INVASION D ATTILA. BATAILLE DE CHALONS
En résumant les événements qui précèdent, on voit qu'il y avait en 448, clans la Gaule, quatre peuples distincts qui ne reconnaissaient point la domination romaine , qui avaient des chefs et un gouvernement à eux. Ces peuples étaient : i" au midi de la Loire, les Visigoths, sur lesquels continuait à régner Tliéodoric, le petit-fils du grand \laric^ 2° au nord-est, en-deçà et au-delà des Vosges, les Burgondes, qui avaient été jusque là contenus à chaque tentative qu'ils avaient faite pour descendre au midi; 3° au nord, dans la Germanie seconde, les Franks, commandés par Mérovée; 4° enfin, dans la Bretagne armoricaine, les Bretons, rentrés dans la plénitude de leur indépendance et dans la libre jouissance de leurs vieux usages.
Faibles encore, n'ayant l'un avec les autres aucun rapport bien marqué , ces divers peuples s'agitaient de tout leur pouvoir, pour s'agrandir aux dépens de l'Empire auquel ils étaient hostiles par la nécessité même de leur position. Mais un événe-
•l-l-l INVASION D ATTILA,
ment imprévu \int tout à coup suspendre leurs tendances personnelles, les unir momentanément entre eux et eux tous à l'Empire. Cet événement fut l'apparition d'Attila dans la Gaule.
Rugilas , ce roi des Huns que nous avons vu, à deux différentes reprises, accueillir Aétius suppliant et mettre à ses ordres de formidables armées , Rugilas était mort en 4^8 *, ne laissant pour héritiers d'une domination agrandie et affermie par lui que deux jeunes neveux, Attila et Bleda. Je n'ai point à tracer ici la biographie d'Attila; je n'ai point à raconter de quelle manière, par quelle conduite et par quelle suite de prospérités et de victoires il parvint à soumettre presque tous les peuples alors connus des bords de l'Océan germanique aux frontières septentrionales de la Chine, et à fonder de la sorte le plus vaste empire quieûtexisté jusque là sur la terre. Enfin je n'ai point à expliquer par quels exploits il mérita le titre de Fléau de Dieu, et ce renom du plus terrible des conquérants qu'il a laissé dans l'histoire, et que le seul Djenguis-Rhan pourrait lui disputer.
Il me suffira de rappeler sommairement qu'Attila, non satisfait d'avoir , vingt ans à son choix, humilié ou ravagé l'Empire romain, s'était arrêté à lidée de le conquérir. Ayant des griefs contre l'une et l'autre moitié de cet Empire, il envoya en même temps des ambassadeurs à Constantinople
(i) Idatii Chronic.
et à Rome, porter des demandes dont le refus devait entraîner la guerre, et dont la concession équivalait à des droits de conquête *. A Constantinople il fit réclamer des arrérages de tributs; à Ravenne il demanda, à titre de fiancée, la princesse Honoria , avec la portion de l'Empire d'Occident qui lui revenait pour sa dot.
Pour comprendre cette dernière sommation d'Attila, il faut remontera une étrange aventure qui avait eu lieu quelques années auparavant. La princesse Honoria, fille de Placidie et sœurdeValentinien III, élevée à la cour de Ravenne, y avait vécu dans un profond ennui et dans une grande contrainte, dès l'instant où elle avait eu des volontés et des désirs à elle. La politique de sa famille était de la laisser vieillir dans le célibat, pour éviter toute chance de donner à Valentinien un beaufrère qui, pour peu qu'il eût été ambitieux, aurait eu des moyens de lui disputer le trône. Indignée de cette tyrannie, Honoria avait eu recours, pour y échapper, à un expédient auquel on est embarrassé à donner un nom. Elle avait invoqué par des messages secrets la protection du roi des Huns, en s'offrant à lui pour épouse ^. Attila , qui ne manquait pas de femmes, et qui, en sa qualité de Barbare, les voulait modestes et retenues, avait accueilli avec dédain cette offre d'Honoria et l'avait
(i) Excerpta e Prisci Histor. VII.
(2) Jornandes, de Regnor. sHccessionc- — Marcellini Chronic.
2 24 INVASION d'aTTILA,
oubliée; il ne s'en souvint qu'en cliercliant des prétextes de guerre contre l'Empire.
Les demandes du roi des Huns furent rejetées avec la même fierté à Constantinople et à Ravenne ^, et il ne resta plus à Attila qu'à décider lequel des deux empires il allait attaquer le premier. Il résolut d'envahir d'abord celui d'Occident et d'y pénétrer par la Gaule. Les motifs de cette résolulion touchant particulièrement divers points de l'histoire de cette contrée, il est indispensable que je m'y tirrête un instant.
Attila avait divers projets subordonnés à sa grande expédition contre l'Empire; il voulait,entre autres choses, faire la guerre et tout le mal qu'il pourrait aux Visigotlis. Les vieilles haines qu'il y avait entre ce peuple et les Huns venaient d'être récemment aigries par les intrigues de Genseric, roi des Vandales.
Hunneric, le fils de ce roi, avait pour femme une fille de Théodoric, roi des Visigoths, dont il paraît qu'il s'était bientôt dégoûté et qu'il avaitrenvoyée en Gaule horriblement défigurée et mutilée, sous prétexte qu'elle avait voulu l'empoisonner. Craignant que Théodoric ne cherchât à tirer vengeance d'une insulte si barbare, Genseric se mit à intriguer , pour lui susciter des embarras et des obstacles au-delà des Pyrénées 2; il y a tout lieu de croire que le dé-
(i) Priscus, ioc. cit.
(2) Joniandes, de Reb. Geticis. XXXVI. — Prisci excerpla. VII.
Sir de complaire à Genseric et d'exterminer les Visigoths fut pour quelque chose dans le parti que prit Attila d'attaquer la Gaule plutôt que l'Italie.
Il avait aussi, pour préférer ce parti, une autre raison plus plausible encore que la première, et d'une plus grande importance pour l'histoire. Il était, comme je l'ai indiqué plus haut, avec les peuples germaniques , et particulièrement avec ceux de la confédération franke, dans des relations mal connues , mais selon toute apparence assez intimes, et qui durent exiger plus d'une fois son intervention dans les affaires de ces peuples *.
Attila passa le Rhin sur un pont de bateaux ^ et prit sa marche de l'est à l'ouest, à travers la Gaule, se dirigeant sur Orléans. La peuplade d'Alains que nous avons vu depuis au service de l'Empire était pour lors stationnée aux bords de la Loire, et le chef de cette peuplade, Sangiban, était, à ce qu'il paraît, d'intelligence avec le roi des Huns et devait lui livrer les postes et les passages confiés à sa garde *.
Des populations que les Huns r^icontrèrent sur leur route, les unes furent égorgées dans leurs villes prises d'assaut, les autres, par masses ou dispersées , se cachèrent dans les bois , dans les cavernes, sur les montagnes; quelques-unes furent épargnées à la prière de leurs évêques ^. Des
(i) Pri&ci excerpta. VIII.
(2) Sidon. Apollinar. Panegyric. Avili.
(3) Jornantlf^s, de Reb. Get.
(4) Gesla Francoruni. V.
■2JlG invasion d'attila,
chances si diverses ne faisaient qu'accroître le désordre et le péril de l'invasion ; elles déconcertaient toutes les résolutions courageuses, jusqu'à celles <lu désespoir.
Arrivé aux bords de la Loire , Attila n'y trouva pas les Alains prêts à le seconder, comme il s'y attendait; leur trahison avait été pressentie et déjouée. Il somma Orléans de se rendre; mais, excités par leur pieux évéque, les habitants se résignèrent à toutes les conséquences d'un siège.
Ce siège était déjà commencé, lorsque Aétius, qui avait appris à Rome la nouvelle de l'irruption d'Attila, accourant, en toute hâte, à la défense de la Gaule, reparut sur les bords du Rhône *. 11 amenait quelques renforts de troupes; mais toutes ses forces réunies n'étaient probablement pas le tiers de celles dont il avait besoi\\ pour aborder Attila. Il ne pouvait se passer d'auxiliaires, et il n'y en avait pour lui d'autres que ces mêmes Rarbares, déjà maîtres d'une grande partie de la Gaule, et en général béaucoMp plus disposés à presser qu'à retarder la chute de Rome. 11 lui fallait, non-seulement gagner tous ces peuples, mais les gagner d'emblée, les enlever, pour ainsi dire, avant qu'Attila n'obtînt un succès décisif.
La tâche était difficile ; mais la renommée d'Aètius était une puissance, et ses efforts furent d'ailleurs secondés avec beaucoup d'énergie et d'habi-
(i ) Sidon. Apollinar. Patipgyr. Avili.
Ti\T AILLE DE CFIALONS. 11']
letë par Ferreolus, alors préfet du prétoire des Gaules, et par l'Arverne Avitus, qui l'avait été et qui remplissait peut-être encore alors quelqu'un <les grands offices de la préfecture.
Ce dernier fut député au roi des Visigoths, à Théodoric, auprès duquel nous savons qu'iljouissait du plus haut crédit. C'était dans les forces de Théodoric qu'Aélius mettait son plus ferme espoii*; mais Théodoric était celui des rois barbares de la Gaule qui, ayant le plus de moyens et de chances de s'agrandir aux dépens de l'Empire , répugnait le plus à le secourir dans cette crise. Il voyait avec autant de souci que de colère les Huns, ces vieux ennemis de sa race, prêts à passer la Loire et à fondre sur lui; mais il voulait les attendre sur ses frontières, et se flattait de les écarter par ses propres forces. Il y avait dans ce parti un côté hasardeux qu'Avitus mit aisément à découvert ; et ^ sur ses remontrances, Théodoric se décida franchement à mettre aussitôt ses moyens en commun avec ceux d'Aétius *.
Tandis qu'Avitus assurait ainsi les secours des Yisigoths à la cause romaine, d'autres députés, <l'autres négociateurs y gagnaient de même les Bretons armoricains, la partie des Burgondes stationnée entre le Rhin et les Vosges, les Franks des bords de la Meuse , la peuplade de Saxons dès lors établie sur les côtes de l'Armorique, et d'autres po-
(i) Sitloi!. Apoliiiiar. Avili Panegyr. V. 3'Î6. sqq. — Epistol, VIL t-i
'ilS INVASION d'aTTILA,
pulations moins connues, diverses milices qui avaient autrefois combattu dans les arme'es romaines, mais qui depuis avaient posé les armes et vieilli dans d'autres fatigues que celles des camps *.
Il faut supposer qu'Aétius mit une incroyable célérité à réunir toutes ces forces, levées à de grandes distances les unes des autres, pour en faire une masse compacte, une armée à la tête de laquelle il marcha droit à la délivrance d'Orléans, dont rien n'annonce que le siège eût été très long. Il marcha assez vite, non pour empêcher la ville d'être prise, mais pour la sauver du pillage et de la destruction 2. Etonné de son approche, iVttila ne jugea pas à propos de l'attendre; il fit sonner la retraite, et se mit aussitôt en marche dans la direction de l'est, poursuivi par l'armée romaine ^.
En reculant de la sorte, le roi des Huns ne cherchait, selon toute apparence, pour accepter la bataille que lui offrait Aétius, qu'une position où il put déployer librement son immense cavalerie; mais il recula assez long-temps pour se donner un air d'hésitation et d'inquiétude, de mauvais augure pour l'issue de son expédition. Il ne s'arrêta qu'à une cinquantaine de lieues d'Orléans , aux environs de Châlons, dans une vaste plaine traversée par la Marne. Là aussi s'arrêta l'armée ro-
(i) Jornand. deReb. Get.XXXYI. — Sidoii. Apoll. loc.cit.
(2) vSidonii Apollinar. Epist. VIIT. iTi.
(3) Jornand. XXX YII.
maine, el l'on se prépara de part et d'au Ire à une bataille.
Jamais peut-être deux aussi énormes niasses de combattants ne s'étaient trouvées en présence. Il y avait sur cet immense champ de bataille, des champions, des détachements des peuples de toutes les races de l'Europe. Quelques-uns de ces. peuples se trouvaient en entier dans l'un des deux camps , d'autres s'étaient partagés entre les deux; de chaque côté, il y avait des Franks et des Burgondes; les Goths faisaient une partie considérable de chaque armée. Enfin, dans l'un et l'autre camp, il y avait des peuplades ou des bandes appartenant à des nations inconnues. L'histoire ne dit rien de ces Bellonotes , de ces devrions qui combattaient pour Attila *; elle se tait de même sur ces Ibrions, sur ces Riparioles qui avaient répondu à l'appel d'Aétius 2.
Attila prit poste au centre de son armée, à la tête des Huns ; à sa droite il plaça les Ostrogolhs et les Gépides, et forma son aile gauche des autres peuples barbares qui servaient sous lui comme sujets.
Aétius se plaça à l'aile gauche de son armée, composée de Romains et d'une partie des Barbares auxiliaires ; Tliéodoric forma laile droite avec ses Visigoths, et au centre lesAlains, suspects d'intelli-
(j] Siclon. Appollinar, l'ancgyr. Avili.
(2) Jornaodes. XXXVI.
23o INVASION u'aTTILA,
gence avec Attila, fuient rangés comme dans un poste où leurs mouvements pouvaient êtreaisément observés et leurs mauvais desseins prévenus *.
Jornandès a mis à décrire celte bataille tout ce (ju'il avait d'art, de talent et d'information historique; et n*en a pourtant tracé qu'une ébauche assez confuse 2.
L'action s'engagea par un combat entre un détachement de Huns et un corps de Visigoths, commandé par Thorismund, le fils deTliéodoric. Ces deux corps se disputèrent vivement la possession d'une éminence qui dominait le cliamp de bataille et formait un excellent poste d'observation et de réserve. Elle resta aux Visigoths , qui virent, dans ce premier succès, un présage de la victoire ^.
Cependant Attila s'ébranlant alors avec le centre de son aimée, fondit sur le centre ennemi qu'il enfonça sans éprouver beaucoup de résistance, et prit en flanc la cavalerie des Visigoths, violemment ébranlée du choc. Le brave Théodoric, se lançant au galop à travers les rangs des siens, les redressait et les animait du geste et de la voix, lorsqu'atteint d'une flèche partie, fut-il dit, delà main d'un Goth, il tomba parmi ces files ondoyantes deche-
(i) Jornand. XXXVIII.
(2) Belluni atrox, multiplex, iinmane , peiliriax, et cui siiuilia iiuUa narrât antiquitas. Id. loc. cil.
(i) Id. loc. cit.
BATAILLE DE ClIALONS. a3l
vaux, qui, dans leur irrésistible flux et reflux, l'écrasèrent mourant ou déjà mort *.
La mêlée des Visigoths et des Huns fut longue et sanglante; mais ceux-ci furent contraints de céder et se retirèrent dans leur camp , derrière les lignes de chariots et de bagages qui en formaient les retranchements 2.
Les autres incidents de la bataille sont décrits d'une manière plus obscure et plus décousue; mais on y trouve çà et là quelques traits qui vont assez bien à l'image que l'on peut se faire de tant de peuples , de races , de langues , de mœurs et d'armes diverses, aux prises entre eux, et combattant, chacun pour son compte, chacun à sa manière, sur un champ de bataille immense, et sans que pas un d'eux connût ni tous ses auxiliaires, ni tous ses adversaires.
La bataille dura jusqu'à la nuit, et même, à ce qu'il paraît, une partie de la nuit. Thorismund qui, de la hauteur qu'il avait occupée dès le matin, "était descendu à temps pour prendre une part décisive à l'action, fut, à ce qu'il paraît, poussé fort avant dans la plaine par les flots de la mêlée, et se trouva, par une nuit close et des plus sombres, très loin de son camp. Il se mit en marche pour y revenir; mais telle était l'obscurité qu'il tomba sur celui de l'ennemi et alla se heurter, avec tout son
(1) Id. loc. cit.
(a) Jt)rnand. XLl.
232 INVASION d'aTTILA,
corps, il hi ligne de cluuiols derrière Ja(|uclle les Huns s'étaient déjà tons retirés. Ceux-ci se crurent attaqués sur ce point, de sorte qu'd y eut là une sorte de mêlée nocturne, dans laquelle Thorismund, blessé à la tête, fut jeté à bas de son cbeval, et sur le point de périr de la même manière que son père. Mais, secouru à temps, il se releva , remonta à cheval et regagna à la fin son camp.
Aétius , séparé de ses alliés barbares , et ne sachant ce qu'ils étaient devenus , erra de même long-temps dans l'obscurité, à travers des corj^ séparés d'ennemis, et ne regagna son camp que tard dans la nuit.
Les deux armées, ou , pour mieux dire , les débris des deuxarmées passèrent le reste de cette nuit dans l'incertitude du résultat de la journée, etle terrible souci du lendemain. Cependant les Romains et les Barbares leurs alliés auraient été transportés de joie et se seraient dès lors tenus pour victorieux , s'ils avaient pu voir ce qu'Attila faisait au milieu de son camp. Etonné de l'immensité de sa perte, ilsemblait craindre d'être attaqué la nuit même, ou au point du jour, derrière son rempart de chariots et de bagages, et songeait à ne point tomber vivant entre les mains de ses vainqueurs. Il fit dresser, dit-on, en guise de bûcher, un énorme monceau de selles auquel il aurait, au besoin, fait mettre le feu et où il se serait précipité *.
(i) Joniainl. lue. cil.
BATAirXE DE CHALONS. 233
Ce ne fut que le matin, et en voyant qu'Attila restait immobile et sur ses gardes dans son camp, que les Romains et leurs alliés commencèrent à se flatter d'avoir vaincu. Toutefois , ils n'osèrent point l'attaquer dans ses retranchements et se bornèrent à l'y tenir comme bloqué.
Le loisir que ce parti leur donnait, les Visigolhs l'employèrent à des soins pieux; ils se mirent à chercher sur le champ de bataille le cadavre de leur roi Théodoric, concluant qu'il était mort, de ce que personne ne l'avait vu ni ne pouvait donner de ses nouvelles, depuis la veille au commencement de l'action. Il fallut le chercher long-temps; car on le trouva sous un monceau d'autres cadavres. Les funérailles qu'on lui fit furent dignes d'un petit fds d'Alaric; il fut emporté à la vue des Huns, par des groupes nombreux de ses braves, dont les uns pleuraient et frémissaient à la fois, et dont les autres chantaient les exploits héroïques de la race des Balthes , d'une voix où éclatait encore le courroux guerrier de la veille *. Thorismund, l'aîné des fils de Théodoric, fut proclamé son successeur sur la tombe même de celui-ci.
Il parait qu'Attila ne commença sa retraite qu'après s'être assuré que ses adversaires n'avaient plus ni le projet ni les moyens de la troubler. Aétius le poursuivitcependantencorequelquesjours, comme pour bien se convaincre que cette retraite de l'en-
( i) Jornand. XLI.
■i34 IJNVASION d' ATTILA,
iiemi n'était pas une feinte; après quoi il renvoya à leurs stations accoutumées ses divers auxiliaires, Germains, Gaulois ou autres. Les témoignages des historiens varient sur le nombre d'hommes tués à la bataille de Châlons seulement, et sans y comprendre ceux qui avaient péri auparavant, dans les rencontres accidentelles et partielles qui l'avaient précédée. Les uns portent ce nombre à trois cent mille*; les autres en rabattant près de la moitié, n'en comptent que cent soixante deux mille 2,
A considérer ce carnage dans l'intérêt de la puissance romaine, on ne saurait le trouver trop grand, puisque la perte tomba principalement sur les Barbares qui menaçaient cette puissance. Il est certain, et nous le verrons mieux tout à l'heure , que ceux de ces Barbares qui avaient déjà pris pied dans la Gaule eurent en effet à souffrir des suites de la bataille de Châlons et en furent réellement affaiblis, mais non toutefois dans la proportion que supposerait leur part d'une perte de trois cent mille, ni même de cent soixante mille hommes , subie par des peuples encore peu nombreux et mal établis, comnie ceux dont il s'agit. Une telle perte aurait, selon toute apparence, paralysé pour plus longtemps les tentatives de ces peuples, et donné à Rome plus de loisir pour respirer dans sa lutte contre eux. Ces nombres de cent soixante mille et
(i) Idalius.
(■a) Jornandes.
BATAILLE DE CllALOrvS. aSo
de trois cent mille Barbares tués à Châlons sont donc très probablement fort exagérés.
Quoi qu'il en soit, l'expédition d'Attila en Gaule ne fut qu'un grand bruit, qu'un tumulte passager, sans elTet, sans influence sur le sort de la Gaule, qu'elle avait paru un moment devoir changer.
Attila vaincu à Châlons , la ligue factice des forces réunies contre lui se trouvait dissoute parle fait, et chacune de ces forces rentra dans son indépendance et dans sa situation premières, non toutefois sans quelques changements dont il n'est pas inutile détenir compte.
C'étaient comme alliés, non comme sujets de l'Empire, que les Bretons venaient de figurer à la bataille de Châlons. Jusque là, tiaités de rebelles, ou les voit dès lors reconnus pour un peuple indépendant, et nul des gouverneurs romains de la Gaule n'essaie plus de les soumettre. Quand ces gouverneurs ont besoin de leur secours, ils le sollicitent et l'obtiennent par des négociations. De leur côté, les Bretons libres prennent dès ce moment assez volontiers le parti de Rome contre les Barbares de la Gaule; mais ils continuent à guerroyer avec leurs voisins Gallo-Romains , restés sujets de l'Empire.
Quant aux peuples germains déjà établis en-deçà des Alpes et du Rhin, c'est plutôt encore dans leur état intérieui- que dans leurs rapports avec Rome qu'il faut observer les conséquences de leur intervention dans la guen:e de celle-ci contre les Huns.
236 IlNVASiON D ATTILA,
De ces peuples les Franks sont celui de la situation et des affaires duquel il importe le plus de se faire une idée précise, après comme avant cette guerre. C'est un fait incontestable qu'il y avait eu des Franks dans les deux armées belligérantes, et peut-être n'est-il pas suffisamment constaté qu'il n'y eut pas, dans celle des Romains, quelques groupes de Franks d'Outre-Rhin. Mais je l'ai dit et n'hésite pas à le répéter, les seuls d'entre les Franks que l'on puisse avec assurance compter parmi les auxiliaires d'Aétius à Châlons, c'étaient les Franks conquérants du canton de Tongres, les Franks de Clodion, pour lors sous le commandement de Mérovée, et parfaitement distincts de ces Franks des bords du Necker, de ces Thuringes, de ces Bructères qu'Attila avait entraînés avec lui en traversant leur contrée ^.
Lors donc qu'Aétius renvoya, comme on dit qu'il se pressa de le faire, dans leurs cantonnements les Franks qui venaient de combattre avec lui, ce fut sur les bords de la Meuse, dans la seconde Germanie, qu'il les renvoya 2, mais moins nombreux qu'ils ne lui étaient arrivés. Ils avaient fait des pertes considérables, non-seulement dans la grande journée
(i) Neurus, Basterna, Toringus
Bruclerus, ulvosa vel quen» Nicer abluit unda,
Prorumpit Francus
Sidon. Apolliri. Garni. A'^ll. Y. 3'.i3.sqq.
(2) Giegorinb Turon. IIo 7.
BATAILLE DE CHALONS. l'i'J
de Châlons, mais dans des engagements partiels antérieurs. Ainsi, par exemple, l'avant-veille de la bataille, formant l'avant-garde romaine, ils avaient eu, avec les Gépides qui faisaient l'arrière-garde des Huns, une rencontre nocturne dans laquelle il était tombé quatre-vingt-dix-mille hommes , disent les uns * ; quinze mille seulement, disent les autres 2.
On peut, si l'on veut, supposer même ce dernier nombre exagéré; mais il n'en reste pas moins évident que les Franks de Mérovée durent regagner les bords de la 3Ieuse, très affaiblis et peu en état d'agrandir leurs conquêtes jusque là très resserrées.
Les Burgondes durent de même, du champ de bataille de Châlons, rentrer dans leurs anciens cantonnements. Ils n'avaient pour cela que peu de chemin à faire, si, comme je l'ai supposé, ils occupaient auparavant la partie méridionale de la Germanie première, les pays entre la Haute-Meuse et les Vosges. Ils s'en retournèrent pour le moins aussi maltraités que les Fmnks, et ayant eu, à ce qu'il parait, comme ces derniers, avec les Huns des engagements particuliers, où ils avaient perdu, outre l'élite de leurs guerriers , leur vieux chefGundicaire*. Ce chef avait laissé deux fils, Gundiokh et Chilpéric, qui gouvernèrent après lui le corps de leur nation.
(1) Jornandes. XLI.
(ï) Des Mss. (le l'histoire de Jornandes portent ce dernier chiffre, beaucoup moins invraisemblable que le premier. (3) Paulus DJaconus, de Gestis Episcopor. Meltênsium.
->.38 INVASION d'aTTILA ,
Pour ce qui est des Visigoths, la mort de leur brave et habile roi, Théodoric, n'était pas pour eux un événement sans importance. Théodoric laissait six fils, dont trois seulement étaient d'âge viril. Thorismund, l'aîné de tous, qui avait été élu à sa place, était un jeune homme d'humeur fougueuse et guerroyante. Ne tenant aucun compte des pertes et des fatigues récentes de son peuple, ce jeune clief rompit brusquement avec l'Empire, et menant, en 452 , son armée sur les bords du Rhône ^ il assiégea la ville d'Arles. Aétius était pour lors audelà des Alpes, et Ferréol , préfet du prétoire des Gaules, enfermé dans la ville assiégée, se trouvait accidentellement obligé de pourvoir à sa défense. Il n'avait pas, à ce qu'il paraît, de grandes forces militaires à sa disposition, mais il sut s'en passer; et Sidoine Apollinaire affirme de lui qu'il n'eut besoin que d'une conférence avec le jeune et fier Barbare, pour lui persuader de se retirer, et de laisser en paix une ville qu'il pouvait prendre. Ce qu' Aétius n'aurait pu faire par une bataille, dit Sidoine, Ferréol le fit dans un dîner , par la gravité, la douceur et le charme pénétrant de sa parole *.
Il y a dans ces mots une espèce d'énigme dont les chroniques renferment peut-être le mot. Thorismund avait blessé les Visigoths par la violence de son caractère et par son empressement à recommencer la guerre; il s'était fait beaucoup d'en-
(i) Sidon. A^JoUitiar. Kj)i,s(()!. VII. la.
BATAlLI.t Di: CHALONS. 'j3c)
nemis à la tète desquels s'étaient mis deux de ses frères; on murmurait, on conspirait contre lui. Ferréol pouvait le savoir et en tirer avantage pour l'elîrayer sur les conséquences de la guerre. Quoi qu'il en soit , Thorismund leva le siège d'Arles , mais il n'échappa point aux haines qui le poursuivaient; il mourut assassiné dans le courant de la même année, et Théodoric, l'un de ses frères, chef de la conspiration tramée contre lui , le remplaça sur le trône *. C'est sous le règne de ce second Théodoric que nous allons voir les Visigoths poursuivre avec un redoublement d'énergie l'accomplissement de leur courte destinée dans leur nouvelle patrie.
(i) Isidoriis, Hislor. Golhor.