‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germainsChapitre 17 sur 35 · I^O VICTOIRES D AETIUS · texte numérisé non relu

I^O VICTOIRES D AETIUS

main et y avaient-elles pris pied ? Si l'on veut répondre à ces deux questions par des conjectures purement arbitraires, on peut y répondre et on y a déjà répondu de diverses manières; si l'on veut se restreindre à des conjectures appuyées sur des faits positifs, il ne s'en présente qu'une seule. Cette portion des Saliens de Toxandrie, contre lesquels Julien marcha en 358, devaient être ces mêmes Franks avec lesquels Constance avait traité en 3421 ou 344 7 lorsqu'il avait enfin purgé la Gaule de l'invasion de 337. Quant aux Charaaves, il y a toute apparence qu'ils étaient venus en Toxandrie plus tard que les Saliens; ils avaient dû y être poussés par le même flot d'invasion qui avait laissé le long du Rhin toutes ces autres bandes de Franks etd'Allemanes que Julien mit trois ou quatre ans à en chasser.

Je fonde mes conjectures à cet égard sur la différente manière dont Julien traita les deux peuples dont il s'agit, dans la guerre qu'il leur fit en même temps à l'un et à l'autre. Il marcha alors contre les Saliens et rencontra chemin faisant des députés qui venaient lui demander la paix , en lui exposant qu'ils n'avaient d'aucune façon provoqué les armes romaines, et en réclamant le droit de n'être point troublés dans la paisible possession du pays qu'ils prétendaient être le leur. Julien ne fit à ces députés que des promesses yagues,et poursuivit sa marche. Flie fut si rapidr qu'il prit les Sahens au dépourvu; il les contraignit de se soumettie à TEmpire, per-

SLR LES BARBARES. I7I

sonnes et biens, et leur permit à cette condition , de rester sur le territoire qu'ils occupaient *.

Marchant de là sur les Chamaves, il les assaillit avec la même impétuosité, mais sans user envers eux des mêmes ménagements. Il commença par en tailler en pièces un grand nombre, et n'épargna les autres qu'à la condition qu'ils retourneraient au plus vite dans leurs premières demeures, sur la rive germanique du Rhin 2.

Cette différence de conduite envers deux peuples dont le cas semblait le même n'est- elle pas remarquable, et peut -on autrement l'expliquer qu'en supposant que Julien traita les Cliamaves comme des envahisseurs de fraîche date qui n'avaient aucun droit à l'indulgence de l'Empire, tandis qu'il respectait dans les Saliens un privilège résultant de leur ancien traité avec Constance?

Quoi qu'il en soit de cette explication , sur laquelle je n'insiste pas, il résulte toujours des faits constatés qui précèdent qu'il n'y avait encore, en 358, qu'une seule tribu franke établie dans la Gaule belgique; je veux dire celle des Saliens. S'il y eu avait eu réellement quelque autre, ce serait en pure perte pour nous, l'histoire ne fournissant aucun indice pour s'assurer ni de son existence, ni de son nom. On peut assigner à l'établissement des Saliens en Toxandrie une autre date que l'an-

;^i) Amni. MarLelliri. XVI.

(■i) hL lor. du

lya VICTOIRES d aetius

née 337. Mais, à quelque époque qu'ils s'y fussentfixes , ils sont, je le répète, en 358, les seuls Franks connus comme ayant pris pied, en-deçà du Rhin, sur le territoire romain. Mon hypothèse à cet égard n'est que l'explication plausible d'un fait certain. L'hypothèse écartée , le fait subsiste , mais isolé et obscur.

Je passerai sous silence, comme peu remarquables ou mal connues, celles des irruptions des Franks qui eurent lieu dans l'intervalle du règne de Julien à l'usurpation de Maxime 5 mais après cette dernière époque l'histoire en signale plus nettement quelques-unes plus importantes. Celle de 388 fut particulièrement mémorable, et il me convient d'autant mieux d'en dire quelques mots que c'est par elle que les antécédents de l'histoire des Franks touchent à l'époque 011 j'ai pris cette histoire , et (|ue je rentre par-là dans le cadre de mon sujet.

L'invasion dont il s'agit fut concertée entre trois chefs germains que l'histoire nomme tous les trois; c'étaient Gennobaude, Marcomer et Sunno, dont les derniers nous sont déjà connus par leurs relations avec Stiiicon*.

Suivis de l'élite de leurs tribus respectives, ces trois chefs entrèrent dans la première Germanie, dont ils égorgèrent en grande partie la population et ravagèrent les campagnes les plus fertiles, répandant la terreui" jusqu'à Cologne. ISannenus el

1 Sulpicius Alexaiidcr, ap. (iiej;oiiuin Tiiionens. II. <^.

Quintinlis , maîtres des milices de la Gaule, informés de cette irruption , partirent aussitôt de Trêves pour la repousser; mais ils partirent trop tard. Les Franks eurent le loisir de repasser le Rhin avec tout le butin dont ils étaient chargés. Seulement ils avaient laissé sur le territoire romain des bandes détachées pour y continuer le pillage ou le dégât, et quelques-unes de ces bandes furent coupées par l'armée romaine qui les extermina*.

Peu satisfait de cet avantage, et résolu d'attaquer les Franks sur leur propre territoire, Quintinus passa le Rhin et tomba dans une embuscade où il perdit une grande partie de son armée 2. C'était pour l'Empire un affront dont il était de son hoqneur et de sa politique de se laver, et ce fut à un Frank , ce fut à Arbogast, devenu le chef des milices romaines et tout-puissant à la cour de Valentinien II, que furent commises les représailles de la défaite de Quintinus.

De 389 à 39a Arbogast fit, contre les tribus frankes de Marcomer et de Sunno, deux campagnes par lesquelles il les contraignit à accepter la paix avec le titre d'alliés de l'Empire. Mais cette paix dura à peine deux ans; elle fut rompue par le faii de la catastrophe d'Arbogast qui, vaincu par Théodose, avec l'empereur de sa façon qu'il avait un moment donné à l'Occident, fut réduit à se tuei>

(1) Suipicins Alexander, loc. cit.

(S. ! Id. ioc. cit.

l'j[\ VICTOIRES d'aETIIiS

de ses propres mains (Sg/j)- Les Fraiiks reprirent dès ce moment le cours habituel de leurs invasions. Celle qui eut lieu vers Sgg, et à laquelle j'ai eu déjà l'occasion de faire allusion, fut signalée par la première destruction de Trêves.

Ce fut alors que Stilicon se rendit aux bords du Rhin pour conclure, avec les Franks et les Allemanes ,1e traité dont j'ai parlé et en vertu duquel ces deux peuples s'opposèrent, comme on l'a vu, à la grande irruption des Barbares.

C'est sans doute aux pertes que les Franks firent en cette occasion si imprévue qu'il faut attribuer leur inaction dans l'immense et brusque bouleversement qui suivit l'entrée des Alains et des Vandales dans la Gaule. Cette inaction dura six ou sept ans, jusque vers 4i3, année de l'usurpation et de la chute de Jovinus. On se rappellera que les Franks et les Allemanes avaient énergiquement secondé la tentative de ce chef; et la coïncidence de leur mouvement avec la mort de celui-ci autorise à présumer qu'il y avait dans ce mouvement une intention de représailles et de vengeance. La seconde destruction de Trêves fut le principal incident de cette irruption.

Pour la seconde fois les malheureux Trévirois se mirent à relever les décombres de leur ville , et avant toute chose ces théâtres, ces cirques, dont les jeux étaient désormais, pour les Romains dégénérés , le premier besoin de la vie. Trêves ne fut plus dès lors que l'ombre d'elle-même. Elle ne

SUR LES BARBARES. in 5

laissa pas néanmoins de recouvrer en peu d'années de quoi tenter de nouveau les Franks ; ils la prirent et la saccagèrent vers l[io, pour la troisième fois qui n'était pas la dernière *.

Les Barbares épars dans l'intérieur ou sur la frontière orientale de la Gaule y devenaient ainsi de jour en jour plus menaçants , lorsque le cours des choses amena à la tète des milices de l'Empire le seul homme capable de contenir encore quelque temps ces Barbares qui gagnaient de tous côtés du terrain et des forces.

11 me faut ici revenir un moment à la veuve d'Ataulfe , à Placidie. A peine avait-elle été rendue par les Visigoths à son frère Honorius que celui-ci l'avait donnée pour femme au palrice Constance, qu'il avait ensuite adopté pour collègue au gouvernement de l'Empire. Constance ne jouit pas long-temps de sa haute fortune; il mourut en 4^i ? laissant sous la tutelle de Placidie deux enfants qu'il avait eus d'elle, une fille nommée Honoria et un fils destiné à hériter de l'Empire d'Occident, sous le nom de Valentinien III. Presque aussitôt après la mort de Constance, Placidie et Honorius. qui avaient eu d'abord l'air de s'aimer plus ou^au-^ trement qu'il ne convenait à un frère et à une

(i) Il est très difficile de déterminer le nombre et les époques des dévastations successives de la ville de Trêves, ces dévastations n'ayant été mentionnées que de la manière la plus vague et la plus imjjlicite par les écrivains (onteniporains.

l'jG VICTOIHES DAETIUS

sœur, se brouillèrent à jamais*. Placidie se réfugia, avec son fils, à Constantinople, auprès de Théodose-le-Jeune, son neveu, et Honorius mourut bientôt après (en Zj^S).

Un nommé Jean , qui avait été son primicerius ou secrétaire, fut tenté de mettre à profit l'absence de Placidie et de Valentinien pour se faire empereur d'Occident. Les milices de l'Italie , par l'intermédiaire de ce Castinus, récemment vaincu par les Vandales, se déclarèrent pour lui, et il parait qu'il y eut aussi dans la Gaule des mouvements en sa faveur. On sait du moins qu'Exupérance de Poitiers, le même qui avait ramené à l'Empire plusieurs des villes émancipées de l'Armorique et qui était devenu depuis préfet des Gaules, fut massacré à Arles, en 4^4? dans une émeute militaire; or l'usurpateur Jean , en fermant les yeux sur cet attentat, sembla reconnaître qu'il avait été commis à son profit^. Mais de tous les appuis de l'usurpateur le plus puissant était un jeune homme dont l'histoire parle , pour la première fois , en cette occasion.

Ce jeune homme était Aëtius; il était fils du comte .Gaudentius qui, de grade en grade s'était élevé à

(i) Honorii eiga sororem iiisita affcctio tanta fuit, ex quo Constanlius ejus iiiaritus vita decessit, ut perditè nimis amando , et assidue os ejus osculando, turpis apud niultos consuetudinis suspicionem non effugerit. Olympiodor. Histor. ap. Phot. p. igS.

(9,) Prosperi Aquitan. Chronicon.

SUR LES BARBARES. l'77

la dignité de maître de la cavalerie dans les Gaules, où il avait péri victime, on ignore à quel propos, de la fureur des soldats *. L'éducation d'Aétius avait été merveilleusement propre à développer en lui les dons de la nature, l'activité, l'intelligence et la bravoure ; il avait passé sa première jeunesse dans les camps, tantôt dans ceux des Romains avec son père ^ tantôt dans ceux des Barbares auxquels il avait été donné souvent pour otage. Il avait séjourné quelque temps, en cette qualité, parmi les Visigotlis, sous les tentes d'Alaric; il s'était rendu plusieurs fois au même titre chez les Huns. Dans ces fréquentes relations avec les Barbares, il avait pu les observer à loisir, étudier leur caractère, leurs penchants, leur manière de faire la guerre , leur politique , et apprendre ainsi d'eux-mêmes l'art de traiter avec eux , de leur imposer , de se les attacher ou de les vaincre, selon le besoin ou l'occasion.

Lorsque Jean prit la résolution de se faire empereur , Aétius s'engagea à le soutenir avec une armée de Huns qu'il alla chercher aussitôt sur les bords du bas Danube. Rugilas, sous le commandement duquel étaient alors réunies toutes les hordes des Huns et qui était lié d'amitié avec Aétius , mit à sa disposition soixante mille hommes, à la tête desquels celui-ci reprit en toute hâte le chemin de l'Italie.

(i) Renat. Frigeiidus, ap, Gregor. Tui'onens. II. 8.^ — Prosperi Aquit. Chronicor.

l'y 8 VICTOIRES d'aETIUS

Mais eu arrivant sur la frontière il trouva de grands changements. Théodose-le-Jeune avait renvoyé en Occident Placidie avec une expédition qui, d'abord malheureuse, avait fini par réussir. L'usurpateur Jean avait été pris et décapité, et Valentinien III, âgé de six ans, régnait sous la tutelle de sa mère '^. A la tête de soixante mille Barbares prêts à le suivre partout, Aétius prit aisément son parti de ia chute de l'usurpateur et entra en négociation avec Placidie 2. Les Huns furent renvoyés à force d'ar- 2,ent, et Aétius, nommé maître des deux milices, devint dès ce moment tout-puissant à la cour et dans l'Lmpire.

Il existait cependant encore un homme qui lui faisait ombrage: c'était Boniface, alors chargé du gouvernement de l'Afrique; mais Aétius eut bientôt trouvé le moyen de le perdre. Tandis qu'il disait à Placidie tout ce qu'il fallait pour lui faire regarder le comte comme un traître , il faisait croire au comte que sa perte était résolue dans l'esprit de Placidie ^. Le désastre d'une vaste et magnifique province fut la suite de cette intrigue privée. Boniface, aveuglé par le désir de la vengeance, fit solliciter les Vandales de passer en Afrique, et ceux-ci acceptèrent l'invitation. Grossis de diverses bandes d'autrcg

(i) Olympiodor. ap. Photium, |>. 198.

(2) Prosperi A.qiut. Chronic.

(3) Procopius, de Bello Vandalico, I, ?>, 4- — Idaliiis, in Chronic.

Barbares jusqu'au nombre de cinquante mille guerriers, ils passèrent en 4^8 le détroit de Cadix, sous la conduite de Genseric, le fils et le successeur de Guntlieric qui venait de mourir, et allèrent prendre possession delà province que leur livrait Boniface *. Ce fut dans le cours de ces menées, et avant qu'elles eussent pu produire leur effet (en 4^5), qu'Aétius fut obligé d'accourir pour la première fois à la défense de la Gaule. Le premier adversaire auquel il allait avoir affaire était Théodoric, le jeune roi des Visigoths, au sujet duquel j'entrerai ici dans quelques particularités que j'ai pu négliger jusqu'à présent^.Théodoric était de laraceliéroïque des Balthes, et selon des indices certains, bien qu'implicites, petitrfils du grand Alaric ^. Il ne démentit point cette naissance; sa tâche il est vrai, plus simple et plus décidée que ne l'avait été celle de son aïeul , exigeait cependant encoreun heureux mélanged'instinct politique, de vigueur de caractère et de capacité militaire. Il avait d'un côté à se maintenir contre Aétius, et de l'autre à contenir les penchants bel-

(i) Idatii Chronic. — Procopius, loc. cit.

(2) Isidori Histor. Gotlior.

(3) C'est Gibbon qui a fait le premier cette observation (History of the decl. and fall of Rom. Emp. XXXV ), d'après un vers curieux que Sidoine met dans la bouche de Théodoric. Le jeune roi, déclarant qu'il veut réparer l'unique faute de son aïeul, s'exprime ainsi :

Quai iiosler peccavit avus, quem fuscal id unum, Quoil te, Roma, capit. . . .

Sidon. Panegyric. Jvhi, v. 5o5.

l8o VICTOIRES d'aETIUS

liqueux des Visigoths dans les limites de leurs nouveaux intérêts, comme peuple sédentaire.

Une fois décidé à faire la guerre à l'Empire, Tliéodoric en eut bientôt trouvé le moment. Ce fut au milieu des troubles qui remplirent l'intervalle de la mort d'Honorius à l'avènement de Valentinien III, c'est-à-dire, selon toute apparence, en 424? qu'il commença cette guerre dont les historiens neparlent qu'avec le vague et l'obscurité ordinaires. On voit seulement, par ce que dit l'un d'entre eux, que Théo-, doric envahit plusieurs des villes romaines les plus voisines de ses frontières I ; c'étaient certainement des villes de la première Aquitaine et de la première Narbonaise , mais il est impossible de dire lesquelles.

Ces premiers succès l'enhardirent à une tentative plus difficile; en 4^5 il s'avança avec toutes ses forces jusqu'aux bords du Rhône, et mit le siège devant Arles 2. La prise de oette ville aurait, en quelque sorte, isolé l'Italie de la Gaule et mis celle-ci à la discrétion des Visigoths; aussi la place fut-elle serrée de près et vigoureusement attaquée. Mais elle se défendit de même, et avant qu'elle ne fût en péril imminent d'être emportée , Aétius eut le temps d'accourir à son secours. Théodoric fut contraint de lever le siège et battu, suivant les historiens ou les chroniqueurs latins ^,

(i) Isidori Hjstor. Gothorura.

(2) Idatii Chronic. — Prosperi Aquit. Chronic. — Isidori, Hist. Goltior.

(3) Prosp. Aquit., Idatii Chronica.

SUR LES BARBARES. lOI

La guerre dura quelque temps encore , et il paraîtrait, d'après des insinuations malheureusement trop indirectes et trop obscures de Sidoine Apollinaire , que le fardeau en tomba en grande partie sur les Arvernes, circonstance qui marquerait de la part des Visigotlis un premier effort pour pousser leur frontière jusqu'à la Loire. Les allusions du même écrivain à la paix par laquelle fut terminée cette même guerre sont plus expresses et plus directes. Cette paix dut être conclue en 426 ou en 4^^, au plus tard , et tout autorise à présumer que Théodoric garda ces villes de son voisinage, dont il s'était d'abord emparé*.

Les Visigoths n'étaient pas les seuls des Barbares de la Gaule qui eussent remué après la mort d'Honorius. Les Burgondes, franchissant les limites de la première Germanie, s'étaient avancés jusqu'à Toul et à Metz. Des tribus frankes, on ne peut dire précisément lesquelles, avaient de nouveau passé le Rhin et commis en Belgique les dévastations accoutumées. Il était temps pour Aétius de se faire connaître des uns et des autres ; il réunit donc ses forces , et fit contre ces peuples une expédition dont on connaît seulement les résultais. Chassés de Toul et de Metz , les Burgondes furent obligés de repasser

(i) Variis incussa procellis

Bellorum, régi Gothico, tua Gallia, pacis Pignora jussa dare est; inter quœ nobilis obses

Tu^ Théodore, venis

Sidon. Panegyr. Aviti.

i8a vicToiuES d'aetil's

les Vosges, et les Frauks de retourner dans leurs cantonnements, en Germanie. Les chroniqueurs qui parlent de cette expédition la mettent en 4^8 *.

A peine de retour des bords du Rhin à ceux du Rhône, A-étius eut une nouvelle guerre à soutenir contre Théodoric; mais ce fut une guerre moins grave ou plus obscure encore que la précédente , et l'histoire n'en rapporte qu'un seul incident. Une armée de Goths fut surprise et battue dans le voisinage d'Arles, et Anaulfe, le général qui la commandait, fait prisonnier 2. Ce générai avait sans doute été chargé de tenter un nouveau coup de main sur cette ville d'Arles, qui fut, avec celle de Narbonne, l'objet constant de l'ambition de Théodoric.

Cette pénible lutte d'Aétius avec les Barbares de la Gaule fut inopinément interrompue par des événements dont je ne puis me dispenser de rendre un compte sommaire, bien qu'ils appartiennent proprement à l'Italie. Le temps avait dévoilé les manœuvres jalouses d'Aétius; Placidie et Boniface avaient fini par découvrir la fausseté de tout ce qu'ils avaient cru de sinistre l'un de l'autre, et ce dernier, inconsolable d'avoir attiré les Vandales en Afrique, essaya de les en chasser; mais il trouva l'entreprise au-dessus de ses forces , et fut obligé de porter en Italie ses inutiles remords. Placidie l'accueillit de la

(i) Prosper. Aquitan. Chronic. — Cassiodori Chronic. (a) Idatii Chronic. ad an. /|3o.

manière la plus favorable; elle le fit patrice et maître des milices.

Ces faveurs étaient pour Aétius des menaces dont celui-ci n'était pas homme à attendre l'effet avec résignation. A la tête des milices des Gaules, il descendit en Italie , résolu de tenter le sort des armes contre l'adversaire qui triomphait de ses intrigues, et Boniface s'avança contre lui avec toute la colère et toute la soif de vengeance que l'on se figure aisément dans un homme fieretgénéreux, joué comme il l'avait été. La rencontre fut aussi longue, aussi sanglante et aussi funeste qu'elle devait l'être, entre les deux derniers généraux et les deux dernières armées de Rome. Boniface y fut tué; mais Aétius v fut vaincu, obhgé de prendre la fuite, et Placidie , le faisant déclarer rebelle, lui ôta tout scrupule à le devenir*. 11 savait à qui recourir. Son ami Rugilas régnait encore; il alla le trouver et reparut bientôt en Italie, suivi de soixante mille Huns. C'était plus qu'il n'en fallait pour obtenir son pardon de Placidie, pour se faireréintégrer dans son office de maître des milices et y faire joindre le titre de patrice, auquel était depuis quelque temps attaché le commandement suprême de toutes les forces militaires de l'Empire. Tous ces événements se passèrent dans \e court intervalle de deux ou trois ans. En 4^4 Aétius revint en-deçà des Alpes avec une partie considérable de ces Huns, qu'il venait de cher

(i) Prosperi Aqiiit. Chroaic, — Idalii Chioaic.

T 84 VICTOIRES d'aETIUS -

cher sur le Danube et qu'il avait retenus à son service.

Il serait difficile d'exagérer le progrès que la misère et le désordre avaient fait dans la Gaule en son absence. Tous les Barbares s'y agitaient avec un redoublement d'énergie, les uns à l'intérieur, d'autres sur la frontière. C'est à dater de cette époque que l'on voit les chefs des tribus frankes, jusque là attachées à la rive droite du Rhin , se mettre pour ainsi dire en haleine pour passer en conquérants sur la gauche.

Les Burgondes avaient de nouveau franchi la chaîne des Vosges , et s'étaient de nouveau avancés dans l'intérieur de la Gaule*.

Théodoric poursuivait avec vigueur son plan de conquêtes. En 433, tandis qu'Aétius revenait avec ses soixante mille Huns en Italie faire sa paix avec Placidie, celle-ci avait eu d'abord l'idée de lui résister, et c'était, selon toute apparence , dans cette vue qu'elle avait invoqué le secours des Goths. Mais , au lieu de répondre à cet appel, Théodoric continua à reculer les frontières de son petit royaume ; il y fit entrer de nouvelles villes, de nouveaux diocèses, et en 435 ou 436 il vint camper, avec une forte armée, sous les murs de Narbonne qu'il assiégea dans les formes , et résolu à n'épargner ni temps , ni fatigues, à cette importante conquête 2.

(i) Voir Idalius, qui qualifie de rébellion ce mouvement des Burgondes : Biirgundiones qui rebellaverant, etc. (2) Idatius iii Chronic. — Prosper. Aquil. Chron.

SUR LES BARBARES. l85

A la faveur de ces nouvelles agressions des Barbares, les Bretons armoricains s'étaient non-seulement maintenus, mais affermis dans l'indépendance qu'ils avaient recouvrée, il y avait un quart de siècle. Ils formaient dès lors ce petit peuple singulier , débris si vivace de la vieille Gaule au milieu de la Gaule romanisée. Ils avaient déjà commencé à inquiéter par des irruptions hostiles les Gallo- Romains de leur frontière, particulièrement ceux des bords de la Loire , et s'étaient de la sorte rangés parmi les adversaires que Rome avait désormais à surveiller et à combattre en-deçà des Alpes *.

Enfin , avec tous ces mouvements des Bretons , des Goths et des Burgondes , coïncidait un de ces terribles soulèvements des populaces gauloises ou des Bagaudes, comme on disait alors^. Les historiens, je l'ai observé ailleurs et crois devoir le rappeler ici, ont plus d'une fois confondu avec ces soulèvements, de leur nature anti-sociaux et anarchiques, de pures insurrections nationales contre le gouvernement romain. Mais ici il n'y a pas lieu à la méprise, et c'est bien d'une émeute de Bagaudes proprement dite qu'il est question.

Un certain Tibat ou Tivat en fut le chef ^. Il rallia autour de lui la presque totalité de la population esclave, des foules de colons, des laboureurs,

(i) .Le fait est constaté par l'expédition de Litorius dont il sera parlé tout à l'heure.

(2) Idatius in chronic.

(3J Ici ibid.

l86 VICTOIRES d'aFTIUS

des pâtres , et sans doute beaucoup d'iioinmes de condition libre et de haut rang. Tous ces conjurés se séparèrent de la société romaine, dit un chroniqueur contemporain. Ces paroles sont vagues; mais interprétées, comme elles semblent devoir rétre , d'après les gestes antérieurs des Bagaudes , elles signifient que Tivat et les siens s'attaquèrent à toute autorité civile et à la société elle-même, pillèrent et dévastèrent les villes et les campagnes avec plus de fureur que n'avaient fait les plus redoutés d'entre les Barbares.

C'est probablement à propos de cette rébellion de Tibat que Salvien de Marseille a parlé des Bagaudes en général, et bien que vague et déclamatoire, ce qu'il en dit mérite néanmoins d'être re- . cueilli par l'histoire. En voici quelques traits.

« Je parle des Bagaudes qui, spoliés, vexés, égor- « gés par d'iniques et cruels administrateurs, et « après avoir déjà perdu les droits de Romains , « ont fini par en perdre aussi le nom.... Et nous « appelons rebelles , nous appelons hommes perce dus ceux que nous avons poussés au crime ! Car , « par quoi ont été faits les Bagaudes , si ce n'est par « nos injustices, par la mauvaise conduite des ad- « ministrateurs , par les poursuites et les rapines « de ceux qui ont tourné les revenus publics en « émolument et en gain pour eux, (jui , sembla- « blés à des bêtes féroces, ont, non gouverné, mais « dévoré ceux qu'on leur livrait? Ainsi esl-ii arrivé « que des hommes pris à la gorge, assassinés par

SUR LES BARB.VflES. IO7

« des gouverneurs rapaces, puisqu'il ne leur était (( plus permis d'être Romains , se sont faits Barba- « res. Ils se sont résignés à devenir ce qu'ils n'é- « taient pas, faute de pouvoir rester ce qu'ils « étaient. Poussés à bout, ayant déjà perdu leur « liberté, ils ont voulu défendre au moins leur « vie*.... »

Dans l'état de choses que font imaginer ces paroles il ne pouvait plus guère y avoir, dans les conspirations desBagaudes,que de bien faibles restes de l'ancienne opposition nationale qui d'abord s'y était léfugiée. Les chefs eux-mêmes de ces conspirations en étaient venus à n'y avoir plus d'autre motif et d'autre intérêt que les masses. Meneurs et menés, tous n'étaient plus que des hommes ruinés par les exactions, et rendant guerre pour guerre à une société poussée de force contre le but de toute société.

il ne serait pas indifférent de savoir quelles furent les parties de la Gaule où éclata, cette fois, la conjuration permanente des Bagaudes; mais c'est un point sur lequel les historiens gardentle silence, et sur lequel il n'y a que des conjectures à faire. Le soulèvement de Tibat suivit de si près la seconde irruption des Burgondes en-deçà des Vosges qu'il semble s'y rattacher, sinon comme à sa cause, au moins comme à une circonstance qui le favorisa. En ce cas, il dut avoir pour théâtre les pays qui

(i) Salvianus, de Gubernat. Dei, V. 6.

i88 VICTOIRES u'aetius

formaient alors la première Belgique et les provinces voisines, celle des Sequanes et la première Lyonnaise.

Maintenant, pour réprimer tant de désordres, le gouvernement romain n'avait à sa disposition qu'une force dont l'action devait être un désordre de plus. Aétius avait très vraisemblablement dans son armée des corps réguliers d'auxiliaires barbares , organisés à la romaine , et des légions romaines proprement dites, c'est-à-dire composées de sujets de l'Empire. Toutefois, il est certain qu'à dater du moment dont il s'agit sa force principale consistait en deux masses irrégulières de Barbares. L'une, et selon toute apparence la plus. nombreuse, était la portion qu'il avait retenue des soixante mille Huns amenés par lui en Italie; l'autre était cette même branche de la nation des Alain s , que nous avons vue naguère se détacher des Yisigoths au siège de Bazas, et qui va reparaître pour la première fois depuis lors.

Or les Barbares composant ces deux masses, surtout les Huns, étaient féroces, indisciplinés, avides de butin, et il était sûr que partout où ils passeraient ou camperaient, ils feraient tout ce qu'auraient pu y faire de pire les envahisseurs Germains ou les Bagaudes.

Aétius, à la tête de ses Huns, marcha d'abord contre les Burgondes, qui, sous la conduite de leur vieux chef Gundicaire, avaient envahi la pre-

mière Belgique*. 11 fit contre eux deux expéditions consécutives (en 435 et 436), dans chacune desquelles les auteurs des chroniques romaines lui attribuent la victoire. Il y a cependant lieu de soupçonner que la première ne fut pas très brillante , puisqu'il fallut, tout de suite après, en faire une seconde; mais celle-ci fut décisive. A en croire certains historiens, la nation presque entière des Burgondes y aurait été exterminée. Ceux qui en ont voulu dire quelque chose de précis assurent que vingt mille hommes y périrent , du nombre desquels fut le roi Gundicaire 2. Ces détails peuvent être exagérés; mais c^est un fait qu'à dater de cet échec les Burgondes ne figurent plus guère dans la Gaule que comme un peuple dont l'Empire dispose assez constamment selon ses vues et selon son intérêt. On ne voit pas, du reste, ce qu'ils devinrent après leur défaite. Retournèrent-ils à leurs premières stations sur le Haut-Rhin , ou bien restèrent-ils en-deçà des Vosges, dans le pays même où ils venaient d'être battus ? Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable.

Ce fut à la suite ou peut-être dans le cours même de cette seconde campagne contre les Bui^ondes qu'Aétius attaqua les Bagaudes , et la simultanéité

(i) Belgam, quem trux

Presserai, absolvit junctus tibi (Aêtius). . .

Sidon. ApoUin. Panegjr. And.

(a) Prosperi Aquit. Chronic. — ■ Idatii Chron. — Cassiodori Chron. Sidonii ApoUinar. Carm. VII.

igo VICTOIRES D A ETUIS

des deux opérations semblerait confirmer le soupçon de quelque rapport entre l'irruption des premiers et le soulèvement de ceux-ci. Tout ce que nous apprennent les historiens de cette guerre, c'est que Tibat fut pris et décapité, qu'avec lui furent faits prisonniers beaucoup de ses principaux complices , dont les uns furent mis à mort , les autres dans les fers, et que , par ces mesures , l'insurrection fut apaisée^. Cette victoire de l'autorité romaine sur les Bagaudes gaulois est la dernière dont il soit fait expressément mention dans l'histoire. Mais ce n'est point à dire qu'ils furent anéantis ; sous l'influence permanente des causes qui les avaient produits , non-seulement ils persistèrent en Gaule , mais ils passèrent en Espagne. Sous ce nom gaulois de Bagaudes, les populations de la vallée de l'Èbre se mirent, de leur côté, en lutte avec la société romaine. En 44 ï ? Asterius , qualifié du titre de maître des deux milices , fut obligé de marcher en personne contre les Bagaudes de Tarragone. Deux ans après il fallut réprimer l'audace de ceux d'x\raceli. Mais l'histoire ne parle pas du châtiment de ceux de Turiaso, qui, en 449? égorgèrent, dans l'église de cette ville, un corps impérial de fédérés 2. En un mot, ces redoutables et inévitables émeutes de Bagaudes restèrent, en-deçà des Alpes, une des causes générales de la chute de la domination romaine.

(i) Idatii Chronic.

(a) Voir la chronique d'Idalius, aux annéts .',41, /,/,3, /|/i9.

Après avoir exterminé ou dispersé les Bagaudes gaulois de cette époque , Aétius tourna ses armes du côté des Pyrénées , contre le petit-fils d'Alaric. Mais ici la guerre allait être plus tenace et plus hasardeuse. J'ai laissé les Visigotlis sous les murs de Narbonne, serrant la place de près. Il y a quelque incertitude sur l'année où le siège avait commencé. Suivant certaines chroniques il aurait commencé en 435*, selon d'autres seulement en 436 2; mais toujours est-il certain qu'il y eut un intervalle de plusieurs mois entre le premier moment du siège et celui où Aétius marcha pour le faire lever. Les Goths avaient eu le temps d'y employer toutes leurs ressources. Ils avaient probablement intercepté la navigation de l'Aude, et coupé par-là les communications de la ville avec la mer, de sorte que les habitants, réduits à une famine de jour en jour plus horrible, et de jour en jour plus vivement attaqués , étaient sur le point de se rendre aux assiégeants.

Sur ces entrefaites critiques parurent Aétius et le comte Litorius, son lieutenant, à la tête d'une force principalement composée de cavalerie qui devait être celle des Huns. Chaque cavalier venait , portant en croupe deux sacs de blé , d'un boisseau chacun. Par la ruse ou de force, cette cavalerie réussit à s'introduire dans la ville et la sauva. Tenant

(i) Idatii Chronic.

(a) Prosperi A(|uitan. Cluonic.

iga VICTOIRES DAETIUS.

dès lors pour'perdu le fruit de leur fatigue, les Goths levèrent brusquement le siège. Des deux dates auxquelles on peut rapporter cet événement ( de 436 ou de 4^7 ) , la dernière me paraît la plus sûre *.

L'année suivante (438), Aétius et Théodoric se mirent, chacun de' son côté, en campagne, et leurs armées se rencontrèrent. On ne sait où la rencontre eut lieu, mais elle fut sanglante et funeste pour les Goths. Au témoignage d'un chroniqueur espagnol ^ ils y auraient perdu huit mille hommes 2. Toutefois, les chroniques gauloises , dont sur ce point l'autorité me paraît préférable, parlent de cette victoire d' Aétius d'une manière plus vague et plus modeste. « On remporta, dit l'une de celles-ci, parlant indubitablement de la même action sous une autre date (437), on remporta dans la Gaule quelques avantages sur les Goths '. »

Du reste, quels quefussehtces avantages, ils n'aboutirent à rien de décisif. Aétius se vit bientôt après forcé de passer momentanément en Italie, et laissa le commandement à Litorius qui , au lieu de poursuivie vivement la guerre contre les Visigotlis , se crut obligé de faire contre les Bretons armoricains une expédition sur laquelle je reviendrai bientôt. Théodoric, profitant du répit qu'on lui laissait, reprit aussitôt l'offensive sur les Romains. Il marcha

(i) Prosperi Aquit. Chronic.

(2) Idatii Chron.

(3) AdveisusGothos in Gallia(|u;rdam prospéré gesla, Prosp. Aq.

de nouveau contre Narbonne , et en recommença le siège, manifestant bien par cette obstination le prix qu'il mettait à la conquête de cette noble cité.

Litorius venait d'achever, ou suspendit son expédition en Bretagne, quand il apprit la seconde tentative des Gotlis contre Narbonne. Quittant l'Armorique bretonne, il passa la Loire et reprit en toute hâte, à travers la première Aquitaine, son chemin vers le midi. Les Huns qui faisaient sa plus grande force se signalèrent, durant cette marche, par plus d'excès que n'en auraient pu commettre, je ne dis pas les Golhs , mais les Franks et les Burgondes. L'Arvernieeutsurtout à souffrir de leur passage; ils y pillèrent, brûlèrent et massacrèrent tout ce qu'ils eurent le loisir de piller, de brûler et de massacrer *. 11 faut sans doute , parmi tant déraisons du progrès des Barbares germains dans la Gaule, compter pour quelque chose l'horreur qu'inspiraient aux Gallo-Romains des auxiliaires tels que les Huns.

A l'approche d'une armée probablement supérieure à la sienne, Théodoric leva pour la seconde fois le siège de Narbonne, et se retira précipitamment à Toulouse, suivi de près par Litorius. Inquiet des chances d'un siège auquel il n'était pas préparé, il désira la paix, et députa à Litorius des évéques pour la demander. Celui-ci , quoique brave, était d'humeur présomptueuse. Les historiens du

[l (i) Sidou. AppoUinar. Panegyr. Avili.

IC)/l VICTOIRES d'aeth's

temps le représentent comme un païen adonné à la superstition des augures, sur la foi desquels il se flattait d'entrer victorieux àToulouse^. Il ne voulait pas perdre une si belle occasion d'égaler sa i-enommée à celle d'Aétius, dont il était jaloux, et rejeta durement les propositions de Théodoric. Celui-ci , forcé de combaltre, s'y prépara, dit-on, par la pénitence, par la prière et par divers actes d'humilité chrétienne 2.

La bataille se donna sous les murs de Toulouse. En rapprochant les divers traits épars des écrivains qui en parlent, on s'assure que les deux partis y combattirent avec un achainement égal. Des milliers d'hommes étaient déjà tombés de part et d'autre; et la victoire était encore incertaine, lorsque Litorius, emporté par son ardeur, tomba prisonnier entre les mains des Goths, auxquels cet heureux incident assura le gain de la bataille. L'armée romaine fut taillée en pièces ; et il y a lieu de présumer que lé carnage tomba particulièrement sur les Huns ; car , à dater de ce jour, il n'en est plus question dans les guerres de la Gaule. Les Visigoths, descendants d'un peuple chassé de ses demeures par les Huns, gardaient à la race de ceux-ci une

(i) ...Dum Aelii gloriam superare appétit, diimque auspicnm responsis et Daemonuin significationibus fidit, ptignam cum Golhis iinprudenter conseruit. . . Prosperi Aquit. Chron. ad aji. 4:^9.

(2) Salvian. Do Gub VII, 10.

SUll LES BARlîAKKS. U)5

haine, dont les effets devaient se faire sentir un jour de bataille^ .

Litorius, conduit captif dans Toulouse, y fut promené partout à travers les flots d'une multitude curieuse, accourue comme àun spectacle. Hommes, femmes et enfants, Gallo-Uomains et Barbares, tous parurent se réjouir de sa disgrâce. Soit que le gouvernement romain ne daignât pas le réclamer, soit que les Visigoths ne voulussent pas le rendre, il passa le reste de ses jours dans une captivité misérable, objet de pitié pour s#s ennemis même*^ .

Ce revers qui dut avoir lieu vers la fin de l'année 4^9 fut, selon toute probabilité, un des motifs qui ramenèrent Aétius de l'Italie dans la Gaule, oii il €st constaté qu'il était de retour en 44o« Dans le cours de cette même année, la paix fut conclue entre l'Empire et Théodoric. A le prendre ainsi sommairement, ce fait ne présente point d'incertitude; mais, il n'en est pas de même quand il s'agit des conditions et des raisons de cette paix. Ce sont des points sur lesquels les documents ne sont pas d'accord, et qui méritent cependant d'être examinés.

A en croire une chronique dont j'ai fait beaucoup d'usage , la bataille gagnée par les Goths sous les murs de Toulouse leur aurait été aussi funeste qu'aux Romains :ils auraient demandé la paix pour

/i] Piospcri Ai[uitaiii f'hronic. — Cassiodor, Cron. — vSaIvian> De Giib. VU, 10.

(2) Salvian. loc. cil.

igG VICTOIRES d'aETIUS

la seconde fois et plus humblement encore que la première; ils se seraient ainsi jusqu'à un certain point avoués vaincus* .

Sidoine Apollinaire, parlant des mêmes choses dans un de ses poèmes , en parle avec plus de détail et de précision , mais aussi d'une manière toute diverse. Voici un récit construit avec des données tirées de lui, mais dégagées de la poésie, et réduites à leur expression la plus simple ; je reviendrai ensuite sur la valeur de ces données.

Aétius, se trouvant ïçomentanément réduit par la défaite de Litorius à désirer la paix , la demanda , la sollicita de diverses manières et à plusieurs reprises, mais sans pouvoir l'obtenir. Théodoric, piqué d'avoir été poussé à bout par Litorius et d'avoir vu les Huns aux portes de Toulouse, était décidé à tirer de sa dernière victoire tout le parti possible; et pour condition delà paix, il exigeait qu'on lui cédât tout le pays jusqu'au Rhône, c'est-à-dire probablement la partie delà Narbonnaise première située le long de ce fleuve et le long de la Méditerranée. « Pour conquérir tout cela, dit expressément Sidoine Apollinaire , les Goths n'avaient plus besoin de guerroyer; ils n'avaient qu'à marcher 2. »

Aétius, ne voulant pas accepter ces conditions,

(i) Prosp. Aquit. Chronic.

(a) Nec erat pugnare necesse

Sed migrare Getis

Panegyric. in Ai'itiun. V. 3o3. 3o4.

SDR LES BARBARES. IQ^

et n'en pouvant obtenir de meilleures, la paix semblait être devenue impossible , lorsqu'un nouveau négociateur se présenta pour la demander de recbef, comme en son nom et sous ses propres auspices. Ce négociateur était Avitus, personnage destiné à jouer dès ce moment un rôle principal dans les affaires de la Gaule et de l'Empire, et que je saisis ici l'occasion de faire connaître au lecteur.

Avitus était Arverne, de l'une de ces anciennes familles de chefs gaulois qui, devenus Romains, avaient mis tout leur orgueil et toute leur ambition à mériter ce nom. Entré fort jeune dans les affaires publiques, il s'y était bientôt distingué. En 4^6, époque delà dernière paix conclue avec les Visigoths, il avait eu des motifs personnels de se rendre à Toulouse et d'y voir Théodoric, auquel sa confiance, sa franchise et sa noble fierté avaient beaucoup plu. Aussi dès ce moment le petit-fils d'Alaric avait-il conçu pour le jeune chef Arverne des seatiments d'estime et de bienveillance qui ne se démentirent plus, et qui eurent sur la destinée de celui-ci une influence décisive.

Avitus excellait dans tous les exercices militaires; et Sidoine cite de sa bravoure un trait curieux par un certain air de témérité chevaleresque, à travers lequel il me semble que l'on entrevoit mieux le Gaulois que le Romain. Dans le passage des Huns à travers l'Arvernie, un guerrier de celte nation tua un homme attaché au service d' Avitus. Celui-ci , informé du meurtre, court à ses armes, endosse la

lf)8 VICTOIRES DAiaillS

cuirasse, se couvre la tète d'un casque, ceiut son épée, prend une pique en main, s'élance à cheval, traverse la ville et gagne le camp des Barbares à peu de distance des murs. Il s'avance , menaçant et frappant, à travers la multitude des Huns, et commande que le meurtrier de son serviteur lui soit indiqué. Quelqu'un le lui montre; il vole à lui ; — « Défendstoi ! » lui crie-t-il. Celui-ci, tout interdit qu'il est, se met pourtant sur ses gardes ; et un combat à mort conuuence entre les deux champions, au milieu de la foule des Huns rassemblés autour d'eux. L'incertitude n'est pas longue; à son troisième coup, Avitus passe so pique à travers le corps du Barbare, et se retire plus lentement qu'il n'est venu K

Ge n'était là qu'un trait brillant de soldat; mais Avitus s'était aussi distingué comme capitaine. Il avait suivi Aétius dans toutes ses campagnes; et dans toutes, il avait eu une part marquéeau succès. A l'époqtie de la défaite de Lîtorius, il avait éié élevé à la préfecture des Gaules, ou le fut alors; et il était encore à ce poste quand il s'entremit pour obtenir de Théodoric une paix acceptable. Il n'y prit pas beaucoup de peine; sur une simple lettre de lui, Théodoric renonça à la prétention de reculer .sa frontière jusqu'au Rhône; et dès lors la paix fut conclue 2.

(i) Sidon. Apollinar. loc. cit.

(2) Fœdiis, Avite,novas; swvum tiia pagina rcgem

Lorta (loniat. .lussissc sat est te, <|iiod logal orhis. Sidon. Apollinar. Pami^yr. Ai'HL

SDR LES BARBARES. igg

Maintenant il faut ajouter que tous ces faits sont tiiés d'un panégyrique d'Avitus, panégyrique en vers ampoulés, par un homme qui était le gendre du héros. Il y a indubitablement quelque chose de faux dans une telle composition, mais d'une fausseté extérieure et pour ainsi dire de convention, qui n'atteint point le fond même des choses. A les prendre, comme j'ai fait, dégagées de l'exagération du panégyrique et du style poétique , les assertions de Sidoine me paraissent plus près de la vérité que le sommaire et sec énoncé de la chronique de Prosper. Je n'y vois qu'une seule invraisemblance intrinsèque.

Avitus put bien intervenir et même intervenir efficacement dans les négociations du gouvernement romain avec Théodoric; mais il n'y a guère moyen de se figurer celui-ci en position d'agrandir son territoire d'un tiers et sacrifiant un tel avantage à quelque Romain que ce fût. Si Théodoric ne recula pas sa frontière jusqu'au Rhône, c'est sans doute parce qu'il y vit des obstacles. Du reste , il est encore beaucoup plus difficile de se le représenter , comme dans la chronique de Prosper , aussi humble à demander la paix et aussi pressé de la faire que s'il eût été vaincu sous les murs de Toulouse. C'est cette même chronique qui parle de plusieurs villes voisines de la frontière des Visigoths occupées par ceux-ci au début de la guerre. Il n'y a nulle part d'indice de la restitution de ces villes; il est donc assez probable^ que Théodoric les

20a VICJ01RI.S I) AKTUIS

garda et que la paix ne fui \ràs tout-à-fait sans profit pour lui.

Du reste il suffisait à la gloire du fils d'Âlaric de sortir non vaincu d'une guerre contre Aétius, et d'avoir affermi de jour en jour l'existence de son petit royaume. Il parait certain qu'à dater de cette époque la portion de la Gaule occupée par les Visigotlis en était la plus paisible et la plus heureuse. La masse de la population gallo-romaine, déchargée du fardeau des impôts dont elle était partout ailleurs écrasée, en pleine et sûre jouissance de l'ordre civil et du régime municipal institués par les lois romaines, préférait hautement le gouvernement des Barbares à celui de l'Empire. Le témoignage de Salvien à ce sujet est exprès et mérite d'être cité.

«Là (chez les Visigoths) le vœu unanime des « Romains , c'est de ne plus être forcés à repasser M sous le gouvernement romain. Ce que toute la « population romaine demande de concert, c'est « qu'il lui soit permis de continuer à vivre, comme « maintenant , avec les Barbares. Et nous nous « étonnons d'être vaincus par les Goths, quand les « Romains préfèrent la société des Goths à la nôtre! « Aussi, bien loin de songer à fuir ceux-ci pour se « réfugier chez nous, nos frères nous abandonnent- « ils pour se réfugier auprès d'eux ; et je serais « émerveillé que tous les tributaires , pauvres ou ff indigents, n'en fassent pas autant, s'il n'y avait «une raison qui les en empêche, l'impossibilité

SLR I>ES BARBARES. 20I

« de transporter avec eux leurs çhétives propriétés^ « leurs çhétives habitations et leurs familles*. »

Je crois voir, dans quelques actes de l'autorité romaine qui suivirent de près le nouveau traité de paix avec les Yisigoths, des précautions militaires prises pour l'avenir contre ceux-ci, et en général contre cette portion non encore établie des Barbares qui, des vallées de la Saône et du Doubs, tendait inévitablement à descendre dans la grande vallée du Rhône. L'année même de la paix une partie des fertiles campagnes autour de Valence fut abandonnée en propriété aux Alains^. Ces campagnes avaient été ravagées et dépeuplées dans les deux guerres consécutives de Constant et de Jovinus ; mais l'événement prouva qu'elles n'étaient point désertes , comme on pourrait le croire d'après une chronique du temps^.

Trois ans après (en 443),' une fraction de la nation des Burgondes fut, je ne sais s'il faut dire attirée ou reçue sur les bords de la Haute-Isère, dans cette partie de la province des Alpes grecques à laquelle on donnait déjà le nom dont se fit depuis son nom moderne de Savoie (Sabaudia). Un ordie de l'Empire autorisa ces étrangers à partager avec les anciens habitants les terres du pays^.

(i) Salvian. De Gub. V. 5.

(2} Idatii Chronic. ad an. 440.

(3) Déserta Valentinœ urbis. id.

(4) Idalii Chronic. ad an. 44^-

Page 1