‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germainsChapitre 19 sur 35 · PREMIERS CHEFS CONNUS DE CETTE TRIBU · texte numérisé non relu

PREMIERS CHEFS CONNUS DE CETTE TRIBU

Avec ces premières irruptions des Bretons armoricains dont il vient d'être parlé coïncidèrent ou se croisèrent d'autres irruptions des Franks dont il me reste à rendre compte. Elles sont enveloppées de beaucoup d'obscurité, et, malgré cela, d'une importance toute particulière, comme celles auxquelles se rattachent les véritables commencements de la conquête franke.

De l'année 4^8, où Aétius avait chassé de la Gaule les Franks qui l'avaient alors envahie, jusqu'à l'an 44o ou 44i j l'histoire ne signale aucune nouvelle hostilité de ces peuples. Il n'est cependant pas très probable que toutes leurs tribus fussent restées si long- temps paisibles sur la rive droite de leur fleuve. 11 y a plus d'apparence qu'elles firent, dans cet intervalle de douze ans, plus d'une tentative pour s'établir sur la rive romaine ou pour la ravager, mais que ces tentatives, n'ayàntpas euderésultat durable, ont été négligées par les historiens.

•2iA') PREMIEU KTABLISSEMENT DES TRANKS

El ce ne sont pas même les historiens qui nt)us apprennent que les Franks firent, vers 44o? une de ces tentatives; c'est un orateur ecclésiastique qui, ayant eu l'occasion d'en parler, s'est borné à y faire allusion en passant, comme à un événement connu de tous et sur lequel il n'avait paS besoin d'insister^. Toutefois, si rapide et si fugitive qu'elle soit, cette allusion implique le fait d'une invasion signalée par maints désastres. Cologne fut alors pillée et saccagée pour la première fois. Alors fut de nouveau détruite Mayence , qui , déjà renversée en 407 , dans la grande irruption des Barbares, s'était à demi relevée de ses ruines. Alors enfin , et pour la quatrième fois, fut prise et ravagée l'ancienne capitale de la Gaule, la malheureuse cité de Trêves-.

Salvien , qui parle en témoin oculaire de cette quatrième dévastation, en fait un tableau effrayant. 11 peint la ville comme un monceau de ruines à la suite d'un incendie général, les places et les rues encombrées de cadavres nus, abandonnés aux oiseaux carnassiers*, et au milieu de ces cadavres des hommes, des femmes, des enfants, reste de la population égorgée, gisant sans asile, dépouillés de

(i) Salvian. de Gubernatione Dei, VI.

(2) Id. W.Ibid. i3. i5.

(3) Jacebant siquidem passiin , quod ipse vidi atque sustinui, utriusque sexus cadavcra nuda, lacera, uibis ocnlos incestantia, avibus canihusqiie laniala. \ I, i5.

tout, nus comme les morts, mourant de faim, de froid, souffrant ou se traînant, les uns blessés par le fer, d'autres à demi consumés par les flammes. Quelques nobles, quelques hommes puissants survivaient au désastre des leurs, c'étaient les pères, les patrons de la cité détruite ; c'étaient les Romains du temps. Or, à quoi songeaient-ils? Ils songeaient à rétablir les jeux du Cirque! N'y avait-il pas dans une pareille frénésie quelque chose de plus déplorable et de plus honteux, de plus inhumain que la rage des Barbares?

Mayence et Trêves furent abandonnées aussitôt que détruites et pillées. Cologne eut un autre sort; elle ne fut point livrée aux flammes , et plusieurs mois après avoir été prise elle était encore pleine de Barbares, c'est-à-dire de Franks, qui semblaient y aVbir fixé leur demeure avec leurs femmes et leurs enfants. Nous savons, par un trait personnel à Salvien , que beaucoup de nobles matrones romaines de cette grande et opulente ville, réduites à une indigence absolue, n'avaient plus pour subsister d'autre moyen que de remplir l'office de servantes auprès des épou^s des Barbares , devenues les maîtresses de leurs palais et de leurs biens*.

Mais un peu plus tard , sans que l'on puisse dire au juste quand, Cologne fut abandonnée, aussi bien que Mayence et Trêves; et, comme il n'est question dans l'histoire d'aucune tentative des

(i) Salviani Epislola I.

^o8 PREMIER lÎTAELISSEMENT DES FRVNKS

Romains pour chasser de cette ville les Franks qui ravaient prise et semblaient avoir eu le projet de s'y établir, la retraite de ces derniers est un fait qui ne laisse pas d'avoir quelque chose de surprenant. Peut-être la meilleure manière d'expliquer ce fait serait-elle de le rattacher à un autre qui se passa dans la même contrée, selon toute apparence vers le même temps, et dont, malgré son importance , l'histoire a laissé tous les antécédents dans l'obscurité la plus profonde.

Grégoire de Tours nous apprend qu'à une époque qu'il ne précise pas, mais antérieure à 44^, il y avait une tribu franke établie dans le pays des Tongriens , district de la Gaule Belgique traversé par la Meuse, et faisant partie de la province romaine à laquelle on donnait le nom de Germanie seconde *. •

(i) Histor. Francor. II. 9. Il y a ici dans les manuscrits de Grégoire une variante qui a embarrassé tous les éditeurs et tous les traducteurs. Au lieu de /// termino Thuringorum que portent la plupart de ces manuscrits, il y en a un ou deux qui disent in termino Tongrorum, ou Tungrorum. La variante n'est pas à beaucoup près aussi embarrassante que l'on a'voulu la faire. Il est très possible que Grégoire de Tours ait écrit Thuringorum, ce qui désignerait certainement un pays au-delà du Rhin, une portion de la Germanie. Dans ce cas , il a commis une méprise ; mais cette méprise il la corrige aussitôt par l'espèce de commentaire qu'il ajoute au mot Thuringorum, pour le déterminer. Or, ce commentaire désigne incontestablement un j)ays en-deçà du Rhin, un canton de la Gaule Belgique, auquel le nom de Tungrorum convient de tout point.

Si l'on veut rattacher l'établissement de cette tribu sur le sol gaulois à quelqu'une des invasions des Franks mentionnées par l'histoire, on ne peut le rattacher qu'à l'invasion de [\[\o à 44i ? celle où, comme je viens de le raconter, Mayence et Trêves furent de nouveau détruites et Cologne momentanément occupée. Et à vrai dire, ces deux événements sont si voisins de temps comme d'espace, le second s'explique si naturellement comme résultat du premier, qu'il est difficile de ne pas s'arrêter à l'hypothèse de leur connexion immédiate.

Dans cette hypothèse les deux armées, ou pour mieux dire, les deux bandes de Franks, dont l'une avait ravagé Trêves et l'autre Cologne, auraient agi de concert et se seraient réunies à Tongres, à deux marches de ces deux dernières villes, afin de poursuivre réunies la conquête commencée séparément.

Mais quoi qu'il en soit, et que son histoire se rattache ou non à l'invasion de ^l\o, la tribu franke signalée comme occupant la Tongrie en 445 réclame dès ce moment une attention particulière. C'est elle qui forme le vrai noyau des Franks conquérants de la Gaule, le groupe privilégié destiné à commander un jour non-seulement au reste de la fédération franke, mais à la Germanie entière. On ne me blâmera donc pas de m'arrêter aux moindres particularités de l'histoire de cette tribu, de discuter les moindres aventures de ses chefs; et d'essayer de la suivre , bien qu'en tâtonnant, dans le cours varié des teotatives, des victoires et des

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