RÈGNE TE MAJORIEN
Aucun des divers peuples de la Gaule n'était encore refait des pertes, ni des fatigues qu'il avait essuyées dans la guerre contre Attila, lorsque les nouveaux troubles de l'Empire vinrent brusquement réveiller en eux l'ardeur de la guerre et des invasions.
Plus Aétius avait acquis de gloire, et plus il était devenu suspect à Valentinien III. A l'incapacité de ces deux oncles, cet empereur joignait des caprices de tyran. Il égorgea de sa main et de son épée le vainqueur d'Attila, dont il fit en même temps massacrer tous les amis (454)*- Déjà détesté pour ces assassinats , il outragea peu de temps après de la manière la plus perfide et la plus basse une dame romaine, célèbre par sa beauté et sa vertu. Cette dame était l'épouse de Maxime, opulent sénateur, de l'une des plus puissantes familles de Rome.
(i) Trosperi Aquit. Chrnnic. — Iilalius, in Chroiiico. — Marcellini Cliron.
ÉLÉVATION ET CHUTE i/aMTUS. MAJORIEN. l/il
Maxime avait les moyens de se venger, et se vengfea; Il fit assassiner Valentinien le i6 mars de l'année 455 , et fut proclamé empereur à sa place *. Mais il n'avait rien de ce qu'il fallait pour faire excuser tant d'ambition ; dépourvu de toute capacité militaire et même de courage, il arrivait on ne peut plus mal à propos au pouvoir suprême, dans un moment où le terrible Genseric, roi des Vandales, désormais maître de l'Afrique, ayant une marine à sa disposition, menaçait l'Italie d'une descente, ou, pour mieux dire, d'une guerre perpétuelle.
Les nouvelles presque simultanées de l'assassinat d'Aétius par Valentinien, de Valentinien par Maxime, et des préparatifs de Genseric contre ce dernier encouragèrent de nouveau les Barbares. Des tribus d'Allemanes passèrent de la rive droite du Rhin à la gauche. Les Saxons, d'accord selon toute apparence avec les Bretons, entreprirent quelque expédition de piraterie sur les côtes voisines de la Bretagne, ou sur les bords de la Loire. Les Franks d'Outre-Rhin envahirent la première Germanie. La tribu franke de Mérovée tenta de nouveau de s'étendre à l'ouest et au nord du pays de Tongres. Enfin les Visigoths s'apprêtaient de leur côté à recommencer la guerre contre l'Empire 2.
Ces mouvements inquiétèrent Maxime et furent
( i) Voir les chroniques déjà citées.
(2) Sidoniiis Apollinaris. carmeii ^ If. v. '^^)g-3']^. I. 16
•J.!\-2 ÉLÉVATION ET ClILT!' D IVITUS.
probablement pour quelque chose dans les motifs qui le décidèrent à nommer Avilus maître de la cavalerie et de l'infanterie. Avitus avait, comme nous l'avons vu, joué un grand rôle dans la guerre d'Attila; mais s'étant, à ce qu'il paraît, brouillé bientôt après avec Aétius, il avait regagné son habitalion d'Avitac, dans quelqu'une des belles vallées de l'Arvernie, où son gendre,Sidoine Apollinaire, nous le peint comme un Cincinnatus, menant sa charrue, et dégoûté des honneurs politiques , au moment où il reçut la nouvelle de sa nomination à l'office de maître des deux milices.
Il en prit aussitôt les fonctions et se mit en devoir d'arrêter les mouvements des Barbares. La facilité avec laquelle il y réussit porterait à croire que ces mouvements n'avaient jusque là rien de bien sérieux. Au bout de trois mois, les Allemanes, les Franks, les Saxons, étaient rentrés dans leurs précédentes limites *. Les Visigoths seuls s'apprêtaient encore à guerroyer; mais c'était une attaque de leur part que l'Empire craignait le plus. Habitué à traiter avec eux, et jugeant qu'il lui serait plus facile de prévenir la guerre que d'en sortir victorieux , Avitus se rendit en. négociateur à Toulouse , auprès de Théodoric IL Ce jeune roi le connaissait, il pouvait se souvenir de l'avoir vu dans le palais de son père; il devait savoir que c'était grâce aux conseils du noble Gallo-Romain qu'il
(i Ici. ibid.
AIAJOIUEN. 243
avait reçu une éducation toute romaine, dont il semble qu'il était fier*. Avitus fut donc bien accueilli; et (s'il faut admettre toutes les particularités du récit poétique de Sidoine ) Théodoric alla audevant de lui, et l'introduisit lui-même dans les murs de Toulouse.
Les négociations d' Avitus pour le maintien de la paix avaient sans doute déjà commencé , lorsque les nouvelles d'Italie vinrent leur donner un tour toutà-fait imprévu. On apprit que Genseric avait débarqué à Ostie, avec une armée de Vandales et de Maures. Oubliant la défense de Rome et ne songeant qu'à lui , Maxime avait été massacré dans sa fuite par les Romains -. Genseric avait alors marché d'Ostie sur Rome, l'avait prise et y était resté quinze jours entiers, durant lesquels tout ce que cette ville avait sauvé du pillage des Visigotlis , ou amassé depuis de richesses nouvelles, avait été la proie des Vandales et de leurs auxiliaires africains. Dans ce désordre, personne n'avait songea faire un empereur; et l'Occident n'avait plus de chef.
Des circonstances si favorables tentèrent Avitus;
(1) Mihi ro'.îMiIa chidnm
Per te jura placent : parvumque edisceie jussil Ad tua verba pater, docili quo piisca Maronis Carminé mollirel Scylhicos inihi pagina mores. C'est là ce que Sidoine fait dire par Théodoric à Avitus.
(2) Marcellini et Prosptii Âqiiilani ('îiroiiica. — Procopius. de Bello Vandalico. I. j.
a44 ÉLÉVATION ET CHUTii d'aVITUS.
il résolut de ne point laisser échapper un empire que le sort lui mettait, pour ainsi dire, entre les plains. Il fit part de ses desseins à Tliéodoric et lui proposa d'en seconder Texécution. La proposition ne devait pas seulement flatter la vanité de Tliéodoric; elle était dans ses intérêts. Un empereur fait et soutenu par lui lui convenait à tous égards mieux qu'un empereur créé par une influence purement romaine. Il est d'ailleurs probable qu'Avitus ne sollicita pas l'appui de Tliéodoric sans lui garantir en retour quelque accroissement de puissance. Toutefois l'histoire n'a conservé aucun indice positif d'une semblable promesse.
Les intrigues des deuxchefs furent conduites avec adresseet solennité. Tliéodoric, comme pour répondre aux propositions de paix qu'Avitus étaitvenu lui apporter au nom de l'Empire, convoqua une assemblée de ses officiers et de ses conseillers visigoths, à laquelle Avitus lui-même fut appelé. Là il se déclara disposé non-seulement à rester en paix avec Rome, mais à la servir fidèlement en toute rencontre,, comme allié. A cette paix et à cette alliance il ne mettait qu'une condition; c'était que le seul homme en qui les Golhs eussent confiance, et le seul digne de l'Empire vacant, se résignât à l'accepter. Tliéodoric laissait entendre qu'à toute autre condition, et dans tout autre cas, il était décidé à faire une guerre vigoureuse à Rome.
Si bonnes que fussent ces raisons , Avitus ne s'y reiulit qu'avec la difficulté et les résistances con-
venables; sur quoi Théodoricet les chefs visigolhs le reconnurent pour allié, ce qui impliquait pour eux la qualité d'empereur d'Occident. La nouvelle de cette transaction fut aussitôt transmise dans toutes les parties de la Gaule, et les chefs du pays furent convoqués dans la province viennoise , pour y proclamer Avitus empereur.
L'évéque Idace dit formellement dans sa chi'onique qu'il fut d'abord proclam.é à Toulouse*, par les milices de la Gaule et par cette nombreuse classe de citoyens auxquels on donnait alors le titre d'honorés ; classe principalement composée d'hommes ayant exercé ou exerçant actuellement les magistratures municipales. Le fait seiait curieux; il montrerait bien quelle latitude les Visigotlis laissaient encore alors auxdroits et aux in térêts romains dans les pays soumis à leur domination. Mais le fait me paraît douteux en lui-même, et je ne • trouve rien ailleurs qui le confirme.
Les moments étaient précieux pour Avitus; il partit de Toulouse et se dirigea vers le Rhône, pressé d'être au rendez-vous donné aux chefs gaulois qui devaient le proclamer empereur. Idace met ce rendez- vous à Arles; Sidoine Apollinaire, certainement mieux informé sur ce point, l'indique à Ugernum, petite place fortifiée aux bords du
(i) Ab exercitu Gallicane et ab Honoratis primuin To-
losîe detiin|; apud Arelatuni Augustiisapellatus Chronic. ad.
an. 454.