‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germainsChapitre 5 sur 35 · USURPATION ET GOUVERNEMENT DE CONSTANTIN DANS LA GAULE · texte numérisé non relu

USURPATION ET GOUVERNEMENT DE CONSTANTIN DANS LA GAULE

La seule contrée de la Gaule où l'on puisse croire que ne pénétrèrent point les Barbares fut celle comprise entre le Rhône , les Alpes et la Méditerranée. Cette contrée formait alors trois provinces, les Alpes maritimes, la seconde Narbonaise, et la Viennoise, toutes les trois détachées, l'une après l'autre y de l'ancienne Narbonaise*. De ces provinces la Viennoise qui s'étendait le long du fleuve sur une belle et riche bande de territoire , parsemée de villes florissantes, avait acquis depuis quelques années une grande importance por litique.

Dans l'intervalle de la mort de Théodose au traité de Stilicon avec les Franks ( de SgS à l\oo ), ceux-ci avaient fait dans la Gaule une irruption dont l'histoire parle à peine et qui avait pourtant laissé d'effrayants vestiges. Trêves, le siège de la préfecture, avait été prise, pillée et détruite. Les

il) Nolitia dignitat. Imper. Romani.

54 USURPATION Dli CONSTAlNTIN

chances d'une pareille calamité étant désoiinais journalières, le gouvernement impérial de l'occident avait jugé à propos de rapprocher du centre de l'Empire le siège de la préfecture des Gaules. Vers l'an lioi ce siège avait été transféré dans la ville d'Arles ou de Constanline, comme on disait dans la langue officielle de l'époque, en commémoration du long séjour de Constantin dans cette ville et de la prédilection qu'il avait eue pour elle *. En même temps que cette translation s'était opéré un autre changement qui tenait aux mêmes vues et aux mêmes motifs.

La vaste portion de la Gaule située au sud de la Loire renfermait quatre provinces ( Its deux Aquitaines, la Novempopulanie et la première Narbonaise ) qui, jointes à celles comprises entre le Rhône et les Alpes, en fiiisaient sept, sur les dixsept dont se composait la Gaule entière ^. 11 avait été décidé que les intérêts communs de ces sept provinces seraient traités dans des assemblées annuelles, composées du Président et des principaux citoyens de chaque province, assemblées qui devaient être présidées par le préfet du prétoire et tenues à Arles. Prises collectivement , ces sept provinces formaient, dans la vaste préfecture des Gaules, un quatrième arrondissement ou vicariat distinct des trois autres ( le Nord de la Gaule, l'Es-

(i) Edicluin Honorii. An. 4iB'- (3) Nolilla dignil. Imper. R.

DANS LA GALLE. 5f)

pagne et la Grande-Bretagne), ayant son chef ou vicaire à part et son régime particulier.

Ces changements peuvent être regardés comme autant de précautions que la domination romaine, fortement menacée au Nord , prenait d'avance pour se concentrer et se fortifier dans le midi; et c'était par suite de ces précautions que la province viennoise était devenue le.siége ou le refuge du gouvernement romain en deçà des Alpes.

A considérer que l'histoire ne fait aucune mention expresse de ce gouvernement à propos de la fatale invasion de 4o6 , on serait tenté de supposer qu'il n'existait plus, qu'il n'en restait pas même une ombre; mais cette supposition serait une erreur.

Tandis que les Alains et les Vandales battaient la Gaule du Rhin aux Pyrénées et des Pyrénées aux Cévennes,, il y avait à Arles un préfet du prétoire , gaulois ou romain , nommé Limenius '^. Il y avait, dans la province viennoise, un maître de la cavalerie, l'un des trois premiers officiers militaires de l'Empire. C'était un Frank, ou du moins un Germain, comme l'indique son nom de Cariobaudes 2. Chacun de ces deux chefs avait nécessairement autour de lui des subordonnés , l'un dans l'ordre civil , l'autre dans l'ordre militaire , et l'on ne peut même douter que ce dernier n'eût à sa disposition un certain nombre de troupes.

(i) Zosiinus. Histor. liv. V.

(2) Id. loc. cit.

Si donc les Barbares ne trouvèrent point dans la Gaule de résistance organisée, ce fut, non pas faute de gouvernement, mais d'un gouvernement ou d'un homme tel qu'il le fallait pour le besoin du moment. Les milices que le maître de la cavalerie avait à ses ordres ne pouvaient pas être nombreuses; elles étaient, selon toute apparence, en très grande partie composées d'auxiliaires barbares, moins disposés à combattre qu'à imiter leurs frères. Ce n'était pas là une force avec laquelle le gouvernement romain put essayer de repousser une invasion comme celle dont il s'agit ; il dut s'estimer heureux d'être séparé des envahisseurs par un fleuve large et rapide, et de n'être point attaqué dans son siège.

Cependant la Gaule ne se bornait pas à gémir de se voir ainsi ravagée, tandis que les légions fournies par elle étaient employées au loin , à la défense de l'Italie ou des autres parties de l'Empire. Elle s'en indignait et , h la faveur du mécontentement général, les factions du pays, les vieilles rancunes gauloises contre Rome éclataient de tous côtés par des tentatives qui ajoutaient encore aux calamités de l'invasion barbare et aux mauvaises chances de l'Empire.

J'ai parlé ailleurs de la fameuse et redoutable faction des Bagaudes; j'ai tâché d'en indiquer l'origine et d'en caractériser les premiers développements. J'ai cru pouvoir affirmer que celte faclion, hostile par clioix et par goût à toute civilisation,

DANS LA. GAULE. Sy

n'était qu'une suite, un dernier reste de l'ancienne opposition gauloise à la conquête et aux institutions romaines. Mais, quelle que fut son origine, il est évident que le brigandage dont il s'agit dut s'accroître par le désordre de l'invasion. Les bandes de Bagaudes qui existaient déjà auparavant dans la Gaule se recrutèrent subitement d'une multitude d'hommes ruinés , de laboureurs chassés de leurs champs et de leurs foyers , qui prirent par désespoir le parti de vivre de brigandage et de se mettre en guerre contre une société qui n'avait pas eu la force de les protéger. Ces bandes erraient çà et là, pillant et détruisant ce qui avait échappé aux Barbares, attaquant aussi parfois ces derniers et leur enlevant le butin fait sur les Gaulois *. Nous verrons par la suite quelques -unes de ces bandes faire des choses qui supposent l'organisation et la force d'une armée.

Sur divers points de la Gaule le mécontentement des peuples se manifesta d'une manière plus naturelle. Dans les provinces écartées, dans les hautes montagnes, des populations entières se révoltèrent contre le gouvernement romain et furent plus d'une fois confondues avec les Bagaudes. C'est dans la Bretagne armoricaine qu'il faut chercher le fait de ce genre le plus important et le mieux constaté.

L'impulsion partit de la Grande-Bretagne. La

II' Zosimus. Hislor. !ih. \].

nouvelle de l'invasion de la Gaule, répandue dans cette île, y excita deux mouvements politiques très distincts, le premier que l'on pourrait dire romain, le second local et national. C'est de celuici que je dois parler d'abord bien que subséquent à l'autre, dont ii suffît de savoir d'avance qu'il entraîna l'évacuation complète de la Grande-Bretagne par les milices romaines.

Une fois ces milices parties les Bretons, saisissant l'occasion qu'ils avaient de recouvrer leur indépendance, se détachèrent de Rome et se donnèrent des chefs nationavix *. Autant en firent , à leur exemple , les Bretons armoricains ; ils chassèrent les officiers de l'Empire et se donnèrent la forme de gouvernement qui leur plut. Zozime , le seul historien qui ait parlé de cette révolution , semble l'étendre à toute la partie basse des pays situés entre l'embouchure de la Loire et celle de la Garonne, et même à d'autres provinces de l'intérieur de la Gaule °^.

Il y aurait lieu de croire, d'après lui, que ces diverses contrées revinrent ainsi tout d'un coup à leur régime celtique ou à quelque chose de semblable; mais, dans cette extension, le fait n'est pas très probable. S'il y eut quelqu'une de ces contrées où l'on puisse présumer que l'état politique antérieur à la conquête romaine fut alors plei-

(l) Zosimus. llislor. V'I. '\.

(9,) Id. loc. cit.

nement rétabli , ce ne peut être que la Bretagne armoricaine. Quant aux parties de l'Aquitaine auxquelles on étendait le nom d'Ârmorique, sans pouvoir dire quelle espèce de gouvernement général plies adoptèrent, on s'assure que, des institutions romaines, elles gardèrent au moins le régime municipal.

Tandis qu'une partie des Gaulois se détachait ainsi sans tumulte et sans violence de l'Empire d'Occident , nn usurpateur obscur poursuivait la tentative plus téméraire de s'emparer de cet empire, ou du moins des trois vastes contrées qui formaient la préfecture des Gaules. C'est de ce second mouvement ayant eu, comme le précédent, son principe dans la Grande-Bretagne , que je dois maintenant suivre sans interruption le développement très complexe.

Informées de l'invasion de la Gaule, les milices romaines de la Grande-Bretagne en prirent prétexte pour donner un empereur à l'Occident. Après en avoir successivement fait et défait deux qui à l'essai se trouvèrent ne pas leur convenir, elles arrêtèrent leur suffrage sur un troisième *. Celui-ci était un simple soldat jusque là sans renommée; mais il se nommait Constantin, et ce nom, de bon augure pour les légions de la Grande- Bretagne, leur parut en celui qui le portait un titre suffisant à l'Empire. Les historiens du temps

(i) Zositiiu. Hi>loi'. \ t. S.

6o USURPATION DE CONSTANTIN

ne parlent de Constantin qu'avec un profond mé^ pris *; cependant, à juger de lui par le peu que l'on connaît de ses actions, on en prend une idée moins défavorable.

A peine salué empereur (probablement dans la seconde moitié de l'année 407), il passa dans les Gaules, accompagné des soldats qui l'avaient élu 2. Il débarqua à Boulogne, où il s'arrêta quelque temps pour essayer de se faire un parti parmi les Gaulois et de renforcer un peu sa petite armée. Il réussit à l'un et à l'autre , et les historiens attestent qu'il attira promptement à sa cause les détachements de milices romaines épars çà et là dans divers cantonnements de la Gaule et de l'Aquitaine ^.

Mais c'était surtout avec les Barbares qu'il avait besoin de traiter; la Gaule en était encore inondée. Les bandes de Germains, dont l'irruption n'avait été qu'accidentelle et passagère, avaient sans doute dès lors repassé le Rhin avec le butin qu'elles avaient pu faire sur la rive gauche de ce fleuve; mais quant à la portion conquérante de l'invasion, je veux dire quant aux Alains et à leurs confédérés, pas un d'eux n'était encore sorti de la Gaule; ils continuaient à la parcourir en tous sens. Il paraît qu'après avoir fait, dans la première Narbonaise, les ravages dont j'ai parlé, ils étaient remontés

(1) Prosperi Aquit. Chronic. — Orosius. Histor. VII. 4o.

(2) 1(1. loc. cil.

(3) Olympioflorus. Hisloiia apud Pholium, pag. 182.

DANS LA GAULE. 6l

vers le nord, jusque dans la Belgique, pour piller ces mêmes côtes déjà maintes fois pillées par les Saxons *.

En mettant le pied sur le sol gaulois Constantin dut, en quelque sorte, se trouver en contact avec eux ; et comme il n'avait pas, de bien s'en fallait, des forces suffisantes pour les chasser, il ne lui restait d'autre parti que celui de se les concilier et de s'en faire un appui ^. Les détails de ses transactions avec eux sont complètement ignorés; deux choses seulement peuvent être regardées comme certaines : l'une, que de fortes bandes de ces Barbares entrèrent immédiatement à son service en qualité d'auxiliaires; l'autre, que la masse de leur fédération, qui s'était un moment éloignée du midi et des Pyrénées, s'en rapprocha de nouveau à la suite de Constantin ou à peu près en même temps que lui.

De ces milices romaines ou barbares qu'il avait gagnées à son parti, l'empereur aventurier fit deux corps d'armée séparés, sous deux généraux, l'un romain, nommé Justinien, l'autre germain, Nebiogaste 5. A la tête de ces forces il se mit en marche vers le midi, avec le projet de s'établir dans le siège de la préfecture des Gaules et de se faire reconnaître empereur par les villes qu'il devait traverser et qui n'avaient pas perdu, dans le désastre

(i) Prosperi Aquitan. Chronicon.

(2) Orosius. Histor. lib. VII. 40.

3) Olympiodor. Hislor. ap. Photium, p. iSï.

Gl USLRPATIOiN DE CO\STANTI>'

de l'invasion , tout intérêt aux affaires générales de l'Empire ou de la Gaule. Il fut, à ce qu'il semble, bien accueilli dans la plupart de ces villes; et l'on conçoit en effet que, dans l'état d'abandon et d'exaspération où se trouvaient les Gaulois, ils ne se montrassent pas très difficiles sur le choix ou la reconnaissance d'un empereur *.

Le bruit de l'usurpation de Constantin était arrivé de bonne heure à Rome, probablement tandis que l'usurpateur était encore à Boulogne. L'histoire ne dit pas si l'indolent Honorius s'alarma beaucoup de ce bruit, mais Stilicon en fut vivement contrarié. J'ai parlé ailleurs et il faut se rappeler ici du traité qui avait été conclu avec Alaric, et par lequel celui-ci s'était engagé à secondei- de toutes ses forces le maître des milices romaines, dans la tentative que ce dernier devait faire pour leconquérir la province d'illyrie à l'Empire d'Occident.

Cette conquête était le projet favori du maître des milices, qui y attachait une importance dont il ne serait peut-être pas facile de découvrir ou d'approuver les motifs. Des obstacles avaient jusque là retardé l'exécution de ce projet, d'abord des intrigues de cour, et puis l'irruption de Radagaise. Mais enfin ces obstacles étaient levés, et Stilicon se croyait au moment de partir pour aller joindre Alaric au-delà de l'Adriatique, lorsqu'il reçut la nouvelle que Constantin avait été fait empereui-

(i) Olympiodor. Histor. ap. Pliotîum, p. ïSa

DAiVS LA. (iAULK. 63

dans la Grande-Bretagne et qu'il était déjà reconnu par un parti gaulois. A cette nouvelle, il lui fallut ajourner encore son expédition d'Illyrie et songer à arrêter l'usurpateur. Il détacha donc contre lui une partie des milices de l'Italie, dont il confia le commandement à Sarus *.

Ce Sarus, dont il sera plus d'une fois question parla suite, était un chef de bande visigoth entré depuis quelques années au service d'Honorius, ou plutôt de Stilicon, et renommé entre tous les Barbares pour sa taille et sa force de géant et pour une intrépidité au-dessus de tout péril. Partout où il avait combattu il avait contribué à la victoire, et s'était particulièrement signalé dans la guerre contre Kadagaise.

A la tète d'une armée peu nombreuse, Sarus passa les Alpes et marcha à la rencontre de Constantin. Les forces de celui-ci s'avançaient en deux corps, l'un d'avant-garde, et principalement composé de Barbares aux ordres de Justinien, et l'autre, à quelque distance en arrière, sous le commandement de Neviogaste et de Constantin lui-même. Ces deux corps avaient probablement passé le Rhône et devaient se trouver déjà dans la partie de la province viennoise située au nord de l'Isère, lorsque le premier fut rencontré et attaqué par Sarus.

La bataille fut sanglante et obstinée; mais Sarus la gagna. La majeure partie des Barbares aux ordres

(i) Zosinie. VI. 2.

G4 USURPATION Ui: CONSTANTIN

de Justinien resta sur le champ de bataille avec Justinien lui-même, et les vainqueurs firent, diton, un immense butin. C'est une circonstance importante à noter comme un indice implicite que les Barbares sur lesquels fut fait ce butin étaient bien de ceux qui venaient de piller la Gaule, et ne s'en étaient point encore retirés à l'époque de cette bataille *.

Informé de la défaite de son général, Constantin se jeta, avec le reste de son armée, dans Valence dont il faut supposer qu'il se trouvait alors assez proche, et qui était à ces époques une ville importante et forte. Sarus l'y suivit de près, résolu de l'y assiéger. Espérant sans doute gagner le Barbare à sa cause, l'usurpateur lui envoya Neviogaste, son second général, pour lui faire des propositions d'accommodement. Sarus accueillit amicalement l'envoyé et se montra disposé à traiter avec lui. Sa condescendance n'était qu'une perfidie; au milieu même des serments requis en garantie du traité, il fit assassiner Neviogaste.

Constantin ne songea plus dès lors qu'à se défendre par les armes. En remplacement des deux chefs de ses milices, qu'il venait de perdre coup sur coup, il en nomma deux autres : Edowig, de race franke, et Gerontius, l'un des Bretons qui s'étaient attachés à sa fortune et l'avaient suivi de la Grande-Bretagne dans la Gaule. L'histoire cite

(i) Zosime. VI. i.

ces deux chefs comme des hommes braves et expérimentés à lîi guerre , et il parait en effet qu'ils défendirent Valence de manière à ôter à Sarus tout espoir de s'en emparer. Après sept jours de siège seulement le chef visigoth prit le parti de décamper et se mit en pleine retraite vers les Alpes, poursuivi par les deux généraux de Constantin *.

Il n'était pas au terme de ses mécomptes. Arrivé aux défilés des Alpes , probablement ceux des Alpes- Cottiennes, il trouva devant lui une armée prête à lui en disputer le passage. Zosime dit expressément que c'était une armée de Bagaudes^, mais sans ajouter un mot pour expliquer ce que signifie précisément ici ce terme de Bagaudes, et s'il faut l'entendre des montagnards même des Alpes, révoltés contre l'autorité romaine, ou de bandits des villes et des plaines de la Gaule , qui auraient fait une marche plus ou moins longue et manoeuvré uùlitairement pour aller, dans les Alpes, couper le chemin à une armée. Ces deux hypothèses sont également dans les données historiques de l'époque; toutefois la première me parait plus plausible que la seconde.

Quoi qu'il en soit de ces Bagaudes que Sarus rencontra sur son passage, le général visigoth , tout intrépide qu'il était, trouva plus sage de capituler avec eux que de les attaquer. Il leur livra tout le

(i) Zosime VI. 2.

(2) Loc. cit.

1)6 USUKPATIOIV DJi CONSTANTIN

])iilin que ses soldais venaient de faiie sur les Barbares, auxiliaires de l'usurpateur, et obtint à cette condition la permission de continuer sa retraite.

Constantin poursuivit de son côté sa marche sur Arles. A son approche le préfet du prétoire, Limenius, et le maître de la cavalerie, Cariobaudes, s'enfuirent en Italie, <le sorte qu'en arrivant au siège de la préfecture des Gaules le nouvel empereur n'y trouva plus personne pour le lui disputer *.

Il se hâta d'organiser son gouvernement. Pressé sur toute chose de se créer une force militaire imposante, il prit à sa solde de nouvelles troupes de Barbares toujours tirées, selon toute probabilité, de la confédération des Alains et des Vandales. Les détachements de milice impériale qu'il avait trouvés çà et là dans la Gaule et ralliés à lui étaient de même composés de populations barbares. Parmi eux se trouvaient plusieurs de ces corps qui, formés depuis l'avènement d'Honorius à l'Empire, avaient pris de là le surnom collectif d'Honoriens 2. Ils avaient, pour la plupart, été levés chez des peuples germains, vraisemblablement chez ceux de ces peuples avec lesquels Stilicon avait conclu le traité de paix et d'alliance dont il a été parié plus haut, et en vertu même de ce traité.

(i) Zosim. loc. cit. Voir Tillcmont. Histoir. des Eniper, p. 1 189. (•2'! Oiosius. Hislor. VIL A"-

DAMS LA GALLE. {jn

\\ existait en outre une légion d'Honoriens gaulois, qui fit aussi, il y a des motifs de le présumer, partie des forces de Constantin. Edowig fut investi du commandement de toutes ces forces.

Une des premières pensées de Constantin fut celle de se fortifier contre Honorius sur toute la frontière d'Italie. En conséquence il envoya trois corps de troupes occuper les trois principaux défilés des Alpes-Maritimes, des Alpes-Cottiennes et des Alpes-Pennines; il n'oublia pas non plus la défense de la Gaule. Zosime assure qu'il rétablit les fortifications du Rhin, négligées depuis le temps de Julien *.

Il avait deux fils, dont l'aîné se nommait Constant et le plus jeune Julien; il donna au premier le titre de César, et à l'autre celui de Nobilissime^. Parmi les hommes auxquels il confia les hautes dignités de l'ordre civil on n'en connaît que deux, Sidoine Apollinaire et Decimus Rusticus. Le premier, Tun des plus illustres citoyens de la florissante colonie de Lyon, et t'aïeul du célèbre Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, fut nommé préfet du Prétoire; l'autre, personnage puissant chez les Arvernes, fut fait maitre des offices ^.

Rien de ce que Constantin faisait en-deçà des Alpes ne pouvait être ignoré au-delà; mais le gou-

(i)' Loc. cit.

(2) Olympiodoius. ap. Pholium, p. 182.

{Vj Sidoniiis Apollin, — Grpgnriiis Turon, II. g.

(]1i USURPATION DE CONSTANTIN

vernenient d'Honorius, engagé déjà et sur le point de s'engager davantage dans des périls plus directs et plus personnels que ceux qui résultaient, pour lui, de l'usurpation de Constan^n, n'avait aucun moyen de s'opposer à celle-ci.

Alaric, en attendant que Stilicon vînt le joindre en lUyrie , pour l'exécution des plans convenus entre eux, avait fait, de son côté, divers mouvements préparatoires également convenus. Il avait envoyé Ataulfe, son beau-frère, dans la Haute- Pannonie, avec un corps de Gotlis et de Huns auxiliaires; et lui-même, descendu en Epire avec le gros de ses troupes , y avait passé des mois, et peut-être des années , dans l'attente de son allié , et celui-ci n'avait point paru. Impatienté de ces délais et intéressé à s'assurer par lui-même de ce (|ui se passait en Italie, Alaric quitta l'Epire (vers les commencements de l'an 4o8), et vint à grandes journées camper dans les Alpes -Rhétiques, au pied des défilés d'où l'Adige descend sur Vérone. De là il envoya un message à Stilicon pour réclamer le remboursement des dépenses qu'il prétendait avoir faites en exécution de ses traités avec lui 1.

Stilicon fut obligé de soumettre cette réclamation au sénat qui , ne sachant rien des conventions conclues au nom d'Honorius avec Alaric , fut d'avis de rejeter, à tout risque, les demandes du Barbare.

(i] Zosimus. V. 2y.

Mais Stilicon, ayant fait connaitre le traité sur lequel se fondaient ces demandes, obtint, bien qu'avec peine, du Sénat un décret portant qu'il serait payé à Alaric une indemnité de 4ooo livres d'or. Alaric fut ou parut satisfait ; il resta l'allié de l'Empire d'Occident, et l'ancien projet de la conquête d'Illyrie, ce rêve favori de Stilicon , fut, en quelque sorte, renouvelé. Toutefois Alaric avait ses raisons pour ne point s'éloigner des frontières de l'Italie, et il ne s'en éloigna pas *.

La satisfaction que Stilicon venait d'obtenir pour Alaric fut comme son dernier triomphe ; il se formait depuis quelque temps contre lui, à la cour d'Honorius, un orage qui était sur le point d'éclater. Il avait beaucoup d'ennemis, les uns jaloux de son mérite et de sa renommée, les autres mécontents ou inquiets de ses desseins. A la tête d'eux tous s'était mis un Grec nommé Olympius , intrigant adroit, mais d'ailleurs homme sans capacité pour les affaires, et surtout ridiculement inexpert à celles de la guerre ^.

Les circonstances étaient désormais très favorables aux projets du courtisan contre le maître des milices. L'intervention de Stilicon en faveur d' Alaric auprès du Sénat avait singulièrement blessé celui-ci. L'orgueil d'avoir été le premier peuple du monde survivait, chez les Romains, à

(i) Zosiniiis. V. 'Ai).

(i) Jd ihid. rap. 'M^.

■yo USURPATION DE CONSTANTIN

la valeur guerrière et au génie politique, et se ma-? nifestait particulièrement à l'égard des Barbares, sans en excepter ceux que l'Empire avait été contraint de prendre à sa solde et de transplanter en Italie, avec leurs femmes et leurs enfants. Rien n'égalait l'horreur des légions composées des sujets de l'Empire pour ces corps d'auxiliaires liuns ou germains, dont elles ne pouvaient cependant plus se passer ; et cette horreur avait fini par se réfléchir sur Stilicon lui-même, qui était de race barbare ^, qui, comme général, avait l'air de compter principalement sur les auxiliaires barbares; qui, pour sa sûreté personnelle, se composait une garde de Huns , qui enfin semblait avoir mis un Goth , Alaric, de moitié dans ses desseins pour l'avenir.

Déjà dégoûté de son ministre , Honorius commençait à accueillir des résolutions opposées aux siennes, et en forma coup sur coup plusieurs de ce genre. A la mort d'Arcadius , arrivée vers le temps dont je pai-le -, Honorius se prit de la fantaisie de passer en Orient pour y instidler sur le trône et y gouverner sDn neveu Théodose encore enfant. Stilicon démontra l'impossibilité de sub^ venir aux dépenses qu'entraînerait ce parti, et le danger d'al^andonner l'Italie dans un moment où

(i) Orose (Histor. VIL 38.) , le dil expressément de iai,f Vandale.

(u) Le 1?" mai. An 408.

Alaiic n'avait qu'un pas à faire pour s'y jeter, et où l'usurpateur Constantin s'établissait paisiblement à Arles, Il réussit à faire abandonner ce plan directement contraire à ses vues; mais ce ne fut toutefois qu'en y substituant un autre projet (jui modifiait considérablement ses résolutions antérieures.

Il fut décidé qu'Honorius n'abandonnerait point l'Italie et que Stilicon irait en son nom à Constantinople, pour y faire tout ce qu'exigerait la minorité de Théodose; il fut déplus convenu qu'Alaric serait envoyé en Gaule contre Constantin, avec une armée de Romains ou de Barbares. Des lettres d'Honorius furent sur-le-champ expédiées à Alaiic et à Constantinople , annonçant ces noavelles, résolutions.

Elles n'eurent aucun effet; elles s'évanouirent dans les suites d'un autre projet d'Honorius auquel Stilicon tenta vainement de s'opposer. Ce fut celui de visiter les troupes stationnées sur divers points de l'Italie, et surtout le camp de Pavie, composé en entier de troupes romaines , toutes fort exaspérées contre les Barbares en général et contre Stilicon en particulier. De la part de l'empereur, l'objet du voyage était d'exciter le zèle des légions prêtes à partir pour cette expédition de Gaule, où elles devaient être menées par Alaj-ic; mais, pour les ennemis de Stilicon, c'était de faire naître une occasion propice d'achever de le perdre.

Honoriiis partit de Rome pour Pavie, accom-

'^■X TjSURPATION de CONSTANTIN

pagné d'Olympius, qui eut ainsi tout le loisir désirable pour noircir Stilicon dans l'esprit du faible Empereur. L'empressement que le maître des milices venait de montrer à se rendre seul en Orient fut présenté comme l'indice du dessein arrêté par lui de se débarrasser de Théodose et d'établir son propre fils, Eucharius, sur le trône de Constantinople.

A P.ivie tiois ou quatre jours se passèrent avant celui où Honorius devait paraître au milieu des troupes pour les haranguer. Olympius profita de l'intervalle pour répandre parmi les soldats les rumeurs et les insinuations les plus capables de les irriter contre Stilicon et contre ses partisans. Il y avait pour lors à Pavie plusieurs hommes qui passaient pour l'être, et c'étaient des hommes revêtus des plus hautes dignités de l'Empire. On comptait parmi eux Longinianus , préfet du Prétoire d'Italie ; Limenius , préfet du prétoire , et Cariobaudes, maître de la cavalerie des Gaules, qui s'étaient enfuis d'Arles à l'approche de Constantin et s'apprêtaient à y rentrer avec l'expédition projetée contre ce dernier.

Au jour fixé Honorius harangua les légions et les exhorta à marcher contre l'usurpateur des Gaules. A peine sa harangue était-elle terminée qu'à un signal d'Olympius une horrible sédition éclata parmi les troupes. La ville se remplit en un instant de tumulte et de massacres, qui durèrent jnsfju'à la nuit. Dix gratids officiei-s de TRuipire

furent égorgés, Limenius et Cariobaudes les deux premiers. On ne compta pas les milliers de victimes subalternes auxquelles s'étendit la fureur égarée de la soldatesque *.

Stilicon se trouvait par hasard à Bologne , au milieu des Barbares fédérés, lorsque la nouvelle de la sédition de Pavie lui parvint, grossie du faux bruit de l'assassinat d'Honorius. Alarmé de la nouvelle et du bruit, il convoqua sur-le-champ les chefs des Barbares pour en délibérer avec eux. Ceux-ci, charmés d'avoir une occasion de rabattre l'orgueil et la haine des Romains , proposèrent divers partis. Ils furent d'avis, au cas que l'Empereur eût été tué, de tomber sur les légions de Pavie et de les exterminer; dans le cas contraire, ils voulaient du moins punir les officiers impériaux et que Stilicon se mît en défense contre cette faction d'Olympius, qui venait de lui déclarer la gueri-e par la sédition de Pavie.

Aucun de ces conseils ne fut suivi ; Stilicon , Romain par le cœur et les idées, recula devant celle de livrer aux Barbares les destinées de l'Empire et les siennes, et résolut d'aller attendre paisiblement h Ravenne qu'Honorius prononçât entre lui et ses ennemis. En vain les chefs des fédérés essayèrent de le retenir à leur tête ; il partit; et les Barbares ne songèrent plus alors qu'à se mettre eux-mêmes ensùreté. Us se dispersèrent en drffé-

iil ZosiiDUs. lib. V. !^4. — Sozomcnus. Hislor. IX. 4-

rentes villes , pour attendre les événements et se décider en conséquence.

Les propositions et les instances qu'ils venaient de faire à Stilicon hâtèrent probablement sa perte. La cour de Ravenne ne vit plus, dans le maître des milices , que son pouvoir sur les Barbares et non le sentiment généreux qui dominait ce pouvoir. L'ordre de sa mort , signé par Honorius , le suivit de près à Ravenne et fut exécuté le a 3 août.

Au bruit répandu de cette exécution , la rupture jusque là suspendue des soldats romains avec les auxiliaires barbares éclata subitement. Les premiers égorgèrent et dépouillèrent partout les femmes et les enfants de ceux-ci ; et plus de trente mille fédérés se levèrent aussitôt, prêts à se venger de cette démence inhumaine , et appelant à grands cris à leur tête Alaric qui était là, qui les entendait, et ne désirait que des prétextes pour redescendre en Italie *.

Si l'usurpateur de la Gaule, si Constantin avait dû être parfois inquiet des projets de la cour de Ravenne, il fut sans doute bien rassuré par leur issue. L'état où se trouva T Italie à la mort de Stilicon ne permettait guère au gouvernement d'Honorius de s'occuper de la Gaule; aussi Constantin poursuivit-il dès lors en toute sécurité ses plans d'agrandissement.

L'Espagne ne l'avail pohu reconnu; Didyme et

,1 ! Zobiiiitib. \ . ':)5.

Véranieii, les deux braves frères (|ui, Tannée précédente, avaient préservé cette riche province de la grande invasion des Barbares, continuaient à la défendre contre l'usurpateur et maintenaient à leurs frais, aux défilés des Pyrénées, des troupes de paysans et de pâtres chargés de les garder.

Délivré de la crainte d'Alaric et n'ayant plus besoin de toutes ses forces dans la Gaule, Constantin résolut d'en envoyer une partie contre Didyme et Véranien. Il choisit pour cette expédition ses divers corps d'Honoriens gaulois ou germains, et en donna le commandement à Gerontius. Son fils Constant, assisté du préfet du Prétoire, accompagna l'expédition *.

Elle n'était très probablement pas nombreuse, mais elle marchait au nom d'un pouvoir reconnu par la Gaule entière, et avait par-là une sorte de force politique et morale qui en compensait la faiblesse matérielle. Elle battit dans les défilés des Pyrénées les montagnards qu'elle y trouva postés pour les défendre. C'étaient les mêmes qui avaient récemment repoussé les Alains et les Vandales, et qui sans doute ne firent pas alors pour arrêter l'armée d'une faction romaine le même effort qu'ils avaient fait d'abord contre des Barbares redoutés comme le pire des fléaux. Descendus dans les riches campagnes de la Tarraconaise, les Honoriens, en récompense de leur passage viclo-

1^ Ornsitis Hisloi. VU- /jo.

lieux des Pyrénées, reçurent de leurs chefs la permission de piller les terres appartenant au fisc impérial, délit qui eut, comme nous le verrons iDientôt, une influence déplorable sur les destinées de l'Espagne *.

Voilà tout ce que l'on peut dire de cette expédition, d'après Orose qui, en sa qualité de contemporain et d'Espagnol, en est l'historien le plus accrédité; mais, d'après Zosime, dont le témoignage n'a rien d'incompatible avec celui d'Orose , la guerre de Gerontius contre Véranien et Didynie ne fut pas terminée par la défaite de ceux-ci dans les Pyrénées; elle se prolongea dans l'intérieur du pays. Les deux braves frères attaquèrent de nouveau l'armée de Constantin à deux différentes reprises , d'abord avec des débris des légions de la Lusitanie, qui les secondèrent fort mal, puis avec des troupes plu s dévouées, mais non plus heureuses, de colons et d'esclaves levés sur leurs terres. Toujours battus et abandonnés par le pays, ils furent à la fin faits prisonniers et envoyés à Arles. Constantin les y garda quelque temps; mais bientôt, embarrassé d'eux , il les condamna à perdre la tête comme rebelles.

Constant, revêtu du titre d' Auguste, fut chargé du gouvernement de l'Espagne ainsi réunie , je ne sais si je dois dire à l'ancienne préfecture ou au nouvel empire des Gaules. Ee gouvernement mili-

i'i I Orosiu?^. loc. cit. \

DANS LA GAULi:. 'JJ

taire de la Péninsule fut donné à Geiontius qui l'avait, conquise, et qui, par un des premiers actes de son commandement, confia aux Honoriens la garde des défdés des Pyrénées, disposition contraire aux vœux du pays, qu'elle remplit de pressentiments sinistres *.

On ne saurait marquer avec précision l'époque ni la durée de l'expédition de Constantin dans la Péninsule, mais il paraît qu'elle fut courte et qu'elle eut lieu dans la seconde moitié de l'année 4o8.

A peine était-elle terminée que l'attention et les inquiétudes de Constantin furent de nouveau excitées par les affaires d'Italie.

A la suite et par le fait même de la mort de Sti- ^icon, Alaric se trouva être avec la cour de Ravenne dans des relations équivoques et incertaines qu'il s'agissait pour lui d'éclaircir et de fixer. Il envoya, dans ce dessein, des députés à Honorius pour lui proposer la confirmation de leur ancien traité de paix et d'alliance, à la condition d'un subside en argent qui lui serait payé par l'Empire. Honorius était alors dominé par des courtisans qui se piquaient de ne plus craindre Alaric depuis la mort du seul homme capable de combattre ou de contenir le redoutable Barbare. Il rejeta sèchement les propositions d' Alaric 2.

(i) Orosius. loc. cit.

;2) Zosimus. V. 37.

78 liSllKPATION 1)E CONSTANTI!N ^

C'était probablement ce que souhaitait celui-ci. Au retour de ses messagers il expédie à son beaufrère l'ordre devenir le joindre en Italie; et, prenant aussitôt les devants, il traverse les Alpes, tombe sur Aquilée, passe le Pô et descend, par la voie Émilienne, dans le Picenum. De là, franchissant l'Apennin, il vient camper sous les murs de Rome, déjà chargé de butin, et son armée presque doublée par les auxiliaires barbares qui l'avaient attendue.

Rome, assiégée de la sorte^ à l'improviste, esl bientôt réduite à toutes les horreurs de la famine et d'une contagion occasionnée par la nmltitude des cadavres restés sans sépulture. Dans cette détresse, les assiégés prennent le parti d'envoyer des députés à Alaric pour traiter avec lui de la levée du siège. Indroduits auprès du chef visigoth les députés, pressés de faire preuve d'expérience et d'habileté dans l'art de négocier, commencent par assurer que toute la population de Rome est en armes et prête à combattre. — a Tant mieux, répond Alaric, le foin serré est plus aisé à faucher que le foin clair. » Et il accompagne sa réponse d'un grand éclat de rire *.

Abordant alors la négociation d'un ton plus humble et sans détour, les députés demandent à Alaric ce qu'il exige pour se retirer. — « Tout ce qu'il y a à Piome d'or, d'argeni et de richesses por-

(1 ) Zosimus. V. 37.

DANS LA GATJl.E. -^C)

talives de toute espèce, » répond Alaric. — « Mais que laisses-tu donc aux Romains?» s'écrie un des députés. — « La vie, » réplique le chef barbare. — Alaric s'adoucit pourtant dans la suite de la négociation et consentit à lever le siège de Rome movennantune rançon de cinq mille livres d'or, de trente mille livres (^'argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en pourpre ^.

Cette rançon convenue , il ne resta plus aux Romains qu'à solliciter du gouvernement de Ravenne la permission de la payer; elle leur fut accordée. Alaric ayant passé à Rome quelques jours, durant lesquels il fit observer à ses Barbares la plus stricte discipline, alla prendre ses quartiers d'hiver en Toscane , où il fut rejoint par son beau-frère Ataulfe.

Durant les négociations qui eurent lieu pour la levée du siège de Rome, il fut aussi question d'un traité de paix définitif entre Honorius et Alaric; mais il n'y eut rien de conclu, et les négociations entamées pour cet objet à Rome se poursuivirent en Toscane. Alaric continuait à s'offrir à l'Empiie pour allié et pour auxiliaire, à des conditions modérées, disent les historiens. Tout répugnait également à la cour de Ravenne de la part du Barbare, ses offres même et le prix qu'il y mettait. Mais entre deux ennemis, dont l'un tenait la Gaule et dont l'autre menaçait l'Italie, la cour ne savait que

(i) Zosimus. V. '^7.

8o USURPATION DE CONSTANTIN

résoudre, et mettait toute son habileté à traîner les choses en longueur avec ce dernier.

Ce fut dans cet intervalle d'inquiétude et d'indécision qu'Honorius reçut une députation de l'usurpateur Constantin, députation dont les historiens me paraissent n'avoir assez nettement marqué ni les motifs ni les résultats ^. Ce qui est constaté, c'est qu'Honorius, usant de dissimulation avec l'usurpateur, accueillit favorablement ses envoyés, le fit élire consul pour l'année courante (4o9)> et le reconnut pour collègue à l'Empire , en signe de quoi il lui envoya une robe de pourpre 2.

D'après Zosime, Constantin aurait obtenu toutes ces grâces d'Honorius , sans rien lui offrir en échange , ou même sans les avoir demandées , et uniquement pour prix de quelques excuses au sujet de son usurpation , qu'il présenta comme involontaire de sa part , comme le délit propre d'une soldatesque qui lui avait fait violence. Quant à Honorius , en condescendant à dissimuler à ce point avec l'usurpateur, il aurait eu, selon le même historien, un double objet : 1° de ne pas se mettre en guerre avec Constantin, ayant déjà Alaric sur

(i) Zosimus. lib. V. cap. 43.

(2) On a trouvé à Trêves une inscription, gravée dans le recueil de Gruter, marquant le huitième consulat d'Honorius et le premier de Constantin. — Mais cette inscription présente deux singularités qu'il ne me semble pas aisé d'expliquer : elle est en grec et a été trouvée à Trêves, tandis qu'il est constaté que Constantin séjourna à Arles durant toute son usurpation.

DANS LA GAULE. 8r

les hras; i" de sauver ses parents Didynie et Véraiiien , qu'il croyait être au pouvoir de l'usurpateur. Mais , à bien examiner l'ensemble des faits et la position d'Honorius et de Constantin , il est facile de préciser davantage les motifs de leur rapprochement momentané.

Lorsque Constantin résolut d'envoyer des députés à Ravenne , il y avait déjà quelques semaines ou quelques jours qu'il avait fait décapiter les frères Didyme et Véranîen. Or il n'est guère vraisemblable qu'au moment où il se souillait de cette cruauté il songeât à traiter avec Honorius ; il élevait, au contraire, une barrière de plus entre l'ancien empereur et lui. Ce fut donc par suite de ([uelque nécessité imprévue , survenue depuis le meurtre des deux frères, qu'il conçut le projet de traiter avec Honorius , et non par le simple et vague désir de demander pardon de sa bonne fortune. D'un autre côté , si Honorius eût été bien inquiet, bien préoccupé du sort de ses deux parents Didyme et Véranien , il aurait expressément stipulé quelque chose en leur faveur, il aurait au moins parlé d'eux, et contraint de la sorte les députés de Constantin à avouer qu'ils venaient d'être condamnés à mort comme rebelles à la majesté de l'usurpateur. Je le répète, on découvre dans la position de l'empereur aventurier et de l'empereur légitime de plus graves motifs de dissimuler l'un avec l'autre, dans le moment dont il s'agit.

8a USURPATION DE CONSTANTIN

Je l'ai dit, et il importe de se le rappeler, les députés de Constantin arrivèrent à Ravenne au commencement de 4^9 •> tandis qu'un traité de paix et d'alliance se négociait entre Alaric et Honorius. La première conséquence de ce traité devait être l'envoi en Gaule d'une expédition pour la recouvrer, expédition dont Alaric aurait le commandement. Il y allait, pour l'usurpateur, du trône et de la vie à cette expédition; et ce fut indubitablement pour rompre les négociations dont elle pouvait être la suite qu'il se hasarda à traiter lui-même avec Honorius. Mais il n'y avait guère, pour lui, qu'un moyen de donner à la cour de Ravenne le courage de se brouiller de nouveau avec Alaric; c'était de s'engager à mener contre celui-ci toutes les troupes de la Gaule; et tout autorise à croire qu'il prit en effet dès lors cet engagement, qu'il eut bientôt après l'occasion de renouveler. Cette opinion est la seule qui explique d'une manière naturelle le succès des députés de l'usurpateur à la cour de Tempereur légitime.

Quoi qu'il en soit des propositions de Constantin à Honorius et de leur influence sur les déterminations du gouvernement impérial, ce fut à la suite de ces propositions que la faction d'Olympius, toujours maîtresse à la cour, ordonna quelques apprêts de défense, quelques mouvements de troupes , indices maladroits de son intention de rompre avec Alaric. Une seule chose suspendait encore la rij))ture, c'était l'inexprimable terreur que les Ro-

DANS LA GAULE. 8j

mains en avaient et l'ardeur avec laquelle ils pressaient la conclusion de la paix. Ils envoyèrent coup sur coup deux députationsàHonorius pour le conjurer de la faire, et de ne pas les exposer une seconde fois à des calamités sans mesure et sans nom.

Leurs démarches parurent un moment avoir réussi. Olympius fut disgracié, chassé de la cour, et sa chute amena de nouveaux personnages aux premiers offices de l'Empire. Jovius fut promu à la préfecture de l'Italie, Attale à celle de la ville de Rome. C'étaient deux hommes qui penchaient pour le parti de la paix avec Alaric, surtout le premier, qui avait eu fréquemment des relations personnelles avec le chef barbare , et semblait avoir été choisi à dessein pour traiter avec lui. ^

Le premier acte de Jovius fut en effet d'engager Alaric à se rendre à Rimini, où il se trouverait luimême, pour s'entendre avec lui sur les conditions d'une paix durable. Alaric accepta l'invitation et proposa ses demandes; les voici : i" un subside annuel d'argent et de vivres; i° la concession de la Vénétie, de la Norique et de la Dalmatie pour s'y établir avec les siens; 3* le titre de maître de l'une et de l'autre milice de l'Empire.

Ces conditions furent soumises à Honorius. Il eut l'air de consentir aux deux premières; mais quant à la troisième, il déclaia que jamais un Bar-

(i) Zosimus. Histor. V. 43.

bare n'obtiendrait de lui un des offices les plus relevés de l'Empire. A cette réponse Jovius comprit que la disgrâce d'Olympius n'avait rien changé aux sentiments de la cour de Ravenne relativement à Alaric. Il craignit de s'être compromis, et donna, pour se remettre en faveur, une preuve extravagante de souplesse; il fit prêter à Honorius et prêta lui-même le serment de ne jamais traiter avec le barbare*. Il ne s'agissait plus que de faire honneur à ce serment, et pour cela le gouvernement impérial prit sur-le-champ dix mille Huns à sa solde et fit faire aux légions.romaines quelques mouvements pour se concentrer.

Alaric était en mouvement de son côté. Vivement offensé du refus d'Honorius, il y avait aussitôt répondu par l'ordre donné à ses Barbares de reprendre la route de Rome; mais, tout en marchant, il songeait encore à mettre de son côté les apparences de la modération et de la générosité. Il envoya les évêques de quelques-unes des villes situées sur son passage à la cour de Ravenne, pour y faire de sa part de nouvelles propositions beaucoup plus modérées que les premières. Au lieu de trois provinces qu'il avait d'abord demandées, il n'en demandait plus qu'une seule, la Norique, la plus petite des trois, la plus pauvre et la plus isolée. Il nepailait plus de subside en argent, et quant au subside en vivres, qu'il persistait à exiger, il lais-

(i) Zosimus. Y. k'n- /|5. /|g.

sail à reiiipeieur la faculté d'en fixer la quotité. Il renonçait de même à l'office de maître des deux milices , et s'engageait de nouveau à être l'allié et l'auxiliaire fidèle de l'Empire. Enfin il faisait supplier Honorius de ne pas exposer une seconde fois aux attaques des Barbares cette grande cité de Rome , depuis des siècles la maîtresse du monde , et décorée de tant de magnifiques monuments. A ces nouvelles propositions et à ces prières les officiers d'Honorius répondirent qu'ils avaient juré de ne point faire la paix. Ils continuèrent leurs apprêts de guerre, et Alaric poursuivit sa marche sur Rome'. Sur ces entrefaites une seconde députation de Constantin arriva d'Arles à Ravenne. Il paraît que, dans l'intervalle écoulé depuis la première, Honorius avait enfin appris ce qu'il aurait pu et dû savoir bien plus tôt, que ses deux parents, Didyme et Véranien , avaient péri par l'ordre de l'usurpateur; et cet acte de cruauté l'avait fort indigné contre son auteur. Constantin, craignant qu'Honorius ne vît dans son procédé un motif de rompre avec lui et de se rapprocher d' Alaric, se hâta de lui envoyer une nouvelle députation chargée de l'apaiser et d'en obtenir la confirmation de leur premier traité. A la tête de cette députation il mit un Gallo-Romain , que Zosime désigne par le nom de Jovius , personnage recommandable par son instruction et ses vertus.

(i) Zosimus. VI, fi

86 IjSLRPATIOJN de COINSTANTIIN

Jovius trouva Honorius 1res irrité; mais il fit valoir habilement les raisons qui devaient le fléchir. 11 démontra combien l'Italie, dans sa situation présente, avait besoin des secours qu'elle, pouvait tirer de la Gaule par l'intermédiaire de Constantin,^ et s'engagea, si la'paix était maintenue avec ce dernier, à amener bientôt en Italie, au service d'Honorius, toutes les forces de l'usurpateur. Soit qu'elles fussentfaites alors pour la première fois, ou plutôt, comme il me paraît, réitérées et confirmées, ces promesses furent acceptées, et Jovius lut renvoyé en Gaule pour en presser l'accomplissement.

Cependant Alaric était déjà sous les murs de Rome , à la tète de plus de soixante mille Barbares. Avec une si grande armée , maniée avec intelligence et vigueur, il eut bientôt réduit de nouveau les Romains à l'alternative de périr ou de se rendre à ses volontés. Ils se rendirent. Mais les exigences du chef barbare furent cette fois bien diverses de ce qu'elles avaient été la première. Il était résolu à donner à l'Italie et à l'Occident un nouvel empereur dont il serait à la fois l'appui et le maître, et chargea les Romains d'élire cet empereur. Leur choix tomba sur Attale, préfet de la ville, lequel fut remplacé dans ce dernier office par Marcien. Lampadius fut nommé préfet du prétoire de l'Italie, Alaric maître de la cavalerie, et Ataullè comte des domestiques*.

(i) Zosimus, lot. cit. — Sozomenus. Histor. IX. 8.

DANS LA GAULE. S'y

Ce qu'il y eut de plus singulier dans cette brusque révolution, c'est qu'elle fut populaire à Rome. On y prit au sérieux rempressement avec lequel la force jusque là hostile et menaçante des Barbares eut tout à coup l'air de se mettre au service de la puissance romaine.

La première pensée d'Alaric se porta sur l'Afrique. Il comprenait toute l'importance de la possession de cette province, dont Rome recevait une grande partie de ses subsistances; il proposa d'y envoyer un de ses généraux, avec une portion de ses troupes suffisante pour s'en emparer et en chasser le gouverneur d'Honorius,un certain Héraclien, qui avait obtenu ce gouvernement pour prix de l'exécution de la sentence de mort dé Stilicon, qui lui avait été commise. Attale approuva le projet; mais il voulut l'exécuter à sa manière, et n'envoya en Afrique qu'un petit nombre de mauvaises troupes romaines , commandées par un général obscur et sans talent, nommé Constantin. A moins d'un coup de fortune , une telle expédition devait échouer*.

En attendant ce qu'elle deviendrait, Alaric entreprit de faire adopter son empereur par les villes d'Italie. A l'exception de Bologne, toutes le reconnurent, la plupart sans opposition, quelquesunes avec enthousiasme 2. Cela fait, il ne restait

(i) Zosimus. VI. r.

(a) Id. lib. VI. cap. lo.

88 USURPATION I>E CONSTANTIIV

plus qu'à se débarrasser d'Honorius. Allale marcha contre lui, à la tête des Barbares d'Alaric, et vint camper à la vue de Ravenne. Il n'arrivait à Honorius aucun secours de la Gaule, et l'on ne voit ni 011 étaient, ni ce que faisaient alors ces légions romaines qui avaient naguère égorgé à Pavie les amis de Stilicon, et dans le reste de l'Italie lés femmes et les enfants des Barbares.

Honorius se crut perdu et, se résignant sur-lecliamp à transiger avec Attale, il lui envoya une députation présidée par Jovius, préfet du prétoire, pour lui offrir de partager l'Empire avec lui. Attale répondit insolemment ([u'il ne pouvait traiter avec Honorius que pour lui faire grâce de la vie, à la condition qu'il se retirerait dans quelque île écartée, pour y vivre dans l'obscurité, en homme privé *.

Honorius, d'après cette réponse, s'apprêtait à s'enfuir en Orient, lorsque l'arrivée imprévue de quatre mille légionnaires au port de Ravenne lui rendit un peu de cœur, et le décida à rester en Italie, au moins jusqu'à ce que l'on eût des nouvelles de cette expédition d'Afrique, à l'issue de laquelle se rattachaient les espérances et les craintes des deux partis.

Ces nouvelles arrivèrent vers la fui de 409 ou au commencement de 4i<^; elles justifièrent les pressentiments d'Alaric. Constantin avait été tué, ses

;^ I ] Zosiinus. VI. cap. lo.

troupes avaient été taillées en pièces, et tout envoi d'approvisionnements à Rome avait été suspendu. A ces nouvelles Honorius reprit courage, et Alaric retira ses troupes de devant Ravenne.

Le chef barbare vit dès lors clairement qu'il n'avait fait que paralyser ses forces en les engageant au maintien d'un fantôme d'empereur tel qu'Attale. Au manque le plus choquant de dignité personnelle cet homme joignait la vanité politique la plus exaltée. Incapable d'agir sensément par luimême , il dédaignait tous les conseils et n'avait cessé de contrarier les plans d' Alaric, ceux même qui devaient tourner au profit de son usurpation.

Pressé de sortir de la fausse position oi^i il s'était engagé avec cet incommode et ridicule personnage, Alaric le priva solennellement de son titie d'empereur; mais Attale resta sans rancune à la suite des Barbares, tout prêt à se laisser refaire empereur le jour oi^i cela leur conviendrait. En attendant , Alaric envoya h la cour de Ravenne les insignes de la dignité impériale dont il venait de dépouiller Attale , en témoignage de l'intention à laquelle il était revenu de traiter avec elle, et il se rapprocha de Ravenne, avec son armée, comnie pour s'assurer des dispositions d'Honorius*.

Il avait pour lors en son pouvoir un otage j)récieux, dans l'intérêt duquel l'empereur sem])Iail plus que jamais tenu de prendre ses propositions

(i) Zosinuij. \I. lu.

go USURPATION DE CONSTANTIN

en considération. A sa dernière apparition à Rome, Alaric en avait emmené Placidie. Cette princesse, qui pouvait alors être âgée de vingt-un ou vingtdeux ans, était fille du grand Théodose et de sa femme Galla, par conséquent sœur d'Honorius, du côté paternel. Elle était née à Constantinople et y avait passé son enfance, jusqu'à l'époque de la mort d'Arcadius , où il paraît qu'Honorius l'avait fait venir à Rome pour prendre soin d'elle. Les historiens ne disent pas si elle était belle; mais la passion qu'elle inspira successivement à des hommes du caractère le plus divers prouve qu'elle avait le don déplaire. S'étant emparé d'elle comme d'une espèce d'otage , Alaric la traita toujours avec tout le respect et tous les égards dus à son sexe, à sa jeunesse et à son rang.

Honorius ne s'était pas encore expliqué sur les nouvelles propositions d' Alaric, lorsqu'un incident imprévu amena entre eux une rupture définitive. Pour des raisons que l'histoire ne dit pas, Sarus, ce chef de bande visigoth dont j'ai parlé plusieurs fois, abhorrait Alaric et Ataulfe. Lorsque ces deux chefs s'approchèrent de Ravenne, Sarus s'y jeta, de son côté, avec sa bande, au secours d'Honorius qui l'accueillit très bien. A quelques jours delà il fit une sortie, dans laquelle il surprit et tailla en pièces un nombreux corps de Goths , et rentré dans la ville, il y fit, avec l'approbation d'Honorius, proclamer pub}i(|ue?nent son triomphe en lennes outrageants pcun- Marie. A cette insulte

DAINS LA GALLE. f) I

inaltendue celui-ci, emporté par la colère, et rentrant brusquement dans son naturel et dans ses idées de Barbare , prit pour la troisième fois la route de Rome.

Les événements de l'histoire de la Gaule corrélatifs à ceux dont je viens d'indiquer la succession en Italie, dans l'intervalle du second au troisième siège de Rome par Alaric, sont d'un grand intérêt. Malheureusement les historiens en disent à peine quelques mots, et encore semblent-ils se contredire à chaque instant. Il n'est pas difficile de tirer d'eux tous de quoi être plus complet et plus vrai que chacun d'eux en particulier. Mais je me hâte de prévenir le lecteur que, cela fait, le sujet reste encore plein de doutes et d'obscurité.

J'ai laissé Constantin à son second engagement de secourir Honorius contre Alaric, et nous savons déjà qu'il n'avait rien fait pour tenir cet engagement. Des événements imprévus l'en avaient empêché, et l'avaient réduit à avoir lui-même besoin de secours.

Constantin appelait parfois auprès de luij pour délibérer sur leurs intérêts communs , son fils Constant qu'il avait établi gouverneur de l'Espagne, avec le titre d'Auguste, et Constant se trouvait, à ce qu'il paraît, à Arles vers les conmiencéments de l'an ^og, au moment où son père envoyait à Ravenne cette seconde ambassade présidée par Jovius. Il avait laissé pour lieutenant! audelà des Pvrénées Cerontius. maître des milices

9^ USURPATION DE CONSTAINTIN

(lu pays. A de la bravoure et à une certaine capacité militaire, ce Gerontius joignait de l'ambition, de l'activité, du goût et du talent pour l'intrigue, et tout annonce qu'il avait pris beaucoup d'ascendant sur les milices qu'il commandait en Espagne, tant sur celles qu'il y avait menées de la Gaule, que sur celles qu'il avait trouvées et ralliées à lui, dans le pays même. Il profita de l'absence de Constant pour se révolter, et faire un empereur qu'il se proposait d'opposer à Constantin. L'homme qu'il fit proclamer par ses troupes était un certain Maxime, un de ses subordonnés, personnage sans ambition comme sans mérite d'aucune espèce, et ((ui n'accepta le titre d'empereur que par un acte de complaisance seivile pour le chef qui le lui imposa*.

La plupart des historiens qui ont parlé de cette révolte de Gerontius en ont parlé comme d'une trahison spontanée de la part de ce dernier; ils n'v assignent du moins aucun motif accidentel. Cependant elle eut lieu immédiatement à la suite du second raccommodement de Constantin avec Honorius, et l'on peut êtie tenté de supposer que ce raccommodement y entra pour quelque chose.

Plus habile , plus conséquent, ou seulement plus soupçonneux que Constantin , Gerontius pouvait craindre qu'Iïonorius, tout en ayant l'air de pardonner à l'usurpaleui' de la Gaule et à ses com-

; i) (ircgoi. Tnroiuiis. hvM. Il «j. — Sozonienus. Hisf.IX. i3;

DAiVS LA GAULE. g3

plices, ne fût résolu, au fond de son cœur, à les punir dès qu'il en aurait la force. Il pouvait regarder comme une folie gratuite, dans les circonstances données, de rattacher les affaires de la Gaule à celles de l'Italie. Enfin il avait des raisons personnelles de se défier d'Honorius. C'était lui qui avait fait et livré prisonniers à leur bourreau Didyme et Véranien, ces deux frères, martyrs de leur fidélité à la race de Théodose; c'était lui qui avait abandonné au pillage des cohortes honoriennes les terres du domaine impérial en Espagne, pillage par lequel les soldats eux-mêmes se regardaient comme irréparablement compromis.

Mais, quels qu'en fussent les motifs, la rébellion de Gerontius changea brusquement la direction des mouvements politiques delà Gaule. Au lieu de descendre en Italie au secours d'Honorius, Constantin dut songer à faire rentrer dans le devoir son infidèle général, et soutint contre lui une guerre qui dura deux ans, à partir de la première moitié de l'an 4o9- On ne sait rien que de très vague des commencements de cette guerre. D'après le témoignage d'un historien contemporain , ce fut Constantin qui prit d'abord l'offensive*. Il marcha contre Gerontius, en tête d'une expédition qui fut battue et repoussée; mais il eut encore plus à souffrir des intrigues du rebelle que de ses armes, ce dernier ayant soulevé contre lui

I ) Orosius. \ H.

c)4 usurpatiolV de co^^sTAlNTI^

les Barbares qui se trouvaient pour lors dans la Gaule.

Ces Barbares étaient indubitablement les Alains et les autres peuples de leur confédération. Constantin en avait pris , comme nous l'avons vu , une partie à son service, et il avait dû conclure avec les autres des conventions pour les fixer et les tenir en paix dans le midi de la Gaule. Quelles que fussent ces conventions , on devine , et l'histoire l'atteste, que les Barbares n'y étaient pas très fidèles, et que Gerontius ne dut pas avoir beaucoup do peine à les brouiller avec Constantin.

L'histoire ne rapporte point les particularités de leur soulèvement. Il est naturel d'imaginer qu'ils recommencèrent leurs excursions dans la Gaule; et Constantin, n'ayant pas des forces suffisantes pour les réprimer, fut obligé de les souffrir. Mais, grâces à son habileté ou à sa bonne étoile, il fut délivré d'eux plus tôt qu'il ne devait s'y attendre.

Une fois en mouvement les Alains, les Vandales et les Suèves, repris du désir de celte belle Espagne, premier but de leur migration, s'avancèrent de nouveau vers les Pyrénées. C'étaient , comme nous l'avons vu, les Honoriens qui avaient été mis à la garde des défilés , et rien n'avait pu arriver de plus désirable pour les Alains et leurs confédérés. Ces Honoriens , chargés de butin fait sur les terres impériales, ayant besoin d'impunité pour le

(i) Zosimns. Histoi. lil> VI. 5.

DAJNS L.V GALLE. gr>

passé et de licence pour le présent, ouvrirent avec empressement le passage aux Barbares, les poussèrent , pour ainsi dire , sur l'Espagne et se joignirent à eux pour la ravager et la piller*.

Ils se répandirent tous, comme un torrent, des frontières de la Gaule au détroit de Cadix, plus particulièrement dans la moitié occidentale de la Péninsule. Ces heureuses contrées n'avaient pas vu de Barbares depuis l'invasion des Celtes, dont toute tradition était perdue, et la nouveauté du désastre qu'elles subirent alors n'en fut pas la circonstance la moins douloureuse. Aux horreurs des massacres partiels, du pillage général, des villes détruites ou assiégées, des populations fugitives , se joignirent celles d'une famine dans laquelle on vit, dit-on, les hommes se nourrir de chair humaine et les mères manger leurs enfants^.

Cette invasion de l'Espagne , arrivée au mois d'octobre de l'an ZjoQ ? suspendit tout à coup la guerre récemment commencée entre Constantin et Gerontius. Elle empêcha celui-ci de pousser plus loin les avantages qu'il avait dès lors obtenus sur son adversaire , et de venir l'attaquer jusque sur les bords du Rhône, comme on peut soupçonner qu'il en avait déjà le projet. Bien loin d'être en mesure d'envahir la Gaule , il devait craindre

ti) 'Orosius. Histor. Vil. .'lO. — Idaliiis. Clironic. ■ — Prosper. Aquit. Clironic.

•;ti (orosius. !oc. fit.

qG rSTJRPATION DE CONSTANTIJV

<l'être cîiassé de TEspagne, désormais envalne par ces mêmes Barbares qu'il avait cru soulever contre Constantin, et que celui-ci semblait lui avoir renvoyés par représailles.

Les courses et les violences de ces Barbares dans les malheureuses provinces de la Péninsule durèrent sans interruption jusqu'en 4ii- Alors, gorgés de butin, las de battre et de dévaster le pays, ils prirent le parti de se le partager, pour s'y établir à demeure^. Les particularités de ce partage sont doublement intéressantes , et par elles-mêmes, et comme l'unique donnée qui nous reste pour juger de la composition actuelle de la confédération barbare au profit de laquelle il se fit. On y retrouve exactement les trois principaux peuples dont le mouvement avait déterminé celui de la grande invasion de la Gaule ; ces trois peuples étaient les Alains, les Suèves et les Vandales, toujours divisés en deux grandes sections de force inégale et peu unies entre elles. 11 n'est plus fait mention des Gépides, qui avaient été pourtant, selon toutes les apparences, des premiers à suivre l'impulsion des Alains. Peut-être, ne formant parmi les autres qu'une bande peu nombreuse , s'y étaient-ils fondus, ou peut-être avaient-ils rejoint le gros de leur nation de l'autre côté du Danube.

Les Suèves, auxquels se réunit alors ou s'était déjà réunie une des deux divisions des Vandales,

(i) Idaliiis. riironic. — Isidorus. Histor. "N'arulalor,

DANS JJi GAULE. gn

s'établirent dans la province de Galice, qui comprenait tout l'espace entre le cours du Duero et les côtes de l'Océan au nord et à l'ouest. Les Silingues , la seconde et la plus forte division des Vandales , se fixèrent au midi de la Péninsule , dans le pays formant le bassin du Guadalquivir , et qui prit alors d'eux le nom de Vandalousie ou d'Andalousie , en échange de celui de Bœtique , qu'il avait porté jusque là, depuis les temps les plus reculés. Tout le pays intermédiaire, des bords du Duero à la chaîne de montagnes aujourd'hui nommée Sierra-Morena, fut occupé par les Alains, qui obtinrent en outre la province au sud-est de la haute Guadiane, à laquelle on donnait encore alors le nom de Carthaginoise, du nom de Carthage-la-Neuve , sa capitale.

Ce partage fut, dit-on , réglé par le sort*. La chose n'est pas très vraisemblable, les trois parts en étant fort inégales. Il y a plus d'apparence qu'elles furent plus ou moins exactement proportionnées à la force relative des partageants. Celle desSuèveset des Vandales ensemble fut plus considérable que celle des Vandales Silingues, et celle des Alains excéda les deux autres réunies. Cette circonstance très remarquable suffirait seule pour constater la prépondérance des xAlains dans leur fédération avec les Suèves et les Vandales, prépondérance expressément attestée par un chroni-

(i) Orosiiis, VII /)0. — Isidorns, loc, cit.

f)8 IISLIIPATION DE COJVSTANTIÎV

quetir contemporain qui avait tous les moyens et de graves motifs d'être bien informé à ce sujet*.

Ces trois petits royaumes furent les premiers royaumes barbares établis de force dans une province romaine. Des trois chefs qui avaient dirigé, dans leur migration , les trois nations conquérantes , deux vivaient encore , qui prirent dès lors dans l'histoire le titre de rois; c'étaient le chef des Suèves, Hermanric, et Guntheric, celui des Vandales. Respendial, le chef des Alains, était probablement mort ; les historiens donnent le nom d'Uttak au premier roi de ce peuple en Espagne.

Le partage de la péninsule hispanique en trois royaumes barbares ne s'étendit point à la Péninsule entière. Toute la partie orientale de la province tarraconaise , des Pyrénées au Xucar et des sources de l'Ebre, du Duero et du Tage aux côtes de la Méditerranée, qui faisait plus d'un quart de l'Espagne, ne fut point comprise dans ce partage; elle fut laissée à la domination romaine , alors représentée par Gerontius , ce lieutenant révolté de Constantin. Il paraît qu'en se concentrant dans cette partie de la Péninsule il avait réussi à la préserver de l'invasion. Mais c'était tout ce qu'il avait pu faire; les Barbares avaient ravagé malgré lui tout le reste.

(i) Alani oui Vandalis et Suevis potenlabanlur adeo cscsi «uni à Golliis, ut, etc., etc. Idatii clironic. A. /|i8.

uajXS la gallk. i^q

Trop faible pour les chasser , ce qu'il avait pu -désirer de moins fâcheux c'était de les voir s'établir pacifiquement dans le pays, et s'y mettre, avec les habitants, dans des relations un peu régulières de société et de politique, aussi est-il assez probable qu'il ne fut pas indifférent, ni même étranger, au parti que prirent les Barbares de se fixer dans les provinces qu'ils avaient envahies, avant d'avoir achevé d^'en faire un désert. Ce qui est aussi important et mieux constaté, c'est qu'à peine eurentils occupé en dominateurs l'ouest et le midi de la Péninsule, que Gerontius traita avec eux et en prit à sa solde des bandes avec lesquelles il se trouva (en ^ii) en état de reprendre, contre Constantin, la guerre suspendue depuis 4o9- H prépara une expédition , à la tète de laquelle il était résolu de descendre dans la Gaule*.

On ne sait guère rien de ce que Constantin avait fait dans ce dernier pays, à dater du moment où les Alains avaient passé en Espagne , et le peu que l'on en sait semble indiquer qu'il avait été tourmenté de soupçons ou de caprices. Dans le court intervalle dont il s'agit il avait changé deux fois son préfet du prétoire. Il avait d'abord destitué de cet office Sidoine Apollinaire pour y placer un Arverne, Decimus Rusticus, homme considérable dans son pays, et qui avait été revêtu par Honorius

(i) Zosimus, VI. 5. — Sozoïneniis, IX, il. — Renalus Fiigciidii<, .ipiid Gicgor. 'luron. II. ij.

lOO LSIIRPATION DE CONSTANTIN

de divers emplois élevés. Decimus Rusticus j ayant déplu à son tour à Constantin , avait été remplacé par un homme destiné à jouer un rôle important dans des événements prochains; c'était Posthumus Dardanus, qui avait été consulaire de la province viennoise.

Les préparatifs de Gerontius contre Constantin ne furent pas si rapides que celui-ci n'eût le temps de se mettre en défense. Il envoya d'abord en toute hâte son maître des milices, Edowig, aux bords du Rhin pour y prendre à sa solde des Franks et des Allemanes à opposer aux auxiliaires barbares de Gerontius, et, en attendant ces renforts pour tenir la campagne, il confia à son fils Constant la défense de la ville et du pays qu'il présumait devoir être d'abord attaqués par l'ennemi.

Sozomène*, et d'après lui tous les historiens, disent que Constant s'enferma à Vienne, et nomment cette ville comme celle sur laquelle se porta directement Gerontius, après avoir traversé les Pyrénées. A la rigueur la chose n'est pas impossible ; mais elle est contre toutes les vraisemblances militaires. Arles, où s'était renfermé Constantin, était le but et le terme de l'expédition de Gerontius; or, cette ville est de moitié moins loin que Vienne du pied oriental des Pyrénées, et, pour atteindre celle-ci , une armée devait passer à peu de milles de la première; de sorte que, dans les

( t"! Lor. cil.

DANS LA CILLE. lOI

combinaisons ordinaires de la guerre , c'était d'abord Arles qu'il fallait prendre, pour marcher de là sur Vienne. Le nom de cette ville me paraît avoir été, par je ne sais quelle méprise , substitué à celui de Narbonne. C'était en effet Narbonne, ville importante et forte , la première sur la route des Pyrénées à Arles, qui devait être attaquée et emportée avant celle-ci.

Quoi qu'il en soit, à Vienne ou à Narbonne, Constant fut assiégé et pris par Gerontius, qui lui fit trancher la tête , et marcha aussitôt sur Arles , menaçant Constantin du même sort que son fils. Mais ici l'événement trompa son espérance. Arles était plus difficile à prendre ou mieux défendu que Narbonne; il fallut l'assiéger plus long-temps, et l'ennemi commun des deux usurpateurs, averti de leur querelle , eut le loisir d'en tirer parti.

Il me faut ici revenir quelques moments à Alaric, que j'ai laissé assiégeant Rome pour la troisième fois. Cette fois (le i[\ août 4io) la ville éternelle fut prise de force et livrée au pillage des Goths'. Je n'ai point à décrire en détail le désastre de cette capture ; mais il n'est pas inutile , pour mon objet , d'en noter sommairement quelques circonstances principales. Le butin fut prodigieux ; c'était une bonne partie de celui que les Romains avaient fait, depuis quatre ou cinq siècles, sur les

(i) Presque tous les écrivains contemporains de cet événement en ont parlé j il serait long et superflu de les citer tous.

\0'2 tlSlJRPATlOiy UK CONSTANTIN

peuples avec lesquels ils avaient été en guerre. De grands édifices et un quartier de la ville furent brûlés. Il y eut presque partout des violences et çà et là des massacres; mais ces cruautés furent commises en contravention aux ordres d'Alaric et très probablement par la portion nombreuse de son armée étrangère aux Visigoths. Ceux-ci, pris en masse, étonnèrent le monde par le peu de mal qu'ils firent, en comparaison de celui auquel on s'attendait de leur part, et par divers traits d'humanité dont les Romains n'avaient guère donné l'exemple en pareil cas *.

Alaric quitta Rome, les uns disent après trois, les autres après six jours de pillage. Il semblait avoir rompu pour jamais avec l'Empire et ne songer plus qu'à s'établir de vive force dans quelqu'une des provinces romaines. Ilavaitjetélesyeux sur l'Afrique. Conséquemment à ce dessein , il envoya son armée sur les côtes du détroit de Sicile , pour la faire passer de là dans l'île, et de celle-ci sur la côte opposée de Carthage. T.a mort le surprit au milieu de ces projets; il mourut l'année même de la prise de Rome , à Consentia ou dans le voisinage. Les funérailles que lui firent les Goths méritent d'être rapportées comme un trait frappant de l'imagination ou de l'orgueil de ce peuple. Ils dé-

(i) De tous les auteurs qui ont fait mention de la prise de Rome par Alaric, saint Augustin est celui qui a relevé avec le pius d'admiration et d'éloquence la conduite des rioths, en celle grande occasion, dans plusieurs chapitres de son livre De lu CiU' de Dieu,

DANS LA GALLE. Io3

tournèrent, au pied des montagnes d'où elle descend, la rivière de Busentino, et, au fond de son lit mis à sec , ils creusèrent une fosse où ils déposèrent le cadavre d'Alaric, avec une multitude d'objets précieux choisis parmi les dépouilles de Rome. Après cela ils firent rentrer dans leur lit les eaux du Busentino, et égorgèrent tous les esclaves qu'ils avaient employés à creuser la fosse de leur chef, afin que personne, dans la terre étrangère , ne pût apprendre d'eux où elle était, ni outrager les restes de celui des héros du sang des Ases à qui le sort avait gardé la gloire de prendre Rome ^.

Par la mort d'Alaric le commandement des Yisigoths échut à son beau-frère Ataulfe'^. Ataulfe, jeune encore, aimable et beau, n'avait probablement ni tout le génie militaire, ni toute la vigueur de caractère d'Alaric; mais il le surpassait en intelligence et par un sentiment plus complet des avantages de la civilisation, par un penchant plus décidé pour tout ce qui pouvait adoucir les mœurs encore sauvages de sa nation.

Il n'adopta pas les plans de conquête en Afrique, auxquels il paraît que s'était arrêtée la pensée de son prédécesseur. A peine se vit-il à la tête des Visigoths qu'il abandonna la Campanie pour retourner dans l'Italie centrale. Jornandèsdit qu'il rentra^ en passant, à Rome, où il glana , dans un secon.

(i) Jornand. de Reb. Getic. XXX.

(5.) le!, cl cap. XXXI.

îo4 USUftPATIOJN DE CONSTANTIN

pillage de trois jours, ce qui pouvait avoir échappé au premier. Mais c'est une notice très suspecte. Ce fut en Toscane qu'il s'arrêta, et, selon toute apparence , avec le projet de s'y fixer. Il y passa près de deux ans, ayant entamé avec la cour de Ravenne des négociations dont l'histoire n'a point donné le détail , ni même précisé l'objet. Mais les faits démontrent qu'il y eut, entre l'Empire et lui, une sorte de trêve dont le premier profita pour reconquérir la Gaule sur deux usurpateurs qui se la disputaient. Le gouvernement d'Honorius assembla pour cette expédition une armée dont il donna le commandement à Constance et au Goth Ulphilasi.

Constance était né sujet romain, en lUyrie, et s'était distingué dans les armées de Théodose. On ne voit pas ce qu'il était devenu durant la prospérité de Stilicon ; mais il se trouvait être , à la mort de ce dernier, le seul homme capable de le remplacer et de gagner encore cjuelques batailles sur les Barbares, pour lesquels il avait, à ce qu'il semble, toute la haine et tout le mépris d'un vieux Romain.

Descendu dans la Gaule par les Alpes maritimes ou cottiennes, Constance se porta droit sur Arles, actuellement assiégé par Gerontius. Le bruit d'une armée impériale s'approchant fut un coup de foudre pour celui-ci ; il décampa au plus vite et battit

(i) Olympiodori Hislor. apud Pholiiim, pag. i83.

DAiVS LA. GAULE. lOJ

en retraite vers l'Espagne, suivi d'une partie seulement de son armée; le reste alla au-devant des légions d'Italie*. A peine abandonné par Gerontius, le siège d'Arles fut repris et continué avec plus de vigueur par Constance.

Toutefois Constantin ne se rendit pas; il avait encore un espoir. Son maître des milices , Edowig , approchait à grandes journées, à la tête de bandes nombreuses de Franks et d'Allemanes qu'il amenait des bords du Rhin, et avec lesquelles il avait la chance de gagner une bataille qui aurait délivré Arles et la Gaule de l'armée d'Honorius. Informé de l'arrivée de ces renforts. Constance n'était pas sans inquiétude, et, suivant un historien, ce ne fut que faute de temps pour reprendre avec sûreté la route de l'Italie, qu'il se décida à attendre Edowig et à lui livier bataille sur la rive droite du Rhône^, 11 la gagna, moyennant une manœuvre habile par laquelle il mit les Barbares enti^ son infanterie, commandée par lui en personne, et sa cavalerie, aux ordres d'Ulpliilas. Brusquement pris à dos par celle-ci, au moment où ils chargeaient la première, les Franks et les AUemanes perdirent contenance-^. Beaucoup, du nombre desquels fui Edowig, furent tués sur la place; les autres s'en-

(i) Sozomenus. Histor. IX. i3.

(2) Sozoïnen. loc. cit. cap. i^.

(3) 7c?. loc. cit. — Prospeii Aqnit. Clironi* . — Olyinpindor. apiui Photitim, p. 1 f^ ^>

lo6 USURPATION DE CONSTANTIN

luirent comme ils purent, et l'on ne sait pas ce qu'ils devinrent.

A la suite de cette défaite les Arlésiens, qui avaient jusque là courageusement soutenu Constantin, l'obligèrent h se rendre, en s'engageant à lui obtenir la vie sauve, à lui et à son jeune fils Julien. Mais, tremblant pour sa tête et croyant mieux l'assurer, il se fit ordonner prêtre. Les Arlésiens, ayant ouvert leurs portes à Constance, consignèrent entre ses mains l'empereur détrôné et son fils , après avoir exigé de lui la parole que leurs jours seraient respectés. Constance donna cette parole, et fitaussitôt partirles deuxcaptifs, sous bonne escorte, pourRavenne. Honorius voulut sans doute s'épargner l'embarras de les voir à ses pieds; il envoya à trente-cinq milles au-devant d'eux le bourreau chargé de leur trancher la tête*.

Constantin mort, il ne restait plus à soumettre queGerontius et son empereur Maxime. Constance se mit en marche contre eux; mais il n'eut pas même besoin de les joindre pour en faire justice. A peine de retour en Espagne, Gerontiiis y fut assailli, dans sa propre demeure, par ses soldats, et forcé de se donner la mort, après avoir tué de sa propre main sa femme et un serviteur alain, qui voulurent périr avec lui. Quant à Maxime, en apprenant la fin tragique du maître qui l'avait fail empeieur, il s'enfuit chez les Barbares, et personne

fi) Olynipifidoriis, loco cit.

DA^'S LA GALLi;. lOT

ne songea plus à lui , tant sa vie ou sa mort étaient désormais indifférentes*!

(i) Oljmpiodoriis, loco cit. — Orosins, VII. 42. — Prospeii Aquit. Chronic.

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