VICTOIRES DAETIUS SUR L'ES BARBARES
On ne sait presque rien des mesures qui furent prises pour raffermir l'autorité romaine en-deçà des Alpes; mais les moindres indices à ce sujet ont une certaine importance , soit par eux-mêmes, soit à raison des faits qui s'y rattachent.
Il faut d'abord se rappeler ici ce qui s'était passé eu 407, dans la Bretagne armoricaine, et dans plusieurs villes de la côte, entre les embouchures de la Garonne et de la Loire. Ce pays et ces villes avaient chassé les officiers de l'Empire et s'étaient constitués en autant de petits Etats indépendants, sous des chefs de leur choix et avec des lois à leur convenance. Ces Etats subsistaient encore , on ne sait dans quelle condition bonne ou mauvaise ; l'Empire n'avait pas eu le loisir de s'occuper d'eux.
La première tentative pour les ramener à l'unité romaine dut coïncider à peu près avec le premier traité de paix entre Wallia et Honorius. Elle fut faite par Exupérance, un des plus illustres citoyens de Poitiers, que nous verrons par la suite figurer dans les plus hauts emplois et qui , dans la circonstance même dont il s'agit, parait avoir joué un grand rôle. Un écrivain contemporain célèbre le zèle avec lequel il travailla à rétablir dans les Armoriques l'autorité des lois romaines, et affirme qu'il y réussit^. Ce témoignage serait certainement inexact si on l'entendait de la Bretagne, qui persista dans son indépendance; mais il peut être vrai
(i ' Ruliiii ili!!( rarliiin.
l48 VJCTOIRES DAETIUS
relativeiiieiU aux villes de la côte inférieure , à laquelle s'étendait la dénomination d'Armorique. Du reste , la plupart de ces villes appartenaient à la seconde Aquitaine, province déjà destinée aux Visigoths, et où dès lors il importait assez peu de rétablir l'autorité de Rome.
Mais de tous les actes de cette époque ayant pour objet de rendre un peu de lustre et de popularité au gouvernement impérial en deçà des Alpes, le plus important est un édit d^Honorius relatif à la fédération administrative et à l'assemblée annuelle des sept provinces du midi de la Gaule. Dans le désordre de seize années consécutives d'invasions, d'usurpations et de calamités de toute espèce, cette institution était tombée, presque sans avoir été mise à l'épreuve, et l'objet de l'édit d'Honorius était de la remettre en vigueur. Cet édit présente plusieurs particularités remarquables*.
On y voit que la ville d'Arles portait encore alors, dans la langue officielle de l'Empire, le nom de Constantine, qu'elle avait pris en l'honneur de Constantinle-Grand , dont elle avait été le séjour de prédilection dans la Gaule. On y voit que cette ville était le siège d'un vaste commerce, que le législateur décrit avec
II) J'ai eu déjà l'occasion de citer cet édit. — Il a été imprimé i)lusieurs l'ois et dans divers recueils. — Une particularité qui semble attester l'importance dont il fut autrefois dans le midi de la Gaule, c'est d'en trouver encore aujourd'hui des copies du douzième ou du treizième siècle, dans les archives des grandes villes du pays, telles que Marseille, Arles et Narbonne.
SUR LES BA^RBARES. ll[()
l'enflure et les recherches de la rhétorique maniérée de l'époque. Voici cette description curieuse à plus d'un égard.
« Telle est la commodité de cette ville, la richesse « de son commerce, la multitude qui la fréquente, « que, quelque part qu'une chose naisse, c'est là « qu'il est avantageux de la transporter. Il n'y a point « de production spéciale dont une province s'estime « heureuse que l'on ne puisse croire le produit pro- « pre de cette province arlésienne. Et en effet, tout « ce que le riche Orient, tout ce que l'Arahie par- « fumée, tout ce que la délicate Assyrie, la fertile « Afrique, la belle Espagne et la forte Gaule ont de « signalé, abonde tellement dans cette ville, que là « semble naître tout ce qu'il y a de précieux ail- « leurs.
« Le cours du Rhône et les flots tyrrhéniens rente dent voisin et pour ainsi dire limitrophe tout ce « que le premier traverse et tout ce que les autres « entourent. Ainsi donc, tout ce que le monde a de « plus remarquable étant à l'usage d'Arles; tout (c ce qui naît en chaque lieu y étant transporté à la « voile , à la rame , à la roue , par terre , par mer et « par rivière, comment nos Gaules ne jugeraient- « elles pas que nous faisons beaucoup pour elles « en les convoquant dans une ville qui , par une « sorte défaveur divine, jouit de tant d'avantages et « d'un si grand commerce * ? »
(i) A'^oir le recueil des pièces justificatives de l'HistoiiT de Langurdor jiai Dom Yaissetlc, tom I.
l5o VICTOIRES d'aETIUS
Il y a encore une observation à faire sur cet acte d'Honorius; il est du mois de mai 4i8, par conséquent postérieur au traité par lequel la seconde Aquitaine avait été assurée à Wallia et aux Goths. Cependant, l'édit en question est applicable aux sept provinces du midi sans aucune exception , et comprend dès lors toute l'étendue de pays cédée aux Visigotbs. A prendre à la rigueur la conséquence de ce rapprochement, on en conclurait que l'Empire avait entendu ne céder aux Gotbs, dans la seconde Aquitaine, que le droit d'babitation et la propriété matérielle d'une portion du pays, non la souveraineté politique du tout; mais assez peu importe, au fond, que le gouvernement impérial eût ou n'eût pas, dans cette circonstance , une intention sans vigueur et sans effet.
Pour ce qui est des Barbares déjà établis çà et là sur divers points de la Gaule et de la Péninsule, le gouvernement d'Honorius se flattait encore de les détruire ou de les contenir, en employanttour àtour contre eux, selon l'occasion, la force ou l'adresse, et en les mettant aussi souvent que possible aux prises les uns avec les autres. Il y eut, à l'époque dont je veux parler, quelques tentatives conçuesdans ce plan , mais dont l'issue compromit plus qu'elle n'avança l'espèce de restauration politique à laquelle visaient ces tentatives.
Lorsque les Vandales et les Suèves ,qui occupaient conjointement la Galice, avaient été attaqués par Wallia à la tète des Visigotbs, ils s'étaient proba-
blement unis pour lui résister. Mais à peine Wallia avait-il repassé en Gaule que , se divisant de nouveau, ils s'étaient fait une guerre acharnée. Les Vandales y eurent l'avantage; ils poussèrent si vivement les Suèvesqu'ils les enfermèrent dans quelqu'une des hautes vallées des Asturies et les y bloquèren t de manièreà se tenir pour les maîtres de leu r sort (419)*.
Cependant les milices romaines de l'Espagne, commandées par le comte Asterius, s'avançaient pour exterminer les Vandales victorieux. Ceux-ci ne les attendirent pas et décampèrent sur l'heure. Mais, an lieu de retourner dans les parties de la Galice où ils avaient jusque là fait leur séjour, ils poussèrent en avant, passèrent l'Anas et allèrent occuper l'ancienne Bsetique 2. Ils durent y trouver lesSilingues, cette tribu de leur race autrefois unie à la leur, fort affaiblis par leur guerre récente avec les Visigoths; et il y a lieu de croire que les deux tribus se réunirent alors de nouveau en im seul corps.
L'histoire ne dit rien d'où l'on puisse conclure que le comte Asterius avait eu quelque motif direct et spécial d'agir hostilement contre les Vandales ; il y a plus d'apparence que sa tentative contre eux n'élait qu'une suite naturelle du plan général de l'Empire à l'égard des Barbares, une reprise de la
(i) Idatii ChioiMc. loc. cit.
(7.) J(l. loc. cit.
l52 VICTOÏRES d'aETITJS
guerre que les Goths venaient de faire, à l'instigation et pour le compte d'Honorius , à ceux de ces Barbares qui occupaient l'Espagne. Mais quels qu'en fussent les motifs, l'expédition d'Asterius tourna au désavantage de la Péninsule. Les Vandales et les Silingues réunis se montrèrent plus redoutables et plus menaçants qu'ils nel'étaient auparavant, isolés; et en 4^21, le gouvernement d'Honorius résolut de les attaquer avec les forces combinées de l'Empire et des Visigoths.
Le commandement de cette nouvelle expédition devait être partagé entre Castinus et Boniface ; mais il n'était pas facile à ces deux chefs de s'entendre \. Tout ce que l'on sait du premier, c'est qu'il était actuellement maître des milices et avait été comte des domestiques. C'était un homme sans capacité, bouffi d'arrogance et de présomption. Le second était ce même comte Boniface qui avait repoussé Ataulfe de Marseille, et dont les historiens du temps célèbrent le caractère héroïque et l'expérience à la guerre 2. Il dédaigna de servir sous Castinus et se retira en Afrique, laissant celui-ci maître d'agir comme il l'entendrait, et charmé de se voir débarrassé d'un collègue dont la renommée l'offusquait.
Le titre de maître des milices par lequel est dési-
(i) Prosperi Aquit. Chronic.
(2.) Vir erat heroicus, qui cum multis ssepè gentibus barbaris stienuè pugnavit, paucis interdùm copiis adhibitis, interdùm pluribus, nonnunquam vero singulari certaraine. Olymptod. ap. Photium, p. 195.
gné Castinus autorise à supposer que le noyau de l'expédition partit d'Italie; ce furent toutefois les milices de la Gaule, de l'Espagne et les renforts de Visigoths, commandés pgr le roi Théodoric, qui en firent la force principale ^. Attaqués par une armée très supérieure à la leur, les Vandales semblaient devoir être exterminés ; ils furent en effet très vivement poussés et réduits à une position désespérée , dans laquelle il leur fallut accepter une bataille décisive.
Des écrivains dignes de foi disent des choses singulières de leur conduite , en ce moment de détresse. Us se présentèrent sur le champ de bataille, faisant porter en cérémonie devant eux je ne sais lequel des livres sacrés des chrétiens , la Bible ou l'Evangile. Sans prendre garde à cet acte de piété des Vandales , à cette espèce d'hommage rendu d'avance aune foi qui n'était pas encore la leur, l'armée romaine fondit sur eux, comme sûre de la victoire. Ce fut elle qui fut pleinement défaite, mise en fuite, et ne s'arrêta qu'à Tarracone, après avoir perdu près de vingt mille hommes ( 1\iq. ) 2.
Le bruit de cette défaite fut grand , et bien de pieux Romains y virent un miracle en faveur des Barbares ; mais un chroniqueur du temps et du pays, qui en parle avec plus de précision que les autres, l'explique d'une manière fort simple et par un trait
(i) Idatii Chronic. ad an. 422.
'a) Sahianus, de Gubernalioiie Dci. VII. 11.
l54 VICTOIRES DAETUIS
*à noter. Il attribue expressément la déroute de l'armée romaine à la défection subite des auxiliaires \isigoths*.
Peut-être cette défection de la part de ceux-ci futelle accidentelle et provoquée par les fautes ou les imprudences de Castinus ; mais elle était dans leurs sentiments aussi bien que dans leurs intérêts, et l'on peut la regarder comme le signal de la résolution à latjuelle s'arrêta dès lors le roi Theodoric d'agrandir et d'arrondir à la mesure de ses convenances et de ses forces la province où l'Empire se flattait follement d'avoir confiné les Visigoths.
Tandis que ce roi s'apprêtait de la sorte à faire aux Romains une guerre d'ambition systématique et régulière, les Franks, quelque temps paisibles sur la rive droite du Rhin , avaient recommencé à désoler la rive opposée par de brusques irruptions dont je dois rendre désormais un compte précis et détaillé; mais pour bien apprécier le principe et les motifs, les chances et les effets de ces irruptions, jusqu'au moment où elles prennent un caractère décidé de conquête et d'établissement , il est indispensable de remonter plus haut. Il faut avoir une idée de ce qu'étaient les Fraoks et de ce qu'ils avaient fait depuis les commencements certains de leur histoire jusqu'à l'année l\o6, époque où je prends cette histoire pour la suivre en détail et avec ordie. Or, c'est ici que ces antécédents m'ont paru
0 Idalii Chionic. Igc. cil.
pouvoir être placés avec le moins d'inconvénient, et de manière à troubler le moins possible l'en semble de mon sujet et de mes récits.
Des notices ainsi jetées épisodiquement dans une narration dont elles dépassent le cadre, pour y servir d'éclaircissement ou de base à des faits ultérieurs, ne peuvent être, on le sent bien, que des notices très sommaires. Mais je pourrai, en temps et lieu, revenir sur les points qui exigeraient des développements particuliers ou une discussion approfondie.
Le nom de Franks n'est qu'une dénomination collective, qu'uneépithète caractéristique appliquée comme nom commun à diverses peuplades gernianiques de même dialecte, réunies en un grand corps de» nation. Nul doute que cette dénomination ne fût significative dans l'ancienne langue des Germains; mais l'on n'est plus bien sûr aujourd'hui de ce qu'elle signifiait. L'interprétation la plus spécieuse que l'on ait donnée est celle de hardis, de braves, qui a d'ailleurs pour elle toute l'histoire des Franks *.
On représente d'ordinaire le corps national des Franks comme une confédération politique et guerrière formée, dans un intérêt commun , entre divers
(i) Frah^ au plur. Frahen , et avec l'insertion fréquemment usitée de la nasale n, Franken^ fier, hrai'e, féroce. Voir Adelung's alteste Gesch. der Teutschen. pag. iQ,%. — D'autres font venir ce nom du mot Franl , signiflant libre, indépendant. Mais ce dernier mot semble n'être qu'un dérivé du i)remier, avec une légère modificalion de sens.
i56 VICTOIRES d'aetius
petits peuples d'abord isolés. Il y a en effet, dans la manière dontles historiens de l'antiquité appliquent ce nom de Franks, des raisons pour croire qu'il exprime quelque chose de semblable à une confédération , à une ligue de divers peuples ^; mais on n'a guère rien de positif à dire de cette ligue. On n'en sait ni le motif, ni l'époque, ni, ce qui importerait plus que tout, l'organisation. Rien ne porte à croire que le lien en ait jamais eu beaucoup de force , ni l'action beaucoup de règle.
Cette confédération avait sans doute, soit habituellement, soit au moins dans des circonstances déterminées, un chef suprême sous la direction duquel marchaitetagissaitla masse entièredes tribus confédérées ; mais c'est là plutôt une vraisemblailce historique qu'un fait. Je ne sais si, dans les nombreuses entreprises que l'histoire rattache plus ou moins expressément au nom des Franks, l'on en indiquerait une seule qui puisse être donnée avec assurance pour une entreprise de la nation franke tout entière, accomplie par les ordres d'un chef unique ou du moins d'un chef suprême.
Mais quelque idée que l'on essaie de se faire de l'organisation et du but de cette confédération si renommée et si peu connue , il y a un fait certain et qu'il importe de ne point perdre de vue quand
(i) Génies Francorum,'Eumen. Panegyr. — Diversx Francorum gentes, Id. — Franciœ Nationes. — Salii, pars Francorum Amm. Marc. — F'/«//67quosAnsi varies votant, ïd. — Chamavi qui pt Franci y Tah. Peut. — etc., Pi( .
SUR LES BARBARES. iSo
on cherche à débrouiller les commencements de l'histoire des Franks : c'est que chaque tribu franke en particulier, quels que fussent ses rapports avec les autres, avait ses intérêts et son existence propres, avait son organisation et son chef à elle; et c'est toujours ou presque toujours sous la conduite de ce chef qu'on la voit agir et se mouvoir, qu'on la voit faire la guerre ou la paix, chercher des aventures ou du butin.
Il y a quelque incertitude sur l'énumération des tribus qui composaient la confédération franke; mais on sait qu'elles étaient nombreuses, et l'on en nomme avec assurance les principales. C'étaient les Sicambres , les Saliens , les Chamaves , les Ansivariens, et d'autres dont le nom importe peu ici.
De toutes ces tribus, celles des Saliens et des Sicambres paraissent avoir été les deux plus anciennes et les deux plus puissantes, celles que l'on pourrait . indiquer avec le plus de vraisemblance comme le noyau primitif de la confédération.
Les Sicambres habitaient entre la Sieg et la Rohr ; on ne leur connaît pas d'autre demeure. On assigne au contiaire aux Saliens diverses hal)itations successives, dont la plus ancienne aurait éïé la contrée montagneuse où la Sala prend sa source; de sorte que la rivière aurait donné son nom à la peuplade *. Dès la fin du troisième siècle de notre ère les historiens latins avaient commencé à distinguer
(i) Wersebe, Voeiker des Alt. Deutsclil. p. 17/1. sqq.
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par le nom de Francia la portion de la Germanie occupée par les tribus de la ligue franke * ; et quant au nom de Frank, il est évident qu'il doit être plus ancien. Ce n'est cependant que vers l'an ^53 que l'histoire le prononce pour la première fois 2. Diverses bandes de Germains, parmi lesquelles sont nominativement comprises des bandes de Franks, firent alors simultanément plusieurs irruptions dans la Gaule, qu'elles eurent le temps de piller et de ravager- avant d'être chassées par le général romain Posthumus, devenu empereur*.
Les historiens ne font pas grand bruit de cette irruption; elle n'en était pas moins un grand événement. C'était le début d'une longue série d'irruptions semblables qui allaient se succéder dulant près de deux siècles et demi ; c'était le signal d'une lutte à mort entre l'Empire romain et la masse compacte des Barbares germains; ou, pour mieux dire, la lutte dont il s^agit n'était pas nouvelle; elle n'était que la poursuite, que la reprise plus vive et plus continue d'une lutte beaucoup plus ancienne, qui, ayant commencé jadis entre les Gaulois et les Germains , devait se décider entre ceuxci et Rome.
(i) Intimas /'/•a««<a? nationes. — IpsosReges Franclœ.¥.iimenes Pancgyric. Constantin, p. 2o5, 208
(2) C'est Sparlien qui en a fait usage le premier, dans la vie de Caracalla, cap. X.
•^^) Aurel. Victor, de C;esarib. XKXIII.
SIR LES BARBARES. 1 So
Quand les Romains s'établirent en conquéiants dans cette portion de la Gaule à laquelle César donna le premier le nom de Belgique , ils trouvèrent dans la partie orientale de cette contrée des peuplades de race germanique entremêlées aux peuplades gauloises*. Les historiens ne sont pas toirtà-fait d'accord sur la distinction qu'ils établissent entre ces deux races de peuplades ; mais celles qu'ils donnent, sans hésitation et de concert, pour germaniques ne laissent pas d'être assez nombreuses, et formaient indubitablement une portion considérable de la population totale du pays 2. C'est un fait que les Romains constatèrent de la manière la plus expresse par les noms qu'ils donnèrent aux deux provinces qu'ils firent de la Belgique orientale. Ils nommèrent l'une Germanie première ou supérieure, et l'autre Germanie seconde ou inférieure ^. [Il serait difficile d'imaginer à cette dénomination de Germanie, donnée à une partie de la Gaule , d'autre motif plausible que le grand nombre* de ses habitants d'origine germanique.
De ces faits divers il résulte clairement qu'avant l'arrivée des Romains en Belgique divers peuples
(i) Caesar, de Bello Gallico, passim.
(2) Les principaux témoignages à cet égard sont ceux de Strabon, de Tacite et de Pline. Parmi les peuplades de la Belgique que ces trois écrivains s'accordent à désigner comme germaniques sont comprises celles des Vangions, des Triboques, des Nemètes, des Ubiens, des Nerviens et des Tongriens."
(3) Notitia dignitatum Imper. R.
l6o VICTOIRES d'aETIUS
de race germauique avaient déjà occupé une portion considérable de ce pays. La plupart de ces villes situées le long du Rhin, dont les historiens de l'antiquité donnent les habitants ou les dominateurs pour Germains, telles que Noviomagus, Durnomagus, Segodunum, Borbetomagus, et plusieurs autres, étaient indubitablement des villes d'origine gauloise; leur nom suffit pour l'attester. Les Germains n'avaient certainement point bâti ces villes; ils les avaient conquises, et rien »'empêche de considérer cette conquête comme le début de celle que les Franks devaient faire plus tard de la Gaule entière.
Tout en effet autorise à présumer que les premiers conquérants germains de la Belgique y passèrent des parties opposées de la Germanie. Or, ces parties sont précisément l'unique patrie connue des peuplades qui formèrent plus tard la ligue franke; c'est là qu'il faut chercher les véritables ancêtres des Franks.
Une fois maîtres de la Belgique, les Romains s'étaient trouvé naturellement obligés de prendre sur eux , afin de la poursuivre en leur nom et pour leur compte, l'ancienne lutte des Belges avec les peuples d'Outre-Rhin. Or, c'était une lutte sérieuse sur laquelle César leur avait laissé un avertissement des plus graves. César avait eu l'occasion de faire connaissance avec les Germains; il en avait rencontré dans la Gaule des bandes contre les- <juelles il avait guerroyé, qu'il avait vaincues et
SUR LES BARBARES. iGl
repoussées au-delà du Rhin. Passant lui-même le fleuve sur leurs traces il avait voulu observer dans son propre pays, et sous l'influence de ses propres lois , ce peuple nouveau qui avait révélé son existence à Rome par des menaces d'extermination. Le résultat de ses observations avait été sinistre. «Il avait vu, ainsi s'exprime -t- il lui-même, il avait vu un grand péril pour le peuple romain à ce que les Germains, s'accoutumant peu à peu à traverser le Rhin, répandissent sur la Gaule les flots de leur population*. » César avait bien vu; le temps et les événements ne le prouvèrent que trop.
Rome fit d'abord aux Germains une guerre offensive , qui fut l'une des plus rudes et des plus sanglantes qu'elle eût faites jusque là. L'objet de cette guerre était de conquérir en Germanie, entre le Rhin et le Weser, un pouvoir suffisant, sinon pour y dominer, du moins pour inquiéter et contenir les Germains. Les généraux romains Agrippa, Drusus, Tibère etGermanicus firent, durant vingtcinq ans entiers, de grands efforts dans ce but. Ils pénétrèrent plus d'une fois dans l'intérieur de la Germanie et jusqu'aux bords du Weser; ils remportèrent de grandes victoires sur les Germains qui osèrent se présenter à eux. Ce furent des fati-
(i) Paullatim autem Germanos consuescere Rhenum transire, et in Galliam magnam eorum niuUitudinem venire, popiilo Romano periciilosum videbat... Csesar, de bello Gallico, I. 33, I. II
iCri VICTOIRES d'aetius
gués et de la gloire perdues. Leurs tentatives n'aboutirent qu'à rendre manifeste ce qui avait pu être entrevu de bonne heure, que la conquête même partielle de la Germanie était une entreprise au-dessus des forces de Rome.
Un des moyens dont la politique romaine usa le plus volontiers dans le cours de cette guerre, à l'égard des tribus germaniques sur lesquelles elle obtint passagèrement des avantages ou de l'ascendant, doit être indiqué ici comme se rattachant peut-être à des faits Subséquents qu'il faudra noter et expliquer. Quand des bandes plus ou moins nombreuses de Germains tombaient au pouvoir des généraux de Rome, ceux-ci les déportaient souvent, de force ou de gré, de la terre natale sur le sol romain. Agrippa fit transporter sur la rive gauche du Rhin une grande multitude de Germains, pour la plupart , à ce qu'il paraît , de race suève *. Plus tard Tibère , ayant remporté de grands avantages sur la puissante tribu des Sicambres , en fit déporter quarante mille en Gaule, probablement en Belgique 2. D'autres déportations du même genre eurent certainement lieu dans le cours de cette première guerre.
Quel que fût le motif de ces déportations, qui put varier selon les temps, il est évident, et c'est tout ce que je veux noter ici, qu'elles durent ac-
(i) Suelonius, in Augusto. XXÎ.
(2J Jdrrn, ihid. cap. IX.
SUR LES BARBARES. l6'5
croître notablement ce fonds primitif de population germanique déjà établi dans la Belgique antérieurement à la domination romaine. C'est une particularité dont il faudra nous souvenir si nous venons jamais à trouver dans la Gaule belgique plus de population germanique que les invasions subséquentes ne purent y en verser. Je reprends à la hâte le résumé interrompu des antécédents de l'histoire des Franks.
Les expéditions de Germanicus dans l'intérieur de la Germanie furent les dernières entreprises dans un dessein formel de conquête. Le gouvernement romain se borna depuis, à l'égard des peuples d'Outre-Rhin, à une défensive conçue sur un plan large et savant, qui fut encore étendu et perfectionné à mesure que le temps et l'expérience l'exigèrent. Aussi long -temps que l'Empire se maintint en bon ordre et en vigueur, la frontière du Rhin resta inviolable ; mais vers le milieu du troisième siècle, de grands désordres politiques ayant éclaté en Gaule , et n'ayant fait que s'accroître sous le déplorable règne de Gallien , la portion des forces militaires de l'Empire jusque là uniquement employée à contenir les Barbares d'Outre- Rlîin fut appelée à intervenir dans les troubles civils, et dès ce moment la Gaule fut ouverte aux Barbares. Dès ce iiioment commence le cours non interrompu de leurs invasions.
J'ai déjà parlé de celle de l'an ^53, signal de toutes les autres. Mon dessein n'est pas de les décrire
lG4 VICTOIRES d'aETIUS
ni même de les compter, 11 me suffit d'indiquer (l'une manière générale le caractère que la guerre, ainsi renouvelée et devenue plus vive que jamais entre Rome et les Germains, ne tarda pas à prendre et garda jusqu'à la fin.
Et d'abord, à travers toutes les haines, toutes les hostilités, toutes l^s cruautés réciproques des deux partis belligérants , il ne laissait pas de s'établii' entre eux certaines relations qui les rapprochaient passagèrement.
Les chefs romains suivirent, bien que peut-être par d'autres motifs, la politique de leurs devanciers vis-à-vis des Germains. Ils continuèrent à déporter les tribus vaincues, et momentanément soumises, de leurs stations en Germanie dans les parties du territoire de l'Empire qui avaient le plus souffert du ravage des invasions précédentes, essayant ainsi de combler, par des levées forcées de population barbare , les vides survenus dans la population romaine. Ils secondèrent de tout leur pouvoir les divisions fréquentes des chefs germains entre eux. Ils se firent par leurs intrigues, dans chaque tribu, des partisans qu'ils imposèrent dans l'occasion pour rois et pour gouverneurs aux peuplades soumises. De 286 à a88 l'empereur Maximien , ayant repoussé au-delà du Rhin de nombreuses hordes de Franks et d'autres Germains, donna des chefs de son choix à je ne sais quelle portion de ces peuples. Il lui imposa un roi auquel le panégyriste de Maximien donne !c nom de Geîiobon , el je ne pourrais dire
SUR LtS BARBARES. ibj
quel autre magistrat nommé Esatech*. Cet exemple fut fréquemment imité par la suite; aussi Libanius, écrivant vers l'an SSy et parlant des Franks, dit d'une manière générale : (cCes peuples ont reçu de nous des gouverneurs à titre d'inspecteurs de leurs affaires^, w Enfin, à dater de l'époque indiquée, les Franks comme les autres, ou plus encore que les autres Germains, s'accoutumèrent de plus en plus à intervenir dans les troubles civils de la Gaule et de l'Empire. On les trouve constamment à la solde de chefs romains, tantôt à celle des ambitieux qui prétendent au titre d'empereur, tantôt à celle des empereurs réduits à lutter contre des usurpateurs. Ces relations fréquentes et variées entre les Romains et les Franks ne pouvaient pas être toutà-fait sans influence sur ces derniers. Il est évident qu'ils durent concevoir par-là quelques notions d'un état social plus avancé que le leur, quelque vague sentiment de la supériorité des peuples cultivés sur les peuples barbares ; mais quelles que fussent leurs idées sur ce qu'ils étaient appelés à entrevoir de la civilisation romaine, le caractère de leur lutte contre cette civilisation n'en était point modifié. La conquête de la bonne terre romaine était toujours pour eux l'objet final de la guerre ; le pillage et la dévastation en étaient toujours les préludes, les accessoires et les moyens.
^^i) Mainerliui Panegyr. X.
['i) Rectores a uobis adiuiseiuiit , tan^uaui eorum quae agerentur inspectores. Libanius, Orat. III. p. l'i'^.
iGG VICTOIRES d'aetius
De 253 à 337 , les apparitions des Frank» sur le sol de la Gaule furent plus ou moins désastreuses, plus ou moins prolongées; mais aucune n'eut de résultat durable. Elles furent toutes finalement repoussées parles généraux romains , et il ne resta pas aux envahisseurs un pied de la terre gauloise. De tant de bandes fiankes qui, depuis près d'un siècle, s'étaient succédées sur le sol de l'Empire, pas une n'y était restée, ni de force, ni du consentement des Romains. L'histoire n'offre pas le moindre indice d'un établissement quelconque de leur part.
Mais en 33-^ il se passa quelque chose de nouveau. Les Franks firent cette année dans la Gaule belgique une invasion plus considérable que les précédentes , ou qui eut du moins des résultats plus graves, que l'histoire n'indique malheureusement pas, ou se borne à indiquer d'une manière implicite et obscure.
Voici comment la Chronique d'Idace s'exprime au sujet de cette invasion. « L'état de l'Empire fut grandement troublé, dit-elle, parce que les Franks qui habitent sur les frontières de l'Empire firent une irruption en-deçà *. » C'est, si je ne me trompe, l'unique mention que l'histoire fasse de celte invasion, et c'est, comme on voit, une mention bien vague, cjui ne caractérise nullement l'événement auquel elle se rapporte ; mais en rapprochant cet événement de ses conséquences éloignées ou prochaines, on en compn^ndra mieux la gravilé.
^i; Iilulii (^hrniiir. ad an. B.'iy.
La chronique citée ne marque de la part du gouvernement romain aucun effort, aucune tentative pour chasser de la Gaule les Franks qui venaient d'v entrer. Ce n'est que cinq ans après, en 3^0. , que cette même chronique revientaux Franks, pour annoncer qu'ils furent alors expulsés ou pacifiés par l'empereur Constance *. Cette notice, qu'ldace met en 342 , Cassiodore la renvoie à l'an 344; mais les deux chroniques sont d'ailleursd'accord; elles annoncent en termes équivalents que les Franks furent exterminés ou contraints à recevoir la paix qui leur fut offerte.
Ces vagues notions n'indiquent pas une victoire complète et décisive des Romains sur les Franks. 11 n'est point dit cette fois, comme à l'ordinaire, que ces derniers furent rejetés au-delà du Rhin, dans leurs anciennes demeures. Il faut supposer, pour donner aux deux chroniques un sens clair et précis , que l'empereur Constance avait rencontré dans la Gaule diverses bandes de Franks ou d'autres Germains; que de ces bandes les unes furent vaincues, et selon toute probabilité repoussées en Germanie. Quant à celles auxquelles il est dit que l'empereur accorda la paix, on est en droit de douter si elles furent traitées de la même manièie et avec la même rigueur. En quoi consistait la paix qui leur fut accordée ? L'histoire ne le dit pas ; mais il importe de le savoir, et il n'est pas impossible de le deviner.
( i) Vieil Franri a Constante A.ugu5lo seu jiacati. Idatii Chronic,
l68 VICTOIRES d'aETIUS
Cettepacification,accordéeàunepartiedesFraiiks qui avaient envahi la Gaule en 337 ' consistait, selon toute probabilité, dans l'autorisation de rester, à titre d'alliés ou de sujets, sur le sol envahi par eux. Ce n'est qu'une conjecture; mais cette conjecture a presque l'autorité d'un fait, car elle fournit l'unique moyen possible d'expliquer et de lier des faits certains. On en jugera tout à l'heure.
Si grandes que l'on veuille les supposer, les victoires de Constance sur les Franks nefurentpas plus décisives que celles de ses devanciers ; elles n'arrêtèrent point le cours des invasions. Lorsque Julien vint en 335 connnander dans la Gaule, il la trouva remplie de Barbares, contre lesquels il commença aussitôt la guerre*. Quelques détails sur cette guerre sont indispensables ici.
Toute la rive gauche du Rhin , de Strasbourg à Cologne, était occupée par des bandes d'Allemanes et de Franks. Il fallut à Julien deux campagnes consécutives pour les chasser, et recouvrer le pays et les villes dont ils s'étaient emparés. La seconde campagne se termina par le siège et la prise de Cologne, occupée par des tribus frankes. « Etant entré à Cologne, dit Ammien Marcellin , Julien ne s'en éloigna pas avant d'avoir imposé une paix avantageuse pour la république aux rois des Franks, dont la fureur avait fait place à l'épouvante 2. »
l'i) Ammian. Marrellin Histor. XVI.
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SDR LES BARBARES. 1 6()
La guerre n'était point terminée en 358 ; Julien fit cette année une nouvelle campagne, soit contre les mêmes bandes de Franks et d'Allemanes qu'il avait déjà vaincues et qui s'étaient de nouveau révoltées , soit plus probablement contre d'autres tribus des mêmes peuples qu'il avait épargnées jusque là pour mieux assurer l'effet de ses mesures contre elles.
Ici et cette fois pour la première , l'histoire désigne par leur nom particulier les deux tribus frankes contre lesquelles Julien fit sa troisième campagne, celle de 358 *; c'étaient les Saliens et les Cliamaves. Ces deux peuples séjournaient alors l'un près de l'autre , entre l'Escaut et le Bas-Rliin , dansce canton de la seconde Germanie qui avait reçu le nom de Toxandrie. Voici comment Ammien Marcellin désigne le premier de ces deux peuples et indiqué les motifs de la guerre que Julien lui fit : « Ceux des Franks auxquelsl'usage a décerné le nom de Saliens avaient autrefois osé fixer leurs demeures sur le sol romain , dans le pays de Toxandrie. » Quant aux Chamaves , Ammien Marcellin se borne à dire qu'ils avaient fait comme les Saliens , c'est-à-dire qu'ils s'étaient établis comme eux, de leur propre autorité, dans la portion de la Toxandrie qu'ils occupaient.
Maintenant, à quelle époque ces deux tribus frankes avaient-elles pénétré sur le territoire ro-
l'ji) Amm. Mnrtell. loi. cil.