CLOVIS. TABLEAU DE SES GUERRES ET DE SES
CONQUETES. LE SUD-EST DE LA GAULE RiéuNI
DE NOUVEAU A l'iTALIE. — CONSIDliRATIOWS G^- NiRALES.
Je reprends à l'année 483 le récit des événements depuis lors suspendu. C'est là que j'ai laissé Syagrius, gouvernant encore, on ne sait comment ni avec quel degré de force , les débris de la Gaule romaine; le vieux Gondebaud dominant à Lyon sous les titres disparates de patrice romain et de roi des Burgondes; Alaric, le fils et le successeur déjà amolli d'Euric, régnant à Toulouse sur les puissants Visigoths; Clovis à Tournai déjà reconnu roi des Franks mérovingiens, mais n'ayant encore eu ni donné aucun«présage de sa destinée; et enfin les Bretons indépendants qui, restés ou redevenus plus qu'à demi barbares, ravageaient et pillaient sans relâche les terres de leurs voisins gallo-romains.
Chacun de ces divers peuples aspirant à s'étendre aux dépens de Syagrius, et chacun d'eux ayant phis ou moins de chances d'y réussir, il était facile de prévoir que toute cetlo portion centrale de la
a 8 RÈGNE
Gaule se disant encore romaine allait comme les autres passer sous la domination des Barbares. Desquels? C'était là toute l'incertitude.
Nous savons que, des trois peuples germains dès lors établis dans les limites de la Gaule romaine, deux, les Visigotbs et les Burgondes, étaient chrétiens, mais ariens, et le troisième, les Franks, encore plongé dans toute la barbarie du paganisme germanique. Nous avons vu que l'arianisme des Burgondes n'était ni offensif ni redoutable pour le catholicisme, mais qu'il n'en était pas de même de celui des Visigoths. On se rappellera le projet hautement déclaré par Euric de faire régner sa secte partout où il régnait lui-même. A.laric n'avait, il est vrai, adopté sur ce point ni les sentiments ni les plans d'Euric; loin d'inquiéter les évêques catholiques de ses Etats, il semb a dès le début de son règne avoir pris à tache de leur faire oublier les terreurs et les soucis que son père leur avait causés. Mais un roi plus fanatique ou plus religieux qu'Alaric pouvait lui succéder, et l'arianisme restait pour le clergé gallo-romain un. sujet perpétuel de terreur et de souci. Cette hérésie, étant celle des Barbares de la Gaule les plus puissants, les plus éclairés et les plus policés, semblait par cela seul destinée à gagner de jour en jour du terrain sur le catholicisme jusqu'au jour où elle finirait par le détrôner, il n'en fallait pas tant pour rendre la domination des Visigoths odieuse au clergé calhoiique 5 celle même des Burgondes lui était suspecte.
Les Franks restés païens lui faisaient moins d'ombrage ; il pouvait se flatter de les convertir, et au pis aller, leur grossier paganisme ne pouvait être contagieux pour les Gallo-Romains. S'il était facile à ceux-ci de tomber dans une bérésie spécieuse qui avait été plus d'une fois sur le point de devenir la croyance de l'Empire et puissante encore, il leur était impossible de rétrograder jusqu'à un paganisme dont le culte commandait ou admettait les sacrifices bumains. Le clergé galloromain, je veux dire la portion active de ce clergé, fonda sur ces considérations un plan de conduite qui peut seul expliquer les succès des Franks , succès bors de toute proportion avec leurs moyens matériels. Au lieu de voir avec terreur les tribus de ce peuple s'agiter le long de la Meuse et de la Moselle, au-delà de l'Aisne et de la Somme, aux envil'ons de Tournai, les plus entreprenants des évéques catbolicpies les considéraient plutôt avec une certaine satisfaction, fondant sur elles de vagues espérances pour l'avenir.
Déjà antérieurement à 481, Cbildéric régnant encore, il y avait eu parmi les Gallo-Romains de la frontière septentrionale des Burgondes (à Langres et aux environs) des intrigues et des mouvements qui avaient pour but d'attirer les Franks dans le pays et de leur en livrer la seigneurie. C'était l'évoque de Langres, Apruncule, qui s'était mis à la tête de ces intrigues*; elles avaient été décou-
(i) Intcreà,cum jam terror Francornmrpsonaret in his parlilnis.
3o niGNE
vertes et dénoncées à Gondebaud, qui avait aussitôt expédié l'ordre d'arrêter Apruncule; mais, averti à temps, celui-ci s'était évadé et avait couru chercher un refuge au-delà de la Loire , chez les Arvernes qui plus tard le firent leur évéque.
Je ne sais s'il serait exact de dire que la tentative d' Apruncule fut man quée ; ce tte tentative se réduisai t à un appel aux Franks ; or, il y a lieu de croire que cet appel ne fut pas tout-à-fait perdu. Il est permis de le compter pour quelque chose parmi les raisons qui un peu plus tard déterminèrent Clovis à s'avancer en conquérant dans l'intérieur de la Gaule.
Ce fut vers 486 que ce chef, à peine âgé de vingtdeuxans, s'associantàson parentRagnakaire, roi des Franks de Cambrai, entreprit avec lui une expédition contre Syagrius et se dirigea sur Soissons, don! ce dernier avait fait le chef-lieu des pays sur lesquels il régnait encore *. On ignore la force des deux tribus frankes momentanément confédérées; mais, à l'évaluer par conjecture, on ne peut guère la supposer de plus de dix ou douze mille combattants. Syagrius s'avança contre elle avec les troupes dont il pouvait disposer, et la bataille se donna dans le voisinage de Soissons. Tout ce qu'en dit l'histoire, c'est que Syagrius fut battu , s'enfuit, et courut à Toulouse chercher un asile chez le roi des
et omnes eos amore dcsiderabili cuperent regnare, Sanct. Aprunculus, Lingonicœ civitatis épiscopus, apud Burgundiones cœpit haberi suspectus. Gregor. Tur. Hist. II. 23. (i) Gregor. Tur. II. 27.
DE CLOVIS. 3l
Visigollis. Soissons fut pris, pill<5 et occupé par les vainqueurs *.
Il fallut encore au moins deux campagnes à Clovis pour achever de conquérir ou d'occuper le reste du pays, de l'Aisne à la Loire 2. S'il éprouva des résistances, comme il y a diverses raisons de le présumer, s'il fit ces deux campagnes seul ou avec les secours de quelque allié, quel intervalle il y eut entre les deux expéditions, ce sont des choses que l'histoire ne dit pas et qu'il faut se résoudre à ignorer.
Nous avons déjà vu que les Franks étaient restés beaucoup plus barbares que les Visigoths et les Burgondes , et il y parut bien aux débuts de leur conquête. Partout où ils passèrent, ils pillèrent et dévastèrent tout , et de préférence à tout les églises ^, Ces pillages rappellent aussitôt l'histoire du fameux vase de Soissons, histoire si fréquemment répétée et si connue que j'éprouve une certaine répugnance à la dire encore une fois, mais néanmoins trop caractéristique pour être omise. La voici donc dans les termes même de Grégoire de Tours, dont rien ne pourrait remplacer l'énergique naïveté.
« Les Franks avaient enlevé d'une certaine église tous ses ornements, et, entre autres choses, un
(1) Id. loc. cit.
(2) Gesta Francor. XIV.
(3) Gregor. Tur. loc. cit.
vase d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses L'évêque du lieu envoya des messagers au roi pour le prier de lui restituer, sinon les autres ornements de l'église, au moins ce vase. Le roi ayant entendu la demande dit au messager : « Suis-nous « jusqu'à Soissons; là se fera le partage du butin; « quand ce vase sera entré dans ma part, je ferai « ce que l'évêque désire. »
«Les Franks étant donc arrivés à Soissons et tout le butin ayant été entassé en un lieu, le roi se prit à dire : « Braves guerriers, je vous prie de me don- « ner, en sus de ma part, ce vase que voici. » C'était le vase en question. Le roi ayant parlé de la sorte, les plus sensés répondirent : c Glorieux roi, toutes « les choses que nous voyons ici sont à toi et nous- « mêmes nous sommes soumis à ton commande- « ment; fais donc ce qui te plait, car nul ne peut « résister à ton pouvoir. »
« Quand ils eurent ainsi parlé, un Frank envieux, étourdi et vain, éleva la voix, et frappant le vase de sa hache. « Tu n'auras de tout cela que ce que le « sort te donnera, » A ces paroles tous restèrent stupéfaits; mais le roi prit l'insulte en douceur. Ayant ensuite obtenu le vase, il le rendit au député de l'évêque; mais il garda au fond de son cœur le ressentiment de son affront.
« Un an se passa, au bout duquel il ordonna à toule sa troupe de s'assembler au Champ-de-Mars ])Our y montrer ses armes reluisantes. Ayant passé tous les autres en revue, il vient à celui qui avait
frappé le vase et lui dit : « Personne ici n'a* des armes aussi mal tenues que toi; la lance, ton épée et ta hache ne sont pas en état de servir. » El làdessus, lui arrachant sa Ifîîche, il la jeta à terre. L'homme se baisse pour la ramasser, et le roi, levant alors des deux mains sa propre hache, la lui enfonce dans le crâne. « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons, lui dit-il. » Ay^nt de la sorte tué celui-là, il ordonna aux autres de se retirer et se fit par celte action grandement f edouter ^, ^
C'est là ce que l'on pourrait nommer le premier acte connu de la royauté franke de Clovis dans la Gaule, le premier indice de ses relations ordinaires avec ses sujets germains. Il débuta d'une manière non moins énergique, non moins significative dans ses rapports avec les Gallo-Romains, comme leur conquérant et leur roi. Informé de la retraite de Syagrius à Toulouse, il se hâta de le réclamer, et Alaric le lui livra avec une lâcheté de sinistre augure pour lui. A peine au pouvoir de son vainqueur Syagrius fut décapité, et Clovis se tint dès ce moment, pour le maître de tout le pays sur lequel le fils d'/Egidius avait régné-.
On sait que les Visigoths et les Burgondes avaient obligé les Gallo-Romains à leur céder une portion considérable de leurs terres; on ignore si les Franks firent quelque chose de semblable. L'opi-
(i) 1(1. toc. cit.
l'a) 1(1. loc. cit.