IL
?)/} RIlCîNE
uion commune est qu'il y eut, à leur arrivée, un pillage désordonné de terres, comme de richesses mobiliaires, mais point de partage régulier. Il est vrai que l'histoire ne parle pas d'un tel partage, mais la vraisemblance oblige presque à le supposer.
Nul doute que les Franks qui suivirent Clovis ne possédassent déjà d^ terres dans leurs premiers établissements en Belgique. Plusieurs sans doute s'en retournèrent dans ces terres, et ceuxlà n'eurent pas besoin d'en prendre ou de s'en faire donner d'autres dans les pays nouvellement conquis. Mais une chose encore plus certaine, c'est que la plupart des guerriers de Clovis s'établirent avec lui en -deçà de l'Aisne, dans le nouveau royaume, et à ceux-là il fallut bien de nouvelles demeures et de nouveaux champs. Le plus probable est qu'ds en eurent à la suite d'un partage plus ou moins régulier, comme les autres Barbares.
Grégoire de Tours dit qu'aussitôt après s être établi dans le pays qu'il venait de conquérir, Clovis fit beaucoup de guerres où il remporta beaucoup de victoires*; mais il n'indique ni les causes, ni le théâtre, ni les dates de ces guerres, il n'en rapporte pas le moindre incident. Celle contre les Bretons armoricains dut être l'une des premières; mais il n'y remporta point de victoire. Il attaqua ces peuples à diverses reprises; mais ils lui résis-
(i) P.'IuUahella vicloriasque IVcit. tlist. il. y. 7.
DK CLOVIS. 3j
îèrent avec succès; il assiégea Nanles, mais il ne put le prendre.
Procope, qui parle de celte guerre, dit qu'elle se termina par un traité d'alliance en vertu duquel les deux nations n'en firent plus qu'une. Procope a certainement confondu dans cette notice les Bretons de l'Armorique avec les. Gallo -Romains dont Syagrius avait été le roi. Les faits subséquents prouveront assez que les Bretons et les Franks furent long-temps les uns pour les autres des ennemis acharnés*.
Clovis eut ensuite avec les Thuringiens des démêlés dont les motifs ne sont point connus; tout ce que l'on entrevoit des relations de ce peuple avec les Franks , c'est qu'il avait pour eux une horreur dont l'histoire cite des traits effrayants. En 491? Clovis mena son armée en Thuringe, en battit les habitants et les soumit à son pouvoir, dit Grégoire de Tours 2 ; mais c'est là une de ces expressions du bon évêque qu'il faut s'accoutumer à prendre avec une grande latitude, sous peine d'y être souvent trompé.
Jusque là Clovis était resté païen ; mais son paganisme ne l'empêcha pas de rechercher pour femme une princesse chrétienne et de l'obtenir. J'ai raconté ailleurs comment Gondebaud, le roi des Burgondes, fit périr son frère Chilpéric, en repré-
(i) De beilo Golhico. !.
(a) Eosfjue suis dilioiilbu^ subjugavil. II. '^7.
3G RKGNE
saiiles d'avoir été par lui chassé du trône. On se rappellera que Chilpéiic avait laissé deux filles en bas âge, que Gondebaud avait recueillies auprès de lui , sans s'inquiéter de l'effet que pourrait produire sur elles la vue journalière du meurtrier de leur père. Chrona, l'aînée de ces filles, avait embrassé de bonne heure la vie religieuse; Clotilde était restée auprès de son oncle, menant une vie pieuse et retirée. Elle n'était déjà plus à la fleur de la jeunesse; mais il paraît qu'elle était belle et attrayante.
Le renom de sa beauté parvint aisément à Clovis par l'intermédiaire des ambassadeurs qu'il envoyait fréquemment en Burgondie. Il la fit demander pour femme à Gondebaud, qui n'osa pas la lui refuser, et il l'épousa cette même année, ayant déjà un fils nommé Thierry qui, bien que né d'une concubine, n'en fut pas moins réputé par la suite le légitime aîné de ses quatre fils *.
On ne sait si , durant les sept ou huit premières années du règne de Clovis , le clergé avait été à portée de faire des tentatives un peu sérieuses pour le convertir au christianisme; mais dès l'instant où Clotilde fut devenue sa femme, les prêtres eurent un moyen assuré et facile de parler au conquérant; la jeune reine chrétienne devint naturellement leur
(i) Gregor. Turon. Hisf. II. 28. Voir à l'appendice de ce vol. quelques observations sur les récits romanesques du mariage de Clotilde et de Clovis.
interprète et leur organe auprès de lui*. Elle prêchait assidûment le roi, dit Grégoire de Tours, sans ajouter expressément , il est vrai , que ce fût à l'instigation du clergé; mais le langage et les raisons t[u'il lui met dans la bouche suppléent de reste à ce qu'il ne dit pas. Il fait doctement disserter la jeune reine contre les dieux païens ; il la fait déclamer contre Saturne chassé et détrôné par son fils Jupiter, et contre Jupiter lui-même dont elle a l'air de savoir tous les scandales, sans en excepter celui de Ganymède, et auquel elle reproche son mariage incestueux, citant en preuve du fait l'hémistiche de Virgile où Junon se glorifie d'être à la fois l'épouse et la sœur du souverain des dieux 2. S'il est vrai que Clotilde étalât toute cette mythologie à Clovis, on croira aisément qu'elle ne faisait que lui réciter des leçons dictées par les prêtres.
Clovis . aurait pu répondre que ses dieux germains étaient étrangers à tous ces scandales des dieux de la Grèce et de Piome; il se contentait de manifester sa répugnance à clianger de religion , répugnance principalement fondée sur la crainte qu'il avait de déplaire à ses guerriers par ce changement.
Les choses restèrent disns celle indécision jusqu'en 496, où Clovis fut obligé de marcher contre les Âllemanes, qui venaient de passer le Rhin avec
(i) Vita S. .Vriuiin. apuclBollr.nd. i <S. jun. (2) II. -j^g.
des projets hostiles. Il les rencontra à Tolbiac, quelques milles en avant de Cologne. La bataille fut sanglante, long-temps douteuse, et Clovis semblait au moment de la perdre, lorsqu'il s'avisa d'adresser une prière à ce Dieu inconnu que lui prêchait Clotilde, lui demandant la victoire et lui promettant, s'il l'obtenait, de croire en lui. A peine eut-il achevé sa prière que les Allemanes, ayant vu leur roi tomber mort, se mirent à fuir et finirent par se soumettre à Cîovis^
Miracle à part, cette victoire de Clovis sur les Allemanes est importante comme premier indice d'un fait à noter. Jaloux de la conquête que les Franks venaient de faire du Nord de la Gaule, les autres peuples germains restés au-delà du Rhin se tenaient incessamment, selon l'antique habitude, aux aguets des occasions de passer le fleuve pour venir, de gré ou de force, prendre leur part de cette terre qu'ils regardaient couime la proie commune des hommes de leur race. Tel était sans doute le projet des Allemanes; mais ils arrivaient trop tard; la Gaule était échue à des conquérants bien résolus à en interdire l'entrée à tout nouvel arrivant, et qui ne manquaient ni de force ni d'énergie pour maintenir leur résolution.
De retour auprès de Clotilde, Clovis lui raconle tout ce qui vient de lui arriver, le danger qu'il a couru, la prière et le vœu (pj'il a Hiits, la vicîoiie
j r.io^nr. Tnr. lii.l. II. 3o.
qu'il a remportée. Clotilde fait aussitôt appeler saint Rémi, évêque de Reims, afin qu'il décide par ses exhortations pieuses la conversion si désirée. Saint Rémi eut dès lors avec Clovis des entretiens où il put le presser sérieusement d'embrasser enfin le culte de ce Dieu qui l'avait rendu victorieux, « Je t'écouterais volontiers, lui répondit Clovis (au « témoignage de Grégoire de Tours), si ce n'était « que le peuple qui me suit ne veut pas renoncer a à ses dieux. Cependant j'irai à eux et leur répé- « terai tes paroles. » Là-dessus, continue l'évéque historien, il assembla les siens, et la grâce divine ayant devancé l'effet de son discours, le peuple s'écria tout d'une voix ; « Nous renonçons aux dieux «mortels, ô roi pieux, et nous sommes prêts à « croire au Dieu immortel que prêche Rémi '^. »
Le prodige ne fut pas tout-à-fait aussi complet que Grégoire semble le croire et le proclamer ici. Parmi les guerriers de Clovis il y en eut un grand nombre (trois mille, selon quelques témoignages) qui, mécontents de la conversion de leur chef et n'en voulant pas être les témoins, se retirèrent derrière la Somme, païens comme ils étaient venus, et passèrent , à ce qu'il semble , au service de Ragnakaire , chef de la tribu franke de Cambrai -.
(i)II.3i.
(2) MuUi de FraiKOium exeirilu, «ecdum ad fidem conversi, vum régis paienla Ragaiiario ultra Summam aliquandiu degenuit. Iliiicaiar. Vila S. Reinigii.
4o RÈGNE
Malgié cet échec, ce fut une grande fête que celle du baptême de Clovis , et l'on se figure sans peine avec quels transports de zèle et d'allégresse saint Rémi et le clergé catholique en firent les apprêts. Grégoire de Tours qui, à l'intervalle d'un siècle , décrivait ce baptême , semble avoir essayé de réunir, pour en tracer le tableau, tout ce qu'il pouvait mettre dans son langage de poésie, d'élévation et d'éclat. « Transporté de la plus extrême joie, dit-il, le saint évêque ordonne d'apprêter le bain purificateur. L'église est ombragée de voiles ornés de peintures, et ses murailles sont décorées de tapisseries blanches; le font baptismal est préparé, l'encens est répandu , les cierges odorifères sont allumés , tout le temple du baptistère est rempli d'une odeur céleste, et Dieu comble les assistants d'une grâce telle qu'ils s'imaginent être ravis au milieu des parfums du Paradis, ^.e roi demande au pontife à être baptisé le premier. Le nouveau Constantin s'avance vers le saint lavoir, pour s'y purifier de la lèpre originelle, pour effacer par l'ablution nouvelle les souillures des vieilles taches; et à peine est-il entré dans l'eau baptismale que, d'une voix éloquente, le saint évêcpie lui dit :« Baisse la tête, fier Sicambre ; adore ce (pie tuas brûlé, et brûle ce que tu as adoré*, v
Ciégoire de Tours évalue à plus de Irois mille le nombre des guerriers de Ciovis fjui furent bap-
11^ Ilisior. II. '^i.
UL CLOVIS. 4ï
tisés avec lui. Je suppose que ce nombre faisait à peu près la moitié de son armée. Avec lui reçurent aussi le baptême ses deux sœurs, Alboflède et Lanteliild, la première encore païenne et la seconde déjà cliiéticnne, mais arienne*.
Jusque là Clovis n'avait guère été, au milieu de la Gaule, qu'un conquérant barbare isolé, le clergé ne pouvant ni ne voulant faire pour lui rien d'important et de hasardeux avant de l'avoir fait luimême chrétien et catholique. Mais Clovis converti devient tout à coup un autre homme et sa destinée une destinée nouvelle. C'est un roi que le clergé peut désormais recommander à la piété et à l'obéissance des Gallo-Romains , sur lequel il peut agir par ses doctrines et ses conseils, avec lequel il a, dès ce moment, une multitude d'intérêts communs. C'est un champion qu'il peut opposer aux hérétiques visigoths et burgondes. Aussi sa joie éclata-t-elle vivement, près et loin, à la nouvelle de la grande conversion du fier Sicambre, devenu en un clin d'œil le nouveau Constantin.
Anastase venait d'être élu pape, et l'un des premiers actes du nouveau pontife fut d'écrire à Clovis une lettre de félicitation qu'il lui envoya par un prêtre nommé Eumérius. «Nous avons voulu, lui écrivait-il, te faire part de notre satisfaction, afin cju'en l'apprenant tu croisses en bonnes œuvres, niellant ainsi le coml^le à notre joie, et afin que
^ll r,or. (il.
l'église elle-même se réjouisse de ravancemeiit d'un si grand roi qu'elle vient de donner à Dieu. Sois donc pour cette église, pour cette nouvelle mère, une couronne de fer; et nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux besoins de son église, en lui donnant pour défenseur un si grand prince, un prince armé du casque du salut contre les efforts des impurs*. »
Une autre lettre adressée à Clovis dans la même circonstance, et plus remarquable encore que la précédente, bien que ne venant pas de si haut lieu , ce fut celle d'A.vitus , évêque de Vienne. J'en citerai quelques traits; ils feront naturellement suite à d'autres passages des lettres du même évêque que j'ai déjà rapportés précédemment comme autant d'indices des plans des meneurs du clergé gallo-romain relativement aux chefs barbares de la Gaule.
« Enfin, écrivait Avitus à Clovis, la Providence vient de trouver en vous un arbitre à notre époque. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous tous. Votre foi est notre triomphe. Que la Grèce (l'Empire d Orient) se réjouisse d'avoir un prince de notre loi! Partout sont célébrés les heureux triomphes que ce I3ays obtient par vous. Nous-mêmes nous ne sommes pas étran-
\i) Dumiiitim (^oiiandainus (|ui,iri taiilo principe providit Ecrlesiœ, qui possil eam tucri, et conrta occurrentcs pesliferornin,
tonatiis g.iloiiin snlnlis indncrr.
gers à un si grand bonheur, et chaque combat que vous hvrez là où vous êtes est ici une victoire pour nous*.»
De telles protestations, adressées à Clovis par un des chefs du clergé burgondien , avaient assez l'air de reproches indirects, de menaces vagues contre le gouvernement arien de laBurgondie, menaces bientôt suivies d'événements qui semblèrent n'en être que l'accomplissement.
Une conspiration fut tramée contre Gondebaud, conspiration à la tête de laquelle se mitGodegisile, son frère, qui régnait sur un tiers de la Burgondie dont Genève était le chef-lieu. Cette conspiration avait été concertée avec Clovis. Il ne s'agissait de rien moins que de détrôner Gondebaud et de donner le royaume entier des Burgondes à Godegisile, qui s'était engagé à reconnaître le roi des Franks pour chef et à lui payer tribut 2.
La' conspiration éclata au point et de la manière convenus. En l'an 5oo , Clovis , à la tète de ses Franks, entra hostilement en Burgondie, et Gondebaud s'avança aussitôt contre lui avec son frère Godegisile. Les armées se rencontrèrent à Dijon , sur la rivière d'Ouche. La bataille à peine engagée, Godegisile passe du côté de Clovis, et leurs forces réimies écrasent l'armée de Gondebaud. Celui-ci
(i' Tangitetiani nos félicitas; quoliescuiiiqueillic pugnatis, viacimus.
(9) GiTf^or. 'Juron. Hisl. II. B'a,
prend la fuite et vole d'un trait s'enfermei' dans Avignon. De son côté Godegisile, triomphant et déjà maître en idée du royaume de son frère, en traite avec Clovis et court s'établir à Vienne*.
De son côté Clovis, décidé à poursuivre ses succès et à prendre Gondebaud dans Avignon, se met aussitôt en marche dans cette direction , brûlant, dévastant tout sur son passage et poussant captives devant lui les populations des villes où il est entré. Arrivé devant Avignon il y met le siège. Gondebaud, qui ne s'y attendait pas, en est fort troublé , et dans son péril il consulte Aridius , Gallo-Romain dans lequel il avait mis toute sa confiance. « Je suis de tous côtés environné de soucis, lui dit-il; voilà que ces Barbares sont venus contre nous pour nous égorger et détruire tout ce pays, et je ne sais quoi faire ^. »
Il est curieux d'entendre le chef des Burgondes traiter les Franks de Barbares, et à quelques égards il en avait le droit. La suite de l'histoire n'est pas moins singulière. « Il te faut apaiser la férocité de cet homme ou périr, répondit Aridius à Gondebaud. Si donc tu l'agrées, voici ce que je pense faire. Je feindiai de t'abandonner et de passer à Clovis, et une fois que je serai auprès de lui je ferai si bien qu'il ne détruira ni toi ni le pays. Fais seulement ce (ju'il le demandera par mon conseil,
,1) Id. loc. cit.
■rx) Id. loc. cil.
jusqu'à ce que Dieu daigne rendre de nouveau tes affaires prospères. — Je ferai tout ce que tu voudras, dit le roi. »
Là-dessus Aridius prend congé, et se rendant auprès de Clovis : «Roi très pieux, lui dit-il, j'ai a])andonné ce misérable Gondebaud pour venir luiniblement offrir mes services à ta puissance; et si ta piété daigne abaisser les yeux sur moi, je serai pour toi et les tiens un serviteur fidèle et pleinement dévoué. »
Clovis accueillit Aridius avec empressement et le retint volontiers auprès de lui; car il était, dit Grégoire, agréable parleur, excellent conseiller, juge équitable et fidèle à s'acquitter des choses qui lui étaient commises. Un jour, tandis que Clovis entourait la ville avec son armée, Aridius lui dit : «O roi! tu n'as pas besoin de conseils; si néanmoins ta glorieuse altesse daigne accueillir quelques paroles de son humble serviteur, je dirai fidèlement ce que je crois être de ton intérêt et de celui des villes par lesquelles tu dois passer. A quoi bon, continue-t-il, retenir ici ton armée, tandis que ton ennemi occupe une place aussi forte? Tu as beau ravager les campagnes, faire dévorer les prairies, couper les vignes par le pied, abattre les plantations d'oliviers, anéantir toutes les productions du pays; tu ne fais aucun mal à ton ennemi. Envoie-lui plutôt des messagers pour le sommer de te payer un tribut annuel. S'il consent à le payer et à te reconnaîtie pour chef, fu
4 G RÈGiVE
('paigneras la contrée; s'il refuse, fais alors ce qui te plaira^. »
Clovis, approuvant le cons%il, se hâte de conclure avec Gondebaud un traité par lequel celui-ci s'engage à lui payer un tribut annuel, et il se retire aussitôt avec son armée, enclianté d'avoir deux tributaires au lieu d'un; car, tout en faisant la paix avec Gondebaud, il ne rompit point avec Godegisile. Bien loin de là; il lui laissa, en quittant la Burgondie, une assez forte troupe de F^ranks auxiliaires, dont il prévoyait sans doute qu'il allait avoir besoin.
Et en effet, à peine délivré de Clovis et de ses Franks, Gondebaud sort d'Avignon, rallie ses forces dispersées et marche rapidement contre son frère Godegisile, qui s'enferme à Vienne. Il l'assiège , le prend et lui fait couper la tête, sans épargner ses complices, les uns Burgondes, les autres Gallo-Piomains de famille sénatoriale. Jl régna seize ans encore après cette expédition , sans payer de îribut à Clovis, sans être de nouveau inquiété par lui et malheureux seulement d'être un moment son allié.
Cette conspiration manquée ne fut pas sans influence sur le sort des pays gouvernés par Gondebaud. Ce fut après avoir si prompîement et si heureusement recouvré son royaume que ce roi donna à ses sujets, tant Romains que Burgondes, les
(i) hl loc. cit.
codes dont j'ai tâché ailleurs de donner une idée; et il est assez vraisemblable que le désir de se rendre populaire, pour mieux se mettre à l'abri du mécontentement des évéques catholiques et des conspirations armées que ces mécontentements devaient naturellement provoquer, eut quelque [)art aux adoucissements apportés alors à la condition des Gallo-Romains du royaume de Burgondie*.
Le péril de Gondebaud avait été un avertissement pour Alaric, roi des Yisigoths, et un avertissement d'autant plus significatif qu'il y avait déjà eu, entre ce dernier et Glovis, des sujets de querelle qui , plus tôt ou plus tard, ne pouvaient manquei' de se renouveler.
On ne sait précisément ni à quelle époque ni à quelle occasion s'étaient manifestés les dissentiments dont il s'agit; mais c'était trois ans au moins avant la première guerre de Burgondie, par conséquent vers 497 au phis tôt, et c'était peut-être à propos de la guerre de Glovis contre les Thuringlens, peuples auxquels nous avons vu que le puissant Euric, roi des Yisigoths, avait accordé une sorte de patronage, et aux affaires desquels il eut été tout simple qu'Âlaric prît intérêt. Mais quelle qu'en eût été la cause , le démêlé avait été assez grave pour que le bruit en fût allé jusqu'à Théodoric I", roi des Ostrogoths en Italie.
(i) Jjurguniiionibus leges miliores in.stiliiit, ne itoinanos opprimcieiil. Grc-iior. Ttir. iiiàt, II. 33.
Je n'ai point eu l'occasion de parler des Gollis orientaux, depuis l'année 474 f époque où j'ai laissé la moitié de ce peuple en lllyrie, sous le commandement de Théodoric, fils de ïbéodomir, à peine âgé de vingt ans. Vers le même temps une autre tribu du même peuple était cantonnée en Thrace, ayant pour chef un autre ïhéodoric, fils de Triaire, selon toute apparence, le parent du premier.
Durant les huit ans qui s'écoulèrent de 474 à 4^2, l'histoire de l'Empire d'Orient n'est guère remplie que des démêlés de ces deux chefs et des troubles qu'ils excitèrent , chacun des deux exigeant la proscription et la ruine de l'autre, et mettant à ce prix son obéissance à l'empereur et l'engagement de ne point dévaster les provinces où il campait. En 482 , ïhéodoric, fils de Triaire, mourut, et la portion des Ostrogoths à laquelle il avait commandé se joignit à ceux de Théodoric, fils de Théodomir, lequel se trouva dès lors à la tête d'une force assez considérable pour des entreprises dignes de son activité et de sa bravoure.
Il conclut avec l'empereur Zenon une espèce de traité par lequel il s'engagea à passer avec tout son peuple en Italie, à la conquérir sur Odoacre, et à la gouverner au nom de l'empereur d'Orient*.
Après une marche lente et pénible comme celle
(i) Il faut chercher dans les historiens byzantins et dans Jornandès les particularités de la vie de Théodoric et de son passage en Italie.
DE CLOVIS. l^^J
de tout un peuple émigraiit en niasse, Théodoric arriva, le 28 août 489, aux bords de l'Isonzo, où il trouva Odoacre avec une armée, prêta lui disputer le passage. Il le battit, passa et arriva le 27 septembre sur l'Adige qu'il traversa de même de vive force, après avoir gagné une seconde bataille. Mais, arrivé dans les plaines de la Lombardie, il éprouva un échec, à la suite duquel il n'eut rien de mieux à faire qu'à se jeter dans Pavie, où il fut aussitôt assiégé par Odoacre.
Il y aurait probablement été pris, et c'en était fait de lui, si le roi des Visigotbs, Âlaric, informé de la détresse d'un peuple et d'un chef de sa race, n'eût envoyé aussitôt à leur secours des troupes qui obligèrent Odoacre à lever le siège de Pavie et délivrèrent Théodoric, Odoacre résista encore quelque temps, mais enfin, assiégé dans Ravenne, il capitula, et fut assassiné quelques jours après, (au mois de mars ^gd). Théodoric régnait depuis lors paisiblement et sagement sur l'Italie , où il semblait s'être imposé une tâche plus difficile et plus glorieuse que de la conquérir, celle d'y restaurer les lois et la civilisation romaines.
Théodoric avait un double intérêt à ce qu'il n'arrivât rien de fâcheux aux Visigotbs; d'abord un intérêt de famille, ayant donné une de ses filles pour femme à Alaric, et puis un intérêt général de politique. Le flot des invasions germaniques était plutôt ralenti ou suspendu qu'arrêté; il menaçait incpssammenl de débordements nouveaux les pron. 4
5o RÈGNE
vinces de l'Empire d'Occident déjà occupées pat d'autres Barbares.
Dans cette incertitude, Théodoric devait regarder comme un coup de bonne fortune pour les deux grands corps de la nation gothique de se trouver, comme ils l'étaient, en contact sur les frontières de la Gaule et de l'Italie, et d'être au besoin l'un pour l'autre un point d'appui et un renfort contre les autres Barbares , à venir ou déjà venus. Mais plus cette situation était avantageuse pour les deux peuples et plus Théodoric désirait qu'elle ne fût point gratuitement compromise par une guerre évitable, et où il avait l'air de croire que les chances de succès n'étaient pas pour Alaric. Enfin il avait aussi des raisons de ménager Clovis, dont il avait épousé une sœur^.
A peine eut-il entendu la première rumeur des mécontentements réciproques des deux rois, qu'il s'interposa pour le maintien de la paix, se déclarant d'avance l'adversaire de celui des deux qui aurait provoqué la guerre. 11 fit écrire par Cassiodore diverses lettres qui avaient toutes pour objet de prévenir cette rupture périlleuse 2,
A son gendre Alaric il recommandait de ne pas trop se fier à sa puissance ni aux glorieux souvenirs des exploits de son peuple. «Vous pouvez, il est vrai, lui disait-il, vous glorifier de ce que ce
(i) Jornand. de Reb. get. LVIII.
'''2) CassJodori Variai'. III. i, a, 3, 4.
colosse d'Attila ait été renversé par la bravoure de?» N'isigoths; cependant considérez que les fiers courages des peuples s'amollissent dans-la paix; prenez garde d'aventurer trop brusquement au jeu de la guerre des hommes qui depuis si long- temps en ont perdu Ihabitude. Attendez, avant de prendre parti , que nous ayons envoyé nos messagers au roi des Franks, afin qu'une intervention amicale mette fin à votre querelle. »
Les démarches de Théodoric eurent d'abord du succès; Alai'ic et Clovis s'envoyèrent réciproquement des ambassadeurs et convinrent d'une entrevue qui eut lieu dans une petite île de la Loire située vis-à-vis d'Amboise, aujourd'hui l'île de Saint-Jean. Au dire des historiens, les deux rois conférèrent, mangèrent, burent ensemble, et ne se quittèrent qu'après s'être accordés sur toute chose, et réciproquement promis amitié*.
Il est fort douteux que Clovis fût de bonne foi dans cette promesse. Bien que déchue de son ancienne prospérité, l'Aquitaine était une proie qui avait encore de quoi le tenter lui et les Franks; et le clergé catholique était là pour accroître, pour seconder la tentation; il était là intrigant, conspirant sans relâche pour mettre sous la domination du nouveau Constantin tout ce que les ariens possédaient dans le Midi.
Ces intrigues catholiques avaient commencé
(l) G.f-or. Tur. Hisi. II.' 35.
B'À RKGNE
immédiatement après la conversion de Clovis. Dés l'an 496, Volusien, évêque de Tours, avait été déposé de son siège par le gouvernement visigoth.
Emmené d'abord prisonnier à Toulouse, il avait été un peu plus tard conduit en Espagne, où il était mort bientôt après. Les catholiques n'avaient pas manqué d'en faire un martyr;lesYisigoths prétendaient l'avoir traité comme un intrigant, comme un conspirateur ligué contre eux avec les Franks*.
Alaric savait sans doute bien que le complot de Volusien n'élait pas un complot unique et isolé; il ne pouvait guère ignorer que le clergé catholique de ses États était partout contre lui dans des dispositions équivoques ou décidément hostiles, et n'aspirait qu'à se donner Clovis pour roi. Bien loin toutefois de le persécuter en masse, il avait eu plutôt l'air de chercher à le gagner par des marques de considération et en lui offrant des occasions de se populariser par des services publics. J'ai déjà dit, et l'on se rappellera, quelle part il l'avait admis à prendre à la réforme des lois romaines.
En 5o6 Alaric eut une autre occasion de faire voir qu'en punissant certains évéques catholiques, ses ennemis déclarés, il n'entendait nullement persécuter l'église catholique. La portion de la Gaule alors soumise à sa domination formait trente-qua-
(i) ... Hic ponlifex suspecliis habiUis a C'.othis , quod se Francormu ditiouibus subdere vcllct. Greijor. Tiii-. Hist. X. il.
tre diocèses épiscopaiix. Or, les trente-quatre évéqiies se réunirent librement en concile, à Agde, pour statuer sur diveis points de discipline ecclésiastique, et le concile fut ouvert et clos par des vœux et des prières solennelles pour Alaric*.
A n'en juger que par les faits subséquents, on serait tenté de soupçonner que l'objet réel, bien que non avoué, de la plupart de ces évêques, en se réunissant de la sorte, était de se concerter entre eux. pour l'accomplissement de leur projet favori, celui d'appeler Clovis à la conquête du royaume d'Alaric ou du moins de la portion gauloise de ce royaume.
Le fait est que, rentrés dans leurs diocèses, la plupart de ces évéques, qui venaient de prier pour Alaric , se mirent à intriguer résolument contre lui en faveur de Clovis et des Franks. Mais l'histoire n'en a signalé que quelques-uns qui, apparemment plus zélés ou moins adroits que les autres, firent de leurs projets plus de bruit qu'il ne fallait pour la réussite.
Du nombre de ces indiscrets fut Quintianus, évêque de Rhodez. Il eut avec quelques Gallo- Romains catholiques une querelle, dans laquelle ceux-ci, emportés par la colère, lui reprochèrent ses menées pour livrer le pays aux Franks. Avertis par-là des trames de l'évéque, les Goths se réunirent pour délibérer sur leur sûreté et résolurent
/i) I>abbe Coutil, an. 5of>.
DZj IIKGNE
de tuer(^Liintianus avantT[u'il n'eût cousoumié ses desseins. Prévenu du danger, celui-ci se réfugia chez les Arvernes, où il était encore sous la domination des Visigoths, mais où il trouva pour protecteur un évêque moins suspect que lui de dévouement aux Franks *.
L'évêque de Tours ïî*en fut pas (juitte pour si peu. Cet évêque était Verus qui, ayant succédé à Volusien, avait renoué le fil de ses intrigues avec le clergé des pays soumis aux Franks. Il fut traité comme son prédécesseur, c'est-a-dire déposé et déporté en Espagne, où l'on ne sait ce qu'il devint.
Galactorius, évêque de Béarn, alla plus loin que tous les autres; il ne se contenta pas d'intriguer en faveur de Clovis ; il prit les armes pour lui et les fit prendre à une partie du peuple de son diocèse. Son plan , qui devait coïncider avec ceux de Clovis , était de se porter au-devant du nouveau Constantin et de l'aider par les armes à la conquête du pays; mais soit fatalité, soit imprudence, Galactorius fut sui-pris par un détachement armé de Visigoths avant d'avoir passé la Garonne, et périt en combattant ^.
A toutes ces nouvelles Clovis comprit qu'il ne devait pas différer plus long-temps son expédition contre Alaric, ni donner à celui-ci le temps de découvrir et de rompre toutes les trames catho-
(i) Gregor. Tur. Vilae Patrum. IV. Histov. II. 36. ■21 Voir Marca, Histoire du Béarn, où tout ce qui < oiirtrne Galactorius a été <>oi"ficuscmrnt recupilli.
iiques ourdies à son profit. C'était aussi l'avis du clergé des pays franks. Saint Rémi qui, par suite de la bonne fortune qu'il avait eue de baptiser Clovis, était devenu son conseiller politique et le représentant auprès de lui de tout le clergé catholique, saint Rémi, qui prétendait assurer à ce clergé la direction, aussi bien que les fruits d'une guerre contre l'arianisme, écrivit alors à Clovis une lettre dont quelques traits allaient assez naïvement au fond des choses : « Tu dois, lui disait le politique évéque, tu dois te donner des conseillers qui puissent orner ta renommée. Tes bienfaits doivent être chastes et honnêtes. Tu dois honorerles prêtres et recourir toujours à leurs conseils; car si tu es en bonne intelligence avec eux, ton gouvernement s'en trouvera plus solide*. »
Du reste, cette nouvelle expédition des Franks ressembla à toutes les autres. Clovis convoqua ses guerriers à Paris, pour leur faire part de son projet et savoir s'ils l'approuveraient; car il ne s'agissait nullement de les mener malgré eux là oii ils n'auraient pas cru de leur intérêt d'aller. Quand ils furent réunis il leur tint ce discours : «Il me déplaît fort que ces ariens de Goths occupent la meilleure partie de la Gaule; chassons-les-en, et, comme le pays est très bon, soumettons-le à notre puissance 2. » La j)roposition plut aux Franks; et Clovis partit à
(i) S. Rcmigii Epist. ad C.lilodov. anie bclliim f^olliiu. an. 507. Srripror. rer. Fiaiic. loin lU.
(a) rxiT^. Tiir. Histor. II. '',7. r.csta l'iancor. XVII.
Db REGIS E
leur tèle avec la bénédiction de saint Kenii, qui lui garantit la victoire. Ils traversèrent la Loire à Tours, marchant à grandes journées, et d'autant plus rapidement que des ordres sévères avaient été donnés de ne piller ni église ni monastère.
Alaric n'avait pas ignoré tout ce qui se préparait contre lui et s'était avancé, dans les parties centrales de l'Aquitaine, afin d'y disposer toute chose pour sa défense. Son armée était composée de Golhs et de Gallo-Romains. Les Arvernes commandés par leur comte, Apollinaire, le fils du célèbre Sidoine, mort évêque deClermont, faisaient une partie considérable de cette armée*.
L'histoire d'une guerre qui intéressait si fort le clergé gallo-romain , d'une guerre inspirée et célébrée par lui, ne peut pas être exempte de particularités merveilleuses; c'était la poésie du temps. Aussi est-il dit queClovis, partant pour l'Aquitaine, emporta avec lui un flacon miraculeux de vin béni, c[ui se remplissait de lui-même de nouveau aussitôt qu'il était épuisé. Il est dit qu'arrivés aux bords de la A'ienne, les Franks ne savaient comment traverser cette rivière gonflée par les pluies. Mais leur embarras fut de courte durée; une biche parui qui , se jetant dans le courant, gagna aisément l'autre )ive par un gué qu'elle indiqua de la sorte aux guerriers de Clovis. Grégoire de Tours, qui raconte ce dernier miracle, ajoute (pie Clovis, rampé aux
(i) Greg. Tur. Hisl. lor. cit.
environs de Poitiers, ^it de loin sortir de la basilique de Saint-Hilaire un globe de feu resplendissant, qui, s'avançant jusqu'à lui, l'illumina miraculeusement , comme pour l'enhardir à son entreprise contre ces mêmes ariens auxquels le bienheureux évêque avait autrefois livré tant de combats dont il était sorti victorieux^.
Informé de l'approche des Franks, Alaric fit un mouvement rétrograde , comme pour se porter derrière la Charente. Il n'en eut pas le temps; Clovis l'atteignit dans la plaine de Vouglé,à dix milles audessous de Poitiers, sur les bords de la petite rivière du Clain, et là se donna une bataille qui eut une immense influence sur les destinées de la Gaule. On ne sait point la force des deux armées, et rien n'autorise à présumer qu'elles fussent très considérables. Celle d'Âlaric devait être la plus nombreuse, et peut-être l'était-elle trop; car il est plus que probable qu'une bonne partie des Gallo- Romains catholiques qui s'y trouvaient n'y était venue que contrainte et avec des dispositions sinistres pour Alaric. Clovis, outre les guerriers de sa propre tribu, avait sous lui des auxiliaires, en nombre inconnu, fournis par l'une au moins des autres tribus frankes encore alors indépendantes de lui et dont les chefs le servaient volontairement.
Indifférents aux détails, aux incidents, aux hasards de cette ])Mtaille, les écrivains ecclésiastiques
(i^ Hisloi. II. ■>,-.
^8 tlÈGNE
n'en ont rapporté que la catastrophe et le résultat, et encore ne les ont-ils pas rapportés sans obscurité ni sans incohérence. Les Goths furent battus; Alaric fut tué de la main de Clovis , qui courut luimême le risque d'être tué par deux Goths qui l'avaient assailli à la fois. Les Arvernes furent particulièrement maltraités; il resta sur le champ de bataille plusieurs personnages sénatoriaux. Apollinaire entre autres y fut tué *.
Aussitôt après la bataille de Vouglé, Clovis divisa son armée en deux corps, dont il se réserva le principal , et donna l'autre à commander à Thierry , l'aîné de ses fils. A la tête de ce dernier , Thierry se porta rapidement dans la partie orientale de l'Aquitaine pour la soumettre; il traversa l'Albigeois, le Rouergue, qui s'appelait encore alors le pays des Rutènes , et de là remonta dans l'Arvernie^. Dans ces divers pays, toutes les villes s'ouvrirent devant lui; il n'est nulle part question delà moindre résistance opposée à ses armes; le clergé catholique lui avait partout aplani les voies.
Les mouvements de Thierry l'amenèrent sur la frontière occidentale de la Burgondie ; il la franchit, et ce fut non pas en ennemi, mais en allié de Gondebaud; ce fut pour aller joindre ses forces aux forces de celui-ci et poursuivie en commun avec lui la guerre contre les Visigoths. (]etle
(i) Gregor. Tiir. lor. cit.
iJ.) Id. \w. fit.
DE n.ovis. 5c)
alliance a va il quelque chose d'étiange. Ékiit-ellc ancienne, c'est-à-dire antérieure à la bataille de Vouglé et jusque là restée secrète? ou bien étaitelle un résultat brusque et imprévu de la victoire de Clovis? C'est un point sur lequel l'insfoire ne décide pas et sur lequel il n'y a que des conjectures à faire. Quoi qu'il en soit, les Franks et les Burgondes réunis descendirent ensemble la vallée du Rhône et s'emparèrent de la plupart des villes que les Yisigoths possédaient dans le voisinage de la Durance, tant au nord qu'au midi de cette rivière. Ils prirent entre autres celles d'Orange, de Carpentras, de Vaison, d'Apt, d'Aix, qu'ils traitèrent toutes fort mal, au risque d'y faire regretter la domination des Visigoths, si ariens qu'ils fussent. Ils se portèrent à la fin sur Arles, qu'il leur fallut assiéger dans les formes, mais dont la soumission devait entraîner celle de la Provence entière*.
Les mouvements de Clovis, à la tête du gros de ses forces , furent moins rapides ou peut-être un peu plus contrariés que ceux de Thierry. 11 alla d'abord occuper Bordeaux, où nul historien ne dit qu'il éprouva de la résistance, mais où les faits ultérieurs semblent indiquer qu'il en avait prévu fiuelqu'une. Il y passa l'hiver avec ses Franks, qui <'urent ainsi le loisir de faire connaissance avec les nIus et les autres productions du Midi, et avec ce*
(i) Vila S. (IfcsaiiL in His»oi. Fiaii; . Sfiiplor. Inm. IIÏ,
Oo RFGNE
qui restait encore alors du luxe des grandes villes de cette riche portion de la Gaule *.
La saison des armes revenue, Clovis avait à choisir entre deux partis. Il pouvait se reporter en arrière sur la Charente , où les Visigoths tenaient encore quelques places et entre autres Angouléme, ou poursuivre sa marche vers le Midi , où se trouvaient les principales villes de l'ennemi , Narbonne, Carcassonne et Toulouse, jusque là la capitale de toutes les provinces visigothiques, tant au-delà qn'en-deçà des Pyrénées. Ce dernier parti lui parut le plus décisif. Il remonta donc le long de la Garonne jusqu'à Toulouse, et entra sans obstacle dans cette ville où il trouva, dit-on, une partie du trésor des rois visigoths qu'il enleva^. De là, poursuivant sa marche, il arriva bientôt sous les murs de Carcassonne.
Cette ville, fortifiée par les Romains avec toute la puissance de leur art, était réputée dès iors, comme elle le fut depuis durant tout le moyenâge, une citadelle d'une force merveilleuse. Clovis ne pouvait méconnaître l'importance de cette place; il lui suffisait de lavoir pour former le projet de la prendre et de s'y établir comme dans un poste élevé d'où il surveillerait et contiendrait au loin une grande partie des pays enlevés aux Visigoths. Une autre raison lui en faisait désirer \ive-:
" (i) Greg. Tur. Hist. II. 37.
{■7) td. loc. cit.
DE CLOVIS. Gl
ment la conquête. C'étajt là, disait la renommée, que les rois visigoths avaient enfermé leur fameux trésor, celui qu'Alaric et Ataulfe avaient tiré du pillage de Rome et dont la crédulité populaire grossissait encore les merveilles. C'était, disait-on, la fleur de vingt pillages fameux. Là brillait le trésor de Salomon , avec une infinité d'autres objets précieux que les Romains avaient enlevés de Jérusalem. L'idée seule d'un tel trésor aurait été, pour Clovis et pour les Franks, un motif suffisant d'assiéger Carcassonne, et ils l'assiégèrent.
C'en était fait, selon toutes les apparences, de la portion gauloise du royaume des Visigoths. Cependant le danger du pays tenait plus encore au défaut d'ordre et d'harmonie qu'au défaut de movens. Immédiatement après la bataille de Youglé , les Visigoths épars dans les villes de l'Aquitaine , craignant avec raison d'être égorgés ou emmenés captifs par les Franks, s'étaient retirés en toute hâte devant les vainqueurs et concentrés dans la Septimanie. Ainsi les hommes ne manquaient pas, et ces hommes étaient braves; mais il n'y avait dans le gouvernement ni concert ni confiance, ou plutôt il n'y avait plus de gouvernement.
Le dernier roi des Visigoths, Alaric, avait deux fils, l'un bâtard, Gesalic, qui, à l'époque de la guerre avec les Franks, était déjà d'âge viril; l'autre, nommé Amalaric, qu'Alaric avait eu de Theudiscle, fille de Théodoiic, n'était encore qu'un
eufanl de huil ou neuf an.s. Tous les deux s'étaient trouvés à la bataille de Youglé, et tous les deux s'étaient enfuis, chacun avec un parti de Visigoths dévoués. Amalaiic avait cherché un refuge en Espagne ; G esalic s'était arrêté à Narbonne, où il avait été couronné, ayant fait faire aussitôt à Clovis, disent certains historiens, des propositions de soumission et de paix qui avaient été acceptées ^ Mais tout est incertitude et confusion dans l'histoire de ce règne d'un moment. La chose seule certaine et claire , c'est que Gesalic n'était pas l'homme qu'il fallait pour arrêter la marche victorieuse des Franks et conserver aux Visigoths quelque chose de ce qu'ils avaient possédé en-deçà des Pyrénées.
Mais cet homme existait; c'était Théodoric, le roi d'Italie. Au premier bruit de la bataille de Vouglé, il intervint avec autant de promptitude que <le décision dans les affaires des Visigoths, et , soutenant dans la Gaule le rôle glorieux qu'il s'était donné en Italie, il prit sans délibérer, contre les Franks, l'attitude d'un défenseur de la civilisation autant que celle de défenseur d'un peuple frère du sien. Il assembla en toute hâte une armée composée des Goths vainqueurs d'Odoacre, qui n'avaient pas encore eu le temps de s'amollir au milieu des délices de l'Italie, d'ailleurs bien amorties par les invasions des Barbares. Ne pouvant conduire lui-
(l) isidori Ctiroii.
DE cr.ovis. G'^
même celle armée, il la donna à commander à Ihlias , Tun de ses plus braves et de ses plus habiles généraux *.
Iblias passa les Alpes , probablement les Alpes maritimes, et marcha droit sur Arles, assiégé, comme nous l'avons vu, par les armées réunies des Franks et des Burgondes.
Les biographes de saint Césaire, qui était alors évéque d'Arles, nous ont conservé de l'histoire de ce siège quelques traits importants en ce qu'ils se rattachent au motif général de l'expédition de Clo^ vis contre Alaric. Il y avait alors à Arles, comme dans toutes les autres villes de la Gaule méridionale, un parti catholique opposé aux ariens, les abhorrant à l'excès et toujours prêt à favoriser les Franks contre les Visigollis. Saint Césaire fut constamment soupçonné par ceux-ci d'être, en Piovence, l'âme de ce parti et plus d'une fois persécuté comme tel. ÎNéanmoins il triompha de toutes les accusations élevées contre lui à ce sujet; et son biographe, qui était en même temps son disciple, le justifie expressément sur ce point, de sorte que l'historien doit hésiter à le comprendre dans la conspiration moitié religieuse et moitié politique des évêques catholiques du Midi contre le gouvernement visigoth.
Ce qui est certain, c'est qu'à Arles, comme ailleurs, le parti opposé aux ariens s'appuyait sur lu
(i; Jornandes de reb. gel. liVIII, — Cassiodori Clirouic.
64 RKGTJE
portion la plus énergique et la plus active du clergé catholique. Mais, d'un autre côté, les Visigollis avaient à Arles des partisans dévoués, aussi forls par le nombre que par le zèle, et à la tête desquels figuraient les Juifs , formant dès lors dans cette ville une classe riche, puissante et privilégiée. Dans cet état de choses le parti catholique d'Arles ne pouvait rien tenter de décisif en faveur des Franks , bien qu'ils fussent aux portes et que l'approche des Goths d'Italie rendit urgente pour <j^ux-ci la nécessité de s'emparer de la ville. Le seul incident connu du siège que l'on puisse rattacher à ces tentatives servit plus aux assiégés qu'aux assiégeants.
Un clerc se signala par une action d'une grande témérité. Il se laissa glisser, de nuit, par une corde, du haut des remparts, et le jour venu il courut à la tente des généraux ennemis, se remit entre leurs mains et leur dit ce qu'il était sans doute chargé de leur dire; car il n'y a pas moyen de croire au biographe qui rapporte le fait , quand il affirme que ce clerc avait agi de son chef, par la seule crainte d'être emmené captif de la ville, par étourderie et par méchanceté contre saint Césaire, motifs disparates et contradictoires qui se démentent récipi oquement.
Il se peut qu'il ne fût pas de connivence avec saint Césaire; mais il réunissait en lui les conditions les plus capables de faire croire qu'il n'avait rien tenlé que par l'ordre e[ pour le service de ce
DL Cl OMS. Gj
dernier, car il était son C(nn patriote et son procheparent. .\ussi l'évasion nocMnrno du clerc et sa présentation aii\ générau.v; ennenns à peine éhrnilées dans Ailes v causèrent une émeute violente contre l'évéque. Les Juifs, les ariens et les autres adversaires des assiégeants se répandirent dans les rues en vociférant contre lui et en TaccusaîU d'avoir envoyé un de ses parents aux ennemis pour leur livrer la ville. La vie de Césaire courut quel- ({ue danger; cependant les Visigoths se contentèrent de le tenir enfermé sous bonne garde et avec une sorte de mystère, de façon que les catholiques, ne sachatit pas s'il était vivant ou mort, n'osaient plus rien entreprendre*.
Cependant les Goths d'Italie approchaient, et les Franks, ainsi que leurs auxiliaires burgondes, avaient résolu de les attendre. Il se donna, sous les murs d'Arles ou dans le voisinage, une grande bataille dont les écrivains franks ne parlent pas du tout et dont les écrivains des Visigoths ne parlent qu'en termes vagues. Tout ce que Ton peut dire d'après eux, c'est que les Franks furent vaincus, avec une perte énorme. Jornandès dit qu'il y en eut plus de trente mille de tués; mais nous sommes accoutumés à ne pas croire aux chiffres de Jornandès^.
Les Burgondes, qui avaient eu leur part du dé-
(i) Vita S. (^œsarii.
2" De rcb. get LVriI.
66 Ri:GiME
sastre, battirent en retraite sur la Durance, et le général goth Ibhas détacha une partie de son armée à leur poursuite , tandis que lui-même , à la tête de son corps principal, passant le Rhône à Arles, sur la trace des Franks, marcha à grandes journées sur Carcassonne, assiégée parClovis.
Informé de ce qui venait de se passer à Arles , celui-ci ne jugea pas à propos de courir la chance d'une seconde bataille; il leva au plus vite le siège de Carcassonne, et, reprenant sa route vers le Nord, il ne s'arrêta quelques jours que sur les bords de la Charente. Nous avons vu que les Visigotlis possédaient encore, le long de cette rivière, diverses places dont celle d'Angoulême était la plus forte. Cette place fut prise alors, et je crois entrevoir, dans certains récits de cette nouvelle conquête des Franks, de nouveaux indices du genre d'intérêt que le clergé catholique de la Gaule avait pris à toute cette guerre. Angoulême était une ville très forte qui devait tenir long-temps ; mais Clovis éf&it, au dire des prêtres, un nouveau Gédéon devant lequel les murs de la place s'écroulèrent d'euxmêmes *. Les Visigoths qui avaient voulu les défendre furent faits prisonniers ou égorgés, et Clovis, poursuivant sa route vers la Loire, ne fit plus halte qu'à Tours 2.
(i) Gregor. Tur. Hist. II. 87. Gesta Francor. per Roviconon». Hislor. rer. fiancicar. tom. III. 1 8.
(2) Gregor. Tur. loc. cil.
Le lieutenant de Théodoric ne songea point à poursuivre Clovis, ni même, ce qui semblait facile, à recouvrer une partie de l'AquitaÎBe. Il ëtait préoccupé de soins plus urgents; il n'avait rien moins à faire qu'à rétablir sur des bases nouvelles la domination des Visigoths ébranlée sur toutes les anciennes.
De Carcassonne Ibhas revint donc sur ses pas , du côté de Narbonne , à la poursuite de ce Gesalic , qui venait d'usurper une couronne qu'il n'était pas capable de défendre. Il le rencontra en Catalogne, le battit, le chassa et rétablit sur le trône le fils légitime d'Alaric , le petit-fils de Théodoric d'Italie, auquel celui-ci avait envoyé pour tuteur Thiot , un de ses écuyers *.
Par suite de la défaite de Vouglé, la monarchie visigothique avait perdu avec sa capitale les quatre cinquièmes au moins de son domaine dans la Gaule, où il ne lui restait plus que la province maritime de la Septimanie. Néanmoins Théodoric, ayant à donner un nouveau siège au gouvernement visigoth, ne jugea pas à propos de le transférer en Espagne, qui appartenait alors, à peu près tout entière, à ce gouvernement. Il l'établit à INarbonne, sans doute parce que les relations de l'Italie avec cette ville étaient encore plus faciles et plus fréquentes qu'avec aucune de celles de la côte orientale de la Péninsule.
(i) Jornand. de reb. get. LVIU. — Isidoii Cliionic,
6S nÈGîîE
Quant aux possessions des Visiguths , entre le Khône et les Alpes, Tliéodoric, qui pensait les avoir conqi#ses à ses frais sur les Burgondes et sur les Franks, résolut, au lieu de les joindre de nouveau au royaume de son petit-fils, de les réunir à l'Italie.
Quels étaient les motifs de cette détermination? Céda-t-il simplement à la vanité de recommencer pour cette Italie, dont il se piquait de vouloir restaurer l'antique gloire, une nouvelle ère de conquêtes? ou bien, inquiet des suites de l'établissement en Gaule d'un peuple aussi entreprenant que les Franks, d'un peuple qui à peine établi dans ses nouvelles demeures, menaçait déjà l'existence de toutes les autres nations germaniques arrivées avant lui au partage de l'Empire romain , avait-il résolu de contenir ce peuple dans certaines limites, et pensait-il que, pour y mieux réussir, il devait posséder une partie de la Gaule? Je ne sais; mais, quoi qu'il en soit de ses motifs, la résolution de Tliéodoric n'en est pas moins un incident notable de l'histoire du midi de la Gaule sous les rapports de la civilisation.
A peine maître de la Provence Tliéodoric s'empressa d'y rétablir, dans leur antique pureté, les formes de l'administration romaine. La préfecture de la Gaule ne subsistait plus; il fallait donc comprendre la nouvelle province dans la préfecture d'Italie et y envoyer un vicaire subordonné au préfet du prétoire de Home. Ce fut à un nommé
Gemellus ([ue Tliéodoiic conféra ce vicariat. On a encore la lettre que Cassiodore lui écrivait au nom du roi goth, pour lui faire part de sa nomination et lui tracer la conduite qu'il devait suivre dans son emploi. « ?sous t'envoyons dans les Gaules, lui disait-il, comme vicaire de nos préfets; que celte province accablée trouve en toi un juge dans lequel elle reconnaisse l'envoyé du prince de Rome. Ses mallieurs lui ont appris à désirer des hommes distingués; fais qu'elle s'estime heureuse d'avoir été vaincue, et n'éprouve plus rien de pareil à ce qu'elle a souffert avant de retrouver Rome*. »
Aux Provençaux eux-mêmes Théodoric faisait ou laissait dire par son secrétaire :
« Maintenant qu'avec l'aide de Dieu vous avez recouvré votre liberté, revêtez, avec la toge, des ma'urs dignes d'elle. Dépouillez -vous de la barbarie, écartez toute férocité de vos âmes, car sous l'équité de notre temps il ne vous sied plus de persister dans les mœurs étrangères. Etalez avec sécurité les richesses de vos familles et produisez au grand jour les trésors depuis long-temps ensevelis 2, »
Et ces belles paroles n'étaient pas tout ce (fui revenait aux Provençaux d'être de nouveau proclamés Romains; elles étaient accompagnées de ménagements, de bienfaits et de sages mesures
l'j (lassiodori Vaiiar. HT. 16.
■i.) Ca'^sinHor. Var. TTî. i -.
qui permettaient de les prendre au sérieux. Ainsi Théodoric exempta la nouvelle province d'impôts, et, pour que l'armée des Goths lui fût moins à charge, elle était nourrie en grande partie de vivres envoyés d'Italie. Aux Arlésiens, qui avaient beaucoup souffert du siège des Franks, il envoya l'argent nécessaire pour la réparation de leurs remparts et leur promit des envois de vivres*.
Marseille fut l'objet particulier de son attention. Déchue depuis long-temps de tout ce qui avait fait sa gloire, tombée peu à peu du plus haut degré de la politesse et de la culture grecques dans les commencements de barbarie communs à l'Occident, cette ville n'avait plus rien qui la distinguât des autres villes gallo-romaines occupées par les Barbares. Théodoric lui rendit d'anciens privilèges dont il ne lui restait qu'un triste et faible souvenir, et lui donna, sous le titre de protecteur, un officier qui fut chargé de réprimer l'insolence des hommes puissants, de venir au secours des pauvres, de leur faire rendre justice, en un mot, d'empêcher toute sorte d'oppression 2.
Il semblerait que l'officier ici désigné par le titre de protecteur ne puisse être pris pour un autre que pour le défenseur ordinaire de la curie; cependant il est certain que, même avant d'appartenir aux Visigoths, Marseille avait eu une curie qui,
(l) Id. Epist. XI. (jC'iiiello. Epist. 4'|. /Vrelatetisib. {->) Id. III 3/,.
m: CLOvis. 71
ayant vraisemblablement suivi les mêmes révolutions que celles de la Gaule, avait dû comme cellesci finir par être régie par un défenseur, et nous savons d'ailleurs que, sous la domination des Visigoths, rien n'avait été changé aux formes de la curie. Il y a donc quelque apparence que le protectorat accordé par Théodoric aux Marseillais était une institution particulière en dehors du régime curial; mais quelle était précisément cette institution? c'est ce qu'il faut renoncer à savoir.
Théodoric, qui paraissait peu disposé à guerroyer contre les Franks malgré les avantages qu'il avait obtenus sur eux, était au contraire fort résolu à pousser aussi loin qu'il le pourrait ses conquêtes sur les Burgondes. Dès l'année 609, Avignon et plusieurs autres villes au nord de la Durance étaient tombées en son pouvoir ; d'autres y tombèrent un peu plus tard^.
Tels furent, en somme, pour les deux branches de la nation des Goths et pour une partie des Gallo-Romains méridionaux, les résultats de la guerre entre Alaric et Clovis. Mais c'est surtout relativement à Clovis lui-même et aux pays conquis par lui qu'il serait important de constater ces résultats, et c'est malheureusement ici que tout est incertain ou vague et obscur.
La victoire de Vouglé donna à Clovis tout le pays
(i) Id. III. "^8. Cette lettre est adressée à Wandila, gouverneur ostrogolli d'A.vignon.
'2 h El. S h
coiî-ipiis eiilie la Loire el la Garonne, jusqu'aux trontières de la Sepliiiianie. Ce pays, qui avait été jusque là divisé en deux moitiés à peu près égales, Tune orientale, l'Aquitaine première, et l'autre occidentale, FAcjuitaine seconde, ne figurera plus dans les récits subsé([uents (jue comme une seule et même contrée , sous le simple nom d'Aquitaine. Maintenant que fit Clovis dans ce pays pour y assurer et y exercer sa domination? C'est là ce qu'il, importerait le plus de savoir et ce qu'ont le moins songé à nous dire les biographes ecclésiastiques de Clovis, ceux-là même qui ont tant célébré sa con- ({uête. U laissa un détachement de Franks dans le Bordelais et un autre dans la Saintonge*. A ces deux mots se réduisent toutes les indications de 1 iiistoire sur les précautions de Clovis pour s'assurer la possession et le gouvernement de l'Aquitaine.
Mais les conquêtes de Clovis ne se bornèrent pas à l'Aquitaine proprement dite; elles s'étendirent au-delà de la GaFe)nne, et Ton croit généralement qu'elles embrassèrent tout le pays entre le cours de ce fleuve et la chaîne des Pyrénées, c'est-à-dire toute l'Âcjuitaine de César, alors nommée ÏNovempopulanie. C'est une assertion qui, pour être vraie, doit être, je crois, un peu restreinte.
Il est certain qu'après la bataille de \ ougié les habitants de la basse Noveini)opu]aiiip, c'est-à-diio
. i) Gpàla Fiàticor. XVII. — \clonis Clirouicou.
ni: ci.ovis. ^3
ceux des diocèses d'Aucli, tle Bazas el d'Lau/.e. passèrent de la dominalion des Visigoths sous celle des Franks. Les é\è({ues des trois villes que je viens de iioniiner assistèrent tous les trois, en 5i i, au concile convoqué à Orléans sous les auspices de Clovis. C'est une preuve certaine qu'ils avaient reconnu ce roi pour leur souverain politique.
Quant à la haute Novempopulanie, rien ne prouve qu'elle se fût soumise à l'autorité de Clovis, et il y a des raisons positives d'en douter, comme nous le verrons un peu plus tard.
Maintenant, quels changements politiques résultèrent pour l'Aquitaine et la basse Novempopulanie de leur passage du gouvernement des Visigoths à celui des Franks? Encore une question sur laquelle je trouve à peine quelques mots à dire. Clovis ne fit sans doute alors, dans le pays dont il s'agit, que ceque faisaient partout les chefs conquérants des peuples germains ; il s'enqjara du gouvernement général, sans rien changer aux formes de ce gouvernement ni à celles de l'administration. Il remplaça les officiers visigoths par des oftlciers de race franke. Ce fut une révolution de personnes, non de choses, et même quant aux ])ersonnes la révolution ne fut-elle pas complète, puisque les (iailo-llomains furent maintenus dans la part qu'ils avaient eue aux emplois et aux pouvoirs du gouvernement.
Le changemcn! moi'ai (jvii ré5uha pour ces pa>.s de la f ()n(pif le franke fut à CDnj) siir plus important
et plus marqué que le changement politique. Les Franks avaient été annoncés aux Gallo-Romains méridionaux comme des frères en catholicisme, comme des dominateurs avec lesquels rien ne les empêcherait de sympathiser, dont ils n'auraient rien à souffrir. Jamais promesse n'avait été plus fausse. Chrétiens de nom tout au plus, les Franks traitèrent l'Aquitaine, la Septimanie, la Provence, toutes les parties de la Gaule qu'ils traversèrent dans cette guerre, comme ils traitaient tous les pays où ils entraient les armes à la main. Ils purent épargner çà et là les sujets et les biens de quelques abbayes fameuses, de quelques églises protégées par des saints de grand renom et par des consignes rigoureuses; mais partout ailleurs ils pillèrent, ravagèrent et dévastèrent, comme auraient fait leurs ancêtres païens. Les écrivains ecclésiastiques semblent avoir dissimulé de leur mieux ce côté tout barbare de leurs exploits; mais ce qu'ils en ont laissé de temps à autre , et comme par distraction , voir ou entrevoir, n'en est que plus frappant.
Le nombre des captifs fut innombrable, dit l'un d'eux, et il en fut vendu partout*. Et ce ne furent pas seulement des laïcs que l'on traîna de tous côtés en servitude; ce furent des clercs, ce furent des prêtres, dont quelques-uns peut-être avaient souhaité l'arrivée de ces Franks dont ils portaient
(i) Faeta est captivorum innumerabilis raiiUitiulo (jui dispfisi |)cr l'egiones surit dilatai i Cronic . Mossiar.
les fers. En 5io, c'est-à-dire au bout de trois ans entiers que l'on avait eus pour trafiquer de tant d'esclaves, pour les vendre loin ou près, à vil prix ou cher, pour les faire ou les laisser mourir, il en restait encore un grand nombre dont on ne savait que faire et dontClovis abandonna le sort au jugement des évêques*.
Cassiodore , quand il parle dans sa chronique de l'expédition des Ostrogoths en-deçà des Alpes , en donne pour raison , non l'intérêt particulier des Visigoths, mais l'intérêt général de la Gaule bouleversée, dit-il, par le pillage des Franks^, Enfin il est évident que, sinon pour Clovis, du moins pour ses guerriers, cette grande expédition contre les ariens ne fut qu'une pure expédition de Barbares en quête d'esclaves et de butin.
Eclairées par cette expédition sur la discipline et la culture, sur l'humanité et le catholicisme des Franks, les populations de la Gaule méridionale purent comparer ces nouveaux dominateurs aux précédents. Les Visigoths avaient, il est vrai, comme hérétiques, inspiré de vives répugnances à ces populations, et nous avons vu qu'il y avait encore parmi eux beaucoup d'individus enclins à user violemment des privilèges de la conquête. Mais ils étaient, généralement parlant, humains,
(i) Chlodovei Régis Epistola ad Episcopos post bellum golhic. de Caplivis. etc. Scriptor. rer. Franc. III.
(1) Contra Francos a domino nostro dcslinatur exercitus, qui Caillas, Francorum deprpedalione confiis.-ts, siio adqiiisivit imperio.
policés jus({u";i un cerlain point et disposés à vivre fraternellement avec les anciens habitants du pays. Sans avoir une idée bien nette de sa position difficile et compliquée, le gouvernement visigoth était assez éclairé pour suivre dans sa conduite des règles générales d'ordre et de justice, et l'on ne peut guère douter que la société n'eût repris sous lui une certaine sécurité, et commencé à se refaire au moins des ravages matériels des premières invasions et des premières conquêtes germaniques.
Conquérants nouveaux, les Franks ne pouvaient gagner à être comparés a leurs devanciers. Il ne fallut aux Gallo-Romains méridionaux que les avoir vus de près pour concevoir pour eux plus de haine et de répugnance qu'ils n'en avaient jamais eues pour l'hérésie des Visigoths; et comme les nouveaux conquérants ne s'étaient point établis en niasse dans le pays à la place des premiers, l'aversion dont ils étaient devenus l'objet en avait d'autant plus de chances de se manifester librement, de se transformer en opposition active, en véritable lutte.
Il ne se trouva dans la Gaule entière (ju'une seule classe qui eut lieu d'être complètement satisfaite des succès des Franks dans le Midi; ce fut le clergé catholique. Indépendamment de l'extinclion de l'arianisme dans l'Aquitaine, dans la Novempopulanie et la Provence , qui en fut la suite immédiate, beaucoup d'églises de la Gaule franko eurent une riclie {)art au butin de la roncjuète.
A peine de retour de son heureuse expédition , Clovis reçut à Tours, de l'empereur d'Orient Ânastase, le titre de patrice ou de consul, car il y a quelque incertitude à cet égard. La cour de Constantinople qui, nous l'avons déjà vu et le verrons encore, n'avait pas perdu tout espoir de rétablir son autorité sur la Gaule lonibée au pouvoir des Barbares, donnait volontiers aux chefs renommés de ces Barbares des titres qui semblaient les attacher à l'Empire , et nous savons que les meneurs du clergé gallo-romain secondaient de leur mieux celte politique^.
Aussi l'église ne manqua-t-elle pas d'intervenir solennellement dans le cérémonial avec lequel Clovis fut investi du titre de patrice, au nom de l'empereur Anaslase. Vêtu de la chlamyde, en tunique bleue et le diadème sur le front, il sortit de l'église Saint-Martin, à la porte de laquelle il monta à cheval pour traverser une grande partie de la ville, entouré d'une foule immense à laquelle il jetait l'or et l'argent à poignées-.
Le surcroit de renommée et de pouvoir qui revint à Clovis de son expédition dans le Midi fut peut-être ce qui l'enhardit le plus aux mesures énergiques par lesquelles il affermit définitivement sa domination jusque là exposée à plus d'un péril. Cette domination était déjà très vaste ; elle ne
(i) Gregor. ïin-. llist. II. 58.
''2) Id. loc. cil.
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comprenait guère moins des deux tiers de la Gaule. Les services du clergé avaient efficacement suppléé au peu de forces militaires avec lequel il avait fait ces conquêtes; mais ces conquêtes une fois faites, il fallait pour les garder une force réelle et constante, supérieure à celle dont Clovis avait pu disposer jusque là.
Je l'ai dit maintes fois, et il ne faut point le perdre de vue ; Clovis , en pénétrant comme conquérant dans la Gaule, n'avait eu à lui qu'une seule tribu franke, tribu qui, tout autorise à le présumer , n'avait été d'abord ni très nombreuse ni très dévouée. Il est seulement plus que probable qu'à mesure que Clovis avait grandi en gloire et en pouvoir, sa peuplade avait du aussi se multiplier, se renforcer et se prêter plus docilement à ses vues. Je ne saurais douter qu'à l'époque de l'expédition contre àlaric elle ne fût de beaucoup la plus puissante de toutes celles de la même race établies dès lors en Gaule.
Mais, faibles ou fortes, ces tribus subsistaient; elles vivaient et agissaient sous des chefs indépendants de Clovis et très probablement jaloux de lui. Chacun de ces chefs prenait, comme Clovis, le titre de roi; chacun donnait, ainsi que lui, le nom de royaume à la portion quelconque de la Gaule qu'il occupait et gouvernait , n'importe à quel titre. Nous avons compté quatre de ces petits royaumes franks, distincts de celui des Franks mérovingiens,
et nous savons qu'il en existait d'autres que l'histoire n'a point spécialement désignés.
Si inférieure que chacune de ces diverses tribus conquérantes prise à part pût être à celle de Clovis, il est plus que probable que toutes ou seulement plusieurs d'entre elles réunies devaient être aussi fortes que cette dernière et pouvaient dans l'occasion former contre elle des ligues dangereuses. La première condition de durée et d'accroissement pour la puissance deClovis, ou généralement de toute puissance franke dans la Gaule, c'était la fusion en une seule masse compacte, unie d'intérêts et d'affections, de toutes ces peuplades jusque là distinctes et isolées.
Plus que personne convaincu de l'urgence de cette fusion, Clovis se chargea de l'opérer, et la manière dont il s'y prit pour cela est sans comparaison la partie la plus importante et la plus caractéristique de son histoire. Je laisserai raconter la chose par Grégoire de Tours , et le lecteur décidera lui-même, si cela lui convient, ce qu'il y a ici de plus étrange et de plus barbare de l'événement ou du récit, de l'historien ou du héros. Voici tout le passage de Grégoire traduit aussi littéralement que je l'ai pu.
« Tandis que le roi Clovis faisait sa demeure à Paris, il envoya dire secrètement au fils de Sigibert : «Voilà que ton père est vieux et boiteux; s'il mourait, son royaume te reviendrait de droit avec mon amitié. » Sur quoi celui-ci, pris du désir
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de léguer, projette de Uierson père. Sigibert étant donc sorti de Cologne, ayant traversé le Rhin dans l'intention de parcourir la forêt bucouienneet s'élant endormi à midi dans sa lente, son fils envoya des hommes pour le frapper, et le fit péiir là, croyant s'emparer de son royaume. Mais en vertu du jugement de Dieu, il tomba lui-même dans la fosse qu'il avait méchajiiment creusée à son père. Il envoya au roi Clovis des messagers pour lui annoncer la mort de Sigibert en ces termes : « Mon père est mort , et je suis en possession de son royaume et de son trésor. Envoie-moi de tes hommes, et ce qui te plaira de ce trésor je te l'enverrai (par eux ; de bon gré. — Je te remercie de ta bonne volonté, répondit Clovis, et te. prie seulement de montrer à ceux que je t'envoie le trésor dont tu dois rester possesseur. » I.e fils de Sigibert montra donc le trésor de son père aux envoyés, et tandis que ceux-ci considéraient toute chose : «Voici, leur dit-il, le coffre dans lequel mon père mettait ses pièces d'or. — Plonges-y la main jusqu'au fond, lui dirent-ils, afin de t'assurer qu'il n'y reste rien.» C'est ce qu'il fit, et s'étant (pour cela) penché très bas, un des envoyés, la main levée, lui frappa le crâne de sa hache, et l'indigne reçut ainsi le prix de ce qu'il avait fiait à son père. Clovis, apprenant que Sigibert et son fils venaient d'être tués, et arrivant sur la place, convoqua tf)ut leur peuple au- (juel il dit : '(Écoutez ce qui est arrivé. Tandis que je na\iguais sur le fleuve de l'Escaut ,.Clodoric, le
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fils de mon parent (Sigibert) , était à la poursuite de son père, répandant le bruit que je voulais le tuer. Tandis que Sigibert fuyait à travers la forêt buconienne, Cloderic a envoyé contre lui des bandits par lesquels il l'a fait tuer, et lui-même, tandis qu'il visitait les trésors de son père, a péri, frappé par je ne sais qui. Je ne suis pour rien en tout cela; car je ne saurais verser le sang de mes proches, cela étant une action coupable. Mais enfin, puisque la chose est faite, je vous donne un conseil, si vous le trouvez acceptable. Soumettez-vous à moi pour que je vous défende. » Eux tous, là-dessus, approuvant le conseil par leurs acclamations et par le choc de leurs framées , élèvent Clovis sur un bouclier et l'établissent roi sur eux, de sorte qu'il les eut sous son pouvoir, aussi bien que le royaume et le trésor de Sigibert. C'est ainsi que chaque jour Dieu abattait ses ennemis sous sa main, parce qu'il marchait d'un cœur droit devant lui et faisait ce qui était agréable à ses yeux.
« Après cela, Clovis se dirige vers Chararic; dans la bataille contre Syagrius, Chararic invoqué comme auxiliaire s'était tenu à l'écart, attendant l'événement et sans se déclarer pour personne, afin de faire ensuite amitié avec celui des deux à qui resterait la victoire. Indigné de cela, Clovis marcha contre lui, et l'ayant fait prisonnier par ruse lui et son fils, il les fit tondre tous les deux, et fit ordonner l'un prêtre et l'autre diacre. On rapporte que II. 6