DE LA
sous LA DOMINATION
GRANDE IRRUPTION DES ALAINS, DES VANDALES ET ' DES SUÈVES EN GAULE ET EN ESPAGNE.
Théodose fut le dernier des empereurs romains auquel il réussit de contenir, par ia force des armes ou par la politique , les Barbares qui depuis des siècles luttaient contre Rome. A sa mort (SgS) les provinces romaines furent partagées à peu près également entre ses deux fils , et formèrent deux empires distincts : l'un d'Orient, qui échut à Arcadius, l'autre d'Occident, qui fut celui d'Honorius. Ce partage fit éclater entre le gouvernement de Rome et celui de Constantinople des haines et des I. I
■X inRUPTiOJN OLs alaijNS, etc.,
jalousies, qui n'étaient, au fond, qu'une consé- (juenee tardive des. anciennes répugnances des Latins et des Grecs les uns pour les autres. De là pour l'empire chancelant une nouvelle cause de faiblesse et de nouveaux périls. Les Barbares qui avaient respecté la bravoure et la fortune de Théodose, remis à l'aise par l'incapacité de ses deux fils, poursuivirent avec plus d'audace que jamais le cours de leurs invasions.
Ce fut une partie de la nation des Goths qui, sous son chef Alaric, donna aux peuples germains ou d'une autre race, accidentellement mêlés avec les Germains, l'impulsion par laquelle ces peuples, se précipitant à la fois sur toutes les barrières de l'Empire, les franchirent pour ne plus les repasser.
Avant de parler des trois descentes successives d'Alaric en Italie et de l'établissement des \ isigoths en Gaule qui en fut la suite immédiate, ib est indispensable de tracer sommairement les principaux antécédents de l'histoire des Goths, ceux auxquels on peut le plus sûrement reconnaître les traits caractéristiques de ce peuple remarquable. Du reste, je ne les suivrai point à travers les ténèbres de leur origine et de leurs antiquités; mon objet n'exige ni ne comporte des recherches aussi difficiles. Je les prendrai au premier moment de leur contact avec l'Empire romain.
L'histoire ne connaît point les Goths avant le premier siècle de notre ère; elle les trouve alors sur les bords du Bas-Danube et de la mer Noire. Il pa-
EN GAULE Er EN ESPAGNE. 3
raît qu'ils y étaient descendus des côtes de la Baltique, leur premier séjour présumé*, et peut-être avaient-ils laissé dans l'intérieur de la Germanie quelques-unes de leurs tribus. Il dut se passer, dans l'intervalle de leur migration d'une mer à l'autre, des siècles d'excursions, de guerres, de victoires, de revers et d'aventures de toute espèce, dont l'histoire ne sait rien.
Ils avaient trouvé sur les plages de la mer Noire des peuples d'une autre race qu'eux, peut-être des Slaves, peut-être des Celtes, qu'ils en avaient chassés ^.
De l'année 162 à l'année 174 ils avaient commencé à avoir des relations suivies avec l'Empire. Cet intervalle avait été celui de la première guerre de Marc-Aurèle contre la ligue des Barbares de la rive droite du Danube; et dans cette guerre on avait vu les Goths combattre au service des Romains, moyennant une solde en argent et des allocations de terre sur le sol de l'Empire^.
(i) Vers la fin du quatrième siècle avant l'ère chrétienne, Pvthéas , le célèbre navigateur massaliote , trouva sur les côtes de la mer Baltique des peuples qu'il nomme Aestyens, auxquels il paraît que d'autres écrivains de l'antiquité donnèrent plus tard les noms de Cossini et Cottini, sous lesquels plusieui's érudits ont cru reconnaître les Goths. Mais cette identité peut être contestée. — Voir Adelung, Aelteste Gesch. der Deutschen. — Reichard, Germanien unter der Roemern, etc.
(2) Jornandès, de Rébus Geticis, IV.
(3) Dio Cassius, Histor. Roman, pag. 808,
4 îRRUPTl<)^ DES ALAI.NS, ETC.,
Eiilre cette époque et celle de leur entrée en Gaulé, leur histoire peut se diviser en deux périodes , dont la première comprend l'intervalle de l'année 175 au milieu du quatrième siècle, et la seconde le temps écoulé de cette dernière époque a la prise de Rome par Alaric.
Durant la première de ces deux périodes toute l'histoire des Goths se réduit au tableau de leurs excursions dans les provinces romaines situées à la droite du Danube, dans la haute et basse Mœsie, la Thrace, la Grèce et l'Asie. Les historiens, bien (ju'ils n'aient tenu note que des plus mémorables de ces excursions, de celles qui obligeaient les empereurs ou leurs généraux à courir, avec toutes leurs forces, au secours des pays ravagés, n'en ont pas compté moins de quinze.
Le pillage, particulièrement celui des villes, était le but de ces invasions; la dévastation, le massacre, l'incendie en étaient les accessoires ordinaires. On évalue à cent mille le nombre des personnes égorgées à Pjiilippopolis en aôi, lorsque cette ville fut enlevée par les Goths *.
Ces expéditions se faisaient le plus souvent par un corps d'armée unique; quelquefois, d'une façon plus militaire, par plusieurs corps de troupes combinés, toujours par des masses nombreuses. Les bandes de Goths qui prirent, comme il vient d'être dit, Philippopolis , après avoir battu l'une après
(i) Ammian. Marcell. Histor, XXXV. ^i.
l'autre deux armées romaines, sont évaluées par les historiens à soixante-dix mille combattants. Celles qui furent défaites en Mœsie, en i6S, eurent, selon quelques rapports, trois cent vingt mille tués *. C'est une exagération hors de croyance? mais cette exagération même suppose une perle énorme, et par conséquent une armée très considérable.
Du reste toute la population des tribus gothiques, femmes, enfants et vieillards, marchait à la suite des guerriers dans ces expéditions, et il ne serait pas étonnant que les historiens eussent quelquefois compris au nombre de ces derniers la masse entière qu'ils entraînaient avec eux.
Les intervalles de ces invasions n'avaient pas été, pour les envahisseurs, des intervalles d'oisiveté ou de repos. Ils avaient été remplis par des guerres sanglantes contre les peuples du voisinage, Germains, Slaves ou autres, guerres de la plupart desquelles les Goths étaient sortis victorieux 2.
C'est à cette même période de leur histoire que se rapportent les notions les plus sûres que l'on ait sur la position et l'étendue des pays qu'ils habi-, taient. Ils occupaient le long du Danube, des côtes de la mer Noire et de celle de Marmara , l'espace continu compris entre le cours du Thaïs (Tisianus^
(i) Tiebellii Pollionis Claudius YIII.
(-i) Joinaiid. dcReb. Get. \XU \\\U.
et celui du Don ou Tanaïs. Ce vaste espace de terre^ dont les limites septentrionales ne sont pas connues, était coupé du nord au sud-est par le cours du Dniester en deux moitiés inégales, l'une orientale, l'autre occidentale, et c'était à raison de leur séjour dans l'une ou l'autre de ces deux divisions que les Goths avaient fini par former deux corps de nation séparés, distingués par des noms qui exprimaient cette diversité de position. A l'ouest, du Dniester au Thaïs, habitaient les Yisigoths; à l'est, du Dniester au Tanaïs, s'étendaient les Ostrogoths *.
On ne sait pas à quelle époque avait commencé cette distinction géographique; mais il semble qu'elle n'avait pas eu beaucoup d'importance avant le quatrième siècle. Jus-que là on avait vu, du moins dans les occasions graves , les Visigoths et les Ostrogoths agir de concert, sous un seul et même chef. A partir du quatrième siècle chacune des deux branches de la nation a ses chefs propres et son histoire à part; chacune fait la guerre ou la paix pour son compte; on les voit parfois même en querelle entre elles, et ce n'est que par accident et d'une manière passagère qu'elles agissent encore , en une seule masse , comme un seul peuple. Chacun des deux peuples se subdivisait en un certain nombre de tribus ayant chacune sa dénomination propre et son chef particulier, subor-
(i) .lornarid. de Reb. (iet. XIV . ^
donné au chef principal. Les plus célèbres de ces tribus sont les seules dont l'histoire fasse quelquefois mention séparément; c'étaient celles des Grutingues, parmi les Goths orientaux, et des Tervingues, chez les Goths occidentaux*.
Les chefs de l'un et de l'autre peuple étaient héréditaires et pris dans deux familles privilégiées, celle des Balthes et celle des Amales. Aux temps que j'ai en vue celle-ci n'était plus que la famille royale ou sacrée des Ostrogoths ; mais elle avait été celle de la nation entière avant l'époque peu reculée où les \ isigoths avaient élu pour chefs les descendants de Balthe. Les Amales étaient, à proprement pailler, les héros, les demi-dieux, les instituteurs des Goths. On leur donnait le nom d'Ases, qui peut également indiquer l'origine asiatique ou la suprématie de cette famille privilégiée 2,
Jornandès a donné la généalogie et la succession de ceux des Amales qui régnèrent sur les Goths ne formant encore qu'un seul corps de nation 5. La table qu'il en a dressée comprend seize générations, dont la durée totale, évaluée en années, ne ferait pas remonter au-delà de notre ère l'origine de cette famille héroïque.
Les migrations, les guerres, les exploits de la nation sous la conduite des Amales faisaient la
(i) Ammian. Marcel. Histor. XXXI. ^.
(2) Jornand. de Reb. Cet. XIV.
(3) Jd. loc. cil.
sujet d'une multitude de chants épiques, dont il parait qu'une partie existait encore au sixième siècle et dont la perte ne saurait être trop regrettée ^.
Dans tout ce que Ton sait de l'histoire, des mœurs et des institutions des Goths jusque ^ers le milieu du quatrième siècle, on ne voit rien qui eût pu exercer sur eux une influence bien marquée. Ils avaient eu , sans doute , des relations multipliées avec les officiers civils et militaires de l'empire d'Orient; ils avaient, de temps à autre, servi en qualité d'auxiliaires dans les armées romaines ; des empereurs qui les redoutaient avaient plus d'une fois acheté leur inaction , et leur avaient payé des subsides pour se tenir en paix au-delà du Danube ; quelquefois enfui ils avaient secondé les tentatives ambitieuses des généraux romains qui avaient visé à l'Empire.
Mais toutes ces relations accidentelles, équivoques et passagères, avaient plus contribué à exalter la cupidité , l'orgueil , l'indiscipline et l'ardeur belliqueuse des Goths qu'à développer et à mûrir en eux les germes naturels de la civilisation. Ils étaient encore, vers l'an 35o, le même peuple qu'auparavant , un peuple vivant de guerre et de butin , connaissant à peine les premiers éléments de l'agriculture qu'il dédaignait , habitant sous la tente , dans des camps, loin des villes qu'il abhorrait
(0 .Toiiiaïul. clf Rel). (Vet. IV. V.
comme des prisons; infatigable ennemi des Romains, que ses chefs juraient volontiers d'exterminer. Ils étaient encore païens, sectateurs zélés de cette religion d'Odin, qui n'était que la divinisation du courage guerrier, et à laquelle ils devaient sans doute une partie de l'énergie avec laquelle ils poursuivaient leurs entreprises militaires, et se relevaient des plus sanglantes défaites.
Vers le milieu du quatrième siècle , avec le règne d'Athanaric, commença pour les Goths une nouvelle ère, de laquelle date la seconde période de leur histoire, d'après la division que j'ai indiquée.
Un Goth nonmié Ulphilas, converti au christianisme et qui avait été ordonné prêtre , entreprit alors de convertir sa nation à sa foi nouvelle ; il la prêcha d'abord aux Goths occidentaux, de la part desquels il éprouva une violente opposition. Les premiers néophytes goths furent brûlés vifs dans leurs tentes ; la première église élevée dans un camp goth fut réduite en cendres , avec tout ce qu'elle pouvait contenir d'hommes, de femmes et d'enfants baptisés*-. Mais cette persécution ne fut pas de longue durée. Athanaric, le chef suprême des Visigoths, qui avait une dette de reconnaissance envers l'empereur Valens, ne crut pouvoir l'acquitter mieux qu'en adoptant la croyance de cet empereur. Il se fit chrétien , et son exemple entraîna le reste de la nation. Avant d'être parvenu à une grande vieillesse,
i) Sociales, Histcr. Ecties. IV. '>3.
lO IRRUPTION DES ALAINS, ETC.,
il vit tous les Goths, tant ceux de l'ouest que ceux de l'est, convertis au christianisme*.
Une question qui souffre des difficultés, c'est de savoir s'ils furent ariens dès le principe; mais il est certain qu'ils le furent du vivant de leur apôtre, et c'est tout ce qu'il importe de noter ici.
Pour les Goths, se convertir au christianisme ce fut, en quelque sorte, naître à la civilisation. Ulphilas traduisit pour eux, en leur lans^ue, une grande partie ou peut-être la totalité des livres saints 2. Pour écrire cette version il fut obligé d'inventer un alphabet; pour la faire il dut forcer une langue, qui n'avait jusque là servi qu'à des chants de guerre ou qu'aux relations très simples et peu nombreuses de la vie barbare, à rendre des faits, des idées , des sentiments d'un ordre moral et social très élevé. L'espèce de triomphe qu'il lui fallut remporter sur sa langue représente assez bien celui qu'il remporta par -là même sur la barbarie de sa nation.
Les écrivains ecclésiastiques qui ont parlé des travaux apostoliques d'Ulphilas assurent qu'il parvint à inspirer aux Goths la douceur et l'honnêteté
(i) Isidori Chronic, Gothorum. — Theodoreti Histor. Eccl. IV. 33. — Sozomeni Histor. Eccl. VI. 37.
(2) Des portions assez considérables de cette version se sont conservées jusqu'à nous et ont été publiées à diverses époques et en divers lieux. En 1818, l'abbé Maio en a trouvé, dans la bibliothèque ambrosienne de Milan, de nouveaux fragments dont on a \ aussi publié des échantillons.
des mœurs *^. Le fait n'est guère vraisemblable , et n'est pas vrai, du moins pris à la lettre. On peut seulement affirmer que la conversion des Goths au christianisme dut les disposer heureusement aux impressions qu'ils étaient sur' le point de recevoir du spectacle de la civilisation romaine, spectacle au milieu duquel ils furent comme lancés par des événements dont je ne puis me dispenser de donner un aperçu.
Hermanariklî, qui régnait sur les Ostrogoths en même temps qu'Athanaric sur les \ isigoths , avait toujours fait la guerre et y avait toujours été heureux. Il avait conquis tous les pays de la mer d'Azof à la mer Baltique et fondé un empire auquel obéissaient seize nations puissantes 2; mais cet empire, ouvrage d'une force aveugle, ne devait pas durer plus qu'elle. Obéi et abhorré aussi long-temps qu'il fut en état de marcher à la tête des Ostrogoths, et de les traîner du midi au nord, du nord au midi, Hermanariklî s'était préparé des revers pour le moment où, trop vieux, il ne pourrait plus guerroyer; et ce moment était arrivé en 375.
Au-delà duTanais, à l'est du pays des Ostrogoths, campaient les Alains, nation puissante dont la race est ignorée, à cela près qu'il est certain qu'elle n'était pas germanique. On trouve des vestiges de l'existence et de la renommée des Alains jusque dans
(i) Sozoïnenes, Histor. Eccl. VI. 37, ^2) Jornand. de Reb. Gel, XXIV.
lU IRRUPTION DES AI-AINS, ETC.,
la plus haute antiquité. Ils avaient figuré parmi ces Barbares du Turan , contre lesquels la Perse ou l'Iran avait eu à soutenir une longue lutte , pour la défense de son antique civilisation. Us sont comptés, dans le Scliah-Nameh , parmi les peuples à qui le fils de Gustasp, le héros Isfendiar, fit la guerre pour les obliger à recevoir la croyance et le culte enseignés par Zoroastre *. On ne sait ni quand , ni par quelle suite d'aventures ils étaient venus habiter pntre le Tanaïs et le Volga; mais il est constaté qu'ils eurent depuis de fréquentes relations avec les populations germaniques de la vallée du Danube, et qu'ils entrèrent plus d'une fois dans les guerres de ces populations contre Rome.
A l'est des Alains , sur les côtes septentrionales de la mer Caspienne et sur la rive gauche du Volga, habitait un autre peuple jusque là étranger à l'histoire de l'Occident, dans laquelle il était sur le point de débuter avec fracas : c'étaient les Huns. On a soutenu mais non suffisamment démontré, ce me semble, l'identité des Huns et des Hioung-nou des annales chinoises ^. Ces derniers étaient un peuple barbare, établi dès le douzième siècle avant Jésus- Christ, sur les frontières septentrionales de la Chine,
(i) Je dois celte notice à M. MohI, dont l'Europe attend avec impatience une traduction complète et fidèle du Shah-?^ameh de Ferdousi , et des notions précises sur l'histoire de ce grand monument de la littérature orientale.
{i) De Guignes, Histoire des Huns. La plupart des historiens
et qui, toujours en guerre avec cet empire, avait été enfin, vers l'an 98 de notre ère, abattu de manière à ne plus se relever, et contraint de quitter ses premières demeures. En quête d'un nouveau pays les débris des Hioung-nou avaient traversé toute laTartarie,de l'est au nord-ouest, pour venir s'établir dans les monts Ourals, sur le sol maintenant occupé par les Baskires^. Là, les annales chinoises les perdent de vue jusqu'à l'année [[oo. , où elles reviennent à eux pour ajouter à leur histoire un nouveau trait qui sera rapporté en son lieu. Il est constaté par les mêmes annales qu'à cette dernière époque le corps de la nation des Hioung-nou habitait encore les mêmes montagnes où il était venu se réfugier plus de trois siècles auparavant. On ne cite pas des historiens chinois un seul mot qui donne lieu de présumer qu'une portion quelconque de cette nation s'en fut détachée , pour aller chercher fortune ailleurs.
Il faut néanmoins, pour établir l'identité des Huns et des Hioung-nou, supposer qu'à une époque incertaine , mais nécessairement antérieure à l'an 375 de notre ère, une portion considérable de ce dernier peuple avait abandonné les monts Ourals
qui ont écrit depuis M. de Guignes ont adopté son opinion; Gibbon, entre autres, qui l'a exposée avec détail dans son Histoire de la décadence de l'Empire romain, chap. XXVI.
(1) De Guignes, Hist. des Huns, lom. I, p. 21 5-23 1 ; tom. II, p. 277, sqq.
\l\ IBRUPTION DES AI.AIJNS, ETC.,
pour descendre, le long du Volga, jusque sur les côtes de la mer Caspienne.
Une autre opinion a été récemment émise sur l'origine des Huns. De l'affinité reconnue de la langue des Hongrois actuels , descendants présumés des Huns, avec la langue des Finnois, on a conclu que les premiers devaient être des peuples de même race et de même origine que ceux-ci , généralement regardés comme l'un des peuples les plus anciens de l'Europe , comme celui qui en occupa les parties septentrionales antérieurement à l'arrivée des Germains et des Slaves, par lesquels il fut presque totalement exterminé et dépossédé *.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses , et d'oii que les Huns fussent venus, ils partirent des bords de la mer Caspienne l'an 875 de notre ère, passèrent le Volga et s'avancèrent à l'ouest, cherchant de nouvelles demeures. Les Alain s furent les premiers en-
(i) D'après M. Klaproth [Asia potyglotta, pag. 182-185) les Finnois furent les habitants primitifs des monts Ourals, et cette grande chaîne de montagnes fut la barrière que les peuples nomades de l'Asie centrale eurent à franchir pour passer en Europe. Plusieurs de ces peuples durent, dans leur traversée, stationner plus ou moins longuement dans les vallées de l'Oural, parmi les tribus finnoises, et se mêler avec elles. De ce mélange se formèrent successivement divers peuples nouveaux , dont plusieurs pénétrèrent ensuite en Europe. Les Huns semblent être à M. Klaproth l'un de ces peuples. Cette hypothèse est, comme on voit, une sorte de moyen terme entre celle de M. de Guignes et celle qui attribue aux Huns une origine finnoise.
nemis qu'ils rencontrèrent; ils en exterminèrent une partie, et l'autre se joignit à eux pour fondre sur les Ostrogoths *. Ceux-ci n'eurent pas le temps de se mettre en défense. La plupart furent impitoyablement égorgés ou asservis par les Huns ; ceux qui purent fuir passèrent le Dniester, et vinrent répandre l'alarme chez leurs frères occidentaux.
Atlianaric s'avance aussitôt vers le Dniester pour en défendre le passage sur le point qu'il jugeait le plus menacé; mais les envahisseurs, ayant passé le fleuve sur un autre point non gardé, tombent à l'improviste sur le camp d'Athanaric^. Celui-ci gar gne les montagnes voisines , où il se retranche de son mieux. Les Visigoths surpris fuient de tous côtés et se rassemblent sur les bords du Danube , suppliant les soldats romains stationnés sur la rive opposée, de leur permettre de le passer et de les recevoir sur les terres de l'Empire. L'empereur Valens, consulté sur leur demande, y consentit dans l'espoir d'assurer, à l'aide de ces Barbares , la prépondérance militaire de l'empire d'Orient sur celui d'Occident. Il ordonna seulement que les hommes de guerre de la nation fugitive fussent désarmés , en abordant sur la terre de l'Empire , et leurs fils dispersés comme otages en différentes, villes ^.
(i) Ammian. Marcell. Histor. XXXI. 3.
(2) Id. loc. cit.
(3) Id. loc. cit.
iG IRRUPTION DES ALAINS, ETC.,
Les historiens byzantins évaluent à deux cent mille guerriers le nombre des Visigoths qui furent transportés sur la rive droite du Danube, abandonnant leur terre natale aux Huns qui en prirent possession; mais cette évaluation doit être fort exagérée.
Les ordres de l'empereur furent exécutés en ce qui concernait les jeunes Visigoths; beaucoup furent pris pour otages et envoyés çà et là dans les provinces voisines. Mais les hommes de guerre trouvèrent le moyen de passer en armes ; les uns gagnèrent les officiers de l'Empire par des présents, d'autres en leur livrant leurs femmes et leurs filles *. Plusieurs, à qui ces armes plus chères que la vie avaient été d'abord enlevées , donnèrent leurs enfants, pour les racheter, et les maisons romaines se remplirent ainsi de jeunes esclaves goths des deux sexes.
Après l'imprudence de recevoir à la fois tant de Barbares, ce que l'on pouvait faire de pire, c'était de les irriter, de les vexer, d'abuser de leur ignorance pour les tromper ; et ce fut ce que l'on fit à outrance^. On leur vendit à des prix exorbitants des vivres malsains; on leur montra partout une haine mal déguisée sous des airs d'insulte et de mépris.
(i) Aramian. M?rcell. Histor. XXXI. !î. — Eunapius, de Legationib. apud Photium, p. 2i8.
(2) Jornand. de Reb. Get. XXVI. — Ammian. Marcel!. Histor. XXXL 3. 4.
11 n'en fallait pas tant pour décider les Goths à des représailles de leur façon. Ils se réunirent, se répandirent comme un torrent dans la Mœsie , la Thrace , la Macédoine et la Grèce, renouvelant partout les ravages de leurs invasions précédentes.
Reconnaissant trop tard son erreur, Valens, à la tête de ses armées, marcha contre eux, les rencontra près d'Andrinople et leur livra une bataille qu'il perdit, et où il périt dans une chaumière à laquelle les vainqueurs mirent le feu ^.
Cefutalors(en3'78)quelegouvernementdeRome, jusque là peu ému des fautes et des revers de celui de Constantinople , songea, dans son intérêt, à mettre un frein aux brigandages des Visigoths. Envoyé contre eux comme général. Théodose les battit et les soumit 2. Devenu empereur et obligé de prendre un parti relativement à ces Barbares , il pensa que le meilleur était de les discipliner et de les attacher au service militaire de l'Empire; et tel fut le but constant de sa politique. Il incorpora, sous le nom de fédérés, l'élite des Goths dans l'armée romaine ; il admit leurs chefs dans ses conseils et dans les affaires de l'État, et les contint, par son ascendant, d'autant mieux qu'il les eut plus près de lui.
Dans une situation si nouvelle il se fit, dans les
(i) Ammian. Marcell. Hislor. XXXI. 11. 12. (2) Jornand. de Reb. Get. XXVII. — Aurel. Victor. Epitome. cap. 47-
l8 IRRUPTION DES ALAOS, ETC.,
mœurs et les idées des Goths, des changements remarquables. Leur masse resta à peu près aussi barbare qu'elle l'avait été jusque là; mais il se rencontrait dans cette masse, et parmi ses chefs, des individus d'une nature plus élevée, d'un instinct social plus perfectible, d'une intelligence plus rapide et plus droite , sur lesquels le spectacle des merveilles et des avantages de la civilisation produisit une impression profonde et décisive.
Athanaric , ce brave chef des Visigoths, le même sous lequel ils avaient embrassé le christianisme et ({ui avait essayé de repousser l'invasion des Huns , fut un exemple mémorable de ce que je veux dire. Ayant été obligé de s'enfuir de son royaume et d'abandonner aux Huns jusqu'aux montagnes où il avait d'abord espéré de se défendre, il passa sur les terres de l'Empire et se réfugia à la cour de Constantinople , où il fut gracieusement accueilli i. Ce fut à peine assez au vieux chef barbare de tout ce qui lui restait de vie et d'énergie pour suffire à l'admiration et à la surprise dont le frappa l'aspect de Constantinople. L'empereur lui parut un dieu sur la terre, et ne voyant pas les côtés honteux et corrompus de cette civilisation brillante , il ne put comprendre comment ses Barbares avaient pu faire trembler les hommes qui avaient créé tous les prodiges accumulés sous ses yeux 2.
(1) Ammian. Marcell. Histor. XXVII. 5. — Joniand. de Re!>. Get. XXVIII.
(2) Zosimi Ilislor. TV. ^/(.
EN GALLE ET EN ESPAGNE. If)
Il se forma dès lors parmi les chefs des Golhs deux partis, l'un qui resta barbare, hostile à l'Empire et à la civilisation , tandis que l'autre entra dans leurs voies et embrassa leur cause. Les uns et les autres de ces chefs eurent leurs adhérents et leurs défenseurs dans le corps de la nation qui , de la sorte, se partagea comme eux entre deux influences opposées. Cette espèce de scission des Goths en deux partis contraires est démontrée par divers traits de l'histoire de l'Empire d'Orient , à dater du règne de Théodose. On voit plus d'une fois, dans cette histoire, des chefs de tribus gothiques , persistant dans leur férocité native et dans leur ancienne horreur pour les Romains, conspirer pour s'emparer de l'Empire et en égorger les peuples. Ce sont d'autres chefs goths qui, tantôt de leur propre mt)uvement, tantôt pour obéir aux ordres du gouvernement, préviennent les conspirateurs ou les punissent.
Du reste , rien ne constate si bien la faiblesse de ce gouvernement que de le voir ainsi tour à tour assailli par un parti de Barbares et sauvé par un autre; il était clair que le premier chef goth qui aurait assez de renommée et de génie pour dominer ces deux partis et les réunir sous sa bannière serait le maître de porter un coup décisif à l'Empire. Ce chef se rencontra dans Alaric.
Il n'entre point dans mon sujet d'écrire la biographie d'Alaric; je m'en tiendrai à indiquer, aussi sommairement que possible, celles de ses entreprises
ÛO lUntPTION DES ALAINS, ETC.,
auxquelles se rattachent, comme à leurs antécédents, des événements que je dois raconter par la suite.
Alaric, de la famille héroïque des Balthes^, après avoir servi Théodose, se souleva contre le faible Arcadius et ne posa les armes qu'à la condition d'être fait gouverneur de l'Illyrie. Une fois à ce poste important, il y trouva des ressources pour armer , équiper et organiser militairement les tribus des Yisigoths, qui s'étaient presque toutes ralliées à lui, et se vit bientôt en mesure d'exécuter le projet qu'il avait conçu de se faire un royaume dans quelque partie de l'Empire 2. On ne voit guère pourquoi, maître de se jeter sur les provinces d'Orient, où il n'y avait ni généraux, ni armée pour s'opposer à lui, il préféra envahir l'Italie, où il savait bien qu'il aurait affaire à Stilichon, général habile et brave, et à des légions qui n'avafent pas encore perdu toute tradition de la valeur et de la discipline romaines.
Il y eut, entre l'armée d'Honorius et celle d'Alaric, deux grandes batailles; l'une aux bords du Tanaro , l'autre à ceux de l'Adige, batailles sur l'issue desquelles les historiens ne sont point d'accord. Elles furent indubitablement plus sanglantes que décisives 3. Alaric fut obligé d'abandonner l'Italie; mais il ne l'abandonna qu'après avoir conclu, ou
(i) Jornand. de Reb. Get. XXIX.
(2) Clandian. de Bello Get. v. 548 sqq.
(^) Jornand. de Reb. Get. XXIX. XXX.— Clandian. de Bello
EW GALLE ET EN ESPAGNE. Il
que pour conclure avec Honorius une convention qui devait lui fournir des prétextes pour intervenir, à son avantage, dans les affaires d'Italie^. On connaît les deux principaux articles de cette convention ; par l'un , Honorius s'engageait à payer à Alaric quatre mille livres d'or, sans dire à quel titre; par l'autre, le chef des Yisigotlis devait seconder Rome dans la guerre que celle-ci avait résolu de faire à Constantinople pour lui enlever la province d'Illyrie. Ce traité forme, dans l'histoire, le fil par lequel la seconde descente d'Alaric en Italie se rattache à la première. J'y reviendrai un moment par Ja suite ; c'est de l'intervalle de cinq ou six ans, qu'il y a de l'une à l'autre de ces invasions, qu'il me faut maintenant m'occuper avec plus de détail.
Ce court intervalle est celui de l'une des plus grandes catastrophes de l'histoire ; c'est celui dans lequel eut lieu le mouvement général des peuples barbares contre l'Empire d'Occident, et à la suite duquel plusieurs de ces peuples prirent possession de l'Espagne et de la Gaule. On serait tenté de voir, dans les récits que les écrivains latins nous ont laissés de ces terribles invasions , un premier symptôme de la barbarie qui allait les suivre-, un effet anticipé de l'indolence et de la stupeur dont elles devaient frapper les esprits. Rien de plus
Get. — Prosperi Aquit. Chronicon. — Orosius Histor. VII. 37. — Cassiodori Chronic.
;'i) Zosin). Histor. V. 16.
a 2 IRRUPTION DES ALAINS, ETC.,
vague, de plus obscur, de plus incohérent, de plus tronqué en tous sens, de plus rempli de contradictions , de plus dépourvu de sentiment et d'intelligence historiques, que ce^ récits. Il semble que les Barbares qui renversèrent l'Empire en auraient mieux raconté la chute;, s'ils eussent daigné prendre cette peine. Si imparfaits toutefois que puissent être ces mêmes récits , ils renferment les seules données à l'aide desquelles la critique puisse essayer d'y mettre un peu de suite et d'ensemble. Les conjectures arbitraires en ont plutôt accru que diminué l'obscurité et l'incertitude primitives.
Les historiens modernes qui , sur la foi de M. de Guignes, ont adopté l'opinion de l'identité des Huns de l'histoire d'Occident avec les Hioung-nou des annales de la Chine, ont voulu de même rattacher directement la chute de l'Empire d'Occident aux aventures de ces derniers ei aux grands mouvements des nations nomades de l'Asie *. Il paraît constaté par les documents historiques des Chinois que ces mêmes Hioung-nou qui, vers l'an 93 de notre ère, avaient quitté les frontières septentrionales de la Chine pour venir s'établir au nord de la mer Caspienne , dans le pays actuel des Baskires, n'y furent pas à l'abri des invasions. Dans les contrées même qu'ils avaient abandonnées s'éîaient élevés et avaient dominé, l'un après l'autre,
(i) Gibbon, History of thç Décline and i'all of Ilom. Emp. ;ap. XXVI.
EPJ GAULE ET EK ESPAONE. ^3
deux peuples nouveaux , les ïo-pa et les Geou-gen. Tou-lun, le chef de ces derniers, après avoir soumis toutes les nations de l'intérieur de la ïartarie, poussant ses courses jusqu'aux frontières occidentales de l'Asie, pénétra dans les nouvelles demeures des Hioung-nou, les battit, les soumit, et à l'occasion de cette dernière conquête, faite en l'an 402 de notre ère, prit le titre de Khan *. Voilà ce que disent les annales chinoises ; voici maintenant ce que des historiens modernes ont déduit de ce fait.
Vaincus par les Geou-gen , et ne pouvant se résigner à devenir leurs sujets , ceux des Hioung-nou ou des Huns qui étaient restés dans les vallées d© l'Oural, et formaient encore le corps principal d© la nation, quittèrent ces vallées qu'ils occupaient depuis plus de trois siècles. Les environs de la mer Noire et les bords du bas Danube étaient déjà occupés par celles de leurs tribus qui, trente ans auparavant, avaient (selon ces mêmes historiens) poussé les Visigoths sur l'Empire d'Orient; ils prirent donc, dans leur fuite, une direction nouvelle, et s'avançant de l'est à l'ouest, dans les vastes plaines traversées par la Vistule , poussèrent devant eux tous les peuples qu'ils rencontrèrent sur leur passage. Ceux-ci , s'accumulant sur les frontières de la Germanie, en refoulèrent à l'intérieur les populations qui alors se rejetèrent, du nord au midi, sur les provinces de l'Empiie romain.
(i ) Do Guignes, Hisl. des Hmis, lom. lî, p. -ny} S'iq.
l(\ IIIRUPTION DES ALAINS, ETC.,
Celle hypothèse ne peut être admise qu'avec (ies restrictions qui kii ôtent toute importance. Vingt-deux ans après la victoire des Geou-gen sur les Hioung-nou , les annales chinoises nous montrent ces derniers dans le même pays qu'ils occupaient auparavant, et nous les montrent indépendants et en guerre contre leurs vainqueurs; d'où l'on peut conclure qu'ils étaient encore alors pour le moins aussi puissants qu'à l'époque de leur défaite. En admettant donc qu'ils eussent perdu une partie de leur population par les migrations, ce n'en aurait été qu'une partie peu considérable, dont le déplacement n'aurait pu avoir un effet tel que celui qu'il s'agit d'expliquer. Ainsi restreinte, l'hypothèse en question ne signifie plus rien et n'en est pas moins arbitraire. Et ce n'est pas là son seul défaut; elle a de plus celui d'être tout-à-fait
gratuite.
L'invasion définitive de l'Empire d'Occident par les populations barbares d'outre-Danube et d'outre- Rhin n'a aucun besoin, pour se concevoir aisément, d'être rattachée aux mouvements des populations barbares de l'Asie orientale , pas plus que les nombreuses invasions qui l'avaient précédée et dont elle n'était que la crise. Toutes ces invasions avaient également leur cause et leur raison dans les conditions respectives des peuples qui les faisaient et de ceux qui les subissaient; dans l'énergie sauvage qui, depuis plus de quatre siècles, poussait les premiers à chercher, sur la terre des autres, les
agréments et les productions d'un meilleur état et d'un meilleur climat; dans la décadence progressive de la puissance romaine qui, en se corrompant, avait perdu la force de compléter ses victoires sur la barbarie avec laquelle elle s'était trouvée de bonne heure aux prises. Des causes accidentelles se joignirent indubitablement aux raisons générales et permanentes de cette lutte, pour en déterminer la catastrophe; mais, ces causes, les premiers historiens les ont ignorées ou omises , et l'histoire ne gagne rien à y substituer de pures hypothèses.
Voici, à considérer de près les moments décisifs de la catastrophe de l'Empire romain, dans sa lutte avec les Barbares , les circonstances qui me paraissent dominer toutes les particularités de ce grand événement, et auxquelles il me semble que celles-ci peuvent être ramenées et coordonnées avec le plus de suite et d'ensemble.
1° Entre les premiers peuples, Germains ou autres, qui s'établirent à demeure dans les provinces de l'Empire romain, ceux qui donnèrent le branle aux autres et jouèrent le rôle principal dans l'expédition habitaient tous la vallée du Danube et dans le voisinage les uns des autres; d'où il suit que le mouvement général de l'invasion fut de l'est à l'ouest, et non, comme on l'a supposé plus d'une fois, du nord au sud, des côtes de l'Océan germanique vers l'Italie et les Pyrénées.
■2° Les efforts partiels par lesquels les divers
a6 IRRUPTION DES ALAINS, ETC.,
bans de cette invasion pénétrèrent successivement dans diverses parties de l'Empire eurent lieu dans la même année (4o6). Des expéditions si rapprochées , entreprises par des peuples à portée de se communiquer et de s'entendre, semblent tenir à un seul et même plan , à une seule et même entreprise, plus ou moins bien, plus ou moins strictement concertée entre plusieurs chefs. Ce soupçon est si naturel qu'il s'est présenté comme de luimême à plusieurs historiens modernes qui semblent néanmoins l'avoir trop restreint, en le déduisant arbitrairement d'un fait partiel très douteux *.
Selon ces historiens, il n'y aurait eu, à proprement parler, de 4o5 à 4o6, qu'une seule invasion de l'Empire par les Barbares; ce serait celle de l'Italie par Radagaise, dont l'armée, comme nous verrons bientôt, fut exterminée en Toscane. L'expédition des hordes germaniques ou autres qui, quelques mois plus tard , passèrent le Rhin pour se répandre dans la Gaule, n'aurait été que la suite immédiate de celle de Radagaise.
Cette conjecture a été inspirée par une ancienne chronique , où il est dit que l'armée de Radagaise était composée de trois différents corps, ayant chacun ses chefs particuliers, et qu'un seul de ces
(i) Mascou, Geschichte der Teutschen , tom. II, lib. VIII, cap. XV. — De Buat, Histoire ancienne des peuples de l'Europe, iom. VII, p. 87-121. — Gibbon, History of the Décline and f.ill <jf Rom. Kinp. chap. XXX.
corps fut exterminé en Toscane *. Je ne discuterai point le sens de ce passage; nous verrons mieux tout à l'heure , par le récit circonstancié des événements , jusqu'à quel point il autorise la conjecture que l'on en a déduite. Je me bornerai , pour le moment, à énoncer un fait qui en est peut-être la véritable explication, et qui, en tout cas, peut être donné comme vrai en lui-même , abstraction faite de la chronique citée.
3* Dans la masse confuse des Barbares qui , de 4o5 à 406 , forcèrent les barrières de l'Empire d'Occident , on peut distinguer, ce me semble , trois groupes principaux qui se présentent comme ayant donné l'impulsion à tous les autres. Le premier , composé de populations diverses , est celui de Radagaise; les deux autres sont ceux des Vandales et des Alains.
Ce fait, combiné avec ceux qui précèdent, offre, si je ne me trompe , quelques données pour rattacher au moins d'une manière générale les invasions de 4o5 à 4o6 à des antécédents positifs. Je reviens un moment à ces Huns dont j'ai raconté plus haut le passage d'Asie en Europe.
Après avoir chassé les Visigoths de la rive gauche du bas Danube, ils s'y étaient établis à leur place et y avaient fondé une domination destinée à devenir l'épouvantail de l'Europe, tant barbare que civilisée.
(1). Prosperi Aqultani Chronic. — Voir ci-après le Uxte de Prosper.
Là ils s'étaient trouvés en contact immédiat, et comme péle-méle, avec divers peuples d'une autre race et d'une autre langue qu'eux, dont les plus connus sont les Ostrogoths, les Gépides, les Taifales et les Alains. Ces derniers les avaient suivis degré ou de force dans leurs nouvelles demeures et les avaient aidés à les conquérir. Poussés par les liordfes réunies des Huns et des Alains, les Goths orientaux s'étaient jetés sur la terre des Visigotlis, et, ne pouvant suivre leurs frères sur la rive droite du Danube, ils avaient été contraints de se fixer sur la gauche, à côté, et, pour ainsi dire, sous la main des nouveaux conquérants. Les Gépides, peuple considérable, qui formait comme une troisième branche de la nation gothique et occupait un pays sauvage et resserré, sur la rive gauche du haut Thaïs *^, durent se trouver, aussi bien que les Ostrogoths, enveloppés et pressés par les Huns. Les Taifales étaient une forte tribu des Visigoths, à l'ouest desquels elle habitait, entre le Maros et le Danube, et la seule qui n'eût pas suivi le gros de sa nation sur la rive droite de ce dernier fleuve.
Ce fut durant l'intervalle de l'année Z']5 aux premières du cinquième siècle que le gouvernement de Constantinople, et même celui de Rome, entrèrent en communication avec eux et en tirèrent des troupes auxiliaires. Dans l'armée à la tête de J;u|uelle Stilichon repoussa la première invasion
(i; Joinaiid. fie Rcb. Gtt. XVll.
d'Alaric il se trouvait des Huns, des Alains et des Gotbs. Du reste, on ne sait rien de positif des relations qu'il y avait entre ces peuples au-delà du bas Danube.
Il parait seulement qu'ils s'y trouvaient tous fort à l'étroit et n'étaient d'ailleurs guère disposés à vivre amicalement entre eux. Les Gépides étaient jaloux des Gotbs, qui babitaient un meilleur pays qu'eux, dont ils avaient essayé de les cbasser de force*. Les Ostrogotbs ne pouvaient aimer les Alains qui les avaient expulsés de leurs premières demeures, et tous s'accordaient à détester les Huns. Il y a grande apparence que ces derniers , à titre d'anciens vainqueurs et des plus nombreux , s'arrogeaient quelque suprématie sur tous les autres. Mais divisés , comme ils le furent d'abord, en plusieurs tribus, sous divers cbefs peu d'accord entre eux, ils n'eurent pas la force de faire valoir leur titre de conquérants de manière à opprimer leurs sujets.
Au cinquième siècle les choses changèrent. Les tribus des Huns se formèrent en masses plus compactes , et commencèrent dès lors à devenir redoutables à l'Empire d'Orient, et à traiter en vassaux les peuples voisins qu'elles avaient déjà vaincus ou se sentaient capables de vaincre. Or, ces peuples sont précisément ceux que nous allons voir se jeter les premiers, les uns en masse, les autres par frac-
(i) Jornand. de Reb. Get. XYII.
3o IRRUPTION DES ALA.IIVS, ETC.,
tions, sur l'Empire d'Occident, sans que les Huns prennent la moindre part à ce grand mouvement. N'y a-t-il pas de la vraisemblance à supposer que le désir de fuir le voisinage et la domination de ceuxci fut pour quelque chose dans les motifs qui portèrent la plupart des autres à tenter un coup décisif contre l'Empire romain ? Il y en a , ce me semble ; et je tiens cette conjecture pour l'une des plus probables que l'on puisse hasarder sur l'un des points à la fois les plus importants et les plus obscurs de l'histoire. Je passe maintenant au détail de ces invasions, dont je n'ai considéré que les rapports et l'ensemble.
J'ai déjà dit que la première de toutes est celle de Radagaise; je me hâte de prévenir le lecteur que c'est aussi la plus obscure, et celle sur laquelle les historiens ont accumulé le plus de contradictions.
Le chef de cette expédition est nommé Radagaise, et, d'après ce nom, qui parait n'être que la modification latine de celui de Radagast, le personnage qui le porta devrait être regardé comme un Germain. Cependant tous les historiens qui ont songé à désigner la nation de Radagaise se sont accordés à le faire Scythe *. Cette dénomination , bien que trop vague et pouvant également convenir à un Slave et à un Tartare, exclut néanmoins d'une manière précise le titre de Germain.
De ces mêmes historiens, l'un se contente de
(i) Amniiaîi. Marcell. , Orose , Isidore de Sévillc.
EN GAULE ET EN ESPAGNE. 3l
donner vaguement à Radagaise le titre de roi *; un autre, sans dire positivement qu'il régnait sur les Goths, affirme qu'il en comptait plus de deux cent mille parmi ses sujets 2. Plusieurs, levant toute équivoque a cet égard , le font expressément roi des Goths '. Mais c'est là ( la suite des faits le fera voir) une assertion qui, prise à la rigueur, serait de tout point contraire à ce qu'il y a de mieux constaté dans l'histoire des diverses branches de la nation gothique.
Cette première méprise est directement liée à une autre, dont elle semble dérivée. Pour la plupart des historiens, pour ceux même qui ne font pas de Radagaise un roi des Goths, les peuples qui envahirent l'Italie sous les ordres de ce chef sont qualifiés de Goths ^. Qu'il y eut, dans l'armée de Radagaise, des bandes ou même des tribus de Goths, détachées de leurs nations respectives, c'est un point qui paraît constaté; mais il est également sûr qu'ils ne formaient point la totalité, ni même la principale masse de cette armée.
Zosime y fait entrer des peuples d'outre-Danube et d'outre-Rhin, des Germains et des Celtes S; mais
(i) Zosime.
(a) Orosius, Hislor. VII. 37.
(3) Augustin. De Civitate Dei, Sermo CV. — Isidori Chronicon. — Prosperi Aquit. Chronic.
(4) Prosperi Aquit. Chronic. — Or ose, loc. cit.— Olympiodoru» apu J Photium.
(5) Histor. V. 9.6.
3u IRRUPTION DES ALAliVS, ETC.,
on ne sait que faire de ces dénominations accou-* niées et jetées au hasard dans l'histoire. Un autre historien désigne les soldats de Radagaise par le nom de Sarmates*^, et cette désignation, probablement puisée à quelque source aujourd'hui perdue, a du moins cela de remarquable et de spécieux qu'elle s'accorde mieux que toute autre avec l'opinion de l'origine scythe de Radagaise. i
Ce qu'il y a de plus vraisemblable à déduire de '
ces témoignages, c'est que l'armée de ce chef était un ramas de différentes bandes appartenant à des peuples de races diverses, les uns slaves, les autres germains, et que les Goths formaient la portion principale de ces derniers. Quant à Radagaise luimême, on ne peut guère se le figurer que comme le chef de quelque peuplade slave ou tartare, renommé pour sa valeur guerrière, et qui, à l'exemple de tant d'autres chefs barbares , ayant résolu de se signaler par une grande expédition contre les pays civilisés, avait aisément trouvé des renforts de volontaires pour tenter l'aventure avec lui. Il était indubitablement parti de l'est, du voisinage de la mer Noire; et quelles que fussent ses relations personnelles avec les Huns, il est naturel de supposer que la terreur que ces conquérants commençaient déjà à inspirer, l'aida à trouver des auxiliaires parmi leurs voisins ou leurs sujets, surtout parmi les Goths.
(i) Isidori (Ihronic.
Les historiens ne sont guère plus d'accord sur le nombre que sur la composition de l'armée de Radagaise. Zosime l'évalue à quatre* cent mille hommes*; Orose à deux cent mille seulement; mais il ajoute que c'est l'évgiluation la plus basse qui en ait été faite ^. Les historiens ne disent pas un mot de la marche de cette armée; ils n'ont pas l'air de savoir par où elle descendit en Italie. Il est probable que ce fut par les A.lpes Noriques et par la vallée de l'Adige.
Le grand-maître des milices, Stilicon, n'avait point des forces suffisantes pour essayer d'arrêter au pied des Alpes le [lot d'une telle invasion. Il ordonna des levées en Italie, et concentra sur le haut Pô ce qu'il avait de troupes disponibles; c'étaient vingt-cinq ou trente mille Barbares auxiliaires. Quant aux Légions du Rhin qu'il avait appelées en Italie il y avait quatre ou cinq ans, quand il lui avait fallu repousser Alaric, on ne les voit point figurer en cette occasion; aucun historien n'en fait mention. Une seule chose est certahie c'est qu'en 4o6 elles n'étaient point dans leurs campements accoutumés, sur les bords du Rhin, pour en défendre le passage. Il faut donc supposer de trois choses l'une : ou que ces légions n'existaient plus, ou qu'elles n'étaient autres que ces vingt-cinq mille Barbares désignés comme auxiliaires employés à la
(i) Loc. cit.
(a) 200,000 hominum, secundum eo» f[ui parcissime rcferunt. Loc. cit.
défense de l'Italie, ou enfin que Stilicon rappela de nouveau les légions dont il s'agit à son secours contre Radagaise. Des trois suppositions cette dernière me parait la plus vraisemblable.
Tandis que Stilicon rassemblait ainsi une armée , Radagaise traversait avec la sienne les rivières et les torrents de la haute Italie , et s'avançait rapidement vers l'Apennin. Les historiens ne trouvent point de termes assez forts pour peindre les ravages et les cruautés de son invasion , sans néanmoins en citer un seul trait positif. D'après un de ces historiens Radagaise se montra le plus féroce et de beaucoup le plus féroce de tous les ennemis de Rome anciens ou nouveaux, aimant le carnage pour le carnage même , et non simplement comme un accessoire du pillage^. On lui impute la destruction ou la dévastation de plusieurs villes dont aucune n'est nommée 2, et de graves écrivains n'hésitent point à lui attribuer le projet de s'emparer de Rome , pour en immoler toute la population à ses dieux; car il était païen (raison déplus pour croire qu'il n'était point Goth)^.
(i) Omnium antiquorum prœsentiumque hostium longe immanisb*mus. . . . Vere Scylha, qui non tanluni gloriam aut praedam, . . .ipsam caïdem amaret in cœde. Oros. VII. 87. — Barbarica; immaniialis ferilate saevissimus. Isid. Chronic.
(a) Multis vastalis urbibus Radagaisus occubuit. . . . Prosp. Aquitan. Chronic.
(3) • • .Qiî'i ul mos est Barbaris hujusmodi ^PUPiis, sanguinem diis suis propinare de\overat. Oros. loc. (il.
Radagaise avait déjà passé le Pô et paraissait en effet se diriger sur Rome, bien que probablement sans dessein plus arrêté que celui d'y faire le plus de butin qu'il pourrait; mais c'était bien assez pour jeter l'épouvante et le désordre parmi les Romains. Il y eut cela de singulier, dans ce désordre, que le paganisme, jusque là fortement comprimé, s'en prévalut pour tenter de se relever. Les nombreux partisans du culte aboli attribuèrent tout ce que le païen Radagaise avait fait ou semblait sur le point de faire, à la protection de ses dieux, qu'ils confondaient sans doute avec les leurs , et de là ils conclurent qu'il n'y avait point de salut pour lltalie à moins de relever les anciens autels*. Les événements ne justifièrent point celte conclusion.
A prendre à la lettre le témoignage de plusieurs historiens Radagaise aurait poussé sa marche jusque sous les murs de Rome ; il aurait campé à la vue des sept collines^. Mais leurs expressions ne sont en ce cas, comme en tant d'autres, que des formules convenues de rhétorique, qu'il faut bien se garder de prendre strictement pour des expressions historiques. Radagaise ne poussa point audelà de Florence. Celte ville lui ayant fermé ses portes, il s'arrêta pour en faire le siège ^. Stilicon, qui avait enfin reçu tous les renforts sur lesquels il pouvait compter, partit à grandes journées des
(i) Orosii Histor. loc. oit. — S. Augustin! Sermone CV.
(a) Oros. — S. Augustini loc. cit.
(3) Paulinus. Vita S. Ambrosii, cap. 5o,
bords du Pô, peut-être de Pavie, et franchissant la chaîne de l'Apennin, fondit à l'improviste sur l'armée de Radagaise au moment où elle allait s'emparer de Florence,
On aimerait à savoir en détail comment s'y prit Stilicon pom^ anéantir cette multitude de Barbares et sauver l'Empire encore une fois; mais on a bien de la peine à démêler quelques traits historiques dans les déclamations des auteurs latins sur ce triomphe. Ce que l'on en peut tirer de plus vraisemblable , c'est que le général romain réussit à pousser les Barbares sur les hauteurs de Fiesole *. Là il était facile à des troupes postées convenable- •nient , et au besoin retranchées aux environs , de les enfermer et de les affamer. Il paraît certain qu'une grande partie de l'armée de Radagaise périt de faim et de soif, sans avoir pu combattre, ou du moins sans avoir pu s'ouvrir un passage à travers les lignes des Romains , et que le reste fut réduit à se rendre prisonnier pour ne pas périr de même 2. Dans une pareille position très peu de Barbares purent échapper ; Radagaise lui-même fut pris ou se rendit, et fut décapité bientôt après'. Quant aux
(i) Prosper. Aquit. Chronic. — Oros. loc. cit. etc.
l'a) Tous les auteurs anciens qui parlent de la défaite de Radagaise s'accordent sur le lieu et les circonstances générales de l'événement, à l'exception de Zosime qui, par une étrange méprise, fait battre le chef barbare hors des limites de l'Italie, sur le Danube.
(3) Marcellini Chronic. An. 406.
captifs ils furent \endus à vil prix, et péi lient tous en peu de temps des suites de leurs fatigues, de leurs souffrances, et d'un genre de vie pour lequel ils n'étaient point faits*.
Telle fut l'issue de la plus formidable invasion de BarlDares dont l'Italie eût été menacée depuis celle des Teutons et des Cimbres. Il n'est pas aisé de concilier avec une issue pareille le témoignage déjà cité du cbroniqueiu' qui met Radagaise à la tête de trois différents corps d'armée, dont un seul aurait été anéanti par Stiîicon sur la colline de Fiesole^. Dans aucun de ses moments l'invasion n'offre la moindre circonstance à laquelle on puisse rattacher avec une apparence de probabilité la supposition de deux corps de Barbares qui , entrés avec Radagaise en Italie, en seraient sortis intacts après sa défaite.
Du reste la supposition fût-elle admise , et fût-il certain qu'une. partie considérable des forces de Radagaise quitta l'Italie pour chercher ailleurs du butin ou des terres, il resterait à prouver que ce fut en Gaule qu'elle en alla chercher; et la chose serait difficile. Nous venons de voir avec (juelle incertitude et quelles contradictions les historiens.
(1) Oros. Histor. loc. c;L
(2) Radagaisus. . . . cujus in très partes, pei- cl i versos principes divisus exercitus, aliquam repugnandi Romanis aperuit facuUalem. lusigni triiunplio cxercitum fcrtiœ partis hostium, . . . Stiliro us- <|ue ad inlcrnecionpin delevit, Prosper. Aquil. Chroiiic.
ciésigiient les populations qui suivirent Radagaise en Italie. Ils connaissent mieux celles qui envahirent la Gaule, ils les nomment avec plus d'assurance et plus d'accord, et pas une des premières n'est comptée parmi celles-ci. C'est une circonstance grave dont il me semble que l'historien ne peut se dispenser de tenir compte.
J'ai déjà nommé les Alains et les Vandales comme les deux peuples qui poussèrent ou menèrent tous les autres aux invasions qui suivirent celle de Radagaise. Voici le moment de parler en détail de ces invasions.
Tout autorise à présumer que les peuples qui formèrent le gros de l'armée de Radagaise liabitaient à l'est ou au nord -est de l'ancienne contrée des Visigoths. Ils durent donc , en prenant le plus court chemin pour gagner les Alpes Noriques, traverser cette même contrée alors occupée par les Huns, les Ostrogoths et les Alains , et se trouver ainsi momentanément en contact avec ces divers peuples. Cela. explique de la manière la plus simple comment des bandes ou des tribus de Golhs purent se joindre à eux et les suivre.
Si, en traversant ce pays, Radagaise eut des pourparlers avec les chefs des Alains pour les engager à prendre part à son expédition , c'est ce que les historiens n'ont pas dit et n'ont pas même l'air d'avoir soupçonné. Cependant, tandis que Radagaise poursuit sa marche vers les Alpes, et avant (|u'i! en ait atteint les défilés, la nation en-
EN GAULE ET EN ïSPAGiM:. Zcy
tière des Alains se ligue avec divers peuples de son voisinage et s'en va avec eux assaillir un autre point de cette frontière de l'Empire menacée par le premier. Si le but direct et formel de leur expédition n'était pas de seconder celle de Radagaise, il y a du moins grande apparence que l'intention de l'indter et d'en tirer parti fut pour quelque chose dans leur mouvement. Or la simple simultanéité des deux entreprises , devant avoir jusqu'à un certain point les mêmes conséquences que leur concert, est par cela seul un fait important.
Les deux principaux peuples que les Alains engagèrent à maidier avec eux contre l'Empire, ou qui s'offrirent d'eux-mêmes à les suivre, sont les Gépides et les Vandales. J'ai déjà parlé des premiers autant que l'exige l'intelligence des événements subséquents; je dois seulement dire quelques mots des seconds.
Les Vandales étaient une grande peuplade d'antique et pure race germanique, et l'une de celles qui, sous le nom collectif de Viudiles, habitèrent au nord-est de la Germanie, sur la rive gauche de la Vistule. Je ne sais par quels motifs ni avec quel degré de vérité Procopeles groupe avec les Goths*. On les voit, comme ces derniers, mais plus tard descendre peu à peu du nord au midi, et s'établir enfin dans la vallée du Danube. Sous le règne de l'empereur Aurélien on les trouve en Dacie, entre
(i) Piocap. <lc Bello Yaiidalico. 1. 2.
4o IRRUPTION DES ALAINS , ETC.,
le Kerès et le Maros , à l'ouest et au nord des Goths , avec lesquels ils eurent , à ce qu'il paraît , de graves démêlés. Ils eurent le dessous dans cette lutte; ayant perdu contre leurs redoutables voisins une grande bataille livrée sur les bords du Maros, vers le milieu du quatrième siècle, ils demandèrent à Constantin de nouvelles demeures où les débris de leur population pussent se retirer et se refaire à l'abri des attaques des Goths. Constantin leur permit alors de passer en Pannonie, où ils s'établirent entre lé Danube et la Dra^e, et recouvrèrent promptement leurs forces *.
C'était là qu'ils étaient encore au moment de l'expédition de Radagaise et de la résolution que prirent les Alains d'aller, de leur côté, s'établir quelque part sur les terres de l'Empire d'Occident. Les historiens attestent expressément la ligue des deux peuples pour cette commune entreprise ; et leur témoignage était à peine nécessaire pour constater un fait dont nous aurons bientôt une preuve plus directe 2, Il fut convenu que les deux nations formeraient chacune une aimée à part eX marcheraient chacune de son côté, pour attaquer à la fois deux différents points de la frontière romaine.
On cherche en vain, dans tout ce qui est connu des apprêts de cette fatale expédition , la moindre apparence d'une coopération quelconque de la part
{x) .lonuMul. di: Reb. Gel. IV. XXII. XXIV. (?.) Pcocfjp. de Erllo Vandali<n. T. 3.
des Ostrogoths. C'est un indice que les trois peuples qui donnèrent le branle à l'entreprise avaient tous les trois, pour ces derniers, une haine qui doit être évaluée pour quelque chose dans les motifs de leur émigration armée. Et ce n'est point là une simple conjecture; Jornandès affirme expressément que les Alains et les Vandales ne passèrent dans les Gaules que parce qu'ils ne se trouvaient point en sûreté en Pannonie, dans le voisinage des Goths*.
S'étant ainsi levés de concert, les Alains et les Vandales s'acheminèrent par des routes diverses vers les deux différents points de la frontière du Rhin qu'ils étaient convenus d'attaquer. Les Alains partirent, divisés en deux corps, sous le commandement de deux chefs, l'un nommé Goar, l'autre RespendiaP. Nous verrons tout à l'heure que si ces deux chefs, et les deux parties de la nation auxquelles ils commandaient étaient d'accord pour quitter le voisinage des Huns et des Ostrogoths, ils ne l'étaient pas sur le but de leur expédition. Il paraîtrait aussi que les Vandales se partagèrent de même en deux divisions, ayant chacune son général; ou peut-être n'eurent-ils qu'un seul chef, auquel les historiens auraient donné par méprise deux noms différents, celui de Guntheric et celui de Godigisele. Quant aux Gépides, l'his-
(i) Jornand. de Reb. Get. XXXÏ.
(2) Renat. Profutiirus Fiigeridiis, apud Grcgor. Tuion. II. 9.
4a IRRUPTION DES ALAi:<S, ETC.,
toire ne les nommant et ne les montrant jamais à part, tout oblige à croire qu'ils marchèrent à la suite des Vandales ou des Alains. Le plus probable est qu'ils suivirent ces derniers, dojit ils se trouvaient beaucoup plus rapprochés que des Vandales, et avec lesquels ils pouvaient plus aisément se concerter.
Les deux divisions des Alains se dirigèrent vers le Haut-Rhin , les Vandales vers la partie du cours de ce fleuve comprise entre le Mein et la Lippe. C'est une donnée' certaine d'après laquelle on peut tracer, non l'itinéraire précis, mais la marche générale des uns et des autres. Les Alains et les Gépides durent traverser le Danube dans cette section moyenne de son cours où il descend droit du nord au sud, et de là remonter, par sa rive droite, jusque vers sa source. Les Vandales au contraire, de la rive droite du Danube durent passer sur la gauche, et traverser ainsi, du sud-est au nord-ouest, une partie considérable de la Germanie.
C'était pour les uns et les autres un assez long trajet, durant lequel ils rencontrèrent successivement une niultitude de peuplades diverses aussi guerrières qu'eux, aussi avides de butin, déjà pour la plupart célèbres parleurs fréquentes irruptions sur les terres de l'Empire, et toujours prêtes à en tenter de nouvelles. Il était impossible que deux puissantes armées allant chercher fortune en Gaule, dans des circonstances favorables à leurs projets, n'entraînassent pas avec elles ou à leur
suite une partie de ces populations mobiles à travers lesquelles il leur fallait passer, et n'arrivassent pas à leur destination grossies de beaucoup de bandes ou de tribus auxiliaires, dont les historiens n'ont pu distinguer et nommer que les principales.
Ce fut ainsi que la totalité ou la plus grande partie de la nation des Marcomans, alors exclusivement désignée par le nom de Suèves, et qui habitait la Bohème actuelle, s'ébranla avec lesQuades, ses voisins et ses sujets, à la suite des Vandales. Les recrues des Alains ne furent pas si fortes, ou sont moins connues. Des bandes germaniques qui prirent part à la grande invasion de la Gaule les seules dont on puisse avec vraisemblance rattacher le mouvement à ceux des Al^ns, ce sont quelques bandes ou tribus détachées de la nation des Burgondes. Cette nation étant alors fixée dans le voisinage de la foret Hercynienne à l'ouest des Alemanes, les Alains durent traverser son territoire, pour atteindre celui de ces derniers, et purent ainsi aisément entraîner les bandes dont il s'agit.
Tous ces grands mouvements n'ont point de date bien précise; on peut néanmoins s'assurer que les deux peuples qui avaient donné l'impulsion aux autres, les Alains et les Vandales, arrivèrent à leurs destinations respectives vers le Rhin , à peu près en même temps, dans l'été de 4o6, c'est-à-dire précisément à l'époque où Stilicon était aux prises avec Radagaise en Italie, et du il est certain que
les légions romaines n'occupaient point leurs stations accoutumées sur le Haut et le Bas-Rhin. Le concert le plus habile entre Radagaise et les chefs des Âlains et des Vandales n'aurait pas produit un meilleur plan de guerre contre l'Empire romaii\.
L'attente des Barbares fut cependant trompée. 11 arriva quelque chose d'étrange; ce furent les peuples germains répandus sur la rive droite du fleuve, de sa source à son embouchure, qui combattirent pour la défense de la Gaule et arrêtèrent quelque temps le flot de Barbares prêt à déborder sur elle.
Deux corps de nation dominaient alors sui' la rive germanique du Rhin : les Alemanes, qui en occupaient toute la partie supérieure, du lac de Constance au Mein , et les Franks, qui en possédaient tout le reste., de l'embouchure de cette dernière rivière à l'Océan. Je ne puis rappeler ici de l'histoire antécédente des uns et des autres que les circonstances par lesquelles elle se rattache à la grande invasion de la Gaule. Je reviendrai un peu plus tard sur l'ensemble de ces antécédents.
Il y avait déjà long-temps que les deux peuples dont il s'agit occupaient le long du Rhin les positions indiquées, depuis lors perpétuellement en guerre contre Rome, et toujours prêts à se ruer sur cette malheureuse Gaule dont le courant d'un grand fleuve ne les séparait point assez.
Tout récemment encore ils avaienlmis l'Empire en grand péril par l'appui qu'ils avaient prêté à Arbo^ast dans sa révolte contre Valenlinion et
J:j>f GAULE ET EÎC ESPAGNE. l\S
Théodose. Mais aussitôt après la mort de ce dernier Stilicon, maitre général des milices, s'était 1-endii sur les bords du Rhin , et avait conclu avec les peuples germains divers traités par lesquels ceux-ci s'étaient engagés à respecter les frontières de l'Empire *. Il avait particulièrement cherché à s'assurer de la soumission des Alemanes et des Franks qui , à raison de leur voisinage et de leur puissance, étaient en effet, parmi tous ces peuples, ceux qu'il importait le plus de contenir; et l'ascendant qu'il prit dès lors sur eux est un foit remarquable, qui atteste glorieusement pouiluiia haute idée qu'il avait donnée de son caractère et de sa capacité.
Vers 399, quatre ou cinq ans après la conclusion du traité avec les Franks, .Marcomer, un de leurs chefs, avant excité, on ne sait comment, le mécontentement ou la défiance de Slilicon , celui-ci le fit arrêter et conduire en exil en Toscane. Sunno, autre chef du même peuple, voulut prendre les armes pour délivrer ou venger son collègue; il fut assassiné par les siens, et les Franks restèrent
(i) Gerinania quondam
Illa ferox populis, qiiae vix iustaiilibus olim Principibus tota poterat cum moîe teneri, Jam sese placidam prsebet Stiliconis habenis, Ut nec praesidiis nudato limite teulet Exposiluin calcaie solum, nec transeat aiiinem, Incustoditam metuens attingere ripam.
ClaudiaDus, de Bello Getico, v. 342 sqq.
paisibles chez eux*. Ces faits expliquent jusqu'à un certain point ce qui arriva en 4^6, lorsque les Alains et les Vandales, suivis de leurs auxiliaires, se présentèrent sur la rive droite du Rhin.
Ce qui se passa dans les parties supérieures de cette rive, entre les Alains et les Alemanes, est malheureusement plein de vague et d'obscurité. Il est certain que ces derniers refusèrent courageusement aux autres le passage du fleuve; et il ne paraît pas qu'il s'ensuivit de ce refus des hostilités et des batailles entre les deux peuples. Il y a peut-être un moyen d'expliquer l'inaction des Alains dans une circonstance qui exigeait de leur part un effort brusque et décisif.
Nous avons vu qu'ils étaient divisés en 'deux corps d'armée ayant pour chefs, l'un Respendial, l'autre Goar. Un fragment précieux d'un historien perdu nous apprend que ce dernier se sépara de l'autre, pour passer au parti des Romains 2. Mais il ne s'explique point sur les circonstances de celte défection; il n'en dit ni le moment, ni le lieu. Si l'on a recours aux conjectures, la seule vraisemblable c'est que Goar se joignit aux Alemanes, dès qu'il fut en contact avec eux; et nous le retrouverons bientôt parmi les Barbares de cette frontière.
Affaibli par l'abandon de son collègue, Respen-
(1) Claiidiaiuis, de Laudib. Stiliconis, v. l'iG sqq. (a) Reiialus l'rigeridus, ap. Giegor. Turonens. II. <j.
(liai dut se trouver un moment en échec, devant les populations alémaniques qu'il vit prêtes à lui disputer le passage du Rhin. Mais son incertitude dura peu; à la nouvelle de ce qui se passait sur la rive inférieure du fleuve, entre les Franks et les Vandales, il courut au secours de ces derniers.
Ils en avaient grand besoin; arrivés chez les Franks, et les ayant trouvés prêts à défendre contre eux la frontière romaine , ils leur avaient livré une bataille qu'ils avaient perdue. On évalue à vingt mille le nombre de leurs guerriei-s restés sur la place; de ce nombre était leur roi Godigisele; et ce Guntheric que les historiens paraissent désigner comme son collègue ne fut peut-être que son successeur. Après cette grande défaite les Vandales repoussés étaient en péril d'être exterminés jusc{u'au dernier, lorsque Respendial arriva à leur aide avec ses Alains et le gros des poj)ulations fédérées avec lui ^.
Cette masse formidable fondit de nouveau sur les Franks qui essavèrent encore de l'arrêter; mais pour le coup ils furent écrasés, et les vainqueurs, leur ayant passé sur le corps, atteignirent enfin ce fleuve qui les séparait de la terre convoitée 2. On ne saurait dire le point précis sur lequel ils le passèrent; mais il y a des motifs pour conjecturer que ce ne fut pas beaucoup au-dessous de l'embouchure du
(i) Renatus Frigeridus, loc. cil.
2) Oros. Histor. VII. 40.
Mein. A peine cette barrière fut-elle forcée, qu'une foule de peuplades, de bandes, de tribus germaniques qui n'avaient point d'abord fait partie de la ligue des Alains et des Vandales , se précipitèrent sur leurs traces, pour prendre part au butin de la Gaule *.
C'est au lecteur à imaginer, s'il le veut ou le peut, le bouleversement, l'épouvante et les misères dont remplirent tout à coup cette malbeureuse Gaule quelques centaines de milliers de Barbares s'en disputant à Feiivi les dépouilles et pressés à l'œuvre. Les bistoriens du temps ne disent presque rien de tout cela; et ce n'est pas sans une recbercbeun peu subtile que l'on parvient à saisir, dans leurs récits, quelques traits pour une grossière ébauche de ce tableau.
Ayant une fois atteint le sol de la Gaule belgique, la masse incohérente des envahisseurs dut nécessairement s'éparpiller en diverses bandes, agissant chacune à part et pour son compte. Mais, dans le tumulte de ces expéditions partielles, on peut, je crois, démêler l'action de deux forces distinctes, et comme deux invasions principales, ayant eu chacune son but, sa direction et ses résultats propres.
L'une de ces invasions était celle des peuples qui, sans faire partie de la fédération des Alains et
(i) Oiosius, ioc. cit. — Prosperi Aqiiitani Chronic. — Zosimus, Histor. VI. 3. — Procop. de Bello A^andalico, I, 3.
des Vandales, étaient entrés à leur suite dans la Gaule. Il y a tout lieu de croire que ces peuples , pris en masse, n'avaient d'autre dessein que de faire proniptement le plus de butin possible et de s'en retourner, avec ce butin, dans leurs bourgades natales. Les Alains , les Vandales et les Suèves avaient indubitablement d'autres projets; tout annonce, de leur part, le plan conçu d'avance de s'établir de force, loin de la frontière du Rhin, dans les parties méridionales de l'Empire.
Le principal mouvement de l'invasion accidentelle et momentanée eut lieu de l'est à l'ouest, des bords du Rhin aux côtes de l'Océan. C'est un fait dont le désastre des pays situés dans cette direction fournit un indice assez manifeste. Les villes et les campagnes des IServiens (Tournai), des Ambiens (Amiens), des Morins (Calais), des Atrébates (Arras), des JNémètes, des Remois, furent pillées et ravagées; toute la partie de la population qui n'avait pu fuir, ou qui, en fuyant, n'avait pu se sauver, fut emmenée captive en Germanie, circonstance caractéristique qui prouve que tous ces ravages avaient été commis par des peuples qui étaient retournés chez eux et n'étaient pas de la ligue des Alains et des Vandales*.
Quant à ceux-ci, entrés les premiers dans la Gaule, ce furent eux qui rencontrèrent le peu de résistance que l'Empire désorganisé pouvait leur
(i) Hieronymi Epistol. gi ad. Ageruchiam.
JO IRRUPTION DEb VLAINS, ETC.,
opposer sur la rive droite du Rhin. Mayence fut la première ville qui se trouva sur leur passage, et selon toute apparence, cette ville avait encore une garnison romaine. Elle ferma ses portes aux Barbares qui furent obligés d'en faire le siège. Ils la prirent, et probablement d'assaut. La population se réfugia dans l'église; elle y fut égorgée et la ville détruite. Worms imita l'exemple de Mayence : il paraît même qu'elle fit une plus longue résistance; mais elle fut à son tour prise et anéantie*.
Après ce terrible début les Alains, les Vandales et les Suèves, toujours réunis ou rapprochés autant que le comportait le besoin de subsister et de piller, entrèrent de la Belgique première dans la première Lyonaise, de celle-ci dans l'Aquitaine, d'où ils passèrent dans la Novempopulanie , s'avancant toujours vers les Pyrénées.
.le ne dirai point comment furent traités les pays et les villes qu'ils rencontrèrent dans ce long trajet ; ce serait une monotonie superflue. Entre toutes ces villes il n'en est qu'une dont on ne devinerait pas aisément' le sort, dans cet immense désastre; c'est Toulouse. Cette cité, alors l'une des plus considérables et des plus florissantes de l'Empire, s'offrait aux Barbares comme une riche proie; cependant ils l'épargnèrent à la prière d'Exupère , son vénérable évéque et l'un de ses plus puissants citoyens^.
(i) HieronyiT». loc. cit.
('?.) Ilieroriym. loc. ci!.
EN GAULE ET EX ESPAGNE. 'J l
A voir les Alaiiis et leurs confédérés s'avaocer d'un seul trait et par la voie la plus directe des bords du Rhin au pied des Pyrénées , on ne peut guère douter qu'ils n'eussent le projet conçu d'avance de passer en Espagne, où ils espéraient peutêtre un établissement plus paisible et plus sûr que dans la Gaule. On ne sait pas précisément par quels défilés ils essayèrent de franchir les Pyrénées; le plus probable est qu'ils en tentèrent plus d'un ; mais dans tous ils rencontrèrent une résistance à laquelle ils ne s'étaient pas attendus.
Au bruit de l'invasion de la Gaule deux officiers romains, parents d'Honorius, mais dont le titre est inconnu , Didyme et Valérien , entreprirent de sauver l'Espagne. Ils n'avaient point de légions à leurs ordres; mais à leur appel et sous leur commandement, les montagnards des Pyrénées se levèrent, s'armèrent, se postèrent dans leurs défilés pour en fermer le passage aux Barbares; et ceux-ci furent partout repousses^. Cette résistance est un événement que je regrette de ne pouvoir, faute de matériaux et de détails , mettre plus en saillie ; mais je prie le lecteur d'en prendre ici note avec moi, comme du début d'une lutte remarquable dont je tâcherai de tracer le tableau. Je veux parlei- de cette longue lutte de l'antique race des Pyrénées contre les diverses nations germaniques qui, ayant
(i) Orosius. Histor. VII.
loiit conquis autour d'elle, tentèrent en vain de la soumettre elle-même.
Rejetés des frontières de l'Espagne sur le midi de la Gaule, les Alains et leurs alliés y poursuivirent à loisir le cours de leurs ravages. Ce fut probablement alors qu'ils se jetèrent sur la Septimanie, pour y faire ce qu'ils faisaient partout. Bien des années après leur retraite ce malheureux pays offrait encore de toutes parts de tristes vestiges de leur passage. Beziers, antique ville ibérienne, qui avait été successivement depuis ville du domaine des Massaliotes et colonie romaine, avait ét€ détruite de fond en comble et les débris n'en avaient point été relevés. Les bords gracieux de l'Orbe, de l'Hérault, du Lez, étaient encore jonchés des décombres des monuments dont les avait décorés la magnificence romaine, et les fertiles campagnes de ces contrées n'étaient plus qu'un désert inculte^.
(i) Avienus Feslus. Ora Mariùraa. V. SSg-BgS.