‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germainsChapitre 20 sur 35 · IO PREMIER ETABLISSEMENT DES FRANKS · texte numérisé non relu

IO PREMIER ETABLISSEMENT DES FRANKS

coups de fortune qui la poussent des bords de la Meuse à ceux de la Seine et de la Loire.

Cette tribu est la seconde des tribus frankes dont l'histoire marque d'une manière positive et certaine l'établissement définitif en Belgique, depuis l'année 253. La première fut celle des Saliens dont j'ai déjà parlé et sur laquelle il ne sera pas superflu de revenir un moment ici. Il y a tout lieu de croire qu'à dater de l'an 358, où elle avait obtenu de Julien la permission de continuer à vivre en repos sur le territoire qu'elle avait envahi, cette peuplade était restée pour Rome une alliée fidèle et même utile. La notice des dignités de l'Empire offre des indices officiels de la présence de divers corps de Saliens dans les milices romaines*. Il est aussi plus que probable que cette même tribu, une fois stationnée en Toxandrie, y avait embrassé peu à peu la vie agricole et contracté des habitudes civiles. Comme les Saliens servaient Rome à titre d'alliés plutôt que de sujets , rien ne les avait contraints à adopter les lois ni les mœurs des Romains, et tout autorise à présumer qu'ils avaient conservé, sauf les modifications inévitables, les usages, la langue et les institutions de la terre natale.

La nouvelle tribu franke établie à Tongres se trouva dans le voisinage des Franks Saliens et dut avoir avec eux des relations de divers genres; mais

(i) Salii, Sailli Gallican!, Sallii juniores,Sallii juniores Gallican!, îtotitia. passim.

D.VNS LA GAULE. Ull

on s'est permis, je crois, une hypothèse aussi gratuite qu'arbitiaire quand on a supposé que les deux tribus s'étaient, pour ainsi dire, fondues l'une dans l'autre pour n'en faire qu'une seule, noyau de la nation future des Franks*. il n'y a dans l'histoire ni le moindre indice d'une telle fusion , ni le moindre fait qui oblige à la supposer.

Le chef qui vers 44^ ou un peu auparavant était à la tète de cette seconde tribu, est nommé par les historiens du temps Chlogio ou Cloio, dont nous avons fait Clodion^. 11 n'y a rien de certain sur sa généalogie, et ce serait un ennui en pure perte de discuter les assertions contradictoires des chroniqueurs à ce sujet, Grégoire de Tours se borne à le qualifier d'homme puissant dans sa tribu ^.

C'est aussi dans le témoignage bien qu'implicite et un peu vague de Grégoire que l'on trouve le seul antécédent par lequel l'histoire de Clodion et de sa tribu remonte à l'époque où l'un et l'autre séjournaient encore outre Rhin avec le reste de la confédération franke. Grégoire parle d'un chef de Franks nommé Théodemer, auquel il donne le titre de roi et qu'il dit fils de Richimer, Il rapporte que ce Théodemer ayant été, il ne dit ni pourquoi

(i) Mannert. Geschiclite der Franken. tom. I. p. 99.

(2) Ce nom nous est parvenu avec beaucoup de variantes, entre lesquelles il ne paraît pas aisé d'en saisir la véritable forme; outre Chlogio et Chloio, on trouve : Chlodio, Chlochilo, Chludius, etc,

(3) Utilem ac nobilissimum in gente sua. II. g.

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ni par qui , condamné à périr par le glaive, avec sa mère Askila, Clodion fut élu à sa place roi des Franks^. Frédégaire, qui répète le même fait, ajoute que Clodion était le fils de Théodemer^,

D'après les meilleures données que l'on ait sur le commencement du règne de Clodion, ces événements durent se passer vers 4^7 , et ils se passèrent indubitablement, je le répète, sur la rive droite du Rhin.

Quand et comment Clodion, devenu roi des Franks, c'est-à-dire le chef de quelqu'une ou de quelques-unes des peuplades frankes, passa-t-il le Rhin et s'établit-il dans le pays de Tongres ? C'est de quoi l'histoire ne dit pas un mot ; mais si , dans le manque de faits positifs, l'on veut recourir à des conjectures sur ce point, il n'y en a pas de plus plausible ni même d'autre que celle indiquée et proposée tout à l'heure, et sur laquelle je n'ai pas besoin de revenir.

On ne sait combien de temps Clodion avait séjourné aux bords de la Meuse, avec ses Franks, lorsque vers 44^ il fit un mouvement pour s'étendre dans la Belgique. Poursuivant sa marche de l'est à l'ouest , il s'avança sur les traces de ses espions jusqu'à Cambrai, battit le détachement de Romains qui essaya de défendre cette ville et la prit. Il y fit une courte station, apparemment pour

(i) Loc. cit.

(i) Histor. Epitomata. IX,

DANS LA GAULE, 2l3

prendre des informations sur le pays; après quoi, se remetlant en campagne, ilpoussajusqu'àlarive droite de la Somme. De là il remonta vers le Nord pour soumettre les villes qu'il y voyait encore en attitude de résister, entre autres celle des Atrébates ou d'Arras*.

Soit qu'il ne prit pas grand souci de ces mouvements, soit peut-être que ses forces fussent employées ailleurs , Aétius n'opposa d'abord aucune résistance àClodion; mais vers l'année 447 ^^ marcha contre lui, conjointement avec le brave Majorien. L'armée romaine rencontra les Franks près d'un village ou d'un bourg nommé Helena, que l'on croit être le lieu aujourd'hui nommé Vieil- Hédin , sur la Canche, petite rivière qui a son embouchure dans la Manche, à quelques lieues au nord de celle de la Somme. Majorien , s'ernparant d'un pont jeté sur la rivière , attaqua brusquement de là les Franks qui, épars sur la rive droite, ne s'attendaient guère en ce moment à être ainsi trou^ blés.

Ils célébraient le mariage d'un de leurs chefs ; ce n'étaient dans tout le camp que danses et chants, que divertissements et apprêts de festin. Revenus de la première surprise les Franks furent bientôt en défense; mais les Romains, poussant avec vigueur leur altîique, les mirent en fuite et pénétrèrent dans le camp ennemi. Ils firent butin de tout

(r) Gregor. Turon. Hi9<or. II. 9. — Gesta Francor.

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ce qui était préparé pour la fête , des mets fumants dans les vases ou sur les plats , des cruches de bière entourées de guirlandes, des sièges des convives. Encore couverte de son voile nuptial, la jeune épouse, enlevée de dessus son char, devint la prisonnière du général victorieux.

Sidoine Apollinaire, le seul écrivain qui parle de cette victoire^, n'en marque point les suites, et il n'y a rien dans les historiens de profession à l'aide de quoi Ton puisse suppléer à son silence. Il serait néanmoins important de savoir là-dessus quelque chose de positif, de pouvoir dire avec assurance si cette défaite essuyée par Clodion , près des côtes de l'Océan, fut assez grave pour l'obliger à abandonner tout ce qu'il avait jusque là conquis dans la Gaule et à repasser en Germanie, ou si , malgré cet échec, il se maintint en-deçà du Rhin , à Tongres ou dans quelque autre canton de la Germanie seconde.

Cette dernière opinion est de beaucoup la plus probable. L'évacuation complète delà Gaule par les Franks est un fait dont il serait étonnant de ne pas trouver quelque indice dans les documents historiques, surtout dans le panégyrique des vainqueurs. Clodion fut sans aucun doute chassé d'Arras, de Cambrai et de tout l'espace qu'il avait conquis entre l'Escaut et la Somme ; mais tout autorise à croire qu'il garda sa première station et ses conquêtes à l'est, dans le pays de Tongres. Peut-être seulement

(i) Dans son panégyrique en vers, de Majorieo.

y aurait-il lieu à conjecturer qu'il ne les garda que du consentement des Romains et qu'en leur promettant soumission. Ce qui est indubitable et remarquable , c'est qu'à dater de cette époque la tribu franke de Clodion se montre en divers cas et de diverses manières favorablement disposée pour les Romains et docile à leurs instigations.

Du reste Clodion survécut peu à sa défaite. Toutes les chroniques s'accordent à lui donner pour successeur Mérovée dont elles fontcommencerle règne en 448, au moment où l'histoire perd Clodion de vue; mais elles ont laissé sur ce point une incertitude embarrassante. Elles varient beaucoup sur la question de savoir s'il y avait , et quelle parenté il y avait entre les deux chefs , de sorte que l'on ne peut dire avec assurance à quel titre ni de quelle manière le second succéda au premier.

Grégoire de Tours reconnaît qu'il y avait , de son temps, des hommes qui affirmaient que Mérovée était , sinon le fils de Clodion , du moins de sa race , de sa famille ; mais il ne se prononce point sur cette opinion; il ne l'adopte point, et semble par-là la déclarer douteuse *.

Frédégaire seul fait de Mérovée le fils de Clodion ; mais son récit est entremêlé de circonstances merveilleuses qui lui donnent plutôt l'air d'un mythe grec ou romain que d'un trait de chronique franke. « La femme de Clodion , dit-il , allant à la mer pour

(i) Gregor. Tunm. II. 9.

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laver, fut épouvantée par la bête de Neptune, et ayant été aussitôt touchée par la bête, elle conçut et enfanta un fils nommé Mérovée *.» Des chroniqueurs de plusieurs siècles postérieurs à Frédégaire , mais qui avaient sans doute d'anciens documents sous les yeux , affirment que Clodion n'avait point de fils, et que Mérovée n'était que son neveu ^.

On a voulu éclaircir l'histoire de Mérovée et de Clodion en la rattachant à un trait curieux rapporté par Priscus. Ce rhéteur historien raconte que, vers l'an 4^0, mourut un chef des Franks, qu'il désigne par le titre de roi ( ^a(7Ù.s.\jq ) , mais dont il ignore ou ne dit pas le nom. Ce roi laissait deux fils que Priscus ne nomme pas non plus, et entre lesquels s'éleva une querelle dont les motifs ne sont pas suffisamment précisés ; on sait seulement d'une manière vague qu'elle était relative au partage des Etats paternels. Chacun des deux compétiteurs recourut à des appuis étrangers; l'ainé des deux frères invoqua le secours d'xittila, alors sur le point de faire sa terrible invasion dans la Gaule; le plus jeune frère réclama l'appui d'Aétius.

Priscus, qui avait vu à Rome ce dernier, jeune

(i) . . . Chlodeone eum uxoreresedente meridie, uxorad mare lavatum vadens, terretur a bestia Neptuni , qui Minotauro similis eam adpelisset; cumque in continuo aiit a bestia, aut à viro tacta fiiisset, concepit ac peperit filium, Meroveum nomine. . . Fredegar. Histor. Francor. Epitom. IX.

(2) Quia sine filio fuit (Chlodio), successil ei in regno nepos i-jus Mcroveus.

homme encore imberbe, s'est complu à le décrire avec répaisse chevelure blonde qui lui flottait longuement sur les épaules. Tout autorise à présumer que c'était à l'occasion de ces démêlés avec son frère, et pour solliciter en personne la protection du gouvernement romain , que le jeune chef avait entrepris le voyage de Rome. Le rhéteur byzantin assure qu'Aétius le combla de présents, l'adopta pour fils, et l'envoya à Ravenne pour y conclure avec l'empereur un traité d'alliance et d'amitié. Si le traité fut conclu, et ce qui s'ensuivit, c'est ce que Priscus ne dit pas , ni aucun autre historien pour lui *.

Quant aux transactions de l'aîné des deux frères avec le roi des Huns, elles sont tout-à-fait ignorées; mais les historiens ont noté, dans les expéditions d'Attila, certaines particularités qui peuvent passer pour des indices de son intervention dans la querelle des deux jeunes Franks.

Dans ce récit de Priscus des hommes érudits et judicieux ont trouvé tous les éclaircissements réclamés par l'histoire de Clodion et de Mérovée. Pour eux, le roi frank à la mort duquel le rhéteur byzantin fait allusion , sans le nommer, c'est Clodion; et le plus jeune des deux fils laissés par ce roi, c'est Mérovée. L'aîné est un autre chef de Franks dont l'histoire a oublié de dire le nom.

On ne s'est pas tenu là ; on a supposé «juelque chose de plus précis encore, quelque chose de plus

(i) Excfrpla c Piisci Historia. VIII.

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satisfaisant pour la curiosité qu'inspire naturellement tout ce qui se rattache à l'histoire des Franks conquérants de la Gaule. On a indiqué les motifs de la querelle des deux frères ; on a fait de Glodion lechefuniqueetsuprême de toutes les tribus frankes, tant de celles d'Outre-Rhin que de celle du pays de Tongres; on a cru pouvoir dire que ce chef, en mourant, avait légué à son plus jeune fils, à Mérovée, la tribu tongrienne, et à l'aîné toutes celles d'Outre-Rhin *.

Maintenant, les choses ainsi posées, il faut, pour concevoir la querelle des deux frères, imaginer que Mérovée aspirait à dominer sur les tribus frankes de la Germanie, ou que le frère aîné prétendait ajouter au commandement de ces dernières celui de la tribu tongrienne. Or c'est là une complication d'hypothèses dont chacune a ses invraisemblances, et dont l'ensemble est on ne peut plus arbitraire.

Il y a, il est vrai, dans le récit de Priscus, des particulaiités qui semblent coïncider passablement avec l'histoire de Mérovée, mais que l'on fausse indubitablement en voulant trop les préciser, et par trop d'envie d'en tirer parti. Il n'est pas aisé de concevoir comment les chroniques seraient si embarrassées à savoir si Glodion eut réellement un fils, tandis qu'il serait constaté par le témoignage de

(f) Mannert's Geschichte der Franken. — Wersebe. Voelker des ait. Deutseh. — Gibbon a de même adopté l'hypothèse. Histor. of ihe dcri. and fal! of R. E. XXXV.

DANS LA GAULE. 2 1 f)

Piiscus qu'il en eut au moins deux. Jl n'y a guère moyen de eroire qu'après avoir passé le Rhin et s'être établi sur le sol belge, Clodion conserva la moindre autorité sur les tribus frankes de la Germanie, surtout vers les derniers temps de sa vie, où tout porte à le supposer plus soumis au gouvernement romain qu'il ne convenait à un vrai chef de Franks.

Si Mérovée avaii réellement eu quelques prétentions sur les Franks d'Outre-Rliin, l'événement l'aurait fait voir. Il est évident , en effet, que des deux frères compétiteurs, celui-là devait l'emporter dont le protecteur vaincrait à Cbàlons. Or l'on ne voit point qu'après la victoire d'Aétius et la fuite d'Attila, Mérovée ait été plus puissant qu'auparavant au-delà du Rhin. La Germanie n'existe point pour Mérovée, ou elle se renferme dans les cantons de la Belgique occupés par sa tribu.

Que si l'on voulait faire abstraction de ces difficultés pour rapporter à l'histoire de Mérovée le trait raconté par Priscus, il resterait une objection d'un autre genre à opposer à ce rapprochement, objection tirée d'une confrontation de dates. Le récit de Priscus se rapporte à une époque antérieure à l'expédition d'Attila, antérieure par conséquent à 45o. C'est nécessairement un peu avant cette époque, et dans le cours des années 448 ou 449? qu'il faut supposer qu'il vit à Rome le jeune chef frank qui y était allé solliciter un appui contre son frère. Or, en se figurant xMérovée à l'une ou à l'autre de ces deux

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