin.

« Que chacun de nous rende ses hommages à l'Éternel , ainsi qu'il lui plaira, qu'il exerce son culte en particulier, ainsi qu'il le trouvera bon : voilà la liberté des cultes I Mais qu'il ne cherche point à l'inspirer aux autres, car ce serait désormais un délit, et

notre devoir nous forcerait à faire tomber le glaive de la loi sur les coupables. »

En quoi la liberté définie et réglée par Lêquinio diffèret-ellc de la persécution la plus violente? En quoi l'humanité prôchée par les proconsuls fusilleurs, noyeurs, guillotincurs, diffèrc-t-elle de la barbarie? En rien ! A ces deux questions il faut faire la même réponse.

Ensuite Lêquinio invite les citoyens à fêter le décadi, et à célébrer ce jour par un banquet fraternel, qu'il appelle, « une communion réelle», et vomit les plus grossières injures contre la communion catholique, contre l'eucharistie. Puis il prend un arrêté pour appliquer les principes qu'il vient de proclamer :

« Afin que la liberté des cultes existe dans toute sa plénitude, il est défendu à qui que ce soit de prêcher, ou d'écrire, pour favoriser quelque culte, ou opinion religieuse que ce puisse être; celui qui se rendra coupable de ce délit sera arrêté à l'instant, traité comme ennemi de la constitution républicaine, conspirateur à la liberté française, et livré au tribunal révolutionnaire établi à Rochefort. » (Archives, AF, II, 143.)

Les ministres de tout culte, déprêtrisés ou non, répondent de la tranquillité de leur commune, et, en cas de trouble, seront expédiés au tribunal révolutionnaire. L'article 3 est fort curieux : il coupe court à certaines réclamations naïves:

« Art. 3. Toute pétition des communes en faveur de leurs cidevant ministres, n'étant que le produit de leur influence encore subsistante, de l'idolâtrie qu'ils avaient inspirée par leurs fonctions, et de leur intrigue actuelk, elle suffira pour rendre ces ministres suspects, et ceux en faveur desquels ces pétitions seront présentées seront mis à l'instant en état d'arrestation. »

De mieux en mieux ! le droit de pétition est aussi bien traité que la liberté des cultes,: pour effacer tout souvenir religieux, l'article A décide que dans les communes où les prêtres « ont déjà abjuré leurs fonctions mensongères », les presbytères, en attendant un décret de la convention, Serviront d'école ou de maison commune. L'article 5 s'occupe des prêtres :

« Attendu l'habitude de mentir dont les ci-devant ministres des cultes s'étaient fait un devoir, et l'impossibilité qu'ils ne mêlent pas à leurs discours leurs principes superstitieux et perfides, il est

LA TERREUR DANS i/OUEST. 229

expressément défendu à tout ministre ou ci-devant ministre, de quelque culte que ce soit, de prêcher , écrire ou enseigner la morale, sous peine d'être regardé comme suspect, et comme tel mis à l'instant en état d'arrestation. »

Des orateurs de clubs parcouraient les campagnes et leur prêchaient une morale républicaine, mais ce métier était interdit, en termes fort peu gracieux comme on voit, à tous les prêtres, défroqués ou non, et même aux ministres protestants. Lequinio pousse même la précaution jusqu'à leur interdire S'écrire sur la morale. Cet arrêté était dirigé aussi contre le culte protestant, car il fermait la bouche aux ministres qui avaient refusé d'abdiquer, et comme la prédication est la partie la plus importante de leur culte, on arrivait ainsi à l'abolir complètement. En outre, tous les ministres ou ex-ministres d'un culte, devenus fonctionnaires publics, étaient destitués, et ne pouvaient être renommés à aucune fonction sans le consentement exprès ou par écrit des représentants. La qualité de prêtre ou de pasteur, quand bien même on eût commis toutes les bassesses imaginables pour se la faire pardonner, était aux yeux de Lequinio une tache ineffaçable.

L'article 9 invite les citoyens à tenir le plus souvent possible des réunions civiques « dans le temple qui a si longtemps été dédié au mensonge»; l'article 10 les convie à célébrer la décade par un banquet fraternel. Cet arrêté montre clairement que les jacobins, en persécutant, ne cédaient point à des passions politiques, mais aune haine horrible contre le christianisme (1).

(1) Le tribunal révolutionnaire de Rochefort ne suffisait pas à Lequinio : il institua une commission militaire pour les prisonniers vendéens. Du 22 frimaire au 11 germinal, elle prononça 189 condamnations capitales. Mais Tune d'elles était parfaitement méritée : c'était celle d'un officier républicain, Guy de la Martinière, digne aide de camp du général Huche t, et capitaine au 3e bataillon de la Haute-Vienne, qui avait fait « massacrer, dans un pays resté fidèle à la république, des femmes enceintes, des enfants à la mamelle ». Le jugement déclare encore qu'après avoir violé des filles, il a voulu les faire assassiner, « qu'il a fait égorger deux familles entières, composées de deux mères et de cinq enfants, dont le plus jeune était encore à la mamelle » , et d'autres atrocités avec des extorsions. Brrriat-Saint-Prix, Justice révolutionnaire, p. 268. Bien d'autres dans l'armée commettaient impunément des crimes semblables : on voulut sans doute, pour quelque motif, se débarrasser de lui.

Pendant ce temps-là, le Poitou était dévasté par les colonnes infernales : elles commirent de tels excès, qu'un de leurs chefs, le général Huchet, fut arrêté, mais il se tira d'affaire, grâce à Robespierre. Hentz visita aussi cette contrée; vers la fin de germinal, il fit avec Francastel un grand nombre d'arrestations àLuçon, même parmi les patriotes. Du reste, les républicains du Poitou étaient pillés, maltraités par les troupes, aussi bien que les royalistes, et ceux qui s'étaient réfugiés dans d'autres départements y recevaient un médiocre accueil (1).

Dans toute la Bretagne, les révolutionnaires suspects de modération étaient cruellement persécutés. Lecoz, évoque constitutionnel d'Ille-etrVilaine, avait eu la prudence de ne pas se compromettre avec les girondins, mais les jacobins ne pouvaient lui pardonner son opposition au divorce et au mariage des prêtres. Le 18 septembre 1793, à Rennes, un prêtre nommé Collet s'était marié publiquement. Lecoz blâma hautement sa conduite ; la société des jacobins l'invita à suivre « ce grand exemple ». Il lui fit une réponse emphatique, dans le goût du temps, mais très ferme. Carrier fut très irrité de la conduite de Lecoz : « Il faut, lui dit-il, que tu me fasses la remise de tes lettres d'ordre ; toutes ces jongleries doivent finir, il en est temps, et tu aurais dû te convaincre par l'expérience de ton confrère Collet, que la conquête de la philosophie sur les préjugés est désormais assurée. » Lecoz refusa énergiquement : le proconsul furieux le fit incarcérer, et le lendemain l'envoya au Mont- Saint-Michel, partager la dure captivité des prêtres qui avaient refusé de le reconnaître pour évêque (2).

A Rennes, Pocholle et Prieur succédèrent à Carrier. Les autorités locales, composées pourtant de patriotes éprouvés,

(1) Le 2 ventôse, un arrêté de Garrau, Heotz et Francastel, les envoyait dans un département situé à vingt lieues de la guerre, en prescrivant contre eux des mesures de surveillance. Le 29 ventôse, un arrêté du comité de salut public leur ordonne de se tenir à vingt lieues de Paris. Archives, AF, II, 278-279.

(2) Du Ohatellibr, Révolution en Bretagne. Tome III, p. 100.

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suppliaient les représentants de réprimer les excès des soldats ; mais ceux-ci étaient trop préoccupés d'envoyer à la guillotine royalistes et girondins, pour prêter à leurs plaintes réitérées l'attention qu'elles méritaient (1).

Le 17 brumaire, Pocholle institua à Rennes une commission, présidée par Vaugeois, qui devait suivre l'armée. Elle devint un véritable tribunal révolutionnaire, siégea d'abord à Rennes, puis à Vitré, et fit tomber beaucoup de têtes (2). Bourbotte, Turreau et Prieur établirent à Antrain, le 1er frimaire, une autre commission, qui fut présidée par un abominable terroriste, Brutm Magnier ; elle avait Mutius Lefèvre

(1) Ainsi, le 5 brumaire, le conseil général du département d'I Ile-et-Vilaine demande l'exécution des lois sur la discipline, a sur les représentations faites par un membre que les soldats se jettent avec audace sur les propriétés, et dévorent les subsistances des habitants, qu'ils les pillent, qu'ils vexent, qu'ils violentent ceux qu'ils devraient défendre ». Le 5 frimaire, les administrateurs du district de Rennes proposent des mesures urgentes de discipline, entre autres, « punition contre tous les officiers qui abandonneront leurs compagnies au moment du combat, ou qui se cacheront dans les fossés, comme ce/a leur arrive ». Ils proposent aussi de « défendre aux officiers de faire égorger les brigands dans les hôpitaux et jusqu'aux femmes, comme cela a eu lieu à Fougères, sur Tordre d'un chef. Défense de fusiller les brigands prisonniers, comme cela se pratique, ce qui expose la troupe à recevoir le même traitement de leur part, et décourage les soldats lors du combat ». Enfin, le 6, les mêmes administrateurs se plaignent encore * des soldats qui, non contents de briser tout dans les casernes, enlèvent les scellés des maisons d'émigrés pour les piller ». Archives, AF, H, 271. Mais les soldats eux-mêmes avaient été autorisés par les représentants à violer le domicile des citoyens, sous prétexte de réclamer des objets utiles à l'armée. Dans une lettre du 26 brumaire, Bourbotte et Prieur de la Marne se vantent d'avoir enlevé leurs chaussures aux habitants de Rennes : « Nous nous sommes transportés sur toutes les places publiques, et nous leur avons dit, en présence de l'armée, qu'il fallait que dans deux heures ils portassent à la municipalité tous les souliers qu'ils avaient chez eux, même ceux dont ils étaient chaussés, et nous leur avons déclaré que si, ce délai passé, ils n'étaient pas tous en sabots, s'il y avait parmi eux d'assez mauvais citoyens pour ne pas donner de chaussures à ceux qui donnaient du sang pour les défendre, ils seraient regardés comme suspects, mis en arrestation, et que tes soldats seraient autorisés à faire chez eux des visites domiciliaires, pour prendre les chaussures dont ils avaient besoin. » (Archives, AF, II, 271.) 11 est probable que des soldats, déjà si disposés au pillage, s'empressèrent de faire ces visites domiciliaires chez certaines personnes, sans attendre un ordre formel.

(2) A Rennes, du 19 brumaire à la fin de nivôse, elle fit tomber 56 têtes. A Vitré, elle en fit tomber 28, du 6 pluviôse au 21 thermidor. Berriat- Saint-Prix.

parmi ses juges, et Scévola Biron pour greffier. Elle siégea jusqu'au 16 prairial, et fut bien plus sanguinaire encore que la première ; cependant le typhus, qui décimait les prisonniers, simplifia considérablement sa besogne. Elle ordonna que les têtes de certains condamnés seraient, les unes portées sur des piques, les autres mises sur des clochers : elle faisait lacérer et brûler au pied de l'échafaud des chapelets trouvés sur ses victimes. Elle immola 268 personnes, dont 19 femmes. Le tribunal criminel de Rennes, jugeant révolutionnairement, en fit périr 87, dont 23 prêtres réfractaires et 11 femmes. Neuf de ces femmes périrent pour avoir recelé des prêtres.

Esnue Lavallée, qui séjourna quelque temps à Rennes, fut aussi un terroriste féroce et sanguinaire. Il se signala en faisant mettre la tête du prince de Talmont sur la porte de son château de Laval. Et ce n'est pas dans un moment d'exaltation révolutionnaire qu'il a commis cet acte de barbarie ; il l'a, au contraire, froidement prémédité ! Il a prévenu le gouvernement de son dessein, et lui a demandé son approbation. Le 13 nivôse, il écrivait de Rennes au comité de salut public, pour lui annoncer la capture du chef vendéen, et priait la convention de le faire exécuter à Rennes ou à Laval :

« Si la convention ordonne ce dernier parti, je la prie encore de me dire si elle approuve Tarrôté que je me propose de prendre, pour ordonner que la tête de ce chef de rébellion soit, immédiatement après son supplice, plantée au bout d'une pique, et placée audessus de la pi'incipale porte de son ci-ilevant château de Laval; ce spectacle fera trembler la foule de malveillants, de royalistes, d'aristocrates dont cette ville fourmille. C'est ce qu'il faut pour consolider de plus en plus la république et son unité (i). »

Il annonce que l'ex-procureur général syndic du Calvados, Bougon, a été arrêté avec Talmont, mais il a été mis hors la loi comme girondin et sera exécuté le lendemain. Bougon fut en effet mis à mort le 14 nivôse. Talmont fut condamné à Vitré, le 7 pluviôse seulement. Esnue Lavallée, se regardant comme suffisamment autorisé par le silence de la convention, ordonna au comité de surveillance de

(1) Archives, AF, II, 209.

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Laval de porter la tête du prince au bout d'une pique, et de la placer à la principale porte de son château, et il ajouta : « Vous voudrez bien faire les mômes honneurs à la tôte d'Enjubault Laroche, si ce fameux fédéraliste est condamné à la peine de mort. » Le comité s'empressa d'exécuter ses ordres, la tête de Talmont fut placée devant la porte de son château, celle d'Enjubault Laroche fut exposée devant la maison de sa femme !

Esnue Lavallée y avait pris goût; le 9 pluviôse, il ordonnait aussi d'exposer la tête de Jourdain, ancien administrateur; mais il ne paraît pas que cet ordre ait été exécuté.

Ce conventionnel n'était pas seulement un monstre de férocité, mais un pillard. Plus tard, lorsque la convention examina sa conduite, il fut révélé qu'on avait trouvé chez lui des calices et des patènes soustraits pendant ses missions.

Le Morbihan fut terrorisé par Tréhouart et Prieur de la Marne. Le premier, se rendant à Belle-Isle, écrivait, le 2 brumaire, à son collègue : « Soyez tranquille sur lupurgation que je ferai dans ce pays. » Prieur se vantait de mettre la terreur à l'ordre du jour. Gomme les conscrits désertaient en masse, il s'en prenait aux prêtres réfractaires qui parcouraient le pays déguisés en paysans et en matelots. Le 23 brumaire, il écrivait de Pontivy : « J'ai fait faire la chasse à ces scélérats de prêtres comme on la fait aux loups, un seul a été pris, il sera bientôt puni de son audace. » Le Morbihan était aussi terrorisé par des agents subalternes. L'un deux, Guermeur, muni de pouvoirs de Prieur, Bourbotte et Turreau, sous prétexte d'assurer la levée des hommes et le paiement des contributions, répandait la terreur partout, entrait dans les maisons, et enfonçait les armoires pour chercher les vases sacrés qu'il prétendait y avoir été cachés (1). Les juges révolutionnaires institués par Prieur de la Marne prononcèrent dans ce département, tant à Lorient qu'à Jos-

(1) Archives, AF, II, 271-275. L'un des agents les plus actifs, Vérité Corbigny, écrivait de Lorient, le 5 frimaire, à Pocholle : «...Un homme est venu me proposer d'aller tuer Dumouriez qui demeure à Lembourg (?), petite ville de Suisse proche Bâlc. Ce citoyen est Suisse, connaît parfaitement le pays, son projet me parait immanquable, il attend une réponse de chez lui : il faudrait que je fusse autorisé à lui donner des fonds : si cela réussissait ! » (Archives, ibid., 277.)

selin , trente condamnations à mort, dont dix contre des prêtres réfractaires. Deux de ces derniers furent exécutés après thermidor. Les prêtres constitutionnels ne furent pas ménagés non plus : le comité de surveillance de Lorient en fit emprisonner plusieurs à Hennebon.

A Brest, les commissaires Bréard et Tréhouart avaient commencé par révolutionner la flotte. Les officiers de marine avaient gagné leurs grades sous l'ancien régime : beaucoup de matelots passaient pour n'être pas assez jacobins : elle avait évidemment besoin de ce que les montagnards appelaient une régénération. Grâce aux excitations révolutionnaires, il y avait beaucoup d'insubordination dans les équipages, les commissaires l'exploitèrent pour obtenir des dénonciations. Le mot d'ordre fut donné, dans le parti jacobin, de crier partout que beaucoup d'officiers voulaient livrer Brest aux Anglais comme Toulon. Des arrestations furent faites. Bientôt Prieur de la Marne et Jean-Bon Saint-André vinrent rejoindre Bréard et Tréhouart. Avec Jean-Bon Saint-André le régime de la Terreur fut définitivement installé à Brest. Des amiraux furent privés de leur commandement et éloignés, des officiers furent expédiés au tribunal révolutionnaire, qui en fit périr plusieurs : les cadres furent désorganisés, l'avancement accordé aux dénonciateurs, de simples marins mis en suspicion : on lit en effet dans un des rapports :

« Que quant aux matelots et canonniers du vaisseau la Bretagne, on les avait vus souvent à genoux sur leurs pièces, gémissaht sur la perte de la religion; qu'à ce titre ils étaient suspects et que la justice exigeait qu'ils Tussent traités comme tels et détenus. » (Du Chatellier, Brest et le Finistère pendant la Terreur, p, 13.)

Du reste, les représentants déclaraient que les équipages étaient engoués de leurs anciens officiers. Pour les régénérer, Jean-Bon, Prieur et Bréard prirent, le 27 vendémiaire, un arrêté qui établissait sur les vaisseaux des instituteurs, et commandait pour eux une édition soignée des Droits de l'homme et de l'acte constitutionnel, avec des notes. «Nous croyons, disaient les députés, que cette espèce d'hommes, si le choix est bien fait, vaudra bien les aumôniers (1). »

(1) Archives, AF, H, 122.

Bientôt le département du Finistère fut couvert de sbires jacobins, à la recherche des royalistes et des girondins. Malgré de nombreux actes de soumission, beaucoup d'administrateurs et de magistrats, qui avaient protesté contre le 31 mai, furent jetés en prison. Les terroristes du Finistère célébrèrent avec une pompe extraordinaire l'exécution de Marie-Antoinette ; le 30 vendémiaire, Jean-Bon Saint-André et Bréard en rendirent compte au comité de salut public : les jacobins avaient fait les plus hideuses démonstrations de joie, un bal avait été donné avec l'assentiment des députés, la ville avait été illuminée, les vaisseaux pavoises, etc.

A partir de ce moment, la rage des terroristes alla toujours en augmentant. Le 19 brumaire, les commissaires prenaient un arrêté pour rendre encore plus dure la captivité des prêtres. Toute communication extérieure leur était interdite, et le 28 frimaire, sous prétexte de prévenir des troubles, on interdisait la messe de minuit constitutionnelle. C'était le prélude de l'abolition définitive du culte officiel. Le 10 nivôse, sur la demande de la société populaire, la fête de la déesse Raison fut célébrée dans la principale église de Brest. Le ministre protestant apostat, Jean-Bon Saint-André, monta en chaire, traita les prêtres d'imposteurs, et engagea ses auditeurs à abjurer leur culte. A peine l'orateur était-il descendu de chaire, qu'une troupe d'énergumènes lacérait les tableaux, brisait les autels et les statues et dévastait complètement l'église.

A Quimper, l'abolition du culte fut accompagnée des actes les plus ignobles. Hérault et Dagorn, agents des commissaires, parcouraient alors le département à la recherche du girondin proscrit Kervélégan ; ils choisirent la fête de Saint-Gorentin, très populaire dans ce pays, pour profaner l'antique cathédrale. Le matin, à l'heure de la messe, pendant que les cloches sonnaient, ces deux misérables firent battre les tambours de la milice et de la garnison pour annoncer leur vaillante expédition. Dagorn, en grande toilette jacobine, bonnet rouge et carmagnole, avec de grandes moustaches, le sabre nu à la main, conduisait avec Hérault la troupe des iconoclastes. Des canonniers les escortaient avec leurs pièces, mèche allumée. Dagorn monte à l'autel, en fait briser les marbres à coups de crosse de fusil par ses

satellites, fait lui-même sauter la porte du tabernacle à coups de sabre, saisit le calice et le saint ciboire, et (c'est le juge de paix Desno, témoin oculaire, qui l'atteste dans un rapport), se déboutonne, et devant l'assistance souille les vases sacrés I Ensuite la bande commet d'autres profanations. Hérault et Dagorn, avec leurs gens, dansent sur les reliques, puis on en fait un tas, et, un ancien officier de fortune, chevalier de Saint-Louis, y met le feu. Le lendemain, tout Quimper apprit avec joie que ce misérable renégat était tombé très gravement malade, aussitôt après cette infâme saturnale (1). Le juge de paix Desno, qui s'était opposé à cette profanation, fut emprisonné, ainsi que quinze autres personnes. Les prêtres constitutionnels qui refusèrent d'apostasier furent bientôt incarcérés comme suspects. Le département du Finistère jouissait donc des bienfaits du gouvernement révolutionnaire. Les prisons étaient pleines, le culte aboli, les églises souillées : les proconsuls dénonçaient les prétendus riches : « Magistrats du peuple, disaient-ils, dites aux propriétaires et aux cultivateurs que leurs récoltes sont une propriété nationale, et qu'ils n'en sont que les dépositaires. » Toujours la doctrine de Mirabeau I et ils leur disaient que le peuple était « aussi debout pour anéantir les insatiables vampires qui depuis longtemps s'abreuvent de son sang (2). » Il ne manquait à cette partie de la Bretagne que d'être fauchée par un tribunal révolutionnaire. Bréard, pour se disculper de l'accusation de modérantisme, insista vivement, le 20 et le 23 frimaire, auprès du comité de salut public, pour l'obtenir; il s'occupait déjà de le composer et il l'aurait installé tout de suite, si Jean-Bon Saint-André ne s'y était momentanément opposé, pour des motifs auxquels l'humanité devait être certainement étrangère. Sur les instances de Bréard, Laignelot se rendit de Rochefort à Brest avec son célèbre bourreau Ance. Il mit avec Tréhouart la dernière main à la spoliation des églises. Le 2 pluviôse, ils prirent ensemble un arrêté enjoignant aux administrations de leur faire passer l'argenterie des églises des communes en retard pour la spoliation, et d'inviter ces communes « d'une manière pressante et

(1) Du Chatellihr, Révolution en Bretagne, tome III, p. 389.

(2) Archives nationales, AF, II, 122.

LA TERRKUtt DANS L'OUEST. 237

propre à leur en faire sentir la nécessité » ; ils les chargent de ce nouvel apostolat (1) ! Il résulte de cette circulaire que de nombreuses communes n'avaient pas encore spolié leurs églises, et qu'il était nécessaire de leur adresser les menaces les plus terribles pour obtenir d'elles ce don prétendu spontané. Mais la création du tribunal révolutionnaire allait être d'un grand secours aux districts pour « leur faire sentir la nécessité de ce don ».

Le 17 pluviôse, les proconsuls prirent un arrêté constituant un tribunal révolutionnaire à l'instar de celui de Paris. Les juges étaient presque tous étrangers au pays : Victor Hugues, terroriste très connu, fut nommé accusateur public. Le 20, il fit dresser l'échafaud qui devait demeurer en permanence : une montagne fut élevée aussi pour la fête, et la sainte guillotine eut pour pendant la sainte montagne. Le lendemain, le tribunal commença ses immolations : le lieutenant de vaisseau de Rougemont, et deux jeunes enseignes, Le Dali de Kéréon, âgé de dix-neuf ans, et deMontécler, âgé de dix-huit ans, furent condamnés à mort sur l'absurde accusation d'avoir voulu livrer leurs bâtiments aux Espagnols et d'avoir avili le pavillon national. Le capitaine Baud vache, qui avait été impliqué dans leur affaire, fut acquitté, mais retenu en prison comme très suspect. Ces trois jeunes gens moururent avec un courage héroïque. Après l'exécution, une troupe ignoble de tricoteuses, de sbires, de jacobins, parcourut en hurlant les rues désertes de Brest, et chantant : Ça ira! et la Carmagnole sous les fenêtres de Laignelot et de Tréhouart, qui vinrent sur la terrasse de leur hôtel, partager cette joie sanguinaire et chanter avec eux (2)!

On s'attendait à voir tomber un grand nombre de têtes, mais Hugues ne s'entendit pas avec les commissaires, et pendant quelque temps le tribunal ne put fonctionner. Jean-Bon Saint-André le fit réorganiser par le comité de salut public qui, le 4 ventôse, lui donna pour président Ragmey, terroriste brutal, juge au tribunal révolutionnaire

(1) Archives, AP, II, 122.

(2) Levot, Brest pendant la Terreur, p. 208. Il faut lire le récit émouvant de leur procès et de leur mort, et les lettres si touchantes que Mon* técler et Kéréon écrivirent a leurs familles.

de Paris, et ami du fameux Dumas; et pour accusateur public Donzé Verteuil, substitut au même tribunal, prêtre défroqué, faux et mielleux. Il faut rendre justice au comité, ces deux hommes étaient parfaitement dignes de leur infâme mission. Le 22 ventôse, le tribunal commença ses sanglantes opérations. Il envoya à la guillotine des personnes appartenant à toutes les classes de la société : d'abord un négociant, puis un prêtre réfractaire, François Lecoz; le 26, il fit mourir un vieux marin, François de Gouy, âgé de cinquante ans, quartier-maître sur le vaisseau, V Impétueux. Il était accusé de ne pas aimer la république, d'avoir dit qu'elle ne tenait pas ce qu'elle avait promis, et d'avoir regretté la royauté (l).Le tribunal prononça soixante-quinze condamnations capitales, et se montra vraiment révolutionnaire « à l'instar de Paris » . Les malheureux prévenus étaient spoliés dans leur prison ; l'acte d'accusation leur était signifié la veille du jugement, à l'heure où l'on savait qu'il était interdit d'avoir de la lumière ; ils ne pouvaient donc préparer leur défense : du reste, il leur aurait été impossible de la présenter : les juges étaient aussi iniques, aussi brutaux que ceux de Paris, le président les interrompait à chaque mot, leur coupait là parole, et les menaçait, s'ils insistaient, de les mettre hors des débats. Gomme dans la plupart des tribunaux révolutionnaires, les jugements étaient préparés d'avance (2).

(1) Pour épouvanter les simples matelots qui auraient pu être tentés de suivre son exemple, on le guillotina en mer, sur un ponton préparé d'avance dans la rade : le bourreau présenta successivement sa tête à chacun des vaisseaux que Ton avait à dessein rapprochés du ponton, pour montrer aux équipages, habitués déjà à voir tomber les têtes de leurs officiers, que la guillotine frapperait indistinctement tous ceux qui oseraient murmurer contre la république, sans avoir égard à leur condition. Levot, Brest pendant la Terreur, p. 273.

(2) « Souvent, dit Génissieux, dans un rapport à la convention (16 prairial an III), on a remarqué que les charrettes étaient amenées, les cordes coupées, tous les instruments de supplice préparés, avant que les débats ussent fermés. L'exécuteur des jugements criminels prenait des mesures si justes dans ces circonstances, que le nombre des condamnés se trouvait précisément le même que celui sur lequel il avait compté; ce qui fait présumer que le jugement était fait d'avance et qu'il le connaissait. » Débats et Décrets, prairial an III, p. 648.) Ces juges n'étaient point desombres fanatiques ; ils menaient très joyeuse vie, et inspiraient autant de dégoût que de terreur. Du Cuatblurr, Brest pendant la Terreur, p. 75.

Le 6 germinal, le curé de la paroisse Saint-Sauveur de Brest, M. Drevez, est mis à mort; le 11, une pieuse ûlle, Anne Pichot Kerdizien, est exécutée pour avoir eu en sa possession des écrits religieux, et entretenu des intelligences avec les prêtres réfractaires ; en outre, les juges décidèrent que tous les écrits contre-révolutionnaires trouvés chez elle seraient brûlés par l'exécuteur au pied de l'échafaud. Le 24 germinal, deux prêtres réfractaires, M. Habasque et Peton, sont condamnés à mort, leur exécution eut lieu à Lesneven. Deux jours après, c'est le tour d'un autre réfractaire, M. Branellcc ; le 28 germinal et le 2 floréal, un soldat et deux charpentiers étaient mis à mort pour propos peu républicains. Quelques jours après, un caporal, qui ne paraissait pas avoir toute sa raison, fut guillotiné pour le même crime : un curé réfractaire fut aussi exécuté le 25 floréal.

Mais ce tribunal avait été -créé surtout pour faucher les girondins du Finistère. Le 1er prairial, les administrateurs qui avaient protesté contre le 31 mai, comparurent devant Ragmey et ses suppôts. Ces malheureux girondins, sur les instances de leurs familles, s'étaient rétractés; ils avaient même fait de basses excuses à la convention, et exalté « le calme et la majesté de ses séances, depuis qu'elle a eu vomi de son sein les traîtres qui entravaient sa marche ». Us avaient vanté la constitution nouvelle, s'étaient abaissés jusqu'à parler « de l'immortelle et nécessaire révolution du 31 mai(l) ». De tels actes de faiblesse réjouissaient les jacobins, mais ne les apaisaient point. Le tribunal gêna scandaleusement leur défense. Sur trente accusés, quatre furent acquittés et vingt-six condamnés à mort; révoque constitionnel Expilly était parmi ces derniers. En vain ces hommes avaient insulté, calomnié les catholiques, opprimé leurs consciences, traqué leurs prêtres : ils étaient dépassés, et la révolution ne leur tenait aucun compte de leurs services. Us furent exécutés immédiatement après le jugement, le 3 prairial; le guillotineur Ance, dit la tradition, arrangea ces vingt-six têtes en couronne : il paraît certain que leurs actes de décès avaient été préparés d'avance (2).

(1) Do Chatblubr, p. 171.

(2) Lbtot, Brest pendant la Terreur, p. 325.

D autres prétendus fédéralistes montèrent sur l'échafaud. Girondins, royalistes, catholiques; militaires et marins trop francs dans leurs discours, marchands et paysans ayant murmuré contre le maximum, entassés pêle-mêle dans les prisons, attendaient leur comparution devant cet infâme tribunal. 11 y eut à Brest, dit M. Du Ghâtellier (p. 105), jusqu'à 975 détenus, dont 106 ex-nobles, 239 femmes appartenant à la noblesse, 174 prêtres ou religieux, 306 religieuses, 111 lingères, couturières ou ouvrières, 56 cultivateurs, 46 artisans ou ouvriers, 17 marchands, 3 personnes seulement appartenant à des professions libérales. Il y avait aussi un grand nombre de détenus à Quimper et dans les autres villes. Les motifs de ces emprisonnements sont pour la plupart très instructifs : un suspect est détenu pour « être de caractère et de relations inciviques », un autre « pour avoir des opinions secrètes », un autre pour s'être montré aristocrate, en disant à deux officiers municipaux: « Bonjour, messieurs »; un agent d'affaires < pour avoir émondé un bois de châtaigniers afin d'affamer le peuple »; une fille « pour être spirituelle et être disposée à ridiculiser les patriotes ». Les prisons furent tellement encombrées, que le 39 germinal, Jean-Bon Saint-André crut opportun de mettre en liberté trente-six cultivateurs, qu'il déclara avoir été arrêtés sans motifs sérieux.

Quelques jours après, au moment de partir sur la flotte, il déclare « qu'il se repose, en son absence de Brest, sur la fermeté du tribunal révolutionnaire séant dans cette commune », et autorise l'accusateur public à requérir pour son service toutes les troupes composant la garnison de Brest. Cet arrêté lui fut plus tard justement reproché, lorsqu'il eut l'audace de soutenir qu'il s'était opposé à la création de ce tribunal et ne s'était jamais associé à ses actes. Il faut dire à sa décharge que, le lendemain 18 floréal, après avoir constaté que beaucoup de personnes étaient arrêtées « sur imputations légères », il autorisa le parquet du tribunal révolutionnaire à examiner, avec le président, les causes de ces arrestations, et à élargir les prévenus au besoin.

La loi du 22 germinal fut appliquée à Brest; le 14 messidor, le prêtre Augustin Glech, âgé de cinquante ans, était guillotiné avec trois femmes de Morlaix qui l'avaient

LA ÎKRfcEUR DANS L*0UKST. ' 241

caché; c'étaient Anne et Anastasic Leblanc, tricoteuses, âgées Tune de quatre-vingts ans et l'autre de trente-huit, et Anne Levron, marchande, âgée de vingt-cinq ans. Le 19, une religieuse âgée de trente ans, Marie- Julienne Gigant, était exécutée ; le 12 thermidor, un vieux capucin de soixantedeux ans, Yves Mével, était condamné à mort avec quatre femmes qui l'avaient recelé ; c'étaient Mma Ruvilly de Saux, âgée de soixante-six ans, M"6 Le Coant, âgée de soixante- .quatre ans, M116 deForzanz, âgée de vingt-sept ans, ex-noble, Barbe Jago, lingère, âgée de cinquante-un ans; quatre autres femmes furent condamnées à quatre ans de réclusion et six heures d'exposition sur le marché de Brest.

Cette horrible exécution fut suivie d'un acte tellement hideux, qu'on refuserait de le croire s'il n'avait pas été attesté par les témoins les plus dignes de foi : A peine M11' de Porzanz avait-elle été guillotinée, que son cadavre, encore chaud, fut porté à l'amphithéâtre de dissection de l'hôpital de marine, et profané par un juge du tribunal révolutionnaire, le chirurgien Palis, qui avait déjà, d'après le bruit public, proposé à Mlle de Forzanz de la sauver au prix de son honneur. Les élèves virent, à travers les fentes de la porte, ce scélérat infliger d'odieux outrages au corps décapité de sa victime (1).

Le 13 thermidor, le tribunal apprit la chute de Robespierre, mais il n'en tint aucun compte et condamna à mort Gabriel Moreau, père du célèbre général. D'accord avec Prieur, il félicita la convention de sa victoire sur Robespierre et continua à faire tomber des têtes. Le 18, il condamnait à mort un royaliste, et le 19, un républicain qui avait favorisé la fuite des députés girondins proscrits : mais ce furent ses dernières victimes. Le 30 thermidor, on reçut à Brest un arrêté du comité de salut public qui destituait Ragmey et le mettait en*arrestation.

Le département de la Manche et une partie de celui d'Hle-et-Vilaîne forent terrorisés par Jean-Bon Saint-André,

(1) Dti Chatellikr, Brest pendant la Terreur, p. 132-134.

Lecarpentier , Bouret et Garnicr de Saintes. Ge dernier écrivait de Cherbourg, le 26 vendémiaire, au comité de salut public, qu'il travaillait à l'abolition du culte:

<( J'ai cru que le temps était venu de prêcher la morale de la liberté et je n'ai pas prêché en vain. L'affermissement de la révolution tient étroitement à la destruction des préjugés religieux : il faut donc en déraciner les germes, et lorsque le peuple est décidé à faire des confessionnaux des guérites, vous devez juger qu'il est aussi voisin de la conquête de la raison que de sa liberté (1). »

Les prisons étaient pleines d'honnêtes cultivateurs étrangers à la politique, mais qui avaient été dénoncés par les terroristes , les uns pour n'être pas allés à la messe constitutionnelle , les autres pour avoir dit que la convention ne devait pas abolir le culte ; d'ailleurs on manquait de bras pour les travaux de la terre; le 8 brumaire, Lecarpentier, malgré son grossier fanatisme révolutionnaire, prescrivit de réviser les arrestations faites par les comités de surveillance pour des motifs religieux.

Après la défaite des Vendéens devant Granville, une commission militaire fut établie pour juger les prisonniers. Elle siégea à Granville jusqu'au 22 floréal , et mit à mort non seulement des prisonniers, mais des blessés. Le 26 frimaire, Laplanche écrivait : « L'hôpital en était également rempli (de Vendéens), la vengeance nationale s'est exercée sur eux, et il n'en est plus question. »

Jean-Bon Saint-André se trouvait à Goutances pendant que Lecarpentier terrorisait le district de Cherbourg : il reconnut, comme lui, mais un peu plus tard, la nécessité de réviser les arrestations de suspects, dans l'intérêt de l'agriculture et des révolutionnaires eux-mêmes. Le 2 frimaire, il rendit à leurs travaux les cultivateurs détenus « par la seule raison qu'ils ne fréquentaient pas les exercices du culte catholique », c'est-à-dire constitutionnel. Le 16 frimaire , il donnait l'ordre d'envoyer à Saint-Lô toutes les cloches de Goutances; le 21, il rejoignait son collègue ù. Cherbourg, et adressait au département une longue et hypocrite proclamation, qui avait pour but de le préparer à l'abolition du culte constitutionnel. Le proconsul débute par

(l) Archives, AP, II, 120.

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des déclamations contre le fanatisme, puis soutient doucereusement que les populations ont tout à fait tort de craindre pour leur liberté religieuse, que la constitution est bien éloignée de vouloir lui porter la moindre atteinte, mais que néanmoins elles doivent se résigner à renfermer strictement son exercice dans l'intérieur des temples; les ministres du culte ne pourront se montrer en public « qu'avec le costume ordinaire des citoyens ». En outre :

« Art. 3. — Il sera établi une forme civile d'inhumation pour les citoyens décédés. Le directoire da district en présentera le mode au représentant da peuple, pour être provisoirement adopté en attendant la décision définitive de la convention nationale. Pourront néanmoins, les citoyens attachés à une croyance particulière, célébrer pour leurs morts toutes les cérémonies qu'ils jugent convenables, mais seulement dans l'intérieur de leurs temples (1). »

Voilà bien une concession absolument dérisoire ! Jean- Bon Saint-André exhorte les corps administratifs et les sociétés populaires « à développer les principes de la morale sociale ». Mais il les engage hypocritement, à « n'employer d'autres armes que celles de la raison » : on sait ce que cela veut dire !

Dans la crainte d'une nouvelle Vendée, Lecarpentier , ainsi que son collègue, avait un peu tardé à abolir le culte. Il exécuta sérieusement son arrêté du 8 brumaire , et tira de prison 247 paysans. On voit que les reproches de partialité et de légèreté , qu'on avait adressés aux comités de surveillance, n'étaient que trop bien fondés. Déterminé à garder encore ] certains ménagements, pendant quelques semaines, Lecarpentier continuait à dirige'r l'église constitutionnelle h sa guise, et môme à empiéter impudemment sur les droits de l'évêque , en nommant lui-même les desservants à la place des curés décédés. Ainsi, le 8 frimaire, il remplaçait provisoirement le curé de Theurteville en Bocage, par un citoyen Michel, dont il exaltait le zèle pour la révolution; et, le 10, il nommait à la cure de Saint-Pierre de Coutances, l'ex-vicaire épiscopal Milaveaux, dont il célébrait également le républicanisme (2).

Mais Lecarpentier attendait avec impatience l'occasion

(1) Archives, AP, II, 120. — (2) Archives, AF, II, 121.

de jeter le masque. Le 5 nivôse, dans une proclamation en faveur du décadi, adressée aux départements de la Manche et de rille-etrVilaine, il fait un pas de plus vers l'abolition du culte. Il déblatère contre les prêtres ; déclare, comme son patron Robespierre, détester également le fanatisme et l'athéisme. Le décadi sera jour de repos officiel, mais par prudence et par hypocrisie, il invite les républicains à ne contraindre personne à le chômer : la cérémonie de la décade aura lieu dans l'église sécularisée pour la circonstance. Le maire ou l'un des officiers municipaux fera au temple « un discours patriotique et moral ».

« Art. 4. — Attendu que les temples ou églises ne seront point ce jour-là spécialement destinés au culte religieux, mais à une réunion civique et communale, la pique surmontée du bonnet, et l'étendard tricolore seront les seuls emblèmes dominants pendant la durée de ladite assemblée. »

Cette disposition était extrêmement perfide. Les signes religieux, les croix, devaient donc disparaître devant les symboles républicains , et le proconsul savait parfaitement que les jacobins procéderaient à cet enlèvement avec beaucoup de brutalité, et que les symboles religieux ne seraient pas replacés. Sous une forme discrète, cet article invitait les révolutionnaires à se lever en masse et à dépouiller les églises : Lecarpentier comptait bien que son arrêté serait ainsi interprété.

Après avoir bien terrorisé le département de la Manche , il se rendit à Saint-Malo , et travailla à détruire les restes de l'armée vendéenne. Son premier soin en arrivant dans cette ville fut d'instituer une commission militaire , qui envoya à la mort beaucoup de victimes. Bien qu'elle procédât très sommairement, il lui reprochait toujours de ne pas expédier les accusés assez vite :

« A quoi bon toutes ces lenteurs? où vous mènent ces éternels interrogatoires? qu'avez-vous besoin d'en savoir si long? Le nom, la profession, la culbute, et voilà le procès terminé. »

Il se rendit à Dinan , où il fit arrêter beaucoup de prêtres constitutionnels, avec de prétendus royalistes et fédéralistes. Le 7 floréal, il ferma la loge des francs-maçons :

« Instruit que dans la commune de Dinan, il existe encore une

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de ces sociétés connues, autrefois, sous le nom de francs-maçons, dans laquelle il se tient des conciliabules secrets et se fait des orgies clandestines,

« Considérant que, quel que fût jadis l'esprit des sociétés maçonniques, de telles agrégations ne peuvent être tolérées sous un régime républicain où la liberté est devenue un bien commun dont la jouissance n'a pas besoin des ombres du mystère, et d'ailleurs, toute réunion d'individus qui se dérobent à la vigilance publique, ne peut qu'exciter la suspicion dans un temps où les actions et les principes de tous les citoyens doivent être soumis à la surveillance du gouvernement ;

« Arrêtons que la société de francs-maçons encore subsistant à Dinan sera aussitôt dissoute. Faisons^défense à tous individus de former ou entretenir une corporation de cette espèce, à peine d'être regardés comme suspects et traités comme tels (1). »

Mais Lecarpentier, bien que très occupé à Saint-Malo, n'en continua pas moins à gouverner le département de la Manche en maître absolu. Le 14 pluviôse, il mettait en simple surveillance 56 personnes du district de Garentan, qui avaient été dénoncées seulement pour des motifs religieux; et le 7 ventôse, il accordait encore la môme faveur à 18, afin « de rendre à l'agriculture des bras utiles ». C'est là Tunique cause de sa modération relative sur ce point, car pendant son séjour à Port-Malo, il expédie au département de la Manche des arrêtés rigoureux. Ainsi, le 14 ventôse, il ordonne aux districts de lui envoyer des listes de prêtres suspects, avec les motifs de la suspicion, pour être ensuite statué ce qu'il appartiendra. Lecarpentier est maintenant décidé à abolir le culte; mais il invite les autorités à ne pas agir trop franchement; elles doivent calomnier et expulser les prêtres constitutionnels, afin de rendre l'exercice de leur culte impraticable, tout en protestant de leur respect pour la liberté de conscience :

a Le repos intérieur réclame l'anéantissement du sacerdotisme, mais qu'il tombe sans secousse, ainsi que je l'ai toujours recommandé. C'est un colosse antique, et encore tenace, car beaucoup d'hommes, surtout les habitants des campagnes, ne s'élèvent que peu à peu à la hauteur de la raison. Minons-le doucement, et ne le brisons pas avec violence. C'est surtout dans ses dépositaires qu'il faut en éteindre le principe. Réprimons les prêtres, non pas comme

(1) Archives, AF, II, 95.

ministres de tel ou tel culte, mais comme marnais citoyens, comme perturbateurs évidents ou secrets, voilà le caractère générai de la suspicion contre eux. Restent les nuances à marquer, c'est aux administrateurs du district à les saisir dans leur patriotisme et dans leur sagesse. Ils sont à portée de connaître le caractère des individus et leur influence. Je leur demande la communication de leurs notions, pour m'en servir dans l'application des mesures révolutionnaires qui doivent purger la révolution de toutes les matiéres hétérogènes. » (Archives, AF, II, 121.)

Le département de la Manche transmit cet ordre aux districts, en y ajoutant des déclamations prôtrophobes : sa lettre an district d'Avranches se termine par une délicate allusion à la déportation des prêtres en Afrique :

« Bientôt il deviendra indispensable de faire avec toutes ces cohortes noires, une descente sur les bords africains; elle opérera, en faveur de la république, une puissante diversion. »

Et il s'agit de constitutionnels! Lecarpentier veut les supprimer pour arriver à l'abolition de leur culte 1 Dans une proclamation et un arrêté pris le 24 germinal à Port- Malo, et adressés aux départements d'Ille-et- Vilaine, de la Manche, des Côtes-du-Nord et du Morbihan, il applique luimême son système, pose en principe que tout prêtre, même constitutionnel, est un perturbateur dès qu'il reste prêtre, et met sans distinction tous les ecclésiastiques de ces quatre départements en arrestation. Parce que certains constitutionnels ont invoqué la liberté des cultes, cet odieux persécuteur ose les traiter de perturbateurs, dignes d'un châtiment sévère. L'abolition du culte produit une certaine émotion : il a l'impudence de déclarer que cette émotion, dont il est l'unique cause par son intolérance, doit être attri-* buée aux prêtres, et prouve la nécessité d'en finir avec eux et avec leurs doctrines. Il commence par représenter les constitutionnels comme les soutiens de l'anarchie, et de faux patriotes, puisqu'ils ne veulent pas abdiquer; comme des ennemis du gouvernement révolutionnaire qui « n'a été que l'accélération de la justice ».

« Oui, tous les instigateurs du fanatisme n'étaient pas rangés sous la bannière de la Vendée, il en existait ailleurs, il en existe encore, et c'est au milieu de vous. Ceux-là n'ont pas osé vous dire : « Tuez vos frères », mais ils vous disent : « Étouffez la raison », c'est-à-dire ne soyez jamais des hommes. Ils ne vous ont

LA TRRREUR DANS L'OUBST. v 247

pas dit encore : « Révoltez-vous contre la république », mais : « Gardez vos saints et vos prêtres », c'est-à-dire soyez toujours en révolte contre la nature, car elle réprouve tout ce qui tend à l'avilissement des hommes.

« II n'est que trop constaté, citoyens, qu'au mépris de la volonté nationale, et sans égard pour les avertissements qui leur ont été prodigués de toutes les manières, des prêtres, ci-devant appelés constitutionnels, marchant, par des routes différentes, au même but que les autres, ont pris à tâche de paralyser le développement des principes régénérateurs. »

Lecarpentier déclare donc que les constitutionnels ne valent pas mieux que les réfractaires : ils troublent Tordre, et les représentants, sans s'occuper des dogmes, sont en droit de les réprimer. 11 les trouve bien audacieux d'invoquer la liberté des cultes :

« Sans doute, la convention nationale a décrété la liberté des cultes, mais a-t-clle décrété la liberté des conspirations? Fidèle dépositaire des principes, elle a laissé au peuple français l'imprescriptible faculté de manifester son vœu. II s'est manifesté et se manifeste chaque jour, ce vœu majestuenx, contre la superstition et ses fauteurs. Il est déjà prononcé, ce vœu d'une nation libre et éclairée; c'est le peuple français lui-même qui a décrété la Un du règne des prêtres ! c'est lui-même qui a élevé des autels à la Raison ; la régénération de ses mœurs devient son ouvrage ! »

Lecarpentier a parfaitement résumé le système du comité de salut public. Point de liberté pour les prêtres : 1° parce qu'ils sont conspirateurs; et pourquoi sont-ils conspirateurs? parce qu'ils sont prêtres; 2° point de liberté, parce que le vœu du peuple s'est manifesté ; quelques clubistes, dans quelques communes, ayant eu du proconsul l'assurance qu'ils seraient énergiquement soutenus, ont dépouillé les églises et aboli le culte : les honnêtes gens, trop certains d'être envoyés pourrir en prison s'ils osaient protester, n'ont rien dit; et le vœu du peuple français s'est manifesté! La liberté des cultes consiste uniquement dans le droit imprescriptible des clubistes de proclamer, au nom de la France, l'abolition du culte : le tour une fois joué, ceux-là sont des' factieux et des conspirateurs qui parlent de liberté et ne se soumettent pas à ce prétendu vœu !

Lecarpentier termine sa proclamation en adjurant vivement les populations, au nom de raffermissement de la paix

intérieure, de renier l'ancien culte et d'adopter le nouveau. Mirabeau, au nom de la paix, sommait hypocritement les catholiques d'embrasser le schisme; Lecarpentier et la convention, au nom de la paix, somment leurs schismatiques d'adopter le culte de la Raison. Le proconsul prend un arrêté contre les constitutionnels :

« Informés qu'au mépris du vœu national qui se manifeste de plus en plus pour le culte de la Raison, des prêtres se sont obstinés jusqu'à ce jour à conserver des fonctions au moyen desquelles ils prolongent Terreur des esprits faibles; que d'autres, après avoir déposé leurs lettres de prêtrise, n'en ont pas moins continué l'exercice de ces mêmes fonctions, auxquelles ils avaient renoncé ; que tous ensemble osent exciter le fanatisme, par des manœuvres évidentes ou secrètes, et que de cette opposition et de ces intrigues coupables, il résulte de nouveaux troubles, et des empêchements dans la célébration de la fête de la Raison, qui doit devenir la religion universelle chez un peuple régénéré (1). »

Il déblatère ensuite contre le fanatisme, déclare que le temps est arrivé « oh une juste et sévère prévoyance doit succéder aux ménagements et aux exhortations inutilement employés »; que les principes et les habitudes des constitutionnels « sont incompatibles avec le règne de la liberté et de la raison » ; et arrête que tous ceux qui n'ont pas déposé leurs lettres de prêtrise, ou qui ont repris leurs fonctions après les avoir déposées, seront emprisonnés comme perturbateurs, « ainsi que les autres prêtres qui, indépendamment de l'abdication et de la non-continuation de leurs fonctions quelconques, ont excité le fanatisme dans les cités ou dans les campagnes», ce qui veut dire que si, après leur apostasie, ils n'adhèrent pas publiquement au culte de la Raison, et s'abstiennent d'insulter la religion qu'ils ont désertée, ils seront emprisonnés comme excitant sourdement le fanatisme. L'article 3 de l'arrêté impose le nouveau culte officiel de la Raison :

« Les autorités constituées sont expressément chargées de procéder à la célébration du décadi, dans les lieux où cette institution morale et civique ne serait pas encore établie, comme de veiller à son maintien, dans les communes qui ont déjà élevé un temple à la Raison. »

(1) Archives, AF, II, 121.

LA TERREUR DANS i/oUKST. 249

Beaucoup de prêtres constitutionnels, en Bretagne surtout, étaient devenus les uns fonctionnaires, les autres simples employés dans les bureaux des administrations; ils espéraient, en rendant des services civils, se faire un peu pardonner leur passé par les furieux, et intéresser la masse des citoyens en leur faveur. Lecarpentier voulut leur enlever cette ressource. Pour compléter son grand arrêté do proscription du 24 germinal, il en pritle môme jour un second dans lequel il déclarait qu'un membre « de cette classe d'hommes accoutumés à tromper et à dominer les autres» ne pouvait concourir au service de la république. Tous les prêtres fonctionnaires ou employés devaient être aussitôt remplacés, « à l'exception de ceux antérieurement mariés et qui auront donné des preuves non équivoques de patriotisme » .

Dans son arrêté, Lecarpentier n'a pas soufflé mot du mariage des prêtres, parce qu'il Sait combien il est réprouvé par les populations de son proconsulat. Mais dans cet arrêté spécial, il favorise ouvertement les prêtres mariés, et donne à entendre qu'en suivant leur exemple, on échappera à la persécution.

Le 28 germinal, il envoie ses arrêtés aux administrations diverses, avec des instructions sur la manière de les appliquer; il prétend que « la coupable opiniâtreté » des constitutionnels le contraint à agir plus vite qu'il ne l'aurait voulu: il se plaint de l'empire de la superstition ; « La célébration de la décade est inconnue ou négligée dans un grand nombre de districts. » C'est la faute de ce malheureux clergé constitutionnel, ce N'est-il pas temps d'extraire de la société les empoisonneurs de l'opinion publique? » Ce persécuteur, jusqu'alors sournois et circonspect, jette enfin le masque; il faut que ses arrêtés du 24 germinal soient exécutés impitoyablement : ceux qui s'y opposeront, les fonctionnaires qui les appliqueront mollement, subiront les rigueurs du régime révolutionnaire. Il insiste beaucoup sur l'observation des fêtes décadaires, et leur établissement dans les communes qui n'ont pas encore un temple de la Raison ; il invite fortement les autorités à dépouiller les églises qui n'ont pas encore été profanées. « Que les pagodes soient dégagées de leur profane opulence, par de* mains prudentes et fidèles. »

Les prêtres constitutionnels sont frappés de terreur (i); beaucoup ont remis leurs lettres, quelques-uns se sont mariés. Lecarpentier les encourage tousxà suivre cet exemple. Le 25 prairial, il dispense de la détention au Mont- Saint-Michel les constitutionnels gui n'y ont pas été enfermés par un ordre spécial des représentants, qui prouveront par actes authentiques qu'ils ont déposé leurs lettres de prêtrise avant l'arrêté du 24 germinal, et qui auront en outre un certificat de civisme de leurs communes; il se réserve de prononcer souverainement sur leur liberté ; par un autre arrêté du, même jour, il accorde la même faveur aux prêtres mariés, Ou qui offriront de se marier :

« Arrêtons que ceux des ci-devant prêtres qui auraient contracté mariage, avant leur détention faite en conformité de notre arrêté ci-dessus, sans avoir néanmoins déposé leurs lettres de prêtrise, comme ceux qui pourront justifier de leur intention de former les mêmes nœuds pourront être élargis. »

S'ils présentent certaines garanties! Ils seront en outre surveillés : le mariage seul pouvait sauver ces malheureux.

Dans les premiers jours de messidor, Lecarpentier revint à Goutances, et signala son retour par de nombreuses arrestations. En moins d'un mois il expédia cent douze prisonniers au tribunal révolutionnaire de Paris. Lorsque sept ou huit personnes avaient été surprises entendant la messe dans une grange, elles étaient déclarées coupables « de rassemblement fanatique ». Le 2 thermidor, Lecarpentier écrivait à l'agent national du district de Loudéac, de tenir les églises fermées, excepté le jour de la décade. Il répétait toujours que le vœu du peuple s'était prononcé « pour un culte uniforme », celui de la Raison, et qu'il fallait le faire

(1) M. Quénault, sous-préfet de Coutances, dans un travail sur cette ville intitulé : La Terreur dans une ville de province, cite, p. 38, une lettre du comité de salut public local du 22 ventôse aux représentants, d'où il semble résulter que révoque intrus de la Manche, Bécherel, s'est montré bien faible. Le comité constate que l'église est fermée c que les prêtres n'y sont entrés qu'aux décades, pêle-mêle avec le peuple, pour y chanter des hymnes à la liberté et à la Raison. L'évoque lui-même a donné l'exemple de la soumission dans cette importante cérémonie. Il s'est montré dans nos fêtes patriotiques de manière à faire croire qu'il ne tenait plus aux mômeries ; nous lui devons cette justice, »

LA TERREUR DANS l/OUEST. 251

respecter. Les commissions de SaintrMalo et de Granville avaient immolé beaucoup de victimes, le tribunal criminel de Goutances prononça aussi treize condamnations à mort. L'exécution de l'abbé Toulorge, prêtre réfractaire, produisit la plus vive émotion dans le pays. En outre un capucin, Nicolas Leroux, fut mis à mort à Cherbourg, le 23 messidor.

Comme Saint-Just, Maignet et tant d'autres prescripteurs acharnés, Lecarpentier entendait tout réglementer dans son proconsulat. Ainsi, le 15 messidor, il accusait « les ouvriers à Tannée connus ci-devant sous la dénomination de domestiques », de demander un salaire exorbitant (parfois cinq ou six cents livres par an), et pour remédier à cet abus, il ordonnait d'appliquer aux domestiques des quatre départements de la Manche, d'Ille-et- Vilaine, des Gôtes-du-Nord et du Morbihan, l'arrêté du comité de salut public du 11 prairial, ordonnant que les journées seront déterminées par les municipalités, en prenant les. prix de 1790 et y ajoutant la moitié en sus; les domestiques qui demanderont plus seront suspects et emprisonnés « comme ennemis de la justice et de l'égalité (1) ».

Le 16 messidor, il prit aussi un arrêté grotesque pour l'établissement d'un théâtre décadaire, sur la demande de plusieurs citoyens et citoyennes de Coutances, qui désiraient être autorisés « à mettre en action la morale républicaine ». Lecarpentier goûta vivement cette idée, déclara que ce théâtre décadaire contribuerait « au grand œuvre de la régénération morale » , et décida qu'il serait établi dans l'église! Les frais de construction, d'installation et de décors furent pris sur le produit des domaines nationaux. L'article 4 de l'arrêté est fort joli :

« Les pièces à jouer sur le théâtre décadaire seront choisies parmi celles qni seront les plus conformes à l'esprit révolutionnaire et républicain, et les acteurs et les actrices devront être dignes de Ja tâche qu'ils se proposent, par leurs principes, leurs sentiments et leurs mœurs. »

L'article 5 met en réquisition tous les artistes, et notamment tous les musiciens de Coutances, pour concourir aux représentations. Voilà donc le théâtre obligatoire I Tel rece-

(1) Archives, AF, II, 121.

vra deLecarpentier Tordre de venir jouer du violon ou fie la flûte dans l'église convertie en temple de la Raison et en théâtre, dont le proconsul vient d'expédier le père ou le frère à Fouquier-Tinville !

Les commissaires Bouret et Frémanger paraissent avoir été particulièrement chargés- de terroriser le département du Calvados ; mais comme ils étaient attachés à l'armée des côtes de l'Ouest, ils vinrent dans le département de la Manche persécuter et faire des réquisitions. Le 4 pluviôse, à Cherbourg, Bouret prescrivait aux districts d'exécuter les lois et arrêtés contre les cloches. Le 6, il prenait, sur les subsistances, un arrêté d'une violence extraordinaire, même pour l'époque. Il y parlait des complots « de l'accapareur assassin et du contre-révolutionnaire secret », et menaçait « ces vils scélérats » de la rigueur des lois. Chaque municipalité devait, aussitôt après la réception de son arrêté, faire une perquisition domiciliaire chez tous les habitants, pour vérifier ce qu'ils possédaient en comestibles, denrées de la première nécessité; les districts devaient organiser un véritable système d'espionnage. Bouret apporta dans les questions religieuses la même violence. De concert avec Frémanger, il prit, le 30 ventôse, à Falaise, un arrêté qui abolissait complètement le culte dans les départements du Calvados et de la Manche. Comme la plupart de leurs collègues, ils eurent soin de déclamer longuement contre les prêtres, le fanatisme et le clergé constitutionnel :

« Considérant que ceux de ces ministres obstinés qui n'ont pas renoncé aux mômeries sacerdotales pour embrasser le culte éternel de la Raison, ne peuvent être regardés que comme des ennemis secrets de notre révolution et, comme tels, sont nécessairement suspects ;

« Qu'il est de notre devoir d'ôter aux mauvais citoyens, de quelque état qu'ils soient, le prétexte dont ils se servent pour abuser de la crédulité et occasionner des troubles, en respectant le principe de la liberté des opinions, consacré dans les droits de Vhomme, et laissant à tous l'usage privé et domestique du culte qu'ils ont embrassé ;

LA TEBEEUR DANS V0UBST. 255

« Art. I. — Les bâtiments nationaux, connus ci-devant sous ie nom d'églises, seront fermés dans toute l'étendue de la Manche et du Calvados. Les clefs en seront déposées à la municipalité de chaque commune. Il n'y sera célébré aucune cérémonie que celle du culte de la Raison ; en conséquence, ils seront ouverts seulement les jours de chaque décadi pour fêter la décade, seul jour de repos qui soit autorisé dans la république. » (Archives, AF, II, 121.)

L'article 2 prescrit l'enlèvement de tous les ornements et signes extérieurs du culte. L'article 3 ne tolère qu'une cloche afin d'appeler les citoyens en cas d'alarme; pour qu'on ne puisse en abuser, le battant devra être détaché et déposé à la mairie ; l'article 4 déclare perturbateurs, suspects et passibles de la rigueur des lois, tous ceux qui tenteraient de s'opposer à l'exécution de l'arrêté, et « tout ministre du culte qui manifesterait le désir ou t intention de l'empêcher » . Naturellement, les jacobins appliquèrent cet article contre les prêtres qui ne voulurent pas apostasier formellement.

Cet arrêté d'abolition du cuite est précédé de l'inévitable protestation de tolérance. On chasse les chrétiens des églises, mais on leur laisse « Vusage privé et domestique de leur culte ». G'est tout à fait joli! Comme s'il pouvait y avoir un véritable culte domestique, sous ce gouvernement qui ait emprisonner comme fanatiques, lorsqu'il veut bien épargner leur vie, les citoyens coupables d'avoir fait dire la messe chez eux, même par un prêtre constitutionnel! Et ce culte intérieur, qu'aucun acte, bien plus, qu'aucune parole ne trahit, est-on libre au moins de l'exercer? Pas du tout : le silence sur certains sujets est un crime! Si l'on ne déblatère pas contre les prêtres, si l'on ne paraît pas aux fêtes républicaines, on est évidemment un fanatique destiné à grossir le nombre des suspects!

Dans les départements de l'Eure et de la Seine-Inférieure, Delacroix et Louchet préparèrent l'abolition du culte. Le 24 frimaire, ils faisaient enlever des églises tous les lutrins, grilles, balustrades, prétendus inutiles au culte, pour les porter à la fonderie de Maromme, avec les plombs qui recouvraient les églises, les maisons religieuses et les châteaux d'émigrés. Ils mirent aussi des curés en arrestation. Néanmoins le culte n'était pas aboli complètement, puisque,

le 15 nivôse, ils réunissaient ensemble les trois paroisses de Louviers (1). Ce fut Siblot qui détruisit l'église constitutionnelle dans cette contrée, et enjoignit aux prêtres d'apostasier.

Gomme Jean-Bon Saint-André et Lecarpentier, il recommande d'abord à ses agents d'agir plutôt par intimidation que par violence. Il proteste môme hypocritement de son respect pour la liberté de conscience, comme les zélateurs du schisme constitutionnel protestaient en 1791 de leur respect pour les dogmes de la religion catholique. Mais les populations n'entendaient point à demi-mot : il fallut, comme partout, proscrire les prêtres ouvertement; c'est ce que fit Siblot par un arrêté pris à Évreux, le 18 germinal. Il déclare que les prêtres ont été dans tous les temps « le fléau de la société », que ceux qui n'ont point déposé leurs lettres sont « réfractaires à la volonté générale » , et ne veulent que provoquer des rassemblements et exciter des troubles ; il décide, en conséquence, que ces prêtres seront, dans les vingt-quatre heures, enfermés au chef-lieu du district. Ceux qui, ayant abdiqué, « ont de nouveau cherché à tromper ou séduire le peuple », seront immédiatement jetés en prison. Les prêtres qui ne se conformeront pas à cet arrêté seront poursuivis comme « rebelles à la loi, agents et complices des ennemis de la liberté»; tout citoyen qui les recèlera sera suspect; la dénonciation est obligatoire ; celui qui refusera de prêter main forte à un citoyen qui voudrait arrêter un prêtre contrevenant à l'arrêté, sera aussi suspect ; tous les prêtres résidant dans une commune de l'Eure et de la Seine -Inférieure sont responsables des troubles qui pourraient s'y manifester pour cause d'opinions religieuses, « et sous tout autre prétexte que ce soit » (2).

Cet arrêté proscrit tous les prêtres qui n'ont pas livré leurs lettres : Siblot le reconnaît formellement, dans une circulaire explicative, du 24 germinal, aux agents des districts : « Cet arrêté doit porter sur tous les prêtres en général, qu'ils exercent ou non leurs fonctions. » Les frais pour la nourriture de ces malheureux prisonniers seront « prélevés sur la fortune qu'ils peuvent avoir ». Cet -

(1) Archives, AF, II, 101. — (2) Archives, ÀF, II, 101.

LA TERREUR DANS i/ OU EST. 255

emprisonnement avait été décrété uniquement pour extorquer des apostasies et des mariages. Aussi, le 18 prairial, Siblot autorisait les agents des districts à mettre en liberté les prêtres qui, ayant l'arrêté du 18 germinal, avaient abdiqué, sans remettre leurs lettres, et ceux qui les ont remises depuis, pourvu que leur républicanisme soit jugé digne de confiance : mais ils n'habiteront point les communes où ils se trouvaient avant l'arrêté, et resteront responsables des troubles qui pourront survenir partout où ils seront.

« Dis-leur, que leur règne est passé, et que si j'adoucis la mesure que j'avais prise à leur égard, c'est que j'espère, qu'en se mariant, ils deviendront des citoyens et serviront utilement la patrie. » (Archives, ibidem.)

Yoilà enfin le grand mot lâché! Toutes ces vexations ont pour but d'amener les prêtres au seul mode d'apostasie qui satisfasse les terroristes, au mariage 1

Siblot ne se contenta point de persécuter les prêtres des deux cultes : il remplit les prisons de personnes de toute condition, accusées d'aristocratie ou de fédéralisme (1) ,et en

(1) Nous croyons devoir attirer l'attention du lecteur sur l'arrêté suivant :

« Vu la lettre adressée le 13 de ce mois par le comité révolutionnaire de la section de l'Homme- Armé, de Paris, au comité révolutionnaire de la commune d'Evreux; la lettre de ce comité à celui de fiernay, desquelles il résulte que la ci-devant marquise de Rubelle, domiciliée à sa terre de Goupillière, est une femme suspecte ; qu'elle avait deux fils, dont un a été tué à Paris à r Abbaye, et l'autre incarcéré dans une maison d'arrêt; que sa fille n'est pas moins aristocratique que ses deux fils; que l'on a trouvé chez ladite ci-devant marquise de Rubelle, ses armes, un reçu d'abonnement de journal aristocratique, et une lettre aristocratique à elle adressée ;

« Considérant combien on doit se hâter d'achever la destruction des tyrans., en paralysant les complots des personnes qui partagent leurs crimes, en s'opposant à la liberté et au bonheur des peuples :

« Arrête que la ci-devant marquise de Rubelle, domiciliée à Goupillière, près la rivière Thibeauville, route de Caen, sera mise en état d'arrestation.

« Charge l'agent national près le district de Bernay de faire mettre sur-le-champ le présent arrêté à exécution. »

u Fait à Rouen, le 28 ventôse de la 2e année de la république une et indivisible. Signé Siblot. » (Archives nationales, AF II, 101.)

Le premier grief énoncé par le proconsul est vraiment monstrueux. Siblot commence par suspecter la marquise de Rubelle, parce qu'elle a eu un fils tué à r Abbaye! La mère d'une des victimes de septembre doit être nécessairement emprisonnée ! Avons-nous besoin de montrer combien les autres motifs sont futiles et ridicules?

envoya plusieurs au tribunal révolutionnaire de Paris. Beaucoup de femmes étaient incarcérées. Des arrêtés de Siblot dispensèrent en ces termes plusieurs détenues de faire leurs couches dans leur prison :

«... Arrête que la citoyenne sera transférée du lieu de la maison d'arrêt en son domicile pour y faire ses couches, qu'elle y sera gardée par un sans-culotte, et qu'immédiatement après son rétablissement, elle sera reconduite à ladite maison d'arrêt (1). »

Nous avons trouvé deux arrêtés des 19 et 21 germinal ainsi rédigés. Un arrêté du 23 met également une femme en liberté momentanée, pour faire ses couches, mais ne l'assujettit point à la faction d'un sans-culotte : il la met seulement sous la surveillance de sa commune.

Siblot prit aussi des arrêtés extrêmement rigoureux sur les subsistances : comme Bouret, il déclama très violemment contre l'avarice des riches, et soumit les cultivateurs à une surveillance inquisitoriale.

Pendant plusieurs mois, Garnier de Saintes exerça la plus sanglante tyrannie sur les départements de l'Orne, de la Sarthe, de la Mayenne. Il appliqua avec une rigueur impitoyable les lois sur les subsistances. Le 28 frimaire, à Alençon, il lançait, au sujet du maximum, une proclamation furibonde contre les riches. D'après lui, la convention « a vu que le malheur du pauvre n'est que le fruit de la froide spéculation du riche » , il se plaint des campagnes « où il règne un esprit d'avarice et de cupidité », et prescrit les mesures les plus tyranniques.

Garnier de Saintes fut en outre un des conventionnels les plus persécuteurs et les plus iconoclastes. On pourra aisément s'en rendre compte par quelques extraits de la proclamation qu'il adressa, le 16 nivôse, aux habitants de l'Orne et du district de Vire, dans le Calvados :

« Lorsqu'il se trouve dans la société des individus qui, sans honte comme sans remords, continuent à exercer un métier dont le

(i) Archives, AF, II, 101.

charlatanisme est à nu, et dont le mensonge et la cruauté font toute la science, de tels hommes, sans doute, méritent d'être surveillés, car, désabusés, comme démasqués, ils ne peuvent plus prêcher la superstition avec des intentions pures.

S'a est d'une sage politique de| respecter Terreur des préjugés religieux, il est d'une justice bienveillante de garantir le peuple des assassinats du fanatisme. »

Il déclame violemment contre l'audace des constitutionnels, et l'inertie des municipalités en présence de leurs intrigues ; il ose accuser les prêtres de persécution :

« De tous côtés on nous prévient que la liberté des cultes devient, dans leurs mains sanguinaires, un instrument à l'aide duquel ils se ressaisissent des consciences, par les menaces et la terreur (i). r>

La terreur! le mot y est! les victimes sont accusées de terroriser les terroristes ! et Garnier de Saintes édicté une série de mesures rigoureuses : dans toutes les communes où il surviendra des troubles, les prêtres seront arrêtés; ceux qui , par leur conseil ou leur prédication , y auront eu quelque part directe ou indirecte, seront jugés révolutionnairement.

Cet arrêté fut exécuté avec beaucoup de rigueur^ les églises profanées, le culte aboli. Le 30 nivôse, à Alençon, Garnier de Saintes célébra une grande fêle de la Raison, dont le culte était déjà installé depuis le 10 frimaire; un curé apostat prit femme au milieu de la cérémonie, et Garnier adressa des éloges publics au nouveau ménage :

« Le représentant, (dit le procès-verbal), a montré à l'assemblée les deux époux, et il a dit : « Disparaissez à jamais, préjugés désavoués par la nature, et vous, ministres imposteurs qui n'en avez contrarié les lois que pour outrager les mœurs ; apprenez que c'est dans le sein d'une épouse vertueuse qu'on adore à la fois la divinité, qu'on justiûe son amour pour la patrie. » Le représentant est descendu de la tribune au milieu des acclamations et des cris mille fois répétés de : « Vive la république ! vive la montagne. » Il a ensuite signé Pacte de mariage. » (Archives, AF, II, 430.)

Gomme un peu d'hypocrisie est indispensable dans une fête jacobine , Garnier proclama la mise en liberté des personnes détenues seulement pour leurs opinions religieuses;

(1) Archives, AF, II, 274.

t. rv. n

en bon français, des paysans et des ouvriers, dont le travail est indispensable aux terroristes fainéants. Mais, par compensation, il met en arrestation plusieurs administrateurs, ainsi que deux prêtres. L'évêque intrus Lefessier est mis sous la surveillance des autorités. Ainsi finit la comédie. Lefessier abdiqua le 30 ventes e

Le tribunal criminel d'Alençon prononça un grand nombre de condamnations capitales, la plupart contre des Vendéens prisonniers. Pendant le mois de frimaire, 189 malheureux furent mis à mort. Aussi Garnier de Saintes écrivait, le 29, à la convention :

« On nous annonce ici les prisonniers par trentaine ; dans trois heures on les juge; la quatrième on les fusille, dans la crainte que ces pestiférés, trop accumulés dans cette ville, n'y laissent le germe de leur maladie épidémique (i). »

Le tribunal procédait presque aussi rapidement que les commissions militaires des armées ; Garnier ne voulait pas qu'il agit autrement à l'égard des prisonniers, et soutenait qu'il ne devait s'inquiéter d'aucune formalité de procédure. Plusieurs prêtres furent condamnés à mort. Le tribunal fit brûler solennellement par le bourreau des objets trouvés sur l'un d'eux, M. Le Ghevrel. Le 30 frimaire, huit femmes furent guillotinées (2).

Le 7 germinal, la ville de Laigle fut terrifiée par une quadruple exécution. L'abbé Lemaistre, prêtre réfractai re, âgé de cinquante ans, était resté à Laigle pour affermir les

(1) Débats et Décrets, nivôse an II, p. 21.

(2) Elles avaient suivi Tannée vendéenne pour échapper aux colonnes infernales, qui tuaient indistinctement royalistes et patriotes. L'une d'elles, Mm0 Latouche, née Lucas-Championnière, répondit au président qui lui reprochait de n'avoir pas réclamé l'appui des chefs de l'armée, « qu'elle connait un bon patriote de ce pays qui a en vain réclamé l'appui de l'armée de Mayence, puisque sa femme et sa fille ont été impitoyablement massacrées ; qu'un pareil exemple n'était pas fait pour inspirer de la confiance en cette armée. » Sa sœur, Elisabeth Lucas, âgée de vingt ans, déclara n'avoir suivi l'armée que pour éviter les excès de tout genre auxquels l'armée de Mayence se portait, et particulièrement vis-à-vis des femmes. Une autre prévenue, Jeanne Rimbaux, fileuse, fit la même déclaration. Il est avéré, par les rapports des républicains eux-mêmes, que les soldats avaient pris une telle habitude d'égorger, d'incendier, de violer, qu'ils commettaient tous ces attentats sur des patriotes qu'ils connaissaient bien pour tels. (Bun, Martyrs de Séez, tome II, p. 14 1.)

fidèles dans leur foi, au milieu de la persécution. Pendant dix-huit mois, une femme courageuse, la veuve Anquetin , l'avait caché, ainsi qu'un autre prêtre, l'abbé Boursier, et. ils avaient dit souvent la messe chez elle. Traqué par les jacobins, l'abbé Lemaistre fut caché pendant trois jours par un chrétien zélé nommé Jacques Morel, et par sa femme. Mais les persécuteurs parvinrent à découvrir sa retraite, et il fut arrêté avec M. et Mne Morel et Mma Anquetin. Le tribunal d'Alençon se transporta à Laigle, et condamna à mort l'abbé Lemaistre, comme prêtre réfractaire, Jacques Morel, cultivateur âgé de cinquante-quatre ans, Rose Legrand, sa femme, âgée de quarante-huit ans, et la veuve Anquetin, âgée de cinquante-sept ans, comme complices. Aussitôt après avoir prononcé la condamnation, le président Provost Lapérelle eut l'infamie d'adresser à l'abbé Lemaistre le discours suivant :

« Crois-tu, vil et lâche imposteur, que le Dieu au nom duquel tu faisais tant de mensonges, soit bien satisfait des victimes que ton hypocrisie immole sur ses autels? Va, malheureux, va expier tes crimes! Puisse le supplice trop mérité auquel tu vas être livré dans ce jour, rappeler tous les citoyens égarés par toi et par tes semblables aux principes de la liberté, de l'égalité, de la fraternité! Puisse-t-il les engager à livrer au glaive de la loi les scélérats de ton espèce que quelques-uns peuvent encore receler! C'est le dernier vœu du tribunal qui t'a jugé. » (Bun, ibid., tome II, p. 191.)

Puis il adressa des éloges aux jacobins et au comité de surveillance, qui avaient montré le plus grand zèle à traquer les prêtres , et pour conclusion débita aux citoyens de Laigle une hypocrite tirade sur la nécessité de consolider la constitution républicaine par la vertu, « non par cette vertu farouche que prêchaient vos prêtres , qui égoïsait et isolait les citoyens », mais par ces vertus « douces et aimables qui nous unissent, et nous portent à nous aimer, comme ne faisant qu'une même famille». Ce sanguinaire hypocrite, après avoir envoyé à la guillotine quatre personnes coupables d'avoir usé de la liberté des cultes, et exhorté les citoyens à livrer au bourreau tous ceux qui oseraient revendiquer cette prétendue conquête de la révolution , s'amusait encore à faire de la pastorale ! Ce fut du reste l'habitude constante des jacobins de célébrer toutes

les libertés, en guillotinant ceux qui les réclamaient, et de prêcher, les pieds dans le sang, toutes les vertus « douces et aimables » 1

Quelques instants après, l'abbé Lemaistre et ses trois complices étaient guillotinés. L'exemple donné par le président du tribunal du haut de son siège ne fut pas perdu : les imprécations et les insultes des jacobins les poursuivirent jusqu'au dernier moment.

Garnier de Saintes avait été précédé dans le Maine par Thirion, qui était animé de la môme fureur iconoclaste, et avait déjà commencé avec succès l'abolition de l'église constitutionnelle. Le 23 brumaire, il excitait les populations à profaner leurs églises et à suivre l'exemple donné par la commune du Mans, qui avait déjà célébré une fête de la Raison :

« Que les saints d'or et d'argent si différents de leurs modèles, dont la plupart avaient vécu dans la plus édifiante pauvreté, se hâtent de venir à la barre de la convention nationale faire une sorte d'amende honorable, et rendre un hommage sincère à la sans-culotterie républicaine. C'est ainsi que nous nous rapprocherons des principes de l'ancien christianisme, dont tous les sectateurs étaient de véritables sans-culottes, qui ne formaient qu'une seule famille de frères. Ne confondons plus la religion avec le culte, et le culte avec ses ministres. » (Archives, AF, H, 138.)

Ce discours contient beaucoup de cafardise. Mais patience ! Bientôt on imposera le culte de la Raison , et on laissera de côté toutes ces sottes apologies de l'ancien christianisme; mais dans un pays aussi arriéré , Thirion se croit tout d'abord obligé à certaines hypocrisies !

Le culte constitutionnel, depuis longtemps humilié et vilipendé par les autorités, fut alors définitivement aboli au Mans. L'évêque intrus Prudhomme abdiqua honteusement, le 29 germinal ; plus de cent soixante prêtres l'imitèrent dans lo département de la Sarthe (1). Seul parmi

(1) Dom Piolin, tome III, p. 411, a relevé les apostasies de 39 prêtres dans le district du Mans, de 39 curés et 2 vicaires dans celui de Ma* mm, de 28 curés, 4 vicaires dans celui de Sillé,de43 curés, 11 vicaires, 4 habitués dans celui de Mont-sur-Loir. Un vicaire épiscopal et 8 constitutionnels du district du Mans refusèrent d'apostasier, mais déclarèrent cesser leur ministère. Dans le district de Mayenne, 8 curés et 2 vicaires abdiquèrent, 20 dans oelui d'Evron.

tous ces apostats, Prudhomme déclara qu'il ne réclamait ni pension, ni traitement; tous les autres réclamèrent le prix de leur apostasie. Bientôt on les vit souscrire une formule portant que leur renonciation à leur caractère sacerdotal était faite pour jouir de la pension accordée par le décret du 2 frimaire aux évoques et prêtres qui abdiqueraient. Prudhomme, le Si thermidor, la signa comme les autres. Plus tard, sous l'empire, il sollicita vivement une pension et finit par l'obtenir.

Villar, évêque intrus de la Mayenne , renonça de fait à Tépiscopat constitutionnel ; mais, malgré les sollicitations et les menaces des terroristes, il ne fit aucune démarche scandaleuse ; deux de ses vicaires épiscopaux apostasièrent ; l'un d'eux devint greffier de la commission révolutionnaire, se maria et présida à la profanation des églises. Beaucoup d'apostats se marièrent. Ces défroqués s'empressèrent de prendre une profession quelconque , pour qu'on ne soupçonnât point la sincérité de leur apostasie : quelques-uns devinrent cabaretiers, d'autres ménétriers (1)!

Garnier de Saintes se signala au Mans par ses extravagances révolutionnaires. Un jour de décadi, il fit convoquer la population dans la cathédrale, monta en chaire, déclama avec frénésie contre les prêtres, et s'écria tout à coup : « Tombez, vils hochets de la superstition ! » En même temps il tirait un coup de pistolet. Aussitôt dans toutes les parties de l'église, même dans les sacristies, les statues, préalablement attachées par des cordes, tombèrent avec fracas. Mais les agents seuls qui tenaient les cordes avaient été prévenus , et l'auditoire, croyant que la cathédrale s'écroulait, fut pris d'une panique épouvantable, qui faillit occasionner les plus graves accidents.

Les prêtres catholiques exemptés de la déportation à cause de leur âge ou de leur santé, étaient détenus à Laval : quatre-vingt-dix furent transférés à Rambouillet, avec deux autres ecclésiastiques ; quinze prêtres, trop âgés ou trop infirmes pour être déplacés , furent laissés dans la prison de Laval. Le transfèrement à Rambouillet fut dirigé par un prêtre apostat, et s'accomplit avec ,1a plus atroce barbarie.

(i) Dom Piolin, ibid., 415.

Ces malheureux ecclésiastiques furent accablés d'insultes, privés du nécessaire, dépouillés du peu d'effets qu'on avait bien voulu leur laisser. Les jacobins leur arrachaient leurs boucles d'argent, et disaient ironiquement : « Saint Pierre, sur les traces duquel vous marchez, n'en faisait point usage. » Après cet horrible voyage, ils furent entassés dans les prisons de Rambouillet, où la dysenterie les décima; vingt-trois d'entre eux périrent en fort peu de temps. Rambouillet avait été choisi comme lieu de détention pour les prêtres ({). Les révolutionnaires y conduisirent aussi soixante-huit ecclésiastiques de l'Orne, et cinquante-deux d'Eure-et-Loir, précédemment détenus à Chartres. Quelques-uns d'entre eux furent élargis seulement en décembre 1794, quelques mois après la chute de Robespierre, mais la prison fut seulement évacuée en mars 1795.

L'exemple donné par les terroristes du Mans et de Laval fut imité dans les petites villes, où une poignée de terroristes profana les églises. Mais dans les campagnes le culte constitutionnel ne fut complètement supprimé que vers Pâques, à la fin d'avril. Certains villageois avaient encore la naïveté d'invoquer cette liberté des cultes tant proclamée par la révolution , et faisaient circuler des pétitions pour demander qu'au nom de la constitution les églises fussent laissées ouvertes. Garnier de Saintes, à la fois furieux et embarrassé de cette résistance, s'empressa de faire un exemple. Sur la demande des jacobins de Chàteau-du-Loir, il fit arrêter trois personnes qui avaient colporté une pétition demandant le maintien du culte, et, le 5 nivôse, il lança une longue proclamation sur la liberté religieuse, ou plutôt sur son abolition. Elle débute par un torrent d'injures contre les religions en général et les prêtres en particulier :

« Le ciel a créé l'homme, le crime a créé les prêtres : leur lugubre morale est sinistre comme leurs vêtements, et criminelle comme leurs âmes. L'homme vertueux les abhorre, la divinité les repousse. »

Puis il entreprend de démontrer que Dieu n'a pas institué de culte , et que le gouvernement révolutionnaire ne peut admettre de prêtres :

(1) Le plus âgé des 90 prêtres de la Mayenne avait 87 ans : 2 étaient octogénaires, 16 septuagénaires, 4 seulement au-dessous de 40 ans ; 8 entre 40 et 60 ans, les autres sexagénaires. Dom Pioun, tome II, p. 622.

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« Oui, certes, le momtre qui inventa V enfer était l'enfer lui-même. Cherchons donc la divinité dans la sainteté de ses attributs... L'Etre suprême veut des hommages sans doute, mais les seuls qui lui plaisent sont l'exercice des vertus dont il a placé le germe dans le cœur de l'homme. Soyons nos prêtres nous-mêmes, présentons nous-mêmes nos propres offrandes.

« Lorsque le vertueux Abel lui fit l'hommage des prémices de ses troupeaux, se servitril de l'intermédiaire des prêtres? Lorsque le fils au berceau offre des caresses à sa mère, emprunte-t-il une main étrangère pour lui tendre les bras? Le ciel entre l'homme et lui plaça-t-il un agent, par le canal duquel devaient lui parvenir les hommages de l'innocence et de la vertu?

« Citoyens, la convention nationale n'a pas seulement voulu la régénération du peuple français en le rendant à la liberté, elle a voulu aussi le rendre à sa raison. L'une ne peut se soutenir que par l'autre, et tant que la superstition recevra le culte d'un homme libre, la liberté est prête à lui échapper. » [Archives, AF, II, 130.)

•C'est bien la vraie doctrine révolutionnaire! Elle fait grand' fracas de la liberté religieuse, mais à ceux qui l'invoquent, elle répond invariablement qu'ils ne réclament pas en faveur de la religion, mais de la superstition , et que bien loin de les tolérer, la république doit sévir contre eux. Néanmoins, après avoir exposé cette doctrine dans toute sa crudité, il cherche à la rendre moins claire, au moyen de phrases hypocrites. Il déclare que la convention est essentiellement tolérante : « Elle respectera vos erreurs tant que le résultat n'apportera aucun trouble à l'harmonie sociale. » Mais il se réserve, en fait, de déclarer que ces erreurs causent du trouble...; il prêche la tolérance : «N'exigeons pas qu'on croie comme nous..., les prêtres ont assez fait verser de sang, et n'allons pas être prêtres nousmêmes: » Et ce vertueux orateur a déjà fait couler des flots de sang, et s'apprête à continuer ses massacres 1 Mais Garnier va montrer aux naïfs campagnards ce que, dans la pratique , il entend par la tolérance. Il est l'homme tolérant par excellence, bien qu'il ferme les églises; les gens intolérants sont les auteurs de la pétition en faveur de leur réouverture 1 Pourquoi? parce qu'en agissant ainsi ils exigent qu'on croie comme eux :

« Tenez-vous en garde contre les clameurs de ces hommes qui vous disent que la liberté de vos opinions religieuses n'existe plus,

parce qu'on a fermé des églises et des temples I Ne peut-on adorer la divinité qu'entre quatre murs? L'univers n'est-il pas un temple? Vos vertus ne sont-elles pas les offrandes que vous lui devez ?

« Ceux-là, certes, sont moins entraînés par un sentiment de vénération pour la divinité, que par le dessein criminel de vous séduire et de vous troubler, qui promènent des pétitions de maison en maison, pour vous arracher des signatures dont le but est de demander encore des prêtres et des églises ; s'il vous en faut, vous en avez. Mais souffrirez-vous qu'on vienne vous provoquer à en vouloir, lorsque vous avez senti le besoin d'y renoncer? Le provocateur n'est-il pas, par cela même, perturbateur de votre repos? Qu'il croie à son gré, il en a la liberté, mais qu'il aille de porte en porte vouloir qu'on croie comme lui, voilà le factieux que Tordre condamne et que la loi punit. »

Puis il prend un arrêté dans lequel il résume les théories de sa proclamation, accuse les pétitionnaires de soulever le peuple « en mendiant des signatures de maison en maison », déclare que la convention permet la liberté des cultes, mais punit « les mouvements et les démarches qui ont pour but d'accaparer les opinions, et de les ramener aux siennes par un système de faction ». En conséquence, il met les trois pétitionnaires en arrestation, et annonce qu'il va consulter le comité de salut public pour savoir s'ils ne doivent pas être traduits au tribunal révolutionnaire, « comme instigateurs et provocateurs de mouvements contre-révolutionnaires ».

Malgré les persécutions de Garnier de Saintes, on vit, dans un certain nombre de paroisses, au plus fort de la Terreur, les habitants, privés de leurs curés, se réunir pour prier Dieu en commun : le maître d'école lisait à haute voix les prières de la messe, et au moment de l'élévation il élevait le crucifix. Ces réunions exaspéraient singulièrement les jacobins, qui les traitaient de rassemblements fanatiques, et mettaient en prison ceux qui paraissaient les diriger. Elles eurent lieu, du reste, à la même époque dans les provinces les plus éloignées et les plus dissemblables. Dans le Maine, beaucoup d'églises de campagnes conservèrent une partie de leur mobilier et de leurs ornements, grâce à la connivence des autorités (1).

(1) A Lassay, les terroristes avaient renversé la croix du cimetière. La population la releva : elle osa bien davantage 1 Le 3 juin, lundi de la

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Gamier de Saintes déclara que tous ceux qui désobéiraient à ses arrêtés sur les subsistances, ou cacheraient des grains, seraient traduits comme conspirateurs devant la commission révolutionnaire établie par Tbirion ; si des communes s'opposent par violence à l'exécution de cet arrêté, les coupables seront punis comme conspirateurs et « leurs maisons brûlées » . On voit que Gamier n'y va pas de main morte. Le 19 nivôse, il renouvelle cette menace à Alençon , et déclare que son arrêté du 2 frimaire sera strictement exécuté.

Après la déroute du Mans, Garnier fit égorger les prisonniers en masse : Au Mans, à Sablé, à la Flèche, près de deux mille Vendéens, des deux sexes, furent fusillés ou sabrés sans jugement. Le 1er nivôse, une commission militaire fut instituée : elle avait pour accusateur public le célèbre Yolcler, prêtre apostat et marié, maire de Lassay ; pour greffier, un autre apostat, Guibert, mais il fut bientôt remplacé par un défroqué nommé Ghédeville. Cette commission jugeait sans s'astreindre à aucune forme ; les prévenus ne recevaient même pas de citation. Elle prononça d'abord 39 condamnations imort à Mayenne, puis quelquesunes à Brnée, et s'établit ensuite à Laval, où, du 16 nivôse au 10 ventôse, elle prononça 223 condamnations capitales. Les 24, 25 et 26 nivôse, elle fit périr 38 femmes. Des religieuses, des prêtres, des receleurs de prêtres furent immolés par cette commission, et montrèrent une fermeté admirable devant ces bourreaux.

Les Vendéens, pendant leur court séjour à Laval, mirent en liberté les quinze prêtres qui avaient été jugés trop infirmes ou trop malades pour être expédiés à Rambouillet. Lorsque Laval fut réoccupé par les troupes républicaines, les jacobins eurent soif du sang de ces vieillards et de ces infirmes ; l'un d'eux était mort en prison ; ils les traduisirent, au nombre de quatorze, devant la commission Volcler, qui

Pentecôte, elle fit une procession de quelquei heures, en chantant des hymnes et des litanies, sans prêtre, mais arec la croix et la bannière. Les terroristes du pays restèrent cois : les autorités départementales en furent très irritées, mais elles craignirent sans doute d'exciter un soulèvement rentable, car la révolution de thermidor arriva sans que les habitants de Lassay eussent été sérieusement inquiétés. Dom Pioun, tome III, p. 201.

les envoya à l'échafaud comme conspirateurs. Tout dans leur mort porte le caractère du martyre; le jugement luimême en fait foi, car il constate qu'on leur demanda inutilement de prêter les serments imposés aux prêtres par la révolution, les déclare par suite de ce refus, coupables de conspiration secrète, et les envoie à l'échafaud :

« Vu l'interrogatoire, etc., par lequel il est prouvé que, requis par la loi de prêter le serment des fonctionnaires publics prêtres exigé par l'assemblée constituante, et celui de liberté et d'égalité exigé de tous les républicains français par la convention nationale, et que, requis encore de le prêter devant le tribunal, ils s'y sont constamment refusés. Sur ce, considérant que ces individus, par le refus opiniâtre de se conformer aux lois de la république, de les reconnaître et de les observer, sont coupables de conspiration secrète contre la souveraineté du peuple français, conspiration d'autant plus dangereuse que, présentée sous les couleurs séduisantes de l'hypocrisie et du fanatisme, elle pourrait induire en erreur un peuple crédule, toujours facile à séduire dans ses opinions religieuses ; enfin, que les principes que ces hommes professaient ouvertement étaient les mêmes qui avaient allumé dans la république la guerre désastreuse de la Vendée (1)... »

Ces quatorze martyrs s'appelaient : Turpin de Cormier, curé, soixante et un ans; Gallot, prêtre, quarante-six ans ; Pelle, chapelain, soixante-quatorze ans; Ambroise, prêtre, soixante-treize ans; Marin de la Girardière, prêtre, soixante ans ; Duchesne, prêtre, cinquante-huit ans; Triquerie, cordelier, cinquante-six ans ; Daliau, curé, soixante-six ans ; Gastineau, prêtre, soixante-six ans ; Migoret, prêtre, soixante-cinq ans; Moulé, prêtre, soixante-dix-sept ans ; Philippot, prêtre, soixante-dix-sept ans ; Thomas, aumônier d'hôpital, soixantequatre ans. L'abbé Pelle avait dit au début de la révolution : « J'ai le cou bien court ; on me le coupera pourtant. » Ils étaient tous infirmes, et avaient été, d'après la loi, dispensés de la déportation après constatation de leurs infirmités. Le

(1) Dom Piolin, tome II, p. 527 : On leur demanda de prêter le serment requis par l'assemblée constituante, lorsque la constitution de 1791 était abolie et vilipendée l lorsque l'église constitutionnelle venait d'être supprimée ! et cette étrange demande leur était adressée par un renégat de cette église ! Mais Volcler voulait simplement les convaincre de catholicisme par un moyen quelconque ; il leur aurait tout aussi bien demandé d'appeler de la bulle Unigenitus au futur concile!

plus jeune d'entre eux, l'abbé Gallot, n'avait que quarantesix ans, mais il était paralysé des deux jambes : il fut porté à la guillotine sur une chaise !

Après cette horrible exécution, la commission Volcler envoya un de ses suppôts réclamer les quatre-vingt-dix prêtres détenus à Rambouillet, pour en faire une magnifique hécatombe. Heureusement, le gardien en chef Horeau refusa énergiquement de les livrer, bien que le commissaire se présentât avec un ordre signé de tous les juges de la commission. Sur les instances du courageux gardien, le comité révolutionnaire de Dourdan refusa d'envoyer à une mort certaine ces malheureux prêtres, que les lois les plus rigoureuses condamnaient seulement à la détention (1).

Garnier de Saintes trouvait que la commission de Laval n'immolait pas encore un assez grand nombre de victimes ; il érigea donc le tribunal criminel de la Sarthe en tribunal révolutionnaire, chargé d'expédier en très peu de temps un grand nombre d'accusés. Le 23 nivôse, il expédiait d'Alençon à l'accusateur public des instructions très précises :

« 11 s'agit ici de prononcer révolutionnairement. Toutes les formalités minutieuses doivent être mises de côté. Il suffit de votre conviction pour prononcer et juger. La formalité de témoins serait ici minutieuse. Ces hommes sont proscrits et par la loi et par l'indignation publique. » (Archives, AF, II, 130.)

Pas déformes, pas de témoins 1 il revient constamment sur cette idée I Le lendemain, il lui écrit de diviser les femmes prisonnières en deux catégories. La première comprendra les paysannes et toutes les femmes d'une condition très modeste : il veut bien qu'on les retienne en prison jusqu'à ce que la convention ait statué sur leur sort.

« Dans la seconde classe vous placerez les femmes de la classe nobiliaire, privilégiée ou sacerdotale. Celles-là, par état et par inclination, abhorraient la révolution, et étaient fanatisantes au lieu d'être fanatisées. Il ne peut y avoir aucune grâce pour elles. Elles ont fait plus de mal que les brigands eux-mêmes, parce qu'elles endoctrinaient, pendant que ceux-ci se battaient.

« Ainsi, les femmes nobles ou qui en avaient épousé (sic), les religieuses, les femmes de robins, négociants, banquiers, commis ou

(4) Dom Piomn, tome II, p. 482.

autres employés, doivent ôtre jugées sans miséricorde. Il ne peut y avoir de suspension que pour celles au-dessous de l'âge par moi déterminé (dix-huit ans, arrêté du 40 nivôse), mais en aucun cas les filles ou femmes de cette seconde classe ne peuvent recevoir la liberté, même sous la garde de quelques bons patriotes (i). »

Le tribunal suivit fidèlement ces instructions sanguinaires, car du 18 au 27 nivôse, sur 148 accusés, il en condamna 435 à mort, et parmi les 13 qui furent épargnés il y avait des enfants de quinze ans (2).

Comme beaucoup de ses collègues, Garnier eut à lutter contre des jacobins locaux; on les appelait bazinistes, du nom de leur chef; il fit arrêter dix des principaux meneurs et les envoya au tribunal révolutionnaire de Paris; mais, contre son attente, il acquitta, le H floréal, les Hébert et les Ghaumette du Mans.

Garnier de Saintes déploya beaucoup de zèle pour rétablissement du culte officiel sur les ruines du christianisme. Le 7 germinal, il ordonnait aux agents nationaux des districts de la Sarthe et de Loir-et-Cher de réunir, dans chaque chef-lieu de canton, les autorités constituées et les patriotes zélés; et là l'agent national « développera aux premiers retendue de leurs devoirs, et aux autres les avantages de la révolution, et la nécessité de substituer la décade au dimanche, qu'ils célébraient autrefois». Le 12 germinal, autre arrêté, précédé d'une proclamation, pour inviter les citoyens aisés à apporter leurs offrandes sur l'autel de la patrie. Ils devaient être prévenus solennellement, la décade prochaine, qu'à la décade suivante, la municipalité se tiendrait en écharpe dans le temple de la Raison pour recevoir leurs dons. « Ces offrandes, dit Garnier, sont libres et volontaires : la bonne intention de ceux qui, n'étant pas assez aisés, ne peuvent rien offrir, est également une offrande aux yeux de la patrie. » Malgré ces belles phrases, les offrandes, sous ce proconsul, sont volontaires comme le culte est libre : car il déclare qu'on tiendra deux listes : la première contiendra les noms des donateurs et le chifFre des offrandes, sur la seconde on verra les noms « de ceux qui étant assez

(1) Archives, itnd.

(2) Berri at- Saint-Prix, Justice révolutionnaire. Il a prononcé en tout 147 condamnations capitales sur 178 accusés.

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à leur aise pour offrir, n'auront rien offert, ou auront fait des offres dérisoires ». On devine aisément que personne ne voulut figurer sur cette dernière liste ! Le 22 floréal, il régla définitivement la répartition des offrandes : un tiers devait être donné aux indigents, un tiers à la caisse du district, et le dernier tiers partagé entre la municipalité et le temple de la Raison (1).

Garnier de Saintes, vers la fin de la Terreur, quitta le Maine pour se rendre à Bordeaux : il laissa dans l'Ouest une horrible réputation : les républicains eux-mêmes, qui lui pardonnaient trop aisément ses cruautés, l'accusèrent d'avoir commis des dilapidations et vendu à des suspects sa protection à prix d'argent.

Thirion dirigea d'abord la Terreur et la déprêtrisation dans le département d'Eure-et-Loir. Le 13 frimaire, il écrivait de Chartres qu'il venait de célébrer la fête de la Raison. «(Les prêtres rougissent de leur métier imposteur et s'empressent de se rétracter. » Tous ceux qui avaient mal accueilli le 31 mai furent déclarés suspects. Bentabole lui succéda dans l'Eure-et-Loir, et en outre aida Garnier de Saintes à opprimer les populations du département de l'Orne. Le 17 pluviôse, afin, disait-il, de faire connaître à la convention la hauteur de l'esprit public, mais en réalité pour arriver à l'abolition complète du culte, il écrivait aux administrateurs du district de Ghàteaudun :

« Vous m'adresserez un état contenant le nombre des communes de votre ressort, le nombre de celles où les églises sont fermées, et de celles où les curés ont abdiqué leurs fonctions. Pour obtenir cet état plus vite et avec certitude, vous pourrez envoyer un ou plusieurs commissaires, qui iront vérifier les faits sur les lieux. » (Archives, AF, II, 101.)

Naturellement, ces commissaires devaient fermer les églises encore ouvertes, et travailler énergiquement à augmenter le nombre des abdications. Les mêmes instructions durent être envoyées aux autres districts.

Bentabole était un de ces conventionnels amoureux des taxes extraordinaires, qui, pour régénérer le peuple français, jugeaient indispensable de faire, jusque dans les loca-

(1) Archiva AF, II,' 130*

lités les plus retirées, une bonne saignée à la bourse des prétendus riches. A Ch&teauneuf, qu'il appela, le 20 pluviôse, « Puits-la-Montagne, la convention nationale ayant aboli la dénomination féodale de château », il frappa 15 personnes d'une taxe de 95,000 livres ; la plus forte contribution est de 6,000 livres, les plus faibles de 100. Le 25 pluviôse, il pressure encore 25 personnes à Nogent-le-Rotrou, devenu Nogent-le-Bépublicain; — les taxes sont échelonnées de 3,000 à 200 livres. Le 28, il lève encore 16,300 livres, sur 31 riches deBellême. Le 1er ventôse, à Mortagne, il prend 15,300 livres à 28 taxés, et le 15, à Laigle, il exige encore 15,000 livres de 27 personnes (1). Le zèle révolutionnaire des autorités étaient tellement exalté par les rigueurs du proconsul envers les fonctionnaires eux-mêmes, que Bentabole fut quelquefois obligé de le modérer. Ainsi, il dut recommander aux districts de Mortagne et de Domfront de ne point laisser les municipalités mettre sous séquestre les biens des frères et sœurs des émigrés, lorsque la loi du 17 frimaire n'y assujettissait que les biens des pères et mères (2).

(1) Archives, AF, II, 130. A Belléme et à Mortagne, la plus forte taxe est de 4,000 livres, la plus basse de 100. A Laigle, la plus forte est de 3,000, la plus basse de 100.

(2) Archiva, AF, II, 130.

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