‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germainsChapitre 33 sur 35 · SOCIÉTÉ, MOEURS · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ, MOEURS

religieux; il n'avait pas seulement affaire aux imaginations et aux consciences; il avait une prise immédiate sur les affaires et les intérêts matériels de la société. Ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, les évêques avaient été constitués les chefs de la curie de leurs villes ; c'était non-seulement une vraie magistrature temporelle , mais une magistrature éminemment populaire dont ils avaient été investis par la force des choses, dans une société dont ils étaient la partie la plus instruite. Patrons politiques de ceux dont ils dirigeaient les croyances, et de la sorte armés d'une double autorité , ils pouvaient, au besoin et selon l'occasion, maintenir, faire valoir et même accroître l'une par l'autre.

Tels étaient, aux époques dont il s'agit, les éléments de la société gallo-romaine, les divers ordres dont elle était composée. Mais ce n'est là qu'une sèche énumération; on aimerait à savoir de ces ordres quelque chose de plus; on aurait besoin d'avoir une idée de la condition morale de chacun, de ses intérêts propres, de son organisation particulière, de ses relations avec tous les autres. Ce n'est en effet qu'à l'aide de ces notions que l'on pourrait saisir quelque chose du rapport qu'il y avait alors dans la Gaule, et qu'il y a toujours en tout pays, entre les événements généraux et les mœurs publiques.

Mais malheureusement aussi ces notions sont celles qu'il est le plus rare de rencontrer dans les documents historiques du quatrième ou du cin-

qiiième siècle. Les hautes classes de la société galloromaine sont les seules de la vie, des mœurs et des idées desquelles on puisse tracer, non un tableau , mais une ébauclie. Exclusivement en possession du savoir et de la littérature de leur époque, ces classes sont les seules qui aient pu parler d'elles-mêmes, et fournir à la postérité quelques données pour apprécier, au moins vaguement, ce qu'elles avaient gagné à devenir romaines et ce qu'elles risquaient à être conquises par des Barbares.

Le premier fait à reconnaître, c'est que les classes dont il s'agit étaient devenues romaines en toute chose et de tout point, ou du moins de tout leur pouvoir. Elles l'étaient ou voulaient l'être, nonseulement par les mœurs, les sentiments et les idées, mais jusque par les noms. Parmi tant de puissants personnages des diverses parties de la Gaule nommés par les historiens ou par les autres écrivains du cinquième siècle, il s'en trouve à peine çà et là quelqu'un portant un nom auquel ses ancêtres eussent pu le reconnaître pour leur descendant. Us portent presque tous des noms latins ou grecs, dans l'invention ou l'adoption desquels semble percer une certaine affectation vaniteuse d'élégance et de nouveauté *.

(i) Voici quelques-uns de ces noms: Theoplastes, Pegasius, Thaumastes, Oresius, Fortunalis, Aprunculus, Secundinus, Tonaalius, etc.

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Malgré tout ce que l'on imagine aisément des pertes qu'ils avaient dû subir à la suite des premières dévastations du cinquième siècle, beaucoup de nobles gallo-romains avaient conservé d'immenses fortunes; on est autorisé à le conclure de ce qu'indiquent les écrivains du temps de leur luxe en tout genre.

Sidoine Apollinaire, décrivant un repas donné à l'empereurMajorien par un simplecitoyen d'Arles, qui n'est point particulièrement signalé comme opulent, représente des esclaves vigoureux haletant et fléchissant sous le poids des vases d'argent ciselés dont ils encombrent les tables. Il décrit les lits des convives drapés en pourpre, et les murailles de la salle couvertes de tapisseries peintes ou brodées d'Assyrie et de Perse*. J'aurai l'occasion de citer d'autres indices plus positifs encore du même fait.

A l'exemple de leurs devanciers, les nobles gallo^ romains du cinquième siècle avaient continué à bâtir sur leurs terres de superbes villas ^ monuments non-seulement de leur opulence, mais de leur goût ou de leurs prétentions en architecture et dans le choix des .sites agrestes. Il y a lieu de croire , à la description détaillée que Sidoine nous a donnée de plusieurs de ces villas, qu'elles étaient toutes plus ou moins remarquables par leur mr<gnificence et leur grandeur, toutes situées dans des

(i) Epist. IX. l'î.

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lieux pittoresques*, et ce témoignage est confirmé par les ruines spacieuses de divers édifices romains qui passent pour avoir été des villas. C'était aux bords d'un beau fleuve, d'une jolie rivière ou d'un lac près d'une cascade, au pied d'une colline riante plantée de vignes et d'oliviers, ou d'un monticule couronné de pins et de chênes, que l'on aimait ces sortes d'habitations.

On peut tirer aisément des diverses descriptions de ce genre, qui se rencontrent dans les lettres de Sidoine, une énumération assez complète des principales parties dont devait se composer une villa pour répondre un peu convenablement à sa destination. Il y fallait un portique, un vestibule au moins, un sacrarium (apparemment un lieu de solitude et de retraite), un musée et des bibliothèques. Il est aussi question, dans la même villa^ de l'habitation d'hiver et de l'habitation d'été. A tout cela on doit ajouter les thermes; c'était l'un des accessoires, ou pour mieux dire, des compléments les plus essentiels de toute villa, et l'un de ceux à la construction desquels on mettait le plus de recherche et de luxe. Sidoine décrit deux belles villas de construction nouvelle et dont les thermes n'étaient point encore bâtis. On s'y baignait pourtant, mais d'une manière un peu rustique, qui du reste n'atteste que mieux la puissance de cet usage chez les Romains.

fi) Epistol. II. 9. VIII. 4- 12.

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€>n creusait au bord d'une rivière, d'une fontaine, d'une eau quelconque, une fosse d'une certaine profondeur et d'une certaine capacité, sur laquelle on posait un panier d'osier en forme de cloche , de la hauteiu' d'un homme , et sur ce panier on jetait en dehors une ample draperie qui l'enveloppait et le couvrait tout entier. On remplissait alors la fosse de cailloux chauffés à rouge , sur lesquels on répandait une quantité suffisante d'eau froide. Cette eau s'élevait aussitôt en vapeur, et celle-ci, retenue dans la cloche d'osier, en remplissait bien vite la capacité, aussi chaude, aussi épaisse que besoin était. Le baigneur se lançait dans cette vapeur, y passait quelques secondes ou quelques minutes, et n'en sortait que pour se plonger dans l'eau froide de la rivière ou de la fontaine voisine*.

La journée champêtre des nobles gallo-romains dans leurs villas se partageait entre le jeu, les bains, la lecture , le dîner , l'équitation et le souper. La paume et les dés étaient les jeux favoris; c'était le local qui y était particulièrenient destiné que l'on nommait proprement le vestibule; et il y en avait au moins un dans chaque villa. Le dîner, pour être sénatorial, c'est-à-dire pour convenir à des hommes de haut rang et de bon ton , devait être copieux, court et égayé, entre boire, de propos

(i) Epistol. II. 9.

SqO la gaule au cinquième SièCLE.

ingénieux et d'historiettes. Après dîner on dormait^ et l'on se préparait au souper par la promenade à cheval ^.

Tout repas un peu solennel et auquel on \'0ulait donner un air de fête devait être embelli par les arts. On y improvisait des vers; on y chantait, on y entendait des chœurs de musiciens. Mais le divertissement réputé le plus élégant et le mieux approprié à ces sortes d'occasions, c'était la saltation. Les Romains, comme on sait , donnaient ce nom à un art qu'ils avaient pris des Grecs, à une danse imitative et pittoresque, dont l'objet était de rendre par les gestes, par les poses, par toutes les expressions combinées de la figure et de la personne, une action, une situation, un sentiment, une idée même. Les sujets de la saltation étaient presque tous tirés de l'ancienne mythologie et variés comme elle, sérieux ou gracieux , voluptueux ou burlesques.

L'introduction de cet art chez les Romains, le goût dont ils s'étaient pris d'abord pour lui , la préférence qu'ils lui avaient donnée sur tous les autres arts d'imitation , avaient été les premiers pronostics de leur amollissement et de la décadence, non-seulement de leur goût, mais de leur caractère moral. De Rome cet art avait passé dans les provinces , surtout dans celles qui se piquaient

f;^ î(l. loc. cit.

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particulièrement d'être romaines. Les riches Gallo- Romains du Midi s'en étaient infatués comme de toutes les autres manies romaines; c'était une de leurs distractions favorites, l'une de celles dans lesquelles ils oubliaient le plus aisément et leurs empereurs qui ne gouvernaient plus, et l'Empire qui n'était plus gouvernable , et les Barbares qui étaient déjà là, déjà maîtres d'une partie de cet Empire et prêts à en saisir le reste.

On aimerait à savoir aussi quelque chose de la vie des dames gallo-romaines dans leurs villas; mais il n'en est presque pas question dans les écrivains, et c'est .déjà un indice qu'elle était beaucoup plus retirée, plus sévère et plus monotone que celle des hommes. On a de Sidoine une pièce de vers dans laquelle il représente une noble matrone aquitaine dans l'intérieur de sa villa, filant Tor et la soie à une quenouille assyrienne*. Ce n'est là sans doute qu'une façon poétique de dire que filer était une des occupations habituelles des femmes du plus haut rang.

On voit aussi que la lecture était une de leurs distractions ordinaires , et il y a même dans Sidoine un passage par lequel il semble indiquer qu'elles avaient leur bibliothèque à part de celle des hommes; mais il n'y avait dans cette bibliothèque d'autres livres que des livres de doctrine ou de piété chrétiennes. C'était, à ce qu'il paraît, un privilège

(i) Sidon. Apol. Carmen XXII.

des hommes de lire indifféremment tous les auteurs latins , sacrés ou profanes , saint Augustin et Varron, Horace et Prudence*.

Je ne sais trop quelle conséquence on peut tirer, relativement à la civilisation matérielle de la Gaule, de la manière de voyager des personnages et des familles riches; je me bornerai à la décrire d'après Sidoine Apollinaire, qui, dans une de ses lettres^, donne quelques détails sur une course qu'il avait faite , seul ou en famille , de Lyon à une campagne lointaine. «Au moment (ainsi écrit-il à son correspondant), au moment où le messager m'a remis votre lettre en m'annonçant que, sur l'ordre du roi, vous étiez prêt à vous rendre à Toulouse, moi-même je partais pour une campagne fort éloignée de la ville. Prêt dès le point du jour, mais retenu par la chaîne tenace des poursuivants, je n'ai rompu cette chaîne qu'avec peine et qu'à la faveur de votre dépêche, voulant m'occuper de votre demande au moins en voyage, au moins à cheval. Mes serviteurs étaient partis dès l'aurore pour planter ma tente à la distance de dix-huit milles. Le lieu offrait beaucoup de commodités pour y décharger un moment les bagages; c'était une colline bien ombragée, d'où coulait une fraîche fontaine ; au-dessous était un champ d'herbe épaisse , et en face une rivière remplie de poissons, couverte d'oiseaux, et ayant

(1) Epist. II. 9.

(2) Epist. ly. 8.

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en outre sur son bord une maison neuve , celle d'un ancien ami dont les bontés n'ont point de terme, soit qu'on les accepte, soit qu'on les dé- <;line. Les miens m'ayant précédé en cet endroit,, je m'y arrêtai pour m'occuper de vous et pour renvoyer mon esclave en avant, jusque vers la quatrième heure du jour. Le soleil déjà haut, ayant par son ardeur croissante dissipé la rosée et l'humidité de la nuit, la soif et la chaleur allaient redoublant, et sous un ciel parfaitement serein, des nuages de poussière étaient l'unique abri contre les feux du jour. Après cela le chemin s'étendait à travers la verdure ondoyante d'une vaste plaine que nous découvrions tout entière, un peu chagrins du long espace au bout duquel nous voyions notre souj^er, et qui nous menaçait non de fatigue, mais d'ennui. »

Il semblerait, d'après cette lettre, qu'il n'y avait point de manière de voyager plus commode ou plus prompte qu'à cheval; et qu'il n'existait pour les voyageurs, ni auberges ni hôtelleries, du moins hors de certaines routes principales. Je n'ai rien dit encore des spectacles et des jeux publics.de toute espèce, et j'ai peu de chose à en dire. Les jeux du cirque, les combats de gladiateurs, et ce que l'on uonnnait les chasses d'animaux, étaient indubitablement pliis rares au cinquième siècle qu'au précédent; mais ils continuaient à être le spectacle favori, les délices des grandes villes à amphithéâtre. Salvien qui, dans ce qu'il dit des mœurs et des usa-

ges de la Gaule au cinquième siècle, a surtout en vue ce qui se passait et ce qu'il avait observé clans le Midi, s'explique au sujet de ces spectacles de manière à constater qu'ils étaient très suivis et assez liéquents. « S'il arrive, dit-il, et il arrive souvent, que les jeux publics et une fête de l'église aient lieu ie même jour, quel est, je le demande, quel est le lien où se trouve la foule la plus grande, de la maison de Dieu ou de l'amphithéâtre^? » Les jeux du cirque donnés à Arles, en 4^2, sont les derniers dont les écrivains du temps fassent une mention expresse.

Ne connùt-on des mœurs des Gallo-Romains au cinquième siècle que les traits épars que j'en ai cités jusqu'à présent, ce serait assez pour faire soupçonner qu'il y avait au fond de ces mœurs beaucoup de vanité, de mollesse et même de corruption ; et les témoignages positifs ne manquent pas entièrement à l'appui de ces soupçons. Les Aquitains étaient certainement du nombre des Galloromains méridionaux chez lesquels les arts, les manières, la littérature et la politesse de Rome avaient fait le plus de progrès. Or, voici comment ce mêmèSalvien, que je viens de citer, peint les Aquitains de son époque, dans son style maniéré, mais où la manière et la recherche visent habituellement à l'énergie, et v atteignent quelquefois.

« Personne ne doute que la contrée occupée par

(i) De Gubeinal. Dei. VI. 7.

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les Aquitains et les Novervpopulaniens ne soit comme la moelle de la Gaule entière, comme une mamelle d'inépuisable fécondité, et non-seulement de fécondité, mais de ce que l'on préfère parfois à la fécondité même, de beauté, d'agrément et de délices. Toute cette contrée est en effet tellement entrecoupée de vignobles, fleurie de prés, parsemée de cbamps cultivés , plantée d'arbres à fruits, délicieusement ombragée de bosquets, arrosée de fontaines, sillonnée de rivières, chevelue de moissons, que ses possesseurs semblent avoir obtenu en partage une image du paradis plutôt qu'une portion de la Gaule. Que devait-il arriver de là? Certes, des hommes si particulièrement comblés des bienfaits de Dieu devaient en être d'autant plus dévoués à Dieu. Mais qu'est-il arrivé? quoi? sinon tout le contraire? Les Aquitains sont, parmi les Gaulois, les premiers en vices comme en richesses. La recherche des voluptés n'est nulle autre part si efhénée,la vie si impure, la conduite si relâchée.

«iNobles ou autres, les Aquitains sont tous à peu près les mêmes. Le ventre de tous ne forme, pour ainsi dire, qu'un seul et même gouffre, la vie de tous qu'une seule et même prostitution, ou quelque chose de pire encore. Oui, ce qui se passe dans les lieux de prostitution me paraît moins coupable.

« Les courtisanes qui habitent ces lieux ne sont point mariées; elles ne profanent pas un lieu qu'elles ignorent; elles outragent la pudeur, mais elles soni exemptes d'adultère. D'?illeurs les lieux

de prostitution sont rares, et les créatures, corir damnées à y passer leur misérable \ie ne sont pas nombreuses. Mais quelle est , cliez les Aquitains , la ville dont la portion la plus opulente ne soit pas un lieu de prostitution? Quel est, parmi eux, l'homme puissant qui ne se soit vautré dans la débauche? Qui d'entre eux a gardé la foi conjugale? Qui n'a pas ravalé son épouse à la condition de §es servantes, en s'en faisant, comme de celles-ci, un servile instrument de débauche? Qui n'a pas outragé la sainteté du mariage au point que celle-là fût, dans sa propre maison , la plus vile aux yeux de son mari, qui, àraison de sa dignité d'épouse, y devait être reine ?

a Et quelqu'un penserait-il que les choses ne sont point chez les Aquitains comme je dis, parce que l'on a vu parmi eux des mères de famille jouir de leurs droits et en possession du pouvoir et des honneurs des matrones? Il est vrai; plusieurs femmes ont joui pleinement de leurs privilèges de maîtresses, mais presque aucune n'a maintenu intact son droit d'épouse; et il s'agit en ce moment pour nous , non pas de constater quelle est la puissance des femmes, mais combien les mœurs des hommes sont corrompues *. >)

Je ne veux pas contester toute valeur historique à ce passage fameux de Salvien, et j'admets sans îlifïiculté, en thèse générale , qu'il régnait en effet

fi) De Gubcinal. Dei. VII. 2.

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beaucoup de vices , de désordres et de débauche dans une société dont un écrivain pieux et de bonne foi a pu tracer un pareil tableau. Il ne faut toutefois pas prendre ce tableau à la lettre; il y a évidemment, dans les déclamations maniérées de Salvien , une exagération systématique dont il est permis de se défier et qu'il est possible de réduire à des limites un peu plus historiques. La mollesse, la corruption, Tégoïsme, le besoin maniaque des distractions violentes du cirque , ou des jouissances perverties du théâtre, ne dominaient pas au même degré dans la Gaule entière. Il est intéressant d'observer que certaines provinces montagneuses, où la culture romaine avait naturellement marché avec plus de lenteur et plus de difficulté que dans d'autres plus ouvertes aux communications de toute espèce, furent précisément celles qui conservèrent le plus long-temps une énergie de caractère, une dignité de mœurs auxquelles ne sauraient aller les déclamations de Salvien.

Telle était, entre autres, la province des Arvernes. Nous savons par le témoignage exprès de Sidoine Apollinaire que la littérature , la politesse et les manières romaines n'avaient dominé, dans cette province, que dans le courant même du cinquième siècle. Jusque là la majorité des nobles Arvernes avait conservé, avec son antique idiome celtique, ses anciennes mœurs et son ancienne rudesse*;

(i) Epistol. III. 3.

398 LA. GA.ULE AU CIlNQUlÈMIî SIÈCLE.

niais aussi quand il leur avait fl\liu défendre contre les Goths leur titre de Romains, ils l'avaient défendu avec une intrépidité et une constance dignes des beaux temps de Rome. Ce n'était pas un personnage amolli par les jouissances et les besoins d'une fausse culture que ce noble Ecdicius dont j'ai raconté les exploits héroïques et qui, non moins humain que brave, avait, dans un temps de famine, nourri quatre mille pauvres des produits de ses terres 1. Or, il est bien permis de .-supposer parmi ces nobles Arvernes dont Ecdicius était le chef ou le compagnon, des imitateurs de ses vertus, des hommes qui, comme lui, étaient entrés dans les voies de la civilisation romaine sans s'y corrompre, sans s'y dépouiller de toute vigueur morale, sans y perdre tout sentiment naturel, tout respect pour l'innocenfce et la simplicité.

Les Aquitains eux-mêmes, bien qu'ayant, selon toute apparence, plus abusé de la culture romaine que les Arvernes, ne furent probablement jamais aussi piofondément ni aussi généralement corrompus et amollis que pourraient les faire supposer les déclamations de Salvien. Il sera démontré par des événements subséquents, qui occuperont une grande place dans cette histoire, qu'il y avait, dans le caractère de ces peuples, «quelque chose de fier, de vivace, de remuant, incompatible avec l'hypoihèse d'un abâtardissement complet so*is la domination romaine.

(1) Gregor. Tuion. Hislor. II. 'i\.

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11 serait, je pense, impossible de faire un départ exact des vertus et des vices de l'époque , entre les deux systèmes de croyance qui coexistaient encore alors, dans la Gaule comme dans le reste de l'Empire. On aurait sans doute trouvé, parmi les populations restées fidèles au paganisme, des hommes de mœurs austères et d'un cœur élevé., des hommes dont les chrétiens auraient avoué les œuvres. D'un autre côté, parmi les chrétiens, il y en avait une infinité qui l'étaient de croyance et d'opinion plus que de sentiment et de conduite, et se livraient sans scrupule à toute la licence des usages païens les plus opposés à l'esprit du christianisme. Mais, en dépit de ces contradictions, c'est un fait positif qu'à l'époque dont il s'agit, les plus hautes vertus de la société gallo-romaine étaient des vertus chrétiennes. C'était dans le christianisme que s'étaient retrempées et régénérées les âmes fortes, les âmes d'élite, destinées à représenter dans tous les temps, même dans ceux de dégradation et de corruption,, les beaux côtés de la nature humaine. Les détails positifs en preuve de ce fait général ne me manqueraient pas si j'avais le loisir de les recueillir. Salvien lui-même, dans le portrait si flétrissant qu'il a tracé des peuples des deux Aquitaines et de la Novempopulanie, reconnaît qu'il y avait à ce* portrait beaucoup d'exceptions individuelles, auxquelles j'ai montré qu'il en fallait joindre d'autres plus générales et plus importantes.

Sidoine Apollinaire, juge sévère de ses contem-

4oO LA GAULE AU CINQUIÈME SIÈCLE.

porains , quand il en parle en général , c'est-à-dire quand il déclame, nous représente plusieurs des hommes avec lesquels il fut lié comme des hommes qui, à toute la politesse et à toute la culture de leur temps, joignaient des mœurs graves et pures, des vertus vraiment chrétiennes, dont l'exemple n'était pas perdu pour ceux qui en étaient les témoins. Celle de ses lettres dans laquelle il trace le portrait de Vectius est, en son genre, l'une des plus curieuses; elle a des passages qui ne seront point, je crois, déplacés ici; on verra, et il est bon de le savoir d'avance, que le Vectius dont il y est question était militaire, et militaire d'un grade très élevé, peut-être maître des milices, car il est qualifié par Sidoine de personnage illustre, titre qui, dans l'usage romain, ne s'accorderait qu'aux hommes investis des plus hautes dignités.

« J'ai dernièrement visité Vectius, personnage illustre, et j'ai pu observer minutieusement et à loisir ses actions journalières; les ayant trouvées dignes d'être connues, je ne les ai point jugées indignes d'être rapportées. D'abord, et c'est là, à monavis, le premier des éloges, la maison entière, semblable à son maître, en imite les vertus. On voit là des esclaves laborieux, des colons soumis, des amis citadins dévoués et satisfaits du patron. La même table suffit à l'hôte et au client. A une grande hospitalité se joint une sobriété plus grande. Je n'insisterai pas sur ce que Vectius ne le cède à personne en ce qui tient à l'éducation, à la con-

SOCiiTÉ, MOEURS. 40î

naissance et à l'usage des chiens, des clievaux et des éperviers. D'une exquise propreté dans ses vêtements, il est recherché dans ses baudriers, magnifique dans les harnais de ses chevaux. Rien de corrupteur dans son indulgence, rien de dur dans sa sévérité tempérée de manière à être mélancolique plutôt que sombre.

« Il lit fréquemment les saintes Écritures surtotit à ses repas, prenant ainsi à la fois la nourriture de l'ame et celle du corps. Il récite souvent les psaumes; plus souvent il les chante. C'est un genre de vie tout nouveau; c'est le moine accompli, non sous le manteau, non sous le froc, mais sous la tunique du guerrier. Il s'abstient de la chair des bêtes fauves, mais non de leur poursuite, de sorte que, religieux en secret et comme avec recherche, il se permet la chasse et s'en interdit les fruits. Il lui est resté de sa femme, qu'il a perdue, une fille unique, encore enfant, qu'il élève, pour la consolation de son veuvage, avec toute la tendresse d'un aïeul, tout le soin d'une mère et toute la bonté d'un père. Dans son intérieur il ne prend jamais en parlant le ton grondeur; il ne reçoit point les conseils d'un air dédaigneux, et n'est point âpre à la recherche des fautes. Il gouverne tout ce qui lui est soumis moins par l'autorité que par la raison ; on le dirait plutôt l'intendant que le maître de sa maison. »

C'est peut-être ici le cas d'ajouter à ce que j'ai I. 26

4oî» I.A GAULE AU CrNQUrÈME SIECLE.

dit du clergé gallo-romain , de sa haute position dans la société du cinquième siècle et de son influence sur cette société, quelques observations qui, en développant un peu ce premier aperçu, le justifient et l'éclaircissent d'autant.

Il en est de la société chrétienne de la Gaule, à l'époque convenue , précisément comme de la société générale; on n'en connaît guère que les chefs, c'est-à-dire les évéques. On sait peu de chose des rangs inférieurs du sacerdoce; mais il est permis, il est naturel de supposer que les subordonnés n'étaient généralement pas indignes des supérieurs , et que les simples ecclésiastiques participaient plus ou moins des vertus et des lumières des évéques. Parler de ceux-ci c'est donc en réalité parler de tous; faire connaître la tête du clergé c'est en caractériser tout le corps.

Les premiers évéques chrétiens de la Gaule avaient été naturellement ses premiers apôtres, par conséquent des étrangers, des Romains , des Italiens, surtout des Grecs. Ce ne fut que peu à peu, et à mesure qu'ils entrèrent plus avant dans tout le mouvement de la civilisation romaine, que les Gallo-Romains purent trouver parmi eux un nombre d'évêques suffisant pour une société ecclésiastique. Dès les commencements du cinquième siècle, le corps des évéques de la Gaule fut composé de deux classes ou de deux ordres d'hommes très distincts, dont chacun, pris collectivement et

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abstraclion faite des exceptions individuelles, joua dans la corporation un rôle différent, et lui rendit des services d'un genre particulier.

De ces évêques, les uns sortirent de la vie monastique , les autres furent pris dans la haute société, parmi les hommes qui en faisaient la principale illustration. Au cinquième siècle il n'y avait encore en Gaule que deux monastères , ou du moins que deux ayant eu depuis une renommée historique; c'étaient le monastère de Lerins et celui de Saint- Victor de Marseille , fondés à peu d'intervalle l'un de l'autre.

A voir, de la plage d'Antibes, ce si petit îlot de Lerins, avec son aride campagne et ses grêles bouquets de pins, on est loin de soupçonner le rôle principal et glorieux que cette motte de terre a joué dans l'histoire du christianisme gaulois. Ce fut laque, vers l'an 4io ou un peu plus tôt, saint Honorât fonda une retraite qui ne fut guère d'abord qu'un ermitage, mais qui, prenant des accroissements rapides , devint bientôt un monastère considérable. A peine fondé, ce monastère fut une école célèbre de théologie et de philosophie chrétiennes, où se formèrent les hommes d'église les plus distingués de la Gaule entière par le talent et le savoir. Presque tous les abbés de ce monastère, en même temps chefs de cette école, devinrent d'illustres évéques, qui apportèrent à l'église gauloise la science et les doctrines dont elle avait besoin et qui ne lui seraient point venues d'ailleurs.

4o4 LV GAULE AU CINQUIÈME SIÈCLE.

De ce nombre furent saint Hilaire , saint Eucher, Principius, Antiolius, Fauste , Vincent, Loup, et plusieurs autres, parmi lesquels on peut comprendre Salvien, qui passa, à ce qu'il paraît, plusieurs années à Lerins.

Ce fut parmi des hommes instruits à cette célèbre école monastique ou à celle de Saint- Victor que les doctrines de saint Augustin sur la grâce , sur la prédestination et sur la liberté morale, trouvèrent leurs adversaires les plus pieux et les plus éclairés, à la tête desquels il faut mettre Fauste et Cassien lui-même, qui essayèrent de défendre le mérite de la volonté humaine, en la conciliant avec le besoin de la grâce divine.

En général ce furent ces évêques ou ces prêtres, sortis des cloîtres de Lerins ou de Saint-Victor, qui formèrent la partie érudite et savante du clergé ou de l'épiscopat gallo-romain , celle qui pouvait et devait concilier au corps entier une grande considération morale.

Quant aux évêques que l'on prenait dans les hautes classes de la société , ils étaient généralement lettrés, plus ou moins versés dans le savoir profane; mais ils n'avaient point, à proprement parler, fait d'études ecclésiastiques; ils n'avaient, en général, de la théologie chrétienne qu'une teinture plus ou moins superficielle. Ils ne pouvaient donc prêter au christianisme l'appui d'une science qu'ils n'avaient pas; mais ils lui rendaient, dans un autre genre, des services qui ne lui étaient

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guère moins nécessaires, surtout dans les commencements de l'organisation ecclésiastique, à des époques où les besoins matériels de l'église étaient loin encore d'être assurés. Plusieurs de ces nobles personnages , que les populations des grandes villes se donnaient volontiers pour évéques , étaient, comme j'ai eu déjà l'occasion de l'observer , des hommes d'une grande richesse, qui consacraient dès lors cette richesse aux devoirs de leur nouveau ministère. Ils faisaient bâtir de nouvelles églises , ils décoraient celles déjà bâties, ou les dotaient de revenus qui en assuraient le service. Ils réfléchissaient, sur la société particulière dont ils étaient devenus les patrons obligés, l'éclat naturellement attaché à leur nom et à leur rang dans la société générale. Enfin leur fortune, qui leur permettait d'ordinaire de faire de grandes aumônes et de soulager beaucoup de misères privées , allait quelquefois jusqu'à les mettre en état d'adoucir les misères publiques et d'agir dans ce monde comme des espèces de lieutenants de la providence.

Ce que nous apprend Sidoine Apollinaire de son contemporain Patiens, évêque de Lyon, peut servir à donner quelque idée du rôle que jouaient, dans la Gaule et dans l'église chrétiennes, certains évéques opulents. Après avoir loué Patiens comme fondateur ou décorateur de plusieurs basiliques, Sidoine nous le représente réparant, par ses immenses largesses, le double désastre des guei-res et des saisons. Il parle d'envois de blé, faits en son

4oG LA. GAULK AU CINQUIÈME SIÈCLE.

nom et à ses frais, à des pays entiers, à plusieurs villes populeuses; il en nomme jusqu'à sept que Patiens avait, à ce qu'il semble, sauvées toutes et en même temps de la famine. A.ussi, résumant en quelques mots le magnifique éloge qu'il en a fait, il termine par le qualifier spirituellement, bien ([u'avec un peu de recherche, de bon prêtre, de bon père et de bonne année'^.

Avec ce concours d'opulence de la part de certains évêques, de doctrine et de savoir de la part des autres, on conçoit sans peine la considération du clergé; on ne peut plus s'étonner de le voir à la tête de la société. Son pouvoir était la légitime conquête d'une science, d'une philosophie, d'une charité presque également nouvelles, mises à la place de tout ce qu'il y avait, dans les idées païennes, d'usé, d'insuffisant, d'impossible à croire plus long-temps.

Pour suivre et compléter autant que possible ces notions éparses sur la condition morale et sociale de la Gaule au cinquième siècle , il me reste à donner une idée sommaire de la littérature de cette époque, l.e rapport des deux choses ou des deux, états n'a pas besoin d'être démontré.

ka cinquième siècle les principes de corruption qui déjà, bien auparavant, s'étaient glissés dans la littérature romaine, avaient fait partout de nouveaux

(i) Epiilol. VI. 11.

ÉTUDES, LlTTiîllATURE. ^O'J

progrès; ils en avaient fait en Gaule comme ailleurs; mais quant à ce qui concerne le fonds, la méthode et le but général des études, les choses étaient restées à peu près les mêmes. Dans ce siècle comme aux précédents les Gallo-Romains cultivèrent toutes les branches du savoir et du génie romains, la jurisprudence, la philosophie, la rhétorique, la grammaire et la poésie. Je dirai d'abord quelques mots des deux premières; je traiterai ensuite avec un peu plus de détail des trois autres.

La jurisprudence était, comme on sait, la science favorite des Romains , la seule qu'ils eussent inventée et dans laquelle ils ne furent égalés par aucun autre peuple ancien ni moderne. A mesure que la constitution romaine était devenue plus uniforme dans l'Empire, que les institutions locales des nations conquises avaient été remplacées par les institutions des conquérants, la science de la jurisprudence romaine était devenue plus nécessaire dans les provinces, et s'y était en conséquence répandue de plus en plus.

Non-seulement l'étude de cette science s'était maintenue florissante en Gaule dans le cours du cin- (|uième siècle; mais il y a quelque apparence qu'elle y avait fait des progrès, qu'elle y comptait plus d'hommes distingués qu'aux époques précédentes. Il y avait certainement encore alors dans cette contrée des écoles de jurisprudence publiques ou privées; l'histoire ni les documents publics n'en font

4o8 LA GAULE AU CINQUIEME SIÈCLE.

pas mention , mais leur existence est indiquée par divers témoignages particuliers.

Léon de Narbonne, l'un des beaux esprits de la Gaule dans les temps dont il s'agit ici, et dont j'aurai l'occasion de reparler ailleurs, est expressément désigné, dans une pièce de vers que lui adresse Sidoine Apollinaire , comme un célèbre professeur de droit, quiii'était spécialement adonné à l'étude des lois des douze tables , dont il était devenu, au dire de Sidoine, un commentateur si babile et si lucide qu'Appius Claudius n'aurait osé en ouvrir la boucbe devant lui. Marcellinus , autre Narbonésien, est loué de même comme un grand jurisconsulte *.

Didier de Cahors, le même qui, vers la fin du cinquième siècle, fut fait évéque de cette ville, y avait, selon toute apparence, professé les lois romaines ou du moins en ayait fait le sujet favori de ses études,

Arles ayant été choisi, dès le commencement du cinquièiTie siècle, pour le siège de la préfecture des

(j) , Docti Leonis,

Quo bis sex tabulas docente j itris Ultro Claudius Appius taceret, Claro obscurior in decemviratu.

Marcelline meus, perite leguni , Qui verax nimis et nimis severus, Asper credeiis esse nescienli.

Carmen XXI II.

iTUDES, LITTÉRATURE. l\0()

Gaules, était naturellement devenu par-là le centre, le foyer principal des études du droit romain dans la préfecture. Les écrivains du temps célèbrent l'habileté des hommes à toge qu i exerçaient dans cette ville les fonctions d'avocats ou de jurisconsultes. Parmi ces hommes Sidoine Apollinaire en signale, à plusieurs reprises , comme particulièrement célèbre , un auquel il donne le nom de Petronius*. J'aurai bientôt d'autres occasions et d'autres motifs de dire encore quelques mots du sort de la jurisprudence romaine dans la Gaule , et de citer à ce sujet des faits qui se rattacheront aisément à ceux-ci.

La philosophie n'avait jamais eu chez les Romains l'importance de la jurisprudence, et personne n'ignore qu'ils ne furent, dans cette branche du savoir humain , comme dans la plupart des autres, que les copistes superficiels des Grecs. Ils la cultivèrent par vanité, par mode, plutôt que par goût, ou qu'en vertu. d'une disposition naturelle; et sur ce point, comme sur le reste, les provinces subirent servilement l'influence de Rome. Quant à la Gaule en particulier, on ne peut douter qu'elle ne ressentit cette influence de très bonne heure; il reste toutefois peu de vestiges des études ou des tentatives philosopliiques des Gallo-Romains, et c'est peut-être au cinquième siècle que ces vestiges se laissent le mieux apercevoir.

Parmi ceux de ses contemporains (|ue Sidoine

(i) Sidon. ApoUin. Eiàst. II. 5. V. i. VIII. i.

4lO LA GAULE AU CINQUIEME SlilCLE.

Apollinaire nous a fait connaître, il s'en trouve plusieurs qu'il donne j)our philosophes et pour de grands et illustres philosophes. En rapprochant un peu ses divers témoignages à ce sujet, on voit que les Gallo-Romains du cinquième siècle cultivaient avec ardeur une certaine philosophie qu'ils prenaient pour celle de Platon. S'adressant à quelquesuns des maîtres de cette philosophie, Sidoine les désigne, non comme des individus isolés dans leurs études philosophiques, mais comme faisant partie d'une espèce de secte ou de collège de philosophie platonique; il leur parle de leurs confrères ou de leurs collègues, de leurs complatoniciens, comme il diti.

Comment ces hommes entendaient Platon, ce qu'ils y cherchaient particulièrement, nous ne le savons pas, et il ne serait pas aisé de le deviner. On voit seulement que plusieurs d'entre eux étaient chrétiens, et n'avaient embrassé le platonisme qu'à raison d'une espèce d'accord avec les dogmes chrétiens qu'ils y croyaient voir, suivant en cela l'autorité de divers pères de l'Église qui avaient traité Platon comme un des leurs, comme une espèce de précurseur. Un des plus distingués de ces platoniciens chrétiens du cinquième siècle fut Claudien iVIamert de Vienne, frère de saint Mamert , évêque de cette ville. Sidoine, qui l'avait entendu dans sa

(i) A collegio Cnmplalonicoruti» solo liabitu ac Me dissncialiis.

E{M5l. lY. 11.

jeunesse, en avait gardé un souvenir mêlé de tendresse et d'admiration. Voici quelques traits du portrait qu'il en a tracé.

« Claudianus, dit-il , ne se distinguait des autres platoniciens que par sa croyance et sa conduite. C'était l'homme de sa cité, de son pays et de son temps qui avait le plus de talent; il philosophait la religion sauve *. » A ces éloges généraux Sidoine ajoutait un trait plus particulier et plus curieux sur le mode d'enseignement de Claudianus. « Si « nombreux, dit-il, que nous fussions à ses leçons, « il ne nous laissait à tous que le rôle d'auditeurs, « accordant à un seul, à tel d'entre nous que nous a aurions choisi nous-mêmes pour cela, la faculté « de parler. De la sorte il épanchait les trésors de « sa doctrine, non pas confusément ni au hasard, a mais d'homme à homme, interrogé et répondant, « et non sans une action heureusement appropriée « à chaque figure du discours 2. »

On a de Claudien Mamert un opuscule assez curieux , intitulé De l'état ou de la condition de l'ame (De statu animae); c'est la réfutation en forme d'un ouvrage anonyme composé de son temps par quelqu'un qui avait voulu prouver que l'ame est matérielle. Mamert réfute cette opinion par des autorités et par des raisons. Quant aux autorités, plusieurs de celles qu'il allègue en sa faveur ont cela de curieux qu'elles sont tirées d'anciens ouvrages

(i) Id. loc. cit.

(2) J(L loc. cit.

4lî» LA GAULE AU CINQUIÈME SIÈCLE.

de philosophie pythagoricienne aujourd'hui perdus , et qui existaient encore au cinquième siècle , si Mamert ne ment ou ne se trompe pas quand il les cite comme les ayant lus. De ce nombre sont les ouvrages de Philolaùs, d'Ârchilas, d'Éromène, tous les trois de Tarente , et beaucoup d'autres , attribués de même à des pythagoriciens de l'ancienne école. Pour ce qui est des arguments par lesquels Mamert s'efforce de prouver la spiritualité de l'ame, ce sont des arguments de pure métaphysique , fondés sur l'absurdité d'attribuer à une substance matérielle, à un corps, des actes simples, des facultés indivisibles, comme le sont les actes et les facultés de l'ame, tels que le raisonnement, la volonté, la mémoire, etc., facultés qui, de quelque manière que l'on les considère , ne peuvent être assimilées à dès corps , ni qualifiées de matérielles. Toute cette métaphysique, on s'en doute bien , ne prouvait guère ce qu'elle voulait prouver. Purement négative, impuissante à pénétrer dans la nature intime des pViénomènes, à en saisir les détails, elle en affectait d'autant plus aisément la précision et la rigueur des formules géométriques. Toutefois il est juste de reconnaître qu'au cinquième siècle cette métaphysique , si creuse et si vaine qu'elle doive nous paraître aujourd'hui, pouvait passer pour de la science, et contenait le germe de quelques démonstrations plus sérieuses et plus directes qui ont été données depuis de la spiritualité de l'ame.

ÉTUDES j IJTïÉR/lTUflE. 4^^

Du reste la philosophie de Platon , soit pure et dans l'intégrité de ses formes originelles, soit modifiée par le christianisme, cette philosophie, dis-je, n'était pas la seule répandue dans la Gaule ; on y enseignait aussi diverses parties de la philosophie d'Aristote , sa morale entre autres , les catégories, et, selon toute probabilité, la dialectique. Sidoine nomme comme l'un des maîtres par lesquels il avait entendu professer ces doctrines un certain Eusèbe, dont il parle à diverses reprises avec de grands éloges, et qui, à ce qu'il semble vouloir dire, enseignait en grec*.

D'après un passage de Claudien Mamert on serait tenté de croire que la philosophie à la mode de son temps, parmi les nobles gallo-romains, était un matérialisme superficiel , qui se piquait surtout de nier la spiritualité de l'ame et la tenait pour indissolublement unie au corps, dont elle partageait nécessairement la destinée temporaire. Le passage de Mamert est assez curieux pour mériter d'être traduit, malgré l'affectation prodigieuse de la diction , obscure et vague par excès de recherche. En voici sinon la traduction précise, au moins le sens général, qui est tout ce qui importe ici. Après avoir cité quelques-uns des graves philosophes qui admettaient la spiritualité de l'ame , il continue de la sorte: «Ou je me trompe fort, dit-il, ou de tels hommes ont pénétré beaucoup plus avant dans la

(i) Epislol. IV. I.

4l4 ^■'^ GAULi: AL CINQUIÈME Slfcr.LE.

raison secrète des choses que certains des nôtres (jui, introduisant parmi les disputes de salon l'examen des questions les plus sublimes, et sûrs des applaudissements de quelques louangeurs sUipides, s'assoupissent sur leurs sièges à la seule rémirriscence de ce qu'ils nomment des opinions décrépites, des rêves de vieilles femmes, et soutiennent que l'ame est adhérente aux viscères, emprisonnée dans la capacité du corps*. »

Ces faits, qui en font nécessairement présumer toute une série d'autres analogues, semblent constater qu'il y avait en Caule, à l'époque convenue, je ne dirai pas plus de philosophie, mais du moins plus de curiosité, plus de prétentions philosophiques que l'on ne serait autorisé h s'y attendre dans un siècle de bouleversements , de confusion , de désastres privés et publics, les uns déjà consommés, les autres imminents.

Mais les deux branches de savoir qui, à cette même époque, étaient le plus en vogue parmi les Gallo-Romains, qui excitaient le plus d'émulation et donnaient le plus de renommée, c'étaient la grammaire et la rhétorique. Les Gaulois du i^.Iidi avaient cultivé avec ardeur ces deux sciences avant d'être sujets de Rome, ou du moins avant d'être saisis de la manie d'être ou de paraître Romains en toute chose ; ils avaient eu. pour maîtres en ce genre les grammairiens et les rhéteurs marseillais. Le témoi-

(i) Claud. Mamertii?^. de Statu aninue. îl. (S.

ETUDES, LITTÉRATURE. /j I ")

gnage de Strabon sur ce point est trop formel pouiêtre contesté, et trop connu pour- qu'il soit nécessaire de le rapporter ici textuellement. Ainsi les premiers maîtres latins qui donnèrent aux Gallo- Romains des leçons de grammaire et de rhétorique les trouvèrent déjà plus qu'à demi imbus des préceptes de ces deux sciences, déjà épris d'elles. Cette circonstance n'est pas sans importance dans l'histoire de la culture littéraire des Gaulois; elle aide à concevoir le rapide succès avec lequel ils étudièrent la grammaire et la rhétorique latines, avec lequel ils s'en approprièrent le goût et le génie.

Ce fut du milieu du troisième à la fin du quatrième siècle qu'ils se distinguèrent le plus dans ces études favorites. Depuis la perte de la liberté romaine, les panégyriques des empereurs étaient devenus pour les Romains le thème le plus relevé de l'éloquence, ou, pour mieux dire, de la rhétorique; or, l'on sait que la plupart de ces panégyriques, et les plus renommés, sont l'œuvre de rhéteurs gallo-romains.

Le nombre de ces rhéteurs s'était rapidement accru et devait être extrf^ordinaire dans la seconde moitié du quatrième siècle. Âusone, qui nous a laissé une liste des professeurs de rhétorique ou de grammaire qui s'étaient illustrés de son temps dans les écoles de Bordeaux, sa ville natale, ou qui, nés dans cette ville, avaient professé avec distinction dans quelque autre, n'en compte pas moins d'une trentaine, parmi lesquels il y en avait dont

/jlG LA GAULE AU CINQUIÈME SliCLE.

la réputation s'était étendue à toutes les parties de l'Empire*.

Au cinquième siècle la culture de la grammaire et de la rhétorique était indubitablement déchue en Gaule, moins toutefois que l'on ne présumerait, à considérer toutes les causes de décadence accumulées sur cette époque. Les écoles de l'une et de l'autre étaient encore alors nombreuses, et quelques-unes encore florissantes en Gaule. Il y en avait dans toutes les grandes villes du Midi. Il est fait expressément mention de celles de Vienne, de Lyon, de Bordeaux, de Toulouse, de Clermont, de Marseille, et l'on ne peut douter qu'il n'y en eût aussi dans bien d'autres villes moins considérables, qui n'avaient pas autant de chances de faire parler d'elles. Les noms de plusieurs des professeurs qui furent à la tête de ces écoles sont venus jusqu'à nous, accompagnés de témoignages qui en attestent l'antique célébrité. Sidoine Apollinaire ne manqué pas une occasion d'exalter le mérite très varié de Lampridius de Bordeaux, de Pragmatius et de Sapaudus de Vienne^. Viventiole de Lyon, Marius Victor de Marseille, Securus Melior de Clermont ont été vantés par d'autres.

On ne sait rien de précis ni sur les théories de ces sciences, ni sur les méthodes usitées pour leur enseignement. Tout ce que l'on peut dire à cet

( 1 ) Ausonii prof essores.

{2) Epistol. passim.

égard , c'est qu'au temps dont îl s'agit elles n'avaient subi aucun changement notable; ce qu'elles avaient été au troisième et au quatrième siècle, elles Tétaient à peu près encore au cinquième, et l'on peut leur appliquer sans inconvénient, à cette dernière époque, l'idée générale que l'on s'en fait aux précédentes.

La grammaire avait pour objet principal de commenter, d'analyser, d'interpréter les ouvrages célèbres, ceux des poètes surtout, et plus particulièrement encore ceux des poètes les plus anciens, de manière à bien en développer le sens littéral et les beautés intrinsèques.

La rhétorique était quelque chose de plus relevé, de plus complexe et de plus artificiel que la grammaire. Elle consistait en exercices variés, dont le but définitif était dé donner au discours, par la forme et les accessoires, une importance distincte du fonds, et même, autant que possible, supérieure au fonds des choses. Elle enseignait , comme dit Suétone, à employer à propos les figures de langage convenues; à dire une même chose de plusieurs manières différentes ou opposées, et toujours également bien , toujours avec un égal degré d'effet; à mieux dire ce qui passait pour avoir été bien dit; à donner aux fables un air de vérité, à la vérité des airs de fable; à louer et à blâmer les grands hommes*.

(i) Suet. de Claris Rhetoi-ib.

4l8 I ,V GAliLE AU CINQUIEME Sli-CLi:,

Les coiiiposihons consacrées à ces sortes d'exercice prenaient le nom général de déclamations; elles roulaient sur un certain nombre de sujets transformés en lieux communs. Ces sujets, soit de pure invention , soit donnés par l'histoire, embrassaient tous les cas auxquels pouvaient s'appliquer le talent de la parole et l'art de persuader. C'étaient des plaidoyers sur des causes réelles ou imaginées à dessein pour donner au rhéteur l'occasion de produire à l'admiration d'autrui les secrets les plus intimes et les plus merveilleux de son éloquence. C'étaientdesdissertations paradoxales sur des questions générales de politique ou de morale. C'étaient des panégyriques, où, de peur de dire des grands hommes des choses ordinaires et convenues, on s'évertuait à en dire d'étranges, de vaines, et au besoin de fausses.

Maintenant veut-on apprécier par leurs fruits tous ces exercices, tous les artifices de cette rhétorique si estimée? On en a un moyen facile et sûr; il ne faut pour cela qu'examiner les ouvrages qui en étaient le but, l'application, le résultat définitifs.

Ces ouvrages, qui furent très nombreux, sont aujourd'hui, il est vrai, pour la plupart perdus; mais il en reste néanmoins des échantillons renommés, et plus qu'il n'en faut pour en saisir et en apprécier le caractère général. Il y a plus , et je crois avoir fait d'avance ce qui, refait ici, pourrait y passer pour une répétition gratuite. En effet, j'ai cité dans les

ETLDIS, i,rH\ÉKA.Tl)RK. 4^9

récits et clans les considérations qui précèdent plusieurs morceaux parfois assez étendus de Sidoine Apollinaire, de Salvien et d'autres écrivains contemporains, représentants fidèles du goût littéraire de leur siècle; et, dans ces morceaux, l'on a pu, même à travers le voile d'une traduction timide et réservée, saisir les traits dominants de la littérature à laquelle ils appartiennent.

Pour aller plus vite dans cet aperçu, je ferai abstraction de la latinité des écrivains gallo-romains du cinquième siècle, sur laquelle il y aurait cependant des* observations importantes à faire, où il y aurait surtout à signaler cette manie de néologisme qui avait fait }^u à peu de la langue de Lucrèce et de Cicéron une langue que Cicéron et Lucrèce n'auraient pas toujours comprise, ni probablement trouvée de leur goût. Je supposerai que la latinité de ces écrivains était aussi correcte et aussi pure (ju'eile pouvait l'être alors.

Cela convenu, ce qui caractérise principalement, en Gaule comme partout, la littérature du cinquième siècle, c'est un certain contraste plus ou moins choquant entre la forme et le fonds des ouvrages, entre les idées et le style. Les idées en sont généralement graves et [)lus ou moins intéressantes comme expression des hommes et du temps auquel elles appartiennent; le style en est à l'excès maniéré et affecté; les moyens d'effet les plus recherchés s'y heurtent à chaque instant. L'on dirait que l'écrivain est convenu d'avance avec lui-

4>'.0 L\ GAULE AU CINOlIIliME SIKCLE.

même qu'en appliquant toute son imagination à chercher d'ingénieuses combinaisons de mots et de phrases, il n'en trouvera point d'assez neuves ou d'assez piquantes, point de bizarres, de forcées ou de fausses. Les mots simples et directs , les mots propres qu'il est bien obligé d'employer, sous peine de n'être pas entendu là où il a besoin de l'être, il cherche du moins à les relever, à les rajeunir par le tour général de la phrase qui n'a pu se passer d'eux. Aussi, à peine y a-t-il, dans ces écrivains, quelques lignes où l'on ne sente plus ou moins un certain effort de bel-esprit pour piquer l'attention, pour exciter l'admiration ou tout au moins la surprise.

Et il n'y avait que trop de rapport entre cette manière d'écrire et le caractère général de l'époque où l'on écrivait et où il fallait écrire ainsi, sous peine de n'être pas lu.*L'élégance, la politesse factices, la mollesse d'une société dégénérée, qui, achevant de se décomposer, usait ses derniers efforts et ses derniers moments à s'étourdir sur elle-même, devaient naturellement passer dans le goût général de la littérature et le rendre ce qu'il était devenu , recherché, curieux de petites choses, épris du brillant faux ou vrai, et beaucoup moins préoccupé de la pensée elle-même que des accessoires, des accidents, des ornements d'expression au milieu desquels elle était jetée, au risque de s'y dénaturer ou de s'y perdre.

Du reste, ce goût du cinquième siècle n'est point

KTUDKS, LITTLUATLKE. f^-xt

un phénomène particulier à la littérature romaine; c'est un phénomène qui a toutes les apparences d'être dans la nature des choses. Il n'y a peut-être pas de littérature où il ne se montre avec des variétés accidentelles ou locales, qui n'en changent point le caractère essentiel. Il vient pour chaque littérature, au bout d'un certain temps, à la suite de certains développements, une période qui, avec des apparences d'éclat et de nouveauté, n'est en réalité que le commencement d'une décadence qui peut, selon les circonstances, être lente ou rapide, passagère ou indéfinie. Les écrivains perdent alors peu à peu le sentiment du vrai but de l'art et de ses véritables formes, de celles qui, larges, simples et pures, se sentent dans l'ensemble, dans la profondeur, dans l'effet général et définitif d'une composition. A. ces formes désormais trop sévères pour des imaginations usées, on substitue des formes exagérées, prétentieuses, qui percent jusque dans les moindres détails, qui aspirent avec une sorte d'effronterie à capter pour elles-mêmes l'intérêt du sujet, du fonds dont elles ne sont que l'accessoire et le dehors. L'art d'écrire n'est plus alors qu'une sorte de jeu aventureux de mots et d'idées, dont un mécanisme saillant fait le plus grand prix. C'est de l'art encore, il est vrai, mais c'est l'art à son degré le plus bas; c'est l'art matérialisé et démoralisé au ser\ice d'une société corrompue, tourmentée de faux besoins, pour laquelle le naturel el le Mai ne sont phis guère qnc de Nains noms, que

^11 LA GAULE AU CINQUIKME SlèCLE.

chacun donne à la fantaisie, à la méprise, à l'exception qui a conservé la vertu de l'émouvoir.

Pour revenir au cinquième siècle, ce n'est pas seulement dans le style des compositions de ce temps que percent l'affectation et la recherche qui le caractérisent; c'est aussi dans le genre même de ces compositions, de celles du moins qui n'ont pas un objet religieux. La faculté de composer un grand ouviage, de concevoir un plan étendu, de suivre une vue féconde dans la suite variée de ses développements, était uoe faculté plus ou moins paralysée par une vanité paresseuse qui, pressée de jouir, n'avait ni l'énergie ni l'orgueil de travailler pour l'avenir.

Il n'y avait guère alors de conception philosophique ou littéraire à l'exposition de laquelle ne suffissent largement les bornes d'un discours, d'un petit traité, d'un mince volume.

Le genre favori de composition, celui qui à tous égards allait le mieux aux moyens comme au goût de l'époque, c'étaient les lettres ou les épîtres. U nous en reste plusieurs recueils; et des recueils perdus nous avons encore diverses lettres détachées, qui avaient été par hasard transcrites dans d'autres ouvrages. Parmi ces épîtres, il y en a qui sont de la plus haute importance historique, et j'en ai cité plus d'une qui fait foi de cette assertion; mais la plupart sont de pures lettres domestiques, des lettres où il n'est question que d'affaires privées souvent très minutieuses, de sinsples billets

ETUDtS, LITTÉRATURE, 4^3

de politesse ou de curiosité, comme il s'en écrit tous les jours des millions, dans toute société un peu raffinée. Or, en étudiant ces lettres, on reconnaît, dans toutes, à proportion de l'étendue du ' cadre, la même prétention, la même vanité littéraires, la même recherche de tours et d'expressions. On voit, ce qui est d'ailleurs constaté par le fait, que toutes furent destinées par l'auteur à être un jour recueillies et publiées pour la satisfaction des beaux-esprits du temps. C'était pour eux tous qu'elles avaient été écrites; elles allaient à leur adresse par la publication. C'était là une bonne partie des chefs-d'œuvre du siècle.

On trouve déjà à cette époque des chroniques où les faits sont résumés de la manière la plus aride, dépouillés de leurs détails caractéristiques ; on y chercherait vainement un ouvrage historique proprement dit. Et dans le fait, la composition des ouvrages historiques, indépendamment des difficultés qui lui sont propres, en présentait alois d'autres particulières, bien plus effrayantes encore pour la mollesse intellectuelle et la lassitude morale du siècle. Il était plus facile de s'étourdir sur les désastres de l'Empire, d'y fermer les yeux, que d'en considérer les causes d'un œil ferme et de les raconter avec suite, avec ensemble et vérité. Les Barbares étaient déjà là; il aurait fallu parleid'eux; or il y aurait eu du péril à déplorer, à Uiaudire leurs victoires, et de la bassesse à les célébrei. On pienail le facile milieu, on se taisait.

4^4 LA GAULE AU CINQUIEME SljkCLE.

Il me reste, pour compléter cette ébauche de la littérature gallo-romaine du cinquième siècle, à dire quelques mots de la poésie de cette époque. On faisait encore beaucoup de vers; on en faisait sur tout. On composait des tragédies, des comédies, des drames satiriques; il n'en est rien resté; mais ce ne sont pas choses à regretter sérieusement. Ces pièces, uniquement destinées à des lectures privées, ou tout au plus à des récitations de salon, ne pouvaient être que de puériles et froides déclamations, amusement pédanlesque des beaux-esprits d'école.

Peut-être y avait-il un peu plus d'intérêt et de vie dans les petites compositions poétiques faites pour célébrer certains usages, certaines fêtes de la vie domestique qui se maintenaient malgré leur origine païenne. J'ai dit que l'on faisait des vers pour être chantés dans les festins un peu solennels; on composait encore des chants nuptiaux, des épithalames, dont il serait curieux d'avoir des fragments un peu variés, ne fût-ce que pour vérifier jusqu'à quel point on avait modifié le ton un peu libre et les images un peu vives autorisés par l'imagination païenne, dans ces sortes de compositions, pour les approprier au cérémonial plus austère et plus mystérieux des noces chrétiennes.

En général, bien qu'il n'y eut plus guère de paganisme dans les crovances, il v en avait encore beaucoup dans les imaginations, aussi bien que dans les habitudes et dans les mœurs. La mythologie greco-romaine était donc restée une des prin-

cipales sources de la poésie. Voulait-on relever un peu un sujet vulgaire ou familier? c'était par des accessoires , par des expédients mythologiques qu'un reste d'idées païennes pouvait seul empêcher de trouver ridicules. J'ai parlé déjà d'une pièce de vers de Sidoine Apollinaire, composée pour célébrer la magnifique villa de Léontius , sur une haute colline des bords de la Dordogne. Rien de plus bizarrement recherché que le cadre dans lequel Sidoine a jeté la description de cette villa.

Bacchus, parti de l'Inde qu'il vient de subjuguer, et retournant en Grèce , rencontre sur sa route Apollon , auquel il déclare s'en aller à Thèbes. Apollon cherche à le détourner de ce voyage et lui conseille de le suivre plutôt aux bords de la Garonne, dans un lieu où lui-même il se rend et qu'il lui décrit. Ce lieu est précisément celui où doit s'élever un jour la villa de Léontius , qui n'existe pas encore dans un temps si voisin de la conquête de l'Inde par Bacchus; mais Apollon, qui la voit déjà de son œil prophétique, n'est pas embarrassé à la décrire , et en trace à Bacchus une peinture aussi poétique et aussi fidèle que Sidoine a pu la faire *.

De tels artifices pouvaient être encore réputés ingénieux au cinquième siècle; mais ils concourent à constater ce qui l'est déjà de tant d'autres manières, que !a poésie n'était plus, au siècle dont

(i) Sitlon. Apoilin. Carm. XXII,

4^6 LA GA-ULK AU CINQUIÈME SIÎXLE.

il s'agit, que Fiin des passe-temps des beaux-esprits de la société , qu'elle n'avait plus , dans cette société, de destination générale sérieuse, ni de racine vivante. Si une telle poésie présente encore cjuelque intérêt, ce n'est guère qu'à raison des notices ou des allusions historiques qui peuvent s'y rencontrer, ou des données qu'elle peut offrir pour l'histoire de la littérature et des arts.

C'est principalement à la portion profane de la littérature gallo-romaine du cinquième siècle que s'appliquent les observations précédentes ; mais restreintes à ce point de vue, ces observations resteraient par trop incomplètes. De même qu'il existait alors deux sociétés, la société générale et la société chrétienne qui, dans cette première, s'était fait une existence, une organisation, une destination propres, il existait aussi deux littératures : une littérature générale ou profane, et une littérature ecclésiastique ou chrétienne. Cette dernière était jeune et nouvelle comme le pouvoir même dont elle était l'organe. Les doctrines sur lesquelles elle roulait étaient des doctrines sévères, profondes , mystiques , puisées à des sources orientales , pour lesquelles le génie de l'Occident semblait n'avoir naturellement que peu de sympathie. La tâche de populariser ces doctrines , d'en amener partout les conséquences morales et sociales, était la tâche du clergé chrélien, et c'était une grande lâche, que les événements généraux rendaient à la fois plus urgenle et plus difficile. 11 fallait concilier le s\s-

tèmed'une Providence que l'on supposait incessamment occupée des moindres incidents, des accidents journaliers des affaires humaines , avec des calamités inouïes, avec des désastres qui bouleversaient tout ce qu'il y avait eu jusque là de plus fort et de plus glorieux dans le monde. Il fallait arracher les populations aux influences prolongées d'un paganisme auquel elles avaient , il est vrai , peu à peu cessé de croire , mais dont les habitudes séduisantes étaient restées pour elles des plaisirs, des distractions, des besoins.

Telle était encore au cinquième siècle la tâche du clergé chrétien de la Gaule , celle à laquelle il avait consacré ses talents et son savoir, à laquelle tendaient plus ou moins directement toutes les parties de la littérature ecclésiastique. Certes! l'objet de cette littérature était des plus relevés. On ne peut rien supposer de plus grave, de plus original que le fonds d'idées et d'opinions sur lequel elle roulait; on ne peut rien concevoir de plus opposé à cette autre littérature profane qui se tourmentait à gâter, par le maniéré et la prétention de ses moyens, ce qu'elle pouvait avoir d'élevé ou de sensé dans son but.

Ainsi donc, à en juger à priori^ d'après toutes les vraisemblances, d'après toutes les convenances, il aurait seuiblé que rien ne manquait au clergé gallo-romain du cinquième siècle pour être le réformateur du goùl littéraire de l'époque, comme il l'élait dos idées et des croyance* I.a gravité du

4^8 LA GAIÎLE An CINQUIKME SIKCLE.

fonds semblait naturellement provoquer celle de la forme, et le sérieux du but, le sérieux ou , ce qui revient au même, la simplicité des moyens. 11 semble, en un mot, que les prétentions, l'élégance affectée, les recherches de phraséologie , le néologisme oiseux, réputés des beautés dans une composition profane, ne devaient point être de mise dans une composition ecclésiastique , et n'y pouvaient figurer que comme une sorte de contresens, comme l'indice d'un manque de persuasion de la part de l'écrivain. Il y avait donc dans la littérature ecclésiastique d'alors tous les motifs d'une çrrande restauration littéraire.

Tout cela aurait été vraisemblable, on ne peut plus vraisemblable à imaginer, et de tout cela pourtant rien n'aurait été vrai. Le fait est qu'en tout ce qui tient au goût, à la manière , à la forme, il n'y a aucune différence entre les écrivains ecclésiastiques et les écrivains profanes du cinquième siècle. Je ne sais même si les exemples les plus frappants, si les traits les plus hasardés de rhétorique ambitieuse et pervertie ne se trouveraient pas plutôt dans des ouvrages de doctrine chrétienne que dans des ouvrages de pure littérature. Loin de revenir , comme on est d'abord tenté d'imaginer qu'ils le pouvaient et le devaient, au naturel, au simple, au vrai dans l'expression des idées, il est certain que les écrivains ecclésiastiques, en présentant leurs doctrines sous les formes du style alors dominant,*communiquèrent, jusqu'à un cer-

ÉTUDES, LITTÉRATURE. l^l()

tain point, à ces formes prétentieuses et dégradées l'autorité de leurs doctrines. Il n'y a pas jusqu'à ceux de ces écrivains qui recommandent, par exception et dans certains cas particuliers , la simplicité et la clarté dans l'usage du latin appliqué à l'enseignement du christianisme , qui ne laissent entrevoir, de quelque manière, l'habitude, le goût et le besoin d'une certaine recherche de diction.

Il y a, par exemple, à ce sujet, un passage assez curieux dans l'ouvrage de Vincent de Lerins, sur la yie contemplative, ouvrage d'une latinité bien supérieure à celle de la plupart des ouvrages contemporains. Vincent, trouvant que les prêtres employaient généralement un langage trop relevé dans leurs discours publics, les exhorte à ne s'y servir que d'un latin très simple; or, voici comment il s'exprime :« Le discours du prêtre, dût -il être moins latin, doit être clair et simple, de manière à être compris par tous , même par les hommes incultes, mais toutefois grave et non sans art, de manière àdescendre, avec une certaine délectation, dans l'ame de tous les auditeurs. *» Ainsi Vincent était comme obligé d'admettre une ceitaine mesure d'artifice dans la portion même la plus populaire et la plus simple de la littérature ecclésiastique.

Et en effet , si l'on en juge par une multitude de

(i) Disciplinatus et gravis sei mo débet esse ponlificis, ut in omnium audientium peclus cum quadam delectatiojic descendat. — De vita conlcnipl. XXIII.

43o LA GAULE AU CliVi^U lii MK SIFCLE.

sermons ou d'homélies qui nous restent de celte époque , cette mesure laissait encore beaucoup de place aux exigences de la rhétorique des écoles. Cette impuissance de la littérature ecclésiastique de s'élever à des formes simples et sévères , à des formes en harmonie avec son fonds et son objet , est peut-être un phénomène assez remarquable qui, tout en attestant la puissance d'un mauvais goût qui tient à un ensemble des causes très compliqué, atteste aussi, dans l'esprit humain, la faculté de se prendre fortement à des idées nouvelles et sérieuses, abstraction faite de la forme sous laquelle elles sont présentées.

Je n'ajouterai rien à ces aperçus, si incomplets qu'ils soient, des destinées et de la condition de la littérature latine dans la Gaule au cinquième siècle; mais il me parait convenable de joindre à cette ébauche quelques mots sur l'état des études orecques à la même époque. Ces études avaient été, comme je l'ai dit, très florissantes aux troisième et quatrième siècles, et il va tout lieu de croire que jusque là les Grecs de Marseille et des autres colonies phocéennes , les premiers instituteurs des Gaulois en littérature , avaient continué à leur fournir des professeurs de grammaire et de rhétorique. Mais au cin([uième siècle les études grecques étaient en décadence complète dans toutes les parties de la Gaule.

Il y avait cependant encore çà et là des écoles tenues par des professeurs grecs; il y en avait

ÉTtDES, LITTIÎRATLRE. /|3l

une à Bordeaux ; et ce même Lampriclius , si célébré par Sidoine Apollinaire comme rliéleur latin , n'était, à ce qu'il paraît, guère moins fameux comme rhéteur grec. Il déclamait, c'est-à-dire il composait des déclamations dans les deux langues, également applaudi dans les deux*. Quelques Gallo- Romains s'étaient fait une renommée par leur talent pour la poésie grecque. Ce même Cosentius, cet opulent Narbonais dont Sidoine Apollinaire a chanté l'habitation magnifique au bord de l'Aude et de la mer , Cosentius avait composé diverses poésies grecques, particulièrement des odes que des contemporains comparaient intrépidement à celles de Pindare, sans doute pour ne pas perdre l'occasion qu'ils avaient là de prouver que le nom de Pindare ne leur était pas inconnu. Mais ces cas particuliers ne sont guère que des exceptions assez notables au fait général de la décadence des éludes grecques dans la Gaule à l'époque dont il s'agit.

On ne trouve plus alors à Marseille même que des écrivains latins , que des professeurs de grammaire et de rhétorique latines. Corvinus et Marins Victor, les derniers connus de ces professeurs, qui florissaient vers 43o, enseignèrent et écrivirent tous les deux en latin. Tout autorise à penser qu'à

(ï) Lampridius. . .

Declamans gemini poiidere sub slyli , Coram discipulis Burdegalensibus.

Epist..IX. i3.

43î LA. GAULE AL ClJVQLlÈME SIKCLK.

cette époque le grec n'était plus Tidiome littéraire d'aucune des villes de la Gaule d'origine phocéenne ; c'était le latin qui s'était élevé à ce privilège et qui était devenu , dans toutes ces villes , la langue de la haute société grecque. On ne peut toutefois douter que le grec, bien que sans doute altéré et corrompu par diverses causes, n'y fût encore l'idiome usuel d'une partie considérable de la population ; c'est un fait général que je crois pouvoir conclure d'un fait particulier suffisamment constaté. Il est connu qu'au cinquième siècle le grec était encore l'idiome d'une partie des habitants d'Arles. Or, cette ville n'était point grecque d'origine ; seulement elle avait été long-temps soumise à l'influence des Marseillais, et quelque temps sous leur domination. C'étaient indubitablement eux qui, soit à titre de gouvernants, soit à celui de voisins privilégiés, y avaient introduit leur idiome, que saint Césaire y trouva encore en usage à son entrée dans l'épiscopat de cette ville*.

Or, si le grec persistait au cinquième siècle dans une ville gauloise, gouvernée et colonisée par des descendants des Phocéens, à plus forte raison devait-il s'être maintenu dans des villes d'origine phocéenne, où il avait des racines bien plus étendues et plus profondes.

Et le grec n'était pas, au cinquième siècle, l'unique idiome parlé par des groupes plus ou moins

(i) Acta SS. Benc'd. tom. I. n'' ii. p, 662.

considérables de la population gallo-romaine. Je n'hésile point à affirmer que toutes les anciennes langues usitées dans la Gaule antérieurement à la conquête romaine s'étaient maintenues dans des localités particulières, dans certaines contrées ou dans certains cantons écartés, moins exposés que les autres à l'action de la puissance et de la civilisation romaines.

Tout le monde sait que César avait distingué dans la Gaule trois racés d'hommes parlant chacune une langue tout-à-fait diverse de celle des deux autres; ces langues étaient l'aquitain, le celtique et le belge, qui aurait été, à ce qu'il semble, beaucoup plus convenablement et plus historiquement distingué par le nom spécial de gaulois. Or, de ces trois langues il y en a deux, l'aquitain et le celtique, qui sont encore aujourd'hui représentées en France par deux idiomes vivants qui en sont des restes immédiats, aussi certains que curieux. Ces deux idiomes sont le basque, qui se parle encore dans quelques vallées des Pyrénées occidentales, et le bas-breton qui persiste dans une partie de la Bretagne armoricaine. Ce n'est certainement pas depuis le cinquième siècle que ces idiomes ont envahi les localités où ils vivent aujourd'hui ; non-seulement ils y existaient dès lors , mais il est évident que, plus jeunes de quinze siècles, ils devaient en être d'autant plus purs et plus entiers. Les faits et la vraisemblance se réunissent pour constater qu'ils, 1. 28

434 ^^ GAULE AU CINQUIÈME SliiCIE.

dominaient alors sur une plus grande étendue de territoire qu'aujourd'hui *.

' Quant à la troisième langue de César, que je crois pouvoir nommer proprement le gaulois, il n'en reste pas aujourd'hui, en France, de vestige vivant; mais elle était, selon toute apparence, parlée encore au cinquième siècle dans quelques cantons particuliers delà Gaule dont on ne saurait indiquer la position. 11 y a, dans la Vie de saint Martin par Sulpice-Sévère, un passage intéressant auquel on n'a fait aucune attention, auquel on n'a pas du moins atlribué sa juste valeur.

On sait que celte vie de saint Martin est écrite en forme de dialogue oii figurent trois interlocuteurs, Postliumianus, Gailus et Sulpice-Sévère luimême. Posthumianus, qui a visité les moines de la Thébaïde dans leurs solitudes , fait d'abord un récit de tout ce qu'il y a vu ; après quoi , s'adressant à Sulpice, il le prie de lui raconter les traits de la vie de saint Martin qu'il avait omis dans sa biographie de ce saint. Mais Sulpice, écartant de lui cette tâche, la rejette sur Gailus, comme particulièrement apte à la remplir, en sa qualité de disciple du saint évêque. Gailus accepte la tâche, mais

(i) Tous ces faits que je dois me borner à indiquer ici de la manière la plus sommaire, je les ai présentés dans mes cours à la Faculté des lettres, avec tous les développements qu'ils exigent, et j'espère les soumettre prochainement au jugement du public.

ÉTUDES, littératurt:. 43'i

avec une sorle de honte et avec le souci de ne pas s'en acquitter à la satisfaction d'auditeurs aquitains, lui Gaulois, discoureur inexpert et grossier. C'est alors que, pour le l'assurer et l'encourager, Posthumianus lui dit : « PaHe celtique, ou, si tu l'aimes mieux, parle gaulois , pourvu que tu parles de Martin *. »

A moins de prendre ces paroles pour un insipide pléonasme, qu'il n'est pas facile d'imputer à un écrivain élégant et soigné comme Sulpice-Sévère, il faut y voir une allusion formelle à deux des anciens idiomes de la Gaule encore alors coexistants, au celtique et au gaulois.

Dans les localités déjà fort restreintes où ils persistaient au cinquième siècle, les trois idiomes dont j'ai parlé étaient alors le débris le plus notable de la nationalité des anciens peuples de la Gaule; mais ce n'était qu'un débris destiné à s'altérer de plus en plus et à disparaître un jour totalement. Déjà , dès l'époque dont il s'agit ici pour nous, c'était le latin qui était la véritable langue, la langue généi-ale et nécessaire de la Gaule, celle du gouvernement, de la religion, de la littérature et des hautes classes de la société. C'est là un fait impossible à contester et dès lors inutile à prouver.

Ce qu'il est moins superflu de noter relative-

(i) Tu vefô. . . velceUice, aut,simavis, gallice loquere, clmnjnodo jam Martimim loquaris. . . . (Siilpicii Sev. viia vS. Maitin. XX. )

ment h l'usage du latin parmi les Gallo-Romains du cinquième siècle, c'est que cet idiome était aussi dès lors celui de la masse des populations gauloises, et particulièrement de la population des villes et des campagnes formant le district rural de ces villes, et en relation d'intérêt, de trafic et d'affaires avec elles. Entre les preuves nombreuses et diverses qu'il est possible de donner de ce fait, j'en citerai d'abord une qui a le double mérite d'être à la fois décisive et sommaire. Parmi les sermons et les bomélies qui nous restent des évêques et des prêtres du cinquième siècle, il y en a un grand nombre qui portent en eux-mêmes la démonstration qu'ils furent composés pour être récités, non devant les classes lettrées, mais devant la masse du public chrétien , comprenant sans distinction tous les rangs de la société. Il y a plus, et c'est un autre fait que j'ai eu déjà tout à l'heure l'occasion de noter en passant; plusieurs de ces allocutions chrétiennes, faites pour être adressées au gros de la population des villes , sont des opuscules fort travaillés, où l'on sent que l'auteur a voulu faire parade d'élégance et d'érudition, et qui, pour être compris à l'audition, exigeaient une intelligence assez étendue du latin et une grande habitude de l'entendre.

On a, par exemple, de Sidoine Apollinaire une preuve assez piquante de ce que je veux dire ; c'est un discours qu'il composa exprès, étant évêque, pour être récité devant la population réunie de

ÉTUDES, LlxriiRiTURlî;. 4^7

Bourges, oii il avait élé appelé comme médialementre les factions opposées qui se disputaient pour le choix d'un évêque. Sidoine a grand soin d'assurer, dans une lettre qui sert comme de préface à ce discours, qu'en le composant il eut principalement en vue de le faire simple, familier, populaire, tel en un mot que l'exigeait l'occasion , et tel certainement crut-il de bonne foi l'avoir fait*. En appréciant aujourd'hui ce discours d'après notre goût, il nous serait difficile de ne pas en trouver la composition pédantesque, le style précieux et sophistique, plusieurs traits obscurs à force de vouloir être élégants. Cependant le discours fut prononcé, et produisit l'effet que Sidoine en avait espéré. Il fut donc compris par la masse de la population de Bourges; et Bourges, bien que ville aquitaine, n'était certainement pas celle de la Gaule où le latin avait été cultivé avec le plus de succès.

Un autre témoignage de la popularité du latin parmi la masse des Gallo-Romains du cinquième siècle, c'est l'avidité avec laquelle il est constaté que cette masse fréquentait les spectacles. Les représentations théâtrales, les jeux du cirque et les boucheries des arènes avaient cessé dans plusieurs villes qui, détruites ou ravagées, n'en pouvaient plus faire les frais; mais tout cela subsistait encore dans d'autres villes qui avaient moins sr)uffert et

(i) Epist. VII. 9.

qui, en attendant leur tour d'être dévastées, se livraient avec fureur à cette joie toute romaine de spectacles obscènes ou féroces.

Ce n'étaient plus ni des tragédies ni des comédies, ni aucun des grands genres dramatiques de l'ancienne littérature que l'on jouait alors sur les théâtres à demeure ou temporaires; c'étaient des farces , de petites pièces de tout genre , restes dégénérés et méconnaissables du théâtre antique, mais qui n'en étaient pas moins une des jouissances les plus vives et les plus populaires de cette époque de décadence. Ces farces, ces bouffonneries dramatiques, toujours très libres et souvent indécentes outre mesure, faisaient, selon toute apparence, une portion considérable de la littérature latine des basses classes. Ce sont ces productions que les évéques et les écrivains ecclésiastiques du temps ne se lassent pas de proscrire dans leurs exhortations ou dans leurs ouvrages.

Ils les désignent de diverses manières, mais toujours avec embarras, toujours avec un vague qui tient à la frayeur d'être clairs à propos de choses obscènes. Les discours scéniques , \q% paroles théâtrales ^ les fables de courtisane en langue scéni- ^«e^ ainsi se borne à les nommer Valérien , évéque de Cimiez. Salvien, parlant des mêmes productions, n'en donne pas une idée plus claire, mais il ajoute à ce qu'il en dit un trait qui tient lieu de tout ce qu'il n'en dit pas. «A quel point, dit-il, ces

ETUDES, LITTÉRATURE. /fOf)

choses sont criminelles, on le comprendra à cela même qu'elles interdisent toute explication à leur sujet *^.»

Une autre branche de la littérature latine des basses classes de la population gallo-romaine aussi populaire au moins que les farces dramatiques, c'étaient des chants de divers genres appliqués à différentes circonstances , à différents usages de la vie domestique , à la danse ou à ce que les anciens nommaient les chœurs, aux fêtes nuptiales, aux banquets. Ces chants étaient généralement des chants d'amour où respirait toute la franchise avec laquelle le paganisme traitait d'ordinaire cette passion. Ils avaient survécu au paganisme; et le clergé usait de toute son éloquence et de toute son autorité pour empêcher le peuple de les chanter. Un sermon de saint Césaire, évêque d'Arles, contient un passage curieux qui atteste à la fois toute son horreur pour ces chants profanes et leur extrême popularité. Il les qualifie de chants d'amour diaboliques, de chants obscènes chantés par les hommes et les femmes de la campagne 2. Bien plus tard encore, un concile d'Agde interdisait aux chrétiens de la contrée la fréquentation de ces assemblées où l'on chantait d'impudiques chansons d'amour, et où l'on se livrait à des danses obscènes. Nul doute

(i) Quae quanti sint criminis vel hinc inteliigi polest, ([uoil «t relationem sui interdicunt. — De Gub. Dci. VI. 3.

2) S. Cœsarii Hoiiiel.

44o LA. GAULE AU CINQUIÈME SIÈCLE.

que ces chants ne fussent en latin , et les prescriptions du clergé prouvent de reste que les basses classes de la population les entendaient à merveille*.

Si incomplète qu'elle puisse être , celte ébauche de l'état de la Gaule au cinquième siècle atteste du moins suffisamment à quel point cette contrée était devenue romaine. Elle ne l'était pas, il est vrai, devenue partout ; il y avait, comme je l'ai indiqué ailleurs, dans certaines localités isolées et sauvages, des groupes de population qui avaient gardé leurs anciennes langues, et avec ces langues leur antique rudesse nationale. 11 est vrai encore que les portions de la Gaule civilisées par les Romains ne l'avaient pas été toutes au même degré; j'ai eu mainte occasion de signaler les différences qu'il y avait , à cet égard , entre le Nord et le 31idi.

Mais un grand fait domine toutes ces exceptions accidentelles, toutes ces inégalités locales; ce fait c'est que le culte, les lois civiles, le régime municipal, le système administratif et judiciaire de Rome régnaient d'un bout de la Gaule à l'autre ; c'est que, dans toutes les parties du pays, tout ce qui se piquait de politesse, desavoir, de civihsation et de culture se piquait d'être Romain.

On serait presque tenté d'en vouloir aux Gaulois de cette prétention; on leur reprocherait volontiers, comme un manque de constance et de tena-

(i) Concil. Agatense. an. 5o.

^rUDES, LlTTiîr.ATUBE. 44 I

cité, leiir promptitude à céder aux influences romaines; on souhaiterait, ne fût-ce que par curiosité historique, qu'ils se fussent maintenus indépendants, pour continuer à se civihser hbrement et spontanément dans le sens de leurs antécédents et de leurs propres institutions. Leur civilisation, il est permis de le présumer , aurait été une civilisation originale, qui nous eût montré quelques nouveaux traits, quelque nouvelle face de la nature humaine. Ces peuples auraient pu alors figurer dans l'histoire avec une gloire et une destinée qu'ils se seraient faites àeux-mémes, au lieu de n'y paraître qu'à la suite des Romains, d'abord comme leurs imitateurs serviles, et à la fin comme les compagnons dévoués de leur décadence et de leurs prodigieux désastres.

Mais ces regrets d'une imagination curieuse ne sauraient être pris au sérieux. A considérer les choses avec attention, on s'assure bien vite que si les Gaulois n'avaient pas mieux défendu leur nationalité contre les Romains , c'est que cette nationalité n'avait rien qui méritât d'être mieux défendu contre de tels conquérants. S'ils avaient cédé si aisément à l'ascendant de Rome , ce n'était ni par faiblesse, ni par inconstance, mais parce qu'ils avaient déjà fait, dans la vie sociale, assez de progrès pour sentir la supériorité de la civilisation romaine sur la leur. Qu'importe qu'ils n'eussent été d'aboixl que les imitateurs de cette civilisation , s'ils devaient avoir un jour la gloire d'en être les restaurateurs.

l\lll LA GAULE AU CINQUlk^IE SliXLE.

les continuateurs, et de la pousser au-delà du point où elle était quand ils l'avaient reçue !

Même altérée, même déchue comme elle l'était, cette culture gallo-romaine du cinquième siècle valait beaucoup mieux que la demi-barbarie gauloise dont elle avait pris la place. Il y avait dans cette culture autant ou plus d'intelligence et de moralité qu'il n'en était besoin pour la relever et l'épurer un jour. Il ne fallait pour cela qu'une révolution politique qui rendit à la société opprimée, découragée et amollie, un peu de liberté et d'énergie, et cette révolution était, à ce qu'il semble, inévitable. Cet immense corps d'Empire romain croulait de toutes parts, même avant d'être assailli par les Barbares. La force dont il était la création était une force usée, dégénérée, démoralisée, qui ne suffisait plus à en tenir les pièces ensemble; il devait nécessairement se disloquer, et se disloquer en autant d'États divers qu'il s'y trouvait de provinces ayant conservé , avec leurs anciens noms, un certain sentiment de leur ancienne nationalité. Or, c'était dans ces États nouveaux que la culture romaine, diversement modifiée à raison des diverses influences des antécédents et des localités , avait naturellement des chances de se régénérer au fur et à mesure de ses développements ultérieurs.

Les conquêtes des Germains avaient, jusqu'à un certain point, réahsé l'hypothèse que je viens d'indiquer; elles avaient anéanti l'immense Empire; files en avaient disloqué les vicariats; elles en

avaient refait des pays indépendants, et, dans chacun de ces pays, elles avaient créé de petits Etats appelés à une vie et à des destinées nouvelles. Mais quelles pouvaient être ces destinées et cette vie ? Y avait-il, pour la société ramaine, sous la dominalion des Barbares , des chances d'amélioration , de régénération résultant directement de cette domination elle-même ? ou bien la civilisation romaine , si déchue qu'elle fût, n'était-elle pas une force supérieure à la barbarie, et qui devait à la longue triompher d'elle, lui survivre et conserver encore, dans ses restes, la puissance de régénérer la société enfin affranchie du gouvernement de la conquête germanique? Ce sont là des questions auxquelles on a souvent répondu par des hypothèses, par des déclamations, par des généralités insignifiantes. «Je vais tâcher d'y répondre par des faits positifs.

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