‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germainsChapitre 34 sur 35 · GALLO-ROMAINS · texte numérisé non relu

GALLO-ROMAINS

A-Ucun des gouvernements barbares qui s'établirent dans les provinces de l'Empire d'Occident n'eut, dans le principe, l'idée formelle d'assimiler par les lois les populations conquises aux peuplades conquérantes. Aiucun n'essaya de faire des unes et des autres un seul et même peuple régi par les mêmes institutions civiles, aussi bien que par la même autorité politique. Ils s'accordèrent tous à laisser subsister les différences et les inégalités de tout genre qu'il y avait entre les vainqueurs et les vaincus. Il arriva de là que chacun d'eux eut à gouverner deux peuples distincts, deux peuples à tous égards très différents l'un de l'autre.

Ce ne fut pas par orgueil que les gouvernements barbares agirent de la sorte; ce fut par le sentiment plus ou moins vif de l'impuissance où ils étaient , on pourrait dire de l'impossibilité qu'il y avait de faire autrement. Toute force humaine, si

intelligente qu'on la suppose, aurait recule devant ridée de fondre brusquement, en un seul et même tout social, des vainqueurs tels que les Germains et des vaincus tels que les Gallo-Romains.

Quoi qu'il en soit des motifs de la conduite des gouvernements barbares sur ce point, ces gouvernements se trouvèrent par le fait les dépositaires des lois et des institutions civiles de leurs sujets romains. Us s'imposèrent par-là l'obligation d'y faire toutes les réformes, toutes les modifications que le temps et les événements pouvaient y rendre nécessaires, ou d'accepter ces réformes d'une autre autorité que la leur. Or, c'était là, pour eux tous, une tâche, en elle-même assez scabreuse et qui tendait à leur donner une allure tout autre que la leur, une allure toute romaine.

A l'époque où commencèrent les invasions germaniques, les sources du droit romain étaient déjà très multipliées, d'une recherche et d'une application difficiles. Beaucoup de lois anciennes étaient devenues inutiles ou obscures, et le corps entier de ces lois exigeait une réforme, une refonte générale. Cette refonte, commencée et poursuivie à Constantinople, eut pour résultat le Code théodosien qui, promulgué en 4>^B, devint dès lors, sinon la source unique, du moins la source principale du droit romain dans tout l'Empire.

Ce code fut reçu comme loi dans toutes les parties de la Gaule, dans celles où dominaient déjà les Barbares comme dans les autres, ou plus certai-

nement encore que dans les autres. C'est du moins dans les pays soumis aux Visigotlis que son introduction et son application sont le mieux constatées. On ne sait point, du reste, si ce fut avec l'autorisation expresse du gouvernement, ou de luimême et à simple litre de loi romaine, que le Code théodosien fut introduit chez ces derniers. Mais toujours est-il certain et à noter qu'à dater de 438 ce fut un code civil rédigé à Constantinople qui servit de règle aux sujets gallo-romains des rois visigolbs.

Quant aux Burgondes, ils n'eurent point, à ce qu'il semble, à délibérer sur l'adoption du Code théodosien; ils durent le trouver déjà en vigueur dans les paysj'qui leur échurent.

Ce code fut quelque temps suivi dans la Gaule; mais, tout en le suivant, on s'aperçut qu'il n'avait pas éclairci tous les doutes, ni aplani toutes les difficultés auxquelles il avait dû pourvoir; il fallut songer à le réformer de nouveau , pour le rendre d'une application plus facile et plus sûre.

Le gouvernement visigoth fut le premier à sentir le besoin de cette seconde réforme; il en chargea (en 484) un conseil composé de jurisconsultes et d'ecclésiastiques gallo-romains. Ce conseil, au bout de vincft et un ans de délibérations et de travail, publia un nouveau code, abrégé de celui de Théodose , et destiné à le remplacer dans toute l'élendue du royaume visigoth.

Ce nouveau code fut composé, •connue I';incien,

A LA FIN DU CliNQUlKME SIKCLE. . l\l\n

de deux parties distinctes : d'une partie législative proprement dite, formée des constitutions du sénat et des empereurs, et d'une partie de doctrine jurisprudentielle consistant dans les écrits et les sentences de jurisconsultes célèbres.

Ce que l'on avait regardé, dans l'une et l'autre partie , comme obscur, avait été accompagné d'une interprétation des réviseurs, interprétation généralement plus concise et mieux rédigée que les textes auxquels elle s'appliquait. Il est, je pense, inutile d'observer que nul élément barbare, que pas un trait d'esprit germanique n'entrèrent dans le code révisé.

Cette révision, après avoir été soumise à l'approbation d'une assemblée d'évéques catholiques et de nobles gallo-romains , fut publiée en 5o6, dans la Novempopulanie, sous le titre de Loi romaine, oudeLoideTbeodose; lien fut envoyé dans chaque comté ou cité un exemplaire authentique souscrit par le référendaire Anianus.

Tout ce travail, et particulièrement l'interprétation ajoutée aux parties difficiles du texte, supposent une connaissance du droit romain encoie remarquable pour l'époque, et confirment ce que j'ai dit précédemment des écoles de jurisprudence (|ui persistaient au cinquième siècle, dans les pays occupés par les Visigoths.

Tandis qu'Alaric terminait cette réforme locale des lois romaines, Gondebaud, qui régnait sur les Burgondes, méditait quelque chose de semblable

448 LES GERMAINS EN G \TfLE

pour ses sujets gallo-romains ; il fit rédiger pour eux un code destiné à remplacer celui de Théodose, et qui s'est conservé jusqu'à nous. Ce code a été reconnu pour la même chose que le recueil de jurisprudence publié en i566, parCujas, sous le titre de Papiani Responsorum. C'est un résumé des lois romaines, des écrits des anciens jurisconsultes, et du code abrégé d'Anien , résumé très sec, puisqu'il ne comprend en tout que quarante-sept titres, la plupart fort courts. Ce n'était pas un travail qui eût le mérite ou l'importance de ce dernier, ni qui dût le rendre inutile; il ne pouvait guère qu'en tenir lieu dans l'usage courant, dans les cas les plus ordinaires. Mais, ce qui est principalement à noter, c'est que les idées romaines y sont déjà moins. pures, que dans l'abrégé d'Anien, de tout mélange avec les idées germaniques.

Dans le titre IIl où il s'agit des homicides, il règne une confusion assez singulière des principes du droit romain et du droit barbare. Le rédacteur observe que la loi romaine, n'ayant rien décidé pour les cas où un homme libre coupable d'un meurtre s'était réfugié dans une église, l'autorité royale avait dû y suppléer; or, voici comment elle y avait suppléé. Si le meurtrier réfugié avait tué un homme libre, il était puni par la perte totale de ses biens et de sa liberté. De ses biens, une moitié restait à ses héritiers naturels, l'autre passait à Ja famille du mort, de laquelle il devenait l'esclave. Si l'homme tué était esclave, sa mort était com-

A LA Fl.-<r DU ClJXQUli'ME SIKCLE. 4/jq

pensée par une somme déterminée au profit de son maître. Le rédacteur signale cette disposition comme souscrite par le roi, c'est-à-dire par le chef du gouvernement burgondien. C'est la seule de tout le résumé de Papinien où perce une réminiscence des lois pénales des Barbares. Dans tous les cas de meurtre autres que les deux déterminés c'est la loi romaine qui prononce.

Les rois visigoths et burgondes s'acquittèrent, comme on voit, sérieusement de leur tâche de dépositaires et de réformateurs de la loi civile de leurs sujets gallo-romains. Ils firent, à cet égard, tout ce qui dépendait d'eux; ils recoururent et s'en rapportèrent là-dessus au zèle et au savoir des jurisconsultes leurs sujets. Seulement, par l'effet des circonstances publiques, ces jurisconsultes étaient déjà sans doute un peu au-dessous de leur tâche. Rome avait été long-temps le grand foyer de la science et des traditions de la jurisprudence; tant que ce foyer avait persisté, les écoles des provinces s'y étaient inspirées et éclairées; quand il s'était éteint, rien n'avait pu le remplacer, et la science avait dû déchoir par cette cause seule, abstraction faite de toutes celles plus générales encore qui n'en secondaient que trop l'action.

Les gouvernements barbares ne ménagèrent pas moins les formes de l'administration des Romains que leurs institutions civiles. Il y avait, dans l'organisation préfectoriale, des divisions, des degrés de jinidiclioii ({iii devaient être anéantis par \u 1. li)

/|5o LES GERMAINS EN GAI LE

fait pur et simple de conquêtes qui ne comprenaient que des portions de la préfecture. Les royaumes formés de ces conquêtes n'avaient été, dans le principe, que d'assez petits démembrements des vicariats; la province romaine elle-même eût été trop vaste comme division première de ces petits royaumes. Toutefois, les conquérants germains n'eurent point de divisions de territoire à créer; ils en trouvèrent de toutes faites qui allaient a la mesure de leurs États, et n'eurent qu'à les adopter. Pour province ils prirent la cité, et pour juridiction secondaire le pagus ou canton.

J'aurai ailleurs une occasion plus commode de noter celles des formes de l'administration provinciale des Romains que gardèrent les gouvernements germaniques; je me bornerai à dire ici quelques mots de l'administration municipale ou de la curie.

Rien n'indique dans les Visigoths ou les Burgondes la plus légère intention, je rie dis pas d'anéantir, mais de modifier l'organisation de la curie qu'ils trouvèrent en vigueur à l'époque de leur conquête. La législation curiale fut maintenue dans l'abrégé du Code tliéodosien, telle qu'elle était dans ce dernier, sauf quelques modifications de peu d'importance, qiie l'on doit attribuer aux auteurs gallo-romains de l'abrégé, plutôt qu'au gouvernement visigoth*.

(i) Voir pour ces divers rapprochements du Code Tliéod. avec l'abrégé d'Anien, M. de Savigny, Gesch. des rœm. Redits. tom. I. chap. 5.

A LA FIX DU CIAQl'lti.ME SIKCXE. /j.M

Voici les plus notables de ces modifications :

Le défenseur se présente partout comme le chef magistrat, comme le président de la curie; on ne trouve plus nulle part aucune mention explicile du principal.

Le curateur continue à figurer parmi les magistrats de la curie.

L'ancienne loi, qui prescrivait de ne nommer curateur que le décurion ayant déjà rempli tous les emplois inférieurs de la curie, est maintenue.

Le défenseur qui, dans l'origine, avait été pris hors de la curie, est maintenant choisi parmi les décurions; et, de même que le curateur, il n'est éligible qu'après avoir passé par tous les grades curiaux. Il est devenu dans celle-ci précisément ce qu'y avaient été d'abord le duumvir, puis le principal.

Le défenseur exerce une certaine part de juridiction contentieuse; il connaît de certains menus délits et les juge, sans recours au chef de la cité.

Il juge les causes civiles jusqu'à concurrence d'une somme déterminée.

Il est quelquefois, à ce qu'il paraît, désigné par le titre de juge ( judex), à raison de ses attributions judiciaires; et les membres de la curie, les simples décurions, paraissent l'assister en qualité de conseillers ou d'assesseurs, excepté dans les causes où ils ont un intérêt personnel.

Quant à ce qui concerne la juridiction volontaire, l'ancienne organisation curiale avait été de

45u LES GERMAINS EN GAULE

tout point maintenue. Les testaments, les donations, les émancipations, les nominations de tuteur, continuaient à se faire, selon les formes prescrites par le Code tliéodosien, par-devant un magistrat assisté de trois décurions et d'un notaire.

Les simples décurions prenaient tous également, à ce qu'il semble, le titre d'honorés (lionorati), anciennement réservé pour ceux qui avaient rempli les magistratures curiales.

C'est encore généralement par le titre de décurions que le Code abrégé d'Anien continue à désigner les membres de la curie, mais on y aperçoit déjà néanmoins quelque tendance à substituer des dénominations nouvelles à l'ancienne. H y a des endroits de ce code où les décurions sont nommés collectivement les hommes de la décurie (decuriae viri), les premiers du pays (primi patriye).

Il n'est pas question d'organisation curiaJe dans la loi romaine des Burgondes; il n'y a toutefois pas lieu de douter que la curie ne se fût maintenue sous leur domination dans le même état que sous celle des Visigoths. Plusieurs des attributions curiales sont rappelées sommairement dans le résumé de Papinien, et s'y trouvent de tout point conformes aux dispositions correspondantes de l'abrégé d'Anien.

Les preuves qu'offrent ces deux codes de l'existence de la curie romaine, à la fm du cinquième et au conmiencement du sixième siècle, dans toute la portion de la Gaule occupée par les Visigoths et

a LÀ FIN DU ClNQUltiME SIECLE. 4^3

les Burgondes, sont sans doute les plus intéressantes et les plus certaines , mais non les seules de ce fait important. Les documents historiques de la même époque en fournissent d'autres; ils offrent divers indices, non-seulement de l'existence de la curie, mais de son action et de la considération qu'il semble qu'elle avait commencé à recouvrer.

Dans divers passages de ses lettres Sidoine Aj^ollinaire fait allusion à l'organisation et aux attributions des curies; il en désigne les membres de différentes manières , qui ne sont pas sans quelque intérêt pour l'histoire de l'institution. Il les nomme parfois collectivement les citoyens éminents(summates viri), les plus grands d'entre les citoyens (civium maximi). Il dit parfois, pour distinguer ces hauts personnages du corps même de la curie , les citoyens éminents et l'ordre illustre (summates viri et ordo prseclarus). Enfin il lui arrive aussi de nommer l'ensemble de la curie , non plus simplement l'ordre (ordo), comme dans l'ancienne organisation, mais, avec plus de pompe et de prétention, l'ordre illustre des citoyens honorés (civium honoratorum ordo prœclarus)*.

Vers ces mêmes époques, les curies de plusieurs villes qui, sous le gouvernement romain , s'étaient contentées de ce titre de curies, prirent celui de sénat. Ce fut ce que fit entre autres celle d'Avignon el peut-être celle de Vienne. L'espèce de vanité

(i) Sid'^n. Apollinai". F.pht. //assirn.

/p/j LES GERMAINS EW GAULE

qu'il y avait indubitablement dans les motifs de ce changement n'était-elle pas l'indice d'un retour d'intérêt politique ou social pour l'institution?

Toutes ces diverses raisons concourent, ce me semble, à confirmer une conjecture que j'ai faite ailleurs. J'ai pensé que beaucoup de nobles galloromains déchus des hautes dignités de l'Empire , préférant les modestes honneurs du municipe à l'obscurité absolue delà vie privée , entrèrent dans le corps des décurions , en acceptèrent les magistiatures, dont ils durent nécessairement rehausser l'éclat. Il est du moins certain qu'il en était ainsi à Vienne, vers l'an 5oo. Le sénat de cette ville est indiqué comme étant alors très nombreux et rempli de personnages de distinction*. Or, l'on ne saurait imaginer de raison pour laquelle ce qui était arrivé à Vienne à cet égard ne serait pas arrivé de même dans beaucoup d'autres villes.

Il serait intéressant d'avoir quelques notions un peu précises sur le rôle que les évéques jouaient alors dans la curie; mais c'est un point sur lequel se taisent les documents de toute espèce. Le seul indice à citer à cet égard est tiré de Sidoine Apollinaire, qui fait mainte fois allusion à des délibérations de la curie de Clermont auxquelles il avait assisté. Il n'y a guère de doute que ce ne fût en qualité d'évéque^.

(i) Vieniiensis senatus, cujus tiiuc nuiiieiosis illuslribus curi.i florebat. Avili hoinil. de Ilogation.

{y.) ^ oir entre autres les lettres 20. liv. \, et i:\. liv. Vil.

A. LyV FIN UU ClJNQUlÈMli SIECLE. 4^^

On s'assure, par ces divers rapprochemenls, que la législation et l'administration romaines n'avaient pas ou presque pas changé, au commencement du sixième siècle , dans les parties de la Gaule gouvernées par les chefs des Yisigoths et des Burgondes. On y voit avec quel scrupule et quel respect ces chefs ménagèrent les habitudes et les idées de leurs sujets gallo-romains. Or, il y avait dans leur conduite à cet égard un instinct et un besoin de civilisation qui ne pouvaient pas s'arrêter là. Circonvenus , pressés, dominés à leur insu par ces lois, par ces règles , par ces usages avec lesquels il leur fallait traiter à chaque instant, ils essayèrent de se les approprier, et mirent à ces essais tout leur savoir et tout leur pouvoir. Ils se firent une espèce de violence pour oublier leurs mœurs, leurs institutions, leurs idées germaniques; et tout autorise à présumer qu'ils en seraient venus promptement et complètement à bout , si la chose eût été possible ou moins difficile. Jusqu'à quel point y réussirentils? C'est une question à laquelle je dois essayer de répondre; mais la réponse exige des antécédents. Pour pouvoir dire jusqu'à quel point l'état primitif des divers peuples germains , transplantés par la conquête sur le sol de la Gaule, y avait été modifié, il est indispensable d'avoir des notions précises de cet état primitif; il faut de toute nécessité savoir ce qu'avaient été les Germains en Germanie pour apprécier ce qu'ils étaient devenus sur la terre conquise, au milieu des vaincus et dans une situation

456 LES GERMAINS Ei\ GAULE

si nouvelle pour eux. C'est dans cette vue que j'ai tracé l'esquisse suivante des institutions et des mœurs des peuples germaniques , à l'époque la plus ancienne où Thistoire en donne quelque aperçu.

La race teutone, ou, pour lui laisser son nom le plus connu, la race germanique, figure de bonne heure dans l'histoire comme Tune des plus puissantes de l'Europe , comme l'une de celles appelées à y jouer un grand rôle. Dès les temps les plus reculés cette race fut divisée en plusieurs grands corps de nation , à raison des variétés de dialecte introduites dans la langue commune et de la diverse position géographique. Mais comme, pour établir et justifier ces divisions, il faudrait entrer dans une discussion compliquée dont les résultats ne sont pas indispensables pour mon objet, j'en ferai abstraction autant que possible, et m'en tiendrai à parler des peuples particuliers, ou, pour mieux dire, des peuplades ou tribus composant les grands corps dont il s'agit.

A tout groupe de population germanique formant un Etat, un tout politique complet ayant en luimême ses moyens d'existence, d'action et de durée , à la peuplade, en un mot, Tacile donne le nom de cité (civitas)^. C'est dans l'organisation de cette cité ou peuplade qu'il faut chercher les éléments,

(i) Taciii G'.'rinnri'n. pn.-^.iin.

A LA. FIJV DU CIAQUIÈME SliCLE. 4^7

les principes constitutifs de la société germanique, et les raisons du rôle caractéristique que les Germains ont joué dans l'Europe ancienne et dans celle du moven-âs^e.

Il est bon , avant de passer outre , de savoir qu'il n'y avait, pour la peuplade germanique, rien qui méritât le nom de ville, dans le sens propre et convenu de ce mot. C'est un point sur lequel le témoignage de Tacite est formel. Plusieurs érudits allemands ont, je le sais, contesté ce témoignage, mais par des raisons peu décisives, qui ne me semblent nullement le détruire*.

La portion la plus nombreuse de la population germanique était éparse dans les champs , chaque Germain choisissant sa demeure à son gré, près d'une source, aux bords d'une rivière, au voisinage d'un bois. Il existait néanmoins en Germanie ce que l'on pourrait nommer des bourgades, c'està-dire des habitations, des cabanes occupant un espace de terrain circonscrit, mais isolées, écartées les unes des autres, et situées, pour la plupart, au centre des champs cultivés par leurs habitants. Tacite donne à ces réunions de cabanes le nom de vicus^. Un certain nombre de viens ou de bourgades formait le canton (pagus), tout comme la somme des cantons constituait la peuplade ou la cité.

Le nombre de ces cantons variait considérablement de peuplade à peuplade. Tacite dil que celle

(i) Tao. Geim. XVI.

( 9.) /./. Ifir. ci!.

45b LES GERMAINS £JN GAULE

des Seiîiiioiies en comptait jusqu'à cent*, mais c'était une des plus nombreuses de la Germanie entière ; il y a tout lieu de croire que la plupart des , autres ne consistaient qu'en un assez petit nombre de cantons.

Considérable ou faible, la population des diverses tribus se composait des mêmes éléments; elle se divisait partout en deux grandes classes : celle des hommes libres et celle des hommes non libres, dont chacune se sous-divisait en plusieurs ordres.

Dans cette dernière on comptait : i° des esclaves proprement dits , des hommes que l'on traitait comme des choses, que l'on donnait , vendait et achetait; 2° des espèces de serfs ou de colons, faisant, pour ainsi dire, partie de la terre qu'ils cultivaient, des troupeaux qu'ils gardaient, et rendant de l'une el des autres des redevances déterminées; 3" des affranchis sortis de l'une ou de l'autre des deux classes précédeiites^.

Parmi les peuplades germaniques, il y en avait chez lesquelles les affranchis avaient part au gouvernement et jouissaient même d'une certaine faveur politique; mais c'était une exception^. Chez la plupart de ces peuplades les hommes libres, nobles ou non, étaient les seuls qui intervinssent dans le gouvernement de la cité.

Toutes les affaires d'un intérêt général, quelles

(r! Tarit. Ge.m. XXXIX

(•/) TacH. Genu. XXV. (^) Td. loc. cit.

qu'en fussent d'ailleurs la nature et l'espèce, étaient traitées dans des assemblées composées de tous les hommes libres de la tribu, qui s'y rendaient et y assistaient en armes ^.

Ces assemblées, auxquelles Tacite donne une dénomination équivalente à celle de conseils publics^ étaient de deux sortes : les unes convenues, tenues à des époques fixes, où l'on traitait des affaires courantes de la peuplade; les autres extraordinaires, pour les affaires imprévues.

Indépendamment des simples hommes libres qui faisaient le fond de l'assemblée, Tacite y compte trois autres catégories d'assistants :

i" Des prêtres;

2° Des chefs désignés par le nom de princes (principes);

3° Un chef supérieur portant le nomderoi(rex), ou de prince (princeps)^.

Les prêtres avaient la police de l'assemblée ; ils y commandaient le silence et y maintenaient l'ordre.

Quant au roi et aux princes, c'étaient eux qui avaient l'initiative de toutes les délibérations. Chacun d'eux pouvait, sur toute affaire donnée, dire son avis et proposer un parti avec un degié d'influence et d'autorité proportionné à son éloquence et à sa renommée.

Les hommes libres prononçaient souveraine-

(ij Tarit. Germaii. XI. (?,) Id. loc. cit.

46o LIÎS GERMàINS EIV GA.ULE

ment sur les propositions faites par le roi ou les chefs, les rejetaient ou les approuvaient, et cela par des votes aussi expressifs qu'expéditifs. Un avis avait-il déplu ? il était aussitôt écarté par des murmures et des huées. Était-il agréé? un grand cliquetis d'armes entrechoquées s'élevait de toutes parts; c'était le vote approbalif des assistants^.

Tout acte de la peuplade germanique résultait, comme on voit, de l'exercice et du concours de deux droits distincts, se complétant l'un et l'autre : du droit de proposition attribué au roi et à des chefs qualifiés de princes, et du droit de suffrage et de sanction appartenant à la masse des simples hommes libres. L'exécution des mesures convenues dans l'assemblée générale était dans les attributions du roi et des autres chefs subordonnés.

Maintenant, pour nous arrêter un peu sur un point important que Tacite n'a point suffisamment expliqué, qu'étaient-ce précisément que ces chefs qu'il qualifie de princes et auxquels il attribue l'initiative des délibérations publiques? Étaient-ce purement des personnages de renom , des nobles qui, à simple titre de nobles, jouissaient de cette initiative comme d'un privilège de leur ordre? ou bien étaient-ce des magistrats en nombre déterminé, spécialement investis des attributions indiquées, et adjoints, en quelque sorte, au roi, partageant avec lui l'exercice de ses fonchons en qualité

(i) /./. lor, cil.

A LA L'iy DU CI:NQLIÈME SIÈCLE. 4^1

de conseillers, de compagnons? De ces deux hypothèses la seconde me paraît la plus vraisemblable, bien que la première soit très soutenable.

La paix, la guerre, les alliances , les défections étaient les principales affaires de la tribu, mais ce n'étaient pas les seules. Il y avait des cas qui, bien que particuliers, étaient censés intéresser la peuplade entière, et sur lesquels celle-ci délibérait et prononçait selon le mode ordinaire; c'étaient ceux où il s'agissait de juger et de punir les traîtres, les déserteurs, les lâches et les hommes entachés de vices honteux *.

Tous ces crimes étaient également punis de mort, mais non pas de la même manière. On pendait les déserteurs et les traîtres aux arbres; on étouffait dans les marais , dans la fange , les individus accusés de vices flétrissants. Les délits moindres ou réputés tels étaient punis par des amendes en bétail, amendes dont une partie revenait soit au roi, soit à la peuplade, et l'autre aux personnes lésées^. Dans ces sortes de cas la peuplade exerçait en masse le pouvoir de juger.

C'était aussi dans ces assemblées qu'avait lieu l'investiture des armes, institution vraiment germanique, importante à observer, comme ayant eu des effets prolongés dans les pays conquis pai- les liermains, et particulièremenl m fianle. « Les (îer-

(i) Tacil. Ge.rr.ian. XII.

12) Id loc. cil.

/jGs LES GERMAINS EN GAI LE

mains, dit Tacite, ne font rien sans être armés; mais l'usage veut que nul ne prenne les armes avant d'en avoir été jugé capable par la cité. Alors seulement , dans l'assemblée publique , le jeune homme est décoré du bouclier et de la framée, soit par un des chefs, soit par son père ou quelqu'un de ses proches. C'est là leur toge; ce sont là les premiers honneurs de la jeunesse. Jusque là ils avaient fait partie de la famille; ils font maintenant partie de l'Etat^. ^)

Enfin c'était encore l'assemblée générale de la peuplade qui élisait à certains offices importants les hommes qu'elle en réputait dignes, à celui de chefs de guerre, par exemple , et aux magistratures de canton 2.

C'est encore par ce vague nom de princes que Tacite désigne les personnages investis de ces maoistratures secondaires; mais il en détermine clairement les fonctions , il dit expressément qu'ils étaient chargés de rendre la justice*.

Jusque là point d'incertitude ; mais il ajoute aussitôt une particularité à propos de laquelle s'élève une grave difficulté : v Chacun de ces princes , dit l'historien, est assisté d'adjoints, de compagnons (comités), qui forment son conseil en même temps qu'ils relèvent son autorité. »

(i) German. XIII.

(2) ibid. XII. r. • ..,

(3) Loc. cit.

A LA FIX DU CINQUIÈME SIliCLE. 4'-^^

Que signifie ce passage? M. de Savigny suppose que, par ces compagnons ou adjoints, l'auteur latin n'a voulu désigner qu'une espèce de cortège d'honneur ou de sûreté attaché au prince de second ordre dans l'exercice de sa juridiction*.

De cette interprétation une fois admise, M. de Savigny déduit aisément l'opinion que, dans les assemblées de canton comme dans les assemblées générales, les décisions, les jugements étaient prononcés par la majorité des hommes libres du canton. Le prince, le magistrat ne serait pas ici proprement juge, pas plus que le roi dans l'assemblée générale; il ne serait que le président de l'assemblée du canton. Ce seraient les hommes libres de ce canton qui exerceraient en masse, à simple titre d'hommes libres, et sans délégation expresse et spéciale, le pouvoir judiciaire sur les hommes de leur district.

Malgré l'imposante autorité de M. de Savigny, je n'ose admettre son opinion, ni plusieurs des raisons sur lesquelles il l'appuie, non plus que les conséquences qu'il en tire. Le passage noté de Tacite me paraît avoir un sens très différent de celui qu'il lui donne,

II est bien vrai que Tacite emploie le mot de compagnons (comités), dans des cas où il ne peut guère signifier autre chose que des hommes dévoués librement, et sans aucune obligalion ou

(ij Ccic/i. des Rœm. Rechts.

attribulion légale, au service d'un chef dont ils forment le cortège. Mais Tacite, ne voulant ou ne pouvant pas employer de termes germaniques pour décrire les institutions germaniques, devait être plus d'une fois embarrassé de sa tâche; plus d'une fois il devait rendre, comme nous avons vu qu'il l'a fait, par les mêmes termes généraux, des idées et des choses fort différentes entre elles.

Ce n'est pas, ce me semble, au sens vague et général du mot comités (compagnons) qu'il faut s'attacher, pour déterminer le sens précis du passage en question, c'est à l'ensemble même et aux traits caractéristiques de ce passage.

Or, des assesseurs, des compagnons tirés du peuple, c'est-à-dire de la classe des simples hommes libres, par opposition à celle des nobles; des adjoints qui assistent le juge dans ses fonctions, qui lui servent de conseillers, qui ont une autorité dont la sienne se renforce, de tels adjoints ont bien l'air de remplir des fonctions déléguées. Il n'est pas difficile, ce me semble, de reconnaître en eux les rathinburgsdela loi salique, et l'original, la forme première de ces scabins, de ces assesseurs judiciaires qui jouent un si grand rôle dans les Iribuiiaux du moyen-âge.

Tacite ne donne aucun détail sur les attributions de ces princes ou juges du canton, ni de leur nombreux conseil ; et il n'y a guère moyen de se les figurer très étendues, du moins en ce qui concerne la répression des délits ou des violences contre les

A I.A FIN DU CINQlliiME SltlCLE. l\6^

personnes. La peuplade prenait facilement ombrage de tous les actes qu'elle estimait contraires à son intérêt ou à son honneur, et les punissait rigoureusement; nous venons de voir qu'elle faisait pendre les traîtres aux arbres et étouffer dans la fange des marais les lâches et les hommes de mœurs scandaleuses. Elle ne prenait pas un souci si vif du mal fait aux individus; elle laissait à l'offensé le droit de poursuivre la réparation ou la vengeance du tort qui lui était fait. C'était pour tous les proches de celui-ci un point d'honneur sévère de l'aider, ou même, au besoin, de le suppléer dans cette poursuite. Ainsi, toute querelle un peu violente entre deux hommes libres entraînait une guerre entre tous les adhérents de l'un et de l'autre; mais ces inimitiés n'étaient pas implacables, dit Tacite. Il n'y avait pas jusqu'au meurtre qui ne s'expiât par une certaine quantité de têtes de bétail, et l'expiation était agréée par la famille entière du mort, au grand avantage de la société, les haines privées étant d'autant plus dangereuses que les individus étaient plus libres*.

Dans d'autres querelles où, l'offense n'étant point matérielle, le droit et le tort pouvaient n'être pas évidents, la compensation n'était pas admissible. Dans ces cas, non moins fréquents que les autres, l'usage germanique reconnaissait aux indi-

(i) German.XXI.

^idus le droit de vider leur différent par les armes. Ces combats judiciaires étaient considérés comme les jugements de la Divinité elle-même; tué ou survivant, le vaincu avait tort. En général, dans tous les débats entre deux forces opposées, le Germain voyait l'expression d'une volonté suprême là où il voyait la force victorieuse; il avait divinisé le succès.

Tacite, ni aucun autre auteur ancien, ne parlent d'un troisième degré de juridiction, qui serait celui de la bourgade. Que faut-il conclure d'un tel silence? Que ce troisième degré de juridiction n'existait pas dans l'organisation de la peuplade, ou simplement que Tacite et les autres ont omis d'en parler? Cette dernière supposition me paraît la plus plausible des deux. Il est difficile de concevoir des bourgades, qui devaient être parfois considérables, sans quelque magistrature spéciale organisée d'une manière analogue à celle du canton.

Tacite représente les Germains comme depuis un temps immémorial parvenus à la condition de peuples agriculteurs, mais encore fortement empreints des habitudes du régime pastoral, et ne connaissant pas la propriété foncière individuelle. Rien de plus étrange que la manière dont il s'explique à cet égard. « Les champs, dit-il, sont successivement occupés par tous, à raison du nombre des cultivateurs, et proportionnellement au rang de ceux entre lesquels le partage en est fail. La vaste

A LA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE. '[Gt

étendue du sol facilite ces partages. Chacun change de champ chaque année, et il reste toujours de la terre vacante*^ . »

Tout cela est fort difficile à comprendre; on a de la peine à se faire une idée de ce système d'agriculture nomade. On ne conçoit pas des partages de terre sans fin, à la suite desquels il reste toujours.de la terre à partager. On ne sait point imaginer le motif de ces partages, dans l'hypothèse où chaque copartageant est censé n'occuper jamais, sur les divers points du pays, que la même quantité de terres. On n'en conçoit pas la possibilité, dans l'hypothèse où la part de chaque individu est supposée varier à chaque partage. En un mot, la société germanique, telle qu'elle était au temps de Tacite et que Tacite la dépeint lui-même, était déjà beaucoup trop avancée et dans un état trop complexe, pour admettre un tel mode d'occupation, de propriété et de culture de la terre; je n'hésite donc point à croire que Tacite s'est mépris làdessus. Peut-être a-t-il généralisé mal à propos quelque fait local et particulier? peut-être n'a-t-il fait qu'adopter de confiance, en variant seulement la rédaction, une assertion très équivoque de César sur l'ignorance de l'agriculture où étaient les Germains? Je ne saurais douter qu'à la fin du premier siècle la propriété de la terre n'eût été individualisée chez les Germains. Il y avait, il est vrai, chez

(i) German. XXYI.

/fis LES GER?.r\iNS i:n gu if

eii\ des terres qui appartenaient collectivement à la peuplade, et dont celle-ci disposait de diverses manières, par des actes de gouvernement. C'est un point sur lequel je reviendrai tout à l'heure, et nous verrons alors ({u'il n'en résulte rien de contraire à la supposition, en quelque sorte obligée, de l'individualité de la propriété foncière cliez les Germains de Tacite. , •

Quoi qu'il en soit, et de quelque manière qu'il possédât la terre, le Germain libre en dédaignait la culture, et la dédaignait d'autant plus qu'il avait pli'.s de prétention à la considération et à la renommée. Il faisait labourer ses cbamps et garder ses troupeaux par des espèces de serfs qui lui rendaient des uns et des autres une part convenue. Quant aux travaux et aux soins qu'exigeait le maintien de la famille, c'étaient les femmes, les enfants, les vieillards, les individus infirmes ou trop faibles pour guerroyer avec gloire, qui en étaient chargés.

L'homme libre, le vrai Germain n'avait autre chose à faire que la guerre ou à s'y tenir prêt *.

On conçoit que dans une société ainsi organisée la vie de famille devait être une vie simple, sévère et monotone.

Les passages de la description de la Germanie par Tacite, où il s'agit de la condition des femmes, des mariages et des mœurs domestiques, sont des plus célèbres. Celui où il parle de l'espèce de culte

(i) T..cit. Gcrm. XXVI.

À LV FIN DU ClKQCiOIE SlîCLi:. 4^9

rendu aux femmes a été surtout le thème el le motif de beaucoup d'assertions et de discussions graves- « Les Germains, dit-il, pensent qu'il y a dans les femmes quelque chose de saint et de prophétique. Aussi ne méprisent-ils pas leurs conseils et ne négligent-ils point leurs réponses. Nous avons vu, du temps de Vespasien, Velleda traitée long-temps par la plupart d'entre eux comme une divinité, et plus anciennement ils ont eu Arinie et d'autres vénérées, mais non adulées, comme s'il se fût agi de déesses de leur façon* ». C'est dans ce passage que beaucoup d'écrivains ont vu le germe de cet esprit de galanterie chevaleresque, qui fit un des principaux caractères de la haute société européenne aux douzième et treizième siècles du moyen-âge; quant à moi, je ne saurais voir, dans le sentiment pour les femmes que Tacite attribue ici aux Germains , rien qui ressemble le moins du monde à la galanterie du moyen-âge; je serais plus tenté d'y voir quelque chose d'opposé. Mais c'est une question qui n'est ni du nioment ni du lieu.

Un autre fait donné pour preuve de la considération des Germains pour les femmes, c'est qu'ils admettaient, recherchaient même pour otages les filles des chefs ou des nobles; mais il y avait, selon toute apparence, dans cet usage, plus de po)iîi<pie que de galanterie.

(i) Germai.. VIII.

4^0 lES GERMVliXS EN GAULE

« Le mariage est fort respecté chez les Germains, dit encore Tacite; c'est la partie de leurs mœurs qui mérite le pins d'éloge, car ils sont presque les seuls d'entre les Barbares qui se contentent d'une seule femme, à l'exception d'un petit nombre d'individus qui, non par libertinage, mais à raison de leur noblesse, contractent plusieurs mariages. Ce n'est point la femme qui apporte une dot au mari; c'est celui-ci qui en offre une à la femme*.

cf L'adultère est très rare, comme un crime dont la punition est instantanée et abandonnée au mari. Celui-ci, ayant coupé les cheveux à la coupable et l'ayant dépouillée de ses vêtements, la chasse de sa maison , en présence de ses proches, et la promène, en la battant, par toute la bourgade^.»

A ces traits, auxquels il se complaît plutôt en moraliste qu'en historien, Tacite en ajoute beaucoup d'autres où il songe, pour le moins, autant à flétrir les mœurs de sa nation et de son temps qu'à célébrer celles des Germains. Ils n'ont rien qui puisse confirmer l'opinion touchée tout à l'heure sur la source de la galanterie du moyen-âge; ils prouvent seulement que les mœurs des Germains, comme celles de tous les peuples peu avancés en civilisation , étaient pures et austères en tout ce qui tient aux relations des sexes. Ils montrent tous (|ue le mariage était une espèce de contrat dans le-

(i) (liMinaii. XVI!!.

(■i) IbiJ. XTX.

A LA FIX DU CINQUIÈME SliCLE. 47 *

quel l'homme acquérait, achetait la femme et la considérait comme sa propriété, comme sa chose. Il n'entrait point dans les vues de Tacite de mettre ce fait en saillie; mais nous le verrons par la suite ressortir encore des lois et des mœurs germaniques, transplantées sur le sol de la conquête.

Peut-être , parmi les peuplades germaniques, y en avait-il quelques unes chez lesquelles les privilèges de la primogéniture n'étaient pas inconnus. Telle était celle des Tenctères, à en juger par un endroit de Tacite que je vais traduire aussi clairement que possible. « Chez les Tenctères, dit-il, les chevaux sont compris, avec les domestiques, l'habitation et les meubles, au nombre des choses qui se transmettent par voie de succession; mais ce n'est point le fils aîné qui en hérite comme du reste, c'est le fils le plus brave, le plus redoutable à la guerre *. »

Mais si ce passage dit bien ce qu'il semble dire; si, chez les Tenctères , le fds aîné héritait vraiment du fonds des biens du père, c'était une exception au principe naturel que suivaient, à cet égard, les autres peuplades germaniques , au rapport même de Tacite, dont le témoignage est précis et formel. « Là point de testaments , dit-il ; chacun a ses enfants pour héritiers 2. » C'est, comme la suite le fera voir, un point de grande importance à noter dans les idées et les mœurs germaniques.

(i) Germai). XXXII.

(2) Ibid. XX.

/j-ya LES GERMAINS EN GALLE

Un autre trait de ces mœurs , d'autant plus rehaussé par Tacite qu'il était plus étranger à celles de Rome, c'est leur hospitalité. 11 n'était pas permis à un Germain de refuser son toit et son foyer à quiconque en avait besoin, connu ou inconnu, compatriote ou étranger. C'était pour lui une bonne fortune d'avoir à recevoir un hôte; il partageait avec empressement toute chose avec lui, et au départ il le mettait sur sa voie, l'accompagnait au loin , et ne le quittait pas sans lui avoir indiqué quelque autre demeure où il serait reçu et congédié de même*.

Je ne sais si, dans un état de société tel que celui des Germains et à l'époque dont il s'agit, ces habitudes hospitalières pourraient être données pour un signe positif, pour une preuve directe de mœurs douces et humaines. Je serais plus tenté de voir le principe de ces habitudes dans la curiosité et le besoin d'émotions naturels dans une vie qui , hors des périodes de guerre , était une vie oiseuse et monotone. Un étranger, un inconnu étaient pour leur hôte des personnages auxquels celui-ci pouvait adresser une foule de questions ; c'étaient des porteurs présumés de nouvelles, et, dans l'isolement de l'état barbare , toute nouvelle , toute occasion d'apprendre ce qui se passe à distance sont d'un prix que l'on ne se figure pas au milieu des ressources et des expédients de la civilisation. L'accueil que l'on faisait à ces étrangers

;i) Tacit. German. XXI.

4 LA FIN DU CHVQlli'ME SIl.CLE. li'j'5

était une sorte de fête domestique, et une fête où le charme de la surprise entrait toujours pour quelque chose. Or, il n'y avait, dans tout cela, rien d'incompatible avec des mœurs rudes et féroces; et telles, en effet, est-on obligé de se figurer celles des Germains au temps dont je parle.

D'après Tacite , les Germains consumaient le jour et la nuit à boire, cherchant dans l'exaltation de l'ivresse un passe- temps qu'ils ne trouvaient que là. Dans cette exaltation les querelles étaient fréquentes, et, dans des querelles entre des hommes qui ne quittaient jamais leurs armes, les injures étaient à peine de mise; on passait brusquement aux coups et aux blessures, et la fête se terminait par un carnage*. Il n'y a guère moyen de supposer des hommes si accoutumés à tirer le glaive contre leurs amis et leurs convives, bien patients et bien doux dans les relations ordinaires de la vie; et pour avoir un fait positif à l'appui de cette présomption, il suffit de savoir comment ils traitaient leurs esclaves. « Il est rare, dit Tacite, qu'ils les mettent à la chaîne ou leur imposent des tâches de travail; ils les tuent, non par sévérité de discipline, mais d'emportement, de colère et comme des ennemis, à cela près qu'ils les tuent impunément 2. »

Un autre trait caractéristique de la barbarie des

(i) Geiman. XXIII.

(2) Ihid. XXV.

474 ^^^^ GERAIAIîiS EN GA.LLE

mœurs germaniques, c'est l'espèce de frénésie avec laquelle le Germain se livrait au jeu ; il y aventurait tout ce qu'il possédait , tout ce qu'il pouvait perdre, et quand il avait tout perdu il se jouait lui-même à un dernier coup; il jouait sa liberté, et se laissait lier et vendre comme une pièce de bétail*.

Il me reste à parler de la religion des Germains, mais c'est un sujet très compliqué, sur lequel les indications de Tacite laissent beaucoup à désirer. En rapprochant et en combinant tout ce que l'on sait de la mythologie des races teutoniques, on y discerne assez aisément plusieurs systèmes probablement dérivés de sources diverses , et s'étant croisés, mélangés , modifiés les uns les autres à des époques inconnues 2.

Ainsi, par exemple, les deux Edda,qui renferment tout ce que nous savons de plus intéressant sur les anciennes croyances des nations Scandinaves, ont offert à ceux qui y ont regardé de près des vestiges marqués de deux: systèmes de mythologie distincts dans leur ensemble, bien que se touchant et s'accordant en quelques points isolés. De ces deux systèmes, l'un, de beaucoup le plus ancien, n'était qu'une ébauche de cosmogonie, qu'une allégorisation grossière des forces les plus

(i) German. XXIV.

(2) Voir G. P. Rauschnick, Handbitci'i der ci uml Germa ■. Mythologie, p. 369. et suiv. ./

A LA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE. [\'jS

apparentes de k nature physique. Il n'y avait dans ce système que cinq ou six dieux principaux , avec un certain nombre de divinités subalternes, expression de leurs attributs respectifs , et censées composer leurs diverses familles. Ces dieux principaux étaient : i° Odin (le ciel)'; i" Fornjotr (la terre, la vieille terre); 3° /Eglier (l'eau, personnifiée dans un dieu de sexe masculin); 4° Kari (l'air); 5° Torre (un de ses fils ou de ses puissances); 6° Loglie (le feu).

Ce système fut , dit-on , apporté , dès la plus haute antiquité, des bords de la mer Caspienne en Suède , par un peuple dont descendent les Suédois.

Le second système mythologique des anciens Scandinaves est celui dont les dieux ont reçu le surnom générique d'Âses. C'est un système beaucoup plus développé et plus raffiné que le précédent; il comprend trente-deux divinités principales, les unes femelles, les autres mâles, divinités dont plusieurs sont une expression des forces morales ou intelligentes de l'humanité. Ainsi , par exemple, on y trouve un dieu de l'éloquence et de la poésie (Braga), une déesse de la concorde conjugale (Snotra), une déesse de la justice (Synia). Un autre trait remarquable de cette mythologie, c'est qu'il ne s'y rencontre qu'un seul dieu malfaisant, celui de la ruse ou de la fraude (Locke). Enfin, parmi ces divinités Ases, l'on retrouve encore, bien que considérablement modifiées dans leurs

allribuls, Irois de celles de l'ancien système, savoir : Odin , le dieu suprême, Thor, le dieu du tonnerre, et Jorlr, la terre.

Il paraît constaté, par divers traits des Edda , (ju'il y eut, entre les deux systèmes de croyance Scandinave, une longue et pénible lutte , à la suite de laquelle le nouveau aurait fait oublier l'ancien , à l'exception des trois dieux qu'il en aurait adoptés comme par transaction ou par condescendance.

Maintenant, ce nouveau système était-il une pure réforme de l'ancien, une réforme née du sentiment de ce qu'il y avait dans celui-ci de défectueux et d'incomplet ? ou bien était-ce un système étranger, venu tout fait de dehors, et dont le contact et la lutte avec l'ancien système auraient eu <|uclque chose de fortuit et d'accidentel?

Les hommes qui ont fait sur ce point les recherches les plus approfondies se sont déclarés pour cette dernière hypothèse. Ils pensent que le culte des Ases fut apporté en Scandinavie, à peu près un siècle avant notre ère, par un détachement ou parle corps même de la nation des Goths, qui, parti des environs de la mer Noire, eut à traverser toute la Germanie.

Je ne puis ni exposer en entier, ni discuter cette hypothèse spécieuse ; ce serait dépasser mon but. ,Te n'en ai parlé qu'autant que cela pouvait être nécessaire pour justifier ce que j'ai avancé de la diversité des systèmes religieux dont on trouve des vestiges dans l'ancienne Germanie.

A i.A FIN DU ci\Qrii.:!\rF, siiiCLE. 4-7^

D'où qu'elle fût venue en Scandinavie et par qui qu'elle y eût été portée, la religion des Âses fut aussi celle de plusieurs peuplades germaniques. On peut douter que les Golhs aient introduit comme de force cette religion en Suède; on ne peut douter qu'ils ne l'aient connue et pratiquée. Le culte d'Odin fut de même, à ce que l'on pense généralement, celui des Saxons, des Lombards et de quelques autres peuples germains.

Mais ce culte n'est pas le seul qui ait dominé en Germanie; on trouve dans cette contrée d'autres systèmes religieux qui ont certainement des rapports avec ceux des Scandinaves, mais qui , modifiés dans des vues particulières et par des influences locales, doivent être considérés à part et comme des systèmes différents.

On ne sait guère comment entendre ni comment expliquer ce que dit Tacite du culte évidemment étranger de certaines peuplades germaniques, par exemple, du culte d'Isis chez les Suèves^; mais, en négligeant ces anomalies accidentelles, on trouve chez les Germains, comme chez les Scandinaves, deux systèmes de mythologie nettement distincts : l'un est un système de polythéisme assez étendu , mais dont il n'est pas aisé d'apprécier les motifs ni le principe, les écrivains latins, les seuls qui en ont parlé, étant dans l'habitude de donner aux dieux étrangers les noms des dieux de Rome, avec lesquels ils les supposaient identiques.

(i) Gcrm. IX.

/178 LrS GERMAINS EN GAHIE

D'après ces écrivains, les dieux des Germains étaient Mercure, Mars , Vulcain , le Soleil, la Lune et Hercule. Il est à peu près constaté que c'est à Wodan que les Romains avaient appliqué le nom de Mercure; or, Wodan, le pendant germanique d'Odin , était le dieu principal des Germains, mais ce dieu n'avait presque rien de commun avec le Mercure de la mythologie classique.

Les noms nationaux des autres divinités germaniques signalées par des noms latins étant absolument inconnus, il n'y a pas moyen de continuer le rapprochement commencé. On pourrait toutefois s'assurer que ce rapprochement donnerait, sur d'autres points, des différences aussi prononcées que celles déjà indiquées entre Wodan et Mercure; il n'y aurait pour cela qu'à chercher, parmi les Ases des Scandinaves, les équivalents que l'on y peut raisonnablement supposer des divinités germaniques latinisées, et qu'à poursuivre, par cet intermédiaire, le rapprochement établi. Mais, encore une fois, ce travail excéderait les bornes de mon sujet. Je ne citerai plus qu'un nouveau trait pour achever d'indiquer combien est arbitraire et fausse toute assimilation du polythéisme méridional ou classique avec celui du Nord.

Nul doute que la déesse Freya des Scandinaves ne corresponde à la Lune des Latins et des Grecs; mais ces deux déesses expriment des idées on ne peut plus diverses dans les deux systèmes. Celle du Nord est la déesse de l'amour; elle est mariée,

elle est la femme de Hodur, dieu aveugle et d'humeur chagrine , dont elle a deux filles aussi belles et aussi gracieuses qu'elle. C'est, comme on voit, un mvthe d'un sens opposé à celui construit par l'imagination méridionale sur le même thème physique.

Outre ce système de mythologie générale, plus ou moins analogue à celui des Ases, les Germains en eurent un autre tout différent et beaucoup plus restreint; c'est une espèce de cosmogonie dont Tacite nous a conservé un fragment qui en donne une idée assez positive. Selon lui, la déesse Hertha, la Terre (Jorlr chez les Scandinaves), engendra, il ne dit pas de quel dieu, un autre dieu nommé Tuisto. Tuisto eut un fils du nom de Mann, et celuici en eut trois autres, Ingevo, Istevo et Herniio, dont les trois principaux groupes des peuples germaniques tiraient leur origine et leur nom d'Ingevones, d'Istevones et d'Hermiones*. D'autres attribuaient à Mann un plus grand nombre d'enfants qui auraient donné la naissance et le nom, non pas à des groupes de peuplades , mais à des peuplades particulières et aux plus anciennes connues, telles que celles des Marses, des Suèves, des Vandales et des Gambrives.

On a voulu rapprocher cette mythologie de la première mythologie Scandinave, abolie et remplacée par celle des Ases; mais le rapprochement ne paraît pas très juste. Si grossière et si incom-

(i) German. II.

48o LES gi:r3i\i?<s ea galle

plèle que fût l'ancienne mythologie Scandinave, elle avait pour base et pour motif une idée générale, celle de rendre raison des phénomènes les plus apparents de la nature. Le mythe de la déesse Herlha, de Tuisto et de Mann (ou de Mann et de ïuislo, comme Tacite aurait peut-être dû dire), est un mythe géographique restreint à la Germanie. Il ne saurait être ancien, ni remonter aux origines de la nation ; il n'a pu être imaginé qu'à une époque où cette nation était déjà puissante et divisée en peuples nombreux portant déjà les noms sous lesquels ils figurent dans l'histoire. Je serais tenté de voir dans ce mythe l'indice d'une espèce de réforme introduite fort tard, et par des raisons politiques, dans un système de cosmogonie beaucoup plus ancien , et ressemblant davantage à la cosmogonie primitive des Scandinaves, système dans lequel la déesse Hertlia ou Jortr figurait coordonnée avec des dieux du même ordre qu'elle et correspondants à la même idée. Je reviendrai sur ce soupçon.

Maintenant à quelque époque, à quelque système qu'ils appartinssent , ces dieux étaient honorés avec une simplicité que l'on pourrait dire sauvage plutôt que barbare. Ils n'avaient ni olympe, ni temples, ni statues, ni autels. Les Germains leur consacraient des bois, des forêts, des solitudes,où ils se les figuraient errants, et où ils n'entraient qu'avec un respect mêlé de terreur*. Tout

(i) Tacit. Germ IX.

le culte qu'on leur rendait se bornait à des sacrifices dont le cérémonial variait un peu dans chaque peuplade et pour chaque dieu. On immolait à chacun d'eux certains animaux qui lui étaient particulièrement consacrés; à quelques-uns, surtout à Wodan, on sacrifiait aussi des victimes humaines. Tacite ne dit point en l'honneur de quelle divinité les Suèves célébraient je ne sais quels rites effrayants qu'il ne décrit pas, comme ne l'osant, et dont le sacrifice d'un homme était le prélude obligé*.

A ces sacrifices, à ces cérémonies présidaient des prêtres qui jouissaient d'une haute vénération, mais sur l'organisation desquels on ne sait que peu de chose. J'en parlerai ailleurs pour indiquer, ce qui me paraît hors de doute, que leur influence était plus politique ou sociale que religieuse.

La divination, les sortilèges, les augures étaient fort usités chez les Germains, comme chez tous les peuples ignorants et grossiers; on y avait recours pour les affaires publiques aussi bien que pour les affaires domestiques. Les prêtres y présidaient d'ordinaire, mais non pas nécessairement ni toujours. Le père de famille exerçait souvent les fonctions de devin, d'interprète des augures, pour sa maison, comme le roi pour la peuplade^.

Il parait ((ue les prêtres germains n'interve-

(i) Gennan. XXXIX.

(2) IbUl. X.

l\Sl LES GERMAIXS EN G Al LE

liaient pas clans la célébration des funérailles; du moins Tacite ne dit-il rien d'où l'on puisse conclure qu'ils y figuraient. Le fait, s'il était certain, ne laisserait pas d'être remarquable et caractéristique; mais le silence de Tacite n'en est pas une preuve suffisante.

Au temps dont il s'agit, les Germains en étaient encore à cette période de culture où la poésie est un art de première nécessité, tenant lieu de tout autre savoir et notamment d'histoire. Elle était emoloyée chez eux à trois objets différents : à des hymnes en l'honneur des dieux, à des chants de guerre par lesquels les armées s'excitaient au combat, à des chants historiques destinés à célébrer les victoires, les exploits, les aventures des peuples et de leurs chefs. Ces derniers sont les seuls dont on puisse se faire une certaine idée, par d'anciens fragments de poésie germanique qui en sont comme le dernier écho et en font singulièrement regretter la perte.

Dans cette ébauche de la condition des Germains de Tacite, on retrouverait et l'on signalerait aisément divers traits caractéristiques des sociétés primitives et de l'état barbare en général. Mais l'on n'y aperçoit encore rien qui distingue bien particulièrement des peuples tels que l'histoire nous montre les Germains, c'est-à-dire des peuples toujours en mouvement, toujours en guerre, la faisant par besoin et par goût, se la proposant comn?p un but; des peuples à chaque instant

À I.V FIN DU CINQUIÈME SliCLE. 4^3

arrêtés dans les développements naturels de leur civilisation par les entreprises et les menées de chefs égoïstes et turbulents, sur lesquels la société n'a point encore de prise certaine.

Mais cette ébauche n'est point complète; il v manque des traits plus spéciaux que Tacite n'a point oubliés, et auxquels j'ai cru donner plus de relief en les détachant autant que possible de ceux avec lesquels ils pouvaient se confondre. C'est dans ces traits vraiment caractéristiques que nous pourrons entrevoir quelques-unes au moins des raisons générales de la manière dont les Germains figurent dans l'histoire.

•Ç)utre le roi, les chefs ou princes des divers ordres remplissant différents offices politiques ou judiciaires dans la peuplade, il y avait encore dans celle-ci ce que l'on peut nommer des nobles, des hommes qui, non revêtus d'emplois pubhcs, jouissaient d'une influence et d'une considération toutes personnelles. Il est important d'expliquer ce que Tacite a voulu dire en parlant de cette classe; mais je citerai auparavant, à ce sujet, l'opinion de M. de Savigny, qui me paraît fondée et que j'adopte, sauf à la développer un peu*.

« Il est incontestable, dit M. de Savigny, qu'à côté des hommes libres, qui faisaient comme la base, le fonds de la société germanique, il existait une noblesse d'origine, formant une condi-

(i) Gesch. des lœni. Rcchts. loin. I. i\.

/j84 LI'S GERMAINS EN GAULE

lion, un étal propre, et non pas seuiemenl et vaguement la classe des riches et des homiues puissants. Etait-ce un patriciat religieux? étaientce les hommes des chefs héréditaires du canton? ou quelle autre origine avait cette noblesse? C'est ce que je n'ose point décider. Ce que je tiens pour assuré, c'est qu'une grande considération était attachée à cet ordre, sans qu'U eût aucune prépondérance dans la constitution ou dans les jugements. »

Je crois voir dans Tacite plusieurs indices qui, outre qu'ils constatent l'existence de cet ordre, en marquent le rôle et l'importance dans la tribu.

3'ai déjà observé que Tacite emploie d'une manière très vague ce terme générique de princes ou de chefs (principes); il l'applique aux rois, à le^urs conseillers, aux magistrats chargés de l'administration de la justice dans le canton ; et c'est encore de ce même titre qu'il se sert pour désigner les individus composant l'ordre en question, mais toutefois en y ajoutant des traits qui en déterminent assez nettement la signification.

D'après lui, ces nouveaux princes dont il s'agit « avaient un cortège, un entourage de compagnons ou de vassaux (comités), qui faisaient à la fois leur force et leur dignité, leur sûreté en guerre, leur orgueil dans la paix. Ce vasselage, pom'suit-il, n'offre rien de honteux; il a même ses grades, à l'arbitre du chef. Il y a une grande émulation entre les vassaux à qui d'entre eux sera

îê premier auprès de son chef, et entre les chefs à qui aura le plus de vassaux et les plus braves. Avoir un nombreux et vaillant vasselage est une gloire pour un chef, non-seulement dans sa propre tribu, mais chez les nations voisines. On envoie des dépulations à ces chefs; on leur fait des présents de chevaux de race, de belles armes, de colliers et même d'argent. Il arrive parfois qu'ils terminent une guerre par leur seule renommée. Sur le champ de bataille, il serait honteux pour le chef d'être surpassé en bravoure, pour les vassaux de ne point égaler leur chef. Se retirer de l'armée après y avoir perdu ce dernier, serait une éternelle infamie. Les chefs combattent pour la victoire, les vassaux pour le chef^. »

Tacite ne dit rien d'où l'on puisse s'assurer s'il y avait ou non quelque cérémonial usité pour l'admission au cortège et au service d'un chef; mais il est on ne peut plus probable qu'il y en avait un, dont les cérémonies du vasselage des temps ultérieurs ne furent que la continuation peutêtre un peu modifiée. On voit du moins que le vassal jurait à son chef dévouement et fidélité 2.

Tous ces traits me paraissent suffisants pour démontrer que les chefs auxquels ils s'appliquent constituaient un corps, une caste particulière de

(1) Germai). XIII. XIV.

(2) IHum defendere, tueri . . , praecipuuni sacramentum est. German. XIV.

noblesse guerrière. Ce ne sont certainement point là les chefs ordinaires des milices de la peuplade en temps de guerre*. Cette supposition, outre qu'elle répugne à tout ce qui vient d'être dit, a aussi contre elle le témoignage formel de Tacite qui, parlant de ces derniers, dit qu'ils étaient élus dans l'assemblée générale de la peuplade, et leur donne le nom particulier de ducs (duces), quand il veut préciser leur titre et leurs fonctions.

Quelques indices de plus achèveront d'éclaircir la question.

h Si la peuplade à laquelle appartiennent ces chefs à vassaux reste long-temps oisive et en paix, dit encore Tacite, la plupart des jeunes nobles les suivent avec empressement chez quelqu'une des nations qui sont alors en guerre; d'abord parce que le repos leur déplaît à tous, que Ton ne peut se distinguer que dans les hasards, et qu'il est impossible de maintenir un grand vasselage autrement que par la force et la guerre. En effet, un vassal exigé souvent de son chef tel beau cheval de guerre,

(l) L'opinion que j'exclus ici, ou du moins une opinion très voisine de celle-là, a été soutenue par M. D. Peters dans un traité ex professa sur l'origine du lieu féodal ( Ursprung des Lehnsverhandes, Berlin, i83i ). Je crois avoir examiné avec attention et avec impartialité les pi-euves et les motifs de cette opinion; je n'y ai point trouvé de raison suffisante de changer celle que j'énonce ici, et qui est au fond la même que celle des hommes les plus savants et les plus judicieux qui se sont occupés de l'ancien droit grrmani(]Me, de Savigny, de Jacoh Grimm, Fichorn, etr.

OU telle framée glorieusement ensanglantée. Les festins qui, sans être recherchés, sont cependant copieux, tiennent lieu de solde aux vassaux; or, pour avoir de quoi être libéral , il faut du butin , il faut la guerre. On persuaderait bien plus malaisément à des chefs de labourer la terre et d'attendre la récolte que de provoquer un ennemi et de s'exposer à des blessures; il y a plus, il leur parait lâche et mou de conquérir par la sueur ce qui peut l'être par le sang ^. »

Aucun de ces traits ne peut convenir qu'à des guerriers indépendants, n'ayant mission de personne, servant leur peuplade à la guerre pour leur gloire et leur intérêt personnel autant que pour l'avantage de celle-ci. Le roi ou tel autre chef régulier ne pouvait châtier directement à la guerre un homme libre qui avait manqué à son devoir. Un vassal était obligé de se faire tuer pour son chefi.

Maintenant, d'où ces chefs à cortège guerrier tiraient-ils les hommes qui composaient ce cortège? Quelle portion de la peuplade leur fournissait ces vassaux dévoués , qu'ils menaient de guerre en guerre, d'aventure en aventure? Tacite ne le dit pas positivement, mais il le donne à entendre, et à peine en était-il besoin, tant la chose est évidente d'elle-même.

(i) German. XIV.

(a) Ibid, loc. cit.

Le collège dont il s'agit était tiré des jeunes nobles et des hommes libres de la peuplade; de ces hommes qui, ayant des esclaves chargés de pourvoir à leurs besoins, n'avaient rien autre à faire et ne savaient faire rien autre que la guerre. Nul doute que le nombre d'hommes qui s'associaient de la sorte aux belliqueuses destinées de chefs aventuriers ne fût considérable relativement à la population totale de la peuplade, et n'en fit la portion la plus vigoureuse, la plus entreprenante et la plus capable de donner de l'influence aux chefs dont elle suivait les bannières. Ils formaient ainsi à ces chefs une force militaire, pour ainsi dire toute personnelle, une force qui, n'ayant pas d'emploi fixe et déterminé dans la peuplade , pouvait et devait être fréquemmeiit employée hors de celle-ci, et dans d'autres intérêts que les siens.

Pour se faire une idée précise de cette classe de -chefs à cortège, il faudrait bien connaître les attributions des autres chefs exerçant dans la peuplade et pour elle des pouvoirs convenus et déterminés. Userait facile alors de comparer les relations de ces divers chefs entre eux et d'apprécier leur influence respective sur les affaires et la constitution de la peuplade; mais les données fournies par les historiens pour ce rapprochement sont loin d'être suffisantes.

Tacite parle peu de ia royauté chez les Germains et n'eii parle guère que d'une manière négative, î)our dire ce f{u elle n'éîait cl ne faisait pas. 11 n'ai-

A LA FI^' nu CINQUiEME SIÈCLF. 4^9

Iribiie pas même au roi d'une peuplade le commandement absolu de l'armée, dans les guerres nationales, puisqu'il parle de ducs spécialement élus à ce commandement par l'assemblée générale*. Je supposerai volontiers, et comme une chose très vraisemblable, bien que Tacite n'en dise rien, que ces ducs ou chefs militaires n'étaient que des espèces d'adjoints donnés au roi et qui lui restaient subordonnés; mais dans cette hypothèse même, il est évident que le roi ne pouvait pas avoir une autorité absolue sur des inférieurs qui lui étaient donnés, on pourrait dire imposés, par la tribu.

Tacite ne dit pas non plus expressément si de son temps les rois des Germains étaient déjà héréditaires ou encore éligibles; il affirme seulement que la noblesse, l'illustration de famille était une condition exigée d'eux par leur peuplade^; mais cette condition semble impliquer, de la part de celle-ci, la faculté et l'habitude d'intervenir de quelque manière dans le choix de son chef, et l'histoire nous apprend là-dessus quelque chose d'assez positif. Il y a tout lieu de croire que, dès l'époque de Tacite, chaque tribu était dans l'usage de prendre ses rois dans une seule et même famille privilégiée, qu'à raison de ce privilège on aurait pu nommer la famille royale. Mais il y avait du reste, à ce qu'il paraît, beaucouj) de la-

(i) German. Vil.

(2) 1hi:l. lor. rit.

lilLide dans l'éleclion, et l'on n'y suivait pas un ordre de descendance bien déterminé. Encore moins regardait-on ce choix une fois fait comme irréfragable; il était de droit et de fait toujours conditionnel. Un roi qui déplaisait à sa peuplade, qui en violait les usages, qui en menaçait la liberté, ne le faisait guère impunément; le moindre risque qu'il courût était celui d'être déposé et chassé*.

Ammien Marcellin, parlant des Burgondes à une époque où ils habitaient encore Outre-Rhin, dit qu'ils avaient un roi auquel ils donnaient le titre de Hondinos, et qu'ils déposaient toutes les fois que, sous son commandement, la guerre avait été malheureuse ou la récolte mauvaise.

D'après ces indices, on serait tenté de regarder la royauté germanique, à l'époque dont il s'agit pour nous, comme une institution encore assez récente et dont le sort avait été assez divers chez les différentes peuplades. Chez quelques-unes, favorisée par des circonstances inconnues, elle était devenue la force, l'autorité prépondérante; mais chez la plupart elle n'était encore qu'un pouvoir limité, mal affermi, jalousé par les nobles et suspect aux hommes libres. C'est de cette diverse manière d'accueillir et d'entendre la rovauté que Tacite tire une des principales distinctions qu'il fait entre les peuplades germaniques de son temps. Aux peuplades vraiment libres, à

(i) J'ai lité en Iciii lieu divers faits en preuve de ceite asseilion.

celles qui se tenaient en garde contre les rois, il oppose celles qui en supportaient la domination*. Ayant à parler des Rugues et des Lemoves , il rapporte trois signes par lesquels ils se distinguaient des aulres Germains : des boucliers ronds, de courtes épc'es, et leur soumission à des rois 2.

Maintenant, sur tous ces rois germains pris en masse et abstraction faite de leur plus ou moins d'autorité, il reste à faire une question et une question d'autant plus importante qu'elle nous ramène à ces cbefs à cortège guerrier dont il était question tout à l'heure, et dont il s'agissait d'indiquer les relations avec les autres chefs investis d'emplois publics déterminés. Tous les individus de ce dernier ordre, y compris les rois qui en étaient les principaux, formaient-ils une classe particulière de nobles, distincte des nobles à cortège? ou ne formaient-ils, les uns et les autres, qu'une seule et même caste susceptible d'être désignée par une même dénomination collective? En termes plus directs, les rois et les autres chefs germains investis d'offices nationaux, et que Tacite désigne collectivement par le nom de princes, étaient-ils aussi des princes à cortège, à vasselage guerrier? Telle est la question qui me paraît résulter inévitablement de towt ce qui a été dit jusqu'ici de relatif aux diverses classes des chefs germaniques.

(1) Quae regnabantur. .

(2) German. XLIII.

/jyi LES GERMAINS EN GAULE

Et pour répondre d'abord à cette question en ce qui concerne les rois, il me paraît inqjossiljle de douter un instant qu'ils n'eussent, comme les simples nobles qui aspiraient à la renommée, un cortège de vassaux dévoués, et que ce cortège ne fût jusqu'à un certain point proportionné par le nombre et le choix à l'éminence de leur rang. L'on ne conçoit guère en effet, comment sans une force de ce genre, sans une force proprement à lui, un roi aurait pu jouir de la considération nécessaire, se maintenir à la tête de la peuplade, et se faire obéir des autres chefs à cortège. Et même en lui attribuant un vasselage nombreux et dévoué, on ne peut guère lui supposer un pouvoir bien assuré sur des guerriers ombrageux, turbulents, jaloux à l'excès de leur indépendance, auxquels il était toujours facile de se liguer entre eux, et qui, au pis aller et en cas de revers dans une lutte d'ambition, étaient toujours les maîtres d'aller, avec leurs adhérents, chercher fortune ailleurs.

Des raisons équivalentes à celles qui obligent d'attribuer au chef principal de la peuplade, au roi, un vasselage proportionné à sa dignité, portent à ranger de même, parmi les personnages à cortège, les chefs subordonnés investis d'offices publics. C'était indubitablement à raison de leur renommée et de leur influence personnelle que ces chefs étaient promus à ces emplois. Or, de tioutes les conditions auxquelles on peut supposer qu'étaient attachées cette influence et cette lenommèe,

A L\ FIN DU CJTVQUIÈME SIKCLE. /[qS

on n'en conçoit pas de plus immédiate et de plus rigoureuse que celle de commander à un cortège guerrier.

Tout cela convenu, j'essaierai maintenant de donner une idée un peu plus précise que je n'aurais pu le faire tout à l'heure de la composition , de l'organisation et de la vie politique de la peuplade germanique.

Elle était composée (abstraction faite des serfs ou des esclaves) de deux classes, de deux ordres d'hommes distincts, de simples hommes libres, faisant ce que l'on pourrait nommer la masse, le corps du peuple, et de nobles formant, au milieu de ce peuple, une classe particulière, en possession de certains honneurs, de certains droits déterminés par l'usage et les mœurs.

Parmi ces droits et ces honneurs, le plus général et le plus caractéristique était, pour tout noble, celui de se faire un vasselage, un cortège de guerriers qui se dévouaient à l'assister dans toutes ses entreprises. Toutefois cette distinction ne pouvant guère être obtenue à moins d'un renom personnel de bravoure et de capacité , on ne peut pas la supposer commune à tous les nobles indistinctement, mais seulement aux plus belliqueux, aux plus entreprenants de leur ordre.

Parmi les familles dont se composait la classe des nobles, il y en avait une privilégiée, comme la plus illustre, dans laquelle la peuplade avait coutume de se choisir son chef suprême, son roi. Les autres

chefs étaient pris indistinctement dans toutes les autres familles nobles.

Ainsi, la portion active, influente de la classe ou caste noble, se divisait en trois groupes distincts: 1° celui auquel appartenaient le roi et sa famille; 2° celui des nobles investis d'offices publics; 3° celui des simples nobles sans office, n'ayant, pour se distinguer et se faire valoir, que leur bravoure et leur cortège guerrier.

Parmi les simples hommes libres il y avait au moins deux classes très distinctes, à raison de leur condition et de leur manière de vivre habituelles. L'une, et de beaucoup la plus nombreuse, était composée de ceux qui vivaient librement et oisivement, sous leur toit, des produits de leurs terres et de leurs troupeaux, du travad de leurs serfs et de leurs esclaves. Dans la seconde se trouvaient des hommes formant le cortège des nobles et vivant à leur solde.

De toutes ces classes, de toutes ces forces partielles se composait la force totale de la peuplade, celle avec laquelle celle-ci agissait dans ses guerres, dans ses entreprises de tout genre.

Les nombreux cortèges de vassaux , les groupes de guerriers attachés au service personnel des nobles , formaient, au sein même de la peuplade, autant de petites forces partielles , distinctes de la force nationale. Or , les chefs qui disposaient de ces forces partielles les employaient fréquemment dans leur intérêt privé ; ils s'en servaient pour l'ac-

A. LA FIN DU CI?,QLr£ME SIKCLE. /^g^)

complissement de leurs desseins ambitieux, pour lutter contre leurs adversaires, pour venger leurs offenses personnelles.

La vie politique des peuplades germaniques se compose de cette double action de forces nationales dans un intérêt plus ou moins général de guerre ou de conquête, et de forces privées, au service d'ambitions ou d'intérêts également privés.

Dans le peu que les historiens de l'antiquité nous ont laissé de relatif à l'histoire de ces peuplades, on entrevoit assez clairement ces deux actions, ces deux tendances opposées, se croisant, se contrariant, se confondant parfois, et il serait difficile de dire laquelle des deux est la dominante.

C'est à l'aide de leurs nombreux vassaux et de leurs forces domestiques que l'on voit les rois d'humeur ambitieuse tenter de se rendre absolus. C'est avec les secours de leurs propres adhérents, de leurs propres cortèges, que les chefs particuliers ou les simples nobles peuvent essayer de leur résister. C'est à la facilité de mettre en jeu ces forces , privées que sont dues les révolutions fréquentes de la peuplade. C'est pour avoir su se faire un vasselage puissant qu'un chef subordonné se trouve souvent en état de s'opposer au chef suprême , de le contrarier dans ses entreprises , alors même que ces entreprises ont été conçues dans un intérêt national. Plus souvent encore ce chef entraîne les guerriers dont il dispose dans des expéditions par-

/| iG LES GERMAINS EN G Ai: LE

lielles auxquelles la peuplade reste étrangère et dont il se réserve les honneurs et lés profits.

Enfin il est assez fréquemment question de bandes, de multitudes de guerriers qui se détachent de leur peuplade pour aller se fondre dans une autre peuplade déjà existante ou en former une nouvelle. Or, il est difficile de voir, dans ces bandes , autre chose que le vasselage de chefs ambitieux s'agitant , dans l'intérêt et sous l'ascendant de ces chefs , en sens opposé de l'intérêt de la peuplade.

C'est peut-être dans l'intention de contrebalancer ces diverses chances de scission, d'attacher et d'intéresser les nobles, les individus héroïques, à la puis sance, à la gloire et à l'unité de la tribu, qu'il faut chercher les motifs premiers de certaines institutions germaniques et plus particulièrement d'une qui doit être mise au nombre des plus importantes , à raison des applications que les Germains trouvèrent à en faire partout où ils s'établirent en con- (juérants. Voici en quels termes Tacite décrit l'institution que je veux dire.

« C'est, dit-il, un usage des tribus germaniques de distribuer de leur gré, à chacun des princes, une certaine quantité de bétail ou de produits de la terre qui sert à leurs besoins , en même temps qu'elle est un honneur*, jj Je me suis servi à dessein , dans la traduction de ce passage , du mot

- . (i) Gennan. XV.

A LA FIN DC CîNQUliaiE Sîî'CLE. 407

princes, comme plus vague que tout autre, parce que je suis embarrassé de décider s'il s'agit ici indistinctement de tous les chefs auxquels Tacite donne presque indifféremment le titre de princes, ou s'il est seulement question de quelques-uns d'entre eux.

Assez peu, du reste, importe ici la distinction; ce qu'il y a de remarquable dans le fait indiqué, ce sont des assignations de bétail , de produits de la terre, et, selon toute apparence, de terres en nature, faites non-seulement comme un avantage matériel, mais comme une distinction politique, comme un honneur, aux hommes les plus braves et les plus influents de la peuplade. Cette idée d'honneur attachée à la propriété de la terre conférée par l'État, en récompense de services rendus, est une idée tout-à-fait germanique; c'est l'origine positive et claire de ce même nom d'honneur, de ces mêmes idées de supériorité sociale, complètement distinctes de celles de richesse ou de pure et simple propriété foncière que nous verrons par la suite tous les Germains, surtoiit les Franks, attacher au bénéfice territorial, à la possession de la terre conquise.

H est presque superflu de parler du courage guerrier des Germains. Leur condition leur en faisait une nécessité ; toutes leurs institutions tendaient à l'exalter, et leur vigueur physique achevait d'en rendre les effets redoutables. Il est plus important de noter rapidement leurs usages mili-

/;C)8 LES GERMAINS EiN GALLE

laires qui, ayant nécessairement quelque rapport avec leur civilisation, peuvent, par-là même, aider à en marquer le degré.

Le soldat germain, du temps de Tacite , était encore assez mal armé. Il n'avait guère que le bouclier pour armure défensive; quelques-uns seulement commençaient à user de casques et de cuirasses. L'arme offensive était la framée, espèce de hallebarde ou de hache tenant lieu de la lance et de l'épée; car ces deux dernières armes étaient encore, sinon inconnues, du moins d'un usage très borné. Les flèches étaient usitées comme arme dejet*.

Les chefs, les nobles, peut-être aussi l'élite des hommes libres, combattaient achevai, tout le reste à pied. Mais l'infanterie et la cavalerie étaient , à ce qu'il paraît, entremêlées, et agissaient ensemble et de concert. Des troupes de fantassins légers à la course engageaient le combat en avant des cavaliers, qui devaient le soutenir. Ces fantassins étaient choisis parmi la jeunesse de la peuplade ; chaque canton en fournissait un nombre égal , chacun cent. Avoir fait partie de cette centaine était un honneur permanent, une espèce de grade 2.

Les Germains avaient déjà certaines idées de tactique guerrière, certaines manières de ranger leurs combattants en masses plus ou moins com-

(i) Tdcit. Genii. VI.

12; Id. ibid.

Â. LA Fiy DU CIIVQUIÈME SIÈCLE. 499

pactes. Ils coml^altaient d'ordinaire dans un ordre cunéiforme ou triangulaire. L'infanterie commençait à faire la principale force de leurs armées , indice d'un double progrès dans l'art de la guerre et dans la civilisation. Du reste, il y avait, à cet égard, de grandes différences entre les diverses peuplades. Tacite représente les Cattes comme un peuple très supérieur à ses voisins dans sa manière de faire la guerre. «Les autres Germains vont au combat, dit-il; les Cattes seuls vont à la guerre*. »

Je n'ajoute plus que deux traits sur l'esprit militaire des Germains. C'était pour eux, vainqueurs ou même vaincus , un point d'bonneur d'enlever leurs morts du champ de bataille; c'était à leurs yeux le dernier des opprobres d'avoir jeté son bouclier pour fuir 2.

Tacite, qui cherche avec une sorte d'empressement en Germanie le contrepied de tout ce qu'il voyait à Rome, observe, un peu naïvement peutêtre, que les Germains ne connaissaient point le prêt à usure. Il trouve encore, à sa grande satisfaction, dans l'intérieur du pays, des tribus qui, n'ayant point l'usage de la monnaie, ne pouvaient faire que des échanges de produits , qui ne faisaient aucun cas des métaux précieux, qui n'avaient aucune idée ni aucun besoin de productions étrangères à leur sol; mais il est obligé de convenir qu'à tous

(i) German. XXX.

(a) W. VI.

5oO LES GERMAIIN'S Eli GAULE

ces égards les choses étaient bien changées chez les Germains qui avaient été à portée d'avoir des relations avec les provinces romaines. Ceux-ci étaient déjà bien loin de la simplicité primitive ; ils connaissaient le prix de l'or et de l'argent; ils avaient contracté le besoin de diverses productions ou marchandises étrangères; ils buvaient du vin; ils avaient des privations et des jouissances qui étaient comme autant de stimulants nouveaux de leur énergie naturelle.

Tels étaient les Germains à la fin du premier siècle de notre ère et au commencement du second; tels, veux-je dire, m'ont-ils paru d'après les données explicites ou implicites que Tacite m'a fournies pour cette ébauche. A comparer ce tableau de Tacite à celui des mêmes peuples, tracé par César cent cinquante ans auparavant, on pourrait être assez embarrassé du résultat. On se trouverailprobablement dans l'alternative de penser que César a dit des Germains maintes choses inexactes, ou de croire qu'un siècle et demi aurait suffi à ces mêmes Germains pour devenir un peuple tout autre que celui peint par César.

En effet, les Germains de César sont un peuple encore à l'état pastoral, vivant uniquement du lait ou de la chair de ses troupeaux, n'ayant ni prêtres ni doctrines religieuses, sans gouvernement politique proprement dit , mené à la guerre par des chefs qui ont sur chaque guerrier droit de vie et

A LA FIN JJU CINQUIÈME SliîCLE. 5o I

de mort ^. Discuter ces assertions en Glles-mémes et reconnaître jusqu'à quel point elles seraient conciliables avec les assertions correspondantes de Tacite serait un tmvail épineux et délicat, dont heureusement je puis me dispenser. S'il n'y avait pas entre les Germains de César et ceux de Tacite toute la distance que feraient supposer les différences indiquées, nul doute néanmoins que ces peuples n'eussent été considérablement modifiés dans le cours d'un siècle et demi par leurs diverses relations avec les Romains. Par une suite naturelle de ces relations, leur gouvernement politique avait dû prendre un peu plus de vigueur et se donner un peu plus de fixité. Plusieurs chefs de peuplades avaient vécu plus ou moins long-temps à Rome , les uns comme otages , les autres comme prisonniers, et il était impossible que ce séjour n'eût pas agi sur leur intelligence , ne l'eût pas développée dans un sens favorable à la civilisation des masses nationales.

De l'époque où Tacite peignit les Germains à celle où ils commencèrent h s'établir dans les provinces' de l'Empire d'Occident, il y a deux siècles entiers; et il n'y a pas moyen de douter que, dans cet intervalle , leurs mœurs primitives , leurs anciens usages n'eussent continué à subir des influences qui les modi'fiaient. Les chances de changement furent encore plus nombreuses, plus diverses, plus assurées pour ceux de ces peuples qui pai-

(i) .). Cwsar. de bello galli(X). IV. 'à. sqq.

5o2 LES GERMAINS EN GALLE

tinrent à s'établir sur le sol de l'Empire , au milieu des populations romaines, et plus peut-être que pour tous les autres, pour les trois auxquels la Gaule échut en partage, pour les Yisigotbs, les Burgondes et les Franks.

C'est de ces trois peuples que je vais parler, dans l'intention de reconnaître et d'apprécier, autant que cela se peut sur des données incomplètes, jusqu'à quel point chacun d'eux s'était départi, sur la terre conquise, des idées, des institutions et des mœurs de la terre natale, prises au moment et au point où je viens de les décrire. Je suivrai dans ces aperçus, bien que sans beaucoup de rigueur dans les détails , l'ordre chronologique de l'arrivée et de l'établissement de ces trois peuples dans la Gaule. Ainsi je parlerai d'abord des Visigoths et des Burgondes, de manière à grouper, autant qu'il sera convenable ou possible, en un seul et même tout, ce qui concerne les uns et les autres. J'en viendrai ensuite aux Franks, qui forment un groupe isolé des deux autres, et doivent être considérés tout-à-fait à part.

Quand les Visigoths avaient envahi l'Italie à la suite d'Alaric, ils étaient déjà moins barbares qu'à l'époque où, fuyant devant les Huns, ils avaient été reçus sur les terres de l'Empire d'Orient. Ayant possédé depuis, durant soixante et dix ans, les phis belles parties de la Gaule et de l'Espagne, ils

A LA FIN DU CINQUIÈME SlèciE. 5o3

avaient continué à faire des progrès dans la vie sociale; mais il n'est pas aisé de donner une idée de ces progrès. Informe et mutilée, leur histoire ne nous apprend guère rien là-dessus, et nous n'avons d'eux ni monuments de l'art, ni documents littéraires, pour suppléer de quelque manière au silence ou à l'impéritie des historiens.

Leurs lois sont l'unique document d'où l'on puisse tirer directement ou par induction quelques traits pour servir au tableau de leur civilisation. C'est dans cette vue que je vais considérer une portion curieuse du code visigoth, dont je n'ai eu jusqu'à présent qu'à noter en passant l'existence et l'origine.

Parmi les lois dont se compose ce code volumineux, il y en a qui portent le titre d'antiques. Ce sont, comme ce titre l'indique assez, les premières en date, celles qui ont été comme le rudiment, le noyau du code, dont elles ne font aujourd'hui qu'une partie, et de beaucoup la moindre^.

Ces lois sont celles rendues par Euric, par ses successeurs immédiats, et peut-être aussi par quelqu'un de ses devanciers^. Comme elles sont toutes à peu près également importantes et ne diffèrent pas beaucoup d'ancienneté, il y a peu d'inconvénient historique à les grouper toutes en un seul

(i) Cod. Wisigothor. passim.

(2) Sidoine Apollinaire semble signaler des lois de Théodoric [U'^es Theocloricianas) qu'il oppose à ccllrs du Code Théod. Epist. IT. I.

5o4 LES GERMAiNS EN GAULE

et même ensemble, et à chercher également dans toutes les données et les faits qu'elles peuvent renfermer pour l'intelligence de l'état moral et social des Yisigoths, de la fin du cinquième siècle aux commencements du sixième.

On ne peut dire dans quel ordre furent rédigées et coordonnées les lois du code visigothique qui portent le titre d'antiques; mais elles sont en grand nombre, très variées, et fournissent par leur ensemble les bases d'un code civil, d'un code pénal, d'un code de procédure et de police rurale.

La plupart de ces lois sont une imitation expresse , quelquefois la simple transcription de lois romaines. En divers cas, néanmoins, ces dernières sont modifiées par des réminiscences plus ou moins vives des mœurs et des idées de l'ancienne barbarie. On en trouve même çà et là quelques-unes (jui sont purement germaniques dans leur motif. D'autres enfui résultent du fait capital de la conquête, qu'elles tendent à limiter et à régler.

En tout ce qui concerne les affranchissements, les donations, les testaments, la tutelle des mineurs, les successions, la loi gothique suit la loi romaine.

En ce qui tient aux délits et aux peines, il n'y a pas de vestige du système des compensations pécuniaires, qui est celui de tous les autres peuples germains. Le meurtre est puni par la mort; les violences moins graves par des peines afflictives graduées.

|.es idées barbares, au conlrairr, perceni éncr-

A LA FIN DU CINQUIÈME SIECLE. 5o5

giquement dans la plupart des lois sur le rapt. Ces lois sont sévères, nombreuses, et autorisent toutes à supposer que le délit auquel elles s'appliquent exigeait une forte répression.

Le ravisseur d'une femme ou d'une fille est puni plus ou moins grièvement selon les cas. S'il n'a point abusé de sa prisonnière, il n'est puni que par la perte de la moitié de ses biens au profit de celle-ci; mais s'il a abusé d'elle, il est puni d'abord de deux cents coups de fouet; après quoi il est livré comme esclave, avec tout ce qu'il possède, à la femme outragée*.

Une femme ne peut jamais épouser son ravisseur; si elle le fait, elle est punie de mort, ainsi que le ravisseur 2.

Le meurtrier d'un homme coupable de rapt n'encourait aucun châtiment; enfin, le frère qui consentait à l'enlèvement de sa sœur était aussi sévèrement traité que le ravisseur lui-même^.

Le viol était puni à peu près comme le rapt, et l'adultère encore plus rigoureusement^.

Tous ceux qui étaient offensés par un adultère pouvaient intervenir dans sa punition. Le fiancé ou l'époux avait le droit de tuer les deux coupables; le père, le frère, l'oncle de îa femme pou-

(1} Cod. Wis. lib. III. ■^. I.

(2) Ibid. 1. 2.

(3) Ibùi. 1. 4-

(4) Cod. Wis. lib. III. lit. IV. licss.

5oG LES GERMAINS EN GAULE

vaient retenir l'adultère comme esclave s'ils l'avaient surpris cliez eux*.

On concevra d'après ces lois que Salvien , écrivant vers les temps où elles furent faites, ait dit en parlant de Visigotlis : « ISous sommes impudiques au milieu de Barbares qui ne le sont pas; je dis plus, au milieu de Barbares choqués de notre impureté. Sous le gouvernement des Gotlis, il n'est pas permis à un Goth d'être débauché. Les Romains seuls peuvent être impudiques impunément; c'est un privilège du nom et de la nation..,. Nous nous complaisons dans l'impudicité, les Gotlis l'abhorrent; chez nous la fornication est un titre de gloire, chez eux elle est un crime et un péril 2. »

Les lois visigolhiques relatives à la propriété foncière et à la police rurale offrent quelques vestiges curieux du partage primitif des terres entre les conquérants et les Gallo-Romains. On y voit les propriétés rurales particulières désignées par le mot de sorts (sors, sortes) qui, dans le partage, fut employé pour marquer la part du conquérant nouveau venu dans les terres de l'ancien propriétaire.

Le terme de consorts (consortes) y marque collectivement les propriétaires fonciers visigotlis, ceux qui avaient reçu des sorts; on y nomme hôtes

(i) IhUl. I. ',

(a: De Giih. Dri. MI. G,

A LA Fiy DU CINQUIÈME SIECLE. 5oi

(lîospites) ceux de la propriété desquels les sorts avaient été détachés^.

Une loi curieuse, qui est de même relative à ce partage primitif, fait voir qu'il avait donné lieu à de longs débats entre cçux qui y avaient gagné et ceux qui y avaient peidu. Elle montre que les conquérants, souvent mécontents d'un premier sort, en demandaient un autre, ou tout au moins un nouveau partage de la même terre. C'était le prolongement indéfini des violences du premier jour de la conquête; la loi citée y met un terme, en décidant que tout partage une fois effectué ne sera plus refait^.

Encore un trait des lois rurales des Visigoths qui me parait une restriction hospitalière assez remarquable du droit de propriété foncière, et qui, par cette raison, n'a pu être empruntée des lois romaines. Les voyageurs, les passants avaient la faculté d'entrer dans les pâturages non clos, d'y faire paître leurs bêtes de somme, d'y couper de la ramée pour leurs bœufs, d'y allumer du feu pour se chauffer ou faire cuire leurs aliments. Ils pouvaient, au besoin, prolonger cette halte deux jours entiers^.

On déduit encore clairement de ces mêmes lois rurales quen acquérant des terres dans le Midi

(i) Lib. H. pass.

(2) Lib. X. tit. I. I. I.

(3) Lib. VIII lit. IL 27.

5o8 LES GERMAINS EN GAULE

de ia Gaule, les Visigoths y avaient conservé le genre et le mode de culture qu'ils y avaient trouvés établis, et qu'ils avaient par conséquent acquis jusqu'à un certain point le genre et le degré d'industrie qu'exigeait cette culture. Il y est question de celle de la vigne, de l'olivier, du figuier, des arbres à fruit, des arbres résineux. Enfin , par une multitude de règlements qui font également partie de ce code visigoth primitif, bien plus intéressant que le dernier, on voit que l'éducation des troupeaux formait une branche considérable de leur agriculture.

Et ce n'était pas seulement à l'industie agricole qu'ils s'étaient appliqués. Une de leurs lois fixe la peine à laquelle doit être soumis quiconque, ayant reçu de l'or pour en faire des bijoux ou des ornements, en aurait soustrait une partie. Cette loi prouve qu'il y avait, parmi les Visigoths, des hommes qui avaient appris à travailler les métaux précieux et à leur donner diverses formes agréablesi.

Entre les dispositions générales des anciennes lois gothiques qui font honneur à l'équité de leurs auteurs, il y en a deux qui méritent d'être particulièrement remarquées. Par l'une il est établi, comme principe fondamental de tout l'ordre judiciaire, tant civil que pénal, que le juge ne peut jamais statuer que sur les cas déterminés par la loi.

(i, Lib. VIL lii. YI. 3.

A. LA. Fir* DU CINQUIÈME SIÈCLE. 5of)

Tout cas nouveau doit être soumis au roi pour être résolu d'une manière générale et devenir loi pour tous les cas semblables* .

L'autre disposition que je voulais citer, c'est que celui qui, ayant une cause par-devant le juge régulier, l'aurait recommandée à un personnage puissant, à un liomme en état de le patroniser, avait par-là même perdu sa cause, si juste qu'elle put être d'ailleurs 2,

C'est aussi de ces anciennes lois d'Euric ou d'autres, éclaircies tantôt par les lois subséquentes, tantôt par les témoignages de l'histoire, qu'il faut tirer les seules notions que l'on puisse aujourd'hui se faire des formes du gouvernement et de l'administration des Visigoths. On observe sur ce point, ce qui a été déjà précédemment observé, un singulier mélange des lois romaines et de dispositions provenant d'un reste des vieilles habitudes germaniques.

Le chef national, le roi des Visigoths, n'est plus un simple chef de Barbares, chargé de conduire et de gouverner en guerre des hommes qui ne le suivent qu'aussi long-temps qu'ils y trouvent leur profit, leur plaisir et leur honneur; c'est un chef civil et politique, un législateur dont le soin principal est de maintenir l'ordre intérieur de la société, et ne faisant la guerre qu'accidentellement,

(l) Lib. II. I. 19,.

(a) Lib. II. II. 7.

5lO LES GERMA.m3 EN GALLE

quand elle est dans l'intérêt national. En un mot , le roi des Visigoths est un vrai monarque dans le sens général attaché à ce mot chez tous les peuples policés.

Les officiers ou magistrats visigoths fjui concourent avec le roi à l'exercice de l'autorité publique peuvent être divisés en trois classes. Les uns sont des dignitaires attachés au service personnel du monarque et destinés à lui former ce que l'on nomme une cour.

Les autres sont des officiers militaires; les troisièmes des officiers civils ou judiciaires.

En tête des premiers on trouve un comte des trésors (des revenus royaux), un comte des spathaires (chef de la garde du roi), un comte des notaires (présidant à la rédaction des lettres et des actes du roi), un comte de l'étable (chargé de la garde des chevaux du roi), un comte de la chambre (Hi des chambellans, un comte du patrimoine (intendant des biens-fonds de la couronne), un comte scanciarum (grand échanson).

Ces officiers étaient les principaux, mais non les seuls formant la cour des rois visigoths; ils avaient sous eux ou à côté d'eux un grand nombre de subordonnés, dont je me dispense de donner la nomenclature peu intéressante.

Rien n'indique qu'il y eût, chez les Visigoths, des assemblées équivalentes à ces assemblées natioîiales des peuplades germaniques, où chaque homme libre avait son avis ci son vote sin- les

k LA FIN DU CINQUIEME SlJlCLii. 5 1 I

affaires de tous. Les assemblées dans lesquelles se décidaient chez eux les affaires publiques se tenaient habituellement dans le palais du roi, qui les présidait. Les grands, les nobles, les officiers de la cour y assistaient, mais de manière à faire douter qu'ils y eussent beaucoup d'influence. Sidoine Apollinaire, décrivant une de ces assemblées, dit bien que les satellites à fourrure, c'est-à-dire sans doute les grands et les nobles, devaient y être admis; mais il ajoute que, de peur du bruit par lequel ils auraient pu troubler la délibération , on les obligeait à se tenir un peu à l'écart, en avant de la salle royale, dans des espèces de barrières où ils pouvaient bourdonner à l'aise, sans être entendus' de l'intérieur par ceux qui y devaient parler ou écouter*. îl est assez clair que le conseil et le vole d'hommes que l'on traitait ainsi n'étaient pas réputés indispensables. Dans une autre occasion, il est vrai, Sidoine, faisant mention d'une autre assemblée où il devait être question d'une affaire importante pour les Visigolhs, parle des vieux chefs de la nation qui s'y rendent en foule pour donner leur avis^.

De quelque manière que l'on veuille concilier ces deux témoignages, il parait certain que, si les rois visigoths consultaient leurs officiers ou leurs nobles dans la décision des affaires publiques, ce

(i) Epist. I. I.

(a) Avili Panegyr. V. 45o. sqq.

5l2 LES GERMAIINS T.N GAL'LK

n'était guère que pour la forme. Tout autorise à croire que c'étaient eux qui en décidaient, sans contradiclion et sans contrôle assurés. 11 était impossible, dans leur situation, qu'ils n'aspirassent pas à régner à Ja romaine, et ils y étaient parvenus.

Les chefs de l'ordre militaire prenaient le titre de ducs. Les autres officiers qu'ils avaient à leurs ordres tiraient leur titre du nombre d'hommes qu'ils commandaient. Ainsi l'on trouve parmi eux des millénaires, des quinquagentaires, des centeniers et des decanîers ^.

Outre ces offices militaires, il en est mentionné d'autres qui semblent avoir plus de rapport à l'organisation qu'au commandement des troupes. Ainsi, il y avait un officier des levées (exercitîis conipulsor), un comte de l'armée (cornes exercitîis).

Pour ce qui est du pouvoir civil et judiciaire, il était exercé par des comtes. Chaque ville principale ou épiscopale avait son compte, dont la juridiction s'étendait à tout le diocèse ecclésiastique. Ces comtes avaient sous eux des délégués, des adjoints, qui prenaient le titre de vicaires et se nommèrent par la suite viguiers. Comme dans la législation romaine, le comte d'un pays est souvent désigné par le titre de juge (judex), qui marquait la plus grave et la plus constante de ses fonctions.

L'idée, l'objet, la dénomination de ces divers

(i) Cod. "VYisig. z^n.cj.

offices et de tous ceux qui s'y rattachent, sont empruntés de la législation romaine et des usages de l'Empire.

On pourra s'étonner de trouver dans le code des Visigoths une imitation si servile de la législation romaine et de si faibles traces des institutions germaniques; mais il doit y avoir en cela un peu de la faute des rédacteurs de ce code, et la chose vaut la peine d'être notée et expliquée.

Les lois de Théodoric, d'Euric, et les autres qui portent le titre d'antiques, furent indubitablement rédigées par quelques-uns des jurisconsultes galloromains devenus les suiels des rois visiofoths. En tout ce qui ne sort pas des idées romaines ou ne s'en écarte pas trop, ces mêmes lois sont passablement précises et claires; elles sont beaucoup moins emphatiques et moins obscures que celles qui forment la masse du code visigoth, où elles sont aujourd'hui dispersées et comme perdues.

Mais toutes les fois que les jurisconsultes galloromains eurent à exprimer des idées ou des usages particuliers aux Visigoths, et pour lesquels le latin n'avait point de termes propres, il était inévitable qu'ils fussent vagues, obscurs, et que sous leur plume les traits caractéristiques des mœurs germaniques s'altérassent plus ou moins.

Toutefois, en legardant de près à quelques-unes de ces lois que les rédacteurs ont romanisées au moins par les termes, on ne laisse pas de reconnaître qu'elles furent faites pour des Germains, I. 33

5l4 lES GEllMAINS lîN GA.ULE

pour un peuple dans la situation duquel il y avait encore quelque chose d'analogue à ce que présente l'établissement de tous les Barbares de la Germanie sur les terres de l'Empire.

■ Ainsi, par exemple, les lois i, i, 3, 4, 7, du livre V, titrelll, du code visigothique qui sont évidemment des plus anciennes, sont aussi des plus curieuses à étudier. Elles prouvent qu'à l'époque de leur histoire que j'ai ici en vue, les Visigoths avaient chez eux un système régulier de patronage et de vasselage foncièrement le même que celui que nous verrons plus tard chez les Franks et chez les autres peuples germains. Voici les faits dont ces lois me paraissent l'expression certaine, bien qu'implicite et obscure.

Chez les V^isigolhs, un homme puissant, un homme riche, pouvait, par des dons, s'attacher un homme libre en qualité de serviteur ou de compa- £;non d'armes. Ces dons étaient pour l'ordinaire des armes et des terres. Se consacrer, se dévouer ainsi au service de quelqu'un s'appelait se commander, se recommander à lui. C'est exactement, et sous la même dénomination générale, le contrat du vassal et du seigneur féodal du moyen-âge. Seulement, dans la langue du rédacteur romain de la loi visigolhique, le seigneur s'appelle patron (pai ion us) et le vassal buccelîarius, terme employé pour désigne!- un liomme au service, aux gages d'un autre.

Tout homiue libre qui s esi recoumiandé à ut»

X LA FIN DU CIJXQUlEiME SIi;CI,E. .') 1 3

patron ou seigneur a la faculté, quand il lui plaît, de se recommander à un autre, en restituant au premier tout ce qu'il en a reçu , armes ou terres.

Le fils d'un vassal mort est libre de continuer ou non le service de son père auprès du patron de celui-ci.

La fille d'un vassal mort au service d'un patron reste sous la tutelle de ce patron et hérite de tout ce que celui-ci avait donné au défunt. Il est tenu de la marier à un homme de son rang; mais si, malgré lui, elle épouse un homme d'un rang inférieur, elle perd ce que son père tenait du patron.

Le fils d'un patron décédé est obligé de tenir les engagements de son père envers un vassal.

Le cas d'infidélité du vassal envers le patron est spécifié dans une loi, mais d'une manière obscure ou douteuse, et sans aucune indication précise d'une peine pour ce genre de délit. Il paraît que, dans cette espèce de transaction, la loi avait voulu maintenir au vassal sa pleine liberté, et n'avait donné sur lui au patron d'autre prise que celle de ses bénéfices.

Telles sont les principales données que m'ont offertes les anciennes lois des Visigoths pour juger de l'état moral et social de ce peuple, vers l'époque où ces lois furent faites. Considérées dans leur ensemble, elles font évidemment supposer chez les Visigoths un grand empressement à s'approprier de leur mieux la culture et les lumières des

^iG l.ïïS GERMAINS EN GATIE

Piomains, tout en persistant à s'en distinguer pnr des mœurs simples et austères.

Du reste, il y a grande apparence que ces lois romaines, ou visantà l'être, n'étaient pas exécutées avec beaucoup d'exactitude, et qu'il y avait toujours parmi les- Goths un parti barbare, un parti indiscipliné, boslile à ces influences delà culture lomaine. On trouve des traces de l'existence de ce parti dans cette même portion du code visigothique que j'ai en vue. Il y a une loi dirigée contre ceux qui rassemblaient des troupes pour commettre des meurtres*; il y en a une autre où il s'agit de patrons rassemblant leurs vassaux pour des actes de sédition ou de vengeance.

Il parait aussi qu'il n y avait encore que peu de discipline dans les armées; des peines graves sont prononcées contre les gens de guerre qui pillent sur le territoire même des Visigotbs. rsous ne voulons pas, dit Euric ou quelqu'un de ses successeurs, que nos provinces soient ravagées et pillées par les nôtres comme elles le seraient par l'ennemi. Le ton de dépit et d'insistance qu'il y a dans l'expression de cette volonté royale semble attester combien était invétéré et difficile à déraciner le désordre qu'elle signale.

Mais c'est peut-être des relations des nobles avec les rois que ressortait le plus fréquemment et avec le plus de violence, chez les Visigotbs, cette

•, (i) VIII. LI. 3.

A LA Fili DU CINQUIÈME SIÈCLE. $17

opposition des vieilles habitudes de l'état barbare aux tendances de la civilisation. Ceux des nobles qui avaient de l'énergie, des richesses, des vassaux dévoués, et qui préféraient l'indépendance à tout, ne pouvaient se résigner à obéir à des rois qu'ils avaient faits. Ils ne pouvaient pardonner à ces rois d'être plus puissants dans la paix qu'à la guerre, et d'abandonner les mœurs et les lois de leurs temps de gloiie et d'héroïsme pour les lois et les mœurs d'une race dégénérée, vaincue et trop ménagée par leurs pères.

A cet orgueil d'une nationalité barbare se joignaient des sentiments plus personnels et plus profonds de fierté et d'intérêt. Chaque homme puissant était naturellement porté à s'arroger la plus grande part possible des honneurs et des profits de la conquête, à être tout ce qu'il se sentait la force d'être , à user de sa puissance à sa manière et selon ses convenances.

Cela étant, il devait s'établir et il s'établit de bonne heure une lutte formelle et obstinée entre ces rois qui visaient à être de plus en plus absolus, de plus en plus romains, et ces nobles qui piafferaient les charmes de l'indépendance primitive à tout le calme de la vie civile. De là des conjurations perpétuelles de ceux-ci contre les premiers. Des huit rois qui, en y comprenant Ataulfe, régnèrent sur les Visigoths depuis leur entrée en Gaule jusqu'en 5o8, deux seulement moururent en paix, de mort nalurellej quatre périrent viclir

ruS LES GERMAINS EN GAULE

rues de complots factieux; et les deux autres, qui Jurent tués sur le champ de bataille, l'auraient peut-être été plus tard par des conspirateurs.

Ce penchant des nobles visigotlis à se défaire de leurs rois par le glaive est le trait le plus caractélistique par lequel Ips premiers historiens des temps barbares peignent les Visigoths. Grégoire de Tours , qui les abhorre comme Ariens et qui ne trouve jamais de termes assez injurieux pour parler d'eux, est enchanté de pouvoir les appeler un peuple accoutumé à tuer ses rois^.

Cette espèce de guerre intestine entre les monarques et les nobles visigoths dura presque autant que leur monarchie elle-même ; elle dura jusqu'au règne de Swintila, qui prend l'intervalle de 642 à 649- Dans cet intervalle, ce roi, irrité de toutes les conspirations des grands , conspira à son tour contre eux , et sa conspiration eut un plein succès. Il fit exiler ou mourir tous ceux auxquels il soupçonnait des projets dangereux pour la royauté. On ne dit pas le nombre des exilés, mais il dut être de plusieurs milliers, à en juger par celui des tués, qui fut, dit-on, de sept cents, dont deux cents étaient des nobles du premier ordre et cinq cents d'un rang inférieur. Leurs biens, leurs femmes et leurs filles furent mis à la disposition du roi, qui distribua les uns et les autres à ceux de ses

(l) Sumserant enim Gothi hanc detestabilem consueiiidincin, iit si quis eis de Piegibus non placuisset, gladio cum adpelei enl (HisI, III. io. )

A LA F1]V DU CINQUIÈME SJliCLE. SlQ

adliérents sur la fidélité desquels il coniplait el qui l'avaient sans doute puissamment aidé à se débarrasser des turbulents*. Après cela il n'est plus question , il est vrai , de nobles \isigotbs conjurés contre les rois; mais les Arabes surviennent, et la monarcbie visigothique en Espagne est renversée en un jour.

Plus l'esprit d'indiscipline ou la jalousie ambitieuse des nobles visigoths étaient prêts à se signaler par des cbangements de monarques, plus il est à remarquer que les factieux ou les ambitieux ne songèrent jamais a partager la monarchie, à en faire plusieurs parts détachées, une pour chacun de ceux qui auraient eu la force de la prendre et de la garder. Ce respect pour l'unité de la monarchie gothique ne peut être attribué à un simple hasard; il paraît plus naturel de le regarder comme le fruit d'un sentiment très général, chez les Visigoths, des avantages de l'unité pour le bien et la gloire de l'Etat. Car notez que les prétextes et même les raisons n'auraient pas manqué aux ambitieux qui auraient songé à morcelé»- une monarchie comprenant plusieurs peuples divers d'origine, de langage et de caractère , une monarchie composée de deux moitiés, appartenant à deux pays distincts et naturellement séparés par une grande chaîne de montagnes. On ne voit cependant , dans toute la durée de cette monarchie, qu'une seule tentative

(i) Fredegar, Cliron. LXXXII.

5'iO LES GEPxMA-lIVS EN GAULE

faite ])Our détacher de \ive force la Sepliiiiaiiie de l'Espagne, et cette tentative mal conçue fut presque aussitôt réprimée (|ue hasardée.

. Si l'historien a peu de données pour décrire l'état moral et social des Visigoths à la fin du cinquième siècle, il lui est encore bien plus difficile de faire connaître celui des Burgondes. C'est aussi dans la législation de ces derniers qu'il faut chercher le peu qu'il est possible de savoir d'eux ; mais sur ce point il y a quelque chose à observer. La rédaction du code des Burgondes est un fait qui appartient à une période historique à laquelle je ne suis point encore arrivé et de quelques années postérieure à celle que j'ai maintenant en vue. 11 n'y a toutefois, je pense, ni impropriété ni fausseté histori(jues à attribuer à la fin du cinquième siècle l'état de mœurs et de culture que démontrent les lois burgondiennes, rédigées seulement au commencement du sixième. Les deux époques sont trop rapprochées pour qu'il y ait lieu à supposer, dans l'intervalle de l'une à l'autre, des ciiangements notables dans la condition des Burgondes.

Dans le tenips aucpiel je rapporte ce que j'ai à dire ici des peuples barbares établis dans la Gaule, (iondebaud régnait encore sur les Burgondes, et ce fut lui qui leur donna leurs premières lois. Nous verrons plus tard dans quelles circonstances et par quel motif particulier il se fit leur législateur. Il suffit d'observer ici en passant que, sur ce point

A LA FIN DU CINQUIÈME SliCLE. 5:2 t

comme sur les autres, i'exemple des chefs visigoths dut avoir une certaine influence sur les déterminations de ceux des Burgondes.

Le code burgondien, tel qu'il nous est parvenu, est composé de deux différentes séries de lois : la première est celle des lois publiées par Gondebaud^ vers l'an 5o2 ; la seconde est celle des lois données en 5 19 par Sigismond , le fils et le successeur de Gondebaud. Je fais abstraction de quelques lois additionnelles qui sont d'une date plus récente.

Le recueil entier est précédé d'une préface que l'on a souvent regardée comme ne faisant qu'une pièce d'un seul jet et du même auteur. C'est une méprise; cette préface en contient deux tout-à-fait distinctes, de deux auteurs différents et de deux diverses époques. L'une appartient au roi Gondebaud, et dut accompagner la publication de la partie du code burgondien donnée par lui. Lorsque, quinze ans plus tard, Sigismond fit des additions à ce code , il conserva en tête du tout la préface de son père, à laquelle il en ajouta une seconde plus développée, plus intéressante, et qui s'en distingue très aisément.

Déjà, plusieurs années avant la fin du cinquième siècle et presque dès le début du second règne de Gondebaud, ce projet d'un code burgondien était divulgué; on en parlait beaucoup, et il y a tout lieu de présumer que des jurisconsidtes gallo-romains étaient intervenus dans son exécution. Nous avons vu Sidoine Apollinaire se moquer, dans une

de ses lettres, d'un certain Syagrius, qui avait appris la langue des Burgondes et se piquait de la parler avec élégance. Ce personnage, au dire de Sidoine, prétendait au titre de Solon des Burgondes, tant il mettait d'intérêt et de soin à discuter des lois pour eux.

Aussi le code burgondien se présente-t-il , au premier coup d'œil, comme un étrange amalgame de lois purement romaines, et de lois germaniques adoucies et tempérées dans l'intention évidente d'assimiler autant que possible celles-ci aux premières.

Ces lois admettent les compensations pécuniaires pour toutes sortes de délits, sans en excepter le meurtre; mais ce système de compensations diflere en un point capital de celui des Franks. Il y a égalité, devant la loi pénale, entre le Burgonde et le Romain du même rang; ils ont droit l'un et l'autre à la même compensation pour les mêmes violences commises envers eux.

Du reste, les Burgondes avaient appris, et ils reconnaissent par leur législation, que des hommes du même rang ont pins ou moins de prix, selon le plus ou le moins de services qu'ils sont capables de rendre à la société. Ce principe avait été admis pour les esclaves, dont le meiu'tre était diversement compensé à raison de leurs professions et de leurs divers degrés d'industrie. Voici une courte échelle de ces différences :

l 11 l;)])(>!nYnir et wn poiclior. XX\ sous dV)r.

4 LA FIN DU ClNQLlkME SIÈCLE. 5à3

Un charpentier, XL sous d'or.

Un forgeron , L

Un Argentier, C

Un orfèvre, CL.

On \oit, par les compensations établies pour le meurtre des personnes libres , que la société se composait de trois ordres ou classes, dont chacune n'est caractérisée que par des termes vagues et généraux. Il y a des optimates, c'est-à-dire des grands, des nobles; il y a des personnes de condition moyenne, et d'autres de condition inférieure. Dans chacun de ces rangs entrent parallèlement des Burgondes et des Gallo-Romains.

Quelques-unes des lois burgondiennes, relatives au mariage et à la condition des femmes , sont particulièrement à noter.

Une de ces lois porte qu'une femme qui aura abandonné son mari sera étouffée dans la boue^. C'est un des supplices par lesquels Tacite nous apprend que les Germains de son temps punissaient les délits infamants. Quant au mari qui a quitté sa femme, il n'est tenu, s'il veut revenir à elle, qu'à lui payer une seconde fois le morgen-gabe (le don du matin) 2. Ces deux lois, reste marqué des anciens usages germaniques, se trouvent dans le code des Burgondes à côté d'une troisième qui appartient à des intentions plus morales et plus ci-

(i) LevBurgiind XXXIV. 1. i.

(9.) ïbid. 1. 2.

5j;4 les germains en galle

viles. D'après cette dernière loi, il y a pour un mari trois raisons légitimes de répudier sa femme; il a le droit de la renvoyer pour cause d'adultère, de maléfice et de violation des tombeaux. Il peut aussi, hors de ces trois cas, rompre son mariage; mais alors la loi l'oblige à s'en aller de chez lui et à y laisser sa femme en possession de tous ses biens*.

Les lois relatives à la propriété foncière sont d'une grande importance chez les peuples germaniques ; elles renferment presque toujours des données pour juger de la manière dont s'était fait le partage primitif des terres dans la crise de la conquête et du plus ou moins d'aptitude du peuple conquérant à devenir cultivateur.

Par celles des lois burgondiennes relatives à cet objet , on voit :

1° Qu'il y avait beaucoup de terres possédées en comnmn par l'ancien propriétaire et par l'hôte burgonde à qui en était échue une part.

0.° L'un des deux co-propriétaires pouvait toujours requérir le partage absolu, la division définitive de la terre commune.

3° Les Burgondes avaient peu de goût pour l'agriculture et pour la propriété foncière ; ils vendaient facilement les sorts ou parts de terre qui leur étaient échus. C'était, en quelque façon, se détacher de l'État et se tenir prêt à aller chercher

(i) Lex Biitgund. XXXIV. 1. .',.

A LA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE. JuTi

fortune ailleurs. Une loi fut rendue pour prévenir cet inconvénient; à tout Burgonde n'ayant qu'une propriété ou qu'un sort il fut interdit de le vendre; celui-là seul qui en avait deux pouvait en vendre un*.

4° La loi burgondienne donnait la préférence au Romain pour Tachât de la partie vendable des propriétés ou sorts du Burgonde. C'était une occasion qu'elle offrait aux propriétaires dépossédés par la conquête de rentrer peu à peu dans l'intégrité de leurs anciennes possessions 2.

5° Enfin une autre de ces lois et des dernières rendues fait voir que le partage des terres entre les Burgondes et les Romains n'avait pas été une opération d'un seul jet, entreprise, poursuivie et close dans un délai déterminé et pour n'y plus revenir ensuite. Ce partage était, pour ainsi dire, resté ouvert entre tout Burgonde nouveau-venu et tout Romain n'ayant point encore reçu d'hôte de la nation conquérante. La loi dont je veux parler met un terme à cet état précaire de la propriété romaine; elle ordonne la clôture des partages pour l'avenir et déclare immuables les partages faits.

Dans cette même portion du code burgondien , relative à la propriété foncière, il se trouve des articles où il me semble voir quelque réminiscence de cette époque reculée de la barbarie germanique

(i) ïex Burguml. LXXXIV. i.

(2) Ihid. \.i.

où la terre était eultivée en commun et où ses fruits a|)j)aitenaient à tous. Tel est, par exemple, l'article qui permet à tout Burgonde n'ayant pas de forêt à lui de couper dans la forêt des autres le bois dont il a besoin pour son usage, sans que le propriétaire ait le droit de l'en empêcher. Il y avait cependant des arbres exceptés de cette espèce de communauté, tous les arbres à fruit, ainsi que les pins et les sapins^.

La loi des Burgondes est la seule des lois barbares ([ui fasse un devoir positif de l'hospitalité et qui en punisse le refus comme un délit. Quiconque avait refusé son toit ou son foyer à quelqu'un qui l'avait demandé était tenu à une amende de trois solidi ^. ■ -

C'est là la partie la plus originale de la loi burgondienne, celle où s'est le mieux conservée l'empreinte des mœurs et des idées primitives des Germains. Mais, dans cette partie même, on ne laisse pas de reconnaître Tinfluence d'un esprit plus civil et plus humain que l'ancien esprit germanique, l'influence au moins vague et générale des idées et des lois romaines. Dans d'autres parties du code burgondien, l'imitation de la loi romaine est aussi évidente que possible. Le législateur barbare s'est borné à copier diverses dispositions plus ou moins

(i) Tit. XXVIII.

(2) Qnicumcjue liospiii veiiienti lectuin aul focuin negaverit, lil solidor. inlatione muUlctur. Tit. XXXVIII. , r

importantes du code tliéodosien , celles, par exemple, qui prescrivent la forme des donations et des testaments, celles qui règlent le douaire des femmes en cas de second mariage , et plusieurs autres qu'il importe peu de marquer.

Si l'action victorieuse des idées romaines perce dans les lois civiles des Burgondes, elle n'est pas moins manifeste dans les formes générales de leur administration et de leur gouvernement. Il entrait dans ce gouvernement beaucoup d'offices de création et de dénomination romaines. Tel était, par exemple, celui de patrice, auquel était attaché le commandement suprême des armées ; tel était celui d'intendant du fisc. Les Romains n'étaient pas seulement admis à ces emplois éminents ; il parait que, dans l'origine et à l'époque même où nous en sommes , ils les exerçaient à l'exclusion des Burgondes; ce n'est qu'un peu plus tard et par une sorte d'exception graduelle que l'on en voit investir ces derniers. L'admission de cet autre officier portant le titre de spatharius est une autre imitation de l'organisation impériale; et la cour entière des rois burgondes, autant que l'on peut aujourd'hui s'en faire une idée , n'était qu'un mélange assez disparate d'offices germaniques et d'offices impériaux. On voit à celle de Sigismond des optimates, des comtes, des conseillers , des domestiques, des maires (majores domûs), des chanceliers. Or, tous ces offices, à l'exception peut-être de celui de maire, dont l'idée semble être germanique et dont

.')!28 LES GERMAINS Iî>' GALI.S

les attributions ne sont pas positivement connues, sont des offices d'institution romaine; ce sont des pompes romaines avidement adoptées dans les cours de tous les rois des conquérants germains. De ces aperçus rapides des emprunts faits par la législation barbare à la romaine, je passe à qaelques considérations plus générales sur d'autres modifications que subirent, au milieu des Gaiio- Romains, les idées et les usages des conquérants visigotlîs et burgondes.

Dans l'aperçu que j'ai donné plus haut de la littérature gallo-romaine du cinquième siècle, j'espère n'en avoir point exagéré le mérite ni l'importance. J'ai plutôt, ce me semble, couru le risque de passer pour l'avoir trop sévèrement jugée, pour en avoir tiop dédaigné les côtés ingénieux et brillants. Que chacun en juge et en décide selon ses lumières et selon son goût. Ce qu'il y a d'incontestable et ce que je veux surtout observer relativement à cette littérature, c'est qu'elle eut, sous la domination des Visigoths et des Burgondes, une destinée tout-à-fait analogue à celle de la législation et de l'administration romaines. Les chefs de ce5 deux peuples mirent une bonne partie de ce qu'ils avaient d'intelligence et de vanité à la protéger, à la conserver; et l'on ne peut douter (|up, si la chose eût dépendu d'eux, ils n'y eussent

k LA. FIN DU CIJXQDIÈME SIECLE. 5aq

réussi. Le fait exige et mérite quelques développements.

Une fois transportés et fixés dans la Gaule, les gouvernants des Visigoths et des Burgondes se trouvèrent de plus en plus entraînés par la nécessité d'apprendre le latin. C'était l'idiome du nouveau culte qu'ils avaient embrassé; c'était celui de cette civilisation qui les enveloppait de toutes parts, qu'ils ne pouvaient se dispenser d'observer et de comprendre plus ou moins, ne fût-ce que pour s'en approprier les services. On a de la peine à concevoir un roi visigoth ou burgonde ne parlant pas, n'entendant pas le latin. Gondebaud avait pu et dû l'apprendre en Italie, à la cour de Ricimer, où il avait fait une longue résidence. Supposera-t-on que, dans les relations si intimes, si diverses, si graves d'Ataulfe et de Placidie, c'était la princesse romaine qui avait appris l'idiome du chef barbare? Théodoric II, l'un des plus grands et des meilleurs rois des Visigoths, avait, comme je l'ai dit ailleurs, reçu à Toulouse une éducation romaine toute classique. Il lisait Virgile et se piquait de le sentir.

Il y a cependant un de ces rois qui, à en cro-ire au moins un témoignage historique, n'aurait ni parlé ni entendu le latin, et ce serait précisément le plus illustre de tous, ce serait Euric. L'empereur Nepos lui envoya, ainsi que je l'ai raconté en son lieu, Epiphane, évèque de Pavie, pour l'engager au maintien de la paix qu'il voulait rompre. Enno- I. 34

53o • LES GERMAIJVS EN GAULE

diusqui, dans sa biographie du saint évêque, nous a lais&é de cette ambassade un récit stupidement ampoulé, parle d'un interprète qui aurait été là, pour rendre au roi le discours d'Epipbane*; or, ce discours étant latin , il s'ensuivrait qu'Euric n'entendait pas cette langue. Le fait peut être vrai, mais il est peu vraisemblable en lui-même, et suspect dans la bouche d'un rhéteur tel qu'Ennodius. Quoi qu'il en soit, on doit, si on l'admet, le tenir pour une exception notable; car de tous les rois des Visigoths, Euric est indu])itablement celui qui fit le plus de choses et eut le plus de relations où il semble que la connaissance et l'usage du latin lui fussent indispensables.

Tous les actes écrits du gouvernement visigoth ou burgonde, du moins les principaux, ceux relatifs aux cas les plus généraux, étaient écrits en latin. Leur correspondance avec les gouvernements étranejers était en latin, même celle qu'ils entretenaient entre eux ou avec d'autres puissances germaniques. Et il n'y avait là rien que de simple, rien que de nécessaire. Il y avait d'abord, selon toute apparence , entre les nombreux dialectes de la langue germanique, des différences assez marquées pour que les divers peuples qui les parlaient ne s'entendissent pas entre eux sans une certaine difficulté, sans quelques précautions. En second lieu, et c'était là le pire, aucun de ces dialectes

(ly Eiiuodius, vila Epiplianii. p. 38i.

n'était encore ni assez riche, ni assez souple, ni assez fixe, pour se prêter facilement et sûrement à l'expression journalière des intérêts de la conquête barbare, pas plus des moindres et des plus accidentels que des plus généraux et des plus élevés. Les premiers efforts, les premiers tâtonnements à faire pour appliquer les dialectes dont il s'agit à des usages politiques , étaient nécessairement très hasardeux, et peut-être n'est-il pas aussi singulier que Ton pourrait se le figurer d'abord de voir des Gallo-Romains essayer les premiers de remplir cette tâche pour le compte des Barbares.

C'est de quoi l'on trouve un exemple fort curieux dans une lettre de Sidoine Apollinaire, adressée à Syagrius, Lyonnais de famille consulaire*. Il se moque à outrance du zèle avec lequel il a été informé que l'élégant Gallo-Romain avait étudié la langue des Burgondes et de la perfection avec laquelle il l'avait apprise. Voici le passage piquant de cette lettre : « On ne saurait croire quel divertissement c'est pour moi et pour les autres, d'entendre dire qu'en ta présence un Barbare tremble de faire un barbarisme. Les vieux Germains au dos cassé t'admirent quand tu leur interprètes des dépêches; ils t'ont élu pour juge et pour arbitre dans leurs affaires. JNouveau Solon des Burgondes,

(i) Te présente formidat facere linguae suae Barbarus barbarismum... amplectuntur (Burguncliones)in te pariter et discunt sermonem patrium, cor iatinuin. (Lib. V. Epist. 5.)

(jiiand il s'agit de disserter sur leurs lois, nouvel Ampbion s'il s'agit d'accorder leur lyre, on t'aime, on te fréquente, on te désire; tu plais, tu es invité, employé ; tu décides, tu es obéi; et ces Burgondes, bien qu'ils soient également grossiers, également rudes de corps et d'esprit, apprennent à la fois de toi le savoir romain et leur langue maternelle. »

S'il fallait parfois des Gallo-Romains pour traduire en idiome germanique, à des Germains, des documents rédigés en latin, à plus forte raison fallait-il aussi des Gallo-Romains pour les écrire. C'étaient d'ordinaire des rbéteurs, des poètes célèbres, que les rois des Burgondes et des Visigotbs choisissaient pour secrétaires ou chanceliers. Nous verrons bientôt des lettres importantes écrites par Avitus, évéque de Vienne, à l'empereur de Constantinople, au nom de Gondebaud ou de son fils Sigismond, lettres que Syagrius lui-même n'aurait certainement pu traduire en idiome burgondien, et où il répugnerait de supposer que Sigismond ou Gondebaud n'entendaient absolument rien.

Euric avait pour secrétaire en titre un Gallo-RomaindeNarbonne nommé Léon, petit-fds du célèbre orateur Fronton, et vanté commelepremier poète et l'un des rhéteurs les plus distingués de son temps. Sidoine Apollinaire parle des pièces officielles qu'il composait au nom du roi, et par lesquelles celui-ci imposait ses volontés tantôt à l'on ne sait quels peuples outre-mer, tantôt aux Barbares, {probable-

A LA Fil* DU CINQUIÈME SIÈCLE. 533

ment aux Fraiiks des bords du Valial. Il qualifie ces pièces de déclamations très applaudies, ne doutant pas d'en faire ainsi le plus grand éloge ^. Le passage est curieux; il constate expressément ce que j'avançais tout à l'heure que, même pour correspondre avec d'antres Germains, les rois visigoths et burgondes étaient obligés d'employer le latin.

En voyant cette langue si nécessaire aux conquérants de la Gaule, en voyant à quelle haute fortune un rhéteur pouvait s'élever à leur cour, on conçoit aisément qu'il y eût encore au cinquième siècle, dans cette contrée, des écoles de grammaire et de rhétorique, et que ces écoles eussent encore un reste d'importance et d'éclat. On comprend que, dans le vaste bouleversement d'une conquête barbare, la renommée littéraire fût encore une des puissances de la société vaincue. L'on ne s'étonne pas d'entendre Sidoine Apollinaire, effleurant d'un mot les conséquences de la domination barbare , s'exprimer ainsi : « Les dignités qui servaient autrefois à distinguer les conditions élevées des inférieures ayant disparu, il n'y aura désormais plus d'autre marque de noblesse que de savoir les lettres 2. » Ainsi donc, au sentiment et au dire de

(i) Sidon. Apollinar. Epist. VIII. 3.

(2) Jam remotis gradibus dignitatum , per quas solebat ulliiiic) à quoque suminus quisque discerui , soluni erit poslliac nobilitalis indicium lilleias nosse. Epist. VIII. 2.

Sidoine, il y avait encore en Gaule, sous la domination des Visigoths et desBin-gondes, une aristocratie littéraire dans laquelle l'aristocratie politique pouvait se réfugier et cliercher quelques dédommagements delapertede ses privilèges. Les Barbares eux-mêmes briguèrent celte aristocratie. N'ayant d'abord appris le latin que par nécessité et très grossièrement, ils eii vinrent peu à peu à le cultiver par goût et par vanité littéraire. Ce fut du moins ce que firent les Visigoths, et cela de très bonne heure, bien que l'on ne puisse dire au juste à quelle époque.

L'histoire littéraire a gardé des vestiges de l'existence de plusieurs écrivains de nation gothique, ({ui fleurirent prol^ablement de la fin du cinquième siècle à celle du sixième*, et dont plus probablement encore quelques-uns appartiennent aux Visigoths de la Gaule ou de l'Espagne. Je n'en citerai qu'un, mais qui mérite particulièrement de l'être; c'est Rotherius, sur lequel un agiographe du septième siècle, qui connaissait ses ouvrages, nous a laissé des notices assez curieuses. D'après ces notices, Rotherius avait écrit un grand ouvrage d'histoire générale, où il était entré dans beaucoup de détails sur celle de son tenq^s. Il y avait, entre autres choses, raconté fort au long les guerres

(i) Tels sont, entre autres, Athanarid , Heldebald et Marcomir, fréquemment cités par le géographe anonyme de Ravcnne, (pii les qualifie du titre de philosophes.

A LA FIN DU CIKQUiAmE SIECLE. 535

d'Attila dans la Gaule, et il attribuait, à ce qu'il semble, au roi des Huns deux expéditions consécutives dans ce pays, la première terminée par la fameuse bataille de Cbâlons, et une seconde dirigée contre les Visigotbs, qui aurait été poussée jusqu'aux bords de la Méditerranée, et dans laquelle auraient été anéanties plusieurs villes, celle d'Agde entre autres, alors considérable, et qui aurait été détruite de fond en comble. Il est singulier que Rotherius et Jornandès, tous les deux Goths, soient les deux seuls historiens qui aient parlé de cette seconde expédition d'Attila, qui passe généralement pour fabuleuse. Leurs témoignages semblent acquérir un certain poids par leur concert*^.

Si les rois, les prêtres et les autres chefs des Visigotbs et des Rurgondes étaient obligés de savoir le latin pour gouverner, pour entretenir des relations indispensables avec les hautes classes de la société gallo-romaine, pour se faire honneur, la masse des deux peuples, mêlée avec la masse des Gallo-Romains, ayant avec elle des rapports journaliers, urgents, intimes, continus, avait également besoin d'en apprendre l'idiome, qui était aussi le latin, seulement, comme nous le verrons mieux tout à l'heure , un latin beaucoup plus incorrect et plus grossier que celui des classes élevées.

Qr, pour les Visigotbs et les Burgondes, cultiver et apprendre le latin, même mal, c'était négliger l'idiome national, c'était s'exposer à l'oublier.

(i) Histoire littér. de la France par tes Bénéd. tom. III. p. f^o'^.

Aussi l'oublièrent-ils et finirent-ils par l'abandonner tout-à-fait, ayant dès lors perdu la marque la plus durable et la plus certaine de leur origine germanique. Il serait important d'avoir sur ce point des nolices un peu positives, et l'on ne peut malheureusement en dire rien que de très vague.

Les Bursondes sont ceux dont on sait le moins à cet égard. Ammicn Marcellin nous a conservé deux mots de leur idiome , les deux titres qu'ils donnaient à leur roi et à leur grand-prétre ; ils nommaient le premier hendinos , et le second sinjiistus'^. Mais ces deux noms, probablement défigurés, annonceraient un idiome particulier, fort éloigné de celui des Gotlis et des Franks. Les seuls mots du dialecte des Burgondes auxquels on les reconnaisse avec certitude pour Germains sont les noms propres de leurs chefs, et quelques autres termes d'un usage plus général qui se sont glissés dans le texte latin de leur loi. On n'a pas, du reste, une seule phrase en ce dialecte; l'histoire n'en indique aucun document, aucun monument, ni poétique, ni autre; elle ne dit pas un mot d'après lequel on puisse entrevoir ou seulement soupçonner que les Burgondes, une fois étabUs en Gaule, y cultivèrent leur idiome avec une affection particulière et au-delà de la plus stricte nécessité.

Il n'en est pas, sur tout cela, de même pour les Visigoths. On a d'abord de leur dialecte des frae;ments précieux, plus que suffisants pour en don-

(i) Ainm. Marcell. Histor. , ;

lier une idée très positive, et l'on a de plus des raisons pour croire qu'ils gardèrent, avec plus d'affection et de ténacité que les Burgondes, l'usage de ce dialecte et les traditions poétiques qui le leur rendaient vénérable. J'ai parlé ailleurs de ces chants épiques oii étaient célébrées les aventures et la gloire de leurs ancêtres. Ces chants étant le monument le plus populaire de leur langue, ils durent se conserver à peu près aussi long-temps que celle-ci; et si l'on savait à quelle époque les uns furent oubliés , on saurait par approximation en quel temps l'autre cessa d'être en usage. Malheureusement Ton ne sait rien de pareil. J'ai dit que ces poèmes ou d'autres semblables, composés à dessein pour l'occasion , avaient été chantés par les Visigoths à la bataille de Chàlons , au milieu des honneurs funèbres rendus à leur vaillant roi Théodoric II, tombé dans cette bataille. J'ai eu de même l'occasion de dire que l'historien des Goths, Jornandès, parle de ces chants de manière à faire présumer qu'il les connaissait, ce qui prouve qu'ils existaient encore vers le milieu du sixième siècle, et l'on ne peut guère douter qu'ils n'aient vécu quelque temps encore après cela dans la bouche des populations gothiques en Espagne, en Gaule ou ailleurs.

On sait des Goths d'Italie que, dans le cours du sixième siècle , ils rédigeaient encore parfois en gothique leurs actes notariés ; mais la plupart étaient rédigés en latin. On trouve seulement, dans

538 LES GERMAINS EN CxAULE

quelques-uns , de courtes formules intercalaires dans l'idiome national et en une écriture très approchante de celle inventée par Ulphilas.

Il n'y a, je crois, ou du moins je ne connais rien de tel chez les Visigoths. Il paraît que tous leurs actes privés ou publics furent rédigés en latin, sans mélange de phrases ou de formules en idiome gothique.

Il est toutefois plus que probable que ces peuples, du moins en Espagne, conservaient encore, au septième siècle, l'usage de leur langue maternelle. En 65o, Eugène, évéque de Tolède, parle de l'alphabet d'Ulphilas de manière à faire présumer qu'il était encore alors usité; et il est bien évident que ce n'était pas pour écrire du latin, mais bien du gothique. Il paraît néanmoins qu'ils ne conservèrent guère leur idiome au-delà de cette époque, et que, dès le huitième siècJe, il n'y avait plus, pour les Visigoths, d'autre langue que le latin ou que les dialectes romans qui achevaient de prendre la place du latin , à mesure que celui-ci achevait de se corrompre par suite de la décadence générale des lettres et de la société.

Mais l'époque où ce grand changement avait commencé pour les Visigoths remonte plus haut; elle remonte certainement jusqu'à celle que j'ai ici en vue. Je veux dire que déjà, dès le cinquième siècle, ils avaient commencé à parler le latin et les idiomes romans qui se formaient dès lors du latin et à côté de lui. C'est un fait important que j'ai

longuement développé ailleurs et que je crois d'autant plus devoir rappeler sommairement, que c'est ici le lieu d'exclure nettement du champ de riiistoire l'hypothèse vulgaire sur l'origine des idiomes néo-latins , hypothèse très accréditée et pourtant insoutenable.

Dans cette hypothèse, les idiomes néo-latins seraient le résultat assez tardif d'une altération du latin, occasionnée par son contact et son mélange avec les langues des Germains conquérants de l'Empire. Il n'y a là ni vérité, ni vraisemblance. 11 est impossible de supposer que le latin ait été en contact et comme en lutte avec les idiomes germaniques, sans l'avoir été auparavant avec les idiomes primitifs des pays où le latin fut introduit par la conquête , pour y devenir peu à peu l'idiome dominant. A l'époque quelconque où les langues germaniques, en contact avec le latin, l'altérèrent, se mêlèrent avec lui, il y avait nécessairement et partout, à coté du latin grammatical plus ou moins pur, plus ou moins élégant, un latin populaire, rustique, qui, tout en faisant effort pour se rapprocher de plus en plus du premier, en restait néanmoins fort éloigné et fort distinct.

Le latin grammatical avait repoussé avec énergie, bien que parfois sans succès, toute intrusion des anciennes langues locales qu'il aspirait à détruire totalement; il n'en pouvait être de même du latin appris par les masses ; ce latin- était un mélange forcé et plus ou moins rude des termes et des for-

mes des anciens idiomes locaux avec les termes et les formes de l'idiome conquérant.

Dans toute société un peu nombreuse et parvenue à ce point de développement d'où résultent naturellement des différences prononcées de condition et de culture entre les diverses classes d'associés, ces différences s'étendent toujours et nécessairement à la langue. Les classes supérieures, celles qui ont du loisir et de l'instruction , parlent correctement et grammaticalement la langue commune, telle qu'elle a été fixée par les écrivains et les monuments de la littérature nationale. Les classes inférieures , au contraire , incapables de saisir l'ensemble systématique des formes de la langue, pour peu surtout que ces formes soient variées, délicates et compliquées, les mutilent, les simplifient, les modifient sans cesse, guidées en cela par un instinct mal observé , mais qui a certainement ses lois et ses procédés. Il se forme dès lors de la langue commune un ou plusieurs dialectes populaires, plus ou moins nettement distincts de la langue grammaticale. Les clioses se passent toujours et nécessairement ainsi dans les sociétés même parlant une langue qui a toujours été la leur, et qui, n'ayant jamais été mêlée à aucune autre, n'a jamais pu être altérée ni modifiée par ce mélange.

Ce cas n'était point celui de la société galloromaine. Avant d'être obligés d'apprendre l'idiome de leurs conquérants romains, les divers peuples

A LA FIN DV CIJ\QUIÈM£ SIÈCLE. 54 ï

de la Gaule avaient chacun sa langue propre, langue très différente du latin, en dépit de certains rapports d'origine et de parenté ; cette langue première, il leur fallut l'oublier pour apprendre celle des vainqueurs. Or, il n'y a rien de plus difficile pour un peuple que d'oublier sa langue. Les classes supérieures y parviennent quand elles y sont stimulées par l'intérêt et la vanité; pour la masse, la tâfcbe est incomparablement plus ardue. Un peuple obligé de changer d'idiome ne peut le faire que lentement et d'une manière incomplète; il se passe des siècles durant lesquels il mêle forcément à son nouvel idiome des termes, des formes, des tournures de l'ancien.

Tel fut exactement le cas où se trouva la masse des populations de la Gaule sous la domination romaine. Cette masse arriva, sinon partout, du moins dans la portion de beaucoup la plus vaste de la contrée, à entendre le latin et à le parler. Les faits que j'ai cités prouvent qu'au sixième siècle elle était parvenue à saisir à l'audition des compositions écrites en un latin difficile et recherché. Mais on sait que tout public est plus grammairien par l'oreille que par la parole , qu'il peut comprendre des choses qu'il ne pourrait dire , et qu'il a de la correction et de l'élégance du style un certain sentiment qui, si imparfait qu'il soit, va néanmoins toujours beaucoup au-delà de son savoir et de sa pratique. Nul doute que le latin des basses classes de la société gallo-romaine ne fut un latin très

incorrect , très mêlé de mots et de formes empruntés aux idiomes primitifs du pays. Nul doute qu'il ne formât plusieurs dialectes populaires, plus ou moins divers entre eux à raison de la diversité des éléments nationaux qui y figuraient comme hétérogènes. INul doute enfni, pour arriver à la conséquence spéciale et positive que je voulais tirer de ces observations, nul doute, dis-je, que ces dialectes populaires du latin, qui existaient certîiinement et nécessairement dans la Gaule au cinquième siècle et même avant, ne soient les véritables germes , la source immédiate des dialectes romans destinés à remplacer un jour le latin dont ils étaient nés. C'était un des éléments de la civilisation future du moyen-âge qui se formait et se développait lentement au milieu d'un état de choses encore tout romain.

Je pourrai maintenant , en peu de mots , appliquer ces observations générales au fait particulier qui les a provoquées. En arrivant dans le rnidi de la Gaule, les Visigoths y trouvèrent indubitablement le latin déjà fort altéré par les basses classes, déjà fort entremêlé de mots des anciennes langues du pays , du gaulois proprement dit , du celtique , de l'aquitain, du ligurien et du grec des colonies phocœennes ; en d'autres termes, ils y trouvèrent déjà plus ou moins développés tous les éléments des idiomes populaires nés du latin et destinés à lui survivre. C'est un fait dont je crois avoir donné ailleurs des preuves incontestables et qu'il serait

A L.i FIJV UU CINQUIÈME SIÈCLE. Ô43

trop long de répéter ici. Ils ne firent et ne purent faire ni moins ni plus que modifier ce premier mélange , qu'y jeter un élément de plus. Obligés d'apprendre le latin et s'essayant à le parler, ils y portaient nécessairement à leur tour des formes , des mots de leur idiome germanique, qui se reconnaissent encore aujourd'hui, soit dans l'espagnol, soit dans l'ancien provençal , dans cet intéressant idiome, le premier de la grande famille romane, poli , civilisé et devenu capable d'exprimer les sentiments les plus délicats, les côtés enthousiastes de l'ame^. 11 y a plus; outre les mots de leur langue nationale qu'ils jetèrent dans le latin , ils durent donner à divers termes de ce dernier idiome des acceptions nouvelles et particulières , à raison de ce qu'il y avait de particulier dans leur situation et leurs idées, acceptions dont quelquesunes persistèrent long-temps dans le provençal. Ainsi, par exemple, dans cette dernière langue, les mots dérivés du latin qui marquent l'action de séjourner, de s'établir à demeure dans un lieu , signifient également se réjouir, se délecter, mener

(i) Parmi les mots gothiques qui passèrent dans les dialectes romans du midi avec la même signification et presque sous la même forme, les suivants sont des plus remarquables et des plus sûrs :

Ahnia, esprit; azets , facile, aisé; aufi, partie, affirmât. ; beidan, attendre, tarder; drut, chéri, aimé; galha, gras, vigoureux; ^reitan , ^\iiurev; hugjan , croire, penser; hiusan , choisir; land, terre, pays; maurnan, être triste, avoir du souci; mis, mai; trii^cca, Irève, alliance; ivairpan , jeler , quitter, etc.

544 LES GERMAliVS EN GA.ULE

joyeuse vie, passer agréablement le temps. Or, si quelqu'un devait naturellement donner aux mots dont il s'agit cette acception toute spéciale, c'étaient bien, à ce qu'il semble, des hommes qui avaient erré et guerroyé long-temps, en quête de bons pays, de bonnes terres et d'habitations commodes, où ils pussent savourer à l'aise les douceurs de la propriété et du repos.

Les Visigoths contribuèrent donc, dans le midi de la Gaule et en Espagne, à la formation des idiomes romans; c'est un fait certain, mais dans des limites que j'ai dû et voulu indiquer. Les éléments de ces mêmes idiomes, qui appartiennent aux antiques langues du pays, sont sans aucun doute en plus grand nombre, plus variés et plus caractéristiques que ceux provenant des idiomes germaniques. Ainsi donc, sur ce point de la lan • guc, point capital et décisif dans l'histoire de la civilisation et des mélanges des peuples, on peut voir qu'au bout d'un siècle de séjour dans la Gaule les Visigoths avaient déjà plus pris des Gallo-Romains qu'ils ne leur avaient donné.

Il ne me reste plus, pour clore cet aperçu de l'état des Visigoths et des Burgondes dans la Gaule à l'époque indiquée, qu'à donner une idée des relations de ces peuples avec les Gallo-Romains.

11 n'y a pas lieu à supposer que les conquérants visigoths et burgondes, avec un respect et des

ménagements si marqués pour les institutions, les lois et les usages des vaincus, fussent durs et cruels pour leurs personnes. Tout au contraire oblige à croire que les relations entre les uns et les autres furent aussi paisibles, aussi bienveillantes que possible, dans la situation donnée. Mais la situation était violente; les uns étaient lésés dans leurs intérêts, blessés dans leur vanité, troublés dans leurs habitudes, et les autres encore trop barbares, trop incultes, pour n'abuser jamais de la force brusquement devenue leur droit. 11 était impossible qu'il ne surgît pas, entre les uns et les autres, des répugnances d'autant plus motivées et plus senties que les deux races violemment rapprochées devaient rester plus long-temps distinctes sur le sol qu'elles occupaient en commun.

Il y avait une loi romaine qui interdisait les mariages entre Romains et Barbares^. C'était un dernier expédient de la politique des empereurs pour empêcher ces derniers de prendre une assiette fixe sur le sol de l'Empire. Rien n'indique ce que les Burgondes firent de cette loi, s'ils l'abrogèrent ou la maintinrent. Cette dernière supposition me paraît la plus vraisemblable.

Quant aux Visigolhs, il est certain qu'ils n'osèrent point violer la loi en question, et qu'il n'y eut par conséquent point dès le principe, entre les

l'i) Celte loi, iTiidup en ^70 par les empereurs Vaieiiset Valrntiuien, fait partie du (inde ïiiéod.

'j/jU LKS GERMAINS ES GACLE

deux peuples, l'espèce de rapprochement social et politique (pii serait naturellement résulté de mariages facilement et librement contractés entre eux. Ils l'abrogèrent cependant, mais trop tard pour se donner par-là une chance d'adoucir et de tempérer les inévitables mécontentements des populations assujéties. Ce fut Receswind qui l'abolit, de 653 à 672, plus de deux siècles et demi après l'établissement des Visigoths sur les terres de l'Empire ; et encore l'abolition ne fut-elle pas complète. Elle ne fut pas pure et simple; pour qu'un Romain pût épouser une femme visigothe ou celle-ci un Romain , il fallut une permission , celle du comte de la cité^. Ce respect impolitique du gouvernement visigoth pour une loi faite contre les Barbares contribua certainement en quelque chose au maintien des répugnances primitives entre les conquérants et les vaincus.

•Du reste, il est évident que ces répugnances flurent être fort inégales à raison des divers sentiments et des divers intérêts de ces derniers. J'ai eu déjà l'occasion d'observer que les basses classes de la population gallo-romaine ruinées par les impôts, atrocement opprimées par les officiers de l'Empire et parleurs propres magistrats, loin de fuir la domination des Visigoths, avaient plutôt couru au-devanl d'elle ou l'avaient attendue comme une délivrance. Rien n'oblige à présumer que la condition

fi) Cod. Wisi". III. I. I.

L LA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE. â/jy

des colons eût été notablement empirée par le partage des terres qu'ils cultivaient entre les premiers propriétaires et les conquérants.

Même dans les classes élevées et instruites, il se rencontra beaucoup d'hommes qui prirent aisément leur parti de la catastrophe de l'Empire, et quijs'attacbant à la fortune des Barbares victorieux, leur vendirent au plus haut prix possible leurs conseils et leurs services. Ceux-là obtinrent dans le gouvernement de la conquête des emplois élevés, où trop souvent ils se montrèrent aussi avides et aussi cruels que les chefs même des Barbares, sachant d'ailleurs mieux que ceux-ci comment il fallait s'y prendre pour s'enrichir, et jusqu'à quel point ils pouvaient être impunément durs et pervers.

L'espèce de cour qui se forma naturellement autour des chefs germains se remplit, à ce qu'il paraît, de Gallo-Romains intrigants et corrompus, qui cherchèrent par toute sorte de moyens à s'y rendre nécessaires. Cela n'était pas difficile; les vices produits ou exaltés par les influences corruptrices du despotisme impérial n'avaient que trop de chances de se faire valoir auprès de chefs barbares, généralement avides de jouissances, de pouvoir, de trésors, et toujours aux expédients pour en obtenir plus qu'il n'était possible.

Quelques-uns des rois visigoths furent, il est vrai, comme nous l'avons vu, des hommes d'un caraclère fier et austère, qui ne cherchèrent dans

5/|8 I/rS GERMAINS EN GAULE

la civilisation romaine que ce qui pouvait s'y trouver encore de noble, de sérieux, de profitable à tous, et auprès desquels il semble que les intriiifants et les flatteurs gallo-romains ne purent pas faire une figure importante; mais ce sont des exceptions à un fait qui subsiste, que nous verrons ressortir du choc des événements ultérieurs, et dont je puis dès à présent donner ici un témoignage assez positif et assez curieux. Je le trouve encore dans les lettres de Sidoine Apollinaire, dans cet inépuisable répertoire de traits précieux pour l'histoire de la Gaule au cinquième siècle.

La lettre dont je veux {)arler est adressée par Sidoine à Thaumaste, l'un de ses parents à Vienne*. Chilpéric régnait alors à Ta on, et un frère de Thaumaste, Apollinaire, avait été dénoncé à ce roi comme partisan de Gondebaud , dans un moment où celui-ci revenait d'Italie avec des troupes pour reprendre le royaume dont il avait été dépouillé par Chilpéric. C'était donc un moment de troubles civils, où la dénonciation contre Apollinaire pouvait avoir des suites graves. Aussi toute sa famille s'en était-elle fort alarmée, Sidoine entre autres qui, ayant réussi à découvrir les dénonciateurs, écrivit aussitôt à Thaumaste pour les lui signaler. On voit par sa lettre que ces dénonciateurs étaient une faction gallo-romaine, qui dominait à la cour de Chilpéric et faisait trembler tout le pavs.

(i) Epislol. Y, 7.

A L.V FIN ULf CINQUIÈME SliCLE. 549

Sidoine en trace un portrait fort détaillé , portrait chargé à l'excès, rempli de jeux de mots du plus mauvais goût, de traits intraduisibles à force d'être recherchés, d'allusions pédantesques aux choses les plus éloignées, mais pourtant vrai au fond et méritant dès lors d'être cité, sauf à être un peu adouci.

« Les dénonciateurs, dit Sidoine, sont ces mêmes hommes que la Gaule gémit d'avoir à supporter au milieu des Barbares plus humains qu'eux, ces hommes que redoutent ceux même qui sont redoutés, qui ont dans cette province le privilège de semer la calomnie, d'éloigner les personnes, de répandre les menaces, d'enlever les fortunes. Ce sont ceux dont on entend célébrer les occupations dans l'oisiveté, le butin dans la paix, la fuite dans la guerre, les victoires à table. Ce sont ceux qui traînent sans fin les causes qui leur sont confiées, qui entravent celles que l'on ne leur confie pas, qui font les dédaigneux quand on veut les éclairer, qui vou« oublient quand vous les avez grassement payés. Ce sont ceux qui achètent les procès, qui vendent les recommandations, qui nomment tous les arbitres, qui dictent les jugements à rendre et annulent les jugements rendus;

qui attirent les plaideurs, écartent les témoins

Ce sont ceux devant lesquels s'avoueraient vaincus les Narcisse, les Palias...ceux qui, ivres de richesses nouvelles pour eux, trahissent, par leur intempérance à en jouir, lein* maladresse à les posséder,...

55q les germains en r.ALLE

Leurs plus solides espérances étant dans les bouleversements publics, les temps de troubles sont ceux qu'ils aiment; également tremblants de leur lâcheté et de leur conscience, lions au prétoire, lièvres au camp, ils craignent la paix de peur d'avoir à rendre compte, la guerre de peur d'avoir à combattre.... »

Je l'ai dit, et il serait superflu de chercher à le prouver, les hommes auxquels s'appliquait ce portrait étaient indubitablement des Gallo-Romains, et selon toute apparence des jurisconsultes, des avocats., des parvenus politiques arrivés de plus bas encore que ces derniers au rôle de conseillers et de meneurs des Barbares. Or, des hommes de cette espèce, il serait ridicule de supposer qu'il n'y en avait qu'à Lyon, et que Chilpéric était le seul chef germain en position d'avoir besoin d'eux ou de se figurer qu'il en avait besoin.

D'après ces diverses indications, il est permis de croire qu'il se trouva un assez grand nombre de Gallo-Romains qui, par divers motifs plus ou moins intéressés, se dévouèrent obséquieusement au service des Barbares et se firent, autant qu'il était en eux, les garants de leur conquête. Il n'en est toutefois pas moins vrai qu^me partie considérable des hautes classes de la société gallo-romaine se tint autant que possible à l'écart des conquérants, animée contre eux d'une haine et de répugnances que la contrainte et la peur exaltaient en les refoulant au fond des âmes, pleine pour eux

d'un mépris égal à celui qu'auraient pu ressentir à sa place les Scipions ou les Fabius.

C'est encore Sidoine qui fournit sur ce point les indices les plus positifs et les plus sûrs de l'esprit de son temps ; j'en rassemblerai quelques-uns. Voici d'abord un trait d'une lettre adressée à Philagrius, selon toute apparence l'un des membres de la curie de Clermont. — « Tu aimes, comme je m'en suis aperçu, les hommes paisibles, moi les irembleurs. Tu fuis les Barbares quand ils passent pour méchants, moi lors même qu'ils sont bons. »

Un autre des amis de Sidoine, Catullinus, personnage consulaire, lui ayant demandé un épithalame pour être chanté à un mariage auquel il s'intéressait, Sidoine, qui n'était point encore évêque et se trouvait à Lyon, entouré de Burgondes, lui répondit par une petite pièce de vingt-trois vers, que je vais essayer de traduire.

« Eh! sussé-je chanter, pourquoi me demander un chant en l'honneur de Vénus fescennienne, à moi entouré de bandes chevelues, assourdi de paroles germaniques et réduit à louer d'un air morne ce que chante le vorace Burgonde, oignant sa chevelure de beuire rance? Faut-il te dire pourquoi je ne puis chanter? Effrayée par les Barbares, Thalie néglige les vers de six pieds depuis qu'elle voit des patrons de sept. Oh! heureuses les oreilles, heureux les yeux et le nez auxquels ne s'exhalen t pas chaque matin dix services d'ail et d'infâmes

j5'i les gip.mains en gaule

ognonsî O fortuné celui que n'envahissent pas brusquement dès le jour, sans plus de façon que l'on n'entre chez le vieux mari de la nourrice de son père, tant et de tels géants que la cuisine d'Alcinoûs les contiendrait à pi^ine! Mais ma muse se tait et se tient les lèvres, après avoir un moment plaisanté dans ce peu d'endécasyllabes, de peur que quelqu'un ne les nomme une satire. »

Ce dernier trait, qui termine sérieusement une esquisse burlesque, mérite d'être remarqué comme indiquant que la poésie prenait parfois un ton plus courageux et plus mordant, pour parler des conquérants germains, pour en peindre le gouvernement et les mœurs.

C'est un fait dont Sidoine lui-même rend témoignage dans une autre de ses lettres adressée à Secundinus, poète lyonnais alors renommé, pour le féliciter d'une pièce de vers qu'il caractérise, bien qu'un peu vaguement, de manière à constater que c'était une satire contre les princes burgondes alors régnant dans la Gaule. Il y avait eu , comme je l'ai raconté, de sanglantes discordes entre ces princes; Gondebaud, d'abord chassé et proscrit par Chilpéric, avait fini par en prendre sa revanche; il l'avait vaincu , détrôné et jeté vivant dans un puits. Secundinus avait au moins indirectement flétri ces forfaits de famille dans les vers loués par Sidoine, et il y a tout lieu de présumer que c'est également aux chefs burgondes (|ue se rapporte la fin de la lettre de Sidoine relative à ces vers. « Continue,

dit-il à Secundinus, à user courageusement des couleurs de la satire. Les vices croissants des tyrans de nos villes (tyrannopolites) ne te laisseront pas manquer de matière; car ceux que notre temps, notre pays et notre opinion tiennent pour fortunés, ne s'enflent pas si médiocrement de leurs succès que la postérité doive jamais avoir beaucoup de peine à en découvrir les noms ; et l'opprobre des méchants n'est pas moins immortel que l'éloge des bons. Adieu. »

Je ne citerai plus qu'un passage de Sidoine qui, en confirmant ceux qui précèdent, est encore plus frappant et marque mieux ce qu'il y avait de général et de populaire dans le mélange de haine et de mépris qu'ils expriment tous pour les Barbares. Sidoine écrit à Probus, son camarade d'études et devenu depuis son cousin ; il lui rappelle avec tendiesse le temps où ils étudiaient ensemble, probablement à Vienne, la philosophie, sous un maître qu'il nomme Eusèbe et dont j'ai dit ailleurs quelques mots. 11 fait un grand éloge de ses leçons, et tout rempli qu'il est de l'importune idée des Barbares, il se flatte que si ces Barbares, ou, comme il dit, ces Sicambres habitants des marais, ces Alains caucasiens, ces Gelons equimoigues, avaient pu entendre dépareilles leçons, les cœurs de corne, les. fibres de glace de ces nations bestiales et grossières se seraient amollis. « Nous n'en serions plus maintenant, continue-t-il, à railler, à mépriser, à redoulei', dans ces peuples, celte férocité slnpide

qui s'exhale en inepties, en fureurs, en brutalités, comme celle des animaux sauvages, »

Et ces brusques, ces vives effusions de colère et de dépit d'homme civilisé au milieu du spectacle et des résultats prévus ou non d'une conquête barbare, ce n'est pas seulement dans les écrits de Sidoine Apollinaire qu'on les rencontre. On trouve chez d'autres auteurs contemporains des témoignages équivalents, d'autant plus significatifs que l'on peut être sûr qu'ils ont été plus ou moins tronqués, adoucis, voilés par la crainte de blesser les conquérants, ou par le besoin instant de les ménager. Voici, par exemple, une lettre écrite par Avitus, évêque de Vienne, à Aurélien, un de ses amis, en réponse à une autre que celui-ci lui avait adressée pour le féliciter de je ne sais quel intervalle de repos et de paix survenu dans les troubles et les désordres de l'invasion, ou plutôt de la domination des Burgondes. A travers le ton et la recherche de bel-esprit qui régnent dans cette lettre, je crois y sentir un reflet de la mélancolie de l'époque, de celle au moins des hommes qui avaient le courage d'arrêter leur pensée sur les causes et les inévitables conséquences des invasions germaniques. Cette lettre est probablement postérieure en date h celles de Sidoine que j'ai citées; mais peu importe à quel moment du cinquième siècle elle se rapporte; le sentiment qui y respire convient au siècle entier.

«Oui, sans doute, c'est un indice .manifeste de

prospérité, si fugitive et si faihle que doive être cette prospéiHté , de pouvoir recevoir des nouvelles de ses amis, à la faveur de ce moment de tranquillité qui nous luit. Mais cette tempête diluvienne d'événements et de désastres que vous me décrivez ne peut cesser d'agiter les choses liumaines aussi long-temps qu'il faut voguer sur cet océan du monde. Ainsi donc, s'il nous est donné de respirer dans les calamités du temps, nous devons y voir un intervalle plutôt que le teime de nos périls. C'est je ne sais quel peu de clarté qui nous apparaît dans nos misères, moins pour les dissiper que pour les bien montrer, afin que nos âmes, au lieu de s'amollir dans une sécurité trompeuse, reprises d'une crainte plus grave, se refassent à la souffrance.

« Cessez donc, ô excellent homme, de regarder comme des maux finis des maux qui ferm-cntent, et quand à la tempête adoucie par une force opposée succède un rayon de bonace, usez du changement, ne vous en réjouissez pas, et que jamais la prospérité ne vous élève ni l'adversité ne vous abaisse au point que votre sentiment pour vos amis varie comme les temps. N'oubliez jamais vos promesses; écrivez-moi, ou du moins aimez-moi, car cela, rien ne peut vous l'interdire; mais quant aux orages dont vousmeparlez dans vos lettres, n'espérez de port que dans ce monde où la tranquillité n'a plus de naufrage à craindre^. »

(i) Alcimi Aviti Epist. XXXIV.

Du reste, si vives, si générales que pussent être les répugnances des nobles gallo-n3mains pour les conquérants germains, quelques regrets qu'ils eussent de leurs dignités réduites à de vains noms, de leurs immenses terres diminuées de moitié ou des deux tiers par un partage forcé avec les Barbares, ces regrets et ces répugnances n'avaient aucune importance politique. C'était assez, pour ceux qui les éprouvaient, de les exhaler entre eux; il n'v avait plus de grands caractères, plus d'hommes populaires pour essayer de les exploiter dans un intérêt gallo-romain. On craignait encore trop les Barbares, on les trouvait encore trop puissants pour oser concevoir l'idée de leur disputer leur domination. On était aussi trop près des guerres, des dévastations, des massacres, des pillages qui avaient marqué toutes les tentatives de ces Barbares pour s'affermir ou s'étendre; on était trop épouvanté et trop affaibli pour risquer, de propos délibéré, de les renouveler sur quelque point du territoire que ce fut.

Il y avait toutefois une foule de nobles galloromains encore opulents et puissants qui, peu à peu, sans en avoir le dessein et par le seul mouvement naturel des choses, prenaient sous le gouvernement de la conquête des positions où ils pourraient un jour inquiéter ce gouvernement. J'ai avancé précédemment comme une chose tiès vraisemblable que beaucoup de ces éminenls personnages (jui, sous le régime inipéiia!. avaieni

A LA FIN DU CINQUIÈME SlkCLE. b'j-J

tenu pour un de leurs plus beaux privilèges celui d'être exempts du joug humiliant de la curie, cessèrent, sous les Barbares, de dédaigner celle institution désormais moins odieuse et encore puissanle. Ils durent y entrer alors; et ne purent y entrer sans la renforcer, sans la relever encore, sans contribuer à en faire cette force vive, tenace, et toute gallo-romaine que nous verrons bientôt en jeu contre la conquête.

Beaucoup d'autres puissants Gallo-Romains, dépouillés de leurs emplois , se retirèrent dans leurs lerres, parmi leurs colons et leurs clients encore nombreux, et à la tête desquels ils se trouvèrent dans une condition qui n'était pas sans une certaine analogie avec celle de ces chefs de clans, leurs ancêtres, dont la turbulence n'avait été complètement réprimée que par la conquête et la domination romaines. Quelques-uns d'entre eux , qui avaient ou plus de terreur des Barbares ou plus de motifs de se défier d'eux, se retirèrent à l'écart, dans des retraites fortifiées qu'ils s'étaient construites sur les points les plus sûrs de leurs domaines. Le fait est curieux en lui-même; il est important par ses conséquences; j'essaierai donc de le préciser un peu, en attendant le moment d'en mettre les suites au jour.

Ce n'était pas assez pour les nobles gallo-romains des quatrième et cinquième siècles de ces délicieuses villas où se déployaient en liberté le luxe et l'élégance de la vie romaine; beaucoup d'entre

KK

'jrjO LES GLRMAIJNS EN GAULE

eux possédaient sur les montagnes, dans des lieux sauvages et d'accès difficile, des demeures de sûreté, des espèces de châteaux, de véritables forteresses, li y a même lieu de présumer que tout personnage un peu puissant en possédait plusieurs, afin de pouvoir au besoin se réfugier de l'une dans les autres.

C'est Sidoine Apollinaire qui, dans un passage extrêmement curieux d'une de ses lettres, atteste à la fois ces particularités et le fait principal auquel elles se rattachent. Sidoine, déjà évêque de Clermont, écrit à un noble Arverne nommé Aper, l'engageant à se rendre de la campagne à la ville, pour assister à la cérémonie prochaine des Rogations; mais ne sachant pas précisément où il est, il le questionne là-dessus. « Es-tu aux eaux thermales, lui dit-il; ou bien visites-tu à la ronde tes forteresses dans les montagnes, un peu embarrassé du choix entre celles si nombreuses que tu possèdes^ ? » Ce trait de Sidoine indique certainement, comme nous le verrons encore mieux tout à l'heure, un goût, un besoin, un usage plus ou moins général parmi les hommes opulents de son époque. Nul doute que, parmi les nobles Arvernes, il n'y en eût plusieurs qui, comme Aper, possédaient des lieux de refuge , des forteresses dans les montagnes ou dans des sites escarpés.

Mais quel pouvait être le motif d'un usage si

: (l) Epist..V. i/).

A LA FIN DU CIJVQDIÈME SIECLE. ' D'j(^

fastueux ou de précautions si recherchées? Voilà ce qu'il serait intéressant de savoir et n'est pas facile de dire. Il n'est guère probable que ces forteresses eussent été toutes bâties au cinquième siècle, et toutes pour des circonstances exclusivement relatives à ce siècle. Quelques-unes au moins, on est obligé de le supposer, remontaient à des temps beaucoup plus anciens, à ces temps où les chefs encore barbares des peuplades celtiques guerroyaient l'un contre l'autre, sur tous les points du pays. Nul doute qu'ils n'eussent élevé des forteresses sur ceux de ces points qui s'y prêtaient le mieux, et où la nature elle-même leur avait épargné une bonne partie de l'œuvre.

Les premières invasions des Barbares avaient donné sans doute à ces vieilles forteresses celtiques un prix et une importance qu'elles avaient dû perdre depuis long-temps; et l'on conçoit les motifs qu'ils avaient eu de les restaurer et de les multiplier, à mesure que les invasions étaient devenues plus fréquentes et plus sérieuses.

On voit encore, dans la Haute Provence, les ruines d'un lieu célèhre qui fut à coup sûr une retraite, une forteresse du genre de celles dont je veux parler, et peut dès lors en éclaircir un peu l'histoire et la destination. Les ruines dont il s'agit sont à trois ou quatre lieues au nord-est de Sisteroh, près du village de Dromon, dans un vallon profond et des plus sauvages, de toutes parts enclos par des roches à pic. Ce lieu se nomme aujourd'hui

5Go Li:S GKUaiAlNS EN GALLE

Théouls, corruption de son ancien nom grec Théopolis; mais il ne fut, selon les apparences, jamais assez considérable pour mériter le nom de ville.

Le vallon , l'espèce d'entonnoir dans lequel on en voit les ruines, faisait partie des propriétés de Dardane, de ce préfet du prétoire des Gaules dont j'ai eu à parler à propos de la descente d'Ataulfe en Provence. Ce fut lui qui eut l'idée de faire de ce vallon une retraite fortifiée, un lieu de refuge pour sa famille et pour les populations du voisinage. Il fit tailler, dans la roche vive, une ouverture que l'on pût aisément fermer par une porte, et dans l'enceinte ainsi close, élever les édifices dont il reste encore quelques débris. Le travail était grand et hardi pour un simple particulier; Dardanus en voulut perpétuer le souvenir par une inscription célèbre qui se lit encore sur l'un des flancs du rocher taillé, et dont ce récit n'est que l'extrait.

Ce travail fut exécuté vers le temps de l'invasion des Goths, qui en fut indubitablement Foccasion.

Et ce n'était pas seulement dans les montagnes, dans des lieux écartés et d'accès difficile, sur des pointes de rocher, que les nobles gallo-romains du cinquième siècle s'étaient bâti des retraites fortifiées. Ils flanquaient parfois aussi de citadelles leurs plus belles villas , dans les sites les plus riants. C'est encore Sidoine Apollinaire qui nousl'apprend dans une pièce de vers où il n'y a guère que cela de <nn'ieux.

; Il décrit j dans un cadre mythologique assez ridi;

A lA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE. 56 1

/cule que j'ai déjà signale, l'habitatiou de Léonlius, grand personnage qu'il qualifie du titre de premier des Aquitains. Cette habitation, nommée Burgus, était au pied d'une haute colline, un peu au-dessus du confluent de la Garonne avec la Dordogne, et aux bords de celle-ci. Elle se composait de deux parties distinctes, que le poète décrit séparément.

Au bas du coteau, sur la rivière, était située la villa proprement dite, avec ses vestibules, ses thermes, ses portiques, sa maison d'hiver et sa maison d'été. Sur le coteau s'élevait une forteresse, une vraie citadelle dont Sidoine vante les hautes murailles et les tours aériennes, destinées, comme il dit, à servir à la fois de décoration et de protection. Il n'existait, ajoute-t-il, point de machine capable d'en ébranler les remparts, ni bélier, ni tortue, ni tour roulante. Elle était faite pour résister de même à la sape et à la mine*. On voyait encore au dix-septième siècle un château nommé le Bourg, probablement bâti des débris, ou peutêtre lui-même un reste de l'ancienne forteresse dont il avait gardé le nom.

Il y eut, selon toute apparence, de nobles galloromains qui, dès le cinquième ou le sixième siècle, se retirèrent définitivement dans ces sortes de forteresses, où ils purent aisément se cacher aux Barbares peu pressés de s'aventurer dans les lieux écartés et difficiles. Le fait est que, parmi

(i) Sidon. Apoilin. Carmen XXII.

562 LES GF.UMAINS E.\ G\L[.F;

tous ces seigneurs féodaux, dont nous verrons, dès le dixième siècle, poindre les châteaux sur tous les rocs et dans toutes les gorges du Midi , il s'en rencontre plusieurs qui sont incontestablement d'origine gallo-roniaine, et dont on a de la peine à concevoir l'existence dans des lieux si sauvages, si on ne la rattache pas aux révolutions du cinquième siècle.

Pour ajouter quelques traits à ce rapide aperçu des relations des Gallo-Romains avec leurs conquérants germains, je dois considérer de plus près que je n'ai pu le faire jusqu'ici la conduite du clergé envers ces derniers. Elle fut tout autre (|ue celle de cette portion la plus fière, la plus romaine de la noblesse gauloise, que nous venons de voir se mettre, autant qu'elle le pouvait, à l'écart des Barbares; j'ajouterai qu'elle fut beaucoup plus active , plus habile et plus féconde en résultats.

Le désastre inouï des invasions et des victoires des Barbares au cinquième siècle n'avait pas seulement bouleversé tous les intérêts matériels, humilié les vanités de tout grade, accumulé sur toutes les conditions tous les genres de misère et de douleur. Il avait fortement ébranlé les imaginations ; il y avait jeté des doutes funestes , de sombres idées d'avenir, des regrets amers du passé; il avait troublé des opinions chrétiennes (pii n'étaient point encore suffisamment affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu , gouvernement attentif à tous les événements de ce monde,

A I.V FI-N DU CINQLliïMF. Sli:CLE. j6j

les diiigeaiit tous avec une intelligence et une justice suprêmes. Les chrétiens ne savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamités sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du monde, et semblaient livier à la barbarie les résultats accumulés de la civilisation du genre humain.

Quant aux païens, ils étaient moins embarrassés ; ils n'hésitaient pas à voir, dans ces calamités , les conséquences et la punition de l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au christianisme toutes les hontes , tous les revers et tous les maux de l'Empire. Ces clameurs païennes avaient éclaté au milieu des terreurs de l'invasion de Radagaise, elles avaient redoublé à la prise de Rome par Alaric, et rien de ce qui s'était passé depuis n'était fait pour leur imposer silence.

Presque également alarmée des blasphèmes de ses adversaires et des doutes des siens, l'Église ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le pouvait, que les malheurs de l'Empire ei les prospérités des Barbares n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement providentiel de Dieu. La tâche n'était pas aisée ; mais elle n'était pas au-dessus du génie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint Augustin. Pressé de remplir cette haute tâche, l'illustre évêque se mil, dès 4i3, trois ans après la prise de Rome, à écrire son immense et célèbre traité de la Cité de Dieu, l'ou-

564 ^^'^ C.ERMAIlVS un r. AL'I.C

vrage le plus hardi et le plus profond qui eût été jusque là composé en faveur du christianisme.

L'objet de cet ouvrage était de prouver qu'il ne faut point chercher dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses desseins sur l'homme. Ce monde en effet est rempli de maux et de biens communs aux bons et aux méchants, et dont cette communauté même indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature transitoire. Au-delà de ce monde , de cette cité de passage et d'épreuve, il y a une autre cité, une cité éternelle , celle de Dieu, où tout est justice, où le mal n'existe plus que comme punition, le bien que, comme récompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage serait encore trop étendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer que des passages isolés qui ont directement trait à mon dessein ; ce sont ceux où il s'agit de la conduite dos Visigoths à Rome, quand ils l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin relève cette conduite, cherchant à la présenter sous le jour qui convenait à ses vues. Voici un de ces passages.

« Tout de ce qu'il y a eu, dans ce récent désastre de Rome, de ravages, de massacres, de pillages, d'incendies, de misères, tout cela est arrivé conformément à toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu là de nouveau, d'inouï en cas pareil, c'est que lu férocité barbare se soit montrée adoucie au point que de vastes basiliques aient été choisies pour être remplies d'honmies à épargner, comme des

\ LA FIN DU CINQL'IKMÈ SIÈCLE. 565

îieux où nul né serait frappé , d'où nul lie serait enlevé, où l'on conduirait pour les sauver tous ceux qu'aurait épargnés la pitié des ennemis , où nul ne serait fait prisonnier, pas même par ceux des Barbares restés féroces. Quiconque ne voit pas que tout cela doit être attribué au nom du Christ et aux temps chrétiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un insensé. Que tout homme sage prenne bien garde à ne pas faire honneur de pareilles choses à la férocité des Barbares. Celui-là seul a épouvanté, a enchaîné, a miraculeusement adouci ces âmes sauvages et brutes, qui a dit, si long-temps d'avance : « Je visiterai leur iniquité la verge à la main *. »

Dans un second passage saint Augustin rapproche les cruautés des proscriptions deSyllade celles des Visigoths à la prise de Rome. Après un énergique et sombre tableau d€S premières , il poursuit en ces termes :

« Où est, de la part des nations étrangères, un exemple de rage, ou, de la part des Barbares, un exemple de férocité à comparer à cette victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des Gaulois, de celle toute récente des Goths, ou des fureurs de Marins, de Sylla et des autres illustres personnages de leurs fartions ?

(i) Dp Cixil. 1)«M. lih. I. 7.

56G LES GERMAINS EiN CAHLr

Les Gaulois, il est vrai, égorgèrent le sénat et tout ce qu'ils rencontrèrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et à ceux qui sV trouvaient ils vendirent à prix d'or la vie qu'ils auraient pu leur ôter, sinon par le fer, au moins par un siège. Les Goths ont épargné tant de sénateurs qu'il y a lieu de s'étonner qu'ils en aient fait périr quelques-uns. Mais, du vivant même de Marins, Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait échappé. aux Gaulois, pour dicter de là les massacres, et fit égorger plus de sénateurs que les Goths n'en avaient dépouillés*, y

IN'y a-t-il pas, dans ces considérations quelque chose de tant soit peu sopliistique qui en affaiblit l'autorité? Il y avait eu dans Rome prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dévastations, des incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espèce. Mais à tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'étrange; tout cela, comme il dit, était ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce donc qui l'étonnait? qu'est-ce qui le faisait crier au miracle? C'était qu'il n'y eut pas eu , à la prise de Rome, autant de ravages, de massacres et de calamités qu'il aurait pu y en avoir; c'était qu'il y eût eu des hommes épargnés, des Romains conduits par les Barbares eux-mêmes dans des églises oii leur vie et leur liberté devaient être respectées. Il ne serait {)as aisé de distinguer, dans cette catastrophe .

(i) Lih. III. if).

la pari du fait ordinaire de celle du miracle ; et peutêtre faut-il, pour être juste, attribuer une bonne partie de ce miracle à l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares à demi chrétiens, qui commençaient à se policer, et commandés par un chef dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui avait reçu de fortes impressions du spectacle de la civilisation , et qui aurait mieux aimé gouverner Rome que la prendre pour la dévaster et la piller.

Quoi qu'il en soit de la solution donnée par saint Augustin des objections contre la Providence, tirées des calamités des invasions germaniques , cette solution et les théories sur lesquelles elle était fondée eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite du clergé chrétien. Ce fut dans cette hardie création de la cité de Dieu que les docteurs ecclésiastiques de l'Occident apprirent à chercher les beaux côtés du caractère des Barbares et les raisons providentielles de leurs succès. Partout où il y avait des Barbares la doctrine de saint Augustin devait être bien accueillie du clergé. Elle devait l'être et le fut mieux que partout ailleurs en Gaule, où les Barbares étaient plus puissants et plus nombreux, et où le clergé comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingénieux,.capables de faire valoir les doctrines dont il s'agit , de les résumer , de les orner , de les modifier selon les localités et les circonstances,

Prosper d'Aquitaine ne se contenta pas dVn

5G8 LES GERMAINS EJN GiL'I.E

avoir mis la substance eu vers ; il y revint dans un petit traité en prose sur la vocation des nations, traité où il se félicite naïvement et sans détours oratoires de ces immenses bouleversements de répo(|ue qui, jetant des flots de Barbares païens parmi les nations civilisées et chrétiennes, multipliaient d'autant, pour les premiers, les chances de leur conversion *^.

Ce fut cette même doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrégea à sa manière dans son fameux traité du Gouvernement de Dieu; J'ai cité de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et l'objet. Salvien a voulu y démontrer que les véritables calamités de l'Empire devaient être imputées au despotisme impérial , à l'avarice et à la cruauté de sesaiijents, à l'insatiabilité du fisc, à la corruption et à l'égoïsme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont à ses yeux que la juste punition de tous ces vices des^ gouvernants et des gouvernés; elles ne sont que l'heureux terme de misères devenues intolérables. Le royaume des Visigoths lui apparaît comme un refuge ouvert par miracle aux malheureux que Tadminislration impériale avait réduits au désespoir. Dans ces terribles Visigoths ^ au nom desquels tout Romain devait rattacher tant de funestes

(i) Ex omni gente, ex omni condilione adoplantur quolidie mlllja seniini, raillia juvenuinj millia parviilorum , el affeclibus eratiae christianae, etijm ipsa qiiibu^ inundus piterit!)!- ariiia f.imulantur Dd\ocat. Gi'ot. II. 33.

A LA FIN lih CINQUIÈME SIÈCLE. 56q

souvenirs , Salvien ne voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains. H ne se demande pas si , au despotisme et aux vices du gouvernement impérial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la domination des Barbares ; si cette domination ne devait pas être mortelle pour des lumières , pour des talents, pour des vertus, résultat d'un état social dont elles compensaient toutes les imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conquêtes des Barbares, qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrévocable, expression directe et fidèle d'une volonté suprême attentive à tout et en tout parfaitement équitable.

Salvien a bien parlé des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parlé que rarement, sans détail et sans intention expresse de se faire leur apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire d'autres évêques, d'autres prêtres, d'autres disciples de saint Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous les Barbares, ceux auxquels le clergé fil le plus d'avances et prodigua le plus d'éloges. Je me bornerai à rapporter ici quelques traits de la manière dont il envisagea l'invasion des Burgondes.

On a plusieurs homélies de saint Eucher , évéque de Lyon, de 434 à 454, homélies qui portent tous les caractères de compositions faites pour le peuple et prononcées devant lui. II y en a une qui contient un passage curieux, relatif à des incidents de la conquête des Burgondes, qui n'on» point été

^J'jO LKS r.KRMAINS Ei\ GAULE

notés par l'histoire et qu'il est difficile d'v rattacher. Il s'agit, je crois, de la prise et de Tocciipation de Lyon ; mais assez peu importe d'ailleurs le fait précis de la conquête burgondienne auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la manière dont l'évéque caractérise les conquérants.

<f Tout le pays , dit-il , tremblait à l'approche d'une nation puissante, irritée; et cependant voilà que celui que l'on réputait Barbare arrive avec un cœur tout romain. Enfermés de toutes parts, les Barbares au service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux prières pour fléchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se fait que le chef (des Barbares), maître de faire ce qu'il veut , tourne à l'improviste à la clémence quand nous provoquons sa colère? Qui a rendu à tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point s'irriter , et que , vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache s'attendrir sans en être prié*?»

Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes dans les plans de la Providence, c'était se déclarer hautement pour eux, c'était aller au-devant de leur domination ; c'était leur offrir les services et les conseils dont ils avaient besoin pour l'organivSation de leurs conquêtes. Or,

I i nomclisp S. Eusebii (Emheriii, j». 28/.

de la part du clergé gallo-romain, ces signes de dévouement , ces offres n'étaient pas à dédaigner. Ce clergé, nous l'avons vu, était à la tête des masses de la population ; il exerçait sur elles la double autorité (le la religion et des magistratures civiles. Le fait était si évident que les Barbares n'avaient pu tarder beaucoup à s'en apercevoir, ni s'en apercevoir sans concevoir une grande opinion du clergé, sans désirer l'avoir pour auxiliaire.

D'un autre côté, les niasses elles-mêmes, effarouchées de tous ces gouvernements barbai-es auxquels elles allaient avoir affaire, avaient le plus grand intérêt à ce que le clergé intervînt pour elles auprès des conquérants, à ce qu'il prit de l'ascendant sur eux, à ce qu'il usât de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les éclairer, de leur inspirer des idées d'ordre, de paix et d'humanité, d'en faire les continuateurs , non du despotisme impérial, mais du gouvernement romain. C'était une grande et noble mission auprès de ces conquérants que le vœu général des Gallo-Romains imposait au clergé; et cette mission le clergé l'accepta ; il la remplit avec zèle et habileté. Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intérêt propre; mais il y fit certainement beaucoup pour l'intérêt de tous; il y rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux vainqueurs et aux vaincus. Il ne laissa pas, du reste, d'y rencontrer des obstacles, et ses succès ne furent pas à beaucoup près les mêmes auprès des divers gou-

^7-^ i-ES GEliaiAlKS EN CVL'LIÎ

verneiiieiits barbares; c'est un fait qui sera éclairci par le récit des événements ultérieurs, mais qui exige, dès à présent, quelques explications à laide desquelles ces événements seront mieux compris. Comme je l'ai dit dès que j'en ai eu l'occasion, les Visigoths et les Burgondes étaient entrés dans le christianisme par l'hérésie; ils étaient les uns et les autres ariens. Ils ne l'étaient pas, il est vrai, devenus de la même manière, et ne l'étaient pas au même degré. Toutefois, la même opinion eut pour les deux peuples des conséquences analogues et presque également graves.

11 est à présumer que les Burgondes tenaient peu à leur paganisme germanique. A peine avaientils mis le pied dans la Gaule qu'ils s'y étaient faits chrétiens, mais pour se faire presque aussitôt et tout aussi facilement hérétiques. Catholiques dans leurs premières stations entre le Rhin et les Vosges, ils étaient arrivés ou brusquement devenus ariens, dans leurs stations définitives entre le Rhône et les Alpes, sans que l'on puisse assigner à ce changement de cause plus vraisemblable que l'influence des Visigoths, au voisinage desquels ils se trouvaient transplantés.

Leur premier roi législateur, Gondebaud, avait aussi embrassé l'arianisme, mais sans beaucoup d'ardeur et sans intolérance. Loin de persécuter ses sujets catholiques, burgondes ou romains, il permettait à ses propres enfants, et probablement à tous les officiers de son palais, de suivre libre-

A L.\ FIN DU CIKQUlilVfE SIÈCLE. jnj

ment la croyance à laquelle ils étaient affectionnés.

Arien plus timide encore et plus chancelant que son père, Sigisniond se prêta sans résistance aux efforts des évèques orthodoxes de ses Etats pour le convertir et finit par se faire catholique. Quant à la masse des Burgondes, si, comme on l'a dit, elle fut véritablement arienne, elle ne le fut ni avec plus de zèle, ni avec plus d'obstination que ses rois; elle revint, à ce qu'il parait, sans effort et comme d'elle-même à la foi orthodoxe, Orose, qui parle des Burgondes de son temps, ne les qualifie pas seulement de chrétiens, il leur donne expressément le titre de catholiques; et c'est par cette confornjité de leur croyance avec celle des Gallo- Romains qu'il explique la douceur et l'humanité avec lesquelles il affirme «qu'ils traitaient ces derniers^.

Cela posé, il est facile de comprendre comment, même avant d'avoir cessé d'être ariens, les rois des Burgondes purent néanmoins entrer, avec le clergé catholique de leur royaume, dans des relations qui devaient avoir beaucoup d'influence sur leurs opinions et sur leur conduite. La portion la plus éclairée et la plus active de ce clergé était encore alors toute romaine; elle l'était par les sentiments, par les idées et même par les desseins politiques. L'Empire d'Occident tombé et la domination de Rome restreinte à Tltalie, le clergé gallo^

.1; fîislor. VII. 33.

^y]l\ LES GIRMAIAS EN GAirr.E

romain, surtout celui du Midi, se flattait encore que la souveraineté de la Gaule serait transférée aux empereurs d'Orient, et il usait de ttDUte son autorité pour décider et hâter ce résultat, objet de ses vœux. Il entreprit donc, dès qu'il en vit la possibilité, de persuader aux chefs des Bur^ondes de reconnaître la suprématie politique de Constantinople sur la portion de la Gaule qui leur était échue; et ceux-ci ne repoussèrent pas ces insinuations , si peu d'accord qu'elles fussent avec la fierté de conquérants germains.

Il y a dans quelques-unes des lettres qui nous restent d'Avitus, évèque de Vienne sous les règnes de Ciondebaud et de Sigismond, des témoignages aussi positifs que curieux de ces assertions. Ces lettres sont adressées à l'empereur Ânaslase, au nom de Sigismoj)d. Voici des fragments d'une, dans laquelle celui-ci informe le premier de la mort de Gondel)aud, son père, et sollicite pour lui-même le titre de patrice romain, que le roi défunt avait obtenu du gouvernement de Constantinople.

« Eloignés de corps de notre très glorieux prince, nous sonmies devant lui en esprit. ...Mon peuple est le vôtre; mais il me plait moins de lui commander (|ue de vous obéir. Mes ancêtres se sont acquittés tle leur devoir envers les vôtres et envers Rome, de manière à prouver que nous regardions comme la première de nos illustrations celle attachée aux offices militaires que nous conférait votre hautesse, et mes devanciers ont toujours mis plus de prix à

A LA FIN DL CINQUIKMÉ Sltl LE. S^f)

ce qu'ils recevaient de leurs princes, qu'à ce qu'ils tenaient de leurs pères. Quand nous paraissons gouverner notre nation, nous ne pensons rien faire de plus que commander à vos hommes de guerre. »

Veut-on maintenant des traits d'une autre lettre du même roi au même empereur, et sur le même sujet? En voici un qui mérite d'être noté. « C'esl , dit Sigisniond, l'ini des oinements de votre iuimense Empire d'avoir si loin des sujets; et rien ne prouve si bien l'étendue de votre pouvoir que la distance à laquelle nous vous obéissons. » Enfin, dans un autre passage, Sigismond se glorifie d'avoir eu pour père un grand-officier de la cour d'Anaslase.

Il faut sans doute, en lisant de telles protestations, ne pas oublier qu'elles furent, non point rédigées, mais tout au plus souscrites par Sigismond. Il faut considérer que les lettres où elles se trouvent sont l'œuvre étudiée d'un évêque, homme grave et respectable, il est vrai, mais rhéteur, mais bel-esprit, et fortement imbu de sentiments et d'idées dont il était difficile qu'il n'outrât pas un peu l'expression à chaque occasion favorable qu'il avait de les faire valoir. Il n'y aurait guère de vraisemblance à supposer Sigismond aussi pieusement, aussi profondément soumis à l'empereur d'Orient, qu'il semblerait l'avoir été à en juger par l'obséquieuse rhétorique d'Avitus. Mais il n'y en a pas moins, sous l'emphase maniérée de cette rhétorique, un fait positif et caractéristique. Il est

t^ertain que Sigismoiid, loi de ces Burgondes, conquérants d'un tiers de la Gaule, demanda à Anastase, empereur de Constantinople, et en obtint comme une faveur, la dignité romaine de patrice, dignité qui entraînait pour lui, sinon la réalité, du moins les apparences les plus formelles de la dépendance et delà soumission. Or, il ya\aitLà, pour un chef de conquérants germains, un sentiment très peu germanique; il y avait là une sorte d'abnégation volontaire et gratuite de l'orgueil et des droits de la conquête.

Ces faits suffiront, je pense, pour attester qu'il n'y avait au cinquième siècle, dans l'arianisme des Burgondes, rien de bien énergique, rien de bien menaçant pour le clergé catholique du Midi. Dans cet état de choses, ce clergé pouvait et devait faire ce qu'il fit effectivement, travailler en même temps à la double conversion des chefs burgondes, je veux dire à leur conversion politique à la domination de Constantinople, et à leur conversion religieuse au catholicisme. Il n'y avait, à ce qu'il semble, ni témérité ni folie à lui à espérer Tune et l'autre; il n'y fallait peut-être qu'un peu de temps et de patience.

Mais le clergé était ardent et pressé dans ses vœux et dans ses efforts; il était plein d'horreur et de défiance pour l'arianisme, et, de toutes les chances qu'il avait d'en triompher, la meilleure dans son idée n'était pas la plus persuasive , la plus paisible et la plus douce, mais la plus prompte,

\ LA FIK DU CmQUIK^lE SIÈCLE. :)n'i

dût-elle être d'ailleurs orageuse et violente. Il ne faut donc pas perdre de vue qu'au milieu des événements dont je vais bientôt reprendre le récit, les Bargondes et leurs chefs étaient encore ariens, et peut-être aurons-nous lieu de présumer que leur hérésie fut pour quelque chose dans les troubles et les revers qui amenèrent si promptement la chute de leur domination.

En religion et en croyance, comme en toute chose, les Visigoths se jnontrèrent plus sérieux^ plus profonds, plus tenaces que les Burgondes. J'ai dit ailleurs comment ils étaient devenus presque en même temps chrétiens et ariens. Transplantés en Gaule et en Espagne, non-seulement ils avaient persévéré dans leur hérésie; ils s'y étaient affermis, affectionnés, et dans le peu que l'histoire laisse apercevoir de leur clergé, on s'assure qu'il était austère, zélé, et qu'il exerçait un grand empire sur les chefs comme sur la masse de la nation visigotlie. En contact avec le clergé catholique sur tous les points d'un assez vaste territoire, il dut entrer et entra effectivement avec lui dans une hitte qui eut de graves résultats; elle eut, entre autres, celui d'enlever au clergé orthodoxe toute chance d'influence politique sur le gouvernement visigoth, et de lui inspirer pour ce gouvernement une haine mêlée de défiance et de crainte, qui devait être prompte à saisir toutes les occasions qu'elle aurait d'éclater avec succès.

S'yS LES GERMAINS EN GAIILK

Il paraît toutefois que les choses n'en vinrent pas tout d'un coup à cet extrême, et que les deux clergés, comme les deux peuples, vécurent d'abord passablement d'accord entre eux. C'est du moins ce qu'il semble que l'on peut conclure d'un passage assez remarquable de Salvien. Voulant faire sentir combien plus il y avait de religion et de piété chez les Visigoths que chez les Romains, le pieux rhéteur dit des premiers qu'ils honoraient Dieu même dans les prêtres étrajigers, tandis que les autres le méprisaient jusque dans les leurs*.

Les rois visigoths se croyaient obligés à de grandes démonstrations de respect pour leur clergé arien. On ne voit cependant pas qu'aucun d'eux, jusqu'à Euric, eût rien tenté de violent contre le clergé gallo-romain, ni que son zèle pour l'arianisme l'eût rendu intolérant pour le catholicisme. Il est seulement très probable que si ces rois avaient des grâces et des faveurs à faire aux prêtres, ce n'était pas aux prêtres catholiques qu'ils les faisaient.

A l'avènement d'Euric ce fut autre chose; comme j'ai eu déjà l'occasion de l'annoncer, ce roi prit pour règle de sa politique sa conviction religieuse, conviction aussi vive que profonde. Sidoine, qui rendait une justice pleine d'admiration aux grandes qualités de ce chef, avait observé avec in-

(i) De Cruh. Dei. VIL cap. 9.

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quiétude et avec une sorte d'effroi l'ardeur qu'il mettait à propager et à faire triompher l'ariaiiisme. « Je tremble , dit-il , qu'il n'en veuille encore plus aux lois chrétiennes qu'aux murailles des villes romaines. Telle est la haine que, dans le fonds de son cœur, il porte au nom catholique, que l'on est embarrassé à dire s'il est le chef de sa nation ou celui de sa secte. »

Et les craintes de Sidoine n'étaient point chimériques. Lorsqu'il parlait de la sorte, les églises catholiques de la Gaule gothique étaient déjà tombées dans le plus déplorable état de misère et d'abandon. Sidoine représente celles des campagnes comme complètement ruinées ou dégradées à l'excès. Elles n'étaient plus que des repaires sans porte et sans toit, encombrées de ronces à l'entrée, ou dont le parvis n'était foulé que par les troupeaux venant y brouter de toutes parts. Quant aux églises des villes, elles n'étaient pas encore désertes, mais elles avaient déjà commencé à se dépeupler. Grégoire de Tours cite celles de la Novempopulanie comme les plus désolées de toutes par cette persécution visigothique^. On laissait bien les évéques catholiques mourir à leur poste, mais une fois morts on ne les remplaçait pas; aussi y avait-il, vers la fin du règne d'Euric, une multitude de sièges épiscopaux vacants. On cite entre autres ceux

(ij Hisior. II. 25.

58o LES GERMAINS E^ GAULE

de Bordeaux, de Perigueux, de Rodez, de Limoges, de Javoiils, d'Eauze, de Bazas, d'àuch et des Convenues*^.

Et ce n'était pas tout; ce n'était pas uniquement dans le noyau primitif des Etats visigothiques que l'arianisme menaçait ainsi ie catholicisme d'extermination; il entrait avec les Yisigotlis dans toutes les nouvelles conquêtes de ceux-ci, il avait pour lui les mêmes chances de fortune que leurs armes, auxquelles rien ne semblait alors pouvoir résister dans la Gaule. Il y a à cet égard quelques faits à noter. Euric avait, comme nous l'avons vu, pris Bourges en 469, époque où rien n'autorise à présumer qu'il y eût des ariens dans cette ville. Cinq ou six ans après,. lorsque Sidoine s'y rendit, appelé par les habitants pour prononcer comme arbitre sur les différends qui avaient éclaté entre eux, à propos du choix d'un évêque, il y trouva un parti d'ariens déjà tout formé et assez puissant pour avoir des prétentions et les mettre en avant 2.

Après la conclusion du traité qui avait livré l'Arvernie aux Visigoths, Sidoine prévit le danger ou étaient les pays cédés d'être bientôt infectés d'arianisme. Il écrivit en conséquence aux trois évêques cil rgés de la négociation, pour les avertir du péril, et les engager à stipuler que l'ordination us

(i) Sidon. Apoliin. Epist. VIT. (i.

(i) Episi. VIT. 9.

serait point interdite aux évèqiies catholiques dans les provinces livrées par l'Empire ^. On ne sait si la chose fut demandée; en ce cas, elle ne fut point obtenue, ou du moins elle n'arrêta pas les progrès de l'arianisme. Après comme avant cette époque, les documents ecclésiastiques offrent des vestiges prononcés d'une lutte vive et continue de cette hérésie avec le catholicisme.

Je ne sais si à cette époque de persécution et d'inquiétude sur l'avenir, le clergé gallo-romain aurait pris aussi volontiers qu'il l'avait fait d'abord la défense des Barbares contre ceux qui objectaient les ravages de leurs invasions au gouvernement de la Providence suprême; s'il aurait trouvé à ces Barbares les mêmes vertus et la même magnanimité qu'il avait célébrées.en eux à leur apparition; s'il les aurait loués avec la même satisfaction, avec la même subtilité , de tout le mal qu'ils n'avaient point fait, de toutes les fureurs qu'ils n'avaient point eues ou point satisfaites. Il est permis d'en douter; nous le verrons du moins bientôt suivre, à l'égard de ces Barbares devenus dangereux pour lui, les vues d'une politique franchement hostile.

11 ne me reste plus qu'à résumer en peu de mots tout ce que j'ai pu dire jusqu'ici de l'état moral et social des Burgondes et des Visigoths. Il n'est pas aisé de qualifier exactement cet étal, mélange sin-

(i) Episf. VII. 6.

58u LES GERMAINS EJV GAULE

gulier de tendances laborieuses à une civilisation avancée et de réminiscences involontaires d'une barbarie longuement combattue. C'était peut-étie encore de la barbarie qu'un pareil état, mais du moins n'était-ce plus la barbarie originelle, celle apportée des bourgades et des forêts de la Germanie; c'était une barbarie non-seulement mitigée, mais déjà dominée par des commencements réels de culture, par un sentiment assez vif du but général et des conditions fondamentales de la société. Ces mêmes Barbares, ces conquérants ([ui pouvaient mépriser dans les Gallo-Romains soumis par eux des hommes amollis ou corrompus, n'en aspiraient pas moins à s'assimiler à eux par les lois, par le savoir et l'humanité, les reconnaissant par-là leurs maîtres dans l'art de vivre et de gouverner. Vainqueurs de la force matérielle de Rome, ils avaient été vaincus par la civilisation romaine.

Cette civilisation avait donc dès lors des chances spécieuses, les meilleures peut-être qu'elle put avoir sous des conquérants germains, de se relever, de refleurir en se modifiant sous l'empire de circonstances nouvelles et de nouveaux besoins; mais ces chances n'avaient point d'avenir. La puissance dont elles étaient nées, et qui pouvait seule les réduire en faits, était sur le point de tomber; elle allait faire place à une aulre puissance plus perturbatrice, plus violente qu'elle, et dont toutes les tendances seraient contraiies aux siennes. Ce

qui restait de la civilisation romaine allait de nouveau être aux prises avec une nouvelle barbarie plus énergique et plus tenace que la première, pour sortir victorieux encore, il est vrai, mais aussi déplorablement amoindri et dénaturé, de cette seconde lutte, bien autrement longue, bien autrement rude et funeste que la précédente. Voici le moment venu de parler des Franks avec plus d'ensemble et plus de suite que je n'ai pu le faire jus- <ju'ici.

FIN nu TOME PREMIER.

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