‹ Historie de Marie AntoinetteChapitre 28 sur 30 · C-3] Mémoires de la Lié publique des lettres^ vol. XVIL · texte numérisé non relu

C-3] Mémoires de la Lié publique des lettres^ vol. XVIL

M. de Maurepas (1). M. de Vergennes lui-même faisait taire, à ce moment, ses rancunes personnelles. Un commerce de bons rapports, au moins apparents, s’établissait entre la Reine et lui, à propos des dispositions amies de l’Autriclie (2). Et M. de Maurepas mourait.

Une grande douleur frappait Marie-Antoinette : i’Europe perdait Marie-Thérèse ; la Reine deFrance, sa sévère amie. Et lorsque la cour croyait ses larmes taries, Marie- Antoinette ne pouvait les retenir à la vue du Prince de Ligne arrivant d’Allemagne et paraissant tout à coup à son grand couvert : « Vom deviez épargner celle scène publique à ma délicalesse^ » lui disait-elle en le grondant doucement (3).

Mais il est des consolations même pour les larmes d’une fille. La Reine était grosse une seconde fois. Sa grossesse avait été déclarée dès le mois d’avril 1781. Sept mois après, le 22 octobre, après une bonne nuit, la Reine sent, en s’éveillant, de petites douleurs qui ne l’empêchent pas de se baigner comme à son ordinaire. Elle sort du bain à dix heures et demie. Les douleurs sont encore médiocres. Entre midi et midi et demi, elles augmentent. Dans sa chambre, ou allant de sa chambre dans le salon de la Paix laissé vide, sont madame de Lamballe, M. le comte d’Artois, Mesdames Tantes, madame de

(1) Mémoires de Campnn, vol. I.

(2) Correspondance secrète (par Métra), vol. I.

(3) Fragments inédits des Mémoires du prince de Ligne, La

Retut nouvelle y

Chimay, madame de Mailly, madame d’Ossun, madame de Tavannes, madame de Guéménée. Des princes avertis à midi par madame de Lamballe, Monsieur le duc d’Orléans, en partie de chasse à Fausse- Repose, est le seul qui arrive avant les dernières douleurs. Le Roi a décommandé le tiré qu’il devait faire à Saclé, à midi. Il est auprès de la Reine, anxieux , palpitant, mais selon son humeur : il a tiré sa montre, et compte les minutes avec l’apparente froideur d’un médecin. Comme sa montre marque juste uneheure un quart, la Reine est délivrée. Il se fait, à ce moment d’émotion solennelle, un tel silence, dans toute la chambre que la Reine croit que c’est une fille encore. Mais le garde des sceaux a constaté le sexe du nouveau-né ; le Roi rentre éperdu de bonheur, pleurant de joie, donnant la main à tous : la France a un Dauphin, la Reine a un fils (i). Le Roi donne Tordre au prince de Tingry, capitaine des gardes du corps en quartier, de quitter son service auprès de sa personne pour accompagner le Dauphin jusque dans son appartement, où se trouvent, pour servir auprès de lui, un lieutenant et un sous-lieutenant des gardes du corps; puis on apporte l’enfant à la Reine : et quel baiser où l’accouchée met tout son cœur, toutes ses forces, toute sa joie !

La joie de la mère est la joie de la nation. A Pa ris, la bonne nouvelle court de bouche en bouche.

(1) Journal de Louis XVI. Accouchement de la Reine ^ le 22 octobre 1781 [Archives générales du royaume). Revue rétrospe tive, vol. V. -- Mémoires de M^^^ Campan, vol. 1.

Un Dauphin ! un Dauphin (I). L’enthousiasme éclate dans la rue, au théâtre, au feu d’artifice, aux Te Deum, A Versailles, la foule pressée dans les cours n’a qu’un cri « Vive le Roi, la Reine et monseigneur le Dauphin ! » C’est une procession et une ambassade continuelles des six corps des arts et métiers, des juges-consuls, des compagnies d’arquebuse et des halles (2). Tout est rire, amour d’un peuple, chansons, violons !

La Reine relevait vite de couches. Elle voyait ses dames le 29, les princes et princesses le 30. Les grandes entrées recommençaient le 2 novembre ; le môme jour l’accouchée se levait sur sa chaise longue (3). Elle ne pensait plus qu’à répandre sa joie autour d’elle, sur le peuple, en bienfaits eten charités. Son bonheur voulait faire des heureux ; et elle écrivait à madame de Lamballe cette lettre où elle apparaît tout entière, et où se montre tout son cœur d’amie, de Reine, de mère heureuse :

« Ce 7 novembre 1781.

« Je vois que vous ranimez toujours^ ma chère Lam^ « balle, et votre chère écriture m*a fait un plaisir que « je ne saurais vous rendre ; vous vous portez bien, H j'en suis heureuse, mais on ne peut se flatter de K rien si vous continuez à veiller comme vous le faites t auprès de M. de Penthièvre ; son indisposüitm

(1) Gazette de France, mardi 30 octobre 1781.

(2) Mémoires de Campan, vol. 1.

(3) Journal de Louis XVI, Revue réti'ospective, vol. V‘

« afflige beaucoup le Roi^ qui lui envoie son premier a médecin avec r ordre de rester avec vous s'il y a du « danger : je sei'ai bien triste tant que je n aurai pas « des nouvelles de la crise. Dès que vous serez de retour « et que vous auriez repris votre charge nous termine- « 7'ons tout ce qui se rattache aux actes de bienfaisance « qui doivent suivre mes couches. J'ai lu avec intérêt ce « qui s'est fait dans les loges maçonniques que vous « avez présidées au commencement de l'année et dont « vous m'avez tant amusée ; je vois qu'on n'y fait pas « que de joltes chansons et qu'on y fait aussi du bien. « Vos loges ont été sur nos brisées en délivrant despri- « sonniers et mariant des filles^ cela ne nous empê- « cherapas de doter les nôti^es et de placer les enfants a qui sont sur notre liste ; les protégées du bon M . de « renthievre seront les premières pourvues^ et je veux « êh^e marraine du pi^emier enfant de la petite Antoi- « nette. J'ai été tout attendrie d'une lettrée de sa mère « qu Élisabeth m'a fait voii\ car Élisabeth la protège « aussi., je ne crois pas qu'il soit possible d'écrire avec « plus de sentiment et de religion^ il y a dans ces clas- « ses là des vertus cachées., des âmes honnêtes jusqu à (( la plus haute vertu chrétienne ; pensons à les savoir « distinguer., je chargerai l'abbé de travailler à en dé- « couvrir, et nous tacherons d'obtenir ainsi de Dieu la (( santé de M. de Penthièvre. Adieu, mon cher cœur j je « vous embrasse de toute mon âme en attendant une « lettre de vous (1).

« Marie-Antoinette. »

(i) Lettre autographe signée, communiquée par M. A. Firmio Didot, et publiée ici pour la première fcis.

Le petit Dauphin avait été mis entre les mains de la princesse de Guéménée, gouvernante des Enfants de France; mais, au bout d’une année, la banqueroute du prince de Guéménée amenait la retraite de sa femme. La reine songea aussitôt à donner la place de la princesse de Guéménée à madame de Polignac. Elle redoutait pour la direction de son fils l’austérité de madame de Ghimay, le trop de savoir etle trop d’espritde madame de Duras. Le choix de madame de Polignac accordait tout, et la satisfaction de son amitié, et la sécurité de sa sollicitude maternelle. Cependant, tout en se flattant de l'idée de confier ce qu’elle avait de plus cher à celle qu’elle aimait le mieux, d’avoir auprès de son fils une amie partageant ses tendresses et ses idées de mère, la Reine n’osait espérer l’acceptation de madame de Polignac. Elle n’osait pas même la solliciter. Quand M. de Besenval, poussé par la cousine de madame de Polignac, madame de Châlons, venait parler de celte nomination à la Reine, quel était le premier mot de la Reine? Madame de Polignac?,,. Je croyais que vous la connaissiez mieux : elle ne voudrait pas de cette place, »

La Reine jugeait bien son amie. Madame de Polignac était sincère, en effet, dans la violence qu’elle demandait aux bontés de la Reine. Nous l’avons déjà dit, insoucieuse, nonchalante, sans passion, ennemie des affaires, du tracas et du fracas des grandes positions (1) ; madame de Polignac sem-

(1) Mercy-Argenteau ne juge pas justement, je crois, de Polignac. Elle n’était ni ambitieuse ni avide; elle fut

blait gagnée par cette philosophie du coin du feu et cette sérénité égoïste des vieilles femmes du dixhuitième siècle : aussi n’est-ce pas chez elle une comédie de peur, comme le pensent quelques-uns de ses amis, mais vraiment une peur, quand elle est menacée de la place de gouvernante des Enfants de France. Le lendemain de l’entrevue de M. de Besenval avec la Reine, comment madame de Polignac accueille-t-elle M. de Besenval : « Je vous hais tous à la mort; vous voulez me sacrifier!... J’ai obtenu de mes parents et de mes amis que d’ici à deux jours on ne me parlerait de rien et qu’on me laisserait à moi-même. C’est bien assez, baron; ne me traitez pas plus mal que les autres. » Il fallait plusieurs jours d’insistance de la Reine, plusieurs jours d’obsession de sa société, lui répétant qu’une telle place n’est pas de^ ces choses qu’on refuse, pour décider madame de Polignac à accepter la succession de madame de Guéménée (1).

La Reine, en nommant la duchesse de Polignac gouvernante des Enfants de France, voulut qu’elle tînt un état digne de cette grande charge. Elle voulut que toute la noblesse, tous les lètrangers de distinction fussent adnïis chez elle, et que des jours fussent réservés à une société intime. Ellemême venait dîner presque tous les jours chez le duc, tantôt avec un petit nombre de personnes déentraînée par les exigences de ses amis à abuser de famitié de la Reine. Son tort, sa faute sans excuse, c'est d'avoir sacrifié sa royale amie aux intérêts de sa société particulière.

0) Mémoires du baron de Besenval, 1821.

signées, tantôt avec la cour. Les appointements de gouvernante n’eussent point couvert les frais de ce salon, qui devenait le salon de la Reine de France. Une-pension de 80,000 livres était placée sur les têtes du duc et de la duchesse. Peu après, le duc de Polignac était nommé directeur des postes et des haras (1), réserve faite de la poste aux lettres, que Louis XVI laissait à M. d’Ogny, ne vou* lant point confier à un homme du monde cette place de discrétion (2).

Bientôt la Reine passait sa vie chez madame de Polignac. Les belles heures, données à l’intimité, à la liberté, à la gaieté, dans la grande salle de bois, à l’extrémité de l’aile du palais regardant l’orangerie ! Un 'billard était au fond (3), un piano à droite, une table de quinze à gauche (4). Le jeu, la musique, la causerie de dix à douze amis, charmaient le temps. Là, Marie-Antoinette était heureuse : « Ici^ je suis moi^ » disait-elle d’une façon charmante ; et tous les jours elle venait oublier son personnage de Reine dans la compagnie de madame de Polignac, dans son monde, à moins qu’elle n’-emmenât à Trianon madame de Polignac et son salon.

(1) Mémoires y par la comtesse Diane de Polignac.

(2) Mémoires secrets de la République des lettres^ vol. 1.

(3) S. M. s’amuse de préférence à jouer au billard parce que ces occasions réunissent mieux tout ce monde que la Reine appelle sa société, et avec lequel elle aime à s’entretenir. » {Correspondance de Mercy-Argenteau.)

(♦) Souvenirs et Portraits^ par M. de Lévis.

Cnnui de Marly. — Le petit Triaiion. — La vie au petü Trianon. — Le palais, les appartements, le mobilier. -• Le jardin français, la salle des fraîcheurs. — Le jardm a» glais, le pavillon du Belvédère, le hameau, etc. — La société de la Reine au petit Trianon. — Le baron de Besenval, le comte de Vaudreuil, M- d’Adhémar. — Les femmes. — Diane de Polignac. — Caractère de l’esprit de la Reine. — Sa protection des lettres et des arts. — Son goût de la musique et du théâtre. — Le théâtre du petit Trianon.

Marly avait été jusqu’alors le palais d’été de la cour de France. Mais Marly, c’était Versailles encore. La royauté y demeurait en représentation. Jusqu’à la moitié du règne de Louis XV, les dames y avaient porté « l’habit de cour de Marly ». Les diamants, les plumes, le rouge, les étoffes brodées et lamées d’or y étaient d’uniforme. L’ombre de Louis XIV, sa grandeur et son ennui, emplissaient encore les pavillons et les jardins. Les bâtiments y avaient l’ordre et la hiérarchie d’un

Olympe; la nature même y paraissait solennelle; la promenade y était royale, et s’abritait d’un dais d’or. Rien de cette étiquette des journées, du costume, de l’architecture, du paysage, ne plaisait à Marie-Antoinette. Le jeu qu’elle aimait moins, le gros jeu de Marly, dont le Roi grondait les excès, la dégoûtait encore de ces voyages. Trianon devenait la maison de campagne de Marie-Antoinette, sa retraite et ses amours.

Là, quelle autre viel quel amusement sans faste et sans contrainte! Quelle succession de jours, quels mois Irop courts, dérobés à la royauté, donnés à la familiarité et aux joies particulières! Quels plaisirs à cent lieues de Versailles 1 Plus de cour, qu’une petite cour d’amis, que sa vue basse n’avait point besoin de reconnaître avec le lorgnon caché au milieu de son éventail ; plus d’ennuis, plus de couronne ni de grands habits : la Reine n’était plus la Reine à Trianon; à peine y faisait elle la maîtresse de maison. C’était la vie de château avec son train facile, et toute l’aisance de ses usages. L’entrée de Marie-Antoinette dans un salon ne faisait quitter aux dames ni le piano-forte ni le métier à tapisserie, aux hommes ni la partie de billard ni la partie de trictrac. Le Roi venait à Trianon seul, à pied, sans capitaine des gardes. Les invités de la Reine arrivaient à deux heures pour dîner, et s’en retournaient coucher à Versailles à minuit (1). C’était, tout ce temps, des occupations

(1) Mémoires de Ai“e Campan, vol. I. — Mémoires du baron dt Besenval: ii. — Mercv-Argeiiteau peint en ces termes

et des divertissements champêtres. La Reine, en robe de percale blanche, en fichu de gaze, en chapeau de paille, courait les jardins, allait de sa ferme à sa laiterie, menait son monde boire son lait et manger ses œufs frais, entraînait le Roi, du bosquet où il lisait, à un goûter sur I herbe, tantôt regardait traire les vaches, tantôt pêchait, dans le lac, ou bien, assise sur le gazon, se reposait de la broderie et du filet en épuisant une quenouille de villageoise (i). Ces jeux faisaient le bonheur de Marie- Antoinette. Que d’enchantement pour elle, que d’illusion dans ce rôle de bergère et dans ce badinage de la vie des champs î Le joli royaume de cette Reine qui pleurait à Nina, et ne voulait autour d’elle « que des fleurs, des paysages et des Watteau )) (2)! Quelle aimable patrie de son âme et de ses goûts, Trianon ! ce Trianon où son ombre erre encore aujourd’hui ; où, malgré l’ingratitude des choses, le silence de l’écho, l oubli de la nature, tout parle

la vie presque Dourgeoise de la reine a rrianon en mai 1779 : f... La Reine commença par y prendre le lait d’ânesse et y observa le régime le plus strict; S. M. ne s’y promenait qu’aux heures du jour les plus propres à faire de l’exercice et elle était retirée régulièrement à onze heures du soir. Quoiqu’il n’y eût pas d’étiquette dans la tenue de la cour, les différents temps de la journée s'y arrangeaient avec l’ordre convenable; tous les alentours se rassembiaient à un déjeuner qui tenait lieu de dîner; différents jeux, une conversation générale, un peu de promenade remplissaient une partie de l’après-midi et conduisaient au temps de la soirée et du souper, qui avait toujours lieu de bonne heure.

(1) Mémoh'es de Campan.

(2) Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la Reine de France, par Lafont d’Ausonne.

comme une scène vide, et rappelle les beaux jours de Marie-Antoinette ; où le pas du curieux hésite et tremble, marchant peut-être dans le pas de la Reine !

Le rêve de la Reine est accompli. Le Trianon de Marie-Antoinette est fini. Il a eu son inauguration et son apothéose, lors de l’illumination et de l’incendie féeriques de ses bosquets, en l’honneur de l’empereur Joseph. Dans la verdure, voilà le petit palais blanc. Poussez un bouton de porte ciselé ; c’est devant vous un escalier de pierre à grand repos. Dans les entrelacs de la rampe magnifique et dorée, dans les cartouches à têtes de coq, s’enlacent les initiales M. A., et les caducées se marient aux lyres, à ces lyres, Içs armes parlantes du palais, qui se retrouvent jusque sur les feux de cheminée. Aux murs nus de l’escalier, il n’est rien que des festons de feuilles de chêne fouillées dans la pierre. En face l’escalier menace une tête de Méduse, qui n’empêchera pas la calomnie de monter. Après une antichambre, vient la salle à manger, où le parquet rejoint montre encore la coupure où montait, pour les orgies de Louis XV; la merveilleuse table de Loriot avec ses quatre servantes (1), et là commencent les ornements sur les boiseries exécutées par ordre de Marie-Antoinette : ce ne sont aux panneaux de bois sculpté que car-

(1) Mémoires de la République des lettres^ vol. IV.

quois en croix au-dessous des couronnes de roses et des guirlandes de fleurs. Le petit salon, près la salle à manger, montre en relief sur tous ses côtés tous les accessoires et tous les instruments des joies des Vendanges et de la Comédie : des guirlandes de raisin laissent descendre les corbeilles et les paniers de fruits, les masques et les tambours de basque, les castagnettes, et, les pipeaux, et les guitares; et sous les barbes de marbre des boucs de la cheminée, les grappes de raisin se nouent encore. Dans le grand salon, le lustre pend d’une rose de fleurs. Aux quatre coins de la corniche volent des jeux d’Amours. Chaque panneau, surmonté des attributs des Arts et des Lettres, prend sa naissance dans une tige de lis trois fois fleurie, enguirlandée de lauriers, et portant en cimier une couronne de roses en pleine fleur. Dans le petit cabinet qui précède la chambre de la Reine, les plus fines arabesques courent sur la boiserie ; ce sont, en ces pyramides impossibles et charmantes de l’art antique, des Amours portant des cornes d’abondance de fleurs, des trépieds fumants, des colombes, des arcs et des flèches croisés qui pendent à des rubans. Les bouquets de pavots mêlés à mille fleurettes se jouent tout autour de la chambre à coucher. Le lit disparaît sous les dentelles de soie blanche. Le meuble est de poult de soie bleu, uniquement rembourré de duvet d’eider. Des écharpes frangées de perles et de soie de Grenade nouent les rideaux (1). Et n’était- ce pas

(\) Petites affiches J mwQSQ mW,

A cette description de la chambre de la Reine à Triauoo

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LlVRli DEUXIEME.

la pendule qui sonnait les heures dans la chambre de Marie-Antoinette, cette pendule oubliée aujourd hui dans la pièce à côté, dont le cadran est porté par les deux aigles d’Autriche* et sur le socle treillagé

nous croyons devoir joindre la description de la chambre de la Reine à Versailles. Le lecteur aura ainsi, comme sous les yeux, le petit et le grand théâtre de la vie royale de Marie-Antoinette. Et quoi de mieux pour faire entrer dans la familiarité de sa mémoire? — Voici cette chambre d’après les inventaires, inédits jusqu’ici, des 28 et 30 brumaire, et 3 frimaire de l’an deuxième de la République française, une et indivisible, faits en présence des représentants du peuple Auguis et Treiihard (Bibliothèque impériale, dépt, des manuscrits, n* 1889) :

« Une paire de bras de cheminée à deux branches, de 22 pouces de haut, à ornen^ents arahesanes. curniontés d’un vase d’or moulu.

a Un feu de fer à quatre branches, à recouvrements à jour, surmonté d’un vase à cassolette sur quatre pieds de lion et chaînes, et quatre têtes de satyre terminées d’une flamme dorée d’or moulu, avec pelles, pincettes et tenailles.

« Deux commodes de 4 pieds 2 pouces de large sur 3 pieds 2 pouces de haut, de marqueterie, à panneaux de mosaïque et pbtes-bandes de bois d’amaranthe et à filets de bois noir et blanc, et à rosettes ombrées, frise fond vert satiné, orné de branches de fleurs entrelacées, moulures, chutes en paquets de fleurs, sabots en feuillages de bronze d’or mat, et marbre blanc veiné.

« Une table à écrire de marqueterie à placage de mosaïque, bois gris satiné, un médaillon au centre composé de divers attributs de musique et couronnes de fleurs en placage, les pieds de la table à gaines ornées de moulures, sabots, chutes de fleurs en bronze doré d’or mat, la frise en bois satiné vert, ornements et moulures en balustrade, à jour, dorés d’or moulu.

« Une autre table à écrire, marqueterie semblable, avec basreliefs d’enfants dans la frise.

« Une chiflbnnière en mosaïque pareille aux commodes; bronze doré d’or mat, deux bustes en deux trophées de pastorales sur les quatre côtés.

« Un canapé de gros de Tours broché à médaillons et guirlandes sur fond cannelé bleu et blanc encadré et orné de bor-

de laquelle se détachent en médaillon la houlette d’Estelle et le chapeau de Némorin?

Du palais, des escaliers en terrasse descendent aux jardins. Au bas de la plus riche façade, décorée de quatre colonnes corinthiennes, commence le jardin français, planté dès 1750 pour accompagner le jardin à l’italienne, et que deux grilles garnies de grands rideaux de toile séparent du grand Trianon. De ce côté, partout des fleurs s’alignent dans leurs pots blancs et bleus aux anses figurant des têtes. Sur Tune des façades du salon s’ouvre un dédures, avec son matelas, ses deux rondins et ses deux carreaux ornes de glands.

« Deux bergères, six fauteuils, douze pliants, un écran, un paravent de six feuilles de la même étoffe que le canapé.

« Trois pièces de tapisserie de basin peint, bordées d’une crête ; deux portières même étoffé et même bordure ; quatre rideaux de croisée de gros de Tours bleu.

« Un marchepied pour monter au lit, à deux marches, couvert de perse, orné de crêtes de soie nuée ; une colonne pour le pied du lii couverte de gros de Tours bleu, avec les verrous et fourchettes de fer doré.

« Un ht à la duchesse et impériale en voussure avec son couronnement sculpté et peint en blanc, composé de trois grandes et quatre petites pentes, tours d’impériale à petit fond, grand dossier chantourne avec son couronnement de cartisanes, trois soubassements, quatre bonnes grâces, et deux grands rideaux, le tout orné de bordures et crêtes avec franges de soie nuée et doul^lé de gros de Tours bleu ; une garniture de plumes, l’entour du lit de 14 lés en gros de Tours ble;2, bordé de larges crêtes de soie nuée, avec tringles tournantes, supports et agrafes dorés ; la couchette de 5 pieds 1/2 deTarge sur 6 pieds 1/2 de long et 11 pieds 3 pouces de hauteur, le bois peint en blanc verni, avec vis et plaques dorées. »

Le meuble du cabinet de la Reine était encore de gros de Tours, mais à fond blanc encadré et orné de bouquets et de ubans bleus; trois Uts de raoos /garnissaient les embrasures des fenêtres.

cor printanier et galant, le décor des personnages et des comédies de Lancret. Ce sont.de ces architectures à jour que le dix-huitième siècle mariait si joliment à la verdure, de ces barrières à travers lesquelles passent le ciel et les fleurs, les zéphyrs et les regards : c’est la salle des fraîcheurs, et ses deux portiques de treillages, et ses trente-six arcades abritant chacune un oranger, et leurs pilastres dont chacun est surmonté de la tête en boule d’un tilleul (1).

Mais de l’autre côté, à la droite du palais, vous entrez au premier pas dans la création de la Reine, dans le jardin anglais. « Le jet d’eau joue pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous, » pourrait dire la Reine comme la Julie de Rousseau. Ici se retrouve le caprice, et presque le naturel de la nature. Les eaux bouillonnent, serpentent, courent ; les arbustes semblent semés au gré du vent. Huit cents espèces d’arbres, et des arbres les plus rares, le mélèze pleureur, le pin d’encens, Tyeuse de Virginie, le chêne rouge d’Amérique, l’acacia rose^ le févier et le sophora de la Chine, marient leur ombre et mêlent toutes les nuances de la feuille, du vert au pourpre-noir et au rouge-cerise (2). Les fleurs sont au hasard. Le terrain monte et descend à sa volonté. Des cavernes, des fondrières, des ravins, cachent à tout moment l’art et l’homme. Les allées tournent et se brisent, et prennent le plus long pour n’avoir pas l’air trop ruban. Des pierres ont fait des

(1) Le Cicerone de Versailles, Jacob, 1806.

(2) Lettre u’E...ée de B- .on (M“* Boudon;, Troyes, 1791.

rochers, des balles simulent des montagnes, et le gazon joue la prairie (1).

Sur la colline, au milieu d’un buisson de roses, de jasmins et de myrtes, s'élève un belvédère d’où la Reine embrasse tout son domaine. Ce pavillon octogone, qui a quatre portes et quatre fenêtres, répète huit fois en figures sur ses pans, en attributs au-dessus de ses portes, l’allégorie des quatre saisons, sculptée du plus fin et du plus habile ciseau du siècle. Huit sphinx à tête de femme s’accroupissent sur les marches. Au dedans, c’est un pavage de marbre blanc sur lequel se brouillent et se tra-: versent les ellipses des marbres roses et bleus. Aux murs de stuc, et meme sur les panneaux du bas des portes, des arabesques courent. Un pinceau léger, volant, enchanté, semble avoir éclaboussé de caprices et de lumière ces murs de porcelaine. Le peintre a repris le poëme des boiseries du palais ; il l’a animé de soleil et peuplé d’animaux : et ce sont epcore carquois, flèches, guirlandes de roses blanches, bouquets dénoués et pluies de fleurs, chalumeaux et trompettes, et camées bleus, et cages ouvertes pendues à des rubans, traversés de petits singes et d’écureuils qui grattent un vase de cristal où jouent des poissons. Au milieu du pavillon, une table, d’où pendent trois anneaux, pose sur trois pieds de bronze doré ; c’est la table où la Reine déjeune liebelvédèreestsasalle à manser du matin(2).

(1) Coup d’œil sur Bel-Œil. A Bel-OEil, de Vimprimerie du P. Charles de L (le prince Charles de Ligne).

(2) Fragments sur Paris^ par Meyer, traduits par le général Duniouriez. Hambourg, 1798, vol. IL

De là Marie- Antoinette domine le rocher, et sa grotte c( parfaite et bien placée et la chute d’eau, et le pont tremblant, jeté sur le petit torrent, et Teau, et le lac, et sous Fombre des arbustes les deux ports d’embarquement, et la galère fleurdelisée, et la rivière. Voici l’île et le temple de l’Amour, rotonde exposée à tous les \ents où le Gupidon de Bouchardon essaye de se tailler un arc dans la massue d’Hercule (1). Voici le ruisseau et ses passerelles, dont chacune a une vanne et forme écluse. Derrière ce demi-cercle de treillage, sous ce palanquin chinois, tourne le jeu de bagues, avec huit sièges formés de chimères et d’autruches (2). Voici, au bord de la rivière, les Bocages partagés en petits champs et cultivés comme des pièces de terre ; et voici enfin le fond du jardin, le fond du tableau, le fond du théâtre : c’est le paradis de Berquin, c’est l’Arcadie de Marie- Antoinette, le Hameau I le hameau où elle faisait déguiser le Roi en meunier, et Monsieur en maître d’école (3). Voici les maisonnettes, serrées comme une famille, dont chacune a un jardinet pour prêter à la plaisanterie de faire de chacune des dames de Trianon une paysanne, ayant des occupations de paysanne (4). La laiterie de marbre blanc est au bord de l’eau. A côté se reflète

(1) Voyez dans la Description générale et particulière de la France de La Borde), i78l-1788, les vues du Petit-Trianon gravées par le chevalier de Lespinasse.

(2) Catalogue des meubles et efïets précieux de la ci-devant Liste civile.

(8) Fragments sur Paris, par Meyer, vol. II.

(4) Le Cice^^ne de Versailles,

dans l’étang la Tour de Marlborough, qu*une chanson a baptisée, la chanson chantée par la nourrice du Dauphin, madame Poitrine. La maison de la Reine est la plus belle chaumière du lieu : elle a des vases garnis de fleurs, des treilles et des berceaux. Rien ne manque au joli village d’opéra-comique ! ni la maison du Bailli, ni le moulin avec sa roue^ et meme elle tourne I ni le petit lavoir, ni les toits de chaume, ni les balcons rustiques, ni les petits carreaux de plomb, ni les petites échelles qui montent au flanc des maisonnettes, ni les petits hangars à serrer la récolte... La Reine et Hubert Robert ont pensé à tout, et même à peindre des fissures dans les pierres, des déchirures de plâtre, des saillies de poutres et de briques dans les murs, comme si le temps ne ruinait pas assez vite les jeux d’une Reine 1

Les habitués de Trianon (1), les invités de la Reine, sa société, comme on disait, étaient les trois Coigny : le duc de Goigny (2), qui était resté l’ami de

(1) Voici une liste, publiée par nous pour la première fois, trouvée aux Tuileries le lO août dans l’armoire de fer, et conservée aux Archives de l’Empire, qui confirme la liste, donnée par les Mémoires, des familiers de la Reine.

« Liste des personnages que la Reine voit dans des cas particuliers*

M“* la duchesse de Polignac,

M“* de Châlons,

M. le duc de Polignac,

M. le baron de Besenval,

M. le chevalier de Grussol,

M. d’Adhémar,

(2) En pleine faveur des Polignac, le duc de Coigny, qui te-

M. le comte d’Esterhazy, M. le duc de Guines,

M. de Châlons,

M. le duc de Coigny,

M. le comte de Coigny. ji

la Reine et n’avait point partagé la disgrâce du duc de Lauzun et du chevalier de Luxembourg ; le comte de Goigny, gros garçon, bien portant et l’esprit en belle humeur; le chevalier de Goigny, joli homme, fêté à Versailles, feté à Paris, recherché des princesses et des financières, flatteur câlin, que Us femmes appelaient Mimi; le prince d’Hénin, un fou charmant, un philanthrope^ à la cour; le duc de Guines, le journal de Versailles, qui savait toutes les médisances, de plus excellent musicien et parfal^ flûtiste (1) ; le bailli de Crussol, qui plaisantait avec une mine si sérieuse ; puis la famille des L'olignac ; le comte de Polastron, qui jouait du violon à ravir ; le comte d’Andlau, qui était le mari de madame

nait pour le duc de Choiseul et espérait de la reconnaissance de la Reine pour l’auteur de son mariage une rentrée au Ministère, avait frondé la comtesse de Polignac, avait cherché à la rendre suspecte à Marie-Antoinette, en mettant au jour son hostilité contre Choiseul, ses liaisons avec Maurepas, la lev, e enliii de l’exil du duc d’Aiguillon due aux intrigues de la favorite. Le duc et la favorite se réconciliaient un jour, mais au^ dépens de la Reine, et en s’entendant pour lui arracher à l'eiîi vi les places de finance et les grâces pécuniaires.

(1) Le duc de Guines fut accusé d’avoir abusé de la faiblesse de la Reine, pendant un moment maladif, pour faire doter sa fille et la faire épouser au fils unique du marquis de Castries# Lui, le duc de Guines, il avait eu l'habileté de s’emparer cie la confiance de la comtesse Jules, et cela ajoutait une grande force à son autorité. Mais un moment le duc préjugea trop de son crédit; il voulut imposer des idées et des projets qui de raient amener un bouleversement total de la cour. La Reine hésitant, il crut pouvoir emporter la chose et eut l’imprudence de prendre un ton tranchant qui révolta la Reine. Assez mal reçu dans un séjour à Marly en i779, il revenait huit jours avant la fin du voyage, s’enfermait chez lui, faisait défendre sa IK)rte sous le nrétexte d’une attaque de goutte.

d'iVndlau ; le duc de Polignac, que sa fortune n’avail point changé, et qui était resté un homme par faitement aimable. A ce monde se joignaient quelques étrangers distingués par la Reine, comme le prince Esterhazy, M. de Fersen, le prince de Ligne, le baron de Stedingk(l). Mais trois hommes faisaient le fond de la société de Trianon et la dominaient : M. de Besenval, M. de Yaudreuil, M. d’Adhémar,

Il naissait alors des Français dans toute l’Europe. Pierre-Victor, baron de Besenval, était un Français né en Suisse. Il avait servi sous nos drapeaux. 11 avait fait notre guerre, la guerre de Sept ans, à notre façon. Il y avait eu le feu et la gaieté de notre valeur. A l’affaire d’Aménebourg, renvoyé au camp, sa division hachée, il retournait se battre. « Que faites-vous encore ici, baron? lui crie-t-on, vous avez fini. — C’est comme au bal de l’Opéra, répondil : on s’y ennuie, et l’on reste tant qu’on entend les violons (2). ))

M. de Besenval revenait à la cour avec ce mot et sa bonne mine. Voyez le bel air qu’il a dans l’eauforte de Carmontelle : grand, le jarret tendu, la taille bien cambrée sous I habit à brandebourgs, le profil fin et accentué au grand nez bien dessiné, l’œil spirituel, la bouche petite, troussée en une moue moqueuse et dédaigneuse, les mains dans les

(1) Mémoires de Besenval^ de M™* de GeniiSj du comte de Tillyt de M. de Ségur, et Con^espondance eiitre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck. Introduction.

^2) Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires,, par le prince de Li.^ne, vol. XXL\.

poches, tout plein de grâces insolences et délibérées, content de lui, et prêt à rire des autres. Le plaisir occupait M . de Uesenval jusqu’à la mort de Louis XV. Puis, rapproché, par son grade, du comte d’Artois, colonel général des Suisses, M. de Besenvalen faisait son ami, entrait par le comte d’Artois chez là Reine, abordait sa confiance, la dirigeait, devenait lieutenant général des armées du Roi, grand-croix, commandeur de Saint-Louis, inspecteur général des gardes suisses, sans être étonné de sa fortune, sans la remercier. « Ne me sachez aucun gré de mon bonheur, — écrivait-il, — le hasard seul en fait les frais; moi, je ne m’en suis pas mêlé... (1). »

L’homme, chez M. de Besenval, était un beau viveur et un délicat vivant. Il avait tous ces nobles goûts et toutes ces jolies passions, les adieux d’un monde qui va finir. Riche, comblé de traitements, garçon, sans train de ménage ni d« représentation, maniant habilement ses revenus (2), il jetait l’argent aux belles choses, aux tableaux, aux statues, aux bronzes, aux porcelaines, aux bacchanales de marbre blanc de Clodion (3). 11 faffolait de jardins, comme le prince de Ligne, conseillait les embellissements de Trianon, et y amenait les serres de Schœnbrunn (4). Ayant vu de près l’histoire et la gloire, il ne s’en souciait plus. Il aimait son siècle, l’amour, la cour, la vie, ses amis, plus peui-

(1) Mémoires du baron ae Besenval. Introduction.

(2) Correspondance entre le comte de La Marck et le comte de Mirabeau. Introduction.

(3) Paris tel qu’il était avant la Révolution, an IV, vol. II.

(4) Mémoires de Besenval. Introduction.

être qu1l ne les estimait. Il avait le cœur et Thumeur d’un enfant gâté. Morose au fond, maussade et grognon dans son intérieur, dur à ses gens, sorti de son chez lui, il sortait de lui- même, et il 'était, en société, le plus gai et le plus aimable des hommes de salon. Il était jeune comme un homme heureux, et il fallait qu’il montrât ses rides et ses cheveux blancs pour les faire voir. A soixante ans, il veut être de la société du Roi, des chasseurs, la seule société de Louis XVI : il se fait présenler comme un jeune homme ; il met l’habit gris de débutant, prend des quartiers de noblesse, monte dans les carrosses, et le voilà à la chasse. Il s’est trouvé à la mort de Berwick, il se trouve quarante ans après à la mort du cerf (1).

M. de Besenval calomniait sa faveur, lorsqu’il disait à un duc revenant à Versailles après six mois d’absence : « Je vais vous mettre au courant : ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce, et présentez-vous avec confiance : voilà tout ce qu’il faut aujourd’hui pour réussir (2). » M. de Besenval avait réussi par d’autres agréments : il était un courtisan, mais un courtisan habile, audacieux, nouveau, sans valetage, sans fadeur. 11 avait su garder de l’officier de fortune et du Suisse dans le personnage. Il s’échappait en éclats, en vivacités, en imprudences, qu’il menait jusqu’où il voulait, 11 s’oubliait avec sang-froid ; il s’insinuait brusque-

(1) Mélanges militaires^ etc., vol. XXIX.

(2) Souvenirs de 1 élicie, par de Geiilis, 1806.

166 LIVUE DEUXIÈME.

ment; il flattait avec un ton rude. Il semblait un de ces adroits manieurs de choses fragiles, dont les grosses mains, ménageant les objets qu’ils paraissent brutaliser, font trembler et ne cassent rien. Se piquant de tout savoir, parce que sa tête était la table d’une encyclopédie, il parlait de tout à la cour, après avoir fait une savante étude de tout ce qu’il faut taire aux souverains. Ses témérités étaient excusées par cette belle mine qui lui allait à merveille. Les libertés ne fâchaient pas dans sa bouche. Ses familiarités étaient jugées une bonhomie, ses colères une naïveté, ses drôleries un germanisme, et même il n’était pas boudé longtemps pour cet air soldat aux gardes suisses qu’il ne négligeait pas. « Baron ! quel mauvais ton ! — criaient les dames, — vous êtes affreux ! » et il était pardonné ; car il avait ce grand charme et cette grande science : l’excellent ton dans le mauvais ton (1).

Il était dans la nature comme dans le rôle d’un courtisan pareil d’encourager les goûts de Marie- Antoinette, de l’enhardir dans ses plaisirs, d’affranchir sa conscience de reine, de la convaincre en un mot de son droit au bonheur des particuliers. M. de Besenval n’y manquait pas : que d’exhortations, quelle guerre contre les préjugés de l’étiquette! N’était-ce pas duperie de se contraindre, de se condamner aux impatiences, à l’ennui, de se refuser les délices de la société, les délices des premiers de ses sujets? Dans ce siècle d’affranchissement^

(0 Mélanges miliiair es, etc., \o\.

pourquoi ne pas s’affranchir des sottises de la coutume? N’était-il pas ridicule enfin de penser que l’obéissance des peuples tînt au plus ou moins d’heures qu’une famille royale passait dans un cercle de courtisans ennuyeux et ennuyés (1) ? Leçons plaisantes d’un philosophe indulgent et facile, auxquels applaudissaient tous les hôtes de Trianon, et que la Reine de France se laissait aller à écouter comme la voix de la raison enjouée et de la sage amitié !

M. le comte de Vaudreuil était le fils d’un gouverneur de Saint-Domingue enrichi dans son gouvernement. Son oncle, major des gardes françaises, était mort lieutenant général et grand-croix de Saint-Louis. Riche, bien apparenté, en belle passe, M. de Vaudreuil avait eu l'ambition de rester un paresseux et de donner sa vie à ses goûts

C’était encore un amateur, un curieux, pour parler la langue du temps, mais rempli de savoir et de connaissances, achetant lui-même et goûtant ce ju’il achetait. Il avait fait de son magnifique hôtel de la rue de la Chaise, débarrassé de l’école flamande et de l’école italienne (2), la galerie de Técole française du dix-huitième siècle, le panthéon des petits dieux, des mythologies de Lagrenée, de Subleyras, de Natoire. aux mvthologies de Bou-

(1) Souvenirs et Portraits,, parle duc de Lé vis

(2) Catalogue raisonné cPune très- belle collection de tableaux des écoles d’Italie, de Flandre et de Hollande, qui composaient le cabinet de M, de Vaudreuil^ grand fauconnier de France^ par Lebrun, 1784.

LIVllE DEUXIÈME.

cher, des saintetés de Lemoine aux allégories de Menageot, des fabriques deFragonard aux familles de Grcuze, des Cythérées de Watteau au Serment des Horaces de David (1).

M. de Vaudreuil adorait les arts, les lettres et leur monde. Il réunissait toutes les semaines à sa table les artistes et les hommes de lettres; et le soir, au salon, sur les tables, les instruments, les pinceaux, les crayons, les couleurs et les plumes invitaient tous les talents et tentaient tous les génies.

Entré de bonne heure au plus avant de la meilleure et de la plus secrète société de Versailles, il avait eu des yeux, des oreilles, de la mémoire; en JîOrle que Thumanité ne lui semblait ni bien belle ni bien grande. L’intelligence le charmait, Tintelligence française surtout, l’esprit. Il était l’ami de tous les hommes d’esprit et l’ami de l’esprit de Champfort, l’ami de cette gaieté vengeresse, de cette gaieté, la comédie et la consolation d’un galant homme sans illusions, qui montre en riant le rien que nous sommes. M. de Vaudreuil était luimême un rare causeur, parlant peu, embusqué derrière le bruit des mots et des sots, imprévu, soudain, jetant son trait, sans ferrailler, droit au fait ou à l’homme. Il excellait encore aux sous-enâendus, à ces jeux de la physionomie et de l’air, qui parlent souvent mieux que la parole et vont plus loin. Malin avec le sourire, impitovable avoe. l’ironie, il médisait avec le silence.

(1) Paris tel qu*il était avant la Révolution^ an IV«

Jeune, M. de Vaiidreuil avait eu une figure char* mante. La petite vérole l’avait emportée. La physionomie et les yeux de sa figure lui étaient seuls restés. Les nerfs ébranlés à tout moment, travaillé de langueurs et de vapeurs, tourmenté de perpétuels crachements de sang, il tirait de ses souffrances la grâce, l’intérêt, les bénéfices aussi et les droits d’un malade. La charité de madame de Polignac, l’indulgence de ses amis, avaient habitué M. de Vaudreuil à une certaine tyrannie de caprices et de boutades, non sans des retours et des excuses qui faisaient tout oublier. Véhément à louer ou à blâmer, mobile, inégal, parfois boudeur, son caractère était journalier et au gré de son corps ; mais il y avait chez M. de Vaudreuil ces vertus vigoureuses qui se rencontrent parfois au fond des sceptiques, et qui rachètent avec la foi du cœur le doute de l’esprit : il était dévoué, constant en amitié, noble, généreux, bienfaisant, franc et loyal. Puis M. de Vaudreuil était l’homme de France qui savait mieux le monde et l’usage du monde. Il y avait débuté par une maladresse : il y commandait par la perfection des façons. Nul à la cour ne savait comme lui employer tour à tour et à point l’expression précisément convenable de la politesse, être sérieux ou enjoué, familier ou respectueux, se tenir dans le savoir-vivre ou se donner à l’empressement, user enfin, sans les mêler, de tous les témoignages de devoirs et d’égards qui sont le commerce de la société et l’art de plaire. Nul homme pour s’approcher d’une femme comme il s’en approchait et

i70 ' LIVRE DEUXIÈME.

avec une manière si respectueuse. « Je ne connais que deux hommes, disait la princesse d’Hénin, qui sachent parler aux femmes : Lekain et M. de Vaudreuil (1). »

M. d’Adhémar avait eu le bonheur de M. de Beienyal. Le hasard avait fait sa carrière, sa fortune et son nom. Sous-lieutenant, puis capitaine dans le régiment de Rouergue, obscur et enfoui, pauvre, et le nom de Montfalcon pour tout bien, il trouvait à Nîmes des parchemins qui le faisaient Adhémar, venait à Paris, plaisait à M. de Ségur, qui l’avait vu au feu et auquel il se faisait reconnaître, plaisait au sévère généalogiste Cherin, qui lui délivrait un certificat, plaisait à madame de Ségur, profitait d’une erreur de M.de Choiseul,qui lui donnait le régiment de Chartres, plaisait à madame de Valbelle, épousait sa richesse, et s’avançait dans la faveur de madame de Polignac(2).

M.'d’Adhémar faisait un peu. dans cette société royale, le personnage de l’abbé dans les sociétés bourgeoises; il était chargé des passe temps de la soirée, des intermèdes de la promenade, des entr'actes de la causerie. C’était un homme à talents, un peu plus qu’un amateur, un peu moins qu’un artiste. Il avait poussé assez loin la musique et sa jolie voix, jusqu’à se faire entendre et se faire applaudir de M. Lagarde, b maître de la musique du

(1) Souvenirs de Félicie, par M”® de Genlis.

(2) Mémoires de BesenvaL Correspondance entre le 9omU de La Marck et le comte de Mirabeau. Introduction.

Roi (1). Il avait en outre de la douceur, de la facilité, du petit esprit, et beaucoup de complaisance. Il faisait des vers, des couplets, des romances, jouait très-bi^la comédie, accompagnait au clavecin, folâtrait, badinait, mais à petit bruit, laissant le haut bout à M. de Yaudreuil et à M, de Besenval, courtisant tout le monde, n’offusquant personne, courant dans Trianon après la muse des Boufflers, qui se moquait de ses rhumatismes, cachant sous la modestie et l’humilité une ambition immense, roulant des projets d’ambassade en arrangeant un rondeau sur un mot donné (2), ne boudant rien, trôs-heureux, très-reconnaissant, et très-commode : les femmes lui parlaient quand elles n’avaient rien à dire, les hommes quand ils n’avaient rien à faire.

Les femmes de Trianon étaient la jeune bellesœur de la Reine, sa compagne habituelle, madame Élisabeth (3), puis la comtesse de Ghâlons, d’Andlau par sbn père, Polastron par sa mère, dont M. de Yaudreuil et M. de Goigny se disputaient les sourires (4), puis cette aimable statue de la Mélancolie, cette pâle et languissante personne, la tête penchée sur une épaule, la comtesse de Polastron. Gette femme de vingt ans qui semble le plus joli garçon du monde, cette femme bonne et simple malgré tout

(1) Mémoires d*un voyageur qui se repose^ par Dutens. Paris, 1H06, vol. IL

(2) Correspondance de Grimm, vol. XIV.

(3) Mémoires de Besenval^ vol. II.

(4) Mémoires di la République des lettres, vol. XXII

l’esprit qu’elle trouve tout fait, élégante sans en faire métier, supérieure et cependant n’alarmant que les sots, sage parce que, c’est elle-même qui Ta dit : (( Ne pas l’être, c’est abdiquer; » faisant des frais pour ceux qui la comprennent, et mettant avec les autres son esprit à fonds perdu, cette femme est madame de Coigny (1). Aux côtés de la duchesse Jules de Polignac se tient sa fille, la duchesse de Guiche, belle comme sa mère, mais avec plus d’effort et moins de simplicité (2); près de la duchesse de Guiche, parle et s’agite la comtesse Diane de Polignac.

La femme n’était rien, l’esprit était toute la femme chez Diane de Polignac. Elle n’avait qu’à parler pour faire oublier sa taille, sa figure, sa toilette-, le peu qu’elle avait reçu, et le peu (ju’elle faisait pour être jolie. Cette malice, cette manière de saisir les objets, qui la vengeait de ses ennemis vingt fois en un jour (3), ce tour piquant de la pensée, ce sel délicat de l’épigramme, la rendaient aimable, séduisante presque, en dépit de la nature. Diane de Polignac plaisait encore par cette lutte de sa tête et de son cœur, par ces passages soudains de la gaieté à Pémotion, par ce perpétuel changement de ton de l’âme, par ce mélange et cette succession de tendresse et de comédie, d’ironie et de sensibilité. C’était un amusant caractère, audacieux et toujours

(1) Lettres du prince de Ligne publiées par M“* de Staël,

(2) Mémoires du comte de T///?/, vol I.

(3) Supplément historique et essentiel à Vétat nominatif des pensions, 1789.

en avant, que rien n’intimidait, une humeur folle et sans arrêt, une insouciance insolente et contagieuse ; une femme précieuse dans une cour pour en être le boute-en-train, l’étourdissement et la confiance, pour mettre le feu aux causeries, défier les alarmes, dissiper les pensées noires, promettre le beau temps, et railler l’avenir (1).

Il y avait enfin la Reine, qui effaçait toutes les femmes qui l’entouraient par sa personne, et par ce ^e ne saia quoi de la personne, le charme, car il faut toujours revenir à ce mot pour essayer de peindre cette Reine qui régnait sans couronne, et même à Trianon, par toutes les séductions de la femme, par tout ce qui porte l’âme au dehors et par tout ce qui en vient, par la voix, par l’esprit, cet esprit qui lui a fait tant de jaloux, même parmi ses amis, que nul ne lui a rendu justice, et que tous l’ont diminué.

L’esprit de la Reine avait reçu de la nature, il avait acquis de l’exercice journalier de la bienveillance, ce don rare et précieux : la caresse. Quelles ressources, quelle convenance et quelle délicatesse de flatterie avaient ajoutées à ses heureux instincts cette habitude et cette ambition de Marie-Antoi-) nette de ne laisser nul l’approcher sans le renvoyer avec une de ces phrases, un de ces mots qui n’ont point d ingrats 1 Dès les premiers jours de son règne, la Reine s’était refusée à ce marmottage des

(l) La Galerie des Dames françaises ^ pour servir de suite à la galerie des États généraux, Londres, 1790.

LIVUE DEUXIÈME.

princesses de France, qui les dispensait de parler^ pour accueillir les présentations. La Reine parlait à tous (1), s’appliquant à trouver le chemin du cœur ou de la vanité de chacun, et le trouvant toujours avec ce bonheur et cet à-propos, cette soudaineté et cette inspiration presque providentielles, et qui semblaient, chez cette souveraine bien-aimée, comme une grâce d’état de son amabilité.

Quel esprit mieux fait et mieux formé qu’un teJ esprit pour la vie particulière? Il apportait à la société privée, à la causerie intime toutes les grâces de son rôle royal, plus libres et plus aisées, la facilité de se prêter aux autres, l’habitude de leur appartenir, l’art de les encourager, la science de les faire contents d’eux. Il avait, si l’on peut dire, l’humeur la plus facile, une naïveté qu’il était charmant d’attraper, une étourderie qui se prêtait de la plus agréable façon aux petites malices de ceux que la Reine aimait, des fâcheries tout aimables si l’on venait à tourner une de ses paroles en liberté ou en méchanceté, des bavardages qui avaient le tour et l’ingénuité de la confidence, des alarmes enfantines sur les petites inconvenances qui pouvaient lui échapper, de certaines petites moues qui grondaient si joliment les gaietés un peu vives, des bouderies oubliées devant un visage triste, des accès de rire qui emportaient ses disgrâces, et tout à la fois une indulgence de Reine et des pardons de femme. Au contact de l’esprit de ses amis, dans la

(I) Mémoires de Campan, vol. I-

familiarité des paroles délicates et du génie léger du dix-huitième siècle, l’esprit de Marie Antoinette, né français, avait appris tous les esprits de la France sans perdre son ingénuité, sa jeunesse, j’allais dire son enfance. Temps heureux 1 L’esprit de la Reine avait son âge alors : les livres sérieux, les affaires, tout le domaine de la pensée et de l’activité de l’homme, lui répugnaient et l’ennuyaient mortellement, sans que le visage de la Reine prît la peine de le cacher (1). Entouré des plus piquants causeurs, des plus agréables grands hommes de l’ironie, l’esprit de la Reine cédait à l’exemple; mais cette ironie de Marie-Antoinette, qui ne blessait point, ressemblait à la malice d’une jeune fille : on eût dit une espièglerie de sa gaieté et de son bon sens. C’était ce sourire montrant les dents, avec lequel elle appelait les Français mes charmants vi* tains sujets (2). C’étaient ces jolis jugements, ces jugements d’un mot que la postérité n’a point refaits. Lisant Florian, Marie- Antoinette disait : Je crois manger de la soupe au lait (3). Et qu’ajouter qui donne mieux la mesure de Fironie de Marie-Anioinette, et le ton de ce rare esprit, l’esprit d’un homme d’esprit dans la bouche et avec l’accent d’une femme?

La Reine aimait lettres. Elle pensionnait l’ami de M. de Vaudreuil, cî hi\ annonçait elle-même la nouvelle de sa pension a ■ des paroles si flatteuses,

(1) Correspondance entre le comte de La Marck et le comte de Mirabeau. Introduction.

(2 ) Mélanges militaires, etc,, parle pripca de Lü^ne. vol. XXIX.

(â) Mémoires de Weber, vol. !•

que Chamfort disait ne pouvoir ni les répéter ni les oublier (1). L’auteur de Mustapha et Zôangir n’était point seul recevoir les bienfaits de Marie-Antoinette. La Reine avait des applaudissements et des récompenses pour toutes les choses de la pensée qui •étaient à la portée de ses idées et de son sexe. Elle servait le talent, elle intercédait pour le génie. C’était elle qui commençait la fortune de l’abbé Delille (2) ; c’était elle qui aidait au retour de Voltaire, saluait sa vieillesse et sa muse, et, rappelant la présentation faite par la maréchale de Mouchy de l’hôtesse de l’Encyclopédie, madame Geoffrin, tentait de faire recevoir à la cour de Louis XVI l’auteur de Ja Henriade (3). L’historiette du jour, la médisance des cours, l’anecdote, ne faisaient point la seule oo oupation de la Reine : elles ne remplissaient, elles ne satisfaisaient ni sa tête ni ses loisirs. Le meilleur temps de la Reine, ses plus belles heures, étaient donnés aux travaux charmants, aux plaisirs aimables de l’art, à cet art surtout, l’art de la femme, la musique. La Reine protégeait les grands musiciens, ou plutôt elle recherchait leur amitié, et faisait la cour à leur orgueil. Elle allait familièrement à eux, et c’était un patronage nouveau, tendre, dévoué, le patronage de cette Reine, qui donnait à Grétry ces éloges et ces compliments, à la fille de Grétry le titre de filleule de la Reine de

(1) Mémoires de Weber, vol. I.

(2) Correspondance secrète, par Métra, voU XI

(3) Mémoires de Carrgpan, vol. L

France (1 ) ; qui soutenait Gluck de tant de bravos, lui amenait les applaudissements de la cour, le défendait avec un si beau feu d’enthousiasme contre le franc parler deM.de Noailles (2) , lui donnait comme répondant M. le duc de Nivernois dans une affaire d’honneur (3 ) , l’encourageai t par tant de promesses de succès aux premières auditions, entourait sa vanité de tant de soins, faisait elle-même la police du silence dans son salon lorsqu’il se mettait au clavecin, luttait entin de sa personne et de toutes ses forces pour la fortune de ses opéras contre le goût musical de la nation. Garat et la Saint-Huberty trouvaient les mêmes attentions et le même zèle de protection (4) chez cette Reine, qui donnait h toutes les gloires sa main à baiser, comme Louis XIV faisait asseoir Molière.

L’amour de la musique avait mené la Reine à l’amour du théâtre. Le théâtre est le grand plaisir de Marie Antoinette, et la plus chère distraction de son esprit. Ne va-t-elle pas, dans sa passion, jusqu’à écouter la première lecture des pièces que les auteurs destinent au théâtre? Une semaine elle en entend trois (5). Mais quoi I n’est-ce pas la folie du temps? La France joue la comédie, du Palais-Royal au château de la Chevrette, et il faut un ordre du ministre de la guerre pour arrêter dans les régi men ts la fureur comique et tragique (6). Quelle reine

(1) Mes récapitulations^ par Bouilly, vol. I.

(î) Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.

(3) Correspondance secrète, par Métra, vol. I.

(4) Ibid.

(.S) Mémoires de il/“® Campan. — Mémoires de Weber^

t6) Mémoires de la République des lettres, vol. VI.

n'aime la model quelle femme n’aime la comédieî et quel maussade empire c’eût été que le Trianon de Marie-Antoinette sans un théâtre!

Le théâtre était à Trianon comme le temple du lieu. Sur un des côtés du jardin français, ces deux colonnes ioniennes, ce fronton d'où s’envole un Amour brandissant une lyre et une couronne de lauriers, c’est la porte du théâtre. La salle est blanc et or; le velours bleu recouvre les sièges de l’orchestre et les appuis des loges (1). Des pilastre.® portent la première galerie; des mufles de lion, qm se terminent en dépouilles et en manteaux d’Hercule branchagés de chêne, soutiennent la seconda galerie ; au-dessus, sur le front des loges en œil-debœuf, des Amours laissent pendre la guirlande qu’ils promènent. Lagrenée a fait danser les nuages et rOlympe au plafond (2). De chaque côté de la scène, deux nymphes dorées s’enroulent en torchères; deux nymphes au-dessus du rideau portent l’écusson de Marie-Antoinette.

Ce joli petit théâtre, qui a vu jouer de vrais acteurs, et sur lequel a été représentée la parodie de V Alceste de Gluck, a donné à la Reine la tentation de reprendre ses anrusements de Dauphine. Après mille empêchements et de longs arrangements, il était convenu qu’à l’exception du comte d’Artois, aucun jeune homme ne serait admis dans la troupe, et qu’on n’aurait pour snectateurs que le Roi, Mon-

(1) Fragments sur Paris, par Meyer, vol. II.

(2) Explication des peintures dont l’exposition a été ordonnée par M. le comte de la Billarderie d’Angiviller. Paris, l779f

isleur, et les princesses qui ne joueraient pas. Madame, à l’invitation de son mari, avait refusé de jouer, en laissant voir à sa belle-sœur qu’elle jugeait ce divertissement au-dessous de son rang. A çe premier public on adjoignait, pour l’émulation des acteurs, les femmes de la Reine, leurs sœurs et leurs filles. Plus tard, le succès et la curiosité grandissant, l’entrée s’étendait aux officiers des gardes du corps, aux écuyers du Roi et de ses frères, et même à quelques gens de la cour qui assistaient au spectacle en loges grillées (1). Le chanteur Caillot était choisi pour former et diriger les voix dans le genre facile de Topéra-comique. Dazincourt était chargé de développer les dispositions comiques de la troupe, instruite et guidée encore par M. de Vaudreuil, qui passait pour le meilleur acteur de société de Paris (2).

Ainsi préparées et montées, commençaient les représentations royales. Le début fut le Roi et le Fermier^ suivi de la Gageure imprévue. La Reine, « à laquelle aucune grâce n’est étrangère», dit Grimm, jouait les rôles de Jenny et de la soubrette; le comte d’Artois le rôle du valet et du garde-chasse. Ils étaient soutenus par M. de Vaudreuil dans le rôle de Richard, et par la duchesse de Guiche dans la petite Betzi. Diane de Polignac faisait la mère, et Ir personnage du roi était rendu par M. d’Adhémar, avec cette voix chevrotante qui amusait tant ia

(1) Mémoires de Campan, vol. I.

(2) Correspondance littéraire de Grimm^ vol. X.

Reine. On ne s'avise jamais de tout et les hausses Infidélités suivaient la Gageure imp) éime et le Roi et le Fermier. Le comte de Mercy-Argenteau, qui assista caché dans une loge grillée à une de ces représentations, raconte ainsi la soirée: «Je vis représenter les deux petits ppéras comiques Ih^se et Colas et le Devin de village. M. le comte d Artois, le duc de Luiche. le comte d’Adliémar, la duchesse de Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première pièce. La Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de Yaudreuil chantait le rôle du Devin, et le comte d’Adhém ir celui de Colin. La Reine a une voix très-agréable et Tort juste, sa manière de jouer est noble et remplie de grâce; au total ce spectacle a été aussi bien rendu que peut Tôtre un spectacle de société. J'oi)ser\ai que le Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manitestaient dans toute sa contenance; pendant les enfer’actes il montait sur le théâtre et allait à la toilette de la Reine. 11 n’y avait d’au î res spectateurs dans la salle que Monsieur, madame la comtesse d’Artois, madame Élisabeth; les loges et les balcons étaient occupés par des gens de service en sousordre, sans qu’il y eût une seule personne de la tîour. » Puis vinrent l’ambition, l’imprudence : le Barbier de Séville pas la troupe Le 19 août

1785, la Reine jouait Rosine, le comte d’Artois Figaro, M. de Vaudreuil Almaviva, le duc de Guiche L'artholo, etM. de Crussol Basile.

Le théâtre de Trianon était la joie de la Reine; il était sa grande affaire. La Reine voulait tout y faire,

tout y mener, tout y ordonner, correspondant d ilectement avec les fournisseurs, chargeant de i e- ^ommandations et d’observations les mémoires du tapissier de la salle. C’était un coin de son pelil royaume qu'elle entendait administrer elle-mênie, et où il lui plaisait de régner seule. Vain dépit du duc de Fronsac, vaines démarches pour faire entrer le théâtre de Trianon sous son autorité, sous cette main qui tenait tous les théâtres de Paris ; Marie- Antoinette faisait à toutes ses représentations, à toute §a correspondance la même réponse : Vous ne pouvez être premier gentilhomme quand nous sommes les acteurs; d'ailleurs je vous m déjà fait connaître mes volontés sur Trianon ; je ny tiens point de cour^ j'y vis en particulier (1). Et la Reine veillait à toute usurpation, empêchait toute immixtion, et gardait sur ses plaisirs et sur son théâtre cette maîtrise absolue dont cette lettre de la collection du comte Esterhazy nous montre la jalousie et la clémence : « Mes petits spectacles de Trianon me paraissent devoir être exceptés des règles du service ordinaire. Quant à l'homme que vous tenez en prison pour le dégât commis, je vous demande de le faire relâcher. . . et puisque le Roi dit que c est mon coupable, je lui fais grâce (2). »

(f) Mémoires de Campant vol. I.

(2) Catalogne de lettres autographes du comte Georges Esterhazy. Paris, 1857*

IG

Exigences de la société Polignac, — Nomination de M. de €•• loiHie imposée à la Reine. — La Reine compromise par ses amis. — Plaintes et refroidissement des amis de la Peine. — Naissance du duc de Normandie. — Mort du duc de Ctioiseul. — Retour do la Reine vers madame de Lamballe. — Mouvement de Topinion contre la Reine. — Achat de Saint-Cloud. — Tristes pressentiments de la Reine.

La vîe partîcultère, ses agréments, ses attachements, sont défendus aux souverains. Prisonniers d’État dans leur palais, ils ne peuvent en sortir sans diminuer la religion des peuples et le respect de l’opinion. Leur plaisir doit être grand et royal, leur amitié haute et sans confidence, leur sourire public et répandu sur tous. Leur cœur même ne leur appartient pas, et il ne leur est pas loisible de le suivre et de s’y abandonner.

^ Les reines sont soumises comme les rois à cette peine et à cette expiation de la royauté. Descen-

dues à des goûts privés, leur sexe, leur âge, la simplicité de leur âme, la naïveté de leurs inclinations, la pureté et le dévouement de leurs tendresses, ne leur acquièrent ni l’indulgence des courtisans, il le silence des méchants, ni la charité de l'histoim.

Cette expérience fut longue et douloureuse che^ Marie-Antoinette ; car elle ne fut pas seulement la reconnaissance d’une erreur, elle fut encore la perte d’une illusion : Marie- Antoinette vit, et ce fut sa plus grande douleur, que les reines n’ont pas d’amis. Tant d’amitiés qu’elle avait crues sincères n'étaient que calcul et qu’intérù^ Ce monde charmant dont elle s’était entourée, ces hommes agréables, ces esprits enjoués, déchiraient leurs masques, lâchaient leurs ambitions, révélaient leurs exigences. Tous voulaient que Trianon les menât à la fortune, aux places, aux honneurs, au maniement des grandes choses de Versailles. Les plus étourdis avaient leurs soifs, leurs appétits, leurs buts, leurs impatiences; et dans cette cour, qui semblait une partie de campagne de la royauté en vacances, l’intrigue ne tardait pas à se montrer, le courtisan à se révéler, la Reine à se défendre.

L’aimable bourru de la société, M. de Besenval, dédaigneux de places, voulait seulement faire les ministres (i) ; le joli chanteur, M. d'Adhémar, exigeait doucement l’ambassade de Londres; M. do Vaudreuil iui-même caressait à la dérobée la posi-

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comté de La Marck, vol. I.

i84 LIVRE DEUXIÈME.

lion de gouverneur du Dauphin (1). La belle-sœur do madame de Polignac, Diane de Polignac, était l'aiguillon et la volonté de ces trois hommes. Elle fouettait leurs désirs, leur paresse, leurs distractions, les armant, les gouvernant, leur traçant lea plans de la journée, les munissant d’ordres, d’agendas même : si osée, si assurée en son crédit et en sa charge de dame d’honneur de madame Élisabeth, qu’elle laissait la jeune princesse s’enfuir un jour dans la retraite de Saint-Gyr, et Louis XVI la lui ramener. Les importunités vaines, les retards amenaient dans ce monde les bouderies et les aigreurs. Au milieu de ses amis préoccupés, mécontents, la duchesse Jules gardait la même humeur, le même front, la même douceur; elle restait la même amie. Mais la Reine voyait bien qu’elle n’était qu"un instrument facile et sans conscience aux mains et à la discrétion de la duchesse, de la comtesse, de M. de Vaudreuil, de tous ceux qui l’approchaient et qu’elle servait sans se lasser. Un jour, dans une entrevue avec Mercy-Argenteau, un peu honteuse de sa faiblesse, après avoir cherché à s’abriter derrière sa sensibilité pour son amie, après avoir parlé longuement de « la difficulté qu’il y a de résister à cette complaisance d’amitié qui porte à excuser jusqu’aux défauts et aux torts de ceux auxquels on est attaché, » Marie-Antoinette s'échappait à dire tristement que la comtesse de Polignac était toute changée et qu'elle ne la reconnaissait plut.

(1) Mémoires de ilf™® Campan^ vol. !•!

Marie- Antoinette avàit cru un moment trouver autour d’elle des caractères assez grands, des affections assez nobles, pour l’aimer et ne rien demander à la Reine ; elle se réveillait de ce songe. Mais elle était liée et engagée avec le monde des Polignac ; une rupture eût fait éclat. Il fallait attendre. Cependant autour d’elle, Versailles, où les grâces ne s’obtenaient plus que de seconde main, devenait plus désert ; les grandes familles de France abandonnaient à elle-même la Reine de Trianon (1).

Aussi longtemps qu’elle avait pu, Marie-Antoinette avait essayé de désarmer avec des concessions les exigences de ses amis. Mal disposée pour M. de Galonné, et ne s’en cachant pas, elle avait cédé à l’obsession dans les jours de faiblesse physique qui avaient suivi une fausse couche (2). M. de Galonné, qui avait ven Ju ses complaisances à la société Polignac, devenait contrôleur général des finances, et, dans son impatience d’une telle domination, Marie- Antoinette laissait échapper la crainte que les finances de l’État ne fussent passées des mains dun honnête homme sans talent aux mains d^ua habile intrigant (3). Les efforts des Polignac, l’adulation basse du nouveau ministre ne pouvaient ramener la Reine à M. de Galonné; et pendant que le public disait M. de Galonné et Marie-Antoinette alliés et complices, Marie -Antoinette se tenait écartée de lui comme du remords vivant de sa faiblesse. Elle s’en

(1) Souvenirs et Portraits, par M. de Lévis.

(2) Correspondance secrète (par Métra), vol. XV.

(3) Mémoires de Campan, vol. 1.

défiait, Bile le soupçonnait, elle se garait de ses bons oflices, et s’applaudissait du refus de ce million que M. de Galonné voulait distribuer, au nom de la Reine de France, dans les trois millions donnés par Louis XVI aux pauvres de l’hiver de 1784.

La comédie de Figaro révélait encore à la Reine le danger d’une société qui ne craignait point d’abuser de son patronage. La société de madame de Polignac avait allumé la curiosité de la Reine sur cette merveilleuse satire de la cour et du siècle, écrite sans doute d’après nature et peut-être sur les indications du prince de Conti. La Reine donnait la Folle journée à lire au Roi ; et après la parole donnée par le Roi que la comédie ne serait pas jouée, après la lettre de cachet arrôtant la représentation aux Menus, qui osait braver les volontés du Roi, et faire jouer la comédie de Beaumarchais à sa maison de campagne? M. de Vaudreuil. Qui semait le bruit de suppressions, de retranchements, et se portait garant de la moralité de l’œuvre ? M. de Vaudreuil. Qui enfin, le Roi battu par Beaumarchais, la pièce jouée en public, plaidait la cause et la gloire de Beaumarchais? M. de Vaudreuil encore, aveuglant la cour et cherchant à aveugler la Reine. La Reine, trompant ces bruits de fol engouement qui remplissaient Paris, avait dit au docteur Seyffer, qui lui annonçait devant madame de Lamballe qu’il venait de voir Beaumarchais : Vous avez beau le purger^ vous ne lui ôterez pas toutes ses vilenies (1). Désa-

(I) Mémoires de la Répuàü^e des lettres , vol. XXIX.

ûusée, elle n’avait pu taire les reproches à M. de Vaudreuil ; elle s’était plainte de l’indiscrétion et de la témérité d’une amitié qui l’avait compromise dans le scandale de trop d’esprit. Alors cet homme, voyant l’avenir lui échapper, ne se contint plus ; hors de lui aux contrariétés les moindres, il éclata, il s’oublia, et il arriva que la Reine montra un jour à madame Campan sa jolie queue de billard — une dent de rhinocéros à la crosse d’or — en deux morteaux : M. de Vaudreuil l’avait brisée de colère pour une bille bloquée (1) !

Il y avait eu des sujets de refroidissement plus graves encore entre la Reine et la société de madame de Polignac : je veux parler des suppressions ministérielles auxquelles la Reine s’était à la fin soumise. Tous les hommes de ce monde se mirent alors à trembler pour toutes les grâces qu’ils avaient arrachées. Besenval, portant la parole pour tous, répétait d’un air fâché à la Reine : « Il est pourtant affreux de vivre dans un pays où l’on n’est pas sùr de posséder le lendemain ce qu’on avait la veille ; cela ne se voyait qu’en Turquie I » A la réunion de la grande écurie à la petite, M. de Coigny, dînant et se promenant avec la Reine à Trianon, n’avait pu obtenir d’elle un entretien pour la détourner d’y consentir. Il se répandait en propos contre sa bienfaitrice, après s’être fâché avec le Roi presque jusqu’à l’injure. M. de Polignac avait été profondément blessé de la prière que la Reine lui avait adressée

(1) Mémoires de il/®'' Campan, vol. I.

de se démettre des postes, et, en présence de Tarchevêque de Toulouse, devant lequel il avait voulu débattre la nécessité et la convenance de sa démission, il disait a la Reine : « Madame, sans demander à Votre Majesté une décision qui ne peut être douteuse, il me suffit qu’elle me montre quelque désir que je remette une place que je tiens de ses bontés, pour que je la lui rende ; et voilà ma démission (1) ! »

La Reine acceptait la démission de M. de Polignac. Elle ne consentait pas à parler au Roi pour les dettes de M. de Vaudreuil. La liaison allait se dénouant. M. de Mercy ne paraissait plus dans le salon de madame de Polignac que pour les devoirs de la politesse. M. de Fersen s’en écartait. La Reine faisait de quelques étrangers sa société intime ; et comme un ami lui représentait un jour les dangers de cette préférence trop marquée : Vous avez raison^ répondit-elle avec tristesse ; mais c'est que ceux-là ne me demandent rien (2) !

C’est en ce temps qu’un grand coup frappait Marie-Antoinette dans les espérances qu'elle n’avait iamais complètement abandonnées, et auxquelles dans ces derniers temps elle s’était plus vivement rattachée. Elle perdaitl’homme vers lequel étaitallée tout d^abord sa joie de mère quand elle avait mis au monde le duc de Normandie, vers lequel étaitallée cette lettre, la première lettre de ses relevailles :

1) Mémoires du haron de BesenvaL

(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comté de La Marck. Introduction*

t fai appris^ Monsieur^ par madame de Tourzel la part que vous avez prise à Vallégresse publique^ sur theureux événement qui vient de donner à la France un héritier à la couronne. Je remercie Dieu de la grâce quil m*a fait d'avoir comblé mes vœux et me flatte de l'espoir que s'il daigne nous conserver ce cher enfant^ il sera un jour la gloire et les délices de ce bon peuple. J'ai été sensible aux sentiments que vous m'avez exprimés dans cette circonstanccy ils m'ont rappelés avec plaisir ceux que vous m'avés autrefois inspirés chez ma mère. Vous asseuranty Monsieur le DuCy que depuis ce moment ils n'ont pas cessés d'être les mêmes pour vous, et que ^personne n'a le plus le vif désir de vous en convainc cre que

« Marie-Antoinette.

€ Versailles, 15 avril (1). »

Le duc de Normandie était né le 5 avril 1785, et le duc de Ghoiseul mourait le 9 mai de la même année, enlevant, par sa mort, à la Reine un ami dont Tamitié n’avait pas ces dangers, dont la faveur peut-être n’aurait pas eu ces exigences.

Ainsi la Reine devait renoncer à la seule illusion^ à la seule œuvre politique à laquelle elle eût mis quelque suite : la rentrée aux affaires du négociateur de son mariage. C’était en vain qu’elle avait rapproché peu à peu M. de Ghoiseul du Roi, de ce Roi qui avait dit si longtemps : « Qu’on ne me

(!) Collection du comte Orloff. Iconographie des contempo^ raios de Delpech.

parle jamais de cet homme (1); » en vain qu’el était parvenue à le faire consulter par le Roi, lor du renouvellement du traité de 1755, alors que la politique de M. de Yergennes menaçait la France d’un traité d’alliance entre les cours d’Autriche et d’Angleterre; en vain qu’elle avait comme annoncé et essayé le retour de l’ancien ministre par la nomination de M. de Castries, regardé par le public comme le continuateur des plans de M. de Choiseul ; tant de victoires achetées par tant de patience, ces entretiens que le Roi, à la prière de la Reine, finissait par accorder à M. de Choiseul, et d'où le Roi sortait moins prévenu contre M. de Choiseul et de mauvaise humeur contre M. de Yergennes; les résistances heureuses que la Reine avait faites à cette politique de M. de Maurepas si bien soutenue par madame de Maurepas et l'abbé de Yeri; tout le terrain qu’elle avait fait gagner à M. de Choiseul, après la mort de M. de Maurepas (2), tant d’efforts étaient perdus; et c’était à l’heure où tout était prêt, où tout paraissait facile et assuré, à l’heure où les fautes de M. de Calonne, servant si bien son successeur, semblaient appeler M. de Choiseul au ministère, que M. de Choiseul disparaissait brusquement, et qu’il ne restait plus d amis à la Reine, que des mécontents et des ingrats!

La Reine alors se retourna vers une amitié qui

(1) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI,

T Soulavie, vol. II.

(2) Correspondance secrète (par Métra), années 1781-1782-

ne lui avait jamais demandé de se compromettre; et qui, pour avoir moins de coquetterie, un manège moins gracieux, un agrément moins vif que Yamitié de madame de Polignac, ne le lui cédait n: en sincérité ni en dévouement. 11 est des erreurs et des distractions du cœur qui ne touchent ni à sa mémoire ni à sa reconnaissance. La Reine n’avait point oublié madame de Lamballe. Son souvenir lui était resté présent, sans que la glace de son appartement où était peinte la princesse eût besoin de la lui rappeler (i). Entre elle et madame de Lamballe, il semblait à la Reine qu’il n’y eût eu qu’une

(1) Mémoires ae ta République des lettres, vol. XXIX. — Il y avait un autre souvenir et pour ainsi dire un autre lien entre ces deux âmes. C’était un Office de la semaine sainte aux armes de Louis XVI, envoyé à la princesse de Lamballe, le jour de sa fête, un livre qui est dans la collection du comte de Lignerolles et dont M. de Lescure a le premier donné les trois précieux autographes jetés sur la garde du pieux volume : « Madame ma cousine, c^est aujourd’hui votre fête. Je vous prie de recevoir ce livre qui me vient de ma mère et où j’ai appris à prier Dieu, je le prie pour vous; il bénit vos vertus.

« Louis. »

« Mon cher cœur, moi aussi, je veux vous parler de toute mon amitié dans cette occasion. Je viens après le roi, mais je suis au mesme rang pour mon amitié pour vous; mes enfants aussi vous aiment; nous prions tous Dieu à genoux pour que vous soyez heureuse, ils savent bien, ma chère Lamballe, que vous vous plaisez à les regarder comme les vostres et vous estes dans leurs prières comme dans leurs cœurs.

« Marie- Antoinette* c Madame, je ne vous oublierai jamais.

c Votre cousine

« MARlE-TnÉRÈSE.

absence , et c’était sans embarras qu’elle venait souper chez elle à l’hètel de Toulouse, et lui apporter ses compliments de condoléance à l’occasion de la mort de son frère, le prince de Carignan. C’était sans efibrt, et avec la joie d’un retour, que Marie-Antoinette revenait à cette amie qui s’était éloignée sans un murmure et qui se redonnait sans une plainte : « Ne croyez jamais^ lui disait la Reine, quil soit possible de ne pas vous aimer ; dest une habitude dont mon cœur a besoin (1). »

D’autres déceptions attendaient Marie- Antoinette, contre lesquelles les consolations de madame de Lamballe devaient être insuffisantes. La satire, la chanson, le poison des noëls, le rire et la calomnie, sous Louis XIV enfermés dans Versailles, cachés dans les recueils à la Maurepas, maintenant publics, insolents, répandus par les presses clandestines, courant parmi le peuple, avaient désappris à la nation Tamour, à la populace le respect. Un voyage à Paris révélait à la Reine ce changement et ce renouvellement de l’opinion. Plus de bravos, plus d’acclamations... Recommenceront-ils jamais ces jours de 1777, ces cris, ces chants, ces chœurs d’opéra répétés par une salle en délire? Le silence avait reçu la Reine, l’indifférence l’avait accompagnée. Elle était revenue à Versailles, toute en larmes, et se demandant : Mais que leur ai-je donc fait (2) ? Malheureuse 1 elle commençait l’apprentissage de l’impopularité.

(1) Catalosrue de lettres autographes du 22 mars 1848.

(2) Correspondance secrète (par Métra), vol. XVIII.

Alors, ignorant et cherchant vainement ses crimes, désespérée et se rattachant à tout souvenir, à la superstition du passé, elle achetait le château de Saint-Cloud. Ce n’était pas seulement, pour la mère, le séjour conseillé à son fils par la Faculté de médecine (1); ce n’était pas seulement, pour l’épouse, la réunion de la famille royale pendant les réparations de Versailles : Saint-Cloud était aux yeux de la Reine un rapprochement entre elle et son peuple. Versailles, Trianon l’en avaient éloignée ; elle revenait au-devant de lui, auprès de lui. Saint-Cloud n’avait-il pas été le premier rendez-vous de sa popularité ? N’était-ce pas là que la France avait commencé à l’aimer? L’écho des jardins ne gardait-il pas encore les applaudissements de la foule, le bruit de son bonheur et de sa gloire? Comment ne pas croire au bon génie du lieu? Et quand elle se promènerait comme jadis, coudoyée, coudoyant, à travers les Parisiens du dimanche, quand elle se mêlerait aux plaisirs et aux spoctades de tous, regardant les joutes à côté des bateliers, ses enfants à la main, quand elle montrerait le Dauphin à tout Paris, le Dauphin élevé de ses deux bras au-dessus des vivats, quoi donc l’empêcherait de retrouver

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI. — Saint- Cloud fut acheté par la Reine, surtout à cause de ses enfants, ainsi qu’elle le dit dans cette lettre à son frère Joseph ÏI : « M. le duc d Orléans me vend Saint-Cloudy le contrat n'en sera passé qu'au mois de janvier. Le Roi est convenu qu'il sera en mon nom et que je pourrai le donner à celui de mes enfants que jt voudrais» Us // passeront les étés, La Muette est trop petite pour les réunir, y»

ia France et le peuple de 1772 et de 1773? Quoi donc ? Le temps et les hommes.

La veille de Tâchât de Saint-Cloud au duc d’Oi> léans, les accusations commencent contre la Reine; le lendemain elles éclatent. Dépense énorme, murmure-t-on, au moment où les finances sont obérées. Un écriteau de police intérieure, portant : De par la Reine^ fait dire insolemment à d’Éprémesnil « qu’il est impolitique et immoral de voir des palais appartenir à une Reine de France (1). » Les habitants de Saint-Cloud, marqués à la craie, pour loger les gens de la cour qui ne peuvent tenir dans le château, s’élèvent contre la Reine (2) ; et ce peuple, ce peuple que la Reine espérait ramener à elle en revenant à lui... il a ramassé Tépithète tombée des salons du parti français. Que érie-t-il tout le long de la route? « Nous allons à Saint-Cloud pour voir les eaux et Y Autrichienne (3) ! »

C’est Marie-Antoinette elle-même qui va dire ses tristesses, ses alarmes, ses pressentiments, dans res jours déjà menaçants, et où commence à se remuer dans les cœurs ce quelque chose de violent qui annonce à Bossuet les révolutions des empires. La Reine écrit en Angleterre, à quelques années de là :

« Ou vous etes^ vous pouvez jouir au moins de la douceur de ne point entendre parler d affaires. Qmù

(1) Mémoires de Campan.

(2) Correspondance sea'ète (par Métra), vol. XVIII.

(3) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XF/, car Soulavie, vol. IV.

que dans le pays des chambres haute et basse, des opijosüions et des motions, vous pouvez vous fermer les oreilles et laisser dire; mais ici c'est un bruit assourdissant malgré que j'en ay. Ces mots d'opposition et de motion sont établis comme au parlement d' Angleterre, avec cette différence que lorsqu'on passe à Londres dans le parti de r opposition on commence par se dépouiller dés grâces du roi, àu lieu quicy beaucoup s'opposent à toutes vues sages et bienfaisantes du plus vertueux des maîtres et gardent ses bienfaits; céda est peut-être plus habile, mais ce nest pas si noble. Le temps des illusions est passé, et nous faisons des expériences bien cruelles; nous payons cher aujourd'hui notre engouement et votre enthousiasme pour la guerre de F Amérique, La voix des honnêtes gens est étouffée par le nombre et la cabale. On abandonne le fond des choses pour s'attacher à des mots et multiplier la guerre des personnes. Les séditieux entraîneront l'État dans sa perte plutôt que de renoncer à leurs intrigues (1). »

(1) Lettre de Marie-Antoinette du 9 avril 1787. BuUetin dt Alliance des Arts, 10 octobre 1848*

Lâ calomnie et la Reine.— Pamphlets, libelles, «affres, chansotiê contre la Reine. — Les témoins contre ^honneur de la Reine : M. de Besenval, M. de Lauzun, M. de Talleyrand. — Jugement du prince de Ligne. — Exposé de l’aiTaire du collier. — Arrestation du cardinal de Rohan. — Défense du cardinal. Dénégation de madame Laiiiotte. — Dépositions de la d’Oliva, et de Réteaux de Villette. — Examen des preuves et des témoignages de Taccusation. — Arrêt du parlement. — Applaudissements des halles à l’acanittement du cardinal.

Le 15 août 1785, à onze heures du matin, le prince Louis de Rohan, grand aumônier de France, était arrêté à Versailles, par ordre du Roi. Un grand procès allait s’instruire devant le parlement, devant la France, devant l’Europe, contre l’honneur de la Reine de France.

Mais, avant d’aborder cette fatale et honteuse comédie, l’affaire du collier, il est nécessaire d’en indiquer le commencement et la préparation. Il faut montrer rempoisonnement de l’opinion publique

jusqu’à cet éclat de la prévention nationale, et dire, ne fût-ce qu’en les indiquant, toutes ces accusations anonymes et flottantes, qui ont été l’annonce, l’essai de l’accusation au grand jour et à haute voix.

C’est là un des pénibles devoirs de l’historien de Marie-Antoinette Quoi qu’il lui coûte, quoi qu’il lui répugne, il lui est ordonné de descendre un moment au scandale, et de confronter avec l’outrage la mémoire de la Reine. Il voudrait mépriser de si misérables injures, les abandonner à leur honte, les couvrir de son silence; mais dans une telle question, la vertu de la Reine, il est des résignations que l’histoire exige de lui, des pudeurs dont la vérité lui demande le sacriflce. Dure loi, qu’il soit besoin de redire la calomnie pour lui répondre !

La calomnie ! Et quel est le jour depuis 1774 où la calomnie s’est reposée autour de Marie-Antoinette? Depuis le Lever de TAwrore jusqu’à ces pamphlets qui demain vont parvenir gratuitement et affranchis à toute la France, que n’a-t-elle répandu ? que n’a-t-elle osé? où n’a-t-elle pénétré ? Elle a forgé des libelles dans les bureaux de la police (1) ! Hier elle jetait des chansons dans l’OEil-de-Bœuf, aux pieds du Roi! Aujourd’hui où n’est-elle pas? Écoutez les on-dit, les propos, les suppositions, les imaginations, les paroles à l’oreille, les éclats de rire;

[\) Mémoires de Camoan vol. !•

écoutez les mécontentements , les rancunes , la jalousie, la fatuité, les passions des individus et les passions des partis ; écoutez ce chuchotement et ce murmure d’un peuple, qui remonte et redescend, redescend et remonte des halles à Versailles et de Versailles aux halles ! Écoutez la populace, écoutez les porteurs de chaises; écoutez les courtisans, ramenant la calomnie de Marly, la ramenant des bals de la Heine, la ramenant en poste à Paris ! Ecoutez les marquis au foyer des comédies, chez les Sophie Arnould et les Desmare, chez les courtisanes et les chanteuses! Interrogez la rue, l’antichambre, les salons, la cour, la famille royale elle^ même : la calomnie est partuut et jusqu:*aux côtés de la Reine (1).

Quel plaisir de Marie-Antoinette dont la calomnie n’ait fait un soupçon, un outrage? Quelle proie, ses moindres jeux! Quelle proie, cette dissipation innocente où la Reine portait l’assurance de sa conscience sans reproches, les étourderies de ses pi omenades à cheval, ses amusements aux bals de la Saint-Martin à la salle de comédie de Versailles (2 , ses courses aux bals de l’Opéra, où elle venait avec une seule dame du palais et ses gens en redingote grise ! Quelie victoire de la calomnie,- sa voiture cassée une nuit à l’entrée de Paris, et son entrée dans la salle avec ce mot naïf : C'est mot\ en fiacre! N'est-ce pas bien plaisant? bruits semés

(1) Portefeuille d*un talon rouge,

(2) Fragments inédits des Mémoires du prince de Ligne, La hexme nouvelle ^ février 1846

sur ses promenades de 1778, les nocturnale^ de la terrasse du château I Quels bruits sur ses retraites à Trianon (1) !

Une seule amitié de la Reine a-t-elle été respectée ? Un seul attachement, même parmi ceuxdà qui semblaient défier ta calomnie, a-t-il été sacré pour les calomniateurs? Un seul homme, quels que fussent entre la Reine et lui les liens du sang, les différences d’âge ou les antipathies d’humeur, un seul homme a-t il pu s’approcher d’elle sans que la calomnie ne le félicitât et ne plaignît Louis XVI ? La Reine distingue-t-elle M. de Goigny ? Par ses vertus solides, par l’expérience de la vie et la science do la cour que lui donnent ses quarante-cinq ans et sa gentilhommerie parfaite, par cette gravité et ces gronderies de vieux seigneur espagnol veillant une jeune Reine, M. de Goigny devient-il cher et précieux à Marie-Antoinette , comme un mentor , comme un ami, comme le chevalier d’honneur de sa réputation? L’épouse est condamnée.

Quel déchaînement à chacune des grossesses de la Reine! Que de noms prononcés, même à ne, compter que les noms qui ne sont pas un blasphème! Édouard Dillon, M. de Goigny, le duc de Dorset, et le prince Georges de Hesse-Darmstadt, et l’officier des gardes du corps Lambertye, et un certain du Roure, et un M. de Saint-Paër, et le comte de Romanzof, et lord Seymour, et le duc de

(1) Mémoires historiques et politiques sur le règne de Louis XVI, par Sonia vie; Mémoires de Campan, vol. L — Portefeuille d*un talon roiiae.

Guines (1), et le jeune lord Strathavon.... (2). Arrê* tons-nous. Plus bas ce n’est plus même la calomnie, c’est l’ordure; c’est la Liste civile^ la liste « de toutes les personnes avec lesquelles la Reine a eu des relations de débauches (3) I...»

De tous ces noms, de tous ces bruits, des anecdotes, des chroniques, des propos, des chansons, des libelles, de cette conjuration de la calomnie contre Marie-Antoinette, qu’est-il resté ? Hélas ! un préjugé.

Fortune épouvantable de cette Reine, dont le procès sera fait sans pièces, dont la mémoire sera déshonorée sans preuves! Cependant où sont les faits ? Un pamphlet vous dira que le visage de la Reine « se reprintanisait » quand Dillou entrait au bal. Un anecdotier citera, d’après d’autres, un mot que la Reine n’a pu dire, et un mot que Louis XVI n’a pas dit. Voilà les faits sur Dillon (4). A peine en est-il autant sur les autres 1

Mais au delà de l’on-dit, qu’y a-t-il? Derrière l’accusation vague, impersonnelle et sans responsabilité, où est l’accusateur? Contre l’honneur de Marie- Antoinette où est le témoignage ? où est le témoin? Le témoignage est une phrase de M. de Besenval, et le témoin M. de Lauzun.

M. de Besenval raconte dans ses Mémoires que,

(1) Mémot^es du comte de Tilly, vol. II.

(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comU de La Marck. Introduction.

(3) Liste civile 1792. Trois numéros avec les I<^tes à prix»

(4) Mémoires de Tilly^ vol. IL

lors du duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, ayant à parler à la Reine, il fut introduit par M. Gampan dans une chambre où il y avait un billard qu’il connaissait pour y avoir joué souvent avec la Reine; puis, de cette chambre, dans une chambre qu’il ne connaissait point, simplement mais commodément meublée. « Je fus étonné, dit M. de Besenval, non pas que la Reine eût désiré tant de facilités, mais qu’elle eût osé se les procurer (1). )) Ainsi une chambre qu’il ne connaît pas, à côté d’une chambre qu’il connaît, dans ce Versailles, dans cet autre Vatican aux huit cents chambres, voilà qui suffit à M. de Besenval pour soupçonner, que dis-je ? pour juger et condamner Marie-Antoinette. C'est faire trop bon marché de l’honneur d’une Reine et des exigences de la justico historique. Encore madame Gampan explique-telle sans réplique possible la destination de cette chambre, qui était bien pis qu’une chambre, qui était un appartement composé d’une très-petite antichambre, d’une chambre à coucher et d’un cabinet, et destiné à loger la dame d’honneur de la Reine dans le cas de couche ou de maladie, usage auquel il avait déjà servi (2).

M. de Besenval avait les meilleures raisons du monde pour s’étonner, s’indigner presque de si peu. Que disait-il à M. Gampan en montant derrière lui les escaliers jusqu’à cette chambre, mystérieuse? «Mon cher Gampan, ce n’est pas quand

(1) Mémoires du baron de Besenval^ vol. Il

(2) M^noires de CampaUy vol, !•

on a deg cheveux gris et des rides qu’on s’attend qu’une jeune et jolie reine de vingt ans fasse passer par des chemins détournés pour autre chose que pour des affaires (l'.)>La réflexion était d’un philosophe; mais M. de* Besenval avait-il toujours eu celte philosophie? N’avait-il pas oublié un jour ses cheveux gris et ses rides jusqu’à s’oublier lui-même, jusqu’à se jeter aux genoux de la Reine? Levez^ vous^ Monsieur, dit la Reine, le Roi ignorera un tort qui vous ferait disgracier pour toujours (2). Et M. de Besenval s’était relevé balbutiant, avec une de ces hontes dont un galant homme garde le remords et rougit de se venger.

Voici pourtant autre chose qu’une phrase, voici une déposition. Voici tous les faits, toutes les preuves, en un mot, l’accusation de M. de Lauzun. Il serait trop facile de discuter le témoin, cet homme « romanesque n’ayant pu être héroïque, » cet homme jugé par ses Mémoires, cet homme qui, vivant, a compromis toutes ses amours, et, mort, les a déshonorées. Nous ne parlerons pas de l’homme . le laisser parler est la meilleure façon de venger l’honneur de Marie-Antoinette,

La Reine avait rencontré M. de Lauzun chez madame de Guéménée ; elle l’accueillait avec bonté. « En (leux rriois, dit Lauzun, je devins une espèce de favori (3) M. de Lauzun ne rappelle pas ici que sa faveur a commencé auprès de la Dauphine le jour

(1) Mémoires de Besenval, vol. II.

(2) Mémoires de Campan, vol. I.

(3) Mémoires de M. le duc de Lauzun, Paris, 1822.

OÙ, après un séjour de trois semaines à Chanteloup, et Toffre de sa fortune et de sa personne au maître de Chanteloup, il entrait dans le bal de madame de Noailles, apportant des nouvelles du ministre exilé. Reine, Marie-Antoinette n’avait pas oublié les reconnaissances de la Dauphine, ni le parent dévoué de M. de Choiscul, dont Louis XV avait puni le dévouement par une disgrâce. Mais suivons M. de Lauzun. Son régiment l’appelle ; il part, puis il revient, et sa faveur alors monte au plus haut degré. « La Reine ne me permettait pas de quitter la cour, me faisait toujours place auprès d’elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous [es soirs chez madame de Guéménée, et marquait de l’hu/neur lorsqu’il y avait assez de monde pour gêner l’occupation où elle était presque toujours de moi. » Bref, à en croire M. de Lauzun, la Reine l’affiche, elle l’affiche à ce point que M. de Lauzun vient la supplier de diminuer « les marques frappantes de ses bontés. » Aux supplications deM. de Lauzun la Reine répond, — au moins faudrait-il douter de la parole ou de la mémoire de M. de Lauzun, pour douter de la réponse de la Reine, — la Reine répond : « Y pensez-vous ? Devons-nous céder à d'msole7its propos ? Non, monsieur de Lauzun, notre cause est inséparable, on ne vous perdra pas sans me perdi'e{\.), » Cependant les ennemis qui lui font une telle faveur et les indiscrétions de la Reine déterminent M. de Lauzun, cehérosd’aventures, à fuir, à s’éloigner de la cour et à passer

(1) Passages retranchés des Mémoires de Lauzwu Revue ré^ trospective, vol. I.

en Russie. Il vient annoncer cette résolution à la Reine, et c’est ici la grande scène du roman. Donnons la parole, non pas aux Mémoires troncjués do 1822, où le zèle de la censure a si mal servi la Reine, mais au manuscrit même de M. de Lauzun. «.... ^

t< Lauzun I ne rn abandonnez-pas, je vous en conjure}

« Que deviendrais- je ^ si vous m'abandonniez / » Ses yeux étaient remplis de larmes ; touché moi-même jusqu’au fond du cœur, je me jetai à ses pieds : « Que « ma vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si « généreuse sensibilité ! » Elle me tendit la main ; je la baisai plusieurs fols avec ardeur, sans changer de posture. Elle se pencha vers moi avec tendresse ; je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému.

Elle rougit, mais je ne vis pas de colère dans ses yeux. A Eh bieni reprit-elle en s’éloignant un peu,

« n'obtiendrai je rien ? — Le croyez-vous ? répon- « dis-je avec beaucoup de chaleur. Suis-je à moi ? n N’êtes-vous pas tout pour moi ? C’est vous seule « que je veux servir; vous êtes mon unique souve- « raine. Oui. continuai-je plus tranquillement, vous « êtes ma Reine, vous êtes la Reine de France. » Ses yeux semblaient me demander encore un autre titre (1). » Ainsi la Reine s’est offerte à M. de Lau

zun, et M. de Lauzun a refusé la Reine. J’ai laissé i parler M. de Lauzun ; je lui ai répondu (2). !

(1) Passajres retranchés des Mémoires de Lauzun. Revue rétrospective, vol. I. i

2) Le galant gentilhomme ne parle pas dans ses Mémoirei \ des lettres d’Étal devant le mettre à-l’abri de toute.« poursui- ' tes de ses créanciers, qu’il sollicitait de la Reine; lettres d’É- j Idt que, sur la flagrante injustice de la demande, Marie-An- \

Mais lui-même, M. deLauzun, n’est-il pas encore un historien à la Besenval ? Il y a, en effet, dans la vie du don Juan une page honteuse et un jour de défaite : c’est le jour où, lî^porte de la Reine brusquement ouverte, la Reine dit à M. de Lauzun, d’une voix et d’un geste courroucés, un Sortez^ Monsieur (1)1 dont les Mémoires de Lauzun ne parlent pas.

J’allaisoublierune dernière calomnie, la calomnie à propos de M. de Fersen ; mais celle-ci a pour garant moins encore que le témoignage de M., de Besenval ou de M. de Lauzun : elle n’a pour elle que la parole de M. de Talleyrand (2).

Que reste-t-il d’accusateurs à Marie-Antoinette ? Ses défenseurs : ceux-là qui ont dit que ce serait mal servir la mémoire de la Reine que « de tout nier, » qu’il fallait faire une part à ses faiblesses, passer condamnation sur les fragilités de son sexe et de rhumanilé, et qu’il lui resterait encore assez de nobles vertus pour mériter la pitié, la sympathie, l’estime même de la postérité. Singuliers historiens! pour prêter cette facilité à l’histoire et compromettre sa morale jusqu’à cette indulgence ! Amis

toinette se refusait à faire accorder (Correspondance de Mercy- Argentea»n.

(1) Méritoires de M®* Camparit vol. I.

(2) Fort I /n reminîscenses by lord Holland, ■— D'après tous les récits temps, il faut le reconnaître pourtant, Fersen fut l’homme | •ur lequel la Reine eutTamitié la plus vive, la plus tendre, la .»lus approchant le sentiment, ainsi que l’atteste la curieuse . pêche secrète du comte de Creutz, publiée par M. Geffro.v dans son livre sur Gustave III et la Cour de lyance.

pires que tous les ennemis de Marie-Antoinette, ce Tilly qui la défendent en l’excusant !

Non, Marie-Antoinette n’a pas besoin d’exeuse non, la calomnie n’a pas été médisance : Marie Antoinette est demeurée pure. Toute la part de la jeunesse, toute la nart de la femme, toute la part fle l’humanité est faite en elle par ces mots du prince de Ligne : a La prétendue galanterie de la Reine ne fut jamais qu’un sentiment profond d’amitié pour une ou deux personnes, et une coquetterie de féname, de Reine, pour plaire à tout le monde (1). »

Le jugement de l’histoire n’ira ni en deçà ni au delà de ce jugement : il s’y arrêtera et s’y fixera comme à la mesure précise de l’équité, de la vérité et de la justice.

Il en est qui ont voulu faire de l'affaire du collier la condamnation de Marie-Antoinette ; elle est la condamnation la calomnie. Et quel plus grand exemple de l’absurdité et delà monstruosité de ces accusations ?

Le fond du procès est bien simple : ou la Reine est innocente, ou il faut admettre que la Reine s’est vendue pour un bijou ; et à qui ? à l’homme de France contre lequel elle avait les plus vives et les plus justes préventions. Et quels sont, cette hypothèse admise, les témoins dont l’affirmation prévaut contre la dénégation de la Reine ? C’est ce couple

(i) Mélanges littéraires, militaires et sentimentaires par \o prince de Li^ne.

de malheureux sans mcîîer, sans ressources, et faisant ressource de tous les métiers, industriels, entremetteurs, mendiants, ramassant leur pain dans les antichambres, vivant de hasards et de prostitutions entre le Mont-de-Pitié et Bicêtre, errant d’auberge en auberge, disputant les hôteliers à coups de poing, poursuivis de gîte en gîte par les dettes et les hontes criardes !

Voici l’affaire : le joaillier Bœhmer avait vendu à la Reine des girandoles d’oreilles, moyennant 360,000 livres, payables sur la cassette de la Reine, qui était de 100,000 écus par an. Bœhmer avait encore vendu au Roi, pour la Reine, une parure de rubis et de diamants blancs, puis une paire de bracelets de 800,000 livres, La Reine alors déclarait à Bœhmer qu’elle trouvait son écrin assez riche, et qu’elle ne voulait rien y ajouter ; et le public la voyait si rarement porter ses diamants, qu’il croyait qu’elle y avait renoncé. Bœhmer cependant s’occupait de la réunion des plus beaux diamants qui se trouvaient dans le commerce pour en former un collier à plusieurs rangs que sa pensée secrète destinait à la Reine. Il songeait à le faire proposer à la Reine par quelque personne de la cour ; un gentilhomme de la chambre du Roi con|entait à le présenter au Roi. Le Roi, émerveillé de la beauté des diamants, accourait l’offrir à la Reine. Mais la Reine assurait le Roi qu’elle serait désolée d’une telle dépense pour un pareil objet ; qu’elle avait de beaux diamants ; que l’usage de la cour était de n’en plus porter que quatre ou cinq fois par an ; et

que, tout bien considéré, — on était alors en guerre, — il valait mieux acheter un vai^^ îau à la France qu’un collier à la Reine. Un an api* s, Rœhmer, ayant échoué dans le placement de son collier auprès des cours d’Europe, le Roi venait de nouveau l’offrir à la Reine, et la Reine renouvelait encore une fois ses refus. Sur ce refus, Bœhmer sollicitait, en qualité de joaillier de la couronne, une audience de la Reine. Il se jetait à ses pieds, lui déclarant qu’il était un homme ruiné, qu’il n’avait plus qu’à se jeter dans la rivière. La Reine répondait à Bœhmer qu’elle ne lui avait point commandé ce collier qui le ruinait; qu’à toutes ses propositions de beaux assortiments, elle lui avait déclaré au contraire ne vouloir pas ajouter quatre diamants à ses diamants. « Je vous ai refusé votre collier^ disait en finissant la Reine ; le Roi a voulu me le donner, je l'ai refusé de même. Ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas, » De ce jour, la Reine, mise en garde contre la répétition de pareilles scènes, évitait Bœhmer, et, pour mieux l’éviter, donnait toutes ses parures à réparer au valet de chambre joaillier. Tout semblait terminé pour la Reine, lorsque, le 3 août 1783, Bœhmer se présentait à madame Gampan, réclamant l’argent du collier acheté par le cardinal de Rohan au nom de la Reine. Madame Gampan informait la Reine de la réclamation de Bœhmer. La Reine, qui avait vu Bœhmer très-exalté, le croyait fou. Mais une entrevue avec Bœhmer, puis le mé* moire de Bœhmer et Bassange, instruisaient bientôt

la Reine de l’achat, fait en son nom, du collier par le cardinal de Rohan et de l’apposition de sa signature sur le traité. Imaginez à ce coup de foudre la stupéfaction et la douleur de la Reine !

Cette douleur, cette stupéfaction éclatent sur le* coup avec l’accent de la vérité la plus sincère dans une lettre de Marie-Antoinette, adressée à son frère, Joseph II :

Ce 22 d’août 1785,

« Vous aurez déjà su, mon cher frère, la catastrophe du cardinal de Rohan, Je profite du courrier de M. de Vergennes pour vous en faire un petit abrégé. Le cardinal est convenu d* avoir acheté en mon nom, et de sétre servi d*vne signature quil a cru la mienne, pour un collier de diamants de seize cent mille francs. Il prétend avoir été trompé par une Valois de la Mothe, Cette intrigante du plus bas étage na nulle place ici, et n a jamais eu d^ accès auprès de moi. Elle est depuis deux jours dans la Bastille, et, quoique par son premier interrogatoire elle convienne d'avoir eu beaucoup de relations avec le C***, elle nie fermement d'avoir eu aucune part au marché du collier. Il est à observer que les articles du marché sont écrits de la ^ain du C*** ; à côté de chacun le mot « approuvé » de ta même écriture qui a signé au bas « Marie-Antoinette de France. » On présume que la signature est de ladite Valois de la Mothe. On Va comparée avec des lettres qui sont certainement de sa main ; on na pris nulle peine pour contrefaire mon écriture, car elle ne luires* semble en rien, et je nai jamais signé « de Finance. »

C*est un étr^ange roman aux yeux de tout ce pays-ci^ que de vouloir supposer que fai pu vouloir donner une commission secrète au cardinal » (1).

Et qui donc osait se dire son confident ? Qui jouait de négociateur dans cette affaire? L’homme, le seul homme peut-êtredeFrance auquel Marie-Antoinette avait fait vœu de ne pas pardonner; l’homme qui avait livré Marie-Thérèse aux risées de la du Barry ; l’homme qui, à la cour de Vienne, avait calomnié la fille auprès de la mère, à ce point que l’impératrice avait envoyé le baron de Neni en France pour s’assurer des faits; l’homme qui, à la cour de Versailles, n’avait cessé de montrer l’archiduchesse d’Autriche dans la Reine de France; Fhomrne qui avait parlé de la coquetterie de la Reine de façon à manquer à l’épouse de son roi ; l’homme, enfin, dont toute la diplomatie, en France comme à l’étranger, n’avait été que raillerie et perfidie contre la personne de Marie-Antoinette ; l’homme à qui.

(I) Dans une autre lettre elle dit h son frère. « Le cardinal a pris mon nom comme un vil et maladroit monnoyeur. L est probable que pressé par un besom d'argent, il a cru pouvoir payer les bijoutiers à l'époque qu'il avait marquée sans que rien fût découvert. Le Roi a eu la bonté de lui donner le choix d'être jugé au parlement ou de reconnaître le délit et de s'en remettre à sa clémence. » Dans une dernière lettre relative, à l’affaire du collier Marie-Antoinette écrit à Joseph II : « Cagliostro charlatan^ la Mothe sa femme et une nommée Olivà barboteuse des rues sont décrétés avec lui ; il faudra qu'il leur soit confronté et réponde à leurs reproches. Quelle association pour un grand aumônier et un Rohan cardinal. Madame de Brionne qui depuis vingt ans paraissait brouillée avec lui, 4S pris cette affaire avec une chaleur gui lui fait faire mille extravagances »

au su delà cour, Marie Antoinette n’avait jamais daigné adresser la parole, et qu’elle avait réduit à se glisser honteusement, travesti et déguisé, dans les jardins de Trianon, pour voir la fête donnée au prince et à la princesse du Nord (1)... Trouvant cet homme dans cette machination au premier rang et dans le grand rôle, la Reine imagina que c’était là une nouvelle manœuvre d’une intrigue honteuse. Elle crut à un complot tramé pour la perdre ; et telle était sa persuasion que, dans l’entrevue avec le Roi et le cardinal, l’assurance du cardinal lui avait fait penser un moment qu’il allait indiquer un endroit secret de l’appartement de sa souveraine où il aurait fait cacher le collier par un homme acheté. Dans sa première indignation la Reine courut au Roi. Le Roi éclata contre tant d’impudence. Le baron deBreteuil, servant ses rancunes particulières, anima encore le ressentiment du Roi et de la Reine, et il fut résolu de donner à cette grande imposture une éclatante publicité.

Les conseillers de cette résolution, M. de Bre-

1) Dans une lettre datée de mars 17ÎÎ, Marie-Antoinette annonce en ces termes la nomination de Rohan à la grande aumônerie: « Je pense bien, comme ma chère maman, sur le prince Louis, que je crois de très-mauvais principes et très^ dangereux par ses intrigues, et s'il n avait tenu qu*à moi, il n'aurait pas de place ici. Au reite celle de grand aumônier 'ne lui donne aucun rapport avec moi et n'aura pas grande parole du Roi qu'il ne verra qu'à son lever et à l'église. »

Et toute la correspondance de Marie-Thérèse ne parle que de ne pas lui envoyer Rohan quand on veut le faire ambassa» deur à Vienne, ne parle que de le rappeler lorsqu’il y est nommé.

teuil et M. de Vermond, ont été blâmés. On les a accusés d’avoir livré la Reine à la malignité du public, d’avoir compromis son honneur dans des débats publics. Et cependant, si le parti contraire avait été adopté, si les conseils de la prudence ou plutôt de la timidité eussent prévalu, si l’affaire avait été étouffée, quelle arme dans les mains des ennemis de la Reine ! Quelle preuve ils eussent tirée contre l’innocence de Marie- Antoinette, de ce silence, et de cette défiance de la lumière et de la justice 1

Le 15 août, jour de l’Assomption, â midi, toute la cour remplissant la galerie, le cardinal de Rohan, enrochetetencamail, attendait Leurs Majestés, qui allaient passer pour aller entendre la messe. Il est appelé dans le cabinet du Roi, où il trouve la Reine. « Qui vous a chargé. Monsieur, lui dit 'le Roi, d’acheter un collier pour la Reine de France ? — Ah l Sire, s’écrie le cardinal, je vois trop tard que j’ai été trompé! » Le Roi reprend : « Qu’avez-vous fait de ce collier? — Je croyais qu’il avait été remis à la Reine. — Qui vous avait chargé de cette commission ? — Une dame appelée madame la comtesse de la Motte-Valois, qui m’avait présenté une lettre de la Reine, et j’ai cru faire ma cour à Sa Majesté en faisant cette commission. — Mot, Monsieur? interrompt la Reine, qui tourmentait son éventail, moi! qui depuis mon arrivée à la cour ne vous ai point adressé la parole! A qui persuaderez-vous^ s'il vota plaît, que fai donné le soin de mes atours à un évêque^ à un grand aumônier de France? — Je vois bien, rôr

pond le cardinal, que j’ai 6té cruellement trompé. Je payerai le collier. L’envie que j’avais de plaire m’a fasciné les yeux. Je n’ai vu nulle supercherie et j’en suis fâché. » Et le cardinal tire d’un porlereuille le traité portant la signature : Marie-Antoinette de France. Le Roi le prend. « Ce n’est ni l’écriture de la Reine, ni sa signature : comment un prince de la naison de Rohan et un grand aumônier de France A-t-il pu croire que la Reine signait Marie- Antoinette de France? Personne n’ignore que les reines ne signent que leurs noms de baptême. » Le Roi, présentant alors au cardinal une copie de sa lettre V Bœhmer : « Avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci? — Je ne me souviens pa^ de l’avoir écrite.

— Et si l’on vous montrait l’original, signé de vous?

— Si la lettre est signée de moi, elle est vraie. — Expliquez-moi donc toute cette énigme, reprit le Roi : je ne veux pas vous trouver coupable; je désire votre justification. » Le cardinal pâlit et s’appuie sur une table. « Sire, je suis trop troublé pour répondre à Votre Majesté d’une manière .. — Remettez-vous, monsieur le Cardinal, dit le Roi, et passez dans mon cabinet, afin que la présence de la Reine ni la mienne ne nuisent pas au calme qui vous est nécessaire. Vous y trouverez du papier, des plumes et de l’encre; écrivez votre déposition. » Le cardinal obéit. Au bout d’un demi-quart d’heure il rentre, et remet un papier au Roi. Le Roi le prend en lui disant : « Je vous préviens que vous allez être arrêté. — Ah ! Sire, s’écrie le cardinal, j’obéirai toujours aux ordres de Votre Majesté, mais qu’elle

daigne m’épargner la douleur d’être arrêté dans mes habits pontificaux, aux yeux de toute la courl — Il faut que cela soit; » et, sur ce mot, le Roi quitte brusquement le cardinal sans l’écouter davantage (1).

Au sortir de chez le Roi, le cardinal de Rohan était arreté et conduit à la Bastille. Deux jours après, il en sortait pour assister, en présence du baron de Breteuil, à l'inventaire de ses papiers. Le 5 septembre 1785, le jugement du cardinal était enlevé à la juridiclion des tribunaux ecclésiastiques, et déféré à la grand’chambre assemblée par lettres patentes où la volonté du Roi s’exprimait ainsi :

« LOUIS, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre ; à nos amés et féaux conseillers, les gens tenans notre cour de Parlement, à Paris, SALUT. Ayant été informé que les nommés Bœhmer et Bassange auroient vendu un collier au cardinal de Rohan, à l’insu de la Reine, notre chère épouse et compagne, lequelleur auroit dit être autorisé par elle à en faire l’acquisition, moyennant le prix de seize cent mille livres, payables en différens termes, et leur auroit fait voir, à cet effet, de prétendues propositions qu’il leur auroit exhibées comme approuvées et signées par la Reine ; que ledit collier, ayant été livré par lesclits Bœhmer et Bassange audit cardinal, et le premier payement convenu entre eux n’ayant pas été effectué, ils auroient eu re-

(1) Mémoires du baron de. Besenval. — Mémoires secrets et Universels sur les malheurs et la mort de la Reine de France, par Lafont d’Aussone. — Mémoires de Campan,

cours à la Reine. Nous n avons pu voir sans uno juste indignation que Ton ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres^ et violer, avec une témérité aussi inouïe, le respect dû à la Majesté royale. Nous avions pensé qu’il étoit dé notre justice de mander devant nous ledit cardinal, et, sur la déclaration qu'il nous a faite, qu’il avoit été trompé par une femme nommée la Motte de Yalois, nous avons jugé qu’il étoit indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de ladite dame de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées pour découvrir tous ceux qui auroient pu être auteurs ou complices d’un attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connoissance pour être le procès par vous instruit, jugé, la grand’chambre assemblée (1). »

Le cardinal de Rohan se défendait et se justifiait comme il suit. Au mois de septembre 1781, madame de Boulainvillers lui présentait une femme dont elle était la bienfaitrice, qu’elle avait recueillie et élevée, madame de la Motte-Valois. La misère de la protégée de madame de Boulainvilliers, son nom, son sang, sa figure, son esprit, touchaient Ift cardinal. 11 aidait madame de la Motte de quelques louis. Mais que pouvait l’aumône contre le désordre de madame de la Motte? Au mois d’avril 1784, elle obtenait d’aliéner la pension de 1,500 livres accor-

(1) Extrait des Lettres permanentes patentes du 5 septembre 1785 adressées au Parlement pour l’affaire du cardinal de Rohan registrées en^la coi*r le 6 du même mois.

dée par la cour à la descendante des Valois. Tout donne à croire que, vers ce temps, des relations s’étaient établies entre le cardinal et madame de la Motte. Madame de la Motte était entrée dans des secrets échappés au cardinal, à l’imprudence de sa parole et à la légèreté de son caractère. Elle le savait las de sa position à la cour, impatient des amertumes de sa disgrâce et des froideurs méprisantes de la Reine, ambitieux et bouillant d’efïacer son passé, prêt à tout, avec l’ardeur de la faiblesse, pour rentrer en grâce. Peu à peu, par degrés, autour du cardinal et par tous ses familiers, madame de la Motte ébruitait doucement, discrètement, une protection auguste, une grande faveur dont elle était honorée ; confirmant elle-même les propos qu’elle semait, disant qu’elle avait un accès secret auprès de la Reine, que des terres du chef de sa famille lui allaient être restituées, qu’elle allait avoir part aux grâces. Le cardinal, il ne faut pas l’oublier, s’il n’était ni un niais ni un sot, s’il avait tout le vernis d'un homme du monde et tout l’esprit d’un salon, le cardinal manquait absolument de ce sangfroid de la raison et de ce contrôle du bon sens qui est la ( onscience et la règle des actes de la vie. Aveug lé par son désir de rentrer en grâce, il s’abandonnait â madame de la Motte, qui travaillait sans relâche sa confiance, nourrissait ses désirs, enhardissait Mîs illusions par toutes les res>ouri*es et toutes les audaces de Tintrigue et du mensonge. Un jour m.idame de la Motte disait au cardinal : « Je 6Uis autorisée par la Reine à vous <1 mander par

écrit la jvisti fi cation des torts qu’on vous impute. » Cette apologie remise par le cardinal à madame de la Motte, madame de la Motte apportait, quelques jours après, ces lignes où elle faisait ainsi parler la Reine au cardinal : « J’ai lu votre lettre, je suis charmée de ne plus vous trouver coupable ; je ne puis encore vous accorder l’audience que vous désirez. Quand les circonstances le permettront, je TOUS en ferai prévenir; soyez discret ( I ). »

Et quels soupçons, quelles inquiétudes pouvaient rester au cardinal après cette impudente comédie d’août 1784, imaginée par madame de la Motte, où une femme ayant la figure, Tair, le costume et la voix de la Reine, lui apparaissait dans les jardins de Versailles et lui donnait à croire que le passé était oublié? De ce jour, le cardinal appartenait tout entier à madame de la Motte. Les espérances insolentes qu’il osait concevoir de cette entrevue le livraient et le liaient à une crédulité sans réflexion, sans remords, sans bornes. Madame de la Motte pouvait dès lors en abuser à son gré, en faire l’instrument de sa fortune, le complice de ses intrigues. Elle pouvait tout demander au cardinal ^u nom de cette Reine qui lui avait pardonné, non avec la dignité d’une reine, mais avec la grâce d’une femme. Et c'est dès ce mois d’août une somme de 60,000 livres que madame de la Motte tire du cardinal, pour des infortunés, dit-elle, auxquels la Reine s’in téresse ; et c’est* au mois de novembre, une autre

(1) Mémoires de Vabbé GeorgeL

somme de i00,000 écus qu elle obtient encore de lui, au nom de la Reine, pour le même objet.

Mais de telles sommes étaient loin de suffire aux besoins, aux dettes, aux goûts, au luxe, à la maison de madame delà Motte. Tentée par l’occasion, elle songea à faire sa fortune, une grande fortune, d’un seul coup.

Bassange et Bœhmer, qui entretenaient tout Paris de leur collier et battaient toutes les influences pour forcer la main au Roi ou à la Reine, étaient tombés sur un sieur Delaporte, de la société de ma dame de la Motte, qui leur avait parlé de madame de la Motte comme d’une dame honorée des bontés de la Reine. Bassange et Bœhmer sollicitent aussitôt de madame de la Motte la permission de lui faire voir le collier. Elle y consent, et le collier lui est présenté le 29 décembre 1784. Madame de la Motte, habile à cacher son jeu, parle aux joailliers de sa répugnance à se mêler de cette affaire, sans les désespérer toutefois. Au sortir de l’entrevue, elle se hâte d’expédier, par le baron de Planta, une nouvelle lettre au cardinal, alors à Strasbourg. Madame de la Motte y faisait dire à la Reine : « Le moment que je désire n’est pas encore venu, mais je hâte votre retour pour une négociation secrète qui m’intéresse personnellement et que je ne veux confier qu’à vous ; la comtesse de la Motte vous dira de ma part le mot de l’énigme (1). » Le 20 janvier 1785, madame de la Motte fait dire aux joailliers de se

^1) Mémoires de Vabbé GeorgeL

rendre chez elle le lendemain 21 ; et là, en présence du sieur Hachette, beau-père du sieur Delaporte, elle leur annonce que la Reine désire le collier, et qu’un grand seigneur sera chargé de traiter cette négociation pour Sa Majesté. Le 24 janvier, le comte et la comtesse de la Motte rendent visite aux joailliers, leur disent que le collier sera acheté par la Reine, que le négociateur ne tardera pas à paraître, et qu’ils avisent à prendre leurs sûretés. L’affaire avait été engagée pendant l’absence du cardinal. Madame de la Motte lui apprenait à son retour de Saverne, le 5 janvier, que la Reine désirait acheter le collier des sieurs Bœhmer et Bassange, et entendait le charger de suivre les détails et de régler les conditions de l’achat ; elle appuyait son dire de lettres qui ne permettaient au cardinal qu’une soumission respectueuse.

Le 24 janvier, le cardinal, à la suite d’une visite des époux de la Motte, entre chez les joailliers, se fait montrer le collier, et ne cache pas qu’il achète non pour lui-même, mais pour une personne qu’il ne nomme pas, mais qu’il obtiendra peut-être la permission de nommer. Quelques jours après, le cardinal revoit les joailliers. Il leur montre des conditions écrites de sa main: 1° le collier sera estimé, si le prix de 1,600,000 livres paraît excessif ; 2® les payements se feront en deux ans, de six mois en six mois; 3® on pourra consentir des délégations; 4® ces conditions agréées par l’acquéreur, le collier devra être livré le 1®** février au plus tard. Les joailliers acceptent ces conditions, et signent l’écrit

sans que la Reine soit nommée. Cet écrit, revêtu de l’acceptation des joailliers, est remis à madame de la Motte qui deux jours après le rend au cardinal, avec des approbations à chaque article, et au bas la signature : Marie-Antoinette de France,

A^ussitôt le cardinal, étourdi du succès de sa négociation, de la faveur dont il croit jouir, du mys^ 1ère même dont la Reine entoure sa confiance, écril aux joailliers que le traité est conclu, et les prie d’apporter l’objet vendu. Les joailliers, assurés que c’est à la Reine qu’ils vendent, se rendent aux ordres du cardinal. Le collier reçu, le cardinal se rend à Versailles, arrive chez madame de la Motte, lui remet l’écrin : « La Reine attend, dit madame de la Motte, ce collier lui sera remis ce soir. » En ce moment paraît un homme qui se fait annoncer comme envoyé par la Reine. Le cardinal se retire dans une alcôve; l’homme remet un billet; madame de la Motte le fait attendre quelques instants, va montrer au cardinal le billet, portant ordre de remettre le collier au porteur. L’homme est rappelé. Il reçoit l’écrin. Il part.

Le cardinal, convaincu que le collier est remis à la Reine, donne ce jour même la première preuve de l’acquisition faite par la Reine par cette lettre: « Monsieur Bœhmer, S. M. la Reine m’a fait connaître que ses intentions étoient que les intérêts de ce qui sera dû après le premier payement, fin août, courent et vous soient payés successivement avec les capitaux jusqu’à parfait acquittement, » Ainsi le cardinal, enfoncé dans la cc nfîancCsn’apasun doute.

Le lendemain, il charge son heiduque Schreiber de voir s’il n’y aurait rien de nouveau dans la parure de la Reine au dîner de Sa Majesté. Le 3 février, rencontrant à Versailles le sieur et la dame Bassange, il leur reproche de n’avoir point fait encore l3urs très-humbles remercîments à la Reine de ce qu’elle a bien voulu acheter leur collier. Il les pousse à la voir, à en chercher l’occasion, à la provoquer. Toutefois, le cardinal s’étonnait de ne pas voir la Reine porter le collier, et il partait pour Saverne, ne soupçonnant rien encore, mais déjà moins hardi dans ses rêves, presque déçu. Madame de la Motte venait le retrouver à Saverne, et relevait sa confiance en lui promettant une audience de la Reine à son retour. Le cardinal, revenu de Saverne, l’audience tardant, la Reine continuant à ne pas porter le collier, le cardinal s’inquiétait. Il pressait madame de la Motte. « La Reine trouvaitle prix excessif, répondait madame de la Motte, qui voulait gagner du temps ; la Reine demandait, ou l’estimation, ou la diminution de 200,000 livres. Jusque-là, ajoutait madame de la Motte, la Reine ne portera pas le collier. » Les joailliers se soumettaient à la réduction, et madame de la Motte faisait voir au cardinal une nouvelle lettre de la Reine, dans laquelle la Reine disait qu’elle gardait le collier, et qu’elle ferait payer 700,000 livres au lieu de 400,000 à l’époque de la première échéance, fixée au 31 juillet (1).

C’est alors que le cardinal, les .ioailliers ayant

(1) Mémoire pour Louis-René-Édouard de Rohan contre 11. le procureur général, en présence de la dame de la Molle,

négligé de se présenter devant la Reine pour la remercier, exigeait d’eux qu’ils lui écrivissent leurs remerdmenls. Malheureusement cette lettre de Bœhmer, reçue par la Reine, lue par elle, tout haut, devant ses femmes présentes ; cette lettre, qui eût pu être une révélation, était considérée par la Reine comme un nouvel acte de folie de ce marchand qui l’avait menacée de se jeter à l’eau. La Reine, n’y comprenant rien et n’y voyant « qu’une énigme du Mercure})^ la jetait au feu. Et qui pourrait essayer de nier l’ignorance de la Reine ? Ne faudrait-il pas nier cette note écrite au moment où la fraude va être découverte, et trouvée dans le peu de papiers du cardinal échappés au feu allumé par l’abbé Georgel? «Envoyé chercher une seconde fois B. (Bœhmer). La tête lui tourne depuis ' que A. (la Reine) a dit: Que veulent dire ces gens4à? Je crois quils perdent la tête (1). »

Ceci se passait le 12 juillet. Quelques jours après, madame de la Motte avertissait le cardinal que les 700,000 livres, payables au 31 juillet, ne seraient pas payées, que la Reine en avait disposé ; mais que les intérêts seraient acquittés. La préoccupation de ce payement qui manque, le souci de faire attendre les joailliers, troublent le cardinal. Il s’alarme. A ce moment, il lui tombe sous les yeux de l’écriture de la Reine. Il soupçonne. Il mande madame de la Mottes Elle arrive tranquille, et le rassure. Elle n’a

du sieur Villette, de la demoiselle Oliva et du sieur comte dt Cagliostro, coaccusés*

{{) Mémoires de M^^ C(Dnpan, \o\.

i77jb — 1789.

pas vu, dît-elle, écrire la Reine ; mais les approbations sont de sa main, il n’y a pas le moindre douta à avoir. Elle jure que les ordres qu’elle a transmis au cardinal lui viennent de la Reine. D’ailleurs, pour lui ôter toute inquiétude, elle va lui apporter 30,000 livres de la part de la Reine pour les intérêts. Et ces 30,000 livres, madame de la Motte les apporte au cardinal. Le cardinal ignore que madame de la Motte les a empruntées sur des bijoux mis en gage chez son notaire, et tous ses soupçons tombent devant une pareille somme apportée par une femme qu’il nourrit de ses charités.

Le 3 août, Bœhmer voyait madame Campan â sa maison de campagne, et tout se découvrait. Madame de la Motte faisait appeler le cardinal^ dont l’aveuglement continuait sans que cette phrase de Bassange, du 4 août, l’eût éclairé: « Votre intermédiaire ne nous trompe-t-il pas tous les deux? » Madame de la Motte se plaignait au cardinal d’inimitiés, redoutables conjurées contre elle, lui demandait un asile^ le compromettait par cette hospitalité, puis le quittait le 5, et se retirait à Bar-sur- Aube. Elle espérait que l’affaire se dénouerait sans éclat; elle comptait que le cardinal avait trop à risquer pour appeler sur son imprudence et sa témérité le bruit, la lumière, la justice. Compromis avec elle, le cardinal payerait et se tairait, pensait madame de la Motte '1).

Toute cette affaire n’était donc qu’une escroque^

(1) Lettre d’un garde du Roi pour servir de suite aux Mi^ moires sur Çagliostro. Londres, 1786.

rie. Encore l’idée n’en était-elle pas bien neuve. Le scandale n’était pas oublié d’une madame de Cahouet de Villiers, qui par deux fois, en 1777, imitant récriture et la signature de Marie-Antoinette, s’était fait livrer d’importantes fournitures par la demoiselle Bertin; puis, réprimandée pour toute punition et pardonnée par la Reine, fabriquait une nouvelle lettre signée Marie-Antoinette au moyen de laquelle elle enlevait 200,000 livres au fermier général Béranger (1). Une autre intrigue, moin^ ébruitée, presque inconnue du public même alors, n’avait-elle pas, quelques années après, annoncé l’affaire du collier, et montré la voie à l’imagination de madame de la Motte? Une femme, en 1782, s’était vantée, elle aussi, d’être honorée de la confiance et de l’intimité de la Reine. Elle montrait des lettres de madame de Polignac, qui la priait de se rendre à Trianon. Elle usait du cachet de la Reine, surpris par elle sur la table du duc de Polignac. A l’entendre, elle disposait de la faveur de madame de Lamballe; à l’entendre, elle avait, par son crédit sur la Reine, désarmé le ressentiment de la princesse de Guémenée et de madame de Ghimay contre une dame de Roquefeuille. Mêmes mensonges et mêmes dupes, c^est la même comédie, et, chose inconcevable, c’est le même nom : l’intrigante de 1782

(1) La Bastille dévoilée (par Manuel), 1789. Cinquième In vraison. — L’état de la Bastille depuis le 17 juillet 1768 jusqu’au 5 mai 1782 (quatrième livraison) porte à la date du 13 mars 1777 : Entrée, M“« Gahouet de Villers transférée au couvent de la Croix sous le ûom de M"« de Noyan le 5 loût 1777.

s’appelait, elle aussi, de la Motte ! Marîe-Josèphe» Françoise Waldburg-Frohberg, épouse de Stanislas- Henri-Pierre du Pont de la Motte, ci-devant administrateuretinspecteurdu collège royal de laFlècbe(l).

A l’appui ne sa Donne foi de dupe, le cardinal de Rohan apportait la subite fortune et le soudain étalage de madame de la Motte, ce mobilier énorme dont Chevalier avait fourni les bronzes, Sikes les cristaux, Adam les marbres; tout ce train, monté d’un coup de baguette, chevaux, équipage, livrée; tant de dépenses, l’achat d’une maison, d’une argenterie magnifique, d’un écrin de 100,000 livres, tant d’argent jeté de tous les côtés aux caprices les plus ruineux, par exemple à un oiseau automate de 1,500 livres! La défense du cardinal rapprochait de ces dépenses les ventes successives de diamants faites par la femme la Motte , à partir du 1®*“ février, pour 27,000 livres, 16,000 livres, 36,000 livres, etc.; les ventes de montures de bijoux pour 40 ou 50,000 livres ; les ventes opérées en Angleterre par le mari de madame de la Motte de diamants semblables à ceux du collier, d’après le dessin envoyé de France, pour 400,000 livres en argent, ou échangés contre d’autres bijoux, tels qu’un médaillon de diamants de 230 louis, des perles à broder pour 1,890 louis, etc.; tous échanges ou ventes certifiés

(1) La Bastille dévoilée (troisième livraison). L’état de la Bastille porte à la date du 22 février 1782 : La dame de la Moi te, soi-disant comtesse ou marquise; sortie le 29 Juin 1782 et conduite à la Yillette, chez le sieur de Macé«

par les tabellions royaux de Londres. L^éclat de celte fortune et de ces dépenses, ajoutait la défense, avait été soigneusement dérobé au cardinal par ma* dame de la Motte. Elle le recevait dans un grenier lorsqu’il venait chez elle : et le 5 août, lorsqu elle le quittait pour aller habiter la maison qu’elle avait achetée à Bar-sur-Aube, elle lui. disait se retirer chez une de ses parentes (1).

Madame de la Motte niait tout. Elle niait ses rap* ports avec les joailliers, ce bruit de faveur auprè de la Reine répandu par elle, le récit fait par le cardinal de la remise du collier. Ne voyant son salut que dans la perte du cardinal, elle imaginait cette fable d’une influence magnétique de Cagliostro sur le cardinal. C’était à Cagliostro, suivant elle, que le cardinal avait remis le collier. C’était Cagliostro qui avait fait prendre au cardinal le comte et la comtesse de la Motte pour agents, en France et en Angleterre, du dépècement et du changement de nature du collier. Les deux grands faits à sa charge, la fausse signature de la Reine sur le marché, et la comédie de l’apparition de la Reine au cardinal dans le parc de Versailles, madame de la Motte les repoussait d’un ton léger. Suivant elle, « le cardinal ayant toujours gardé le plus grand secret sur cette négociation qu’il a conduite lui-même, elle ne connaît la négociation que comme le public, par ,les lettres patentes du mois de septembre dernier

(1) Mémoires pour Louis-René-Édouard de Rohan contre M. le procureur général. — - Réflexions rapides pour M. le car liuai de Rohaii sur le Sommaire de la damé de la Motte.

et le réquisitoire en forme de plaintes du procureur général. » Quant à la scène du parc de Versailles, elle s’écrie ironiquement dans son Mémoire: «C’est le baron de Planta qui apparemment aura fait voir à M. de llohan, ou lui aura fait croire qu’il voyoit on ne sait quel fantôme à travers l’une de ces bouteilles d’eau limpide avec laquelle Gagliostro a fait voir notre auguste Reine à la jeune demoiselle de la Tour; » et, raillant agréablement le cardinal : « Dans ce rêve extravagant, M. de Rohan a-t-il donc reconnu ce port majestueux, ces altitudes de tête qui n’appartiennent qu’à une Reine fille et sœur d’empereur (1) ? »

Une déposition inattendue venait faire justice du persiflage de madame de la Motte. Un religieux minime déclarait avoir désiré prêcher à la cour, pour obtenir le titre de prédicateur du Roi. Refusé pour un de ses sermons soumis au grand aumônier de France, il avait été engagé à se présenter chez madame de la Motte, qui, lui dit-on, gouvernait le cardinal et lui obtiendrait cette faveur. Il avait suivi le conseil, réussi auprès de madame de la Motte, prêché devant le Roi. De là une grande reconnaissance du religieux, qui devenait l’ami de madame de la Motte et son commensal habituel. Un jour qu’il y dînait, il avait été frappé de la beauté d’une jeune personne et de sa ressemblance avec la Reine. Il se rappelait l’avoir vue reparaître le soir, après une seconde toilette, avec la coiffure habituelle de la

(l) Mémoires pjur dame Jeanne de Saint-Remy de Valois^ pouse du com^» de la Motte.

Heine (1). Sur cette déposition, sur les recherches de la police, la demoiselle d’Oliva était arrêtée, le 17 octobre, à Bruxelles, et amenée à la Bastille. Interrogée, elle confirmait la déposition du père Loth. Un homme, qui l’avait rencontrée au Palais-Royal, lui avait rendu plusieurs visites. Il lui parlait de profections puissantes qu’il voulait lui faire obtenir, puis lai annonçait la visite d’une dame de grande distinction qui s’intéressait à elle. Cette dame était madame lie la Motte. Elle se disait à la d’Oliva chargée par la Reine de trouver une personne qui pût faire quelque chose qu’on lui expliquerait lorsqu’il en seratemps, et lui offrait 15,000 livres. La d’Oliva acceptait. C’était dans les premiers jours d’août. Le comte et la comtesse de la Motte emmènent la d’Oliva à Versailles. Ils sortent, puis reviennent, et lui annoncent que la Reine attend avec la plus vive impatience le lendemain, pour voir comment la chose se passera. Le lendemain, c’est la comtesse qui s’occupe elle-même de la toilette de la d’Oliva. Elle lui met une robe de linon, une robe à l’enfant ou une gaule^ appelée plus communément une chemise, et la coiffe en demi-bonnet. Quand elle est habillée, la comtesse lui dit : « Je vous conduirai ce soir dans le parc, et vous remettrez cette lettre à un trèsgrand seigneur que vous y rencontrerez. » Entre onze heures et minuit, madame de la Motte lui jetait un mantelet blanc sur les épaules, une ihérèse

(1) Mémoires secrets et universels sur les malheurs et la mort üe la Reine de France^ Dar Lafont Aussone.

sur la tête, et la conduisait au parc. En chemin, elle lui remettait une rose : « Vous remettrez cette rose, avec la lettre, à la personne qui se présentera devant vous, et vous lui direz seulement : Vous savez ce que cela veut dire. » Et madame de la Motte ajoute, pour rassurer la d’Oliva, que tout a lieu avec l’agrément de la Reine : «La Reine sera derrière vous. » Arrivée au parc, madame de la Motte fait placer la d’Olivadans une charmille, puis va chercher le grand seigneur, qui s’approche en s’inclinant. La d’Olivaditla phrase, remet la rose... « Vite I vite 1 venez ! » C’est madame de la Motte qui accourt et l’entraîne (1).

Ce démenti, donné à toute la défense de madame de la Motte, n’abattit point son impudence. Mais bientôt un autre démenti confondait ses mensonges. Rétaux de Villette, son confident, son secrétaire, arrêté à Genève, avouait qu’abusé par l’influence de madame de la Motte, par l’espérance d’une fortune auprès du cardinal, il avait écrit sous la dictée de madame de la Motte toutes les fausses lettres qui avaient trompé M. de Rohan. Il avouait qu’il avait tracé, sous ses ordres, les mois Approuvé en marge du traité de vente du collier, tracé au bas la signature Marie- Antoinette de France (2).

(1) Mémoires pour la demoiselle le Guay d’Oliva, fille mineure, émancipée d’âge, accusée, contre M. le procureur gé* néral, accusateur, en présence de M. le cardinal prince de Rohan, de la dame de la Motte-Valois, du sieur Cagliostro et autres, tous accusés.

2) Requête pour le sieur Marû-Au<;oine Villette, ancien gen« darme, accusé.

Qu’ajouter? La lumière est faite, comme jamais peut-être elle n’a été faite dans une affaire semblable. Les preuves sont des faits. La vérité, la duperie du cardinal, l’escroquerie de madame de la Motte, l’innocence de la Reine, ne sont pas à démontrer : elles éclatent et n’appartiennent plus à la discussion. Où donc l’opinion, qui ne voulait point de la lumière, qui ne voulait point de la vérité, qui ne voulait point de l’innocence de la Reine, étaitelle. réduite à se réfugier ? Où ? Dans les nouveaux mensonges de madame de la Motte, dans les calomnies de son Sommaire (1). Que dis-je? Dans le murmure et le balbutiement de ses réponses, dans les lambeaujc de ses interrogatoires infidèlement rapportés ! Il fallait, pour se refuser à l’évidence, abaisser sa foi jusqu’à ces libelles que publiera la la Motte, l’épaule encore rouge du V de voleuse; il fallait croire à l’authenticité de toutes les lettres de la Reine, y croire contre la déclaration de Rétaux de Villette, y croire contre l’aveu du faussaire! il fallait, — car dans ce système la calomnie doit aller jusqu’au bout de la stupidité, — il fallait supposer que la signature fausse de la Reine, apposée au traité, y avait été apposée du gré de la Reine pour arracher le collier à Bœhmer, et demeurer libre de tout engagement. Il fallait admettre que la scène du parc avait été commandée par la Reine à la d’Oliva, pour se donner le divertissement de voir

(1) Sommaire pour la comtesse de Valois de la Motte, accusée, contre M. le procureur général, accusateur, en présence de M. le cardinal de Rohan et autres accusés.

jouer à une courlisane le rôle d’une Reine de France. Il fallait admettre enfin que les diamants vendus par le comte de la Motte avaient été vendus par l’ordre de la Reine, pour dénaturer le collier et en réaliser l’argent en le dissimulant aux vendeurs !

Aujourd’hui, pour douter et faire douter encore, à quoi l’historien est-il contraint ? Il lui faut accepter les affirmations haineuses de l’abbé Georgel, qui ne pardonne pas à la Reine d’avoir été chassé de l’ambassade de Vienne par le baron de Breteuil. Il lui faut s’appuyer sur ces Mémoires du comte Beugnot, l’ami, la dupe et le confesseur des fables de madame de la Motte il lui faut enfin, renonçant au contrôle de l’histoire, et, dans le récit de cett^ imposture, abusé par une iniposture, baser son ré* cit et sa conviction sur des Mémoires apocryphes, sur ces Mémoires de mademoiselle Berlin^ dont les éditeurs eux-mémes ont reconnu la fausseté et la supercherie Çi).

Le procès est à sa fin. Madame de la Motte, qui a cherché son salut dans la comédie d’une subite folie, le cherche dans les insinuations perfides, puis dans l’audace et rintimidatiôn de la calomnie. Elle espère se sauver en accusant la Reine, ou du moins échapper à l’infamie en se faisant passer auprès de, l’opinion pour la victime d’une intrigue de cour. Derrière elle, la poussant dans cette voie, l’enhar-*

0) Les supercheries dévoilées^ par J. Querard*

dissant à menacer, il y a les Rohan humiliés et qui voudraient au moins compromettre l’honneur de la Reine avec l’honneur du cardinal; il y a madame de Marsan, visitant et travaillant les parlementaires, M. de Vergennes et ses ressentiments mal étouffés, et tout le parti des ennemis de la Reine (1). En face de madame de la Motte il y a le parlement, qui ne lui impose pas silence.

Le procureur général donne ses conclusions. Elles portent, contre le cardinal : « Qu’il sera tenu de déclarer à la chambre, en présence du procureur général, que témérairement il s’est mêlé de la négociation du collier, sous le nom de la Reine ; que plus témérairement il a cru à un rendez-vous nocturne à lui donné par la Reine; qu’il demande pardon au Roi et à la Reine en présence de la justice ;

Tenu de donner, sous un temps déterminé, la démission de la charge de grand aumônier ;

Tenu de s’abstenir d’approcher, à une certaine distance, des maisons royales et des lieux où serait la cour;

Tenu de garder prison jusqu'à l’exécution pleine et entière de l’arrêt (2). »

Cette humiliation n’eût été que juste; elle importait à l’honneur de la Reine comme à la dignité de la couronne de France. Sans doute le cardinal était pur de la fraude ; mais il était coupable d’im prudence et de présomption. Il avait été Tinstru* ment du scandale, le héros du roman de madame (1) Mémoires de la République des lettres^ vol. XXII.

de la Motte. Son illusion avait insulté la vertu de la femme de son roi ; il avait porté le soupçon autour du trône ; il avait compromis la royauté.

Mais les influences, les manœuvres, les passions, la voix des Robert Saint-Vincent, des Barillon, des Morangis, des d’Outremont, des Hérault de Sechelles et des Freteau, l’emportaient dans cette cause sur les intérêts de la justice et les droits de la royauté : vingt-six voix contre vingt-trois repoussaient les injonctions du procureur général (1). Le jugement qui condamnait Jeanne de Valois de Saint-Remy de Luz, femme de la Motte, à être battue et fustigée nue de verges, flétrie de fer chaud et détenue à perpétuité à la Salpêtrière, déchargeait « Louis- René-Édouard de Rohan des plaintes et accusations contre lui intentées à la requête du procureur général, et ordonnait que les Mémoires imprimés pour Jeanne de Saint-Remy de Valois de la Motte seraient et demeureraient supprimés, comme contenant des faits faux, injurieux et calomnieux audit cardinal de Rohan (2). »

Regardez pourtant ces juges qui acquittent le cardinal de Rohan, ces juges qui font pleurer la Reine (3) : encore deux ans, et dans cette même assemblée ils s’élèveront contre la royauté de Louis XVI, et brigueront comme un honneur Texil du duc d’Orléans. Regardez ce peuple des

(1) Mémoires de la République des lettres, vol- XXII.

(2) Arrêt du parlement, la grande chambre assemblée, du 31 mai 1786-

(3; de Campan^ vol. Il-

halles, qui applaudit au triomphe du cardinal, I l’humiliation de la Reine (1) : c’est le peuple qui va remplir le Tribunal révolutionnaire et applaudi! au bourreau !

(I) Uimoires dé le ‘tipublique det lettrei. vol. XXIL

Lefîortrait de la Beîne non exposé au Louvre-, de pour des in» suites. — Découragement de la Reine ; sa retraite à Trianon.

— L’abbé de Vermond, conseiller de la Reine. Plans politiques de l'abbé de Vermond et de son parti. — M. de Loménie de Brienne au ministère. -^La Reine dénoncée à Topinion publique par les parlements. ~ Retraite de M. de Brienne. ^

— Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la Rein^

— .Ouverture des états généraux.

Deux ans avant la révolution, l’impopularité de M. de Galonné retombant sur la Reine, l’impopularité de la Reine arrivait à un tel point qu’en août 1787 le portrait de la Reine, de la Reine ‘entourée de ses enfants, n’était pas exposé aux premiers jours de l’exposition, de peur des outrages de la populace! Ce portrait, tout plein de tristesse, qui semblait plutôt le deuil de la mère que le triomphe de la maternité, cette grande scène de famille sans jeux, sans joies d’enfants, où Madame, déjà sérieuse, penchée sur la Reine, cherchait à

dissiper les ennuis de son front; où le duc de Normandie, assis sur les genoux de sa mère, n’avait pas ce rire d’enfant dont parle Virgile, et qui commence à parler aux mères ; où cet autre fils de la Reine, déjà bien près de la mort, le Dauphin, montrait la bercelonnette vide de sa sœur, Béatrix de France, la seconde fille de Marie-Antoinette, morte à un an; où la Reine elle-même semblait avoir été peinte dans le moment où la consolation de ceux qui lui restaient n’avait point encore effacé sur son visage le regret de celle que Dieu venait de lui enlever; ce portrait de madame Lebrun, où tout parlait de la douleur d’une mère, on n’osait quelque temps le risquer au Salon du Louvre (1) 1

La Reine renonçait alors à Paris, à ses spectacles, au spectacle des bouffons, qu’elle aimait tant. Désolée, découragée, elle renvoyait mademoiselle Bertin, elle quittait ses goûts et ses plaisirs ; elle se sauvait à Trianon, et s’y retirait avec ses larmes. Que ce théâtre de tant de jeux, que le ton même des invitations de la Reine était maintenant changé ! Appelant ceux qui l’aimaient auprès d’elle, la Reine écrivait à Madame Élisabeth : « Nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite ange,.. J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le mien (2)... »

Tout le courage de Marie-Antoinette, tout son amour de la vie, ce n’est plus que ce bel enfant,

(1) Mémoires de la République des lettres^ vol. XXXVI.

(2) Lettre autographe de Marie-Antoinette à Madame Élisabeth, communiquée par M. le irarquis de Biencourt.

son dernier né, le duc de Normandie, pauvre enfant venu au monde sans acclamations, sans vivats, bercé au refrain de la calomnie, et que la Reine aime d’autant plus. Toute son âme, c’est Tâme de sa fille, qu’elle guide à ses vertus, à la bienfaisance, à la charité.

M. de Galonné ne pouvait être gardé plus longtemps. La Reine, qui n’avait fait que l’accepter, ou plutôt le subir ; la Reine, sans confiance dans le ministre, sans autre reconnaissance pour l’homme que celle d’une certaine courtisanerie à laquelle les ministres du Roi ne l’avaient guère habituée ; la Reine était encore entraînée par les dangers de sa situation, par l’incertitude et le peu de suite de la volonté du Roi, par cela enfin qu’elle appelait elle-même la fatalité de sa destinée (1), à remplacer M. de Galonné et à faire un nouveau ministre. Mais les exigences du parti Polignac avaient été pour elle un avertissement et une leçon. Dans la bonne foi de son esprit, dans la naïveté et la sincérité de son désir du bonheur de la France, Marie- Antcinette s’abandonna à l’expérience et à la tutelle d’un homme qu’elle voyait sans entourages et sans créatures, lié à sa fortune par un dévouement sans réserve et par le partage des mêmes inimitiés, attaché enfin à une certaine humilité de position qui lui défendait l’abus de l’influence. Quoi de plus excusable que ce choix fait par Marie-

Mémoires de Campan, vol. I.

Antoinette de Tabbé de Vermond pour conseiller? Il a pris la confiance de rarchiduchesse d'Autriche à Theure de son enfance ; il s’est avancé et établi dans S3S premières impressions ; il a été le confesseur de la pensée et du cœur de la Dauphine, puis de la Reine, le dépositaire des secrets de la mère et de la fille, de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette, le confident et le consolateur de ces larmes et de ces inquiétudes qu’une Reine doit cacher à une cour, taire même à l’amitié., M. de Vermond avait partagé les chagrins ^e la Reine, les froideurs de Louis XVI, jusqu’au jour où son frère Vermond avait sauvé la mère de Marie-Thérèse-Charlotte de France, jusqu’au jour où le Roi, lui parlant pour la première fois, le chargeait de préparer Marie-Antoinette à la mort de Marie-Thérèse (1). D’autres mérites de l’abbé étaient, aux yeux de la Reine, les antipathies de Mesdames tantes pour M. de Vermond, et cette façon d’exil infligé au zèle de ses efforts pour la rentrée du duc de Ghoiseul aux affaires, lors de la naissance de Marie-Thérèse Charlotte. La jalousie même des favorites, la jalousie de l’amitié si peu exigeante de madame de Lamballe (2), semblaient garantir à la Reine la sincérité de l’amitié de M. de Vermond. Les représentatioiis prophétiques presque adressées par l’abbé de Vermond à la Reine, lors de la faveur de madame de Polignac, assuraient la Reine et de son

(1) Mémoires de Campan, vol. 'l.

(2) Correspondance secrète (oar Métra}, vol. VL

attachement sans crainte et de sa raison sans faiblesse. La Reine trouvait encore dans la tournure familière de l’esprit de M. de Yermond, dans cette brutalité du verbe quasi rustique qui jugeait et brusquait avec le bon sens les ministères et les systèmes, une grande raison de confiance. Puis M. de Yermond n’était pas un homme de réaction, /omme l’ont peint les pamphlets de la Révolution. Il applaudissait alors aux plans de M. Necker; '1 confessait au fond de lui-meme la religion couante des esprits, les théories de réformes ; il se tenait entre l’opinion publique et ses ennemis* Par-dessus toutes ces vertus et tous ces avantages de directeur de la conscience politique d’une Reine, l’abbé de Yermond avait, aux yeux de la Reine, une qualité rare, la modestie de l’ambition, et rien ne la rassurait plus que l’engagement pris par lui de ne prétendre à aucun haut poste ecclésiastique. Marie - Antoinette ne savait pas que l’abbé avait Tambition et l’orgueil de son temps, l’orgueil de ne rien être et l’ambition de tout faire. Que lui faisait la place et le personnage? Il voulait le rôle et l’influence. Il visait depuis dix-sept ans à la position d’un Dubois sans portefeuille, ce grand ambitieux qui disait de Dubois : « Il eût dû faire des cardinaux, et ne jamais le devenir (1). »

L’abbé de Yermond parvenait à son but : îî

(1) Mémoires de M™® Campan, vol. i.

(2) L’abbé de Yermond, jusqu’aux années qui précédèrent la Révolution, avait souffert de la petite influence que lui avait gagnée sa longue intimité dans rintérieur du ménage royal. Dès le mois de septembre 1773, i’abbé voulait se retirer, sa

faisait un ministre de l’archevêque qui l’avait désigné à M. de Choiseul pour l’éducation de la fille de Marie-Thérèse. Mais, en faisant entrer M. de Loménie de Brienne au ministère, l’abbé de Vermond n’acquittait pas seulement une dette de reconnaissance, il ne faisait pas seulement une créature de son bienfaiteur : il introduisait au ministère un système politique qui était son plan et le rêve de quelques membres du clergé.

Que voulaient l’abbé de Vermond et ses amis ? Hommes d’Église, ils voulaient le salut du royaume par l’Église. Ils voulaient étendre à l’État ce nouveau genre d’épiscopat qui embrassait le régime économique et politique d’un diocèse; élever jusqu’aux affaires, jusqu’au gouvernement temporel, ce personnage inconnu jusqu’alors dans la monarchie française : Vévêque administrateur. Mais ces

persuadant quMI déplaisait au dauphin qui ne lui avait jamais adressé la parole, craignant de fatiguer la dauphine qui n’accueillait aucune de ses observations. Pendant la domination des Polignac, il annonçait sa retraite, écrivant à Marie-Thérèse : « Les alentours de la Reine l’occupent tout entière et interceptent ma voix. J’ai dévoré les dégoûts et les amertumes, tant qu’ils n’ont porté que sur moi... » Enfin en 1777, fabbé se dispensait du voyage de Fontainebleau, à la suite de deux conversations assez vives, où il exposait à la Reine « qu’elle manquait à son auguste famille, et qu’elle faisait à ses favorites des confidences dangereuses, capables de compromettre les serviteurs honnêtes et zélés qui lui parlaient le langage de la vérité. Au fond de tout ce zèle et sous ces apparences de désintéressement, on sent des ressentiments très-personnels contre les Polignac, on sent chez l’abbé le dépit de n’être point, dans l’ombre, le conseiller tout-puissant des volontés de la Rôiû®.

hommes d’Église, dans ce siècle où les vertus même d’un Malesherbes étaient hors de l’Église, appartenaient au siècle. Atteints de cet empirisme civil, l’épidémie du temps, ils avaient imaginé, pour conduire les idées de leur génération, de s’appuyer sur elles. Leur moyen était une sorte d’apostolat philosophique ; leur objet, la guerre aux erreurs gouvernementales ; leur principe, le bonheur public, qu’ils disaient la véritable, la seule religion d’un État (1). Toutefois, cette philosophie^ jL‘es principes avaient chez eux le relâchement, les facilités et les accommodements de l’époque et des mœurs qui les entouraient. Croyant au mieux matériel de l’humanité, ils ne s’aveuglaient point sur l’amélioration des hommes, qui, selon eux, « ont été, sont et seront toujours des hommes. » Aussi les jugements sévères, les alarmes sur l’abaissement des âmes, sur l’abandon et le décri de la discipline morale de la nation, leur paraissaient une sorte de jansénisme étroit et indigne d’un homme d’État. Ils jugeaient une invention dénuée de fondement la distinction d’époques où les nations florissent par les bonnes mœurs, et d’époques où elles dégénèrent par les vices (2). En un mot, ces singuliers successeurs des Ambroise et des Ghrysostome ne répugnaient pas â allier l’illusion à la corruption du dix-huitième siècle, et ils

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XXL

(2) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XYI par Soulavie, vol. 1.

eiitendaieni gouverner avec les idées d’un Turgot €t la science des hommes d’un Maurepas.

L’erreur de ce projet impraticable, impraticable surtout à des hommes d’Église, livrait la Reine aux vengeances et aux colères du parti de l’archevêché, aux dénonciations des lettres adressées à M. de Marbeuf : « On dit que le favori, le lecteur, rinstituteur de la Reine, l’abbé de Vermond, vous fait la loi comme aux autres. On dit qu’il dispose des places comme des bénéfices, et est guidé par une puissance invisible (la Reine) cachée derrière le rideau (1). » Puis se trahissait d’abord, éclatait bientôt la déplorable insuffisance du ministre, qui, dans ses débats avec les parlements, découvrait la Reine, ameutait les passions contre elle, et l’abandonnait à l’opinion publique. Les fautes et les dilapidations du passé, l’embarras des finances, les malheurs de la politique, tout alors était attribué à la Reine ; tous l’accusaient du présent, des sévérités nouvelles du Roi, de l’exil des parlements ; et il semblait que les parlements portassent la voix de la France au pied du trône, quand ils osaient dénoncer la Reine à Louis XVI : « De tels moyens. Sire, ne sont pas dans votre cœur ; de tels exemples né sont pas les principes de Votre Majesté; ils viennent d’une autre source (2) »

La Reine voyait qu’elle avait été déçue par la haute opinion du génie de M. de Brienne. dans la-

0) Mémoires de Weber, vol. II.

(2) Id,

quelle elle avait été entretenue de si longue main; déçue par les assurances de M. de Vermond, déçue par les promesses de son candidat, l’abondance de sa parole, la présomption 4e son orgueil. La déclaration du déficit , l’échec de la cour plénière, l’échec du lit de justice, enfin la déclaration du 8 août 1788, qui convoquait les états généraux pour le l®"* mai 1789, apprenaient à la Reine qu’il était aussi dangereux de recevoir des ministres de la main de l’abbé de Vermond que de la main des Polignac. Elle faisait elle-meme appeler l’archevêque et lui demandait de se retirer, adoucissant sa disgrâce par le témoignage et les preuves de sa reconnaissance (1), voulant payer, sinon les talents du ministre, au moins ses tentatives, ses efforts, son dévouement. La Reine se soumettait. Elle trompait l’opinion qu’on pouvait avoir de son ca- - ractère, l’attente de résistances et de luttes, possibles encore à ce moment : elle s’humiliait devant la volonté de la nation ; et, loin d’entraîner le Roi aux résolutions extrêmes, la Reine, oubliant les écrits par lesquels, depuis sa sortie du ministère, M. Necker s’était aliéné sa protection et ses sympathies, la Reine se faisait l’intermédiaire du retour de l’ancien ministre. M. Necker était introduit chez la Reine avant d’entrer chez le Roi, et c'était la Reine qui, par ses plaintes sur le malentendu entre la France et elle, par les vives expressions de son désir de rentrer dans sa faveur , dans son

Mémoires de il/™® Camjaan, vol. II.

amour , emportait l’acceptation de M. Necker. L’appui donné par la Reine à M. Necker fut franc, loyal, entier, à ce point qu'il amena un refroidissement entre la Reine et le seul ami resté fidèle à son amitié, le comte d’Artois ; le comte d’Artois, combattant la double représentation du tiers contre la Reine, ralliée à l’opinion publique, à la popularité •de M. Necker, à la Révolution qui commence (1).

Les états généraux s’ouvraient le 4 mai à Versailles, et les femmes du peuple, voyant passer la Reine, la saluaient de cris si furieux : « Vive le duc d’Orléans! » qu’il fallait soutenir la Reine prête à s’évanouir (2).

(1) Mémoires de Campan, vul. IL

Id.

Situation de la Reine, aücommencenfientde la Révolution, vis du Roi, de Madame Élisabeth, de Madame, de la comtesse d’Artois, de Mesdames tantes, de Monsieur, du comte d’Arlois. — Les princes du sang : le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de la Marche. — Le duc d’Orléans. — La Reine et les salons; le Temple, le Palais Royal, etc. — La Reine et l’Europe. — L’Angleterre, — La Prusse. — La Suède. — L’Espagne et Naples. — La Savoie, etc. — L’Autriche.

La Révolution commence.

Il convient de montrer d’abord la position delà Reine ; de chercher ses appuis, ou du moins ses consolations contre les passions déchaînées d’un peuple ; de, dire sa situation vis-à-vis de son mari, de sa famille, des jalons, des puissances, de Versailles, de Paris, de l’Europe.

Louis XVI aimait la Reine. Il l’aimait d’un amour, que les Bourbons n’pvaient accordé jusqu'alors qu’à leurs maîtresses; et c’est une remarque fort

juste d’un contemporain, qu’en héritant d’un pareil amour, Marie-Antoinette avait aussi hérité des haines et des ennemis d’une maîtresse de Roi (1). La malveillance publique, qui avait si longtemps consolé les reines de France des infidélités de leu^ époux, s’était attaquée à l’épouse dont le règne suo cédait à l’influence des Pompadour et des du Barry, Cependant, si dans ce mén ige de deux esprits dissemblables, la volonté et le caractère l’avaient emporté, si Louis XVI s’était soumis, s’il recourait -aux conseils de la Reine, c’était avec le secret dépit et la défiance préconçue des natures faibles, qui ne veulent que se débarrasser de la responsabilité de l’insuccès. Il abandonnait les idées de la Reine, puis y revenait brusquement et paraissait y retomber. A peine s’était-il confié, qu’il se reprenait encore. C’étaient à tout moment des arrêts, des retours, des inerties qui défaisaient en lui les résolutions de la Reine. Ainsi la faiblesse môme de Louis XVI le faisait incapable d’obéir et le dérobait à la soumission, sans que son cœur, aujourd’hui tout entier à la Reine, eût jamais part à son humeur.

Seule, parmi les femmes de sa famille. Madame Élisabeth, libre des inimitiés qui avaient entouré son enfance, échappant à son éducation et suivant sa belle âme, montrait par son amitié, par son dévouement à la femme de son frère, la facile victoire de tant de grâces, quand elles ne rencontraient

{%) Mémoires de Rivarol. Baudouin. 1824.

ni les préventions des intérêts, ni les haines des partis.

Les deux belles-sœurs de la Reine, Madame, femme de Monsieur, et la comtesse d’Artois, jalouses toutes deux de la Reine, envieuses de cette domination enchantée de sa bonté et de son esprit, étaient allées grossir le parti de Mesdames tantes, et lui avaient apporté deux hostilités qui empruntaient leurs nuances et leur gradation à la tournure de leurs caractères et à l’hostilité de leurs maris. La passion de la comtesse d’Artois était un peu retenue par l’attachement du comte d’Artois pour sa belle-sœur. La passion de Madame, au contraire, était excitée et encouragée par les propos et la guerre de méchancetés de Monsieur contre la Reine. Mille chocs journaliers, les moindres incidents, les plus petits prétextes à fâcherie, lesaffronts imaginaires, un mot de la Reine à Madame sur la conduite équivoque de madame de Balbi et le tort qu'elle avait de l’attacher à sa personne, un geste même, un air, rien ne se perdait dans cette mémoire sans pardon où germait la rancune. Un jour Madame ne disait-elle pas à Marie-Antoinette : « Vous ne serez que la Reine de France, vous ne serez pas la Reine des Français (1). » Les contrariétés de la Reine de ce côté de sa famille allaient, en 1782, jusqu’à prendre sur sa santé. Effrayés de sa mélancolie que rien ne pouvait distraire, de son indifférence sur toutes choses, de cet amaigrisse-

(1) Mémoires de la hénuhliaue des lettres^ vol. XXXV*.

ment qui la menaçait d’une maladie de langueur^ les amis de la Reine ne cachaient pas leurs espérances que la demande, pour le Dauphin, de l’appartement de Monsieur et de Madame forçât le ménage à quitter Versailles et à se retirer au Luxembourg (1).

Mesdames, réduites à leur cour de Bellevue et y cachant leur défaite, sans influence dans les affaires et ne gouvernant rien, frappées dans le présent et dans l’avenir par l’amour du Roi pour la Reine, ne parvenant à l’oreille du Roi et ne l’occupant qu’un jour de mardi gras où tout le monde dansait (2), Mesdames boudaient et murmuraient. Unies à Madame Louise, la carmélite de Saint-Denis, que sa haine contre l’Autriche emportait jusqu’à troubler un couvent de religieuses autrichiennes (3); à Madame Louise, que Louis XVI avait été obligé de venir réprimander en personne, lui intimant Tordre de ne plus se mêler des affaires du ministère (4), Mesdames se remuaient et se vengeaient dans Tombre. Un choix, une id^e de la Reine leur étaient-ils rapportés, elles avaient, pour calomnier les actes ou les vues de la Reine, deux formules invariables, tantôt celle-ci : « Nous serions bien surprises qu’elle pensât comme mon père ou comme mon frère ; » tantôt celle-là : « Nous la surprenons

(1) Journal manuscrit de Hardy. Bibliothèque nationale^ vol. V.

(2) Id.

(3) Id.

(4; Id.

tous les jours avec de nouvelles opinions contraires à la maison de France (1). » Enfin, dans ce néant et ce supplice de leur position, éloignées de la cour, éloignées du Roi, et ne pouvant le disputer à la Reine, ne pouvant même pas lutter en face. Mesdames s’abaissaient à appuyer ce Mémoire du commerce de Lyon qui accusait la Reine et son amour des robes blanches de la misère du commerce de la France (2). Mesdames étaient réduites à faire le procès à la simplicité de la Reine ; elles oubliaient qu’hier elles n’avaient^ pas assez de reproches pour le luxe de sa toilette.

Les beaux-frères de la Reine... Il est triste de le dire, c’était parmi les frères du Roi que la Reine avait trouvé le pire de ses ennemis : j’ai nommé Monsieur; Monsieur, dont toute la conduite privée, dont toute la conduite politique n’avait été jusqu’alors qu’une critique de la vie de la Reine et un persiflage de son rôle. Marie- Antoinette tout entière à sa jeunesse et au plaisir, Monsieur affichait une piété de montre et de spectacle. Versailles en fêtes, il allait au Calvaire. Libre et sans religion d’esprit, facile aux nouveautés, penché de nature vers la popularité et ses flatteries. Monsieur se détourne de son caractère et de ses idées. Dès que l’appui donné par Marie-Antoinette au rétablissement des parlements exilés acquiert à la Reine les applaudissements de la nation, Monsieur se jette

( 1 ) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. 1.

(2) Id., vol. U.

dans le parti de la résistance à l'opinion, dans le système du droit absolu de la volonté royale. Dès que la Reine touche à la politique, Monsieur ne quitte plus le crayon ni la plume : il ne fait que répandre la caricature et la satire, promener l’insuILo et le discrédit de Tironie sur les amis de la Heine, ses ministres, ses idées, ses illusions (I).

La Reine avait trouvé un ami parmi les hommes f 3 sa famille. Cet ami avait partagé ses jeux et lui l'vait fait partager ses plaisirs (2); il avait fait cause commune avec ses goûts, il s’était uni à ses désirs, il s’était associé à ses amitiés (3), il avait soutenu ses reconnaissances ; pour lui plaire, il n’avait pas craint d’aller jusqu’à se compromettre, se dévouer presque. Mais cet ami, le malheur des circonstances réloignait d’elle. Travaillé par Vaudreuil, cédant aux insinuations des Polignac que les froideurs de la Reine jetaient dans le salon et dans la familiarité d’un frère aimé tout à coup du Roi, le comte d’Artois embarrassait le ministère Brienne 3t aidait à sa chute. Puis, le jour où s’ouvrait la Révolution, le voilà encore séparé de, la Reine, en dissentiment avec ses vœux de cônciHai.io«

(!) Mémoires htsTorrques ei potxhques^ par «oulavie, vol. II,

(2) Les archives de l’Empire conservent sous des maroquins ouges où les armes de la Reine se marient aux armes du omte d’Artois : État des chasses de V équipage de la Reine et je Monseigneur le comte d'Artois pour le sanglier^ année 1784. - Chasses du sanglier de la Reine et de Monseigneur le )omte d* Artois^ année 1786. Les chasses avaient lieu à Versailles, à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Marly et à Rambouillet.

(3j Maximes et pensées d* Antoinette ^ 1802.

•atîsfaction aux exigences nationales, en lutte si r la grande question de la représentation du tiers, que la Reine juge contre lui en faveur du tiers. Le comte d'Artois est déjà entouré. Il commence à appartenir à ces conseils des Galonné et des Vaudreuil qui feront de lui, sans qu’il en ait la conscience et le remords, un des grands périls de la Reine pendant la Révolution.

Les princes du sang gardaient encore contre la Reine le ressentiment du pas qu’avait voulu prendre sur eux son frère, Tarchiduc Maximilien. Le beau-père de la princesse de Lamballe, le duc de Penthièvre seul était dévoué à la Reine ; mais, vivant loin de la cour, retiré et renfermé dans ses terres, il ne pouvait servir la Reine que de bien loin. Puis ses vertus mêmes, par leur douceur, par leur bienveillance, par leur sainteté, manquaient, non sans doute de courage, mais d’autorité et de commandement. Pauvre prince! né pour d’autres temps, et qui devait céder à la Révolution, avec cette patience affligée et cet abandon de lui-même

que nous révèle cette lettre à son curé : « Je

puis encore moins m’exposer à me compromettre perdés s’il vous plaît les idées que vous avez reçues sur l’autorité des possesseurs de la maison que j’ai dans votre paroisse : je suis maintenant citoyen, on ne peut rien ajouter... (1). »

Le prince de Coudé, l’ami de Mesdames, qui s’était enfermé avec Mesdames tout le temps de leur

(1) Lettre autographe du duc de Penthièvre. Collection 4*auto^îraphes du feu comte de Panisse

petite vérole (i), le confident de Mesdames, lèur allié, le prince de Condé ne pouvait pardonner à Marie-Antoinette de n’avoir point voulu recevoir à la oour sa maîtresse, madame de Monaco ; et les familiers de Versailles représentaient ce prince à la Heine comme un personnage tenace, obstiné, ambitieux, ténébreux même, et heureux de ^aire naître des dangers (2). Le duc de Bourbon, trop pauvre d’esprit et trop paresseux de tête pour faire ses opinions lui même, pensait comme on hérite : il acceptait les inimitiés de son père, aigries encore en lui par l’intérêt et la sollicitude fraternelle donnés par Marie-Antoinette, lors de son duel, à son adversaire, le comte d’Artois.

Le fils du prince de Gonti, le comte de Lamarche, ce prince qui avait compromis d’une façoiû honteuse son nom et les traditions d’opposition de spn père dans le parti Terray et Maupeou, le comte (ie Lamarche, après avoir insulté M. de Choiseul et déserté Versailles, se contentait de faire à la Reine la même cour que son père, l’abordant et la saluant en Parisien dans les corridors de l’Opéra (3). Bientôt il lui faisait la guerre, en se déclarant contre les ministres Galonné et Brienne ; et demain, dans le danger de la monarchie, la Reine verra ce valet de l’opinion « demander pardon à tout 1^

(1) Correspondance secréte (par Métra), vol. I.

(2) Recueil des pièces justificatives de l’acte énondatif de crimes de Louis Gapet. Troisième recueil.

(.3) Mémoires d*un voyageur qui se repose^ par Dutens^ vol. L

monde d’un titre qui le fait mourir de neur (1). » Le duc d’Orléans... hélas! que de faiblesse en celui-ci, dont la haine môme fut une faiblesse 1 Tête et cœur, tout en lui était trop petit pour une telle passion. Mais quel travail de ses conseillers, quel complot des intérêts particuliers s’empressant à forcer sa conscience et sa nature! Ç’avaitété une œuvre souterraine, lente et patiente, qui avait changé en une inimitié ulcérée et saignante cette amitié du duc de Chartres avec la Reine, assez vive un moment pour avoir été calomniée. Louis XVI n’avait jamais eu ces bonnes dispositions de la Reine; dès le commencement de son règne, il avait montré son éloignement pour le duc, sa mauvaise humeur contre les amis du duc. Ces sentiments de Louis XVI, qui forçaient Marie-Antoinette à éloigner ce prince du sang de sa familiarité, étaient montrés au prince comme l’ouvrage et la joie de la Reine. Dès lors ce fut la Reine qui fut coupable, au dire des amis du prince, de tous ses échecs et de tous ses affronts. C’était la Reine qui encourageait les satires contre le duc à propos du combat d’Ouessant; la Reine qui l’empêchait d’obtenir la chargo de grand amiral de France ; la Reine qui lui valait cette épigramme, la nomination de colonel général des hussards; la Reine encore qui avait fait manquer le mariage d’un de ses fils avec Madame (2). Puis, quand cette

(1) Chronique scandaleuse^ 1789.

(2) Mémoires de Weber, vol. 1. — Mémoires de Campan, Vol. 1. Correspondance entre le comte de Mirabeau etle comta de la Marck. Introduction*

rancune, chaque jour excitée, remplit toute Tâme du duc d’Orléans et parut l’agrandir, les conseillers y jetèrent peu à peu l’avenir, les espérances lointaines, les idées qui sont des tentations, les rêves qui épouvantent d’abord et qui finissent par sourire les ambitions monstrueuses... A la seconde grossesse de la Reine, le duc d’Orléans jurait, et avec quels outrages à la Reine ! que jamais le Dauphin ne serait son roi (1). Marie-Antoinette, blessée de ses insolences, se vengeait de lui avec le ridicule ; et elle faisait dire par le Roi au prince qui descendait à être l’entrepreneur de son Palais- Royal : « Comme vous allez avoir des boutiques, on ne pourra guère espérer de vous voir que les dimanches (2)! » Les Biron, les Liancourt, les Sillery, les Laclos, recevaient et échauffaient le prince, tout furieux et tout honteux encore des rires de Versailles ; ils lui parlaient d’audace, de vengeance, d’exil de la grande dame en Allemagne (3). Elle 4 mai 1789, abusant de l’homme, ils essayaient déjà la couronne au prince.

Par le Temple, salon du prince de Conti, par la Palais-Royal, salon du duc d’Orléans, par ces deux salons du monde intelligent, la Reine trouvait, au plus haut de la meilleure société de Paris, deux centres ennemis, dont l’un devait jusqu’à sa mort rallier les calomnies et les conjurations contre elle.

(1) Mémoires historiques et politiques par Soulavie^ vol. VI.

(2) Correspondance secrète (par Métra), vol. XIV.

(3) Maximes et pensées de Louis XVI. — Correspondance de Louia-Phiiippe d'Orléans publiée par le G. R. 1800*

Au-dessous du Palais-Royal, au-dessous du Temple» parmi tous les salons ouverts à la Révolution, de* puis le salon de madame Necker, qui avait recueilli ies philosophes de madame Geoffrin, jusqu’au salon de madame la duchesse d’Anville, qui accueillait Barnave (1), il en était beaucoup de plus hostiles encore à la personne de la Reine qu’aux idées de

la contre-révolution : c’étaient les salons des fem-

mes de la cour qui avaient eu à souffrir, pour elles ou leurs amis, de la faveur de madame de Polignac et aux dépens desquelles la Reine avait bâti cette grande fortune, sans se soucier de leur amoindrissement. Et que de cercles de conversation autour de la Reine, dans sa maison même, où la conversation était une malice et une vengeance 1 Combien de femmes ne commandaient pas mieux à leurs ressentiments que la femme du premier écuyer de la Reine, dont la survivance, espérée par son cousin le vicomte de Noailles, avait été donnée à M. de Polignac 1 Combien de maîtresses de maison, comme madame de Tessé, laissaient faire à leurs amis et menaient elles-mêmes, avec les grâces méchantes de leur sourire et la philanthropie sentimentale de leur temps, la guerre de la déclamation, de la causerie et de l’esprit français contre la Reine de France (2) !

Le malheur voulait qu’à l’animosité des courtisans lésés et jaloux il se joignît l’ingratitude et la

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Mnrck. Introduction.

(2) Mémoires du comte de Tilly, vol. I.

trahison des courtisans favorisés et oombîés^ des familiers, des amis. Ce n’était point assez, contre la Reine, de l’hostilité de toutes les grandes familles, les Montmorency, les Clermont-Tonnerre, les la Rochefoucauld, les Grillon, les :Noailles; ses protégés eux-mômes, ses commensaux, ses hôtes de Trianon lui faisaient défaut et manquaient à ses périls. Le grand exemple de la princesse deTarente n’était guère imité. La duchesse de Fitz-James partait pour l’Italie (1). Le prince d’Hénin, que les grâces de Marie-Antoinette avaient trouvé si bas, faisait le sourd au silence de mépris qui l’accueillait au château (2). La comtesse de Coigny, dont le nom seul rappelle une telle -dette de reconnaissance, méritera, au retour de Varennes, que la presse royaliste l’accuse (3) d’avoir encouragé l’insulte sur la place Louis XV. Il était des ducs comme le duc d’Ayen. Un prince qu’une lettre de Louis XVI accuse de surveiller son Roi, le prince de Poix, aux journées d’octobre, la Reine en danger, passait sur son uniforme une redingote qui le dérobait également, dit Rivarol, à la honte et à la gloire.

Que si maintenant l’historien :embras,se d’un coup d’œil plus large la position de la Reine ; si, laissant tout ce qui l’approche, iLcherche tout ce qui l’environne; s’il va plus loin que Versailles, que Paris, que la France; s’il interroge FEurope, il demeurera effrayé des dispositions Lostiles des cours, et de la

{\) Chronique scandaleuse^ n, iSi*

Journal de la cour et de la ville^h déoembra 1790.

(3) Ibid,^ 5 juillet 179i.

fatalité qui fait, à tous les coins du monde, tant Tennemis à cette malheureuse princesse. Il verra qu’il est dans les intérêts et presque dans les néces sités de la politique européenne de refuser à Marie- Antoinette le bénéfice de l’appui moral, de la laisser désarmée et sans secours, de la ruiner par l’action continue et le langage commandé d’un corps diplomatique à peu près unanime ; de l’abandonner enfin à la révolution, et de permettre qu’elle meure.

L’Angleterre était au premier rang des puissances ennemies de la Reine. Elle n’avait cessé de l’avilir par ses agents. Elle avait accueilli les calomnies, recueilli les calomniateurs, toléré et encouragé à Londres les libelles et les outrages, payé à Paris lés injures et les diftamations. Le cabinet de Saint- James voyait dans Marie- Antoinette une créature de la politique de M. de Choiseul, du ministre qui, le premier, avait inquiété la puissance anglaise en Amérique ; il voyait dans la Reine le lien de cette alliance des maisons d’Autriche et de France, qui pouvait arrêter les progrès et les conquêtes de sa politique envahissante. Marie- Antoinette, il est vrai, était loin d’avoir poussé à l’émancipation des colonies américaines. Si elle s’était laissée flatter par la gloire acquise par quelques Français sur les champs de bataille du nouveau monde, elle n’avait point cédé à l’engouement de Diane de Polignac (1). Elle n’avait point cessé de déplorer ce secours donné à une insurrection républicaine, comme si elle eût eu

(1) Mémoires de Campan, voL 1.

LIVUE TROISIÈME.

le pressentiment que les vaisseaux de la France rapporteraient d’Amérique quelque chose d’une répul)lique, sinon l’idée, au moins le mot. Cette conduite, l’accueil presque exceptionnel fait par la Heine à tous les Anglais présentés, ne faisaient point taire les haines du peuple anglais brûlant de se venger de la France, empêché de disposer contre elle des forces autrichiennes par ce traité de 1756 dont Marie-Antoinette sur le trône de France était le gage, impatient et contenu dans son tle jusqu’à la rupture de ce traité, jusqu’à la déclaration de guerre des Brissotins à l'Autriche, jusqu’à l’arrestation de la Reine (1). La Reine n’ignore point ces haines. Elle a peur de ce peuple, et elle ne peut prononcer le nom du premier ministre de l’Angleterre, le nom de Pitt, « sans que la petite mort ne lui passe sur le dos ; » ce sont les paroles mêmes de la Reine.

Cette alliance de l’Autriche et de la France était plus redoutée encore par une autre puissance, par la Prusse. Elle était, en effet, un rappel permanent au roi de Prusse de la ligue qui avait menacé d’effacer de la carte de l’Europe la monarchie prussienne. Aussi Marie-Antoinette était-elle entourée des agents secrets de la Prusse, épiant ses démarches. étudiant ses partisans, scrutant ses relations avec la famille royale, conspirant, en un mot, avec les agents de l’Angleterre.

Au nord, la Suède, plus blessée de la froide réception de Gustave 111 à Versailles que Gustave 111

(1) Mémoires historiques et politiques, par Soulavie, vol. VL

îuî-même, qui revenait ébloui de la beauté de la Reine de France, presque amoureux ; la Suède, ainsi que les petits États de l’Allemagne, attribuait h Marie-Antoinette l’union moins intime de la France, sa protection moins assurée et moins confiante.

Au midi, l’Espagne et Naples, indignées des efforts de la reine Caroline pour détacher son mari du pacte de famille, cette conquête de Louis XIV sur l’Autriche ; l’Espagne et Naples, jugeant Marie- Antoinette par sa sœur, penchaient à ne voir dans la Reino de France qu’une archiduchesse d’Autriche vendant l’intérêt de ses peuples aux intérêts de sa maison.

Au midi encore, la Savoie regardait Marie-Antoinette et l’alliance qu’elle représentait comme la fin des avantages de sa position, comme la ruine de sa vieille politique d’option entre la France et l’Autriche, qui s’étaient disputé si longtemps son alliatice dans leurs guerres. Les petites républiques de Gênes et de Venise manifestaient, par leurs agents à Paris, leurs antipathies contre cette alliance, contre cette Reine à laquelle ils faisaient porter la responsabilité du partage de la Pologne (iV

Enfin, d’un bout de l’Europe à l’autre, la politique des intérêts, le mot d’ordre des agents diplomatiques étaient hostiles à cette Reine, la gardienne et le gage du traité de 1756. Là même où l’Europe finit, les haines continuaient ; et le grand

tu Uémoires hiitoriques et politiques, par Soulavio, voL VL

vizir, apprenant à Constantinople la proclamation de la république, s’écriera : « C"est bon! cette république n’épousera pas des archiduchesses (1). »

Cette hostilité universelle contre la princesse autrichienne assurait-elle au moins à Marie-Antoinette l’entier dévouement de sa maison, l’appui sans réserve de l’Autriche? Non. Les souverains appartiennent à leur patrie avant d’appartenir à leur famille; et l’empereur Joseph n’avait point trouvé dans sa sœur une alliée assez obéissante, an instrument assez docile des intérêts de son empire, des projets de son règne, des espérances de sa diplomatie, des tentatives de ses armes. Quand il avait voulu s’emparer de la Bavière, et réclamé du roi de France le secours de 24,000 hommes stipulé dans le traité de 1756, ou, à défaut de ce secours, un subside d’argent, quand la guerre de l’Autriche avec la Prusse semblait imminente, la Reine n’avait usé que de ses pleurs pour détourner cette guerre de sa maison. Le Roi écrivait à M. de

Vergennes : a J’ai vu la Reine après qu’elle vous

a eu vu. Elle m’a paru fort affectée d’un sentiment d’inquiétude bien juste sur la guerre qui pourrait éclater d’un moment à l’autre entre deux rivaux si près l’un de l’autre ; elle m’a parlé aussi de ce que vous n’aviez pas assez fait pour la prévenir : j’ai tâché de lui prouver que vous aviez fait ce qui était en vous, et que nous étions prêts à fairè toutes les démarches amicales que la cour de Vienne i^our-

XI) Mémoires historiques et politiques^ par Soulavie, vol. IIL

rait nous suggérer. Mais en même temps je ne lui ai pas laissé ignorer le peu de fondement que je voyais aux acquisitions de la maison d’Autriche, et que nous n’étions nullement obligés à la secourir pour les soutenir, et, de plus, je l’ai bien assurée que le roi de Prusse ne pourrait pas nous détourner de l’alliance, et qu’on pouvait désapprouver la conduite d’un alîié sans se brouiller avec lui (1). » Sur cette simple assurance du Roi, appuyée par M. de Maurepas, la Reine renonçait à se mêler de la négociation;, si bien que l’empereur faisait des plaintes de sa sœur au comte de la Marck.

Lorsqu’en 1784 Joseph II avait voulu exiger l’ouverture de TEscaut, et s’établir à Maëstricht, il s’était encore adressé à la Reine. Et la Reine avait encore refusé d’entrer dans cette affaire. Elle s’était bornée à solliciter auprès du Roi une médiation de la France qui procurât à son frère la sortie la plus honorable de cet imprudent coup de tête (2). Ces refus, dont Marie-Antoinette eut le courage, ces refus, auxquels la Reine força son cœur de sœur, ces nobles refus, affirmés par des témoins dont le témoignage est indiscutable, qui les niera aujourd’hui après cette lettre de la Reine à son frère?

« Vous savez combien le Roi eit parfait pourmoi\ et il n'agit que d^api'ès son cœur quand il est question dê vous; je ne fais de vœux si ardents pour personne que pour vous, mais vous comprendrez que je ne soü

(1) Mémoires historiques et politiques, par Soulavie, vol. IV*

(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck. Inti’oductioa>

pas libiH aujouriThui sur les affaires qui concernent la France: vraisemblablement je serai fort malvenue à m'en mêler ^ surtout sur une chose quin est pas acceptée au conseil ; on y verrait faiblesse ou ambition. Enfin, mon cher frère, je suis maintenant Française avant (ï être Autrichienne... (1). »

Ainsi cette reine, accusée de faire passer à son frère les trésors de la France, accusée d’être à Versailles l’espion et l’agent de l’Autriche, cette reine, que l’épithète d’Autrichiene poursuivra jusque sur la place de la Révolution, devait à sa conduite française de ne trouver que des sympathies froides dans sa maison même, dans cette patrie à laquelle elle devait tant d’ennemis.

(1) Catalogue de lettres autograpl^s dtt comte Georges Ës^ lerhâzy, mars lSâ7.

Chagrins maternels de Marie- Antoinette. — Mort du Dauphii^ Éloignement de la Reine du salon de madame de Polignac.

La comtesse d’Ossun. — Séparation de la Reine et des Po* lignac, après la prise de la Bastille. — Correspondance de la Reine avec madame de Polignac. — La Révolution et la Reine. — Plan d’assassinat de la Reine. — Le 5 octobre. — Le 6 octobre. — MM. de Miomandre et du Repaire. — La Reine au balcon de Versailles. — Réponses de la Reine au Comité des recherches et au Châtelet.

Les fureurs d’un peuple, les haines de la France, les intérêts de l’Europe conjurés contre Marie-Antoinette, le présent la tourmentant d’alarmes, l’avenir l’inquiétant de menaces et de pressentiments, Marie- Antoinette ne trouvait point môme un refuge et une paix dans son cœur. En ces dernières années, elle avait été abandonnée de ces joies sereines de la maternité qui, avec des caresses d’enfant, consolent de tout souci et font envoler tout chagrin. 11 y avait un an qu’elle avait perdu sa dernière fille, la

petite Sophie, et il semblait que cette mort était lo commencement de ses malheurs. Aujourd’hui, le Dauphin se meurt lentement, à chaque jour, presque h chaque heure, torturant d'inquiétudes et d’espéi ances, de retours de confiance et de retours d’angoisses ce pauvre cœur de la Heine, poursuivi d’une certitude horrible et qui veut douter encore. Le douloureux spectacle pour cette mère éprouvée! Cet enfant tout à Theure plein de vie, si beau de santé, de vivacité, d’intelligence, pâlissant, maigrissant, perdant sa beauté, disputant sa vie! Sous le mal et les souffrances, tout s’en. va, et ses belles couleurs, et sa joie active. Ses jambes deviennent trop faibles pour porter cette petite taille hier si souple et si droite sous son petit habit de matelot; il se courbe, il se voûte, et le voilà si défiguré que la Reine, en qui saigne l’orgueil des mères, cache ce pauvre enfant qui se Craîne vers la mort et dont on rit.

Et la mère écrivait celte le tire désolée à son frère Joseph II, le 22 février :

« Mon fils aîné me donne bien de 1‘ inquiétude^ mon cher frère. Quoiqu'il ait été toujours faible et délicat^ je ne m'attendais pas à la crise quil éprouve. Sa taille t'est déraugée et pour une hanche qui esf plus haute que Vautre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu déplacées et en saillie. Depuis quelque temps il a tous les jours la fièvre et est fort maigri et affaibli. Il est certain que le travail de ses dents est la principale cause de ses souffrances. Depuis quelques jours, elles ont fort avancé^ il y en a une meme entièrement percée^ ce qui

donne un peu d* espérance. On en donne éüésî^pour le rétablissement de sa taille à mesure que le^ forces reviendront. Le Roi a été très-faible et maladif pendant son enfance^ l’air de Meudon lui a été très-salutaire ^ nous allons y établir mon fils. Pour le cadet, il a eocac^ tement en force et en santé tout ce que son frère nen a pas assez; c est un vrai enfant de paysan., grand, frais et gros..... (1). »

Puis ces pauvres petits êtres, disgraciés par la mort avant d’être pris par elle, ont des impatiences, des caprices, des éloignements que la nialadie fait en eux, et qui déchirent les cœilrs qui les entourent. Cette dernière douleur ne manqua pas aux douleurs de la mère, qui le 4 juin 1789 n’avait plus qu’un fils/

C’était encore aux Polignac que la Reine devait ce peu de tendresse, cette froideur dés dërniers baisers de son enfant mourant. Le petit malade, obéissant aux haines du duc d’Harcourt, son gouverneur, avait pris en aversion madame de ^Polignac jusqu’à détester les odeurs qu’elle portait (2). 11 y avait comme une fatalité dans cette liaison de la Reine avec les Polignac. Et que de mal déjà lui avait fait sa favorite I

Ce salon de madame de Polignac, où la Reine avait tenu-sa cour de femme, avait réuni, dé inoin en moins, avec les années, la société qu’il èût convenu à. la Reine d’y rencontrer. La négligënce, les

^ (1) Marie- Antoinette, Joseph II, und Léopold //, Yon >(i’Ar« neth. Leipsig, i866.

(2) Mémoires de Campan, vol. II.

oublis de madame de Polignac sur ce point étaient allés si loin que, quatre ans avant la Révolution, en 1785, la Reine, avant d’aller chez madame de Polignac, envoyait toujours un de ses valets de chambre s’informer des noms des personnes présentes ; et il n’était pas rare que la Reine s’abstînt d’après la réponse. La Reine s’étant hasardée une fois à parler à madame de Polignac du peu de plaisir qu’elle avait à trouver chez elle certaines figures, madame de Polignac, sortant de sa douceur, osait répondre à la Reine : «Je pense que parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n’est pas une raison pour qu’elle prétende en exclure mes amis. » — Je nen veux pas pour cela à madame de Polignac^ disait plus tard la Reine en rapportant cette réponse, dans le fond elle est bonne ^ et elle m'aime; mais ses alen^ tours V ont subjuguée (1).

C’est alors que la Reine avait pris peu à peu ses habitudes dans le salon de la comtesse d’Ossun, sa dame d’atours, sœur du duc de Grammont, nièce du duc de Ghoiseul. Madame d’Ossun n’avait rien de brillant dans l’esprit ni dans les manières, mais elle était une personne parfaitement vertueuse et parfaitement douce, sans intrigues, sans exigences, ne demandant rien ni pour elle ni pour les siens, occupée seulement de plaire à la Reine, empressée bientôt à se dévouer pour elle, et dénoncée aux vengeances de la Révolution Orateur du peuple.

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck. Introduction»

La Reine venait donc et amenait ce qui lui restait d’amis dans l’appartement de madame d’Ossun, très-rapproché du sien. Elle s’y trouvait libre, h l’aise, sans crainte de conseil et de domination ; et reprenant, avec sa liberté, sa gaieté et sa jeunesse, elle arrangeait chez madame d’Ossun de petits con» certs, où elle faisait sa partie et où elle retrouvai! un plaisir qu’elle ne connaissait plus (1).

La Reine, en s’éloignant du salon de madame de Polignac, n’avait pas gardé rancune à madame de Polignac ; elle l’aimait encore, t restait fidèle à son amitié. Mais la société de madame de Polignac, toute liée de parenté qu’elle était avec madame

0) État de la maison de la Reine en 1789.

Chef de conseil et surintendantaw

1775. M“e la princesse de Lamballe.

Dame d’honneur.

1775. M“* la princesse de Chimay.

Dame d’atours.

1781. M“« la comtesse d’Ossun.

Dames du palais.

1740, M®®la marquise de Talleyrand.

1763. M®* la comtesse d’Adhémar.

1797. M“* la duchesse de Duras.

1771. M®* la duchesse de Luxembourg.

1775. M“* la duchesse de Luynes.

1775. M*“* la marquise de la Roche-Aymon.

1778. M®* la princesse d’Henin.

1781. M®* la princesse de Berghes.

1781. M®* la duchesse de Fitz-James.

1782, M“* la comtesse de Polastron,

1781. M®* la comtesse de Juigné, surnuméraira.

1784. M®* la vicomtesse de Castellane.

1786. M®* la princesse de Tarente.

1788. M®® la comtesse de Gramont.

1788. M“o la comtesse de Maillé.

1789. M®* la duchesse de Saulx-Tavannes, honoraire.

d’Gssun, ne pouvait voir sans dépit cette faveur nouvelle de la dame d’atours de la Reine. Les mots, les couplets, la satire se glissèrent et s’enhardirent dans le salon de l’ancienne favorite de la Reine, et l’ingratitude, à la fin, y faisait a&seoir la médisance (1).

La Bastille prise, la Révolution victorieuse, les cris de mort s’élevant de toutes parts contre les Polignac, le danger de celle qui avait été son amie, ôtaient à la Reine le ressentiment, le souvenir même de tous ses griefs. Elle faisait appeler M. et madame de Polignac, le 16 juillet, à huit heures du soir, et leur demandait de partir dans la nuit même. A ce mot, la fierté des Polignac se réveille avec leur reconnaissance. Partir, laisser leur bienfaitrice, quand les jours de malheur sont venus, fuir quand le péril commence., n’esLce pas déserter? La femme et le m^ari refusent de céder au vœu de la Reine. Marie-Antoinette alors les prie, les supplie, les conjure, mêlant les larmes aux prières; au nom de son intérêt même, elle leur oi donne de partir : Venez, Monsieur, — dit- elle au Roi qui entre, — venez rn aider à persuader à ces honnêtes gens, à ces fidèles sujets, quiU doivent nous quitter. Et, aidée du Roi, elle obtient enfin que son amie l’abandonne.

En ces derniers embrassements, l’amitié de la Reine se retrouvait tout entière et revenait à ses anciennes tendresses. A minuit, au moment où elle

(1) Correspondance entre le comie de Mirabeau et le comte

de la A/arr^. Iufi!ûdluctiaa.

aTTalt quitter le château, madame de Polignac recevait ce mot de la Reine : Adieu^ la plus tendre des amies/ Que ce mol est affreux! mais il est nécessaire^ Adieu/ je nai que la fm'ce de vous embrasser {\). Et madame de Polignac partait, emportant pour M. Necker la lettre qui le rappelait au ministère, la lettre où Louis XVI lui demandait de revenir prendre sa place auprès de lui, « comme la plus grande preuve d’attachement qu’il pouvait lui donner. »

Toute la pensée de la Reine appartient aux fugitifs, à leur voyage, à leur fuite, à leur salut :

« Un petit mot seulement, mon cher cœur, je ne peu résister au plesir de vous embrasser encore. Je vous ai écrit, il y a trois jours, (.ar M. de M,,,,., qui me fait voir toutes vos lettrés et avec qui je ne cesse de parler de vous. Si vous saviez avec quelle anxiété nous vous avons suivie et quel joie nous avons éprouvé envous sachant en sûreté; cette fois je ne vous ai donc pas porté malheur. On est tranquille depuis que je vous ai écrit, mais en vérité tout est bien sinistre. Je me console en embrassant mes enfants, en pensant à Vous, mon cher cœur »

La Reine court au-devant des nouvelles de son amie, que lui apporte le baron de Staël ; elle ne se lasse point de lui écrire, et, lui écrivant, elle croit lui parler encore.

(l) Mémoires sur la vie et le caractère de madame la du^ chesse de Polignac, par la comtesse Diane de Polignac. Ham bourg, 1796.

.(2) Lettre autographe communiquée par ,M. Chambrj, et publiée pour la première fois, par nous.

€ Ce 29 juillet 1789.

IC Je ne peu laisser passer , mon cher cœur^ F occasion sure, sure, qui se présente de vous écrire encore une fois aujourd'hui, C*est un plaisir si grand pour mol que j*ai remercier cent fois mon mari de m* avoir envoyésa lettre. Vous save'^ si je vous aime et si je vous regrette^ surtout dans les circonstances présentes. Les affaires ne paraissent pas prendre une bonne tournure, Vous avez sçu, sans doute, ce qui s'est passé le M juillet; le moment a été affreux et je ne peu me remettre encore de Vhorreur du sang répandu. Dieu veuille que le Roi puisse faire le bien dont il est uniquement occupé! Le discours quil a prononcer à F Assemblée a déjà produit beaucoup d'effet. Les honnêtes gens nous soutiennent; mais les affaires vont vite et entraînent on ne sait ou. Vous ne sauriez vous imaginer les intrigues qui s'agitent autour de nous, et je fais tous les jours des découvertes singulières dans ma propre maison, O mon amiel que je suis triste et affligée. M, (Necker) arrive à t instant; il vous a vue et m'a parlé de vous. Son retour a été un vrai triomphe; puisse-t-il nous aider a prévenire les scènes sanglantes qui désolent ce beau royaume! Adieu, adieu, mon ^her cœur, je vous emhra&aa de toute mon âme, vom et les vôtres.

« Marie-Antoinette (1). »

(1) Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquif Rers, et publiée pour la première fois par nous*

Le 13 août, la Reine mandait à madame de Po« lignac :

« Je vois que vous rrCaimez toujours, J*en ai grani besoin^ car je suis bien triste et affligée. Depuis quelques jours, les affaires paraissent prendre une meiU leure tournure ; mais on ne peu se flatter de rien^ les méchants ont un si grand intérêt^ et tous les moyens de retourner et empêcher les choses les plus justes; mais le nombre des mauvais esprits est diminué^ ou au moins tous les bons se réunissent ensemble^ de toutes les classes et de tous les ordres : c'est ce qui peut arriver de plus heureux,,. Je ne vous dis point d'autre nouvelle^ parce quen vérité quand on est au point ou nous en sommes et surtout aussi éloigniez Vune de Vautre^ le moindre mot peut ou trop inquietter ou trop rassurer ; mais comptez toujours que les adversités nont pas diminué ma force et mon courage,,,, (1). »

Un autre jour la reine écrit à son amie : « Ma santé se soutient encore^ mais mon âme est accablée de peine,, de chagrins et d'inquiétudes ; tous les jours j'apprends de nouveaux malheurs ; un des plus grands pour moi est d'être séparée de tous mes amis ; je ne rencontre plus des cœurs qui m'entendent, » La reine mande encore à madame de Polignac : « Toutes vos

lettres à M, de me font grand plaisir^ je vois au

moins de votre écriture ;je lis que vous m'aimez^ cela me fait du bien,,, (2). »

C’est en toutes ces lettres de la Reine, qui courent

(1) Catalosfiie d'autographes, du !•' avril 1844.

(2) Mémoires sur la vie de la duchesse de Polignac.

après les fugitifs, le même langage, la même tendresse. Il semble que ces amis aient emporté quelque chose de son cœur, tant le cœur de la Reine vit avec -eux ! Rien de ce qui les touche, nul de ceux qu’ils aiment n’est oublié par elle. Elle prend sa pan de tous leurs intérêts, de tous leurs attachements. Aux témoignages de son amitié la Reine associe les témoignages de ceux qui l’entourent. Tantôt elle met à ses lettres le sceau de deux lignes du roi ; ou bien elle fait place au bon souvenir de Madame Élisabeth, souvent même elle serre ses lignes pour introduire de l’écriture de 'ses enfants, comme si la Reine voulait déjà les préparer à l’héritage des amitiés de leur mère ! A la troisième page d’une lettre de la Reine il y a trois lignes d’une écriture d’enfant : « Madame, j’ai été bien fâchée de savoir que vous étiez partie, mais soyez bien sûre qaeje ne vous oublierai jamais. » Marie- Antoinette a repris la plume des mains de sa fille, et a ajouté audessous : « C'esl la simple nature qui lui a dictez ces trois lignes ; cette pauvre petite entroit pendant ^ue ] écrivois ; jelux ai proposé d'écrire et je lés laisséez toute seule ; aussi ce n est pas arrangé, cest son idée, et j'ai mieux aimé xous l'envoyer ainsi. Adieu, mon cher cœur{i). »

Cette correspondance de la Reine avec madame de Polignac, est l’honneur de l’amitié ; elle en est le chef-d’œuvre. « Ce n’est pas arrangé, » comme dit la Reine du billet de sa fille, « c’est la simple na-

(1) Cataiggue d’autographes, du !•' avril 1844.

ture... » Mais quel inimitable épanchement î que de délicates choses, délicatement dites I El que de mots qui ne sont donnés qu’aux femmes, et dont un seul fait lire tout un sentiment ! La plainte aimable, la douce tristesse y semblent le gémisseme t d’une grande âme, et le malheur en élève l’accent jus* qu’à cet héroïsme des larmes :

« ue U septemDf

« fai pleurée d'attendrissement^ mon cher cœur^ en disant votre lettre. Oh I ne croyez pas que je vous oublie^ votre amitié est /écrite dans mon cœur en traits ineffaçables, elle est ma consolation avec mes enfan:s que je ne quitte plus. J'ai plus que ja-mais bien besoin de l'appui de ces souvenirs et de toute mon courage, mais je me soutiendrai pour mon fils, et je pousserai jusqu'au bout ma pénible carrière; c^est dans le malheur surtout quon sent tout ce quon est ; le sang qui coule dans mes veines ne peut mentir. Je suis bien occupée de vous et des vôtres ma tendre amie, c'e^t le moyen d'oublier les trahisons dont je suis entourée ; nous périrons plutôt par la foiblesse et les fautes de nos amis que par les combinaisons des méchants, nos amis ne s'entendent pas entre eux et prêtent le flanc aux mauvais esprits, et, ddun autre côté, les chefs de la Révolution, quand ils veulent parler d'ordre et de modération, ne sont pas écoutés, -nPlaignez-moi, mon cher cœur, et surtout aimez-moi; vo us et les vôtres je vous aimerai jusqu à

mon dernier soupir. Je vous embrasse de toute mon âme^

« Mahib-Aktoînette (1). »

La Révolution a compris, dès les premiers jours, qu’il n’est qu’un danger pour elle. Ce danger est la Reine. L’intelligence de la Reine, sa fermeté, sa tête et son cœur, voilà l’ennemi et le péril. Du Roi, la Révolution peut tout attendre, et espère tout. Elle a mesuré sa faiblesse ; elle sait jusqu’à quelles concessions, jusqu’à quelles abdications elle peut mener le souverain, sans que le souverain se défende, sans que Thomme se révolte, sans que le père comprenne qu’en désarmant la royauté il livre le trône de son fiis. Mais la femme de ce roi, et son maître, la Reine, la Reine avec les frémissements et les impatiences de sa nature, avec le commandement de sa volonté, avec ce don viril, sur lequel Tinjustice des partis ne s’aveugle pas : le caractère ; avec cette ardeur d’une mère qui combat pour son enfant ; avec tous ces dons d’initiative, toutes ces vertus apparentes et morales de la royauté qui semblent réfugiées en elle; la Reine, qui maintenant voit l’avenir et n’a plus d’illusion sur la Révolution ; la Reine, poussée à la lutte et à la défense vaillante des droits du trône par le soin de la gloire du Roi, par Léloignement et la mise hors la loi de tous ceux qu’elle aime, par ses

(1) Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquis de Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.

amitiés comme par ses devoirs, la Reine est redoutable. Et quelles inquiétudes pour la Révolution cette séduction de sa personne, cet accent de sa voix, cet air, ce geste qui peuvent en un instant suprême arrêter les destins, entraîner une armée et faire répéter à des Français devant le trône de Marie- Antoinette le serment des Hongrois devant le trône de Marie-Thérèse ! Demain la Révolution n’entendra-t-elle pas, dans la chapelle des Tuileries, après le Domine salvum fac Regem^ la noblesse de France crier d’une seule voix : et Reginam (1) !

11 est besoin de conjurer ce péril et cette séduction. Toute la presse révolutionnaire pousse à la Reine : injures, colères, épigrammes, toutes les méchancetés et toutes les infamies de la parole imprimée la recherchent et la poursuivent. C’est la Reine, la Reine seule, contre laquelle les coups sont dirigés et les populaces ameutées. Dans tout ce papier qui flétrit ou menace la femme du Roi, le Roi, thonnête, le vertueux^ le mal conseillé Louis XVI, est toujours épargné ou absous. Dans l’autre camp, dans la presse royaliste, ce souverain qui s’oublie, Louis XYl est oublié de même ; les journalistes combattent, ils conspirent avec cette épouse et cette mère qui essaye vainement d’arracher le Roi à son sommeil et de lui donner son âme: la Reine est leur drapeau.

Puis d’autres ambitions encore que celles de la contre-révolution ne s’agitaient-elles point autour

^1) Journal de la cour et de la villes 2 juiu'. 1791.

de la Reine? Des modérés du tiers n’avaîent-ils point poussé la confiance en elle jusqu’à s’aviser de penser à faire interdire le Roi, et à donner à la Reine la régence du royaume avec un parlement composé de deux chambres, à l’imitation du parlement anglais (1) ?

Illusions, dévouements, espérances, partis, la Reine ralliait donc autour d’elle trop de forces et trop de projets pour que la Révolution n’en prît pas ombrage, comme du seul grand obstacle de son avenir. 11 était urgent que la Reine disparût pour que le chemin fût libre. « La grande dame devait s’en aller, si elle ne préférait pis, » tel était le langage des membres de la Constituante dans les salons de Paris (2) ; tel était l’avertissement officieux que lui faisaient donner les constitutionnels par l’entremise de la duchesse deLuynes (3). Mais la Reine ne voulant pas se sauver, la Reine résolue à rester aux côtés du Roi, à y mourir s’il le fallait, la Révolution songea à se débarrasser d’elle avec le poignard de l’émeute. Les hommes étaient prêts. Il ne fallait plus qu’un prétexte et un cri qui cachât le mot d’ordre.

Le prétexte fut le repas donné par les gardes du corps au régiment de Flandre dans la salle de spectacle de Versailles, repas où l’orchestre avait joué: O Richard I 6 mon roi ! et où la Reine avait paru avec le Roi et le Dauphin. Puis, le peuple échauffé

(1) Histoire de Marie- Antoinette^ par Montjoye, 1814, vol. L

(2) Journal de la cour et de la ville^ 4 octobre 1790.

(3) Mémoires de Campaii, vol. II.

de fables et de mensonges, une disette factice, une distribution insuffisante de pain le matin du 5 octobre (1), mettait à la bouche des halles et des faubourgs ce cri : du Painl Qi les lançait sur la route de Versailles.

Mais pendant que ce peuple s’ébranle avec ce cri, Mirabeau trahit le mot d’ordre de la journée à la tribune de l’Assemblée : il demande l’inviolabilité du Roi, du Roi seid (2).

Dans l’après-midi du 5 octobre, la Reine se promenait dans ses jardins de Trianon. Elle était assise dans la grotte, seule avec sa tristesse, quand un mot de M. de Saint-Priest la supplie de rentrer à Versailles : Paris marche contre Versailles. La Reine part, et c’est la dernière fois qu’elle s’est promenée à Trianon (3).

Que trouve-t-elle à Versailles ? La peur : des gardes sans ordres, des serviteurs effarés, des députés errants, des ministres qui délibèrent, et le Roi qui attend ! Elle se tient à la porte du conseil, écoutant, espérant, implorant une mesure, un plan, une volonté, un salut, au moins une belle mort : elle n’entend agiter que des projets de fuite; encore, n’y a-t-il pas assez de résolution dans le Roi pour les suivre jusqu’au bout ! Les coups de fusil courent les rues de Versailles, le galop des chevaux des gar-

(I) Bévolutions de Paris^ par Prudhamme, n. 13,

(‘2) ^iémoires de Rivarol. — Histoire de la Révolution de France pendant les dernières années de Louis . XVI, par Bertrand de Molleville, an IX, vol. II.

(3) Mémoires de Campan^ vol. II,

des au corps désarçonnés résonne sur la place d’ai> mes, puis, au bout de l’avenue de Paris, c’est le nuage et le bruit que pousse devant elle la marche d’une multitude : bientôt le premier flot du peuple bat la grille des ministres ; puis vient la garde nationale, qui traîne la Fayette en triomphe, puis les cris et les piques, et les poissardes vomissant l’outrage contre la Reine, et les coupe-têtes, manches relevées, et ce peuple qui vient demander les K boyaux de la Reine » ( I ) I

Au château, il n’est qu’anarchie et confusion. Les volontés flottent, les conseils balbutient, les lâchetés ordonnent. Dans le trouble, le vertige, l’épouvante, il n’est qu’un homme : c’est la Reine. Pendant cette nuit qui prépare le lendemain, tandis que, dans l’Assemblée envahie, les halles se répandent en menaces contre la Reine (2), tandis que, dans les cabarets, aux portes du château, le meurtre attend, roulé dans son manteau ; la Reine demeure le visage assuré, l’âme sans trouble? la contenance digne, la parole ferme, l’esprit libre et présent. Elle reçoit ceux qui se présentent dans son grand cabinet, parle à chacun, relève les courages, et communique à tous son grand cœur. « Je sais, disait la fille de Marie-Thérèse, qu'on vient de Paris pour demander ma tête; mais fai appris de ma mère à ne pas crain^ dre la mort, et je V attendrai avec fermeté (3). »

(1) Mémoires de Rivarol, — Histoire de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. I,

(2) Histoire de la Révolution de France, par Bertrand da Molleville. vol. I.

(3) Mémoires de Rivarol,

n est deux heures du matin. M. de la Fayette a répondu de son armée pour la nuit.- Le Roi a renvoyé les gardes du corps à Rambouillet. Il ne reste au château que les gardes de service. La Reine se couche et s^endort. Elle a ordonné à ses deux femmes de se mettre au lit ; mais, sorties de la chambre, celles-ci appellent leurs femmes de chambre, et les quatre femmes demeurent assises contre la porte de la chambre à coucher de la Reine. Au petit jour, des coups de fusil, des cris d’hommes qu’on égorge montent jusqu'à elles. L’une des dames entre aussitôt chez la Reine pour la faire lever ; l’autre court vers le bruit : elle ouvre la porte de l’antichambre, donnant dans la grand’salle des gardes : Madame] sauvez la Reine I « crie, en tournant vers elle son visage ensanglanté, un garde du corps qui barre la porte avec son fusil, et arrête les piques avec son corps. A ce cri, la femme, abandonnant ce héros à son devoir, ferme la porte sur M. Miomandre de Sainte-Marie, pousse le grand verrou, vole à la chambre de la Reine : « Sortez du lit, Madame ! ne vous habillez pas : sauvez-vous chez le Roi ! » La Reine saute à bas du lit. Les deux femmes lui passent un jupon sans le nouer. Elles l’entraînent par l’étroit et long balcon qui borde les fenêtres des appartements intérieurs ; elles arrivent à la porte du cabinet de toilette de la Reine. GetU porte n’est jamais fermée que du côté de la Reine. Elle est fermée de l’autre côté 1 et les cris et le bruit approchent: Miomandre est tombé à côté de son camarade du Repaire, qui est venu partager sa

rnort..v C’est en vain qne les femmes de la Reine frappent à laporte et redoublent de coups; pendant cinq mmütes rien ne répond. Enfin un domestique d'un valetde chambre du Roi vient ouvrir. La Reine se précipite dans la chambre du Roi : le Roi n’y est pas 1 II a couru chez la Reine par les escaliers et les corridors qui sont sous TOEil-de-Bœuf. Mais voilà Madame et le Dauphin qui se jettent dans les bras de leur mère. Le Roi revient. Madame Élisabeth: arrive. Quelles larmes, quelle joie de cette famille qui se retrouve (1) !

Bientôt tout ce qu'il y a de terreur dans le château, tout ce qui reste de fidélité dans Versailles, afflue et se presse dans cette chambre du Roi, entourée de clameurs et de bruits, du cliquetis des armes, de là voix du peuple. Les femmes se lamentent. Les ministres écoutent. Necker, abîmé dans un coin, pleure sa popularité. Les députés de la noblesse demandent les ordres du Roi. Le Roi se tait. La Reine seule console et encourage les hommes qui pâlissent. Sous les fenêtres, les cris augmentent i « A Paris ! à Paris ! » Le Roi se laisse décider par les supplications et les larmes. Il promet au peuple df partir à midi. Mais cela ne suffît pas au triompli .î du peuple : il faut que la Reine aussi paraisse.

) cris l’appellent. La Reine paraît à ùé balcon de l’appartement où Louis XIV a rendu le dernier soupir 1 Elle paraît, le Dauphin et Madame royale à ses côtés. <( Point d’enfants ! » ordonnent ringt mille

(1) Mémoires Campan, vol. II. — Rivarol^

voix. Marie-Antoinette, par un mouvement de ses bras en arrière, repousse ses enfants, et attend.' Le peuple n’a pas voulu de la mère, il a demandé la Reine : la voilà 1 (r Bravo ! vive la Reine (1) ! » crie d’une seule bouche ce peuple d’assassins, à qui l’air magnifique et la grandeur superbe de ce courage d’une femme arrachent l’admiration, et rendent une conscience.

Au lendemain d’Octobre, quelle grandeur plus belle encore, quelle magnanimité chrétienne dans ce pardanjie la Reine qui ne veut pas se souvenir de ses assassins ! Marie-Antoinette écrivait le ’soir même à l’empereur son frère : « Mes malheurs vous sont peut être déjà connus ; j'existe^ et je ne dois celte faveur qu'à la Pr'ovidence et à l'audace d‘un de mes gardes qui s'est fait hacher pour me sauver. On a armé conti^ moi le bras du peuple, on a soulevé la multitude contre wn Roi, et quel était le prétexte ? Je voudrais vousV apprendre et n en ai pas le courage,,, (2) » . Le Comité des Techerches ”^’^ait l’interroger ; la Reine répondait : Jamais je ne serai la délatrice des sujets du Roi, Le Châtelet lui demandait sa déposition ; la Reine déposait : J'ai tout vu^ tout su^ tout oublié (3).

(1) Mémoires de Rîvarol,

(2) Journal de la cour et de la ville, U avril 179®.

P) l*' mai 1790-

in

La fanille royale aux Tuileries. — Les Tuileries. — La Reine et ses enfants. — Instruction de la Reine pour l'éducation du Dauphin. — La Reine prenant partaux affaires. — Mirabeau. — Négociations de M. de la Marck auprès de la Reine. — Entr^ vue de la Reine et de Mirabeau à Saint'Cloud.

Le peuple emmenait la familfe royale. Deux têtes de gardes du corps sur des piques précédaient son triomphe. Les chansons, les ordures accompagnaient la voiture qui traînait lentement le boulanger, la boulangère et le petit mitron. Sur le siège même, le comédien Beaulieu insultait de mille pasquinades la famille royale (1). La Reine, les yeux secs, muette, immobile, défiait l’insulte comme elle avait défié la mort. « J’ai faim ! » dit le Dauphin qu’elle tenait sur ses genoux ; la Reine alors pleura.

Au bout de sept heures, le cortège arrivait enfin

(1) Journal de la cour et de la ville, iO mai 1790.

î. l’Hôtel de ville ; et comme, en répétant aux Parisiens la phrase de Louis XVI : C’est toujours avec plaisir et avec confiance que je me vois au milieu des habitants de ma bonne ville de Paris, » Bailly oubliait le mot : confiance, Répétez avec confiance^ lui disait la Reine avec la présence d’esprit d'un roi(l).

Les Tuileries devaient être la nouvelle résidence ii) la famille royale. Rien n’était prêt pour des hôtes dans ce palais sans meubles, abandonné depuis trois règnes. Les dames de la Reine passaient la première nuit sur des chaises. Madame et le Dauphin sur des lits de camp. Le lendemain, la Reine s’excusait auprès des visiteurs du dénûment des lieux : Vous savez que je ne m attendais pas à venir ici / disait-elle avec un regard et d’un ton qui ne pouvaient s’oublier (2).

Des meubles arrivaient de Versailles, et l’installation se faisait. Le Roi prenait trois pièces au rez-dechaussée sur le jardin ; la Reine avait ses appartements près des appartements du Roi. En bas était son cabinet de toilette, sa chambre à coucher, le salon de compagnie ; à l’entresol, sa bibliothèque garnie de ses livres de Versailles ; au-dessus, l’ap* partement de Madame, séparé de la chambre à coucher du Roi parla chambre où couchait le Dauphin, Après le salon de compagnie venait le billard, puis des antichambres. La gouvernante des enfants de

(1) Journal de la cour et de la ville.

(2) Considérations sur les principaux événements de ta Révih luiion française, par M“* de SiaëL 1812.

LIVilE TROISIÈME.

France, madame de Lambaile, MM. de CLastelliix, d’Hervilly, de Roquelaure, habitaient le rez-dechaussée, au pavillon de Flore ; Madame Élisabeth, le premier étage ; mesdames de Mackau, de Grammont, d’Ossun, et d’autres personnes, de la maison ou du service, les étages supérieurs. Au premier étage du palais se trouvaient la salle des gardes, le lit de parade, et des appartements ayant la même destination et le môme usage que la galerie de Versailles (1).

Aux premiers jours de son séjour aux Tuileries, la Reine se trouva sans force contre la douleur ; son énergie pliait sous l’humiliation de la royauté. Le lendemain de son arrivée, à la réception du corps diplomatique, essayant de parler, elle suffoquait de sanglots (2;. Lê's livres, la lecture, ne pouvaient la distraire du souvenir et de l’horreur des journées d’Octobre. Pour échapper au temps, pour occuper au moins son activité physique, elle recourait à son ai*g‘uille ; elle se jetait à de grands travaux de tapisserie et lés avançait avëc fureur. Mais die ne pouvait fuir sa pensée, cette pensée, dont ce fragment d’une lettre à la'duchesse dePolignac nous confie les angoisses et le découragement :

« ..... Vous parlez démon courage ; il en faut moins pour soutenir les moments affreux ou je me suis trou^ vée que pour supporter journellement notre position,

(1) Le château des Tuileries^ par p. j. a. r. d. e. Paris, Letouge, 1807, vol. I. ^

,(2) Considérations sur tes principaux événements de la Ré* voLution française^ par M”* de Staël.

ses peines à soi, celles de ses amis et celles de tous ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon cœur ne tenoit par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerois succomber ; mais vous autres me soutenez ; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais moi, je vous porte à tous malhew\ et vos peines sont pour moi et par moi{\). 0

Ses amis, son mari, ses enfants surtout la soutenaient et l’aidaient à revenir au courage.

Où est Tâme de Marie-Antoinette, aux premiers jours de la Révolution ? Où est son esprit, où est son cœur, pendant que la Bastille croulo, que les hommes s’agitent, que les choses conspirent, que la fatalité commence? Esprit, c:eiir, son âme tout entière est à ses enfants (2) ; et les tendresses inquiètes, et les chers soucis d’une mère penchée sur un fils menacé d’une couronne, emplissent toute cette Reine de leurs seules alarmes. Il sem-

(1) Mémoires sur la vie elle caractère de madame la duchesse de Polignac, par la comtesse Diane de Polignac. Hambourg,

(2) La Reine écrit le 12 août à la duchesse de Polignac: « ... Ma santé est assez bonne, quoique nécessairement un peu affaibli par tous les choques continuels qu*elle éprouve. Nous ne sommes entouré que de peines, de malheurs et de malheureux, — sans compter les absences. Tout le monde fuie, et je suis encore trop heureuse de penser que tous ceux qui m* intéressent sont éloigniez de moi. Aussi je ne vois pei'sonne, et je suis toute la journée seule chez moi. Mes enfant font mon unique ressource.*. » (Lettre tirée des papiers de la famille du duc de Polignac, citée avec Torthographo textuelle par M. Feuillet de Conches.)

LIVHE TKOISIEME.

ble que la Révolution ne soit pour elle qu’un avertissement providentiel qui révèle à ses indulgences maternelles la gravité et la responsabilité des grands devoirs d’une maternité royale. C’est quelques jours après le 14 juillet, dans les colères, dans les ivresses du peuple et de la cour, que Marie-Antoinette trouve le courage et le sang-froid de tracer pour madame de Tourzel ce long portrait moral du Dauphin, cette instruction où elle a la force d’être impartiale, de ne rien voiler et de tout dire, pour donner à sa gouvernante toutes ces lumières, toutes ces armes : la seconde vue d’une mère qui aime assez son fils pour le juger.

c 24 juillet 1789.

« Mon fils a quatre ans quatre mois moins deux jou?'s. Je ne parle pas ni de sa taille^ ni de son extérieur^ il ny a quà le voir. Sa santé a toujours té bonne, mais^ même au berceau^ on s'est apperçu que ses nerfs étaient très-délicats et que le moindre bruit extraordinaire faisait effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents^ mais elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n'est qu'aux dernières, et je crois que c était à la sixième, qu'à Fontainebleau il a eu une convulsion. Depuis il en a eu deux, une dans l'hiver de 87 à 88, et Vautre à ion inoculation; mais cettf^ dernière a été trjs-petite, La délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il n'est pas accoutumé lui fait toujours peur ;

tl a peur^ par exemple, des chiens parce quü en a entendu aboyer près de lui. Je ne V ai jamais force à en voir, pai'ce que je crois quà mesure que sa raison viendra, ses craintes passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants , très-étourdi, très léger, et violent dans ses colères; mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne remporte pas II a un amour-propre démesuré qui, en (e conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage. Jusqu à ce quü soit bien à son aise avec quelqu un, il sait prendre sur lui, et même dévoiler ses impatience% et colères, pour paroîlre doux et aimable. Il est d*une grande fidélité quand il a promis une chose; mais il est très-indiscret, il répète aisément ce quü a entendu dire, et souvent sans vouloir mentir il ajoute ce que son imagination lui a fait voir. C'est son plus grand défaut, et sur lequel il faut bien le corriger Du reste, je le répète, il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la fermeté, sans être trop sévèi-e, on fera toujours de lui ce qu on voudra. Mais la sévérité le révolterait, parce quü a beaucoup de caractère pour son âge ; et, pour en donner un exemple, dès sa plus petite enfance le mot pardon Va toujours choqué. Il fera et dira tout ce quon voudra quand il a tort, mais le mot pardon, il ne le prononcera quavec des larmes et des peines infinies. On a toujours accoutumé mes enfants à avoir grande confiance en moi, et quand ils ont eu des torts, à me les dire eux-mêmes. Cela fait quen les grondant j'ai l'air plus peinée et affligée de ce qu'ils ont fait que fâchée. Je les ai accour lumés tous à ce que oui^ ou non, prononcé par moi, est

irvevocable^ mais je leur donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour quils ne puissent pas croire que c est humeur de ma part. Mon fils ne sait pas lire, et apprend fort mal; mais il est trop étourdi pour s'appliquer. Il na aucune idée de hauteur dans la tète, et je désire fort que cela continue. I\os enfants apprennent toujours assez tôt ce quils sont. Il aime sa $œur beaucoup, et a bon cœur. Toutes les fois qu une chose lui fait plaisir, soit d'aller quelque part ou qu'on lui donne quelque chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de meme. Il est ne gai. Il a besoin pour sa santé d'être beaucoup à l'air, et je crois qu'il vaut mieux pour sa santé le laisser jouer et. travailler à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin. L exercice que les petits enfants prennent en courant, en jouant à l'air est plus sain que d'être forcés à marcher, ce qui souvent leur fatigue les reins.

Je vais maintenant parler de ce qui l'entoure. Trois sous- gouvernantes, mesdames de Soucy, belle-mh^e et belle-fille, et madame de Villefort. Madame de Soucy la mère, fort bonne femme, très-instruite, exacte, mais mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d'espoir. Il y a déjà quelques années quelle nest plus avec ma fille ; mais avec le petit garçon il n'y a pas d'incon* vénient. Du reste, elle est très-fidèle et même un pe% sévère, avec l'enfant : Madame de Villefort est tout k contraire, car elle le gâte; elle a au moins aussi mau^ vais ton, et plus même, mais à r extérieur. Toutes sont bien ensemble.

Les deux premières femmes, toutes deux fort atta*

chéefî à Venfant, Mais madame Lemoine^ une caillette et bavarde insoutenable, contant tout ce quelle sait dans la chambre, devant Venfant ou non, cela est égal. Madame Nouvüle a un extérieur agréable, de V esprit, de V honnêteté; mais on la dit dominée par sa mère, qui est très-intrigante.

Bi^nier le médecin a ma grande confiance toutes les fois que les enfants sont malades, mais hors de IC il faut le tenir à sa place ; il est familier, humoriste et clabaudeur.

Labbe d’ Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils, mais du reste il na ni le ton, ni même ce quil faudrait pour être auprès de mes enfans. C* est ce qui m! a décidée dans ce moment à lui retirer ma fille; il faut bien prendre garde qu'il ne s^établisse hoj'^s les heures des leçons chez mon fils. C'est une des choses qui a donné le plus de peine à madame de Polignac,et encore nen venoit-elle toujours à bout, car cétoit la société des sous- gouvernantes. Depuis dix ] ours j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbe qui m'ont fo7't déplu.

Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle ; mais je ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps, il s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre, mais je ne saurais pas dire exactement par qui; il y a cependant une madame Belliard qui ne se cache pas sur ses sentiments : sans soupçonner personne on peut s'en méfier. Tout son service m hommes est fidèle, attaché et tranquille.

Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre. Madame Brunier, femme du mé-

decin, est à elle depuis sa naissance^ la sert avec zele\ mais sans avoir rien de personnel à lui reprocher ne la charger ois jamais que de son service. Elle tient du caractère de son mari. De plus, elle est avare, et avide des petits gains quil y a à fai'^e dans la chambre.

Sa fille, madame Tréminville^ est une personne (Tun vrai mérite. Quoiqu âgée seulement de vingt sept ans, elle a toutes les qualités d'un âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance, et je ne l'ai pas perdue de vue. Je l'ai mariée, et le temps quelle n'est pas avec ma fille, elle 1 occupe en entier à l'éducation de ses trois petites filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c est elle que je désire charger de conti^ nuer les leçons à la place de Vabbé d' Avaux. Elle en est fort en état, et puis que j' ai le honneur d' en être sûre, je trouve que c'est préférable à tout. Au reste, ma fille l'aime beaucoup, et y a confiance.

Les sept autres femmes sont de bons sujets, et cette chambre est bien plus tranquille que l'autre. Il y a deux très-jeunes personnes, mais elles sont surveillées par leur mère l'une à ma fille. Vautre par madame le Moine,

Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres absolument insignifiants; mais comme ils nont rien à faire que le service, et qu'ils ne restent point dans sa chambre par de là, cela m'est assez insignifiant (1). »

(1) Nous devons la communication de ce bien précieux document, trouvé le 10 août, aux Tuileries, chez madame de

Un billet confidentiel de Marie-Antoinette répète ce même jugement sans faiblesse sur son fils. Il nous montre la mère dans l’exercice de son autorité, s’efforçant de vaincre les rébellions de l’enfant, de gronder ses colères, tremblant et cependant tâchant de ne pas faiblir dans ce grand mandat d’élever un roi :

• Ce 31 août,

« Il m'a été impossible^ mon cher cœur^ de revenir de Trianon, fai beaucoup trop souffert de ma jambe» Ce qui vient d'arriver à Monsieur le Dauphin ne m'étonne point. Le mot pardon Virritoit dès sa plus tendre enfance., et il faut s'y prendre avec de grandes précau-lions dans ses colères» J approuve entièrement ce que vous avez fait; mais quon lammene et je lui ferai sentire combien toutes ses révoltes m'afflige. Mon cher cœur., notre tendrésse doit estre sévère pour cet enfant; il ne faut pas oublier que ce n'est pas pour nous que nous devons V élever, mais pour le pays. Les pi'emièrei impressions sont si fortes dans l'enfance que, en vé* rüé,je suis effrayée quand je pense que nous élevom

Tourzel, et publié par nous sur copie, à l’obligeance de M. Ch. Alleaume. Quelque respect que nous ayons pour les susceptibilités des familles, nous n’avons pas cru devoir supprimer les noms propres dans la seconde partie de cette instruction. Le jugement de Marie-Antoinette sur la maison de ses enfants, à la date du 24 juillet i789, appartient désormais, et tout entier, à Thistoire. Au reste, il est permis de rappeler de ce jugement, jugement d'une heure et d’un jour dans la Révolution, que le cœur de la Reine a dû moqifier depuis, selon les dévouements*

un roi. Adieu, mon cher cœur, vous sçavez si je vous aime (1).

a Marie- Antoinette. »

Plus tard, après Octobre, retirée aux Tuileries, ne paraissant plus en public, la Reine se donnait encore mieux à ses enfants.* Elle devenait dans sa retraite rinstitutrice et la gouvernante de sa fille, passant ses matinées à surveiller ses leçons, les appuyant, les expliquant avec ce sens et cette façon des mères qui font l’étude à leur image, douce, familière et caressante. Puis elle donnait ses soins à son fils, trop jeune pour apprendre, mais qu’elle formait déjà à plaire, cherchant à le douer de cette amabilité, de cet accueil qui avaient gagné à sa mère le cœur de la France ; développant en lui toutes ces séductions de l’enfance qui enchantent et désarment les passions d’un peuple. C’était la plus grande consolation de ses chagrins que ce joli enfant, auquel il suffisait de rire pour que la Révolution lui pardonnât ; c’était le meilleur de ses journées que le moment où, accompagnant le Dauphin sur la terrasse au bord de l’eau, dans ce

(1) Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquis de Fiers et publiée pour la première fois par nous. Nous avons cru devoir respecter l’orthographe des lettres de la Reine dont nous avons eu communication. Il n’est pas besoin de rappeler ici que l’orthographe n’entrait point dans l’éducation du dix-huitième siècle. Voir tous les autographes du temps,, et consulter Dutens, Mémoires d*un voyageur qui se rtpos^ sur l’orthographe des lettres de Voltaire.

jardin alors appelé jardin du Dauphin, elle s’oubliait à le regarder s’amusant avec sa sœiir des canards qui plongeaient dans le bassin, ou bien des oiseaux qui volaient en chantant dans la grande volière (1). Quelle douce émotion, puis quels baisers de la Reine, quand, s’échappant de ses mains, le Dauphin courait à M. Bailly qui entrait chez le Roi : « Monsieur Bailly, lui disait l’enfant, que voulez-vous donc faire à papa et à maman? Tout le monde pleure ici... (2). » Et plus tard, quel orgueil, quelles joies d’une mère, des scènes pareilles àla scène charmante racontée par Bertrand de Molleville : le Dauphin chantant, folâtrant et jouant dans la chambre de la Reine avec un petit sabre de bois et un petit bouclier, on vient le chercher pour souper ; en deux sauts il est à la porte. « Eh bien! mon fik^ fait la Reine en le rappelant, vous sortez sans faire un petit salut à M. Bertrand ? — Oh ! maman, répond l’enfant avec un sourire et toujours sautant, c’est parce que je sais bien qu’il est de nos amis, M. Bertrand.,. Bonsoir, monsieur Bertrand ! »Le Dauphin parti:

est-ce pas, quil est bien gentif mon enfant^ monsieur Bertrand ? disait la Reine au ministre, il est bien heureux â^ètre aussi jeune ; il ne sent pas ce que nous souffrons et sa gaieté nous fait du bien.,. (3).

Mais quelles terreurs traversaient les joies maternelles de Marie-AntohieUe, ses seules joies l

(\) Le château des Tuileries, 1 02.

(2) Journal de la cour et de la ville, 12 février 1791.

(3) Histoire de la Révolution de France^ par Bertrand do Molleville.

Chaque semaine, chaque jour apportait la menace et le détail de nouvelles journées d’Ôctobre. La Reine tremblait sans cesse, non pour elle, mais pour ses enfants. La nuit du 13 avril 1790, la nuit pour laquelle la Fayette a annoncé une attaque du château, le Roi, accouru chez la Reine au bruit de deux coups de fusil, ne la trouve pas. Il entre chez le Dauphin : la Reine le tenait dans ses bras et pressé contre elle. « Madame, dit le Roi, je vous cherchais et vous m’avez bien inquiété. — Mon^ tieur, fêtais à mon poste^ » répond la mère en montrant son fils (1).

La Reine ne quittait plus ses enfants. Elle ne sortait des Tuileries que pour des courses de charité dans Paris, emmenant son fils et sa fille au faubourg Saint-Antoine, à la manufacture des glaces ; les formant à l’exemple de sa bienfaisance : leur apprenant à donner, comme elle, avec de bonnes paroles. Une autre fois, elle les emmenait à la manufacture des Gobelins, dans ce quartier de misère qui entendait dire à la Reine ; Vous avez bien des malheureux^ mais les moments ou nous les soulageons nous sont bien précieux Elle menait encore ses enfants aux Enfants trouvés, pour leur apprendre qu’il était des malheureux de leur âge. Elle faisait le bien chaque jour, dégageant

(1) Mémoires de iI/“* Campon,

(2) Journal de la cour et de la ville^ 9 mai 1790. — Fondatrice de ia Société des dames de la Charité maternelle, la

du Mont-de-Piété les pauvres garde-robes et les paquets de linge (4), saisissant, pour soulager le peuple, toute occasion heureuse, comme la première communion de sa fille ; semant autour d’elle les bonnes œuvres jusqu’au 9 août, où la Reine de France empruntera un assignat de 200 livres pour faire une aumône!

Mais si la mère avait son poste, la Reine aussi avait ses devoirs. Dernier tourment de cette vie douloureuse ! Marie-Antoinette ne peut se donner à ses chagrins et se laisser aller, sans mouvement, au désespoir, à la paresse, au repos des grandes douleurs. La Reine doit à toute heure se posséder, se vaincre et se surmonter. Elle doit, telle est la position que lui fait la faiblesse de Louis XVI, conseiller à tout moment le Roi et le faire à tout moment vouloir. 11 fautqu’elleassiste au Conseil dansles délibérations importantes, qu’elle pèse les projets, qu’elle estime les espérances ; qu’ellelise les Mémoires des royalistes, qu’elle en saisisse le point de vue et les moyens, qu’elle en expose au Roi les chances et les dangers ; qu’elle cherche et qu’elle discuto

Reine entrait dans tous les détails et dans t’examen de tons les moyens qui pouvaient soulager les pauvres, elle chargeait dix dames de distribuer 1,600 francs par mois en nourriture et en chaulfage dans toutes les paroisses de Paris. Elle ajoutait à cette somme 1200 livres destinées aux couvertures et vêlements des malades. Elle autorisait les dames de la Charité maternelle à donner des layettes à trois cents mères pendant les trois mois de l’hiver {Etrennes de la vertu pour Vannée P 92, Paris. Savoye).

(1) Révolutions de PariSf par Prudhomme» vol. IL

avec M . de Ségur, avec le comte de la Marck, avec M. dePontanges, le salut du Roi, des siens et du royaume ; qu’elle perce et discerne les intérêts^ les vanités, les folies, qu’elle combatte les imprudences des uns, les promesses des autres, les ambitions de tous ; qu’elle aiguillonne le dévouement et retienne le zèle ; qu’elle enchaîne les dispositions républicaines des ministres, qu’elle encourage le grand parti des timides, qu’elle arrête les tentatives des émigrés, qu’elle interroge l’Europe... V lui faut enfin décider le Roi à agir, et, sinon à agir, du moins à se retirer dans une place forte et à laisser agir.

Le séjour des Tuileries était insupportable l’été. La famille royale obtenait la permission d’aller à Saint-Cloud. Ce voyage fut comme une trêve aux ennuis delà Reine ; et pourtant ce n’était plus l’ancien salon de Saint-Cloud, tout peuplé d’amis : « le triste salon que ce salon du déjeuné^ autrefois sigai{\) 1 » mais c’était un peu de liberté, de l’air, des jardins sans cris, sans peuple... La Reine reprenait avec plus de courage et d’espérance l’œuvre commencée aux Tuileries . Elle essayait de décider le Roi à partir. Le Roi cédait, promettait ; puis, les malles faites, il se dérobait à sa parole. Et la Reine le voyait avec terreur attendre la République comme il avait attendu Octobre, quand le génie de la Révolution demandait audience à la Reine.

(1) Mémoires de la duchesse da PoHgnac, par la comtesse PoliGiiao.

Un matin, c’était au mois de septembre 1789, Mirabeau venait chez un ami: « Mon ami, lui disait-il, il dépend de vous de me rendre un grand service, je ne sais où donner delà tête. Je manque du premier écu. Prêtez-moi quelque chose. » Et Mirabeau emportait un rouleau de cinquante louis de chez M. de la Marck (1).

Aussitôt M. de la Marck courait aboucher la conscience de Mirabeau avec la cour. Aux ouvertures que M. de la Marck faisait faire par madame d’Ossun auprès de la Reine, à ces paroles qu’il lui faisait porter, « qu’il .Vêlait rapproché de Mirabeau pour le préparer à être utile au Roi, lorsque les ministres se verraient forcés de se concerter avec lui, » la Reine répondait elle-même à M. de la Marck : « Nous ne serons jamais assez malheureux^ je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau, »

Mirabeau ne tardait pas à s’impatienter qu’on ne le marchandât pas encore, et il laissait tomber dans l’oreille de M. de la Marck, pour effrayer la cour : « A quoi donc pensent ces gens-là? Ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas?... » — « Tout est perdu, disait-il encore à la fin de septembre ; le Roi et la Reine y périront, et vous le verrez, la populace battra leurs cadavres... oui, oui, on battra leurs cadavres (2)1... »

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck, publiée par A. de Bacourt, vol. I.

(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck. •

[bientôt il montait à la tribune, et là, faisant tonner la menace, il appelait la colère populaire sur

I l Reine à propos du repas des gardes du corps. .

II avait déchaîné les iournées d’Octobre !

Au mois d’avril 1790, le lendemain du jour où Mirabeau avait eu une entrevue secrète avec le comte de Mercy chez M. de la Marck, M. de la Marck était mandé chez la Reine. La Reine lui disait que (( depuis deux mois elle avait, conjointement avec le Roi, pris la résolution de se rapprocher du comte de Mirabeau; » et tout aussitôt, avec un accent d’embarras, elle demandait à M. de la Marck s’il croyait que Mirabeau n’avait point eu part aux horreurs des journées des 5 et 6 octobre. L’ami de Mirabeau se hâtait d’affirmer qu’il avait passé ces deux journées en partie avec lui, et qu’ils dînaient ensemble tête à tête précisément lorsque l’on annonça l’arrivée de la populace de Paris à Versailles : « Vous me faites plaisir^ — disait la Reine, que le ton de M. de la Marck rassurait et persuadait un moment; — f avais grand besoin d'être détrompée sur ce point. »

Mirabeau envoyait sa première note à la cour^ et M. de la Marck venait s’informer auprès de la Reine de l’effet de cette première note. La Reine asmrait M. de la Marck de la satisfaction du Roi. Elle Sui parlait de l’éloignement du Roi de vouloir recouvrer son autorité dans toute l’étendue qu’elle aval eue autrefois; elle lui disait combien il croyait neu que cela fût nécessaire et à son bon-

heur personnel et au bonheur de ses peuples. Puis elle questionnait M. de la Marck sur ce qu'il y aurait de mieux à faire pour que M. de Mirabeau fût content d’elle et du Roi. M. de la Marck venait demander ses conditions à Mirabeau. Ses dettes payées, Mirabeau ne demandait que cent louis par mois pour arrêter la Révolution. Le jour où M. da la Marck retournait auprès de la Reine, la Reina lui disait : « En attendant que le Roi vienne^ je veux vous dire qu^il est décidé à payer les dettes du comte de Mirabeau, » Peu après, lo Roi confirmait cette promesse, promettait en sus 6,000 livres par mois, et donnait à M. de la Marck, devant la Reine, quatre billets de sa main, chacun de 250,000 livres, qui ne devaient être remis à Mirabeau qu’à la fin de la session « s’il me sert bien, » disait le Roi (1). Ainsi Mirabeau était acheté, et il n’échappait même pas à la honte d’être acheté à forfait.

Pendant toute cette négociation, d"un jour à un autre jour, d’une heure à l’heure suivante, que de variations dans la pensée de la Reine ! Le malheur ne l’avait point encore guérie de la mobilité d’esprit. Elle flottait, elle errait de l’espérance à la crainte, de la foi au doute. Elle s’abandonnait aux promesses de Mirabeau, puis elle en repoussait les assurances. M. de la Marck, M. de Mercy venaient de la convaincre ; elle s’étonnait de désespérer. Hier, elle se disait qu’un homme si puissant pour le

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck, vol. 1.

mal serait tout-puissant pour le bien; aujourdhu elle se demandait si la royauté ne donnait pasuu exemple de scandale en descendant à payer un tribun, et elle se prenait à douter que Dieu bénît de tels marchés. Tantôt, tout entière au présent, oubliant la Révolution comme si la monai chie allait «voir un intendant pour s'occuper de cela, elle retrouvait avec ses amisTe passé, son rire, son confîanl Abandon, sa malice et sa grâce ; tantôt l’avenir s’emparait d’elle et agitait ses nuits. Cependant, la négociation terminée, c’était l’espérance qui triom phait en elle r elle espérait un moment follement comme le Roi.

Mirabeau s’était mis à Tœuvre. Mais, pendant que, pour gagner son argent, il envoyait à la cour notes sur notes (I), vains conseils où tout ce qui n’est pas menace n’est que ténèbres; pendant qu’il bondissait à la tribune pour sauver son honneur; pendant que, mal à l’aise et grondant dans ce rôle à deux faces, il s’agitait et se précipitait do tous côtés, haletant, furieux et ne suffisant pas à «on g^nie, brûlant ses jours, brûlant ses nuits, parlant, écrivant, dictant, vivant, sans pouvoir rassasier son âme de fatigues ni son corps de débauches, un sentiment confus se faisait jour dans les orages de son cœur. Un désir étrange, irrité chaque jour, le poussait à s’approcher de la Reine. Sa parole changeait tout à coup pour elle; sa plume trouvait

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte 4e la Marck. — Pièces justificatives des crimes commis pa/ « ci-devant Roi. Second recueil, 1*' cahier.

en parlant d’elle l’admiration, Tenthousiasme. Mirabeau voulait voir Marie-Antoinette. Et M. do Mercy obtenait de Marie-Antoinette qu’elle vît Mirabeau à Saint-Cloud (4) le 3 juillet 1790.

Quel moment! quelle entrevue I II est donc devant la Reine, l’homme de la Révolution auquel il a fallu acheter le salut de la monarchie, l’homme couvert de crimes et de gloire, l’homme qui a dit dédaigneusement de la femme de son roi : « Eh bien ! qu’elle vive ! » l’homme d’Octobre, cet homme que la Reine appelle « le monstre! » A son aspect, la Reine n’a pu retenir un mouvement d’horreur : la voilà balbutiante, et se rappelant à peine la flatterie qu^elle répétait en venant : Quand on parle

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck. — Cet été de 1790 était la dernière villégiature de la Reine à Saint-Cloud. Elle écrivait au mois de mai 1790 à Léopold II :

« . ... Notre santé à ious se soutient bonne; grâce à Dieu, c*est un miracle au milieu des peines d*esprit et des scènes affreuses^ dont tous les jouj's nous avons le récit et dont souvent nous sommes les témoins. Je crois qu'on va nous laisser profiter du beau temps, en allant quelques jours à Saint-Cloud qui est aux portes de Paris. Il est absolument nécessaire pour nos santés de respirer un air plus pur et plus frais, mais nous * reviendrons souvent ici. Il faut inspirer de la confiance à ce malheureux peuple ; on cherche tant à l'inquiéter et à Ventre^ tenir contre nous. Il n'y a que l'excès de la patience et la pu-^ reté de nos intentions qui puissent le ramener à nous; il sentira tôt ou tard, combien pour son propre bonheur, il doit tenir à un seul chef, et quel chef encore I celai qui, par V excès de sa bonté, et toujours pour leur rendre le calme et le bonheur, a sacrifié ses opinions, sa sûreté et jusqu'à sa liberté. Son je ne puis croire, que tant de maux, tant de vertus ne soient pas récompensés un jour. [Marie- Antoinette, Joseph //^ und Leopold II, von d’Arneth, Leipsi^, 1806.

à un Mirabeau (1)... Lui pourtant, fier de cette terreur, enivré de tant d’honneur que lui faisait le destin, ému, troublé auprès de cette Reine suppliante qui commandait au sang de Marie-Thérèse et ne commandait plus à ses larmes, ébloui de son aventure, transporté d’émotions et de pitiés orgueilleuses, croyant un moment donner ce dévouement qu’il avait vendu, il défiait l’histoire et la fatalité, il assurait Marie-Antoinette de la providence de son génie, il jurait que Mirabeau lui apportait l’avenir !

Rêves, chimères, illusions ! Fanfaron, qui, pouf avoir mené le torrent où le torrent voulait aller, croyait pouvoir le remonter ! Les événements n’étaient plus aux mains des hommes ; et ce misérable enivré, qui promettait un trône au fils de la Reine de France, était déjà promis à la mort.

(O Mémoirti de itf** Campant vol. U

Le parti des exclusifs. — Varennes. — Le départ. — Le retour»

— La surveillance aux Tuileries. — Barnave et la Reine. — La Reine au spectacle. — Tumulte à la Comédie italienne. — Insultes de VOmteurdu peuple. — La maison civile imposée à la Reine par la nouvelle Constitution. — Paroles de la Reine,

— Illusions de Barnave. — Le parti des assassins de It Reine. — La Reine séparée de madame de Lam balle. — Correspondance de la Reine avec madame de Lam balle.

Au mois de décembre 1790 la famille royale revenait de Saint Cloud, et la Reine retrouvait à Paris la Révolution, aux portes des Tuileries les complots et les menaces, aux portes de sa cham bre la trahison et l’espionnage. L’hiver se passa il ainsi, et Mirabeau mourait, emportant au tomb eau plus que ses promesses, plus que les espéra ces de Marie- Antoinette : Mirabeau emportait la popularité royaliste de la Reine.

Les hommes extrêmes du parti de la royauté, les exclusifs, a’^aient montré, dès le principe, leur

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mécontentement de cette politique nouvelle de la cour, qui voulait employer les tribuns à reconstituer l’autorité. Ils avaient fait parvenir à la Reine leurs remontrances, leurs avertissements, leurs moqueries, leurs menaces. Ils prenaient plaisir à railler les premières armes de M. de Mirabeau auprès du trône. Ils annonçaient le jour où le comte de Mirabeau devait être de garde chez la Reine, et ils parlaient de leur espérance de voir ce jour-là beaucoup de chevaliers français se réunir chez la souveraine. Puis, découragés, et abandonnant la Reine à sa confiance et au dévouement de Mirabeau, ils ne rappelaient plus ses devoirs à l’épouse de Louis XVI que par des reproches. Lors de la discussion de la garde du Roi mineur, ils gourmandaient ainsi le cœur de Marie-Antoinette : « Si vous n’avez plus le courage des reines, ayez au moins celui des mères ! » Mirabeau mort, le mécontentement des royalistes purs contre la Reine prenait une voix plus haute et plus impérieuse : Qu’est devenue, disaient-ils, cette autre Marguerite d’Anjou, l’héroïne du 6 octobre? pù est donc cette Reine sans peur qui servait de bouclier à son époux et cachait son fils dans son sein, « comme le pontife cache dans le sanctuaire l’hostie consacrée ? » Combien faut-il qu’elle soit devenue différente d’elle-même pour qu'on ait osé la calomnier jusqu’à dire, il y a quelques mois, qu’elle était entrée en négociation avec un factieux célèbre? pour publier depuis la mort de ce rebelle, qu’elle traitait avec les chefs du parti jaco-

bite ? î)epuis la soirée du 28 février, ajoutaient-ils en interpellant directement la Reine, qu’avez-vous fait pour les chevaliers français, pour votre fils pour votre époux, pour vous-même? Quel compta pourriez-vous rendre à l’Europe de son admiration ; à la nature, de ses dons ; à la mémoire de votre mère, des devoirs quelle vous impose? Si vous n’êtes qu’une femme ordinaire, disaient d’autres, il ne fallait pas serrer sur votre sein l’héritier du trône dans la journée du 6 octobre : il fallait le remettre auv brave de Guiche, au loyal Saint- Aulaire, à tout chevalier digne d’un tel dépôt, et leur dire : « Je ne me sens pas le courage de lutter contre de pareilles adversités ; portez mon liis soit à Léopold, soit à Victor-Amédée. . » Les plus ardents accusaient hautement la Reine de traiter avec sës assassins, de suivre lâchement le système imaginé par de lâches politiques, de sacrifier les deux premiers ordres de l’État, le clergé et la noblesse, au salut personnel de la royauté, de les livrer à la Révolution contre une promesse de restitution de la plénitude du pouvoir exécutif.. (1). 3'eis étaient, au commencement de l’année 1791, les sentiment, publics des royalistes ardents et exaspérés, poui cette Reine que tout abandonnait jour à joui\ les hommes comme les choses, l’occasion et la fortune, ses derniers courtisans et ses dernières^ illusions.

Quelques promenades à cheval dans le triste bois

(1) Gazette de Paris, 20 janvier, 27 mars, 22 avril 1791.

de Boulogne, où la Reine accompagnait le Roi (1), étaient le seul exercice permis au Roi, que le défaut de mouvement finissait par rendre malade. Au commencement d’avril, la Reine obtenait du Roi de repartir pour Saint-Cloud. Le Roi, la Reine et la famille royale montaient en voiture. La garde nationale fermait les grilles en jetant à la Reine les insultes de la rue (2), et les prisonniers d’Octobre étaient ramenés aux Tuileries. Dès lors ce fut l’unique pensée et l’unique effort de la Reine d’emporter la volonté du Roi et de faire sortir la royauté de prison.

Le 20 juin, dans une promenade que la Reine faisait avec sa fille à Tivoli, chez M. Boutin, la Reine, prenant sa fille à part, lui disait « de ne pas s’inquiéter de ce qu’elle verrait, qu’elles ne seraient jamais séparées pour longtemps, qu’elles se retrouveraient bien vite. » Et la Reine embrassait tendrement l’enfant toute émue et qui ne comprenait pas. Le soir, Marie-Thérèse-Charlotte, descendue à l’entresol de l’appartement de sa mère, trouvait son frère qu’on habillait en petite fille, tombant de sommeil et charmant ainsi. Il disait à sa sœur qu’il croyait « qu’ils allaient jouer la comédie parce qu’on les déguisait. » La Reine venait de temps en temps surveiller la toilette du Dauphin. Les enfants prêts, elle les menait par l’appartement du duc de Villequier à la voiture attendant au milieu de la

(!) Éloge historique de A/™* Élisabeth de France, par Ferrand. Paris, 1824.

(2) VOrateur du peuple, vol. V.

cour, et les y faisait entrer avec madame de Tourzel. Au bout d’une heure, arrivait Madame Élisabeth ; vers les onze heures, le Roi ; enfin la Reine, qui avait été obligée de se ranger contre la muraille pour laisser passer la voiture de la Fayette, et s’était un moment perdue (1).

Ils revenaient de Varennes I... Marie-Antoinette, en descendant de voiture, trouvait, pour l’aider à descendre, la main du vicomte de Noailles; d’un regard elle repoussait cette main (2), et, fière encore et le front haut, elle rentrait dans sa prison. Quelques jours après, elle écrivait : Je ne puis rien dire sur ïélai de mon âme. Nous existons; voilà tout{^)\..., >>

Alors autour de la Reine commençait l’inquisition qui devait la torturer jusqu'au dernier de ses jours. La Reine était mise sous la surveillance de la femme de garde-robe qui l’avait trahie. Nulle iutre femme ne devait la servir que cette femme, dont M. de Gouvion, aide de camp de M. de la Fayette, avait fait placer le portrait au bas de l’escalier de la Reine. Les plaintes énergiques du Roi auprès de M. de la Fayette purent seules délivrer Marie-Antoinette de la présence et du service de cette malheureuse ; mais ce renvoi ne changea rien à la surveillance, aui resta une surveillance de geôliers.

(1) Récit de Madame

(2) Journal de la cour et de la ville, 29 juin 179U

{3^ Mémoires de Cam^^an, vol. II.

Les commandants de bataillon de la garde nationale^ placés dans le salon, appelé grand cabinet, qui précédait la chambre à coucher de la Reine, avaient Tordre d’en tenir toujours la porte ouverte et de ne point quitter des yeux la famille royale. La nuit môme, la Reine au lit, cette porte restait ouverte, et Tofficier se plaçait dans un fauteuil, la tête tournée du côté de la Reine, guettant ce lit qui avait servi d’étal, pendant la fuite de Varennes, aux cerises d’une fruitière (1). La Reine n’obtint qu’une grâce : ce fut que la porte intérieure serait fermée quand elle se lèverait et s habillerait ; et dans cett^ captivité, déjà si persécutée, les seuls jours de liberté étaient les jours où l’acteur Saint-Prix, tout dévoué à la famille royale, obtenait de monter la garde dans le corridor noir, le corridor de communication de la Reine et du Roi, et permettait Tépanchement à leurs entretiens, la confidence à leurs paroles (SI.

De longs jours s’écoulèrent, après ce retour, où Tesprit de, la Reine demeura comme anéanti. Son courage était las, sa volonté désespérée. Et que vouloir, qu’imaginer, que tenter encore contre une fatalité si inexorable, devant de tels jeux de la mauvaise fortune? La Reine repassait tout ce voyage sans pouvoir en attribuer le malheur à des fautes humaines ; elle le revoyait sans pouvoir en détacher sa pensée; elle le revivait pour ainsi dire : cette nuit, cette route, ce ressort de la berline cassé à

(1) Révolutions de Paris, par Pru Ihomme, n* 99.

(2) Mémoires de vol. II,

douze lieues de Paris, cette côte que le Roi avait voulu monter à pied, ces retards, cette voix qui passe : Vous êtes reconnus I Bientôt Yarennes, le tocsin, la générale... et ce dernier moment d'espérance où, assise sur les ballots de chandelles de 'épicier Sauce, elle avait failli décider la femme de répicier à sauver le Roi; puis ce retour!...

Dans ces souvenirs, dans ces récits de Marie-Antoinette à ses familiers, un homme, un nom revenait souvent qui désarmait sa voix et semblait consoler sa mémoire. Elle se plaisait à parler de ce jeune commissaire de l’Assemblée, Barnave ; à dire le respect de son air, la convenance de ses paroles, la délicatesse de sa pitié, cette noble tenue d’une âme généreuse devant les misères d’une famille royale. Ces soins, cet attendrissement de Barnave, la Reine les opposait au cynisme et à la brutalité de leur autre compagnon de route, de ce Pétion, sur les genoux duquel elle n’avait pu laisser son fils ! Elle excusait ce jeune député du tiers, égaré par ’^’ambition d’un beau talent; elle ne se souvenait plus du tribun, qui s’était calomnié lui-même; elle ne voyait plus que ce jeune homme, le corps élancé hors de la portière, Madame Élisabeth le retenant par les basques de son habit, ce jeune homme qui sauvait avec l’éloquence de l’indignation un malheureux prêtre qu’on voulait massacrer devant la famille royale ; et elle disait que, si jamais elle redevenait Reine, « le pardon de Barnave était d’avance écrit dans son cœur (1). » Mais quel change-

0) Mémoires de Canman^ vol. IL

ment aussi ce seul jour a fait dans Barnave! Le voilà, le lendemain, qui livre à la Reine sa popularité, qui lui offre sa vie, sans demander de conseil qu’à son cœur ni de salaire qu’à sa conscience !

La Reine acceptait les plans de Barnave. L’affaire du 17 juillet, où la proclamation de la loi martiale au Champ-de-Mars arrêtait la proclamation de la déchéance du Roi, ramenait une fraction du parti constitutionnel aux plans de Barnave, acceptés par la Reine. Cependant la Reine ne pouvait se faire illusion : « on démolissait la monarchie pierre à pierre. » A l’acceptation de l’acte constitutionnel, elle avait vu le Roi debout et tête nue en face de l’Assemblée assise, et elle revenait silencieuse, accablée du pressentiment d’une déchéance. Deux jours avant cette humiliation et ce présage, le 12 septembre, écoutez Madame Élisabeth plaindre la Reine : « Mon Dieu, qu’elle (la Reine) doit être malheureuse ! Je n’ose lui parler des chagrins qu’elle éprouve, primo parce que je craindrais de lui faire de la peine, et puis de lui apprendre des choses qu’elle ne sait peut-être pas. Elle est bien heureuse d’avoir autant de religion qu’elle en a ; cela la souvent, et vraiment il n’y a que cette ressource. Elle

est fort contente de (son confesseur), et me

mande s’y attacher tous les jours (1). »

Quels jours, quelles nuits, dont une seule a fait les cheveux de la Reine blancs comme les cheveux d’une femme de soixante-dix ans (2)! C’est avec ces

(1) Éloge de ilf“® Élisabeth de France ^ par Ferrand, 1814.

(2) Mémoires de Campan, vol. IL

cheveux, dernière coquetterie, qu’elle veut se faire peindre pour la princesse de Lamballe, mettant de sa main au bas du portrait : Ses malheurs Vont blanchie. Jeunesse, sourire, les grâces augustes de la douleur ont tout voilé ; il ne reste plus à la Reine que ses larmes pour être belle. C’est à peine si ceux qui l’ont vue jadis la reconnaissent; et il va arriver cette scène douloureuse où mademoiselle du Buquoy, contemplant les ravages du chagrin sur la figure de la Reine, portera son mouchoir à ses yeux. « Ne cachez pas vos larmes, Mademoiselle^ — lui dira Marie- Antoinette ; — vous êtes bien plu$ heureuse que moi : les miennes coulent en secret depuis deux ans, et je suis forcée de les dévorer (1). »

La Reine pensait encore à fuir, mais l’apparence des choses la trompait en s’apaisant ; les rigueurs s’adoucissaient autour d’elle ; les esprits effrayés semblaient revenir aux lois, au Roi ; la Reine restait et reprenait sa vie monotone. Elle allait à la messe à midi, dînait à une heure et demie, se retirait chez elle, et soupait à neuf heures et demie, jOuant, après dîner et après souper, de longues parties de billard avec le Roi, pour le forcer à l’activité et à l’exercice : puis, à onze heures, tout le château se couchait (2).

Des amis conseillaient à la Reinede tâcher da reprendre sa popularité, d’essayer de parler à ce cœur des foules qui échappe aux factions, de se montrer

(1) Journal de la cour et de la ville, 1" août 17^^!.

(2) iî/o^e de Élisabeth de France, par Ferrand,

ri

aux théâtres, de faire chanter encore : « Chantons, célébrons notre Reine! » La Reine paraissait à la Comédie-Française, à l’Opéra, aux Italiens ; elle retrouvait les bravos et les acclamations de ses heu* reux jours. Mais la guerre civile entrait au théâtre avec la Reine. Les Jacobins défendaient à Clairval de chanter :

« Reine infortunée, ah! que ton cœur Ne soit plus navré de douleur 1 Il te reste encore des amis (1). »

Madame Dugazon, qui s’était inclinée vers la loge de la Reine en chantant, : « Ah! comme j’aime ma maîtresse ! » était huée ; les cris : « Pas de Reine! pas de maîtresse! » couvraient les cris de : Vive la Reine! et le lendemain, le journal qui, à propos de la fête des soldats de Châteauvieux, imprimera qu’il faut couler du plomb fondu dans les mamelles de Marie-Antoinette (2), l’Orateur du peuple imprimait: « La Reine aura le fouet dans sa loge au spectacle ; la Reine fait la gourgandine... w Ce qui suit ne peut être cité (3).

La nouvelle Constitution imposée au Roi ne désolait point seulement la Reine, elle la tourmentait encore dans son intérieur et tracassait misérablement ses amitiés et ses habitudes. Cette formation d’une maison constitutionnelle de la Reine, décrétée par la nouvelle constitution, qu’était-ce, sinon

(1) Révolutions de Paris, n* 110,

(2) L’Orateur du peuple, n® 43,

(3) Ibid .n* 53.

rintrusion des personnes ennemies dans la vie intime de la Reine? Déjà le général la Fayette, qui voyait le salut de la monarchie dans les petites choses, avait eu une longue conférence avec M. de la Porte, où il avait développé la nécessité pour la Reine de recevoir les femmes des fonctionnaires publics élus par le peuple (1). Aux premières années de la Révolution, n’avait-on point intrigué ettra* vaillé auprès de madame de Lamballe pour qu’elle admîtauxthés qu’elle donnait trois fois la semaine,, et où la Reine venait, les patronnes de la démocratie pure'? N’avait-on point voulu un moment refuser à la Reine le choix et la désignation des dames pour ses parties de loto du jeudi et du dimanche (2) ? A cette nouvelle démarche, le roi, si facile qu’il fût aux concessions, trouvait presque inouï que le nouveau régime de liberté ne permît pas à la Reine de fermer la porte de son salon, presque exorbitant qu’on voulut exiger d’elle qu’elle fît sa société de madame Pétion. Le projet seul de cette nouvelle maison, qui eût assis les ennemis de la Reine à son foyer, décidait et excusait l’abandon et la désertion chez les personnes plus attachée» à leurs titres qu’à la nersonne de la Reirie (3). La

(1) Pièces imprimées d’après le décret de la Convenlion nationale. Tome Troisième recueil.

(2) Mémoires du marquis de Pm'oy. Revue de Paris, 1836.

(3) Nous croyons devoir donner ici la liste des personnes composant la maison de la Reine, avec le chiffre de leurs gages, au 10 août, publiée 'pour la première fois par nous d’après un manuscrit conservé Archives nationales.

Constitution de 1791 ne reconnaissant plus les honneurs et les prérogatives attachés aux charges de Tancienne maison delà Reine, la duchesse de Duras

4 Arriéré dû au 10 août 1792 aux personnes employées dans la maison de la ci-devant Reine

¥ Jublîn, procureur généra?; gages, 1,800. — Beauvillier, femme de la Roche-Aymon (Bernardine), dame du palais; gages, 6,0()0. — De Saulx-Tavanes de Castellane (Gabrielle- Charlotle- Eléonore), dame du palais; gages, 6,000. — Berlaut de Chimeaux, femme Bibaut de Misery (Julie-Louise), première femme de chambre; gages, i8,04’2-50. — NoU, veuve Tliibaull (Marie-Élisabeth), première femme de chambre, gages, 18,042-50. — Génet, femme Bertholet-Campan (Jeanne Louise-Henriette), première femme de chambre; 6,415. — Qiielpèe La Borde, femme Regnier de Jarjayes, femme de chambre, 7,915. — Dehagues d’Hautecourt (Marie-Marguerite), femme de chambre, 3,415. — Lhonnelet, femme Malherbe, femme de chambre, 3,315. — Génet, femme Auguié, femme de chambre, 3,715.— Deshayes, femme Terrasse-Desmarcilles, femme de chambre, 3,715. — Collignon, famme Gougenot, femme de chambre, 3,7 15. — Saint- Aubin, femme Le Vacher, femme de chambre, 2,515. — Démarolles, id., 2,5! 5. — Dumontier, id,, 1,800. — Champion, huissier ordinaire de la chambre, 3,125. — Hollande, garçon de chambre, 7,97510. — Bazin, garçon de la chambre, 3,055-10. — Gallant, valet de garde-robe, l,5o7. — Schultez, tailleur. — Bonnefoi Duplan, garde-meuble ordinaire tic la chambre, 2,275. Tapissier de la chambre, 2,662. Lavandier du linge du corps, 2,720. Supplément de traitement, 6,000. — Mollin, maître d’hôtel delà table du premier médecin, 5,261. — Vicq d’Azir premier médecin de la reine, 11,773-8. — Chavignat, chirurgien du corps, 10,016. — Loger, chirurgien ordinaire, 4,728. — Vermond, accoucheur, 1,260. — Soyer, sécrétaire en la chancellerie, 500. — Tramcourt, secrétaire de la chambre, 1,500. — Beauvillain, secrétaire des boiiche et commun, 4,9^3. — Pigousse-Menoger, premier commis du secrétariat, 2,650. — Bardet, premier commis du contrôle, 2,700. — • Braud, femme Jousselin, brodeuse, 800. — Depeaux, femme Carneau, porte-chaise d’affaires, 1,500. — Saint-Hilaire, mon-

donnait sa démission de dame dupalais, ne voulant pas perdre à la cour son droit de tabouret. D’autres l’imitèrent. Le parti constitutionnel, qui conseillait à la Reine de former une maison civile, s’étonnait et s’affligeait de ne lui voir former qu’une maison militaire; il ne voulait pas voir les difficultés de la situation de la Reine. « Si cette maison constitutionnelle était formée, — disait la Reine, — il ne resterait pas un noble près de nous, et, quand les choses changeraient, il faudrait congédier les gens que nous aurions admis à leur place.,. Peut être, — ajoutait-elle, — peut-être un jour aurais-je sauvé la noblesse, si j'avais eu quelque temps le courage de r afflig er ; je ne V ai point. Quand on obtient de nous une démarche qui la blesse, je suis boudée, personne ne vient à mon jeu, le coucher du Roi est soit-

ieuse de bonnets, 1,2^ 0. — Baucher, femme Cliaiivin, employée au blanchissage du linge du corps, 2üu. — Dromard, femme Taitarat, baigneuse, 1,800. — Collas, femme Strèle, chargée du gros ouvrage de la chambre, 379-6. — Lasséré, femme Guérin, chargée da linge du corps, 600. — Binart, femme Hinet, femme pour le linge, 400. — Noël, valel de chambre ordinaire pour le jeu, 1,200. — Bonnet, garçon de garde-robe, i,637. — Henry, frotteur des appartements, 985-10. — Strèle. ayde-frotteur, 1,200. — Pelloux, garçon des feux, 1,500; — Dupin-Hardy, femme la Brousse, musicienne delà Reine, 2,800. — Menet-Regnier, prévDst de danse de la ci-devant Reine, 2,800. - Soyer, jardinier fleuriste, 120. — Dumond dite Dérouvillé, musicienne de la Reine, 2,400. — Bellet, garçon du gobelet, (;00. — Briant, maître à danser des pages, 727-10. — Ciolli, maître à voltiger, 600. — Bandieri de Laval, maître à danser de la Reine, 1,000. — Emengard- Beauval, femme Fresul-Boursaud, femme de chambre, 900. — Guiot, chapelain, 622,5. —Binard, ouvrier en linge, 400. — De Georges, huissier de la chambre, 4,015. »

taire» On ne veut pas juger les nécessités politiques^ on nous punit de nos malheurs ( 1). »

Qu’une telle position torturait Marie- Antoinette et son cœur! Quel supplice journalier, et auquel elle ne pouvait s’habituer, de céder à la nécessité et de taire ses sympathies ! Quelles luttes, quels combats, quels poignants regrets, quelles hontes secrètes, quand elle ne pouvait témoigner toute sa reconnaissance à son sauveur, M. de Miomandre, miraculeusement guéri de ses blessures; quand, le üls de l’infortuné Favras amené à son couvert, elle rentrait en armes dans ses appartements, et se plaignait amèrement de n’avoir pu faire asseoir à table entre elle et le Roi le fils d’un homme mort pour la royauté (2) !

Barnave était de ceux qui s’étonnaient de ne point voir former à la Reine de maison civile. Il s’étonnait encore et s’inquiétait de n’être écouté qu’à demi par la cour, et de la diriger à peine dans le détail de sa conduite. 11 ne comprenait point que la métamorphose ne peut se faire en un jour d’une monarchie en un pouvoir exécutif. Quelque renoncement qu’ils apportassent au sacrifice, quelque bonne foi qu’ils missent à l’exécution d’un pacte qui n’était qu’une trêve pour leurs ennemis, les derniers représentants de la monarchie française ne pouvaient renier la royauté, la religion de ses i-:^ditions, de ses espérances, de ses reconnaisâdinces ; et c’était demander à Marie-Antoinette une

(J) Mémoires de Campan^ vol. II.

(2) PjicU

abnégation surhumaine qu’une abdication semblable. Et, d’ailleurs, la cour même docile aux plans de Barnave, que pouvait Barnave pour le salut du Roi ? Dans ses notes, où son zèle cherchait les illusions, il parlait de sa force, de son influence personnelle : et la Révolution ne l’écoutait plus ! il appuyait sur les ressources et la vigueur de son parti : et son parti n’était plus qu’une société débandée d'honnêtes gens effrayés et d’ambitieux démasqués ! 11 se vantait à la Reine d’apporter, avec son dévouement, le dévouement de ses amis î et ces amis qu’il gç-oupait autour du Roi et de la Reine pour leur défense, ces ministres qu’il plaçait près de leur trône, appartenaient aux haines des Jacobins. Séparant les intérêts du Roi du salut de la Reine, ces ministres servaient dans l’ombre le parti qui voulait à tout prix débarrasser la Révolution de Marie-Antoinette.

Ce parti veille depuis quatre ans. 11 n’a reculé devant aueun crime, devant aucun remords. Des dénonciations d’empoisonnement, des avis de la police ont forcé la Reine à ne manger que le pain acheté par Thierry et à garder touj ou rs à sa portée un flacon d’huile d’amandes douces (I). Le coup d’Octobre manqué, une affiche placardée dans Paris au mois d’août 1790 disait « qu’il n’y avait point un crime de lèse-nation, mais un crime de lèse-majesté, à avoir voulu tuer la Reine (2), « Une nouvelle tenta-

(1) Mémoires de Campan^ vol. IL

(î) Journal de la cour et de la ville, 15 août I79(L

tive d’assassinat avait lieu dans les jardins de Saint- Cloud; elle échouait encore. Les assassins, découragés, se tournaient vers un autre assassinat. Le nom de madame de la Motte revenait dans la bouche du peuple : elle était à Paris, disait-on, logée chez madame de Sillery (1). Puis, à ce moment, reparaissait en France le libelle infâme de cette femme, que Louis XVI était forcé de racheter et faisait brûler à Sèvres. Bientôt uiî odieux complot s’ébruitait: la femme la Motte aurait paru à l’Assemblée et protesté de son innocence. Un membre devait prendre la parole, représenter la suppliante comme une victime sacrifiée à la vengeance de la vraie coupable, de la Reine ; et il eût fini en demandant la révision du procès du collier. De cette façon, la Reine, appelée devant les nouveaux tribunaux organisés par la Révolution, aurait été jugée, ainsi que l’entendait un des ministres du Roi, son garde des sceaux, Duport du Tertre. M. de Montmorin, le seul ministre royaliste laissé à Louis XVI, défendant un jpur la Reine dans le Conseil, et se plaignant timidement d’abord à Duport des menaces dirigées contre elle, du plan hautement avoué par tout un parti de l’assassiner, puis s’animant et finissant par demander à son collègue s’il laisserait consommer un tel forfait, Duport répondait froidement à M. de Montmorin qu’il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu’il n’en serait pas de même s’il s’agissait de faire le procès à la

'1) Journal de la ville et de la cour^ 9 novembre 1790.

Reine. « Quoi ! s’écrie M. de Montmorin, vous, ministre du Roi, vous consentiriez à une pareille infamie ? — Mais, dit le garde des sceaux, s*il ny a pas d'autre moyen (1). »

Il restait à la Reine une amie qui prenait une part de ses périls, de ses épreuves, de ses douleurs. Abandonnée des uns. séparée des autres, privée de tous ses appuis, de madame de Polignac, de l’abbé de Vermond, qui avait suivi madame de Polignac, la Reine n’avait plus auprès d’elle que madame de Lamballe; et voici qu’il lui fallait s’en séparer. La loi des circonstances, le besoin de la politique obligeaient la Reine à envoyer en Angleterre cette dernière amie comme la seule personne capable de décider Pitt à prendre d’autres engagements qu'une vaine promesse « de ne pas laisser périr la monarchie française(2). »

Dans sa vie d’affaires, au milieu des notes diplomatiques, des correspondances, des conseils, des mille occupations de sa pensée et de sa main, la Reine trouve des loisirs et des répits pour se rapprocher de madame de Lamballe, pour l’entretenir de sa tendre amitié et lui confier l'état de son âme et la mesure de ses craintes.

« Le Roi vient de m'envoyer cette lettre^ mon cher cœur^ pour que je la continue ; sa santé est tres-hien rétablie^ grâce à sa forte constitution. Le calme avec

(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte di ta Marck. InlroducUon.

(*Z) Mémoires de iW®* Campan, vol. II.

lequel il prend les choses a quelque chose de providentiel^ et la bonne Elisabeth est touchée de cela comme d*une inspiration qui vient d'en haut. Le dérangement qu'il vient (Réprouver a à peine été connu du public. Vous avez su sans doute Vétrange avanture qui s'est passée à la comédie le mois dernier^ le tapage et les applaudissements à mon apparu tion avec mes enfants : on a battu ceux qui voulaient faille du train et contrarier l'enthousiasme du moment ; mais les méchants ont bien vite le moyen de prendre leur revanche ; on peut voir cependant par-là ce que serait le bon peuple et le bon bourgeois , s'il était laissé à lui-même ; mais tout cet enthousiasme n'est qu'une lueur^ qu'un cri de la conscience que la faiblesse vient bien vite étouffer ; on aurait pu espérer d'abord que le temps ramènerait les esprits^ mais je ne rencontre que de bonnes intentions; mais pas un courage pour aller plus loin que t intention et les pi'ojets. Je ne me fais donc aucune illusion^ ma chère Lamballe^ et j'attens tout de Dieu, Croyez à ma tendre amitié^ et^ si vous voulez me donner une preuve de la vôtre^ mon cher cœur^ soignez votre santé et ne revenez pas que vous ne soyez pas bien parfaitement rétablie,

a Adieu ^ je vous embi^asse,

« Marie-Antoinette. »

« Jamais, Madame, vous ne trouverez une amie « plus vraie et plus tendre que

« Elisabeth-Marie (i). »

(i) Histoire vraia.

Aux approches de la Constitution, la Reine, effrayée de l’agitation des esprits, rappelle auprès d’elle cette amitié qui lui manque, et dont elle a besoin :

« Ma chère Lamballe^ vous ne sauriez vous faire um idée de Vétat de Vesprit oh je me trouve, depuis voire départ. La première base cfe la vie est la tranquillité ; il m'est bien pénible de la chercher en vain. Depuis quelques jours que la Constitution remue h veuple , on ne sait à qui entendre ; autour de nous il se passe des choses pénibles,.. Nous avons cependant fait quelque bien. Ah I si le bon peuple le savoiti Revenez, mon cher cœur, j'ai besoin de votre çmilié. Élisabeth entre et demande a ajouter un mot ; Hdieu^ adieu, je vous embrasse de toute mon âme.

« Marie-Antoinette (1). »

« La Reine veut bien me permettre de vous dire « combien je vous aime. Elle ne vous attend pas « avec plus d’affection que moi.

« Élisabeth-Marie. »

Puis, se ravisant, se reprochant comme un mouvement d’égoïsme d’avoir voulu faire partager ses dangers à son amie, la Reine imposait silence h l’appel de son cœur, et écrivait à madame de Lamballe, en septembre 1791 :

(l) Catal. ol autograph. letters Donnadieu, Piccadilty, 1851.

« Ne revenez pas dans lélat ou sont les affaires^ vous auriez trop à pleurer sur nous.

Que vous êtes bonne et une vraie amie^ Iq sens bien, je vous assure, et je vous défends de toute mon amitié de retourner ici.

Attendez V effet de V acceptation de la ConslitU’^ iion .

Adieu, ma chère Lamballc , croyez que^ ma tendre amitié pour vous ne cessey^a qu'avec ma vie (1). »

Et lorsque madame de Lam halle repasse en France, la Reine, Iremblante, lui renouvelle encore cette prière, à laquelle madame de Lamballe n’obéira pas :

« Non, je vous le repette^ ma chère Lamballe, ne revenez pas en ce moment; mon amitié pour vous est trop alarmée, les affaires ne paraissent pas prendre une meilleure tournure malgré Vacceptation de la Constitution sur laq' elle je comptais. Restez auprès du bon monsieur de Penthièvre qui a tant besoin de vos soins ; si ch n était pour lui il me serait impossible de faire un paj'eil sacrifice, car je sens chaque jour augmenter mon amitié pour vous avec mes malheures ; Dieu veuille que le temps ramenne les esprits; mais les méchants répandent tant de calomnies atroces, que je compte plus sur mon courage que sur les événements. Adieu donc, ma chère Lamballe, sachez bien que de près comme de

(1) Le Quérard, juin 185Ô.

ibm, je vous aime, et que je suis sûre de votre amitié.

Marie-Antoinette (1), »

Et ce sont lettres sur lettres, d’un ton et d’un cœur pareils, où la Reine supplie madame de Lambalie de ne pas revenir, de ne pas venir se jeter dans la gueule du tigre. Souvent, elle lui écrit, ayant sur scs genoux son fils, lecAow d amour, comme elle 1 .appelle avec un mot de mère; et, conduisant la petite main du Dauphin, elle lui fait écrire son nom au bas de sa lettre, comme elle lui ferait envoyer nu baiser (2),

(1) Lettre autographe signée, communiquée par M. le marqeig dô Biencourt et publiée pour la première fois par

(2) Catalogue d’autographes la Jarriette*

lîarie- Antoinette homme d'État. — Sa correspondance aYee ^n frère Léopold II. — Son plan, ses espérances, ses illusions. — Sa correspondance avec le comte d’Artois. Son opposition aux plans de l’émigration. — Caractère de Madame Élisabeth. S^n amitié pour le comte d Artois. Sa correspondance. Sa politique. — Préoccupation de Marie-An* loin aile du salut du royaume par le Roi.

La Reine passait alors toutes ses journées à écrire. La nuit, la Reine avait entièrement perdu le sommeil, elle lisait. Elle recevait les rapports de M. de la Porte, de Talon, de Bertrand de Molleville. Elle correspondait avec l’étranger au moyen {Vmu chiffre d’une extrême difficulté, indiquant les lettres par une lettre d’une page et d’une ligne d’une édition de Paul et Virginie possédée par tous ses correspondants. Qui la reconnaîtrait, cettn Temme, cette Reine si jeune hier, hier la reine de la mode et du plaisir; cette bergère de Trianon, occupée de badinages et d’élégances ? Imaj^inez-la

enlevée tout à coup à ces jeux de la pensée, à ces divertissements du goût, à la pastorale, aux rubans, à sa vie, presque à son sexe ! Adieu le sceptre léger de la grâce ! Du gouvernement de ces riens charmants, elle monte, grandie soudain, au plus grand H au plus sévère des affaires humaines. Ces plumes, taillées pour les causeries et les caresses de l’amitié, se plieront du premier coup au style des chancelleries, ettoucherontàl’Étatl Cette Dauphine rieuse, cette Reine qui se sauvait de son trône, Marie-Antoinette portera le fardeau d’un ministre des affaires étrangères, les restes d’un trône, le dernier espoir d’un droit !

Le malhelir a de ces coups de foudre, de ce? éducations subites, de ces illuminations miraculeuses de l’âme et de la tête, du caractère et du génie. L’exemple en est là, dans cette correspondance de Marie-Antoinette avec Léopold II (I), le> titres d’homme d’État de la Reine, le témoignage écrit qu’elle a laissé à la postérité de sa pensée politique, de son haut jugement, de sa mâle intelligence et de ses illusions. C’est au lendemain du retour de Varennes, c’est le 31 juillet 1791 que la Reine, se relevant sur sa chute, discute, prévoit, combat.

La Reine disait à son frère les influences du jour réunies et conjurées pour le salut de la monarchie;

(l) Correspondance secrète de Marie- Antoinette avec Léopold II, Burke et autres personnages etrangers (conservée aux Archives générales de rEropore). Revue rétrospective ^ 2* série, vol. I et IL

les séditieux repoussés, leurs efforts vains ; l’Assem- !)lce gagnant en consistance et en autorité dans le royaume. Elle disait la fatigue des agitations dans les agitateurs mêmes, la Révolution reprenant haleine, les fortunes demandant sûreté; la halte momentanée des événements, des passions, du désordre, les lois osant parler, la possibilité et la raison d’une pacification entre la dignité de la couronne et les intérêts de la nation ; enfin les es[)oirs de reconstruction de l’autorité par le temps, par le retour des esprits, par l’expérience des nouvelles institutions. A ce tableau de juillet 1791 la Reine opposait la France avant le départ pour ^ arennes, la multitude et le tumulte des partis, la lui désarmée, le Roi sans sujets, l’Assemblée dépouillée de force et de respect; bref, la désespérance, Tfiême dans le plus lointain avenir, de toute recréation de pouvoir.

Appuyée sur cette opposition de situation, sur ce ralentissement des excès, sur ce refroidissement des âmes, elle arrêtait et repoussait les offres de son frère, éloignant ce secours armé dont ne voulait pas son cœur français, et qu’il n’appellera, qu’il ne subira qu’au dernier moment et comme au dernier soupir de la royauté. Pour mieux retenir son frère et ses armées, la Reine glisse d’abord légèrement sur les dangers qu’une agression, une tentative violente de libération et de restauration peut faire courir à son mari, à son fils, à elleîuôine, accusée d'être l’âme de ce complot; puis, Uciiie de France, qui sait ce que peut la France

menacée, et qui en a tout ensemble comme une terreur et comme une fierté, elle entretient longuement l’Empereur de l’incertitude de la victoire sur un peuple en armes, électrisé et furieux d’héroïsme. Pour mieux enchaîner encore l’impatience de son frère, pour mieux le défendre de l’impatience de ses entours, elle fait appel à ses intérêts de souverain, à ses intérêts de prince autrichien. Elle lui représente la certitude de l’alliance de la France avec le premier empire qui reconnaîtra la Constitution. Cette alliance, elle la promet à Léopold II, s’il laisse Louis XVI consolider les lois, assurer la paix, et réconcilier la France avec elle-même.

Que l’histoire cherche, que les partis supposent, que la calomnie invente : voilà toute la politique de Marie-Antoinette, la confession de tout ce qu’elle attend, de tout ce qu’elle prépare, de tout ce qu’ele empêche. Elle ne veut rien de l’étranger, rien même de son frère, que la soumission aux idées de concession et de temporisation de Louis XVI, une conduite conforme « au vœu manifesté par la nation, » une espérance sans impatience d’une reconstitution sans secousse. Surmontant ses répugnances et les débats de son orgueil, elle tient parole aux Girondins auprès de son frère; elle reste fidèle à leurs conseils d’expectative tant que l’expectative ne devient pas une lâcheté et une désertion. Vainement Mercy-Argenteau répandait ses doutes et ses inquiétudes sur la franchise des intentions du parti girondin ; maltraitait auprès du

; no

prince de Kaunitz la foi crédule de la Reine dans (e dévouement des Barnave, des Lameth, des Duport ; répétait que les amis de la Reine ne seraient jamais que « des déterminés antiroya- Jistes et des scélérats dangereux ; » vainement il montrait, sur le plan de la Reine, la fausse et dangereuse position de l’Europe, ouverte et désarmée devant la menace et la contagion des idées françaises, troublée de perpétuelles alarmes, obligée à une surveillance permanente de cette tranquillité grosse de catastrophes qu’il appelait la repos de la mort (1) ; » ces avertissements, cei injures de, Mercy-Argenteau ne détachaient pas la Reine des avis de la Gironde et de la modération,

Ce n’est que lors de l’établissement de la Ré^ publique dans les esprits que Marie-Antoinette, voyant les événements emporter les promesses des Girondins, se retourne vers son frère, mais en le retenant encore ; elle défend à Vienne la précipitation et la violence, en même temps qu’elle combat aux Tuileries le refus de la Constitution, auquel l’encourageait Burke (2) ; elle cherche encore à dénouer pour ne pas trancher, elle veut vaincre avec cette arme des habiles, la diplomatie, honneur de tant de grands hommes, dont on a fait le crime et la condamnation de cette pauvre mère

(1) Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de TEmpereur, à M. le prince de Kaunitz. Revue rétrospective y 2* séria, vol. I.

(2) Réflexions de M. Burke pour être envoyées à la Reine de France, extraites par le comte de Mercy. Revue rétrospective, 2* série, vol. 1.

essayant de garder la vie et le patrimoine de ses fils ; de cette pauvre Reine qui croyait conspirer avec Dieu en défendant une institution relevant de sa grâce, et cependant tentait d’éloigner la guerre de la Révolution, espérant l’épargner à la Francel

n Pouvons nous risquer de refuser la Constitution ? — écrit la Reine dans sa lettre du 10 août 1791 à Mercy-Argenteau, un an jour pour jour avant le 10 août. — Je ne parle pas des dangers personnels.., » Et dans un post-scriptum : « Il est impossible^ vu la position ici^ que le Roi refuse son acceptation; croyez que la chose doit être vraie ^ puisque je le dis. Vous connoissez assez mon caractère pour croire quil m\ porteroit plutôt à une chose noble et pleine de courage (1) » Le Roi né peut donc pas risquer de refuser la Constitution : Pour cela je crois qu'il est nécessaire^ quand on aura présenté Pacte au Roi, quil le garde d'abord quelques jours, car il n'est censé le connaître que quand on le lui aura présenté légalement , et qu alors il fasse appeler les commissaires pour leur faire non pas des observations ni des demandes de changement qu'il n'obtiendra peut-être pas, et qui prouveraient qu'il approuve le fond de la chose, mais qu'il déclare que ses opinions ne sont point changées; qu'il montrait, dans sa déclaration du 20 de juin, l'impossibilité ou il était de gouverner avec le nouvel ordre de choses; qu'il pense encore de même, mais que pour la tranquillité de son pays il

(1) Marie-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau, 26 août 4792. Revue rétrospective, série, vo l.

se sacrifie^ et que pourvu que son peuple et la natmn trouvent le bonheur dans son acceptation, il n hésite pas à la donner ; et la vue de ce bonheur lui fera bientôt oublier toutes les peines cruelles et amères quon a fait éprouver' à lui et aux siens ; mais si Von prend ce parti il faut y tenir, éviter surtout tout ce qui pourroit donner de la méfianc e et marcher en quelque sorte toujours la loi a la main ; je vout promets que c est la meilleure manière de les en dégoûter tout de suite. Le malheur cest quil faudrait pour cela un ministre adroit et sûr, et qui, en même temps, eut le courage de se laisser abîmer par la cour et les aristocrates pour les mieux servir après; car il est certain quils ne reviendront jamais ce qu ils ont été, surtout par eux-mêmes (1). »

Puis, au bout de sa lettre, emportée par le pressentiment de la vanité de toutes ces tentatives, aux abois dans le dédale des ressources et des moyens de salut, épouvantée du sommeil du Roi, de ce roi incapable de régner, au jugement du comte de la Marck (2), la mère arrache à la Reine un cri,^ un douloureux appel aux puissances étrangères.

« En tout état de cause, les puissances étrangères peuvent seules nous sauver: V armée est perdue, V argent n existe plus; aucun lien, aucun frein ne peut retenir la populace armée de toute part; les chefs même de la Révolution , quand ils veulent parler

(1) Marte-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau. Revut réti ospective,1^ \o\,h

(?) Le comte de la Marck au comte de Mercy, 28 septembre 1791. Revue rétrospective, 2« série, vol. II.

Æordre^ ne sont plus écoutés. Voila Vétat déplorable ou nous nous trouvons; ajoutez à cela que nous na^ vons pas un ami, que tout le monde nous trahit : les uns par haine, les autres par faiblesse ov ambition; enfin je suis réduite à craindre le jour oîi on aura l'air de nous donr^r une sorte de liberté ; au moins dans Vétat de nullité ou nous sommes nous n avons rien à nous reprocher. Vous voyez mon âme tout entière dans cette lettre; je peux me tromper, mais c'est le seul moyen que je voie encore pour aller. J'ai écouté, autant que je Vai pu, des gens des deux côtés, et c'est de tous lew'S avis que je me suis formé le mien : je ne sais pas s'il sera suivi. Vous connois* sez la personne (1) à laquelle j'ai affaire; au moment ou on la croit persuadée, un mot, un raisonnement la fait changer sans quelle s'en doute; c'est aussi pour cela que mille, choses ne sont point à entreprendre. Enfin , quoiqu'il arrive , conservez-mot votre amitié et votre attachement, j'en ai bien besoin; et croyez que, quelque soit le malheur qui me poursuit, je peux céder aux circonstances, mais jamais je ne consentirai à rien Æ indigne de moi : c'est dans le malheur qu'on sent davantage ce qu'on est. Mon sang coule dans les veines de mon fils, et j'espère qu'un jour il se montrera digne petit-fils de Marie-Thérèse. Adieu (2). »

Et pourtant cela même, cet appel désespéré, n’est point un appel à l’invasion de la patrie. Marie- An-

(1) Le Roi.

(2) Marie-Antoinette au comte de Mercy-Ar^'enteau. Revue rétrospective, 2* série, vol. I.

toinette ne sollicite et ne veut qu un manifeste, un manifeste pesant sur la France du poids des représentations de toutes les têtes couronnées, une mise en demeure de la paix appuyée par de grandes forces; une imposante menace, mais une menace seulement, étendue surtout l’horizon de la France. Sans doute ce pouvait être une illusion chez la Reine de croire reconquérir la France en montrant et en arrêtant à ses frontières une armée d’observation l’arme au bras ; mais l’illusion était sincère, et c’est un beau spectacle de voir cette femme abreuvée de fiel, chargée d’outrages, développer généreusement et sans passion ce plan de retenue et d’attente qui défend d’un bout à l’autre la France contre les armes de l’étranger et contre les armes de ses enfants, deux guerres, deux malheurs que le Roi, disait Marie-Antoinette dans le Mémoire qui suit, devait épargner au risque de sa couronne el de sa vie.

Mais, avant le Mémoire de la Reine envoyé par elle à son frère, donnons une lettre qui le précéda :

f Ce 31 d’août 1791

fc Voici mon cher frère un nouveau mémoire^ fai cherché a vous prouver dans le dernier qu il dépend de, vous de mettre un terme aux révoltes qui subversent la France, On m'a fort approuvé de vous V avoir envoyé et Von me charQe de vous envoyer celui-ci. Les objets qui y sont discutés étant de la plus haute importance et les dàtArminations qui pourront éti^

prises étant de nature si elles sont fausses à jetler un désordre affreux non seulement en France mais dans toute l'Europe, le mémoire contient des réfections générales qui feront juger sainement de l'état des choses On recommande particulièrement à votive attention le passage suivant,

« *S'^ l'Empereur soutenait les émigrants on cesse voit de croire a la bonne foi du roi quon ne supposera jamais disposé à faire la guerre à son beaufrère ; si l'Empereur soutenoit les émigrants, cet équilibre de force engagerait à une guerre horrible et atroce ou la dévastation et le carnage serait sam bornes, ou l'on chercherait, L' on parviendrait peutêtre à débaucher de part et d'autre les soldats, ou l'on pourrait essayer à rallier tous les peuples à une cause commune contre les nobles et les rois; si l'Empereur soutenait les émigrés, si seulement il pouvait l'espérer. ils se livreraient aux plus^ folles et aux plus coupables espérances, car ils sont moins attachés au roi quà leur cause pi'opre,

« Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et je vous aime du plus profond de mon cœur et jamais je ne peu changer.

« Marie-Antoinette (1). »

Ajoutons à cette lettre la lettre accompagnant le Mémoire :

(1) L(îiir0 autographe signée, comrtiuniquée par M.... et pu» bliée ici pour la première fois.

« Ce 8 septembre.

« QiCil y a longtemps^ mon cher frère, que je naï

vous écrire, et cependant mon cœur en avoit bien b soin ; j e sais toutes les marques d'amitié et d'interet que vous ne cessé de nous donner, mais je vous conjure par celte même amitié de ne pas vous laisser cornpromettre en rien pour nous ; il est certain que nous n avons de ressow'ce et de confiance qu'en vous. Voici un Mémoire cqui pourra vous montrer notre position au vrai, et ce que nous pouvons et devons espérer de vous. Je connois très-bien Vàme des deux p'ères du Rot, il ny a pas de meilleurs parents queux [je dirais presque de frère si je navois pas le bonheur d'être votre sœur). Ils désirent tous deux le bonheur, la gloire du roi uniquement, mais ce qui les entourent est bien différent, ils ont tous fait des calcules particidiers pour leur fortune et leur ambition. Il est donc bien intéres’sant que vous puissiez les contenir et surfont comme M. de Mercy doit déjà vous lavoir mandé de ma paH d'exiger des princes et des François en général de se tenir en arrière dans tout ce qui pourra arriver soit en négociations, soit que vous et les autres puissances, faisiez avancer des troupes. Cette mesure devient d'autant plus nécessaire, que le roi allant accepter la Constitution, ne pouvant faire autrement, les François en dehors se montrant contre son acceptation, seroit regardé comme coupable par cette race de tigre qui inonde ce royaume, et bientôt il nous soupçonneroit d'accord avec eux ; hors il est de notre plus grand in--

iérêty faisant avf c eux tant que (T accepter^ ^inspirer la plus grande confiance, cest le seul moyen pour que le peuple revenant de son ivresse, soit par les malheurs quil éprouvera dans Vintérieur, soit par la crainte du dehors, reviennent à nous en détestant tous les auteurs de nos maux.

« Je vous remercie, mon cher frère, de la lettre que vous m*avez écrite, elle étoit parfaitement dans le sens que je pouvais désirer, et elle a fait un bon effet, car ceux même à qui je me suis cru obligée de la faire voir, on paru ou on crû devoir paraître con^ tent, mais quil m'en a coûté pour vous écrire une lettre de ce genre. Aujourd'hui qu'au moins ma porte est fermée, et que je suis maîtresse dans ma chambre, je puis vous assurer, mon cher frère de la tendre et inviolable amitié, avec laquelle je vous embrasse et qui ne cesse^^a qu'avec ma vie (1). »

Le Mémoire de la Reine, daté du 3 septembre 1791 , commence :

« Il dépend de V Empereur de mettre un terme aux « troubles de la Révolution française.

« La force armée a tout détruit, Un y a que la force « armée qui puisse tout réparer.

« Le Roi a tout fait pour éviter la guerre civile, et « ü est encore bien persuadé que la guerre civile ne « peut rien réparer et doit achever de tout détruire. »

(1) Lettre autogrraphe de Marie-Antoinette, publiée pour la première fo!s pariions. Armoire de fer. Archives de l’Empire.

Or, continue le Ménaoire, les princes entrant en France, c’est la guerre civile.

Le^ princes entrant en France, entrent « avec la ^oif (l’une autre vengeance que celle des lois ; » il fauf qu’ils reviennent «avec la paix et la confiance dans la seule autorité ciui puisse dissiper tous les partis. »

Les princes entrant en France, c’est une régence. Le Hoi s’oppose à cette régence : d’abord, comme pouvant diviser les provinces, les villes, l’armée, par la nomination i des emplois émanée de deux pouvoirs : l’un, l’Assemblée autorisée par le Roi, l’autre, le régent ; ensuite, comme pouvant « perdre la puissance du Roi par la même entreprise qui doit la lui rendre. »

Les princes entrant en France, c’est la convocation des Parlements à laquelle le Roi se refuse : t® comme pouvant compromettre dans une guerre d’arrêts unu autorité légale appelée dans l’avenir à rétablir l’ordre dans la paix ; 2° comme établissant une opposition entre les princes et le nom du Roi; 3® comme pouvant autoriser le peuple à croire au rétablissement entier de l’ancien régime.

Les princes entrant, c’est accoutumer la nation à Voir s’élever dans l’État une autre puissance que celle du Roi ; c’est jeter en dehors de la puissance légitime les bases d’un gouvernement au hasard, « dans un moment où l’homme le plus habile ne peut pas savoir quelle est la forme qui peut lui convenir. »

Puis, combattant les impatiences du parti des

princes : « Comment^ — disait la Reine avec un grand sens et une justesse d’esprit remarquable, — comment peut-on connoître ce qui peut convenir à l'état dune nation dont la plus faible partie commande dans le délire et que la peur a subjuguée tout entière /

« On d a pas conse't'vé le sentiment des choses accoutumées et journalières qui semblaient former^ non pas seulement la constitution de l Etat, mais celle de chaque classe, de chaque profession, de chaque famille.

(( On a tout arraché, tout détruit, sans exciter dans k grand nonbre la surprise et l indignation,

« lldy a point d* opinion publique et réelle dans une nation qui na pas un sentiment,,

« Que sont devenues toutes les habitudes ?... Quel est le droit habituel qui n'ait pas été proscrit ou V obligation habituelle qui dait été rompue ?

« On s'est servi des insurrections et des émeutes populaires pour détruire toutes les formes établies. On ne pouvoit pas s'en servir pour donner des habitudes nouvelles à la nation entière, et ce n'est pas en deux ans de temps employés à tout détruire qu'on peut créer ^ entretenir et consolider des habitudes.

« Il faut la laisser respirer un moment de tant de troubles et d' agitations ; il faut lui laisser reprendre ses habitudes et ses mœm^s avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger ou souffrir. »

La Reine reprenait :

Les princes entrant en France, c’est la guerre civile ; les étrangers entrant, c’est la guerre civile et la guerre étrangère.

Le Roi ne veut pas la guerre civile ; le Roi ne veut pas la guerre étrangère.

Il est en dehors de la guerre, un moyen, un seul, de sauver le Roi et le trône : une déclaration collective des puissances unies. Les puissances uniet déclareront qu’il n’est pas indifférent à l’Europe, vu la position et l’importance de la France dans le continent, que la France soit une monarchie ou une république ; qu’il importe au contraire aux monarchies de l’Europe que la couronne de " rance soit héréditaire de mâle en mâle, que la personne du Roi soit inviolable, que le Roi ne puisse être suspendu ou déchu de sa puissance ; qu’elles ne peuvent souffrir que les anciens traités conclus avec la France, devenus partie intégrante du droit européen, « soient le jouet de Tinfluence réelle ou présumée d’une force armée ou d’une émeute populaire ; » qu’en cas de révocation de quelque traité par le roi de France, révocation involontaire et forcée, elles sont en droit de déclarer la guerre à la France ; que, par une convention tacite, il a existé de tout temps un rapport de force armée entre les puissances del’Europe ; qu’ jne armée de quatre millions d'hommes levée tout à coup par la France, indépendamment des troupes de ligne, une, élévation aussi prodigieuse de la force armée qui tieut le Roi prisonnier, sont une violation de cette convention tacite, en même temps qu’un danger de guerre permanent pour les puissances étrangères.

Tels étaient les raisons et les prétextes de cette intervention de l’Europe où la Reine voyait le salut.

Elle espérait de cette déclaration l’intimidation des uns, l’encouragement des autres, un soulèvement spontané de la majorité craintive des mécontents contre la tyrannie locale des départements, des municipalités, des clubs ; un soulèvement qui serait si brusque, si général, si unanime, qu’il n’y aurait point de défense, point de sang. Elle espérait une révolution pacifique éclatant à la fois « dans toutes les bonnes villes de France, » et elle terminait son Mémoire par cette assurance, — hélas I ce n’était qu’un vœu — : « Za révolution se fera par rapproche de la guerre et non par la guerre ellemême (1). »

La Reine poursuivait encore, le 4 octobre 1791, auprès de son frère convaincu et rallié à cf'. projet (2), la réalisation de son plan et de ses espérances :

(1) Mémoire joint à la lettre de Marie-Antoinette à Léopold II. Revue rétrospective, 2* série, vol. II.

(2) Dans une réponse de Tempereur Léopold au Mémoire de la Reine, conservée aux Archives de l’Empire, nous lisons les passages suivants : « Les imperfections de la nouvelle Constitution française rendent indispensable d’y acheminer (les modifications pour lui assurer une existence solp/e et tranquille; l’Empereur applaudit à cet égard à la sagesse des bernes que Leurs Majestés très-chrétiennes mettent à leurs désirs et à leurs vues

« Les objets compris dans ce plan : lier la Constitution avec les principes fondamentaux de la monarchie; chnspwer au trône sa dignité et la convenance nécessaire pour obtenir le respect et l*obéissance aux lois ; assurer tous les droits^ accorder tous les intérêts, et regardant comme obiets accessoires les formes du régime ecclésiastique, judiciaire et féodal, rendre toutefois à la (Jonstitution dans la noblesse, un élément politique qui l'V 7//\nque, comme partie intégrante le toute

« t/e n ai de consolation qu'à vous écrire^ mon cher frère, je suis entourée de tant d'atrocités que j'ax besoin de toute votre amitié pour reposer mon esprit ; j'ai pu par un bonheur inouï voir la personne de confiance du comte de M.,, (1), mais je ny suis parvenu qu'une fois sûrement ; elle m'a exposé des pensées du comte qui se rencontre avec beaucoup de ce que je vous ai déjà dit ces jours derniers; depuis l'acceptation de la Constitution le peuple semble nous avoir rendu sa confiance^ mais cet événement na pas étouffer les mauvais desseins dans le cœur des méchants ; il seroit impossible qu'on ne revienne pas à nous si l'on connoissait notre , véritable manière de penser, mais malgré cette sécurité du moment, je suis lüins de me livrer à une confiance aveugle ; je pense qu'au fond le bon bourgeois et le bon peuple ont toujours été bien pour nous, mais il ny a entre eux nul accord, et il n'en faut pas attendre; le peuple, la multitude sent par instinct et par intérêt le besoin de s'attacher à un chef unique, mais ils n'ont pas la fo7xe de se débarrasser de tous les tirans de populace qui les opprime, n'ayant point d'unité, et ayant à lutter contre des scélérats bien d'accord qui se donnent d'heure en heure le mot d'ordre dans les clubs; et puis on les travaille sans cesse, on lew glisse avec perfidie des soupçons contre la bonne fox du Roi, et l'on viendra ainsi à bout de soulever de nouveaux orages ; si cela arrive comme je le crains,

monarchie. Les points d’amendement renferment tout ce qu’il est nécessaire de vouloir, possible d’exécuter avec stabilité. » (1) M. de Mercy.

car, enco7*e une fois, je ne me laisse pas prendre à cette ivresse du moment^ les malheures seront encore plus grands, car il sera aloî's plus difficile de reconquérir la confiance perdue et le peuple qui se croirait trompé tournerait contre nous,

« Cest un motif déplus de redoubler de soins pouf a profiter du moment s* il est possible : il le faut puisque Vautorité royale échappe et que la confiance publique est le frein a opposé aux envahissements du corps législatif. Mais comment pi'ofiter de la confiance du moment? là est la difficulté; je pense qu'un premier point essentiel est de régler la conduite des émigrants. Je puis répondre des frères du Hoi, mais non de M. de Condé. Les émigrants rentrant en armes en France tout est perdu, et il serait impossible de persuader que nous ne sommes pas de connivence avec eux. Lexisténce d'une armée (Témigrants, sur la frontière, suffit même pour entretenire le feu et fournir aliment aux accusations contre nous ; il me semble qu'un congrès faciliterait le moyen de les contenir. J'en ai fait dire ma pensée à M. de M... pour qu'il vous en parlât^ mon cher frère; cette idée d'un congrès me sourit beaucoup, et seconderait les efforts que nous faisons pour maintenir la confiance : cela d'abord, je le répète^ contiendrait les émigrants , et , d'un autre côté ferait icy une impression dont j'attends du bien ; je remets cela à vos lumières supérieures ; on esi de cet avis auprès de moi., et je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce points ayant tout fait expliquer à M. de M...

« Adieu, mon cher frère ; nous vous aimons^ et ma fille m'a chargé particulièrement (T embrasser son bon

oncle.

I « Marie-Antoinette (1). »

Tels sont les plans, tels sont les voeux de la Reine dans leur révélation la plus intime, dans leur confession la plus entière. C’est là toute la pensée, tout le cœur de cette Reine qui a porté si longtemps dans rhistoire la peine de l’émigration ! Mais quel historien osera désormais l’accuser contre tous les faits, contre toutes les preuves? Qui l’accusera encore après ces deux lettres, documents inconnus et précieux, où se voit l’abîme qui a toujours séparé la politique de la Reine de la politique de Coblentz ?

c Ce 14 mai 1791.

« Ma chère sœur, y ai déchiffrée la lettre du comte dCArt,; elle m'afflige beaucoup ; je vais vous la transcrire ici, et vous ve^Tez combien le meilleur cœur veut s'égarer. Les mouvements des émigrants sur la frontière sont une calamité, je suis désespérée quü prenne à contrepied nos avis et nos prières. Le Roi va lui écrire', vous feriez sagement, vous pour quila tant dC amitié, de lui écrire aussi pour nous aider à pré^

(1) Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquis de Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.

venir de nouveaux malheurs^ et V éloigner de M, de Condé. Voici sa leVre .*

Et Marie- Antoinette transcrit de sa main la lettre suivante du comte d’Artois :

« J’ai reçu votre lettre du 20 mars, ma chère sœur; le peu d’habitude que j’ai de cette manière d'écrire, m’obligeant à estre fort laconique, je vous laisse deviner combien je suis sensible aux marques de votre amitié, mais en môme temps combien je suis affligé de voir que vous différiez de jour en jour à me procurer votre confiance, surtout quand les circonstances sont si pressantes. Je mérite peut-être moins de réticence de votre part, mais ce dont je suis certain, c’est que votre intérêt exigeroit que je fusse mieux instruit.

« Tout porte à me prouver que vous avez un plan. Je crois même connoître à fond les détails de ce qu’on vous propose, et les personnes qu’on employé. Eh! ma sœur, le Roi se défie-t-il de moi? Je n’ajoute qu’un mot sur cet article, il peut estre permis de se servir de ses propres ennemis pour sortir de captivité, mais on doit se refuser à tout marché, à toute convention avec les scélérats, et surtout on doit calculer si les vrais serviteurs, les vrais amis surtout, pourront consentir aux conditions qu’on auroit acceptées. Au nom de tout ce qui vous est cher, souvenez-vous de ce peut de mots, et croyez que je suis bien instruit. Vous paroissez vous plaindre de mon silence et de l’ignorance où vous estes de mes projets, mes

reproches seroient mieux fondés que les vôtres, mais je sais ce que je dois à mon roi, et je me regarderois comme coupable si, sans Ten instruire, j’avois changé mes vues et mes projets. Au surplus je ne crains pas de répéter ce que je regarde comme ma profession de foi; je vivrai et mourrai s’il le faut, pour défendre les droits de l’autel et du trône, et pour rendre au roi sa liberté et sa juste autorité. La déclaration du 23 juin ou la teneur des cahiers sont des bases dont je ne m’écarterai jamais. J’employerai tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour décider enfin nos alliés à nous secourir avec des forces assez imposantes pour attérer nos ennemis, et pour prévenir tous les projets criminels. Je combinerai les ressources de l’intérieur avec les appuis du dehors, et mes efforts et mes soins se porteront également d’un bout du roiaume à l’autre, et je préparerai toutes les provinces suivant leurs moyens à seconder une explosion générale. J’arresterai, je contiendrai tout éclat factice, mais je seconderai avec autant d'ardeur que de dévouement les entreprises qui me paroîtront assez solides pour en imposer à nos ennemis et pour me donner la juste espérance d’un vrai succès. Enfin, je servirai également mon roi, et ma patrie, en agissant avec prudence, suite et fermeté. »

Ici, Marie-Antoinette reprend î

« Voici la 'partie de la lettre que vous ne connoissez

pas, ma chère sœur; je vous embrasse. Quand reve^ nez- vous ?

« Marie-Antoinette (1). »

Et, cette lettre envoyée à Madame Élisabeth, la Heine écrit aussitôt au comte d’Artois :

c Ce 14 mai 1791.

a J*ai vu avec beaucoup de peine, mon cher frere^ ce que vous me dites de mon prétendu manque de confiance; j'aime à penser que vous changerez d'opinion après la lettre que le Roi vous a écrite, et qu'il vous fera tenire avec celle-ci. Non, mon cher frère, nous sommes loins d'avoir cessés de vous regarder comme le meilleur des parents. Vous dûtes que notre intérêt exiger oit que vous fussiez plus instruit ; mais à quoi bon nos confidences; si vous vous refusez à complaire aux désirs que nous vous avons si vivement exprimés, et qui sont si confiderU els? Je vous repette qu'il est tout à fait dans l'intérêt du salut de votre frère que vous vous sépariez de de M. Coudé. Les armements des émigrans sont ce qui irrite le plus autoure de nous, et tant qu'il en sera ainsi, les affaires ne pourront pas prendre une meilleure tournure ; les plus honnêtes gens ont horreur de la guerre civile, et les méchant qui ont un si grand intérêt à tout envenimer, poussent

(1) Lettre autographe signée, communiquée par. M. Chanabry^ it publiée pour la première fois par nous.

des cris affreux qui menacent d'une catastrophe. Je vous en conjure mon cher frère ^ réfléchissez à ce que je vous écris, à ce que vom a écrit le Roi. Ce que vous ^erez de contraire nous causera un véritable désespoir. Mes enfants se portent assez bien, et la bonne Elisabeth, qui est pour nous comme un ange, doit vous écrire par la même occasion.

« Adieu, je vous aime de tout mon cœur.

« Marie-Antoinette (1). »

La loui’de responsabilité, l’énorme tâche, l’écrasant labeur pour une femme : porter, dans la tempête, la fortune du Roi, et disputer au destin ces lambeaux d’une monarchie, l’héritage d’un filsl Vaincue, rester debout; désespérée, vouloir encore se refuser aux larmes, et se forcer à la pensée ; calculer, combiner, proposer, résoudre, émouvoir, persuader, combattre sans repos, combattre devant soi et autour de soi, combattre la versatilité du Roi toujours prête à s’échapper, combattre la voix de l’émigration (2) dans la voix de la sœur du Roi qui se penche à son oreille, reconquérir chaque jour Louis XVI sur lui-même et sur Madame Élisabeth 1

(1) Copie de lettre autographe communiquée par M. le marquis de Bieiicuurt, et publiée pour la première fois par nous.

(2) Le comte de la Marck au comte de Mercy. Revue rétros^ pective, 2* série, vul. II.

Madame Élisabeth était un homme aussi, oais non un homme d’État comme la Reine. Il y avait du guerrier dans cette jeune femme qui devait mourir en héros. Dans cette douce fille de Dieu, égarée sur les marches d’un trône, dans cette vierge de charité, toute aux autres, toute au bonheur de ses amis, dont la pitié semble une tendresse, dont la vie est une bonne œuvre, il semble qu’il coure ce jeune sang du duc de Bourgogne, ce sang auquel il a fallu un Fénelon pour le vaincre. Madame Élisabeth est l’homme des Tuileries, qui conseille les partis violents, les risques extrêmes. Sous l’outrage des événements, la révolte de sa conscience a entraîné son cœur à ces sévérités sans merci dont le Jéhovah de l’Écriture frappe les peuples rebelles. Trêve, accommodement, diplomatie avec le nouveau pouvoir. Madame Élisabeth les repousse dès le commencement de la Révolution, prête au martyre, mais prête au combat, priant le Dieu des armées, et se demandant s’il n’est pas imposé aux Rois de mourir pour la royauté. Il y a longtemps que, bravant l’horreur des mots. Madame Élisal)eth déclarait nettement :

« Je regarde la guerre civile comme nécessaire. Premièrement je crois qu’elle existe, parce que toutes les lois qu’un royaume est divisé en deux partis, toutes les fois que le parti le plus faible n’obtient la vie sauve qu’en se laissant dépouiller, il est imf)()ssible de ne pas appeler cela une guerre civile. De plus l’anarchie ne pourra jamais finir sans cela : plus on retardera, plus il y aura de

3üO

sang répandu. Voilà mon principe ; si j’étois roi, il seroit mon guide (1). »

Oui, la guerre, le jeu des épées, le jugement de Dieu, 1 ensevelissement d’une monarchie dans son drapeau, ou sa victoire au soleil, une victoire qui la ramène en triomphe à tous ses droits d’hier. Madame Élisabeth ne sait pas d’autre issue ni d’autre salut ; et il faut lire dans son style garçonnier et dans ses grogneriez de bonne humeur le mépris qu’elle fait des espérances de la cour trompées par la mort de Mirabeau :

c 3 avril 1791.

« Mirabeau a pris le parti d’aller voir dans l’autre monde si la Révolution y était approuvée. Bon Dieu ! quel réveil que le sien !... Depuis trois mois il s’étoit montré pour le bon parti ; on espéroit en ses talens. Pour moi, quoique très -aristocrate, je ne puis regarder sa mort que comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne crois pas que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que Dieu veuille nous sauver. Je garde pour moi cette opinion parce qu’elle n’est pas politique (2). »

Madame Élisabeth n’a pas varié. Confirmée, fortifiée par la marche des événements dans la logique de ses instincts, elle n’attend plus rien aujourd’hui

(1) Leltre à madame de Bombelles. Éloge historique de idwinme Elisabeth, par Ferrand. Paris, 1814.

(2) Lettre à M®* de Raigecourt. Eloge historique de Madame

pour la France et le Roi que de laFrance étrangère, de l’épée des princes, du comte d’Artois. En cela, ses amitiés et ses sympathies conspirent avec se? idées. Le comte d’Artois a pour Madame Élisabeth ces grâces d’un cœur étourdi et d’une jeunesse un peu vive dont les femmes les plus pieuses ne laissent pas que d’être touchées. Ignorante des intrigues, moins éclairée que la Reine sur le secret et le fond des hommes et des choses, ii lui sourit de voir le restaurateur de la liberté et du trône de Louis XYI en ce frère dont le nom revient si souvent sous sa plume, en ce frère qu’elle aurait suivi s’il n’avait pas fallu, pour le suivre, abandonner le Roi. Effrayée dans ses croyances monarchiques par les gens d'affaires de la Reine, par ce vieux renard de Mercy, tous ses efforts et toute son habileté se tournent sans bruit et dans l’ômbre à amener un rapprochement entre la Reine et Goblentz :

<1 Pour parler plus clairement, rappelle-toi la position où s’est trouvé ce malheureux père (I): l’accident qui le mit dans le cas de ne pouvoir plus régir son bien, le jeta dans les bras de son fils (2). Le fils a eu, comme tu sais, des procédés parfaits pour ce pauvre homme, malgré tout ce que l’on a fait pour le brouiller avec sa bellemère (3). Il a toujours résisté ; mais il ne l’aime pas (elle). Je ne le crois pas aigri, parce qu’il en est incapable ; mais je crains que ceux qui sont

(1) Le Roi.

(2) Le comte d'Artois.

(3) La Reine.

liés avec lui ne lui donnent de mauvais • >nseils. Le père est presque guéri ; ses a^^air(•^ snnt remontées, mais comme sa tête est reveimo, dans peu il voudra reprendre la gestion de son bien ; et c’est là le moment que je crains. Le fiN (|ui voit des avantages à les laisser dans les mains où elles sont, y tiendra : la belle-mère ne le souIlVira pas; et c’est ce qu’il faudroit éviter, en faisant serHRr au jeune homme que, même pour son intérêt personnel, il doit ne pas prononcer son opinion sur cela, pour éviter de se trouver dans une position très-fâcheuse. Je voudrois donc que tu causasses de cela avec la personne dont je t’ai parlé; que tu la fisses entrer dans mon sens, sans lui dire que je t’en ai parlé, afin qu’elle pût croire cette idée la sienne et la communiquer plus facilement. Il doit mieux sentir qu’un autre les droits qu’un père a sur ses enfants, puisque pendant longtemps il l’a expérimenté. Je voudrois aussi qu’il persuadât au jeune homme de mettre un peu plus de grâce vis-à-vis de sa helle-mère, seulement de ce charme qu’un homme sait employer quand il veut et avec lequel il lui persuadera qu’il a le désir de la voir ce qu’elle a toujours été. Par ce moyen, il s’évitera beaucoup de chagrin et jouira paisiblement de l’amitié et de la confiance de son père. Mais tu sais bien que ce n’est qu’en causant paisiblement avec cette personne, sans fermer les yeux et allonger ton visage que tu lui feras sentir ce que je dis. Pour cela, il faut que tu sois conraincue toi- même. Relis donc ma lettre, tâche

de la bien comprendre, et pars de là pour faire ma commission. On te dira du mal de la belle-mère: je le crois exagéré ^1). »

Sans doute, il y a longtemps que la Reine a triomphé dans le cœur de Madame Élisabeth de Tinfluence de madame de Marsan ; il y alongtempsque Madame Élisabeth s’est rendue à la bonté de sa belle-sœur, à tant de vertus devenues sérieuses dans le malheur. La communion des périls a jeté les deux femmes dans les bras Tune de Tautre; elles s’aiment, et la vie de chacune est à Tautre. Mais ici il s’agit de plus que de TafTection et du dévouement ; il s’agit pour Madame Élisabeth d’un dogme et d’une foi de son esprit : la restauration de la maison de Bourbon par un Bourbon, cette contre-révolution par un prince français, qui était précisément, dans la pensée plus libre et plus étendue de la Reine, la ruine des princes eux-mêmes, et la ruine du Roi.

Le Roi ! la Reine ne voit que lui pour le salut. Elle le met en avant toujours, et seul, non tant pour les intérêts personnels du Roi que pour la garde et la dignité de la royauté. La crainte d’un amoindrissement du Roi est la crainte permanente de Marie- Antoinette, et, parmi tant d’inquiétudes, celle de ses inquiétudes qui ne cesse de veiller. Elle n’est préoccupée que de sauver le Roi de la reconnaissance d’une délivrance, que de sauver d’une servitude l’avenir de la monarchie. La déclaration d’une

(I) Lettre à M“* de Raigecourt. de Madame Elisabeth^ par Ferrand.

régence en faveur de Monsieur, d’une lieutenance générale en faveur du comte d’Artois, la v^*ctoiro de l’émigration enfin, telles sont les alarmes de cette Reine, dont le désir éclate à chaque phrase que le Roi fasse quelque chose de grand*

Kje 50 juin. — La Reine enchaînée par la faiblesse du Roi. — La seconde fédération. — Démarches de M. de la Fayette, démarche du général Dumouriez auprès de la Reine. — Outrages et insultes aux Tuileries — La nuit du 9 au 10 août. — La Reine au 10 août. — La Reine au LogotachU graphe aux Feuillants. — Départ pour le Temple.

Quelques jours avant que le Roi n’opposât son V 'to à la déportation des prêtres et à la formation d un camp de 20,000 hommes ; quelquesjours avant le 20 juin, la députation de la colonie de Saint-Domingue, ravagée par les nègres, disait à la Reine par la bouche de son président : « Madame, dans un grand malheur nous avons besoin d’un grand exemple ; nous venons chercher celui du courage près de Votre Majesté. »

Le 20 juin était venu. La moitié de la journée s’Atait passée au château comme les autres journées : à attendre. Il était quatre heures et demie quand

LIVKE TROISIÈME.

une clameur annonce le peuple : c’est Octobre qui revient ! Le Roi fait ouvrir la porte royale. Cours, escaliers, en un instant, tout est inondé d’une foule qui se précipite et monte. Le Roi, la Reine, la famille royale, sont dans la chambre du Roi, serrés, résignés, écoutant les coups de hache dans la porte d’entrée des appartements. Les deux enfants pleurent (1). La Reine est à essuyer leurs larmes. Le chef de la deuxième légion de la garde nationale, Aclocque, saisissant le Roi à bras le corps, le conjure de se montrer au peuple (2). Louis XVI sort. Madame Élisabeth, qui le veillait de l’œil, le suit. La Reine, ses enfants un peu consolés et pleurant moins haut, se retourne. Le Roi n’est plus là. Refoulant aussitôt son cœur de mère, Marie-Antoinette veut suivre son mari, a NUmporte ! dit-elle d’une voix frémissante, ma place est auprès du Roi ! n et, se dégageant des prières qui l’entourent, elle s’avance vers la mort d’un pas de Reine. Un gentilhomme l’arrête par le bras, un autre lui barre le passage. Quelques gardes nalionaux accourent. Ils assurent la Reine de la sûreté du Roi. Cependant le palais mugit: des cris de mort arrivent, comme par bouffées, à l’oreille de la Reine. De la salle de» gardes, le fracas sourd, le cliquetis, la victoire, marchent et s’avancent. Les gardes nationaux n’ont que le temps d’entraîner la Reine dans la salle du Conseil. Vite, ils poussent devant elle la grande

(1) pièces justificatives sur les événements du 20 juin 1792. Péclarntioii du sieur Lecrosnier.

Rjppor' du ci ef de la deuxième légioû.

table (I). Ainsi, entre la Reine et le fer qui la cherche, il n’y a plus que ce morceau de bois où se sont agités les destins de la monarchie! Une poignée de gardes nationaux défend la table. Tout autour de la salle, la foule roule. Ce sont des armoires qu’on enfonce, des meubles qu’on brise, des rires : « Ah ! le lit deM Véto ! » Il a un plus beau lit que nous, M. Véto (2) ! » Bientôt les rires sont des éclats. Les portes de la salle du Conseil, brisées, vomissent le peuple... La Reine est debout, Madame est à sa droite, se pressant contre elle. Le Dauphin, ouvrant de grands yeux comme les enfants, est à sa gauche (3). Madame de Lamballe, madame de Tarente, mesdames de la Roche- Aymon, de Tourzel et de Mackau (4) sont çà et là, autour de la Reine, sans place, sans rang, comme le dévouement. Les hommes, les femmes, les piques et les couteaux, les cris et les injures, tout se rue contre la Reine. De ces cannibales, Tun lui montre une poignée de verges avec l’écriteau : Pour Marie- Antoinette ; l’autre lui présente une guillotine ; l’autre, une potence et une poupée de femmej l’autre, sous les yeux de la Reine, qui ne baissent point leur regard, avance un morceau de viande en forme de cœur qui saigne sur une planche. « Vive Santerre ! » crie soudain la foule. « Tenez !

(1) Le cri de la douleur ou journée du 20 juin^ par Tauteur du Domine salvum fac regem.

(’l) Déclaration dn sieur Guibout.

(3) Rapport de l’événement arrivé aux Tuileries la Sù Juin 1792.

(4, JUé moitiés de Campa?i, vol. II.

les voilà 1 » dit d’une voix rauque le gros homme, poussant son troupeau devant lui, et montrant la Reine et le Dauphin. Une femme, l’ordure à la bouche, tend, avec un geste de mort, deux bonnets rouges à la Reine. Le général Wittingthoff en pose un sur la tête de la mère, un sur la. tête du fils, et tombe évanoui (1). La foule grossissante presse les gardes nationaux contre la table. Les hommes poussent les femmes auprès de la Reine pour lui cracher desinj ures au visage : « Aï avez-vous jamais vue ? Vous ai-je fait quelque mal ? leur dit la Reine. On vous a trompées, . je suis França se ,, j'étais heu-reuse quand vous m'aimiez (2) ! Et voilà qu’à cette voix si douce et si triste, le tumulte s’est tu pour écouter. Tout à coup touchées, ces femmes s’apprivoisent et rentrent dans leur sexe. La fureur tombe, la bouche se ferme sur l’outrage commencé. L’émotion, la pitié rouvrent les cœurs. L’humanité reconquiert cette populace : elles pleurent, ces femmes ! a Elles sont saoules ! » dit Santerre en haussant les épaules (3), et lui-même approche, s’accoude familièrement à la table... Mais quand il fut face à face avec cette majesté de la douleur, lui aussi il redevint homme. Il vit que le Dauphin suait sous son bonnet rouge, et d’un ton brusque : « Otez le bonnet à cet enfant : voyez comme il a

(1) Le cri de douleur,

(2) Mémoires de il/*"® Campan^ vol. II.

(3) Copie du rapport du chef de la quatrième légiof (Mandat).

chaud (1)1») Pauvre enfant! qui demain, à une prise d’armes au château, dira à sa mère : « Mawariy est ce quhier n'est pas (ini (2) ? »

Le lendemain du 20 juin, le Roi eut une conversation avec Pétion ; et comme il se plaignait de l’insuffisance des mesures prises, et demandait que la conduite de la municipalité fût connue partoute la France : « Elle le sera, répondit Pétion, et sans les mesures prudentes que la municipalité a prises, il aurait pu arriver des événements beaucoup plus fâcheux, non pas pour votive personne^ parce que vous devez bien savoir qu’elle sera toujours respectée, mais... » Pétion s’arrêta : la Reine était-là ; il n’avait osé dire : la Reine (3).

Quelque temps après le 20 juin, la Reine laissait échapper : Us m'assassineront ! Que deviendront nos pauvres enfants ? et elle fondait en pleurs. Madame Campan, voulant lui donner une potion antispasmodique, la Reine la refusait en lui disant que les maladies de nerfs étaient la maladie des femmes heureuses (4) .

La Reine disait vrai : elle n’avait plus de ces maladies. Le malheur l’en avait guérie. Les maux de sa vie, de cette vie de larmes, de luttes, d’inquK^ tudes, semblaient l’avoir dérobée aux maux de son corps. Sa santé s’affermissait dans ces épreuves,

(1) Pièces justificatives. Rapport de Févénement.

(2) Le cri de douleur,

{^) Histoire de Marie Antoinette ^ vol IL

(4) Mémoires de Campan^ vol IL

dans celte fièvre et cette activité douloureuse de sa tête et de son cœur ; et elle s’étonnait de cette force que Dieu donne aux faibles pour souffrir.

Elle avait repris sa vie; mais ses jours n’étaient plus qu’alarmes, ses nuits n’étaient plus qu’alertes. Tout bruit menaçait; toute heure craignait les faubourgs. Un homme d’ailleurs dans le château et an couteau suffisaient... 11 fallait changer les serrures de la Reine, puis faire quitter à la Reine son appartement du rez-de-chaussée ; et la Reine, en prêtant l’oreille, eût pu entendre rôder l’assassinat dans les corridors. Tout le mois de juillet, les femmes de la Reine, malgré ses ordres, n’osaient dormir, n’osaient se coucher (1).

Par moments, il y avait encore chez la Reine des révoltes, des espérances, des projets; mais ces mouvements, ces élans, ces lueurs, étaient sans suite et sans mirée. Le Roi était à côté de la Reine ; il lui ôtait toute illusion, et jusqu’ au courage de penser à l’avenir. Comment espérer, pourquoi tenter seulement de décider à un coup hardi, à une grande entreprise, à l’audace de la défense, ce Roi dont la patience était le seul héroïsme ?Et la Reine retombait bientôt des agitations et des rêves de sa volonté dans une résignation désolée Enchaînée par la faiblesse, mais jalouse de l’autorité et de la dignité de la personne royale, elle repoussait l’idée de montrer ce que peuvent « une femme et un enfant à cheval.» Elle refusait de rien tenter, de rien

(1) Mémoires de Campan, vol. II.

füSftr par elle-même, de peur de cacher le Roi, de le voiler, de le diminuer ; et , se formant aux vertus de Louis XVI, elle attendait, répétant « que les devoirs d’une Reine qui n’est pas régente sont de Tester dans l’inaction et de se préparer à mou’^ rir (1). »

Arrivait la seconde fédération. La Reine partait pour le Champ de-Mars, ne croyant pas revoiries Tuileries (2). On tremblait au château; mais la Reine revenait le soir, et son retour inespéré était salué par ces mots : « Dieu soit loué I la journée du 14 est passée (3). »

Une démarche tentée auprès de la Reine, pour son salut, par un de ses ennemis, allait être plus fatale à la Reine que tout ce que cet ennemi avait tenté contre elle. La Fayette, tremblant pour la fortune de ses idées, voyant sa charte constitutionnelle compromise, voyant les périls de ce gouvernement impossible qui met le Roi au dessous des lois et le fait responsable des actes de ministres imposés, inquiet et affligé de tout ce qui a lieu et de tout ce qui se prépare, blessé dans l’amour-propre de ses théories par la journée du 20 juin, étonné aussi et honteux, il faut le dire, des complicités où leis révolutions entraînent un honnête homme, la Fayette quitte Tarmée, se présente à l’Assemblée, rappelle le 20 juin, déclare que la

(1) Mémoires de itf®* Campant vol. IL

(2) Histoire de la Révolution de France, par Bertrand de Molleville, vol. VIîI.

{3j Histoire de Marie- Antoine tiet par .Montjoye, vol. II

Constitution a été violée aux yeux de la nation tout entière, demande que les auteurs et fauteurs d’un pareil crime soient recherchés et punis, et, sortant de l’Assemblée, sollicite une entrevue de la Reine(I).

La Révolution, le malheur, une expérience des hommes et des choses chèrement achetée, avaient fini par commander à la Reine la prudence^ la défiance même. En repassant sa vie, l’histoire de ses dernières années, Marie-Antoinette avait appris à redouter les pièges et les trahisons. Puis, si Marie- Antoinette, renonçant à ses antipathies, oubliant de misérables griefs dans de telles catastrophes, pardonnait sans effort à ses ennemis personnels, elle ne surmontaitque difficilement ses préventions contre les hommes qu’elle jugeait avoir trahi la royauté. Elle doutait de ces remords qui venaient si tard, et l’heure lui semblaitpassée où le salutdu trône pouvait être encore à la disposition de révolutionnaires arrêtant la Révolution au point où s’arrêtaient leurs ambitions, leurs vœux,leursidées,leurs consciences. Pouvait-elle voir le dévouement dans ces services offerts sous condition à la royauté, dans ce retour des hommes de 1789, de 1790, de 1791, dépassés par les circonstances, et se rapprochant du Roi bien moins pour le sauver que pour sauver leurs systèmes ? Un seul Pavait touché ; ç’ avait été Barnave. Mais Barnave s’était donné, son dévouement

(1) Mémoires secrets et universels sur les mcdheurs et la j mort de la Reine de France, par Lafont d’Ausonoe. ^

avait été gratuit ; et ce n’avait point été îe triomphe de ses principes qu’il avait cherché dans le sacrifice de sa personne.

Avant M. de la Fayette, te gênerai i3umouriez, effrayé de celte Révolution tombée « jusqu’à la canaille des désorganisateurs, » avait demandé une entrevue à la Reine ; et la Reine l’avait laissé se traîner à ses pieds. C’est en vain que, baisant le bas de sa robe, humilié, prosterné devant la Reine, il l’avait suppliée de se laisser sauver (i) : Marie-Antoinette avait refusé de se confier au général de la Révolution. Mais contre M. de la Fayette, quelles répugnances plus grandes encore chez la Reine ! G'é^ tait le volontaire d’Amérique, oublieux des applaudissements qu’elle avait donnés à son courage ; c’é» tait l’ancien noble, tourné contre la monarchie ; c’était cet homme, aux ordresdesa popularité, toujours présent aux plus mauvais jours de la vie delà Reine, la Fayette qui dormait au 6 octobre! U Fayette, ce complice de l’arrestation de Varennes, qui avait consenti à se faire le geôlier de la Reine! la Fayette, que laReine avait toujouis rencontré, e| qui avait partout poursuivi la Reine, à Versailles, à Paris, dans ses malheurs, dans sa vie, dans sa chambre !... Marie-Antoinette avait dit « qu il valait mieux périy' que de devoir son salut à V homme qui leur avait fait le plus de mal, » et elle se refusait à être sauvée par M. de la Fayette (2).

Alors les choses se Drécinitaient. L’insulte autour

(1) Mémoires de Campan, vol. IL

(2) Ibi'M

du palais n’avait plus de pudeur, et la menace perdait toute honte. Sous ces fenêtres de la Reine où Ton avait tiré des fusées et chanté la mort de Marlboroughle jour de la nouvelle de la mort de son frère Léopold(l),la Vïe de Marie- Antoinette criée, des estampes infâmes étaient montrées aux passants, ^e jardin des Tuileries fermé, la terrasse des Feuilants était donnée au peuple par l’Assemblée, et de à, ce que vomissaient contre la Reine les hommes t les femmes était si monstrueux, que la Reina était par deux fois obligée de se retirer. Elle ne pouvait plus sortir avec ses enfants... Souvent précipitant son pas, la voix frémissante, elle effrayait ses femmes, en voulant descendre au jardin pour haranguer l’outrage : « Oui^ — s’écriait-elle en parcourant sa chambre, — je leur dirai : Français^ on a eu la cruauté de vous persuader que je n aimais pas la France,., moi mère d\in Dauphin I moil,., » Puis bien vite l’illusion de toucher un peuple d’insulteurs l’abandonnait (2;.

Ce supplice dura sept mois. Lisez cette lettre déchirante de la Reine à madame de Polignac, le 7 janvier 1792, alors que ce supplice commence:

a Je ne peu résister au plaisir de vous embi^asser, mon cher cœu7\ mais ce sera en coui^ant^ car Voccasion qui se présente est subite, mais elle est sûre et elle jettera ce mot à la poste dans un gros paquet qui est pour vous ; nous sommes surveillés comme des criminels^ et y en véi'itéy cette contrainte est horrible

(1) Journal de la cour et de la ville, mars 1792.

(2) Mémoires de Campa7i, vol. II.

à supporter ; avoir sans cesse à ci'aindre pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvée d'insultes, ne pouvoir conduire à Tair de pauvres enfants, sans exposer ces cheiks innocent aux vociférations ; quelle position , mon cher cœur ) Encore, si l'on avoit que ses propres peines, mai% trembler pour le Roi, pour tout ce qu'on a de pim cher au monde, pour les amies présentes, pour les amies absentes, c'est un poid trop fort à endurer : mais, je vous lai déjà dit, vous autres me soutenez. Adieu, mon cher cœur, espérons en Dieu qui voit nos consciences et qui sait si nous ne sommes pas animé de l amour le plus vrai pour ce pays. Je vous embrasse.

Marie-Antoinette. »

t Le 7 janvier (I7.

La Reine arrivait à ne plus pouvoir porter ses douleurs ; elle arrivait à désirer la fin de cette épouvantable existence.

Le 9 août, entre onze heures et minuit, la Reine entend le tocsin de l’Hôtel de ville.

La Reine sait tout ; elle a lu les rapports, elle a interrogé les émissaires ; elle sait le complot des fédérés, les rassemblements secrets dans un cabaret de la Râpée, la convocation extraordinaire des sociétés, la convocation de quarante-huit sections, la Commune de Paris réunie en assemblée générale, Pétion, Danton, Manuel commandant à

(1) Louis XVlly par A. de Beauchesne; 1853, vol. I.

LIVPxE TROISIEME.

la Commune ; les commissaires nommés pour mettre les faubourgs sur pied. Elle sait que la moitié de la garde nationale est du parti des Jacobins (1); elle sait que la Pipe et la fille Audu attendent leur monde, et que Nicolas est allé prendre son costume du 20 juin... (2). La Reine attendait. Le jour suprême est enfin venu : la Reine est prête.,

La Reine descend chez le Dauphin : ii dort. Un coup de fusil part dans la cour des Tuileries : « Voilà le premier coup de feu, dit-elle, malheureusement ce ne sem pas le dernier,,, (3). » Et elle monte chez le Roi avec Madame Élisabeth. Pétion entre : « Monsieur, lui dit Louis XVI, vous êtes le maire de la capitale, et le tocsin sonne de toutes parts ! Veut-on recommencer le 20 juin ? — Sire, répond Pétion, le tocsin retentit malgré ma volonté ; mais je me rends de ce pas à THotel de ville, et tout ce désordre va cesser. » Et Pétion va pour sortir : « Monsieur Pétion,, dit aussitôt la Reine^ le nouveau danger qui nous menace a été organisé sous vos yeux, nous ne pouvons pas en douter. Dès lors vous devez au Roi la p reuve que cet attentat vous répugne. Vous allez signer, vous allez signer comme maire l'ordre à la garde nationale parisienne de repousser la force par la force ; et, ajoute la Reine, vous res-

(1) Mémoires de Campan, vol. II.

(2) Rapport à M. d’Hervilly, le 8 août 1792; huitième recueil des Pièces justificatives de l’acte énonciatif des crimes de Louis Capet, réunies par la commission des Vingt et un.

(3) ‘Mémoires de il/®® Campan, vol. II.

terrez auprès de la personne du Roi, » Pélion devient rouge, s'incline devant le regard de la Reine, et signe Tordre (1). La Reine a sauvé Thonneur du Roi : il pourra du moins mourir, la loi d"une maiii, Tépée de Tautre !

Au point du jour, le commandant général des gardes nationales, Mandat, vient inlormer le Roi qu’il est appelé à THôtel de ville, par les représentants de la Commune, pour entrer en négociations. La Reine supplie Mandat de ne pas quit ter le Roi ; mais le Roi demande à Mandat de se rendre à l’invitation de la Commune. Mandat part en disant : « Je ne reviendrai pas (2). » Dans une heure sa tête sera promenée sur une pique I

Un décret de l’Assemblée arrive au château, qui mande Pétion auprès d elle. La Reine conjure le Roi d’annuler ce décret attentatoire. Elle lui représente qu’en perdant cette garantie, il ne lui resta plus qu’à transiger. Louis XVI obéit à l’Assemblée, et laisse partir Pétion.

A quatre heures, la Reine sort de la chambre du Roi et dit à ses femmes « qu elle nespèreplus rien, » Cependant elle presse les ordres secrets, elle hâte l’arrivée des bonnes sections, elle songe à tout, et jusqu’à faire garnir par les officiers de bouche les buffets de la galerie de Diane. Elle veut montrer, e

(t) Mémoires secrets et universels sur la Reine de France par Lafont (rAiisonne.

(2) Mémoires inédits du comte de la Rochefoucauld, cités par M. de Bauchesne dans lowiy XV IL

elle montre à ceux qui l’entourent un visage serein, et sa parole échappe à ses angoisses : « Quel temp^ magnifique I à M. de Lorry en s’approchant

d’une croisée du Carrousel, quel beau jour nous allions avoir sans tout ce tumulte (1)1»

A cinq heures et demie, la Reine parcourait, avec le Roi et les enfants, les salons et les galeries où, depuis le soir, trois cents gentilshommes, dont beaucoup étaient des vieillards et d’autres des enfants, attendaient l’heure de donner leur sang : « Vive la Reine ! vive le Roi ! » un seul cri partait de tous les cœurs. La Reine alors déterminait le Roi à descendre au jardin, et à parcourir les rangs des sections de la garde nationale. « Tout est perdu hy disait la Reine à la rentrée du Roi (2) ; mais, voyant des grenadiers des Filles Saint-Thomas venir prendre place dans les appartements au milieu des rangs de la noblesse, elle recouvrait un moment son courage et Ténergie de sa parole. Comme un commandant de la garde nationale osait demander l’éloignement des gentilshommes armés : Ce sont nos meilleurs amis, s’écrie la Reine avec chaleur, notre meilleur appui, Mettez-les à l'embouchure dun canon, et ils vous montreront comme onmeurt pour son roi I » Et, se tournant vers les grenadiers des Filles-Saint-Thomas : N'ayez point d inquiétudes sur ces braves gens, ils sont vos amis comme les nôtres ; nos intérêts sont communs ;

(1) Mémoires secrets et universels, par Lafont d’Ausonoe.

Même ires de M"'* Campan, vol. IL

ce que vous avez de plus cher, femmes^ enfants, p7*0‘ priétés, dépend de cette journée (1) 1 »

La grande et solennelle minute dans Tnistoire ! , Le cœur battait à ces courtisans impatients de mourir. Le peuple approchait.,. Une députation du Directoire du département est annoncée. Le procureur général syndic de la Commune, Rœderer, demande à parler au Roi sans autres témoins que sa famille : « Sire, dit-il, Votre Majesté n’a pas cinq minutes à perdre ; il n’y a de sûreté pour ell6 que dans l’Assemblée nationale ! » Et, en quelques mots émus, il peint la situation, la défense impossible, la garde nationale mal disposée, les canonniers déchargeant leurs canons. Le marchand de dentelles de la Reine, administrateur du département, prenant la parole pour appuyer Rœderer : « Taisez vous, monsieur Gerdret, dit la Reine ; il ne vous appartient pas d élever ici la voix : taisezvous, Monsieur.,, laissez parlez monsieur le procureur général syndic.. » Et, se tournant vivement vers Rœderer : « Mais, Monsieur, nous avons des forces,., — Madame, tout Paris marche (2). » Mais la Reine n’écoute plus Rœderer. Elle parle au Roi, elle parle au père du Dauphin, elle parle à l’héritier du trône de Henri IV et de Louis XIV, elle parle à l’honneur de Louis XVI, elle parle à son

(1) Lettre de a'AUDier ci-aevant gentilhomme de la chambre du roi Louis XVI, à M. Mallet du Pan. Histoire de la Révolution de France, par Bertrand de Molleville, vol. IX.

(2) Chronique de cinouante Jours, dn *.10 juin au 10 août 1792, par Rœderer. 1832.

cœur... Le Roi restamuet. Rœderer insiste auprès de lui sur le péril de toute sa famille. La Reine combat vainement Rœderer avec ce qui lui reste de voix et de forces. « Il n’y a plus rien à faire ici, » murmure le Roi ; et, élevant la voix : « Je veux que sans plus tarder on nous conduise à l’Assemblée législative. Je le veux. — Vous ordonnerez ^ avant tout^ Mondôur^ que je sois clouée aux murs de ce palais I » s’écrie la Reine d’un ton de rcvolte... (1). Mais les femmes qui l’entourent, la princesse de Tarente, madame de Lamballe, Madame Élisa’ eth, la supplient avec des pleurs ; et la Reine fait au Roi le sacrifice de sa dernière volonté. « Monsieur Rœderer, Messieurs^ fait-elle en se retournant vers la députation, vous répondez de la personne du Roi, de celle de mon fils! — Madame, répond Rœderer, nous répondons de mourir à vos côtés. » — « Nous reviendrons, » dit la Reine, en essayant de consoler ses femmes désolées ; et, accompagnée de madame de Lamballe et de madame de Tourzel, elle suit le Roi.

Dans le trajet à pas lents du palais aux Feuillants, elle pleure, elle essuie ses lamies, et pleure encore. A travers la haie des grenadiers suisses et des grenadiers de la garde nationale, la populace l’entoure et la presse de si près que sa montre et sa bourse lui sont volées (2). Arrivée vis-à-vis du café de la Terrasse, c’est à peine si la Reine s’aperçoit qu’elle enfonce dans des tas de feuilles.

(1) Mémoires secrets et universels, par La font dAusonne.

(2) Mémoires de Campan, vol. II.

H Voilà bien des feuilles, dit le Roi ; elles tombent de bonne heure cette année ! yy Au bas de Tescalier de la Terrasse, hommes et femmes, brandissant des bâtons, barrent le passage à la famille royale. « Non ! — exclame la foule, — ils n’entreront pas à l’Assemblée I ils sont la cause de tous nos malheurs ; il faut que cela finisse ! A has ! à bas ! » La famille royale passe enfin (1). A l’entrée du corridor des Feuillants, plein de peuple, un homme enlève à la Reine le Dauphin qu’elle tenait à la main, et lè prend dans ses bras. La Reine pousse un cri. « N’ayez pas peur ; je ne veux pas lui faire de mal, » et l’homme rend l’enfant à sa mère aux portes de la salle. Entrés dans l’Assemblée, la Reine et la famille royale s’asseyent sur les sièges des ministres. « Je suis venu ici pour épargner un grand crime, » dit le Roi, monté au fauteuil à la gauche du président. La Reine a fait asseoir le Dauphin auprès d’elle. « Qu’on le porte à côté du président I — crie une voix, — il appartient à la nation ! L’Autrichienne est indigne de sa confiance! » Un huissier vient prendre l’enfant, pleurant d’effroi et s’attachant à sa mère (2). Mais la Constitution défend à l’Assemblée de délibérer devant le Roi : la famille royale est menée dans la loge grillée de fer, derrière le fauteuil du président, la loge du Logotachy graphe. Un roi, une reine, leurs enfants, leur famille, leurs derniers ministres, leurs derniers serviteurs, s’entassent

(1) Chrcmique de cinquante fours,

12) Lettre de M. d’Aubier.

dans dix pieds brûlés de soleil. Au dehors, ce sont les hurlements de joie des promeneurs de têtes; puis un feu roulant de mousqueterie, puis le canon... Dans l’Assemblée, à quelques pas, sous les yeux de cette Reine qui eût voulu mourir en roi, ce sont les députations de la Commune, les orateurs des faubourgs, les motions de déchéance, les égorgeurs sanglants vidant leurs poches sur le bureau, et bientôt le décret lu par Vergniaud. <c Le peuple français est invité à former une Convention nationale... Le chef du pouvoir exécutif est suspendu... »

Le soir, à sept heures, enfoncée dans l’ombre de cette prison étouffante, soutenue depuis le matin seulement par quelques gouttes d’eau de groseille, abîmée dans les larmes, trempée de sueur, son fichu mouillé, son mouchoir en eau, il y avait, portant sur ses genoux la tête de son fils endormi, une malheureuse femme qui avait été la reine de France... Elle demandait un mouchoir; nul de ceux qui l’avaient suivie jusque-là ne pouvait lui en donner un qui n’eût pas étanché le sang de ses derniers défenseurs (1) !

Le tourment de cette séance ne finissait qu’à deux heures du matin. La Reine était conduite aux cellules, préparées et meublées à la hâte, dans l’ancien couvent des Feuillants, au-dessus des bureaux de l’Assemblée. A la lueur des chandelles fichées dans les canons de fusil et montrant le sang

(i) Mémoires inédits du comte i'rançois de la Roche fou* eauld.

des piques, elle passait dans ce peuple qui savait déjà le refrain :

€ Madame Véto avait promis De faire égorger tout Paris... »

Tremblant pour son fils eürayé, la Reine le pre^ nait des mains de M. d’Aubier, et lui parlait à l’oreille ; et l’enfant montait l’escalier en sautant de joie. « Maman, — disait le pauvre enfant, — m’a promis de me coucher dans sa chambre, parce que j’ai été bien sage devant ces vilains hommes. »

La famille royale couchée, les cris demandant la mort de la Reine, les cris : « Jetez-nous sa tête! » arrivaient jusqu’aux oreilles du Roi (1).

Le lendemain matin, la Reine, désespérée, tendait les bras h quelques-unes de ses femmes qui accouraient lui offrir leurs services : « Nous sommes perdus^ leur disait-elle, tout le monde a contribué à notre perte » Et comme le Dauphin entrait

dans sa chambre avec Madame : « Pauvres enfants! quil est cruel de ne pas leur transmettre un si bel héritage^ et de dire : Il finit avec nous! » Puis la Reine parlait des Tuileries, demandait les morts, s’inquiétait des personnes qu’elle aimait, de la princesse de Tarente, de la duchesse de Luynes, de madame de Maillj^- de madame de la Roche-Aymon et de sa fille (2).

Linge, vêtements, tout manquait à la Reine, tout manquait aux siens. Elle était obligée d’accepteff

(1) Lettre de M. d' Aubier.

(2) Mémoires de Campan^ \q\ II

pour le Dauphin les vêtements du fils deTambassà' drice d’Angleterre, la comtesse de Sutherland (1), elle faisait la grâce à. M. d’Aubier d’accepter un louleau de 50 louis.

Le lendemain du 10 août et les deux jours qui suivaient, la Reine était obligée de subir le spectacle de l’Assemblée, d’entendre les pétitions demandant les têtes des Suisses!,.,

Un matin qu’elle était ramenée au Logotachygvor phe, voyant dans le jardin des curieux dent la mise était propre et la figure humaine, la Reine fit un salut. Un des hommes lui cria : « Ce n’est pas la peine de prendre tes airs de tête gracieux; tu n’en auras pas longtemps (2). »

L’Assemblée se lassait enfin de l’humiliation des vaincus. Elle les rendait à la prison, et la Reine partait pour le Temple avec un soulier brisé dont son pied sortait : « Vous ne croyiez pas, disait-elle en souriant, que A» Jteine de France manauerait da touliers (3) 1 »

(1) Mémoires de M"* Campan^ vol. 0

(2) Lettre de M. d’Aubier*

vu

fi Reiae au deuxième étage de la petite tour du Temple. — Séparation de madame de Lamballe. — Le procureur de la Commune du 10 août, Manuel. — L’espionnage autour de la Reine. — Souffrances de la Reine. — Le 3 septembre au Temple. — La vie de la Reine au Temple. — Outrages honteux. — La Reine séparée de son mari. — La Reine dans sa grosse tour. — Drouet et la Reine. — Délibération de la Commune sur les demandes de la Reine. — Procès du Roi. — « Dernière entrevue de la Reine et du Roi. — Nuitdu20 au2i janvier 1193.

Le 13 août, au soir, des lampions s^allument au Temple et l’illuminent toute la nuit en signe de réjouissance : la Révolution a écroué la monar -chie (1).

(1) Nous avons dit de combien de misérables griefs les entours du duc d’Orléans avaient nourri son inimitié contre la Reine. Une curieuse lettre, écrite sept jours après l’incarcération de la famille royale, va montrer ce que peuvent avoir ajouté à cette inimitié des jalousies de femme. Le lecteur y trouvera en même temps une chronique intime du

Au deuxième étage de la petite tour, la Reine est couchée, Madame Royale auprès d’elle, dans l’ancien appartement du garde des archives de l’ordre

10 août, et un coin de Thlstoire morale de la Révolution. Cette lettre, publiée par nous pour la première fois et dont nous devons la communication à M. Niel, est de la comtesse de Buflbn, dont on connaît les relations avec le duc d’Orléans. Elle est adressée à Lauzun, qui était allé prendre à Strasbourg le commandement de Tarmée du haut Rhin .

« Paris, ce 20 août 1792.

« Je vous ai promis de vous donner de mes nouvelles, même de remplir trois ou quatre pages en votre faveur. Comme voicy le moment ou chacun est plus scrupuleux de tenir ce qu’il promet, je vais commencer mon récit, et ne parlerai de vous, de moi et de nos amis communs qu’après vous avoir donné un extrait fidèle des différents événements de la capitale.

« Les chevaliers du poignard, faible soutien de Louis XVI, après avoir été les uns pris et renfermés, les autres tués, les autres se claquemurant pour se rendre introuvable, ont encore eu la douleur de voir ou de savoir que l’on a mis leur gros chef au Temple, — ou il est avec sa femme, sa fille et le prince royal, plus Madame Élisabeth. — On n’entre dans la tour qu’avec une permission de M. Petion. — Si nous connoissions de l’esprit au Roy, nous pourrions prendre son Insouciance pour du courage. — Il se promène dans son jardin, en calculant combien de pieds quarrés en tel sens ou en tel autre; il mange et boit bien, — et joue au ballon avec son fils. La Reine est moins calme, dit-on ; elle n’a depuis hier aucune dame auprès d’elle. Mesdames de Lamballe, Tarente, ' Saint-Aldegonde, Tourzel, encore deux autres dont je n’ai pu savoir le nom, ont été transférées à la Force. — Il y a, selon le relevé des sections de Paris, six mille cinq cents personnes le péris dans la journée du 10. — Le complot de la cour était atroce et gauche comme à l’ordinaire; il faut avouer que nous avons une étoile préservatrice et qu’avec bien de l’argent, bien des ruses, bien des moyens, ils ont toujours si fort précipités leurs projets que le succès qu’ils attendoient a toujours

de Malte. Madame de Lamballe est à côté de la Reine dans l’espèce d’antichambre qui sépare la chambre de la Reine de la chambre où sont logés le

été pour nous; les plus enragés aristocrates sont furieux contre le Roy, de ce qu’ils se sont laissés couper le col pour lui, et que bravement il s’en est allé trouver les députés; trop heureux que l’assemblée ait bien voulu lui permettre de dormir et ' de manger au milieu d’elle. — On assure qu’il y a quatre mille personnes d’arrettés et compromise plus ou moins dans cette malheureuse affaire. On doit demain guillotiné au Carousel. — On affirme que MM. de Poix et de Laporte seront les premiers. — On cherche partout, MM. de Narbonne, Baumetz et du Châtelet ; ils sont dans Paris, et c’est la crainte qu’eux et d’autres que l’on ne veut pas laisser aller, ne partent que l’on ne délivre aucun passeport. — Au milieu de ces arrestations Paris est calme pour ceux qui ne tripotent point. — J’oubliois de vous dire que madame d’Ossun est à l’Abbaye. — Celles qui sont à la Force ne savent point pour combien de temps, et la ci-devant princesse (de Lamballe) est sans femme de chambre, elle se soigne ellemême ; pour une personne qui se trouve mal devant un ournard en peinture c’est une rude position. On ne voit pas une belle dame dans les rues ; je roule cependant avec mon cocher qui chatouille les lanternes de Paris avec son chapeau. — J’ai été hier à l’Opera; les aboyeurs étaient occupés de mon seul service; j’avois le vestibule pour moi, et Roland mon domestique faisoit promenade solitairement dans le couloir ; cependant la salle était pleine. — Vous scavez par les papiers les choses dont je ne vous parle pas. — Vous avez sans doute sçu que Sulau a été expédié dans l’affaire du 10. On courre après M. Lafayette. Je ne sais s’il se défendra avec une partie de son armée, ou s’il sera ramené à Paris : voila encore un événement marquant, mais que j’ignore. — La fourberie de ce general prouvera en faveur du plus franc et des moins ambitieux des citoyens notre ami Phi* lippe.

« Vous savés que lorsque M. Lukner a appris le decret de suspension, il a dit : Sacretié, moi ché si jacobil pourvu que M. Lafayette n’ait pas eu le temps de travailler sa façon de penser. Il y a une dame de la rue du Bac, qui avoit les yeux

Dauphin, madame de Tourzel et la dame Saint- Brice (1). La longue nuit, cette première nuit au Temple, courte seulement pour les enfants lassés!

Cinq jours se passent. Le 18 août,, comme la famille royale dînait dans la chambre du Roi, deux officiers municipaux notifient au Roi qu’en vertu d’un arreté de la Commune, toutes les personnes de service entrées au Temple avec lui vont sortir sous bonne et sûre garde. A cinq heures. Manuel vient au Temple. La Reine parle à Manuel, Manuel promet de faire suspendre l’arrêté. Tout à coup, dans la nuit du 19, deux commissaires de la muni-

culottes de velours noirs, disoit son beau-frère, qui a assuré notre ami qu’elle n’osait respirer et qu’elle mourrait de peur; elle est fort drôle, dit-on dans sa frayeur, quoique n’ayant rien qui l’agite personnellement, mais ses amis, elle n*en peut respirer.

• Je vais cesser mon bavardage, j’ai rempli mon engagement. C’est un plaisir avec vous. Je vous ai voué il y a longtemps, et pour deux, amitié, reconnaissance et un tendre intérêt, je vous désire du bonheur, des succès, de la santé et de l’argent.

« Je me porte à merveille. — J’espère tout de cette crise pour le bonheur et la santé de mon ami. — On n’en parle pas même en bien. — • C’est très-heureux, il a je crois, une conduite parfaite, et j’espère qu’un jour on saura l’apprécier.

« Tous ses ingrats amis sont dans un moment de presse pénible ; il y en a bien quelques-uns qui ont eu la bassesse de chercher à se rattacher à lui. — Nous sommes bien hon mais pas hete. Charles Lameth est pour sure arrêté à Barentin; M. de Liancourt s’est sauvé par le Havre.

« Monseigneur a reçu votre lettre par laquelle vous nous aprenés que vous allés à Strasbourg. »

(1) Dernières années du, rèaiMt et de la vie de Louis XVI f par François Hùe.

cipaîitê viennent procéder à l’enlèvement de toutes les personnes qui ne sont pas membres de la famille Gapet. MM. Hüe et Chamilly descendent de chez le Roi dans la chambre de madame de Lamballe : ils trouvent la Reine et ses enfants, Madame Élisabeth, madame de Lamballe, madame et mademoiselle de Tourzel, enlacés et confondant leurs pleurs (1)...

Derniers embrassements! premières larmes de séparation de la Reine, qui déjà conquièrent la pitié autour d’elle! Oui, déjà dans ces geôliers que la Révolution a triés parmi les fils de sa fortune et de son génie, parmi les plus purs et les plus durs, il en est d’ébranlés, il en est de touchés. Ils avaient juré le stoïcisme en entrant au Temple : ils oublient leur serment, le seuil du Temple franchi. A cette séduction delà grâce, que la Reine exerçait hier, il s’est joint la dignité d’une grande douleur; et la Reine est encore la Reine dans la tour du Temple : elle pleure, et les geôliers se dévouent.

Le procureur général de la Commune du 20 août, ce républicain avant la République qui avait écrit au Roi : Sire, je n aime pas les rois; cet ennemi de la Reine, qui s’était fait le porte-voix des préventions de la Révolution contre la Reine dans sa fameuse Lettre à la Reine, Manuel craint et fuit le regard de la Reine, lorsqu’il lui apprend qu’elle va être enlevée à l’amitié de madame de Lamballe, aux soins

( I ) Dernières du rèane et de la vie de Louis XVI , par

François lliie.

de madame de Tourzel; Manuel se surprena a promettre à la Reine un sursis... Je le sais, Manuel résistera; il rougira de cette défaite de luLmême; il voudra briser cet enchantement qui l’enveloppe; il se retrempera dans les plaisanteries de la Révolution ; il fera rire la Commune avec des risées sur X attirail emharra^mnt que traîne une famille royale^ et quil faut balayer. Il parlera, avec la joie et le ressentiment d’un homme qui a son orgueil à venger, il parlera des pleurs de la Reine, des pleurs de cette femme altiere que rien ne pouvait fléchir; et il ajoutera, comme pour s’arracher aux tentations, en mettant l’insulte entre la Reine et lui : « J’ai dit, entre autres choses, à la femme du Roi, que je voulais lui donner pour son service des femmes de ma connaissance; elle m’a répondu qu’elle n’en avait pas besoin, qu’elle et sa soeur sauraient se servir réciproquement. Et moi de répondre : Fort bien, Madame, puisque vous ne voulez pas accepter de ma main des femmes pour votre service, vous n’avez qu’à vous servir vous-même, vous ne serez pas embarrassée sur le choix (I)... » Ce fut la dernière révolte et la dernière fanfaronnade de Manuel. Il ne lui arriva plus de se calomnier : il s’abandonna, et se donna tout entier à ces nleurs de « la femme du Roi. »

Manuel était une de ces natures tendres et sensibles dont la pente est vers les faibles, vers les opprimés, vers les vaincus. C’était une de ces âmes

(1) Mémoires de Weber concernant Marie-Antoinette^ voL II.

d’enfant, que les révolutions enivrent de théories et d’utopies ; un de ces hommes qui, loin des émotions, dans le cabinet, se roidissent et s’exaltent, se commandent un caractère^ se fabriquent un cœur romain, et, se poussant et s’entraînant à la barbarie sereine des idées, à l’impitoyable rigueur des principes, prêchent, avec une plume sans merci, une justice et une morale de marbre. Mais ce n’est qu’échafaudage : tout croule, et il se trouve que cet homme, tout à coup rendu à ses faiblesses et à ses miséricordes, a les entrailles les plus humaines, la sensibilité la plus facile et la plus ouverte au prestige d’une grande infortune. Manuel est enchaîné, il est soumis ; Manuel, qui l’eût prévu ? sera le correspondant de la Reine! Manuel sera l’homme qui subira, tête baissée, les éclats de l’indignation de la Reine aux massacres de Septembre et d’Orléans (1) ; Manuel sera le noble cœur qui, pendant le procès de la Reine, seul et dans un coin du greffe delà Conciergerie, enfoncé dans d’inflnies tristesses, et las de la vie, dédaignera de cacher aux bourreaux la protestation et le deuil de sa douleur (2) !

Après l’enlèvement, « nous restâmes, tous quatre sans dormir, » dit simplement Madame f3). Hélas î d’autres séparations attendaient la famille

(1) Maximes et pensées de Louis XVI, et d* Antoinette,

(2) Quelques souvenirs de notes sur mon service au Temple, par M. Lepitre. Paris. Nicolle, 1817.

(3) Récit des événements arrivés au Temple, par M™* Royale, fille du Roi, à la suite du journal de Cléry, Paris. Baudouin, 1825.

royale, dont celle-ci n’était que le commence-^ ment.

La Reine n’a plus de femmes; la Reine se sert elle-même ; la Reine habille le Dauphin, qu’elle a pris dans sa chambre (1), et elle sera trop heureuse d’avoir, à la fin d’août, Gléry pour la peigner (2).

Mais le supplice de sa vie nouvelle n’est pas là. Ces misères ne la touchent pas, parmi tant de misères. Il est un autre tourment de chacune de ses heures : avec Hüe entre dans sa chambre, pour tout le jour, les municipaux de service auprès d’elle ; le dévouement ouvre au soupçon et à l’espionnage. La femme n’est seule, la mère n’est libre qu'en ces moments, pris sur son sommeil, qui précèdent huit heures. Tout le reste des longues heures du jour, l’oreille de Denys et les yeux de la Commune sont dans la chambre de Marie-Antoinette. Pas un geste, pas une parole, pas un coup d’œil, pas une caresse, rien qui n’ait ses témoins et ses délateurs! pas une seconde où Marie-Antoinette se possède, où Marie- Antoinette possède sa famille ; toujours ces hommes épiant ses yeux, ses lèvres, soiî silence! Toujours ces hommes la poursuivant jusque dans la chamoù elle se sauve pour changer de robe ! C’est là le supplice, le supplice qui sans cesse recommence sans finir. La nuit, la nuit même, dans l’antichambre où couchait tout à l’heure madame de Lam

(1} Dernières années^ par Hiîe.

(2) Journal de Cléry,

balle, les municipaux veillent, el ia Pteine est espionnée dans le sommeil même (1 j

Hüe parvient à déjouer cette surveillance; et, redescendu du grenier de la tour, après le passage des colporteurs, il apprend à la dérobée la criée du jour à la Reine : un jour le supplice de l’intendant de la liste civile, Laporte; un jour le supplice du journaliste royaliste Durosoy (2)...

La Reine n’est pas désespérée encore. Elle croit encore à la France et à la Providence. Son imagination travaille dans l’insomnie et la fièvre; ses illusions tressaillent au moindre bruit. Elle écoute, elle attend, et il lui semble que l’épreuve de ce mauvais rêve va tout à coup finir.

Marie-Antoinette n’a point eu les préparations, elle n’aura que plus tard les détachements de sa compagne de captivité. Madame Élisabeth, qui au retour de Varennes habituait déjà son courage à l’avenir, enlisant des Pensées sur la Mort (3). Marie-Antoinette sera longue à accepter le malheur, et à se familiariser, comme Madame Élisabeth, avec la résignation. Plus rapprochée qu’elle de l’humanité, elle n’échappera qu'avec effort aux faiblesses et aux révoltes de son sexe. Sensible et vulnérable, par les tendresses et les délicatesses de sa nature, aux moindres blessures, elle épuisera toutes les amertumes du martyre. Moins maîtresse de son

(1) Dernières années^ par Hûe. — Journal de Cléry,

(2) Dernières années ^ par Hû©.

(3) Ibid,

3Sf

sang et de son caractère que cette Madame Élisabeth, qui ne désarme les injures que par ce mot chrétien : « Bonté divine (1) » ! la Reine frémira, elle s’indignera ; et. repoussant l’outrage, elle le boira jusqu’à la lie. Dans son corps même, la Reine sera plus torturée : les émotions déchirantes seront, pour son tempérament nerveux, de plus mortelles secousses.

Longtemps l’espérance alla et vint dans la pauvre femme mobile et changeante, essuyant tout à coup ses larmes, tout à coup replongée dans son chagrin ; parfois revenant à la jeunesse de son esprit, et s’oubliant à baptiser la Pagode un commissaire craintif qui ne répondait à ses questions que par un signe de tête (2) ; puis retombant et s’affaissant. Marie-Antoinette espérait encore, le jour où M. de Malesherbes s’offrit pour défendre le Roi; et, les lendemains de ce jour, elle n’avait pas encore la force de renoncer au tourment de l’espoir (3).

La Reine appartenait encore à la terre. Elle y était liée par son mari, par son fils ; et il faudra la mort de son mari, l’enlèvement de son fils, pour que, du haut de toutes les douleurs humaines, Marie-Antoinette s’élève à ces visions du ciel, à ces communications de Dieu qui agenouillent tout à coup, dans la journée. Madame Élisabeth au pied

(1) Six journées passées au Temple^ par Moille. Paris, Den-

tu, 1820.

(2) Quelques souvenirs, par Lepitre.

(3) Maximes et Pensées de Louis XVI et d Antoinette*

(le son lit, à côté des commissaires qu’elle ne voit pas, loin du monde qu’elle n’entend plus !

La famille royale dînait chez le Roi, le 3 septembre. La Reine avait oublié l’embarras et la rougeur de Manuel lorsqu’elle lui avait demandé où était madame de Lamballe, et qu’il lui avait répondu en balbutiant: « A V Hôtel de la Force Tout à coup, ces bruits, ce sont les tambours ; ces cris, c’est le peuple. La famille royale sort précipitam« ment de table, et descend dans la chambre de la Reine. Gléry entre si pâle, que la Reine lui dit :

Pourquoi n allez vous pas dîner? — Madame, je suis indisposé. » Les municipaux parlent bas dans un coin de la chambre. Au dehors les cris grandissent ; les injures contre la Reine montent et arrivent distinctes à l’oreille. Un municipal et quatre hommes du peuple débouchent dans la chambre: le peuple veut le,s prisonniers à la fenêtre.... Les malheureux ! ils y allaient !... Le municipal Mennessier se jette sur la fenêtre, tire les rideaux, repousse la Reine... Le Roi demande, il interroge : « Eh bien 1 dit un des hommes, puisque vous voulez le savoir, c’est la tête de madame de Lamballe qu’on veut vous montrer (2) 1 »

La Reine n’a pas un cri ; elle ne s’évanouit pas. Morte d’horreur, elle demeure debout, pétrifiée, immobile, semblable à une statue. Elle n’entend

(1) Dernières années, par Hue.

(2) Journal de Clértj,

plus le peuple, elle ne voit plus ses enfants (1). De tout le jour, elle n’a ni une parole ni un regard, comme si derrière les rideaux cette tête aux blonds cheveux sanglants était toujours à la regarder !

Puio la vie monotone et lente de la prison reommença.

A huit heures, le service du Roi fait, hier Hüe, aujourd’hui Gléry descendait chez la Reine, et la trouvait levée, ainsique le Dauphin. Les municipaux entrés. Je Dauphin montait chez le Roi ; et pendant qu’au-dessus d’elle le Roi donnait des leçons de latin et de géographie à son fils, la Reine faisait l’éducation religieuse de sa fille. Elle lui apprenait ensuite à chanter; ou bien, elle guidait son crayon sur les modèles de tête envoyés au Temple par M. Van Blaremberg (2).

La Reine, jusqu’à midi, avait un bonnet de linon et une robe de basin blanc: A midi elle mettait une robe de toile fond brun à petites fleurs, son unique parure de la journée jusqu’à la mort du Roi (3).

A deux heures, on dînait tous ensemble chez le Roi, et comme le Roi essayait quelquefois de s’échapper après le dîner pour aller lire et travailler, la Reine le retenait à une partie de trictrac ou de cartes. Mais le jeu même, souvent quel rappel et quelle menace 1 et que de fois la Reine en sortait

(1) Récit de Madame,

(*>) Dernières années, par Hûe.

(â) Six journées au Temple, par Moillo.

tremblante et effrayée de présages ! Gomme ce jour où, dans un piquet à écrire, elle avait conduit le Roi à ses deux dernières cartes, deux as, du choix desquels dépendait un capot. Le Roi, après avoir hésité, jeta la bonne carte. Des larmes vinrent aux yeux de la Reine. Le Roi comprit, et répondit à sa femme par un sourire de résignation (1),

Le Roi sorti, la Reine prenait Taiguille avec Madame Élisabeth. Une grande tapisserie occupa d’abord la Reine, dont toutes les heures de royauté dérobées à la représentation avaient été donnée» à de grands ouvrages de femme, à une énorme quantité de meubles, à des tapis, à des tricots de laine (2).

Le Roi rentré, la Reine faisait quelque lecture à haute voix. Mais quel livre ne lui apportait pas la blessure et la douleur soudaine de rapprochements imprévus? La Reine se rejeta sur les pièces de théâtre (3) ; mais là, que de réveils du passé ! C’est la gaieté, c’est le plaisir de ses belles années, c’est sa salle de spectacle, c’est sa jeunesse ! 11 est partout, ce supplice du souvenir. Dans le peu de musique laissé sur le mauvais clavecin qui sert aux leçons de sa fille, il est un morceau intitulé : « La Reine de France. » Que les temps sont changés I murmure la Reine en le feuilletant (4).

A huit heures, le Dauphin soupait dans la cham-

(1) Six journées au Temple^ par Moille.

(2) Récit de Madame.

(3) Dernières années, par Hûe.

(4i Quelques souvenirs., par Lepitre,

bre de Madame Élisabeth. La Reine venait présider AU souper de son fils. Lorsque les municipaux s’éloignaient un peu, et ne pouvaient entendre l’enfant, elle lui faisait réciter une petite prière. Le Dauphin couché, la mère, ou Madame, Élisabeth, cette autre mère, le veillait à tour de rôle. A neuf heures, Cléry servait le souper chez le Roi, et portait à manger à celle des deux princesses qui restait auprès du Dauphin. Le Roi descendait auprès du lit de son fils, pressait, après quelques moments, la main de sa femme et la main de sa sœur, embrassait sa fille, et remontait. Les princesses se couchaient (1); et la Reine avait encore vécu un jour.

Ainsi les jours succédaient aux jours. La veille était le lendemain, le lendemain était la veille. Hors une prière pour madame deLamballe, que la Reine ajoute aux prières de son fils (2), Septembre ne change rien dans la tour. Le temps n’y change qu’une chose ; la Reine quitte sa tapisserie pour ravauder ; car la misère du linge est venue à la famille royale. Le Dauphin couche dans des draps troués (3), et la Reine veille, avec Madame Élisabeth, pour raccommoder l’un des deux habits du Roi pendant qu’il est couché (4) ; ou bien sa redingote, cette redingote couleur de ses beaux cheveux, couleur cheveux de la Reine (5).

{}) Journal de Cléry, — Dernières années, par Hûe.

(2) Journal de Cléry,

(3) Dernières années, par Hûe.

(4) Journal de Cléry.

.(5) Six journées passées au Temple^ par Moille.

Dans les premiers temps, la Reine descendait au jardinet faisait jouer ses enfants dans l’allée des marronniers. Mais, au bas de la tour, les deux geôliers, Risbey, et ce Rocher, l’insulteur de la famille royale au 10 août, dans le trajet des Tuileries à l’Assemblée, lui lançaient au visage la fumée de leurs pipes (1); autour d’eux, à cheval sur les chaises apportées du corps de garde, les gardes nationaux applaudissaient, riaient et faisaient au passage de la Reine une haie de risées et d’insolences. Dans le jardin où Santerreet les commissaires promenaient la famille royale, les soldats s’asseyaient et se couvraient devant la Reine. Les canonniers, dansant en ronde, la poursuivaient avec le Ça ira et les chants de la Révolution (2). Les ouvriers qui remplissaient le jardin se vantaient tout haut d’abattre, avec leur outil, la tête de la Reine... (3).

Quand la Reine remontait, les Marseillais chantaient sur l’air qui berça son fils ;

a Madame à sa tour monte,

« Ne sait qu’en descendra... (4). »

La Reine resia quelques jours sans descendre; mais les enfants avaient besoin d’air, d’espace, de jeux. Ils souffraient, ils étouffaient. La Reine s’arma

(1) Dernières années y par Hûe.

(2/ Journal de Cléry.

(3) Récit de Madame.

(4) Fragments historiques sur la captivité de la famille royale à la tour du Temple^ recueillis par M. de Turgy à la suite des Mémoires hi&trxviauAA, nar i^^kard. 3* édition. Pa- ’-is. 1818.

de son courage de mère, traversa les mauvaises pa« rôles et redescendit au jardin.

Aussi bien, là-haut comme en bas, Toulrage et la menace entourent la Reine. Si le jardin a ses hommes, la tour a ses murs. Les charbonnages et les inscriptions y répètent comme un refrain : Madame Véto la dansera (1) !

L’écho même y apporte l’injure et le rire des stupidités immondes et des pamphlets cannibales, les ordures des Boussemard, le Ménage royal en déroute^ la Tentation d'Antoine et de son cochon... Mais ne faisons pas à cette fange l’honneur de la remuer,

11 est au-dessous de tous ces outrages à la Reine un outrage honteux, que nul peuple, nul temps n’avait encore osé contre la pudeur d’une femme : il n’y a de garde-robe pour les princesses que la garde-robe des municinaux et des soldats (2) 1

Dix-huit jours après le 3 septembre, la rue se remplit encore de cris. Les prisonniers se souviennent et tressaillent : mais non ; aujourd hui ce n’est point une tête au bout d’une pique : c’est la République.

Pendant que le municipal Lubin proclamait sous la tour, d’une voix de stentor, l’abolition de la royauté, Hébert et Destournelles, de garde dans la ( hambrede la Reine, épiaient ces fronts d’où tomoaiL une couronne ; ils n’y purent rien lire. La

( i ) Journal de Ctêry.

Uj Ibid,

tteme imita Tindifférence du Roi qui ne leva pas les yeux du livre qu’il lisait.

Que dis-je encore ! le Roi, la Reine. Il n’y a plus de Roi, il n’y a plus de Reine, il n’y a plus de famille royale au Temple : il y a Louis Gapet, il y a Marie-Antoinette. Madame Élisabeth, c’est Élisabeth ; Madame Royale, c’est Marie-Thérèse ; le Dauphin, c’est Louis-Charles ; et quand le linge «yiiAn accordé aux prisonniers arrive au Temple, la République prend la main de la Reine, et la force à démarquer cette couronne dont les ouvrières avaient surmonté ses chiffres (1).

Plus donc sur eux tous que la couronne de leur Dieu, la couronne d’épines ! Mais, pour la porter, ils sont une famille, ils ne sont qu’un cœur. Ils passent le jour ensemble, ils "Souffrent côte à côte, ils retiennent leurs larmes d’un même effort ; la sœur vit dans le frère, le mari dans la femme, la iière dans ses enfants. Leur force et leur patience sont là dans ce rapprochement et dans cette communion, dans ce partage journalier de tout leur courage et de.toute leur âme. Et qu’importe l’espionnage assis à leur côté I Ils se voient ; en une telle situation, c’est se parler.

Une fois, c’était aux premiers jours de la captivité, uii colporteur qui passait avait crié un décret ordonnant de séparer le Roi de sa famille. Au cri du colporteur, la Reine avait éprouvé un saisissement dont elle avait eu peine à se remettre (2). Ce

(1) Journal de Cléry,

(2) Dernières années, par Hûe.

ü’était alors qu’une menace. Le 29 septembre, c’est un arrêt. La Commune a résolu : « Louis et Antoinette seront séparés. Chaque prisonnier aura un cachot particulier. » Et les municipaux emmènent coucher le Roi dans la grosse tour du Temple, adossée à la petite tour (1).

Le lendemain à dix heures, Cléry entre avec les municipaux chez la Reine. La Reine pleurait, entourée de ses enfants et de Madame Élisabeth en pleurs. Elle se précipite vers Cléry, et ce sont mille questions sur le Roi. Elle va aux municipaux, les supplie d’une voix entrecoupée : « Etre avec le Roi au moins pendant quelques instants du jour... à theure des repas... » Elle les implore avec ses larmes, avec ses sanglots, avec des cris, si belle, si furieuse de passion, qu’elle arrache à un municipal : « Eh bien 1 ils dîneront ensemble aujourd’hui, demain... » ; si douloureuse et si désespérée que Simon se croit un moment des larmes, et bougonne assez haut : Je crois que ces b de femmes me feraient pleu-

rer (2) )) !

Les jours suivants, la commune toléra que la Reine prît ses repas avec le Roi, à la condition que pas une de ses paroles ne serait dite assez bas pour échapper à l’oreille des commissaires (3).

La Reine attendit trois semaihes la consolation d’habiter la grosse tour, la tour qu’habitait son mari. Elle se flattait de le quitter moins, le sachant,

{\) Journal de Cléry.

(2) Ibid.

(Z) Ibid. — Récit de Madame*

même absent, à quelques pieds au-dessous d’elle. Elle ne savait pas encore la torture d’être si loin de ceux qu’on aime, lorsqu’on est si près! Le 26 octobre enfin, les municipaux procèdent au transfèrement des femmes dans la grosse tour. La Reine montel’escalier d’une des tourelles. Elle passe devant le corps de garde du premier étage ; elle passe devant la porte du logement de son mari. Elle a franchi sept guichets, elle est au troisième étage : une porte de chêne s’ouvre, puis une porte de fer: c’est sa nouvelle prison, trente pieds carrés divisés en quatre pièces par des cloisons en planches; d’abord une antichambre dont le papier, — des pierres détaillé grossièrement ombrées, — fait un cachot(l); à droite la chambre des Tison ; à gauche la chambre de Madame Élisabeth ; et en face la Reine, sa chambre. Un jour sombre et sans soleil descend, de la fenêtre grillée et masquée par un soufflet, sur le carrelage à petits carreaux, et sur le papier vert à grands dessins fond blanc (2). Un lit à colonnes et une couchette à deux dossiers s’adossent aux angles des cloisons. Une commode en acajou fait face au lit. Un canapé est de côté dans l’embrasure de la fenêtre. Sur la cheminée, il y a une glace de quarante-cinq pouces et une pendule : cette pendule, qui devait mesurer le temns à la veuve de

(1) Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis XVJy pour servir de supplément aux Mémoires de Cléry,

(2) Histûwe de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. II.

Louis XVI, représentait la Fortune et sa roue (1) ï

Le soir même de l’entrée de la Reine dans la grosse tour, son fils lui est enlevé pour la nuit. De ce jour, il couchera auprès du Roi (2). La Reine ne va plus avoir ces soins familiers, cette charge bien-aimée du lever et du coucher d’une petite créature, tout ce petit service adorable qui distrayait et occupait son chagrin. La Reine n'aura plus auprès d’elle, dans ses nuits sans sommeil, le gentil sommeil de son fils, et ce sourire des beaux rêves d’un enfant qui fait oublier aux mères qu’elles ne dorment pas.

La Reine vit plus séparée des siens dans ce nouveau logis. Elle vit plus éloignée du bruit de la rue, et le silence de la nuit ne lui apporte plus cet air de Pauvre Jacques chanté autour du Temple par des voix amies. Les courtes promenades au jardin ne lui donnent plus ces joies, la joie de tout un jour, le bonheur de croire reconnaître une figure aimée qu’elle n’espérait plus revoir, un dévouement qu’elle croyait n’avoir point échappé à Septembre(3). Aujourd’hui, plus une seule fenêtre ouverte sur tout l’enclos du Temple : la terreur semble avoir muré les maisons.

La Reine vit dans les tracas d’une suspicion incessante et stupide, qui lui retire encre, plume, pa-

(]) Archives nationales, Louis XVII, par M. de Beau^ chesiie, ii® VII.

(2) Journal de Cléry.

(3) Mémoires historiques sur Louis XVII, par Eckard,

pier ; qui voit dans des modèles de dessin les portraits des souverains coalisés, dans les lectures de THistoire de France qu’elle fait à ses enfants une incitation à la haine de la France (1). L’insulte se taisant, la Reine est insultée par les perquisitions et les inquisitions. L’ignorance, la défiance, la sottise blessent, à tous les moments du jour, ce grand esprit étonné d’être blessé de si bas. Elle vit, essuyant les défiances et les familiarités de tailleurs de pierres et de savetiers montés pour la première fois dans l’histoire au rôle de tourmenteurs de reine. Échappe-t-elle aux municipaux, elle retombe, elle le sait, sous ce ménage, le patelinage et la délation, les Tison, ces Tison au masque de pitié, que la Commune a placés le 15 octobre entre elle et les demandes des prisonnières, pour les approcher plus près de la confiance qu’ils ont mission de trahir (2)1

Le 1®' novembre, la famille était rassemblée chez le Roi. Drouet, le maître de poste de Sainte-Menchould, entre et va s’asseoir auprès de la Reine. Un mouvement d’horreur échappe à la Reine. Drouet venait avec deux autres membres de la Convention , €habot et Duprat, demander à la famille royale si elle se trouvait bien, si elle ne manquait de rien. Au moment du départ, Drouet remonta seul au troisième étage. 11 demanda à la Reine par deus fois, et en insistant d’une voix émue, si elle avait à formuler quelque plainte. La Reine lui jeta pour

(1) Mémoires historiques sur Louis XV H y par Eckard,

bix Journal de CLéry.

LrtRE TROISIEME.

toute réponse un regard froid, et, muette, alla s’asseoir avec sa fille sur le canapé. Drouet attendit, puis salua (I). Quand il fut sorti : « Pourquoi donc^ ma sœur, — dit la Reine à Madame Élisabeth, — l'homme de Varennes est-ü remonté? Est-ce parce que c'est demain le jour des moids ... (2)? »

Le jour des Morts ! triste jour qui est le jour de votre naissance, Marie-Antoinette !... Sinistre pronostic, qui jetait son inquiétude à vos plus riantes pensées, à vos plus jeunes années (3) !

Le Roi tombait malade vers la mi-novembre ; après le Roi, le Dauphin. La mère n’avait pu obtenir que le lit de son fils fût transporté dans sa chambre pendant la maladie de Louis XVI. Elle demandait de descendre passer la nuit auprès de son fils malade. Sa demande était repoussée; et déjà . une barbarie hypocrite commençait à mettre entre la maladie des prisonniers et l’appel d’un médecin, entre l’ordonnance des médicaments et leur délivrance, entre la demande et l’accord des nécessités de la vie et de la santé, les formalités, les apostilles, les considérants, les notes de Tison au conseil du Temple, les délibérations du conseil, les renvois au conseil général de la Commune, les délibérations et les arrêtés de la Commune. Tous besoins de la Reine, toutes choses, les choses de l’habillement, du boire, du manger, et cette eau de Ville-d’Avray, la seule eau que son estomac peut

(1) Récit de Madame.

(2) Louis XVII, par A. de Beauchesne, vol. I.

(3) Maximes et pensées de Louis XVI et d* Antoinette*

supporter, et jusqu’au plus intime de la toiletb' d’une femme (I), tout passe sous ce contrôle ; et ic corps tout entier dé la Reine est soumis à ce conseil, à cette Commune, qui lui refuseront un jour, contre le froid de l’hiver, une couverture piquée (2) I

Au commencement de décembre, la tristesse de la Reine était devenue plus sombre, plus inquiète, plus tremblante. Elle s’agitait sous le pressentiment, sous les secrètes alarmes de l’avenir : l’ombre d’un grand malheur était devant elle. Autour d’elle, tout était menace : menace, le visage contraint de Cléry ; menace, l’insolence et la gaieté des commissaires menace, la surveillance resserrée ; menace, la défense à Turgy, à Chrétien, à Marchand, de communiquer avec le valet de chambre du Roi, et bientôt de sortir du Temple ; menace, le doublement des commissaires par la nouvelle Commune, héritière de la Commune du 10 août.

Le 7 décembre, pendant le déjeuner, \ê Roi apprenait à la Reine, en quelques mots dérobés àl’atteniion des commissaires, que le mardi il seraitconduit à la Convention ; que le mardi son procès commencerait, et qu’il aurait un conseil. C’est Cléry qui, la veille, profitant du moment où il déshabillait son maître, lui avait jeté furtivement ces nouvelles à l’oreille. Et, comme si la République voulait annoncer d’avance à la famille du Roi l’issue ÛQ son procès,

(1) Catalogue de lettres autograptieg du 12 mars 1855.

(2) Hétentioîi de Louis XVI et de sa Camille au Temple, rétrospective, 2* série, vol. IX*

une députation de la Commune, à peine l’affreuse nouvelle apprise par le Roi à la Reine, venait enlever aux prisonniers « toute espèce d’instruments tranchants ou autres armes offensives et défensives, en général tout ce dont on prive les autres prisonniers présumés criminels. » Tout fut enlevé, de ce qui peut dérober au bourreau, tout, même les ciseaux de la Reine ; et Ton vit une Reine, qui reprisait son linge, cassant son fil avec ses dents (1)...

Quelles paroles pour dire l’agonie de la Reino pendant le procès du Roi? Comme dans la Convention, (c la mort! » dans la tour répond à « la mort 1 » La mort 1 disent les visages à la Reine ; la mort t disent les murs ; la mort! dit l’écho ; la mort! dit le papier; la mort! disent les journaux de la Révolution, oubliés par la Révolution sur la commode de la Reine (^2). Toute consolation, toute espérance, toute illusion, lui sont défendues ; lepeu qui lui restait de force lui a été retiré : elle n’a pas vu le Roi depuis qu’il a été ramené de la Convention 1 Et, pour que nulle angoisse ne manque aux angoisses de Marie- Antoinette, la maladie va de son fils à sa fille, et dans son cœur d’épouse déchire son cœur de mère.

Il y avait des jours où la Reine n’avait plus de paroles et où elle regardait ses enfants avec un air de pitié qui les faisait tressaillir; il y avait des nuits où elle n’avait plus de sommeil et où elle restait sans

(1) Journal de Cléry.

(î) Ré it de Madamê.

se coucher, berçant son insomnie avec son désespoir (1). 11 se trouva deshommes pour ajouter à ces douleurs, et pendant ces jours il fallut à la Reine subir les grossièretés d’un Mercereau, la nuit les chansons d’un Jacques Roux (2).

Et la torture d’ignorer, de ne pouvoir suivre de la pensée un accusé si cher, l’accusation, les débat les incidents ; la torture de ne rien savoir d’une telle cause que ce que lui en apprennent les papier» montés de la fenêtre du Roi, ou bien la façon des plis du linge du Dauphin (3).

Parfois, brisée et frémissante, la Reine se réveillait et entrait en des révoltes où éclatait la majesté de ses infortunes. L’âme et le sang de Marie-Thérèse lui montaient à la face ; et le regard en feu, bravant tous les regards, furieuse de ce courroux suprême qui saisit les grands cœurs poussés à bout par b' destin, elle interrogeait la Commune sur la loi, sur le code qui permet d'arracher le mari à sa femme, et elle commandait qu’on la réunît à Louis XVI (4).

La Convention avait refusé au Roi qu’elle jugeait de voir sa famille, et n’osa refuser au condamné d’embrasser sa femme, ses enfants et sa sœur la veille de sa mort.

C’est dans la salle à manger du Roi que l’entrevue aura lieu : le ministre de la justice l’a décidé. Le

(0 Récit de Madame.

(2) Quelques souvenirs par Lepitrt,

(3) Journal de ïry.

ii) Maximes et pensées de Louis XVI et d’Antolnett

salle est prête ; la table rangée, les cnaises au roncl ; sur la table une carafe et un verre ; Louis XVI a songé à tout: la Reinepeut s’évanouir. Ahuitheures la porte s’ouvre. La Reine tenant son fils par la main, Madame et Madame Élisabeth se précipitent (i l ns les bras du Roi. La Reine veut entraîner le Roi viu’s sa chambre : « Non, dit le Roi, je ne puis vous voir que là. » Ils passent dans la salle à manger. Les municipaux sont àleur poste derrière la porte vitrée et la cloison en vitrage; ils ne peuvent entendre, mais ils espionnent de l’œil cette douleur, la plus grande peut-être dont Dieu ait infligé le spectacle à des hommes! D’abord des sanglots. La Reine est assise à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à sa droite. Madame Royale presque en face, leDauphin deboutentre ses jambes. Le Roi parle. Après chaque phrase du Roi, la Reine, Madame Élisabeth, les enfants fondent en sanglots. Au bout de quelques minutes la voix du Roi reprend ; au bout de quel- (jues minutes les sanglots recommencent. Tous se penchent: c’est le Roi qui bénit sa femme, sa sœur, ses enfants. La petite main du Dauphin se lève : c’est le Roi qui fait jurer à son fils de pardonner à ceux qui font mourir son père (1). Puis plifi de paroles : rien qu’un sanglot de toute cette famille (2)...

Un quart d heure après, il était dix heures un quart, le Roi se lève. D’une main la Reine lui sfiisit le bras, et de l’autre prend la main du Dauphin

(1) Journal de Cléry,

('2) Mémoires de Vabbé Edgeworth de Fvmont recueillis par Siduey Edgeworth. Paris, Gide, 1817.

Madame Élisabeth, Madame s’attachent au Roi, et l’on fait ainsi quelques pas, enchaînés les uns aux autres. A la porte les femmes retrouvent de nouvelles larmes et de nouveaux gémissements : « Je vous assure, dit le Roi, que je vous verrai demain à huit heures. — Pourquoi pas à sept heures? fait la Reine en suffoquant. — Eh bien ! oui, à sept heures. . . Adieu ! » Ils s’embrassent et ne peuvent finir.. ^ « Adieu ! » et le Roi s’arrache des bras de la Reine, « adieu (1) ! » Madame se trouve mal dans l’escalier ; et la Reine, soutenant sa fille, tout à coup se retourne vers les municipaux, et d’une voix terrible i fc Vous êtes tous des scélérats (2) 1 »

La nuit du 20 au 21 janvier, toute la nuit, Madame entendit sa mère, qui ne s’était pas déshabillée^ trembler, sur son lit, de douleur et de froid (3). Marie-Antoinette appelle à chaque heure cette heure de sept heures, l’heure promise aux embrassements suprêmes. Elle est inquiète de ce bruit, mais c’est le bruit de Paris qui s’éveille. La porte s’ouvre... ce n’est encore qu’un livre qu’on vient chercher pour la messe du Roi. Quels siècles, les minutes I quelle éternité, cette heure, jusqu’à ces fanfares de trompettes... Le Roi est parti (4)1

Alors, au troisième étage de la tour, trois femmes

(1) Journal de Cléry.

(2) Maximes et pensées de Louis KVl et d Antoinette.

(3) Récit de Marfame,

(4) Journal de Cléry,

pleurent et prient, tandis qu’un pauvre enfant, échappé de leurs bras, mouillé de leurs larmes, crie aux commissaires : « Laissez-moi passerl je vais demander au peuple qu’il ne fasse pas mourir papa roi(l)!»

Quelques heures après, des salves d’artillerie apprennent à Marie- Antoinette que ses enfants n’ont. plus de père...

{i'^ Maximes etPenséu ë§ LquU XVI et d^Antoinettê,

Portraft de Mari e^- Antoinette au Temple. État de «on âme.

— Les dévouements dans le Temple et autour du Temple : Türgy, Cléry, les commissaires du Temple. — M. de Jarjayes. — Toulan. — Projet d’évasion de la Reine. — Billets de la Reine. — Le baron de Batz. Sa tentative au Temple.

— Marie-Antoinette séparée de son fils*

Le lendemaÎD de la mort de Louis XVI, il y a, sur le registre des arrêtés du Temple, ces lignes i

<( Marie- Antoinette demande pour elle un habillement complet de deuil, et pour sa famille^ le plus simple (1). »

Un habillement de deuil 1 la Révolution Taccordera-t-elle ? Elle délibère. Le 23, la Commune se risque à arrêter qu’il sera fait droit à la demande de Marie- Antoinette : le deuil du mari, du père, du

(1) Demandes de Marie-Antoinette à la Commune de Par ?. avec les arrêtés que la Commune a pris sur ses demandes. La imprimerie de la Feuille de Paris»

frère, sera permis à la veuve, aux enfants, à la sœur.

La veuve est dans les habits de deuil dus aux générosités de la République. Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les tuyaux pleurent et tombent sur ses épaules. Entre les tuyaux et la coiffe court un voile noir. Un grand fichu blanc est croisé sur son cou avec une méchante épingle. Un petit châle noir, liséré de blanc, se noue à la naissance de sa robe noire.

Sur son front, le long de ses tempes, courent, échappées du bonnet, des mèches de cheveux d’un blond qui grisonne et s’en va blanchissant. Son front est fier encore, et ses sourcils n’ont pas baissé leur arc impérial. Les larmes ont rougi ses paupières, les larmes ont gonflé ses yeux; son regard a perdu son rayon ; il est fixe. Le bleu de ses yeux n'a plus d’éclairs, plus de caresses; il est vitrifié, froid, presque aigu. La belle ligne aquiline du nez est devenue une arête décharnée, sèche et dure ; et l’on croirait que l’agonie a pincé ces narines qui frémissaient de jeunesse. Les lèvres ne s’épanouissent plus, et le sourire a pour jamais quitté cette bouche décolorée qui plisse et rentre. L’animation et le sang ont abandonné ce masque immobile ; et, à voir celle qui fut la Reine de France, il semble qu’fl vous apparaisse une de ces grandes et pâles ligures de macération et de mortification, une de ces saintes de Port-Royal, dont les pinceaux jansénistf> de Philippe de Champagne nous ont transmi. la face rigide et crucifiée.

Le malheur a fait l’âme de la Reine semblable à son visage. Il n’est plus de sourire, il n’est plus de rayon non plus au dedans d’elle. Tout s’y est éteint, mais tout s’y est pacifié ; tout y est désolé, mais tout aussi y est recueilli dans une sérénité morne. De la princesse, de la femme, il ne reste plus qu’une veuve. Les amertumes ne la touchent plus, les outrages passent au-dessous d’elle, les cruautés n’atteignent que sa pitié. Pour elle l’avenir est sans terreur : il n’est plus que promesse; et Marie- Antoinette s’approche de la mort, ainsi que d’une patrie et d’un rendez-vous, avec un tranquille et pieux désir.

Elle prie et s’abîme dans la prière ; elle se plonge et s’absorbe dans la Journée du Chrétien; elle immole son cœur devant cette image du cœur de Marie sanglant et traversé de glaives (1). Son âme ne prête plus l’oreille à la terre ; son âme va s’élevant, se dégageant chaque jour, et comme essayant ses ailes... Mais Dieu permit que Marie- Antoinette fût encore tentée par l’espérance, comme s’il eût voulu montrer que lei; mères ne sont jamais prêtes à mourir.

Pendant que la Reine, enfoncée dans sa douleur^ s’enfermait dans sa prison et ne voulait plus des» cendre au jardin, pour ne pas passer devant la porte par laquelle était sorti Louis XVI (2), de

(n Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire (2* par^ lie, ro?), n*v8.

(*i) Vxcit de Madame.

nobles dévouements veillaient autour de la prison de la Reine.

Des femmes ne craignaient pas d’entretenir des torrespondances avec le Temple, de pousser aux plans de salut de la famille royale, d’accueillir chez elles, à toute heure du jour et de la nuit, tous les dévouements et tous les courages, s’obstinant à rester à leur poste malgré les prières et les ordres du Temple. Il était des femmes, comme cette marquise de Sérent, qui, interrogée par les comités, répondait « qu’en qualité de dame d’une princesse prisonnière, son devoir était de veiller à tout ce qui pouvait lui être nécessaire, et que la mort Tempêcheiait seule de remplir un devoir aussi sacré (1). »

Il était dos hommes guettant le Temple et l’occasion, briguant de se risquer, prêts à mourir. Un gentilhomme du Dauphiné, M. de Jarjayes, était de ceux-là. Nommé maréchal de camp par le Roi, chargé en 1791 de la direction du dépôt de la guerre, bientôt sans fonctions, il n’avait pas émi gré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme, madame de Jarjayes, était femme de la Reine, sa première femme en survivance. Après Varennes, elle avait obtenu de rester aux Tuileries. M. de Jarjayes, à qui cela facilitait l’entrée habituelle du château, mérita de la Reine l’honneur de missions secrètes au dedans et au dehors, auprès de Monsieur, en Piémont, et auprès de Barnave, auquel il

(1) Mémoires sur Louis XVII, par Eckar(L

portait les lettres de la Reine. Au 10 août, M. de Jarjayes avait accompagné la famille royale dans la loge du Logotachygraphe, Le Roi mort, la Reine au Temple, il resta : il attendait (1).

Dans la prison même, le dévouement était auprès de la Reine. Un officier de bouche de l’ancienne cour, rhomme qui avait déjà sauvé la vie à la Reine aux journées d’octobre, en lui ouvrant la porte secrète des petits appartements, Turgy avait trouvé la grille du Temple ouverte, quelques jours après le 10 août, et, de sa plèine autorité, avec la bonne fortune de l’audace, s’était installé au service de la famille royale. Ce fut le premier qui donna aux hôtes du Temple, non les nouvelles du dehors, mais quelques lambeaux de ces nouvelles. Aidé de Chrétien et de Marchand, employés comme lui à l’office du Temple, et comme lui jouant obscurément leur tête, il avait une adresse merveilleuse pour substituer, dans un tournant d’escalier, dans un passage noir, au bouchon d’une carafe de lait d’amande vérifié par les municipaux, un autre bou chon couvert d’avis écrits avec du jus de citron ou un extrait de noix de galle. Puis il transmettait au dehors, sur le même bouchon, la réponse de la Reine ou de Madame Élisabeth. Il avait encore concerté avec les prisonniers une correspondance muette par signes et par gestes. Avec le mouvement

(1) Mémoires de M. le bnron Goguelat. Précis des tentatives qui ont été faites pour arracher la Reine à la captivité duTtüiple. Paris, Baudouin, 1813.

de ses doigts, le port de sa tête, le jeu do sa serviette, il entreprit de leur dire les batailles, la marche des armées, l’Autriche, l’Angleterre^ la Sardaigne, et la Convention. Mais cette langue mimée prêtait à trop de contre-sens. Turgy, qui était homme d’expédients, imagina alors des pelotes de ûl ou de coton cachées dans les bouches de chaleur du poêle ou dans le panier aux ordures. Autorisé à sortir du Temple deux ou trois fois par semaine pour les approvisionnements, Turgy voyait Hüe ; il voyait la duchesse de Sérent; il était le lien des correspondances entre la tour et le dehors, et, confirmé dans son zèle par le témoignage que le Roi lui rendait le 21 janvier, il bravait le murmure des dénonciations (1).

Mais Turgy n’étaît qu’un serviteur fidèle au malheur de ses maîtres; d’autres vont le lui disputer en courage, qui n’ont servi que la Révolution.

Seul honneur de ces temps, cette séduction des hommes de la Révolution par la pitié! seule consolation de cette abominable histoire, qu’il se soit fait autour de la Reine, dans la plus dure des prisons, sous la plus impitoyable des terreurs, une contagion de respect qui s’enhardit jusqu’aux bons offices et jusqu’aux dangers mortels de la sensibilité ! Ces hommes à qui la Révolution a donné le mandat d’être aveugles, d’être sourds,d’être muetssous peine

(l) Fragments historiques sur la captivité de la famille royale, par M. de Turgy.

ae mort, bravent la mort dès qu’ils sont entrés dans la familiarité de cette infortune. Ceux-là qui avaient l’insulte à la bouche et le chapeau sur la tête, se taisent, se découvrent et s’inclinent devant ces larmes de Marie-Antoinette, devant ces larmes de la Reine ! C’avait été Manuel ; ce sont tant de commissaires, tout à coup touchés, dont l’air, la tenue, la parole, les caresses aux enfants, les yeux mouillés, plaignent et courtisent les chagrins de la Reine. « Maman, crie joyeusement le Dauphin dès qu’il reconnaît une de ces figures qui lui ont souri, c’est xMonsieur un tel ! » Et la Reine est sûre d’avoir quarante-huit heures de respect,, de compassion, peut-être même de cette rare flatterie qui s’incline plus bas devant la royauté sans couronne. Elle aura dans sa chambre ce commissaire qui reprend le Dauphin de placer en Asie Lunéville, « cette ville, — lui dit-il, — où ont régné vos ancêtre.:; » ou Lebœuf, qui voudrait lui faire accorder les Aveniures de Télémaque; ou Moiile, qui ne consent pas à se couvrir devant la famille royale ; ou Lepitre, qui apporte à la Reine l’hommage de ses romances et la pièce de Y Ami des lois; ou Tépicier Dangé, qui embrasse le Dauphin en le promenant sur la plateforme de la Tour ; ou l’administrateur de la police de Paris, Jobert; ou le maître maçon Vincent, ou l’architecte Bugneau, ou Michonis (1), an de ces

(1) Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire y 1793^ le série, nos 9,; et OT.AfTMires de Michonis et autres. — Mémciry'k ^ur Louis XV n y par F]ckard. — Quelques souvenirs ^ parLepilre. — Six journées vassées au Temple^ par Moitié.

commissaires enfin qui trahissent leur mission pour ne pas trahir l’humanité.

11 savait comment vont les cœurs de la pitié à l’intérêt, de l’intérêt au dévouement, ce commissaire si effrayé, à sa première visite, du charme de la Reine, qu’H donna sa démission, n’osant retourner au Temple. Bientôt des commissaires se rendaient comme Manuel, et de l’attendrissement passaient aux imprudences et aux complicités ; bientôt môme de plus aventureux osaient concevoir de sauver la famille royale, et semblaient prendre pour devise cette devise donnée par la Reine pour la bague d’un commissaire : Poco ama cliü morir terne

Le 2 février 1793, un homme se présente chez M. de Jarjayes, et lui demande un entretien secret. Yoix, costume, façons, tout chez cet homme sent la Révolution. M. de Jarjayes le regarde et s’inquiète, quand l’homme se jette à ses pieds. Ce qu’il veut, c’est l’indulgence, la confiance de M. de Jarjayes ; ce qu’il est venu offrir, c’est son repentir ; ce qu’il est venu chercher, c’est l’aide de M. de Jarjayes pour sauver les prisonniers du Temple M. de Jarjayes se défie et repousse l’offre. L’homme alors tire de sa poche un chiffon de papier etM. de Jarjayes lit ces mots, en huit petites lignes, de la main de la Reine :

« Vous pouvez prendre confiance en V homme qui tous parlera de ma part, en vous remettant ce billets

(1) Maximes et vensées àe Louis XVI et d Antoinette*

Ses sentiments me sont connus; depuis cinq mois il na fas varié. Ne vous fiez pas trop à la femme (1) de V homme qui est enfermé ici avec nous : je ne me fie ni à elle ni à, son mari »

L’homme était Toulan.

II se rencontre parfois, dans les révolutions de ces individus qui puisent comme une insolence de courage dans l’insolence des événements. Enhardis, égayés presque p^r la grandeur du péril, la folie de l’entreprise, l’invraisemblance du salut, ils vont à des aventures, ils cherchent des dangers qui serr.blent plus appartenir à là fiction qu’à la vie, au roman qu’à fhistoire. Né à Toulouse vers 1761, établi àParis^ en 1787, libraire et marchand de musique, nommé membre delà Commune du 10 août, continué dans la municipalité dite provisoire, et devenu chef de bureau de l’administration des biens des émigrés (2), Toulan, « ce petit jeune homme, » est un de ces cœurs sans peur et sans surprise, qui trompent longtemps la mort en se jouant d'elle. Cervelle de Gascon, tête chaude, une fécondité inventive et que rien ne décourageait le faisait inépuisable en ruses, en inventions, en stratagèmes. Puis la nature l’avait armé d’une gaieté de si bon aloi et de si belle venue, si franche, si épanouie qu’elle désarmait tous les soupçons en leur riant au nez ; grand comédien par là-dessus, qui, gardant le rôle -de ses anciennes opinions auprès des

(1) La femme Tison.

(2) Mémoires sur Louis XF//, par Eckard, note !T.

comités et des conseils de la Révolution, rudoyait les tièdes avec la langue salée et les grosses plaisanteries du sans-culottisme. De sang-froid, et maître de lui, sous cette verve, cette vivacité et cet entrain de son caractère, prêt à tout et sachant attendre, ardent et patient, obstiné et madré, Toulan avait tous ces dons et toutes ces vertus qui mènent un complot au succès. Mais il était plus qu’un conspirateur hardi et habile : il était un de ces beaux et purs dévouements sur lesquels aime à se reposer et dans lesquels se réjouit le souvenir des hommes; un de ces dévouements au-dessus de For, au-dessus de la récompense, au-dessus même de l’espoir de la rémunération, et que paye un mot, ce nom de Fidèle que les prisonnières du Temple ont donné àToulan (l).Et dans la reconnaissance de la Reine pour Toulan, quel étonnement, quel respect, si j’ose dire, quand elle compte jusqu’à Toulan, tous ces dévouements dans la garde nationale, tous ces dévouements dans l’Assemblée qui mendiaient la liste civile (2), quand elle reconnaît de combien est moins grand un homme de génie qui se vend qu’un homme de cœur qui se donne !

Toulan s’est voué à sauver les prisonniers du Temple ; il croit pouvoir les sauver, et il apporte son plan àM. de Jarjayes. M. de Jarjayes put bientôt juger l’homme. La Reine avait témoigné à Toulan le désir

(1) Fragments historiques, par Turg^y.

(2) Dernières années, par Hûe.

d’avoir les souvenirs que Louis XVI lui avait légués, et que le conseil du Temple avait retirés des mains de Gléry pour les mettre sous scellés. C’était un anneau nuptial, un cachet et un paquet de cheveux. Presque aussitôt ce désir exprimé, Toulan apportait à la Reine ce paquet de cheveux, l’anneau d’alliance portant il/. A, A. A. 19 aprilts 1770, et ce cachet montrant à côté des armes de France la tête du Dauphin casquée. Toulan avait brisé les scellés, substitué des objets à peu près pareils, reposé les scellés. Jamais un désir de Reine de France, commandant l’impossible, n’avait été plus vite et mieux servi. Ces reliques devaient parvenir plus tard, par des mains amies, à Monsieur et au comte d’Artois, avec ces deux billets de la Reine, le premier à Monsieur, le second au comte d’Artois :

« Ayant un etre fidele^ sur lequel nous pouvons compter^ fen pi^ofite^ pour envoyer a mon frere et ami^ ce dépôt qm ne peut etre confie qu entre ses mains, le porteur vous dira par quel miracle nous avons pu avoir ces précieux gages, je me réserve de vous dire moi-même un jour le nom de celui qui nous est si utile, V impossibilité ou nous avons été jusqu'à présent de pouvoir nous donner de nos no^welles, et Vexces de nos malheurs nous fait sentir encore plus vivement notre cruelle séparation puisse-t-elle nelre pas longue, je vous embrasse en attendant comme je vous aime èt vous savez que c'est de tout mon cœur, M : A : »

« Ayant trouve enfin un moyen de confier à notice frère un des seul gage qui nous reste de l'etre que nous chérissons et pleurons tous j'ai cru que vous seriez bien

mse cC avoir quelque chose qui vient de lui^ gardez-le^ en signe da V amitié la plus tendre avec laquelle je vont embrasse de tout mon cœur, M : A : (1). »

Le billet de la Reine lu, M. de Jarjayes, voulant ^igir avec certitude, avait demandé à Toulan s’il pouvait le faire entrer au Temple et parler un instant à la Reine. Toulan déclarait la démarche difficile, non impossible, et rapportait bientôt à M. de Jarjayes ce billet de la Reine.

K Maintenant si vous êtes décidé à venir ici il serait mieux que re fut bientôt ; mais^ mon dieu, prenez bien garde d’être reconnu^ surtout de la femme gui est en fermée ici avec nous. »

M. de Jarjayes, déguisé, est introduit au Temple par Toulan. Il voit la Reine, il lui parle. La Reine lui dit d’examiner les plans de Toulan ; puis, s’oubliant, et ne pensant qu’aux autres, elle recommande à M. de Jarjayes de lui donner des nouvelles de tous ceux qui sont restés fidèles ; et, M. de Jarjayes à peine sorti du Temple, la Reine lui écrit, tremblant encore d’émotion et de peur :

K Pî^enez garde a m"*® archi, elle me paroit bien liée avec V homme et la femme dont je vous paide dans Vauti'e billet,

« Tachez de voir m*® th.^ on vous expliquera pourquoi. Comment est votre femme ? elle a le cœur trop bon pour netre pas bien malade. »

A quelques jours de là, M. de Jarjayes recevait cette lettre de la Reine :

(1) Mémoires historiques sur Louis XVlIj par Eckard..

« Votre billet rria fait bien du bien Je n'avois aucun doute sur le Nicernois^ mais fétois au desespoir qu on put seulement en penser du mal. Ecoutez bien les idées quon vous prop sera : examinez les bien^ dans voire prudence ; pour nous, nous nous livrons avec une confiance entière. Mon dieu , que je serois heureuse, et surtout de pouvoir vous compter au mmbre de ceux qui peuvent nous être utile! Vous verrez le nouveau personnage, son extérieur ne prévient pas, mais il est absolument necessam et il faut V avoir, l.,, [oulan] vous dira ce quil faut faire pour cela. Tachez de vous le procurer et de finir avec lui avant quil revienne ici. Si vous ne le pouvez pas voyez m^ de la borde de ma part, si vous n'y trouvez pas de r inconvénient, vous savez quil a de V argent à moi. »

Le nouveau personnage dont parlait la Reine était un commissaire que Toulan voulait qu’on gagnât à prix d’argent. M. de Jarjayes, répugnant à répandre le secret, ne s’adressait pas à M. de Laborde, et offrait à la Reine de faire lui-même la somme.

« En effet, — répondait la Reine à M. de Jarjayes, — je crois quil est impossible de faire aucune démarché en ce moment près de M. de la b... toutes auroieni de V inconvénient : il vaut mieux que ce soit vous qui finissiez cette affaire par vous même, si vous pouvez. Tavois pense a lui pour vous éviter Vavance d'une somme si forte pour vous.»

Le commissaire était acheté, payé.

« T,,., m'a dit ce matin que vous aviez fini avec le comm... combien un ami tel que vous m'est précieux! »,

écrivait la Reine, qui se laissait aller à rillusîoii ; et tout aussitôt, craignant d’être ingrate, elle mandait à M. de Jarjayes :

« Je seroîs bien aise que vous puissiez aussi faire quelque chose pour t..., il secondait trop bien avec nous pour ne pas le reconnaître (i).

Mais Toulan ne voulut rien accepter, rien qu’une boîte d’or dont la Reine se servait : boîte fatale qui devait le perdre I Sa femme la montra ; et Toulan monta à l’échafaud, où déjà était montée la Reine (2) .

Voici quel était le plan de Toulan :

Des habits d’homme étaient préparés pour la Reine et Madame Élisabeth, et apportés, à diverses reprises, sous leurs pelisses, dans leurs poches, par Toulan et Lepitre. Deux douillettes devaient achever de tromper sur la taille et la démarche des prisonnières. Ajoutez des écharpes et des cartes d’entrée semblables à celles des commissaires. Pour Madame Royale et le Dauphin, on les eût sortis du Temple ainsi : un allumeur de réverbères entrait tous les jours, à cinq heures et demie, au Temple, accompagné de deux enfants qui l’aidaient à allumer dans la tour, et sortait avant sept heures. Un costume pareil à celui de ces enfants, une carmagnole, une vieille perruque, de gros souliers, un sale pantalon, un mauvais chapeau, déguisaient le Dauphin et Madame Royale, déshabillés et rhabillés dans la tourelle voisine de la chambre de la Reine où Tison

(1) Mémoires de M. de Goguelat.

(2) lôid.

et sa femme n entraient jamais. Vers six heures trois quarts, le tabac d’Espagne, prodigué par Toulan aux époux Tison, et renfermant ce jour-là un narcotique, plongeait l’homme et la femme dans un sommeil de huit heures. La Reine, vêtue en homme, montrant de loin sa carte à la sentinelle rassurée parla vue de son écharpe, sortait du Temple avec Lepitre, et se rendait rue de la Gorderie, ou M. de Jarjayes devait l’attendre. Quelques minutes après sept heures, les sentinelles relevées dans la tour, un commis du bureau de Toulan, dévoué comme lui, du nom de Ricard, arrivait à la porte de la Reine, costumé en allumeur, sa boîte de fer-blanc au bras, frappait, et recevait le Dauphin et Madame Royale des mains de Toulan, qui le grondait tout haut de n’être pas venu luimême arranger les quinquets ; et les enfants allaient rejoindre leur mère. Madame Élisabeth, sous le même déguisement que la Reine, sortait la dernière avec Toulan.

Les fugitifs avaient au moins cinq heures devant eux. La Reine eût demandé le matin qu’on ne servît qu’à neuf heures et demie son souper, servi d’ordinaire à neuf heures ; on eût frappé, refrappé, interrogé la sentinelle, qui, relevée à neuf heures, n’eût rien su ; on serait descendu à la salle du conseil ; on serait remonté avec les deux autres commissaires; on eût frappé de nouveau, appelé les sentinelles précédentes, enfin envoyé chercher un serrurier. Le serrurier eût trouvé les portes fermées en dedans ; et, avant qu’on eût enfoncé les deux

portes, l’une de chêne à gros clous, l’autre de fer; avant que les commissaires eussent visité les appartements, les tourelles, eussent réveillé Tison et sa femme ; avant qu’un procès-verbal eût été rédigé; avant que le conseil de la Commune l’eût examiné , avant que la police, les maires, les comités de la Convention eussent résolu des mesures, la famille royale eût été loin avec des passe-ports bien en règle.

Il n’y avait eu, dans ce plan, de discussion que sur un point. Toulan avait proposé pour la fuite une berline attelée de six chevaux, devant laquelle il eût couru à franc étrier; mais la Reine tenait pour trois cabriolets : dans le premier, le Dauphin, M. de Jarjayes et elle; dans le second. Madame Élisabeth avec Toulan ; dans le troisième, l’autre commissaire et Madame Royale. La Reine se rappelait Yarennes. Elle craignait la curiosité sur la route, l’indiscrétion des postillons; trois voitures légères n’exigeaient chacune qu’un cheval; il était possible de relayer sans recourir à la poste, de se réunir en cas d’accident dans deux voitures. L’avis delà Reine prévalut. Où irait-on? On n’était pas encore fixé à la fin de février. On pensa un moment à la Vendée, qui commençait à se soulever; mais la Vendée était loin. On se rejeta sur la Normandie, d’où l’on pouvait gagner la mer et l’Angleterre (I).

Des restrictions apportées à la délivrance de«^ passe-ports, le bruit de la fermeture des barrières

(1) Quelques souvenirs^ par Le'^itro.

arrêtaient toute tentative dans les premiers jours de mars. Puis, si bien gardé que soit le secret d’un complot, il s’en répand toujours quelque chose; et Toulan, malgré son sang-froid, restait assez set à cette brusque apostrophe d'une tricoteuse avec laquelle il plaisantait : « Toi, tu es un traître, tu seras guillotiné ! » Une défiance mal dissimulée de la Commune écartait Toulan et Lepitre de la surveillance du Temple jusqu’au 18 mars. Cette fois les dernières mesures étaient arrêtées et Texécution du projet fixée au prochain jour de garde de Toulan. Le 26, comme on nommait à la Commune les commissaires pour le Temple, le fabricant de papiers peints Arthur monte à la tribune et dénonce Toulan et Lepitre comme « entretenant avec les prisonnières du Temple des conversations à voix basse et comme s'abaissant à exciter la gaieté de Marie- Antoinette. » Toulan répond aussitôt, et se justifie par des plaisanteries. Hébert, sans appuyer -sur la dénonciation, demande le scrutin épuratoire et la radiation de Lepitre et de Toulan sur la liste des commissaires. Arrivent les fêtes de Pâques; les municipaux ne se soucient guère d’aller les passer dans une prison. Toulan se fait proposer avec Lepitre par un de ses collègues, et leurs deux noms sont écrits, quand Lechénard les fait rayer. Une municipalité nouvelle s’organise ; Toulan et Lepitre ne sont pas réélus (1). Toulan ne se décourage pas, ouand un coup imprévu menace ses projets,

(1) Quelques souvenirs, par Lepitre.

La République avait logé auprès des prisonnières, dans leur appartement, derrière un vitrage, un couple d’espions: l’homme et la femme Tison. Ces malheureux, qui essayaient de s’approcher de la confiance de la Reine et de Madame Élisabeth, avec le patelinage et l’hypocrisie, pour les livrer et les vendre, passant leur vie à épier et faisant soupçon de tout derrière de faux semblants de pitié, les Tison avaient au fond d’eux comme une espèce de cœur: ils avaient une fille et l’aimaient (1). C’était avec cela que la Révolution les maniait et les tenait ; c’était en leur montrant et en leur retirant cette fille que la Commune jouait d’eux comme d’animaux affamés ou repus. Privés de la voir, exaspérés, ils déclaraient le 20 avril, sans qu’il fût besoin de les pousser, « que la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux, qu’elles étaient instruites par eux de tous les événements, qu’elles en recevaient les papiers publics, et que par leur moyen elles entretenaient des correspondances. )) Et la femme Tison montrait d’un air de triomphe la goutte de cire que Madame Élisabeth avait laissée par mégarde tomber sur son chandelier en cachetant une lettre à l’abbé Edgeworth. Rien pourtant n’était encore désespéré. Les nouveaux commissaires, remplaçant les commissaires suspects, étaient à la dévotion de Toulan; Follope jetait au feu la dénonciation de la femme Tison contre Turgy (2), et du dehors Toulan pouvait ea-

(î) Récit de Madame,

(2; Mémoires sur Loi^ XV IL par EckarcL

core conduire la tentative.... Qu’arriva-t-il ? De quelles mesures nouvelles de surveillance le Dauphin et Madame furent-ils entourés? L’allumeur de quinquets cessa-t-il d’amener au Temple ces deux enfants qui montraient comme une conspiration de la Providence pour le salut des enfants de la Reine? Nul des témoins de ce temps ne nous l’apprend ; un seul fait est constant : la Reine peut fuir encore, ses enfants ne peuvent plus la suivre.

C’est alors que la Reine écrit à M. de Jarjayes ce dernier billet :

(( Nous avons ^ fait un beau rêve^ voilà tout; mais nous y avons beaucoup gagnée en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes; vous trouverez dans toutes les occasions, en moi du caractère et du courage; mais V interet de mon fils est le seul qui me guide, et quelque bonheur que f eusse éprouvé a être hors d"" ici je ne peux pas consentir a me séparer de lui. Au reste, je reconnois bien votre attachement dans tout ce que vous rrHavez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos raisons pour mon propre interet, et que cette occasion peut ne plus se rencontrer, mais je ne pourrois jouir de rien en laissant mes enfants, et cette idée laissé

pas même de regret (1). ^

Le grand cœur qui si vite et avec si peu d’effort se détache d’un espoir où ne sont pas ses enfants l D’une mère romaine vous n’auriez une auteo ieltixi ,

P) Mémoires de M. de Goguelat.

et que de grâces en ce dernier cri, en ce dernier chant de la tendresse maternelle ! L’héroïsme y est doux comme une caresse, le sacrifice comme un sourire.

En dépit de la fatalité, Toulan se dévouera et luttera jusqu’au bout. Lors de la dénonciation de Tison il n’est pas absent comme Lepitre, Moille, Brunot; il fait face à l’accusation, il fait face à Hébert, et il réclame avec une effronterie magnifique l’apposition immédiate des scellés chez lui. Un mandat d’arrêt est lancé contre lui ; il ne s’en soucie pas. On l’arrête; il prie ceux qui l’arrêtent de le mener chez lui pour prendre quelques effets : ils poseront du même coup les scellés. En chemin il rencontre son ami Ricard , et l’engage à venir pren dre quelques papiers lui appartenant qui se trouvent sur son bureau. Ricard a compris Toulan. Arrivés chez Tou- ^ lan, une discussion s’engage, à propos des papiers, / entre Ricard et les commissaires. Toulan, qui est ■ passé dans un cabinet voisin pour se laver les mains, lâche une fontaine ;< le bruit de l’eau qui coule, le V bruit de la voix de Ricard qui récrimine avec fracas, ' f empêchent les commissaires d’entendre une porte 4 dérobée s’ouvrir doucement : Toulan est libre (1) ; mais, libre, il ne se sauve pas de Paris. 11 court louer une chambre dans une maison voisine du Temple, où Turgy a de fréquents rendez-vous avec lui, d’où il rapporte au Temple les nouvelles dehors La Reine à la Conciergerie, Toulan aver

(IJ Mémoires sur Louis XVII, par Eckard, note 17.

et renseignera Madame Élisabeth en sonnant du cor à la fenêtre, et si hautement que Madame Élisabeth sera obligée de le rappeler à la prudence (1).

La Reine appréciait dignement cet homme, quand, pour le remercier de tout ce qu’il avait tenté, de tout ce qu’il osait encore, elle ne trouvait rien de mieux que de le faire entrer dans ses bonheurs de mère : « Dites à Fidèle^ écrivait-elle, que je vois mon pis tous les jours (‘2). »

Il ne restait plus à la Reine que Dieu et le baron de Batz.

Un royaliste est à Paris, une main sur Paris, une main sur la France, enveloppant la Révolution. Dé^ noncé, recherché, poursuivi, traqué, il embrasse la Vendée, Lyon, Bordeaux, Toulon, Marseille, et son nom fait pâlir Robespierre. Cet homme est un Protée, Catilina et Casanova brouillés dans un seul homme pour l’épouvante d’une tyrannie. La tête et la plume aux intrigues, le bras aux coups de main, il est un diplomate et un aventurier. Cet homma est partout, et, où il n’est pas, il menace. Il a des agents dans les sections, dans les municipalités, dans les administrations, dans les prisons, dans les ports de mer, dans les places frontières. Il est ici et là, hier une ombre, aujourd’hui un éclair, trouant les lois comme des toiles d’araignée, passant à travers les règlements, les consignes, les barrières,

(1) Fragments historiques y M. de Turgy,

n) Ibid.

avec de faux passe-ports, de faux certificats de résidence, de fausses cartes civiques. 11 surgit et disparaît tout à coup dans les foules, stupéfaites de l'avoir vu. Il passe dans la rue, dans les maisons d’arrêt, dans les cafés, dans les orgies des conventionnels, semant les paroles ou l’or, entraînant les dévouements, racolant les vénalités, achetant les individus, achetant des bureaux en masse, achetant le département de Paris, achetant la police, marchandant la Révolution; imprenable, insaisissable, glissant des mains, échappant, en plein boulevard, à un peuple en armes ; servi par des miracles, sauvé par des amis, confidents de tous ses plans, qui préfèrent mourir que de le trahir (1).

Cet homme allait bientôt arracher ce cri à la Terreur qui a peur, cette lettre du comité de surveillance de la Convention à l’accusateur public : « Le comité t’enjoint de redoubler d’efforts pour découvrir l’infâme Batz,,, Ne néglige dans tes interrogatoires aucun indice ; n’épargne aucune promesse pécuniaire ou autre , demande-nous la liberté de tout détenu qui promettra de le découvrir ou de le livrer mort ou vif; répète qu’il est hors la loi, que sa tête est mise à prix ; que son signalement est partout; qu’il ne peut échapper; que tout sera découvert, et qu’il n’y aura pas de grâce pour ceux qui, ayant pu l’indiquer, ne l’auront pas fait. C’est te dire que nous voulons à tout prix ce scélérat. »

(l) Rapport fait au nom des comités réunis de salut public et de sûreté générale sur la conspiration de Batz, par Elle Lacoste. — Mémoires sur Louis XVI par Eckard.

La Révolution ira jusqu’à promettre 300,0001ivres de la tête de M. de Batz. La Révolution recommandera à l’accusateur public de supprimer, dans le réquisitoire contre ses coaccusés, les détails des grands projets de Batz, et d’en dire seulement le fond sans en indiquer les moyens (1), craignant de révélei comment un homme avait lutté avec elle et l’avait mise en péril.

Rien cependant, aux premiers jours de la Révolution, n’annonçait un pareil homme dans ce grand sénéchal d’Albret, député aux états généraux par la noblesse de sa province. Il ne s’était fait remarquer que par ses connaissances en matière de finances, son opposition à la création des assignats, ses importants rapports sur la dette, en qualité de président de la section du comité de liquidation. Le 12 et le 15 septembre 1794, il protestait contre les opérations de l’Assemblée nationale. Puis sa trace se perd. « Retour et parfaite conduite de M. Batz, à qui je redois 512,000 livres,» il n’est que cette phrase d’un journal de Louis XVI, à la date du 1®' juillet 1792, pour nous dire que l’oblation de la fortune et de la vie de M. de Batz à la cause royale est commencée. Après le 10 août, M. de Batz rejoint les princes. Le procès du Roi le rappelle à Paris. Il ne peut enlever le Roi du Temple ; mais, le 21 janvier, c’est M. de Batz qui, sur le passage du Roi, s’élance avec trois amis criant : « A nous, ceux qui veulent sauver le Roi ! » Désolé de n’avoir point eu le bon-

{\)- Mémoires sur Louis XVII, par Eckard. Pièces justifica^i tives, 6,.?, 8 et 9

heur de sauver Louis XVI, comme un de ses aïeux avait sauvé Henri IV, M. deBatz reportait son cœur et sa pensée sur la famille du Roi (l).

M. de Batz, qui avait à sa disposition la fortune, sous ses ordres le dévouement des plus grands noms de France ; M. de Batz, avec sa petite armée, les Rochefort, les Saint-Maurice, les* Marsan, les Montmorency, les Pons, les Sombreuil, avec cet autre lui-même, son aide de camp, le marquis de la Guiche, si bien caché et si hardi sous le nom de Sévignon ; avec l’aide et le courage des Roussel, des Devaux, des Cortey, des Michonis, M. de Batz reprenait après Toulan l’œuvre de délivrance.

Cortey, l’épicier de la rue de la Loi, le logeur ordinaire du baron de Batz, était capitaine de la force armée de la section Lepelletier. Il s’était fait, sans doute par les conseils et pour les plans de M. de Batz, Fami intime de Chrétien, le juré au tribunal révolutionnaire, qui avait placé Cortey dans le petit nombre de commandants à qui l’on confiait la garde de la tour, lorsque leur compagnie faisait partie du détachement de service au Temple. Le municipal était choisi d’avance : c’était Michonis, qui, plus heureux que Toulan, avait échappé aux dénonciations. La coïncidence d’une garde de Michonis avec une garde de Cortey fut la base du plan de M. de Batz, dont le succès devait être assuré par le concours d’une trentaine d’hommes dé la section dont les sympathies et la vigueur n^étaient point douteuses.

fl) Mémohes sur Louis XVII, par Eckard, note U.

Le jour arrive où Gortey et Michonis sont en fonction tous les deux au Temple. Batz est entré dans la prisçn au milieu du détachement de Gortey. Le service est distribué de façon que les trente hommes doivent être en faction aux postes de la tour et de l’escalier, ou bien en patrouille de minuit à deux heures du matin. Michonis s’est assuré du service de la garde de nuit dans l’appartement de la ReinA De minuit à deux heures, dans ces deux heures^ù les postes les plus importants seront occupés par les hommes de Batz, les princesses, cachées dans de longues redingotes, et placées l’arme au bras dans une patrouille qui enveloppera le Dauphin, sortiront du Temple, conduites par Gortey, qui seul peut, en sa qualité de commandant du poste de la tour, faire ouvrir la grande porte pendant la nuit.

Il est onze heures. Le moment approche. L’émotion vient aux plus braves, lorsque tout à coup Simon accourt, essoufflé et inquiet : « Si je ne te voyais pas ici, dit-il à Gortey qu’il a reconnu, *^e ne serais pas tranquille. » Ge mot éclaire M. de Batz ; une tentation soudaine le prend de tuer Simon, et de risquer l’évasion à force ouverte. Mais le bruit d’une arme à feu causera un mouvement général. Il n’est point le maître des postes de la tour et de l’escalier; et, s’il échoue, que fera-t-on de la famille royale? Michonis a remis ses fonctions à Simon avec un calme imperturbable. Il se prépare à se rendre à la Gommune, qui le mande. Mais déjà, sous le prétexte d’un bruit entendu au dehors, Batz, à la

tête d’une patrouille, s’est lancé dans la rue, en se promettant une revanche (1).

Simon avait gardé la Reine à la Révolution contre M.. de Batz ; la Tison l’avait gardée contre Toulan, et voilà que déjà sur celle-ci la main de Dieu s’est appesantie, avec des signes éclatants et terribles.

Un jour, la Tison se mit à parler toute seule.. Cela fît rire Madame ; et sa mère la regardait complaisamment, tout heureuse d’entendre le rire de sa fille. Pauvre enfant! c’était d’une aliénée qu’elle riait ! La Tison depuis longtemps languissait et ne voulait plus sortir. La maladie qui s’emparait tout à coup du Dauphin l’inquiétait et la troublait comme un reproche. Aujourd'hui elle est folle. Elle parle tout haut de ses fautes, de ses dénonciations, d’échafaud, de prison, de la Reine. Elle s’accuse, elle s’injurie. Elle croit morts ceux qu’elle a dénoncés. Tous les jours elle attend les municipaux accusés par elle, et, ne les voyant pas revenir, elle se couche dans les larmes. Ses nuits sont remplies d’épouvante ; et elle réveille les prisonnières avec les cris que lui arrachent d'affreux rêves. Elle se traîne tout le jour aux genoux de la Reine, pleurant et suppliant : « Je suis une malheureuse... Je demande pardon à Votre Majesté... Je suis la cause de votre mort ! » Sa fille, la Tison ne la reconnaît plus ! D’horribles convulsions la prennent : huit hommes peuvent à peine la contenir et l’emporter

(i) Mémoires historiques sur Louis XV II.

dans une chambre du palais du Temple. Deux jours après, on la transporta à rHôtel-Dieu, où elle mourut, n’ayant plus rien d’humain que le remords I

La Reine avait relevé la repentie; elle l’avait ent Durée de soins et de consolations. Elle avait pardonné à cette fouilleuse^ à cette femme, qui la nuit du 21 janvier, l’entendant pleurer avec Madame Élisabeth, était venue pieds nus écouter couler ses larmes ! et cette malheureuse sortie du Temple : « Est-elle bien soignée? demandait la Reine à Turgy dans un billet (1).

Les projets, les tentavives d'enlèvement, Batz vivant et libre, les informations du comité de sûreté générale, les bruits et les craintes de la rue, les prédictions du Mirabilis liber « de la restauration de la couronne des lis, et de la destruction de fils de Brutus par le jeune captif ; » l’intérêt du parti girondin pour la tour du Temple, et les subites miséricordes de son éloquence (2), avaient exaspéré la Convention. Toutes les douleurs de la Reine allaient être couronnées par une suprême douleur. Dans ce cœur, où tout est plaie, la République a trouvé la place d une blessure nouvelle, et plus profonde que toutes.

Le 3 juillet, à dix heures du soir, les municipaux entrent chez la Reine. La Reine, Madame Élisabeth, Madame, se sont levées au bruit des guichets. Le Dauphin s’éveille. Les municipaux viennent signifier

(1) Fragments de M. de Turgy. — Récit de Madame*

(2) Mémoires sur Loui' YF//, parEck^rd.

à la Reine l’arrêté du Comité de salut public sanc« tîonné par la Convention :

« Le Comité de salut public arrête que le fils de Capet sera séparé de sa mère. »

La Reine a couru au lit de son fils, qui crie et se réfugie dans ses bras. Elle le couvre, elle le défend de tout son corps : elle se dresse contre les mains qui s’avancent, et les municipaux voient que cette mère ne veut pas livrer son fils ! Ils la menacent d’employer la force, de faire monter la garde... « Tuez moi donc d’abord! » dit la Reine...

Une heure, une heure ! ce débat dura entre les larmes et les menaces, entre la colère et la défense, entre ces hommes qui donnaient l’assaut à cette mère, et cette femme qui les défiait de lui arracher son enfant! A la fin, les municipaux, las de leur honte, menacent la Reine de tuer son fils : à ce mot, le lit est libre. Madame Élisabeth et Madame habillent l’enfant : il ne restait plus à la Reine assez de force pour cela ! Puis, couvert des pleurs et des baisers de sa mère, de sa tante et de sa sœur, le pauvre petit, fondant en larmes, suit les municipaux : il va de sa mère à Simon !

Au moins la Commune accorda à la Reine de pleurer en paix. Il n’y eut plus de municipaux chez elle. Les prisonnières furent nuit et jour enfermées sous les verroux. Trois fois par jour, des gardes apportaient les repas et éprouvaient les barreaux des fenêtres. Madame Élisabeth et Madame faisaient les lits et servaient la Reine, si accablée qu’elle se laissait servir

La Reine ne vivait plus que quelques heures par jour, les heures où elle guettait son fils par un jour de souffrance, au faîte d’un petit escalier tournant montant de la garde-robe aux combles. Au bout de quelques jours, elle avait découvert bien mieux : une petite fente dans les cloisons de la plate-forme de la tour, où fenfant montait se promener. Le temps et le monde n’étaient plus que cela pour la Reine: cette cloison et ce moment q^ui lui mon^ traient son petit.

Quelquefois des commissaires lui donnaient des nouvelles du pauvre enfant; quelquefois Tison : car ce Tison a hérité des remords de sa femme ; il cherche à réparer son passé par les attentions et les services, et il semble à la Reine lavé de tout le mal qu’il lui a fait, quand il accourt lui apprendre que son fils est en bonne santé et qu’il joue au ballon... Hélas ! bientôt Madame Élisabeth priait Tison et les municipaux de ne plus dire à la Reine ce- qu’ils apprenaient du martyre de l’éducation de son fils: « Ma mère, dit Madame, en savait ou en soupçonnait bien assez... (i). »

(1) Rédt de Madame.

Marie-Anfoinelle à la Conciergerie. Le concierge Richard. —

Impatience de la Révolution. — Vaine recherche de pièce* contre la Reine. — Espérance du parti royaliste. — L’œillet du chevalier de Rougeville. — Le concierge Bault. — Discouri de Billaud- Vareunes. — Lettre de Fouquier-Tin ville.

Le 2 août 1793, la Reine couchait à la Conciergerie.

11 n’y avait plus eu qu’outrages pour îes derniers jours de la Reine au Temple. A mesure qu’elle approchait du Tribunal révolutionnaire, l’insulte autour d’elle était devenue plus grossière, plus sauvage, et l’injure avait atteint bientôt les extrêmes limites de la brutalité. Le municipal Bernard, retirant le siège d’un des enfants de la Reine, disait : « Je n’ai jamais vu donner ni table ni chaise à des prisonniers, la paille est assez bonne pour eux; » ou bien un poète, couvert encore de la livrée et des bienfaits delà cour, Dorat-Gubiëres, comm£ndait

d’acûeter à la Reine un peigne de corne : « Le bu : ' «erait trop bon (1)! » Dans la bouche des demie: ' visiteurs, la parole n’était plus que jurons ("2).

Le l®"" août, à 2 heures du matin, la Cor:: * mune, arrachant les trois femmes au sommeil, s; |nifîait à Marie-Antoinette le décret de la Convention :

« Marie-Antoinette est envoyée au Tribunal traordinaire ; elle sera transportée sur-lè-champ à la Conciergerie. »

La Reine se tait, et se met à faire un paquet do ses vêtements. Madame Élisabeth et Madame implorent, mais en vain, la grâce de la suivre. L:i Reine s’habille sans que les municipaux s’écartent. Ils lui demandent ses poches. La Reine les leur donne (3); c’est tout ce quelle a de ceux qu’elle prie au ciel; c est tout ce qui lui reste de ceux qu’elle aime sur la terre I un paquet de cheveux de son mari et de ses enfants, la petite table de chiffres oii elle apprenait à compter à son fils, un portefeuille où est l’adresse du médecin de ses enfants, des portraits des princesses de Hesse et de Mecklembourg, les amies de son enfance, un portrait de madame de Lambalte, une prière au sacré cœur de Jésus, une prière à l’immaculée Conception (4). 11 me lui est laissé qu’un mouchoir et un flacon, pour

(1) fragments de M. de Turgy,

(2) Récit de Madame,

(3) Ibid.

(4) Bulletin du tribunal criminel rivolutionnct^re, 179:1 2* partie, n® 25.

le cas où elle se trouverait mal. La Reine embrasse sa fille, 1 exhorte au courage, lui demande d’avoir bien soin de sa tante et de lui ob(^ir comme à une seconde mère, et finit en lui répétant les instructions de pardon que lui a données son père Madame reste muette de saisissement et de frayeur.La Reine se jeite alors dans les bras de Madame Élisabeth, et Ini recommande ses enfants. Madame Élisabeth, la tenant embrassée, lui murmure quelques mots à Toreille. La Reine part sans retourner la tête, sans jeter un dernier regard à sa sœur, à sa fille, craignant que sa fermeté ne l’abandonne (1). Elle est partie, laissant aux murs de sa prison son cœur dans celte inscription, la taille de ses deux enfants :

27 mars 1793, quatre pieds dix pouces trois lignes.

Trois pieds devLX pouces (2).

Commela Reine sortait de la tour sans se baisser, elle se frappa la tête au guichet. On lui demanda si elle s’était fait du mal. « Oh! non, — dit-elle, — rien à pj'ésent ne peut plus me faire de mal 3)... »

Les municipaux, parmi lesquels était Michonis, accompagnent Marie-Antoinette du Temple à la Conciergerie. Marie-Antoinette obtient de passer la nuit dans la chambre du concierge Richard.

(0 Hent de Madame»

(2) Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de oww XVï. Paris, chez les marchands de nouveautés.

(âj tiécit de Madame.

Le lendemain, la miséricorde de Richard, soutenue, enhardie par l’approbation muette et l’appui secret de quelques officiers de la municipalité, trompait les ordres de Fouquier, et la Reine était installée, non dans un cachot, mais dans une chambre dont les deux fenêtres donnaient sur la cour des femmes. C’était une assez grande pièce carrelée, l’ancienne salle du Conseil, où les magistrats des cours souveraines venaient, avant la Révolution, recevoir, à certains jours de Tannée, les réclamations des prisonniers. Au mur, comme si les choses avaient autour de la Reine une âme et une parole, le vieux papier montrait des fleurs de lis s’en allant en lambeaux et s’effaçant sous le salpêtre. Une cloison, au milieu de laquelle s’ouvrait une grande baie, séparait la pièce dans toute sa largeur en deux chambres presque égales, éclairées chacune par une fenêtre sur la cour. La chambre du fond fut la chambre de la Reine; l’autre cham bre, dans laquelle ouvrait la porte, devint la chambre des deux gendarmes qui y passaient le jour et la nuit, séparés seulement de la Reine par un paravent déplié en travers de la baie (i).

(1) Histoire de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. IL — Le Martyre de la Reine de France, 1822, dit que la Reine fut d'abord gardée quelques jours dans le logement de Richard, puis dans une pièce commode. La brochure raconte une visite des adminisirateurs de la police à la date du 8 septembre, qui privent Marie- Antoinette du service de la citoyenne Florel, et prennent le 1 1 septembre l'arrêté suivant : « Un nouveau local servira ce jour même à la détention de la veuve Capet. Elle sera placée dans une chambre basse faisant partie de la pharmacie de la prison; le pharmacien Antoine Lacour enîô-

Tout le mobilier de la chambre de Marie-Antoinette était une couchette de bois, à droite, en entrant, en face de la fenêtre ; et une chaise de paille, dans l’embrasure de la fenêtre, sur laquelle la Reine passait presque toute la journée assise à regarder, dans la cour, des vivants aller et venir, à saisir au passage, dans les conversations à haute voix près de sa fenêtre, les nouvelles que lui jetaient les prisonnières. On lui laissa une méchante cor beille d’osier pour mettre son ouvrage, une boîte de bois pour la poudre dont elle poudrait encore ses cheveux blancs, une boîte de fer-blanc pour sa pommade (1).

La Reine à la Gonciérgerie, voisine de Fouquier, promise au bourreau, les tortures honteuses et misérables ne la respectaient point encore. La Reine n’avait pu emporter son linge mis sous scellé au Temple ; et Michonis écrivait, le 19 août, aux officiers municipaux composant le service du Temple : « Citoyens collègues, Marie-Antoinette me charge

vera de ce local les boiseries et les vitres qui en dépendent; la grande croisée qui donne sur la cour des ferriraes sera bouchée par une toile de fer jusqu’au cinquième barreau de travers ; le surplus de ladite croisée sera grillé en mailles trèsserrées; la seconde fenêtre sera condamnée en totalité par une forte toile en fer ; la petite ouverture sur le corridor sera bouchée en maçonnerie ainsi que la gargouille qui existe pour l’écoulement des eaux. Deux portes de forte épaisseur seront établies et toutes les deux seront garnies de fortes serrures de sûreté et de deux verrous à l’extérieur. La veuve Capot restera dans ce local jusqu’à ce qu’il en soit autrement or* donné. »

( i ) Archives de l’Empire.

de lui faire passer quatre chemises et une paire de souliers non numérotés, dont elle a un pressant besoin (1). » Ces quatre malheureuses chemises demandées par Michonis, bientôt réduites à trois, ne seront délivrées à ’.a Reine que de dix jours en dix jours (2). La Reine n’a plus que deux robes, qu’elle

(1) Archives nationales. Revue rétrospective^ 2* série» fol. II.

(2) Quand la mort s’approcha de la Reine, cette torture eut comme une pudeur. Du linge fut accordé à celle qu’on appelait a la veuve Capet » . Nous trouvons le témoignage de ce reste d’humanité dans ce document funèbre et glacial, conservé aux Archives de l’Empire et publié par nous pour la premièrefois.

Du 26 du premier mois de Van second de la République,

a Est comparu le citoyen Bault, concierge de la maisoi de justice de la Conciergerie, accompagné de deux gendar mes et de l’officier du poste, lequel a déclaré : Dans la chambre ci-devant occupée par la veuve de Louis Capet, décédée le jour d’hier, se sont trouvés les effets dont la description suit ;

Quinze chemises de toile fine garnies de petite dentelle*

Un mantelet de raz de Saint-Maur.

Deux déshabillés complets de pareille étoffe.

Un fourreau à collet et un jupon de bazin des Indes à grandes rayes. Deux jupons de bazin à petites rayes.

Cinq corsets de toile fine.

Une robe à collet en toile de coton .

Une camisole à collet de pareille toile.

Linges à blanchir.

Quatre mouchoirs de batiste.

Un jupon de bazin à petites rayes.

Une serviette.

Une paire de draps.

Deux paires de poches de coton.

met de deux jours l'un : sa pauvre robe noire, S4 pauvre robe blanche, pourries toutes deux par Thumidité de sa chambre (1)... Il faut s’arrêter ici, le^ inots manquent.

Longs jours, longs mois, les jours et les mois qui s’écoulèrent entre l’entrée de la Reine à la Con dergerie et son procès ; attente douloureuse où la Reine, hors de la vie, toute à la mort, ne se reposait pas encore dans la morti Elle priait. Elle lisait. Elle tenait son courage prêt. Elle occupait son

Et unze chaufoirs.

Une serviette de toille de coton grise.

Vingt-qwatre mouchoi»*s de batiste.

Six fichus de linon.

Une coiffe de linon.

Deux paires de bas de soye noire.

Une paire de gants aussi de soye noire.

Une paire de bas de iiloseile noiie.

Une paire de bas de fil.

Une paire de chaussons.

Une paire de crespe.

Un petit fichu de mousseline.

Une autre fichu de crespe.

Six serviettes de Éatiste.

Une grosse éponge fine.

Une petite corbeille d’osier.

Une paire de souliers neufo.

Et deux paires de vieux.

Une boete à poudre de bois.

Et une houpe de cygne.

Une petite boete de pomade de fer blan.

« Lesquels effets il a à l’instant déposés au greffe et requis acte dudit dépôt à lui octroyé et a signé avec nous greffier «oussigné.

« Bault, N. D. Fabricius- »

(1) Récit exact des derniers moments de la captivité de la Reine, par la dariie Bault. Paris, 1817.

imagination. Elle demandait à Dieu de ne pas la faire attendre, aux livres de la faire patienter. Mais quels livres dont la fable ne soit petite et l’intérêt médiocre, auprès du roman de ses infortunes? Quelles lectures pourront, à force d’horreur, arracher un moment à son présent la Reine de France à la Conciergerie? « Zes aventures les plus épouvanta-blés I » c’est l’expression même de Marie-Antoinette lorsque, par Richard, elle demande des livres à Montjoye ; et rien n’est capable de distraire son agonie que l’histoire de Cook, les voyages, les naufrages (1), les horreurs de l’inconnu, les tragédies de l’immensité, les batailles poignantes de la mer €t de l’homme.

Une déception, un retard arrêtaient bientôt l’impatience de la Révolution, « la grande joie du père Duchêne de voir que la Louve autrichienne va être à la fin raccourcie (2). » L’accusation avait beau chercher, il lui était impossible de trouver une preuve écrite contre la Reine. Longtemps avant la journée du 10 août, la Reine, plus prudente que le Roi, ne s’était jamais couchée sans avoir brûlé tous les papiers capables de compromettre ses amis (3). Les seuls papiers qui eussent pu la compromettre avaient été détruits ou perdus à la suite de la suppression du tribunal du 17 août, chargé de l’instruction des procès d’Affry et Cazotte. Cependant les rêves de Marat ne pouvaient suffire.

(J) Histoire de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. II.

(X) Le père Duchêne, n® J 08.

(3) Dernières années, da captivité, nar Hûe.

Héron, Tespion à tout faire du Comité de Sûreté générale, promettait d’accabler l’accusée de preuves par écrit. Le Comité attendait et espérait. Héron ne lui apportait que cette dénonciation : «Je déclare que Vaudreuil, grand fauconnier du ci-devant roi, en 1784 et 1785, a tiré pour cinq cent quatre-vingt mille livres de lettres de change sur Pascaud, lorsqu’il jouait à la banque que tenait la Reine au château de Versailles. Ce Pascaud et la Reine, ainsi que Vaudreuil, ont coopéré au plan de la banqueroute générale, dans lequel plan a entré le massacre des citoyens à la maison de Réveillon (i). Aussitôt reçue, la dénonciation était adressée au citoyen Laignelot, « chargé de la direction de l’accusation de la ci-devant Reine. » Laignelot, malgré tous ses désirs, n’en pouvait rien faire. Héron tirait alors de son imagination un ramas d’atrocités, et le soumettait à Marat. Marat, quoique indulgent en pareille matière, trouvait le travail de Héron d’une absurdité telle qu’il ne cachait pas à Héron que le Comité le jetterait au feu. Il consentait pourtant àle reprendre, à lui donner une nouvelle forme. Son factum retravaillé par Marat, Héron le présente au Comité de Sûreté générale : le Comité croit qu’il y a des pièces derrière des affirmations si positives; il arrête sur-le-champ « q le le citoyen Héron remettra à l’instant au citoyen Bayle, l’un de ses membres, toutes les pièces qui ont servi à la ré-

( i) « Cette pièce se trouve au dépôt du ci-devant Comité de sùrfitè générale de la Convention nationale. » Histoire de Ma* ne Antoinette, vol. II.

dacLion de son Mémoire. » Héron avait inventé ses calomnies : il n’avait pas une pièce, et le Comité était obligé de renoncer au Mémoire de Héron et Marat, de chercher ailleurs, et d’attendre encore, malgré les clameurs et les colères enragées qui gourmandaient ses lenteurs : « L’on cherche midi à quatorze heures pour juger la tigresse d’Autriche, et l’on demande des pièces pour la condamner, tandis que si on rendait justice, elle devrait étr& hachée comme chair à pâté (1)

Tandis que tous ces hommes travaillaient à sa mort, la Reine respirait un moment, et il y avait autour d’elle comme un adoucissement des cœurs et des choses. Elle était entourée de soins, de prévenances, d’attentions, par le citoyen et la citoyenne Richard, braves gens qui ôtaient tout ce qu’ils pouvaient d’inhumain et d’atroce aux consignes de Fouquier. Par eux, la Reine avait un bon lit ; ils apportaient à son petit appétit des mets qui ne lui répugnaient pas ; ils essayaient de lui faire des surprises et de petits plaisirs, courant les marchés, les halles, la Vallée, pour lui trouver un mets, un fruit, un rien qu’elle aimât ; avouant parfois, pour être mieux servis, pour qui ils achetaient, et trouvant des marchandes comme cette marchande de la halle qui, là-dessus, renverse toute sa boutique, choisit son plus beau melon et le donne à Richard pour sa prisonnière (2). Les gendarmes

(1) Le père Duchéne, n® 296.

(2) Récit exact, pir la dame Bault.

mêmes ne pouvaient échapp » à la pitié ;rim d’eux renonçait à fumer, voyant, le matin d’une nuit où il n’avait pas quitté sa pipe, l a Reine se lever les yeux rouges, et se plaignant doucement d’un grand mal de tête sans lui rien reprocher. D’autres, entrés soudain dans les plus délicates commisérations, et voulant éviter à la Reine le retour de ces crises qui avaient failli la sauver de la guillotine, disaient aux commissaires : « Surtout, gardez-vous bien de lui parler de ses enfants (1) ! »

Ce repos de la Reine, cette pitié de ses gardiens, rassuraient les amitiés du dehors et les encourageaient à espérer. La princesse Lubormiska écrivait vers ce temps à madame du Barry : « La Reine est encore à la Conciergerie ; il est faux qu’on ait le projet de la ramener au Temple ; cependant, je suis tranquille sur son sort (2). » Le million de la comtesse de Janson tentait l’incorruptibilité du ^*apucin Chabot (3). Aux émissaires, à l’argent envoyés de Bruxelles par le comte de Mercy, Danton répondait orgueilleusement que la mort de la reine de France n’était jamais entrée dans ses calculs, et qu’il consentait à la protéger sans aucune vue d’intérêt personnel (4). Batz tournait autour de la Conciergerie. Un officier de grenadiers des Filles-de-Saint-

(1) Histoire de Marie-Antoinette^ par Montjoye, vol. II.

(2) Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire. 4* partie^ no 4(^1.

(3) Mémoires sur Louis XVII, par Eckard.

(4) Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat. Paris, 1831, vol. II.

Thomas, resté toute la journée du 20 juin aux côtés de la Reine, un fidèle du 40 août, un audacieux incorrigible, échappé, avec de la témérité et de Tor, aux massacres de Septembre, échappé de prison une seconde fois et delà même façon après le 31 mai, un de ces fous de dévouement qui ne manqueront jamais en France, le chevalier de Rougeville (1), venait de s’aboucher avec Michonis, l’introducteur de Batz au Temple. A la suite de plusieurs entrevues chez Fontaine, marchand de bois, et chez la femme Dutilleul, à Vaugirard, Rougeville est introduit à la Conciergerie par Michonis. Michonis (2), pour dérober aux gendarmes Témotion de la Reine, lui parle de ses enfants qu’il a vus au Temple. Derrière lui, Rougeville fait à la Reine des signes qu’ejle ne paraît pas comprendre; il s’approche alors et lui dit à voix basse de ramasser l’œillet qu’il a laissé tomber auprès du poêle. La iReine le ramasse, Rougeville demande à la Reine: « Le cœur vous manque-t-il? — Il ne me manque ja^ maiSy » répondit la Reine. Michonis et Rougeville sortent. La Reine lit le billet. « Il contenait, a déclaré la Reine, des phrases vagues : Que, prétendezvous faire? Que comptez-vous faire? J’ai été en prison; je m’en suis tiré par un miracle. Je viendrai

(1) Mémoire présenté au Directoire exécutif par le comte Rougeville sur la dénonciation de rex-conventiuniiel GutTroy. De la Grande- Force, ce 10 floréal an IV.

(2) JugeiiuMii rendu par le^ tribunal criminel révolutionnaire dans laflaire Micîioüis, le 29 brumaire an U de la Rér publique.

vendredi... 11 y avait une offre T’argent. » Le billet déchiré en mille morceaux, la Reine essaya d’y répondre, en marquant avec une épingle sur un morceau de papier : Je suis gardée à vue^je ne parle ni n écris (1). Un gendarme la surput, saisit le papier, et le remit à la citoyenne Richard. Des mains de celle-ci il passa dans les mains de Michonis; mais le complot était ébruité, et Rougeville ne put revenir-

Hélas! tout manquait. L’heure de Danton était passée ; Chabot finissait par avoir peur de se vendre, et dénonçait la comtesse de Janson. Batz ne pouvait réussir à faire parvenir à la Reine une redingote, sous laquelle elle eût quitté la Conciergerie au moment du renouvellement des postes. Il y eut un dernier projet d’évasion ; mais les deux gendarmes de garde chez la Reine devaient être tués : la Reine ne voulut jamais y consentir : la vie, à ce prix, lui eût semblé trop chère (2). Richard avait été destitué; mais par l’entremise de Dangé, l’administrateur de police 'agissant de concert avec Hüe et Cléry, Marie-Antoinette retrouvait dans le concierge Bault un autre Richard, des soins pareils ; et la seule chose pour laquelle elle fût difficile, l’eau qu’elle buvait, lui était encore servie bien pure dans une tasse bien propre. Une vieille tapis-

(1) Extrait du second interrogatoire subi par la Reine à la Conciergerie le 4 septembre 1793. Notice sur J. B. G. Haret- Cléry

• (2) Histoire de Marie- Antoinette^ par Montjoye, vol. U. ** Mémoires sur Louis XVJlj par Eckard.

serie, clouée par Bault contre le mur, la défendait un peu contre l’humidité. Bault se chargeait de transmettre à Fouquier la demande d’une couverture de laine : « Tu mériterais d’être envoyé à la guillotine! » était la réponse de Fouquier. Mais l’industrie de Bault remplaçait la couverture par un matelas de la plus fine laine ; et Bault mettait bientôt la Reine à l’abri de la fumée, des rires et des jurons des gendaiîtnes. Prétextant sa responsabilité, Bault mettait dans sa poche la clef de sa chambre, et renvoyait les deux gendarmes à la porte extérieure (1).

La Reine eut l’idée de léguer un dernier souvenir à ses enfants. Elle n’avait pas d’aiguille ; mais une mère peut ce qu’elle veut : arrachant quelques fils à la tapisserie du mur, elle tressa, avec deux curedents, une espèce de jarretière ; et quand Bault entra, elle la laissaglisserà terre. Bault la ramassa : il avait compris (2).

Autour de la Conciergeries les cris de mort allaient croissant. Les vœux des clubs, des sections, des municipalités, des départements, assaillaient et harcelaient chaque jour le Comité du Salut public, honteux d’être encouragé à répandre le sang. Du camp deBelehema, le représentant Garrau, en mission à Tannée des Pyrénées occidentales, man dait à la Convention son indignation de voir Marie- Antoinette vivre encore ; et à pronos d’une sem-

(1) Récit exact y par la dame BaulU

(2) Ibid.

blable demande de la tête de Marie-Antoinette, formulée dans la même séance, 5 septembre, par la section de TUniversité, le représentant Drouet disait : « Eh bien 1 soyons brigands^ s’il le faut (1) !... »

Le Comité de Salut public n’avait pas besoin de ces aiguillons. Cette série de tentatives pour l’évasion de la mère de Louis XVII, ces complota renaissants, ce parti décimé auquel il reste des héros, ne le laissaient pas sans un certain effroi. Il suivait en frémissant cette longue liste d’espicns, de tortionnaires, de bourreaux gagnés aux victimes et complices de leurs douleurs. 11 murmurait en rougissant quelques grands noms révolutionnaires compromis tout bas dans des rôles de pitié, et descendus à la clémence (2)... Gomment garder la Conciergerie mieux que le Temple? Où trouver des geôliers et des municipaux inébranlables? S’il n’avait la certitude, il avait le soupçon de mystérieuses correspondances entre la Conciergerie et le dehors, et il tremblait à tout moment que la corruption ou le dévouement ne lui enlevât cette grande proie. Il fallait en finir et répondre aux dernières victoires de TAutriche en mettant, selon l’expression de Saint-Just, « l’infamie et l’échafaud dans la famille ».

Le 3 octobre, Billaud-Varennes montait à la tribune. Il restait, disait-il, un décret solennel à ren-

(1) Journal des Débats et Décrets^ n"* 3,S2.

(2) Affaire de V ex-conventionnel Courtois^ par Courtois fils. Paris, Delaunay, 1834.

dre : « La femme Gapet n’est pas punie ; il est temps enfin que la Convention fasse appesantir le glaive de la loi sur cette tête coupable. Déjà la malveillance, abusant de votre silence, fait courir le bruit que Marie-Antoinette, jugée secrètement par le Tribunal révolutionnaire et innocentée, a été reconduite au Temple ; comme s’il était possible qu’une femme couverte du sang du peuple français pût être blanchie par un tribunal jDopw/aere, un tribunal révolutionnaire! Je demande que la Convention décrète expressément que le Tribunal révolutionnaire s’occupera immédiatement du procès et du jugement de la femme Capet (1). »

(1) Jôumal ctes Débats et Décrets, n* 380.

Je possède ie décret rendu par la Convention dont la rédaction est celle-ci :

Décret de la Convention nationale du 3 octobre 1793, l’an second de la République française une et indivisible, ordonne le prompt jugerunt delà veuve Capet au Triburud révolutionnaire.

La Convention nationale, sur la proposition d’un membre, décrète que le Tribunal révolutionnaire s’occupera, sans délai et sans interruption, du jugement de la veuve Capet.

Visé par l’inspecteur.

Signé : Joseph Becker.

Collationné à l’original, par nous président et secrétaires de la Convention nationale. A Paris, le 4 octobre 1793, l’an second de la Republique une et indivisible. Signé L. J. Chartier, président; Pons (de Verdun) et G. Jagot, secrétaires.

Au NOM DE LA RÉPUBLIQUE, le Coiîseil exécutif provisoire mande et ordonne à tous les corps administratifs et tribunaux, que la présente loi ils fassent consigner dans leurs registres, lire, publier et afficher et exécuter dans leurs départements et ressorts respectifs ; en foi de quoi nous avons apdosé notre signature et le sceau de la République A Paris, ie quatrième jjur du mois d’octobre mil sept cent quatre-

La proposition de Billaud, « vivement applaudie, » était décrétée à Tunanimité; et Fouquier recevait Tordre de poursuivre. Mais la conscience, oui, la conscience de Fouquier lui-même reculait devant une pareille poursuite sans une seule pièce; et Fouquier écrivait, le 5 octobre, au président de la Convention :

c Paris, ce 5 octobre 1793, Tao II* de la République une et indivisible.

m Citoyen président,

« J’ai l’honneur d’informer la Convention que le décret par elle rendu le 3 de ce mois, portant que le Tribunal révolutionnaire s'occupera sans délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m’a été transmis hier soir ; mais, jusqu’à ce jour, il ne m’a été transmis aucunes pièces relatives à Mari e- Antoinette ; de sorte que, quelque désir que le tribunal ait d’exécuter les décrets de la Convention, il se trouve dans l’impossibilité d’exécuter ce décret tant qu'il n’aura pas de pièces (1). » Fouquier dut passer outre ; il dut poursuivre sans pièces : je me trompe, sur les pièces monstrueuses qu’Hébert était allé, le 4 et le 7 octobre, arracher dans la tour du Temple à un enfant contre sa mère I

vingt treize, Tan second de la République une et indivisible. Signé Destournelle. Contre-signé Gohier. Et scellée du sceau de la République .

Certifié conforme à CoriginaL (1) Archives nationales (Armoire de fer). Louis ÀT//, par de Beauchesne, vol. II.

Premier Interrogatoire de Marie-Antoinette. — Chauveau* Lagarde et Tronçon-Ducoudray, ses défenseurs. — La Reine devant le Tribunal criminel extraordinaire. — Acte d’accusation. — Les témoins, les dépositions, les demandes du président, les réponses de la Reine. — Réponse de la Reine à l’accusation d’Hébert. — Épuisement physique de la Reine. — Clôture des débats . — Le procès de la Reine par le Père Duchêne. — Marie-Antoinette condamnée et ramenée à la Conciergerie-

Tout à coup Marie-Antoinette est amenée au Palais de Justice et interrogée. C’est un interrogatoire secret, qui n’a pour témoins qu’Herman, président du Tribunal criminel extraordinaire, l’accusateur public Fouquier, le greffier Fabricius (1). Cependant cette question soudaine n’arrache à la Reine rien d’indigne pour elle-même, rien de compromettant pour les autres. Attaquée à l’improviste,

(1) La Quotidienne ou la Gazette unwendley jeudi 17 et vendredi 18 octobre 1793

sans conseil, elle ne s’abaisse ni ne se livre; et de cet interrogatoire, il ne reste aux questionneurs que la colère et la honte de n’avoir pu la surprendre, de n’avoir pu l’intimider.

C’est vainement qu’ils ont fait de leur interrogatoire récho stupide des stupidités d’un peuple en enfance ; vainement qu’ils ont été ramasser leurs accusations parmi les fable® et les commérages du marché aux herbes ; vainement qu’ils ont promené leurs demandes sur tout ce Credo de la sottise et de la peur, des milliards envoyés par Marie-Antoinette à l’empereur d’Autriche, des balles mâchées par Marie-Antoinette le matin du 10 août! Ils n’ont fait que préparer de nobles réponses à la victime qu’ils tiennent sur la sellette.

Herman et Fouquier accusaient Marie-Antoinette « d’avoir appris à Louis Gapet cet art de profonde dissimulation avec laquelle il a trompé trop longtemps le bon peuple français. »

A quoi Marie-Antoinette répondait : « Ouil le peuple a été trompé; il Va été cruellement^ mais ce nest ni par mon mari, ni par moi, »

Herman et Fouquier l’accusaient « d’avoir voulu remonter au trône sur les cadavres des patriotes ».

A quoi Marie-Antoinette répondait « quelle navait jamais désiré que le bonheur de la France^ » ajoutant : ^(Quelle soit heureuse I mais au'elle le soiti je serai contente, »

Il fallait pourtant que ce premier interrogatoire apportât à l’interrogatoire oublie, à l’accusation, à la condamnation, un fait, unexireuve, ou au moins

une parole. Bientôt Herman et Fouquier essayaient de faire cette femme coupable, non d’actes, mais d’intentions ; non de conspiration, mais de regret, mais de sentiment, mais de pensée ; et puisqu’il faut ici l’énergie d’une langue plus forte que la nôtre, disons, avec l’orateur grec, qu’ils tordirent sa conscience pour en tirer des crimes.

Herman et Fouquier demandèrent à celte reine : « Pensez-vous que les rois soient nécessaires au bonheur du peuple ? » Mais la Reine répondait : « qu'un individu ne peut absolument décider telle chose. »

Ils demandèrent ensuite à cette mère de roi : a Vous regrettez sans doute que votre fils ait perdu an trône? » Mais la Reine répondait : « quelle ne regrettera rien pour son fils, tant que son pays sera heureux. »

Ils lui demandaient encore, l’interrogeant comme les Pharisiens interrogeaient le Christ : « quel intérêt elle mettait au succès des armes de la République ? )) Mais la Reine répondait : « que le bonheur de la France est toujours celui quelle désire par-dessus tout. »

L’interrogatoire fini, Herman et Fouquier reculèrent devant les désirs de la révolution. Ils n’osèrent satisfaire à ces voix, à ces vœux, bientôt déchaînés dans un journal, et demandant à la justice de ne plus faire attendre le bourreau; demandant des jugements semblables àcesjugementsdeRome, où l’on passait du Capitole à la roche Tarpéienne ; appelant l’exécration publique sur les défenseurs

officieux, afin que l’agonie « des assassins du peupie » n’eût plus ni secours, ni pitié, ni longueurs (1). Herman et Fouquier demandèrent à la Reine si elle avait un conseil, et sur sa réponse « qu'elle nen avait pas et qu'elle ne connaissait personne «, Herman et Fouquier lui désignèrent pour conseils et défen* seurs les citoyens Ghauveau-Lagarde et Tronçon- Diicoudray (2).

Le lendemain, à 9 heures du matin, à l’audience publique, dans la salle du Palais où siégeait le ci-devant tribunal de cassation, une foule immense s’empresse; la halle emplit les tribunes (3). Herman président; Coffinhal, Verteuil et Deliége, juges ; Antoine Quentin, accusateur public ; Fabricius, greffier, sont à leurs sièges.

Entrent les citoyens Antonelle, Renaudin, Souberbielle, Fievé, Bernard, Thoumin, Chrétien, Gamey, Sambaz et Devèze, jurés de jugement, lesquels se placent dans l’intérieur de l’auditoire, aux places indiquées et désignées. Vadier, Amar, Vouland, Moyse Bayle sont derrière Fouquier (4\ qui feuillette et interroge encore à l’audience les pièces tardives de ce procès au pas de course, à peine entrées dans son cabinet depuis une heure (5) I

(1) Journal universel, par Audouin, n® 438.

(2) La Quoti tienne, vendredi 18 octobre 1793.

(3 Suite du Journal de Perlet, n® 339,

(4) Révélations ou Mémoires ^nédds de Sénart. Paris, 1824.

(5) Le dossier du Procès de la Reine, conservé aux Archives de l Empire, contient la lettre suivante de Fouquier r • L’accusateur public du Tribunal révolutionnaire est passé

Alors est introduite la Reine Maiie-Antoinette, « libre et sans fers, » pour parler la langue du procès-verbal de la séance du vingt-troisième jour du premier mois de Tan II delà République (1). La Reine est placée sur le fauteuil ordinaire des accm sés, de façon à ce que tous la voient. Puis entrent les deux défenseurs officieux de l’accusée.

Tout l’auditoire présent, le président fait prêter individuellement à chaque juré le serment suivant: « Citoyen, vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges portées contre Marie-Antoinette, veuve de Louis Gapet, de ne communiquer avec personne jusqu’après votre déclaration ; de n’écouter ni la haine, ni la méchanceté, ni la crainte ou l’affection; de vous décider d’après les charges et moyens de défense, et suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l’impartialité et la fermeté qui convient à un homme libre (2). » Le serment prêté, le président dit à l’accusée qu’elle peut s’asseoir.

La Reine est en robe de deuil; elle est assise, attentive et calme. Parfois, comme échappant au présent et berçant sa pensée, elle laisse courir ses doigts sur les bras de son fauteuil, ainsi que sur un

pour prendre les pièces seulement qui ont été trouvées te 25 juin 1791 au château des Thuileries dans l’appartement de la ci-devant Reine. Comme son jugement est fixé à demain lundi neuf heures, le C. Baudin l’obligerait beaucoup de lui envoyer ces pièces demain à sept heures en son cabinet au Palais. »

0) Archives nationales.

(2) Ibid.

forte-piano (1). Son regard, — c’est tout ce qu’elle a gardé de la couronne, — fait dire aux femmes du peuple : « Yois-tu, comme elle est fière (2)! »>

La Reine a déclaré se nommer « Marie-Antoinette de Lorraine d’Autriche, âgée d’environ 38 ans, veuve du Roi de France, née à Vienne, se trouvant, lors de son arrestation, dans le lieu des séances de l’Assemblée nationale (3). »

Le gretlîer donne lecture de l’acte d’accusation (4) :

« Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public près le Tribunal criminel révolutionnaire établi à Paris par décret de la Convention nationale du 10 mars 1793, l’an deuxième de la République, sans aucun recours au tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l’article 2 d’un autre décret de la Convention de 5 avril suivant, portant que l’accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités constituées ou des citoyens;

« Expo-se que, suivant un décret de la Convention du l'*’* août dernier, Marie-Antoinette, veuvedeLouis Capet, a été traduite au Tribunal révolutionnaire comme prévenue d’avoir conspiré contre la France; que, par autre décret de la Convention du 3 octo-

, (1) Révolutions de Paris, par Prudhomme, n® 211.

(2) Journal des Débats et Décrets, no 393.

(3) Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire (par Clément), 17 i3, 2* partie, n° 22.

(4) Bulletin du Tribunal criminel réiiolutionnaire% n®' 22

bre, il a été décrété que le tribunal révolutionnaire s’occu|M‘roit sans délai et sans interruption du jugement; que l’accusateur public a reçu les pièces concernaiii la veuve Gapet, les 19 et 20 du premier mois (V la seconde année, vulgairement dits il et 12 octohie courant mois; qu’il a été aussitôt procédé, par l’un des juges du Tribunal, à l’interrogatoire (le la veuve Gapet; qu’examen fait de toutes les pièces transmises par l’accusateur public, il en résulte qu’à l’instar des Messalines Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que l’on qualifioit autrefois de reines de France, et dont les noms, à jamais odieux, ne s’elfaceront pas des fastes de l’histoire, Marie* Antoinette, veuve de Louis Gapet, a été, depuis son séjour en France, le fléau et la sangsue des François ; qu’avant môme l’heureuse Révolution qui a rendu au peuple françois sa souveraineté, elle avoit des rapports politiques avec l’homme qualifié de roi de Bohême et de Hongrie ; que ces rapports étoient contraires aux intérêts de la France ; que, non contente, de concert avec les frères de Louis Gapet et l’infânie et exécrable Galonné, lors ministre des finances, d’avoir dilapidé d"une manière effroyable les finances de la France (fruit des sueurs du peuple) pour satisfaire à des plaisirs désordonnés et payer les agents de ces intrigues criminelles, il est notoire (J u’elle a fait passer, à différentes époques, àrem[)ereur, des millions qui lui ont servi et lui servent encore à soutenir la guerre contre la République, et que c’est par ces dilapidations excessives qu’elle est parvenue à épuiser le Trésor national ;

« Que, depuis la Révolution, la veuve Capet n’a cessé un seul instant d’entretenir des intelligences et des correspondances criminelles et nuisibles à la France, avec les puissances étrangères et dans l’intérieur de la République, par des agens à elle affidés, qu elle soudoyoit etfaisoit soudoyer parle cidevant trésorier de la liste ci-devant civile; qu’à différentes époques elle a usé de toutes les manœuvres qu elle croyoit propres à ses vues perfides, pour opérer une contre-révolution : d’abord ayant^ sous prétexte d’une réunion nécessaire entre les dîdevant gardes du corps et les officiers et soldats du régiment de Flandres, ménagé un repas entre ces deux corps, le 1®*^ octobre 1789, lequel est dégénéré en une véritable orgie, ainsi qu’elle le désiroit, et pendant le cours de laquelle les agents de la veuve Capet, secondant parfaitement ses projets contrerévolutionnaires, ont amené la plupart des convives à chanter, dans l’épanchement de l’ivresse, des chansons exprimant le plus entier dévouement pour le trône et l’aversion la plus caractérisée pour le peuple, et de les avoir insensiblement amenés à arborer la cocarde blanche et à fouler aux pieds la cocarde nationale, et d’avoir, par sa présence, autorisé tous ces excès contre-révolutionnaires, surtout en encourageant les femmes qui Taccompagnoient à distribuer les cocardes blanches aux convives; d’avoir, le 4 du mois d’octobre, témoigné la joie la plus immodérée de ce qui s’étoit passé à cette orgie ;

« En second lieu, d’avoir, conjointement avec

Louis Capet, fait imprimer et distribuer avec profusion, dans toute l’étendue de la République, des ouvrages contre-révolutionnaires, de ceux memes adressés aux conspirateurs d’outre-Rhin, ou publics en !i;ur nom, tels que les Pétitions aux émigrans, la Réponse des émigrons^ Les émigrans au peuple^ Les plus courtes folies sont les meilleures^ Le journal à deux liards, Lordre^ la marche et Ventrée des émi’ÿm?2s; d’avoir même poussé la perfidie et la dissimulation au point d’avoir fait imprimer et distribuer avec la même profusion des ouvrages dans lesquels elle étoit dépeinte sous des couleurs peu avantageuses qu’elle ne méritoit déjà que trop en ce temps, et ce, pour donner le change et persuader aux puissances étrangères qu’elle étoit maltraitée des François, et les animer de plus en plus contre laFrance ;que, pour réussir plus promptement dans ses projets contre-révolutionnaires, elle avoit, par ses agens, occasionné dans Paris et les environs>, les premiers jours d’octobre 1789, une disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection à la suite de laquelle une foule innombrable de citoyens et de citoyennes s’est portée à Versailles le 5 du même mois; que ce fait est prouvé d’une manière sans réplique ();ir l’abondance qui a régné le lendemain même de l'arrivée de la veuve Ca pet à Paris et de sa famille:

« Qu'à [)(‘ine arrivée à Paris, la veuve Cape t, féconde en iiiirigues de tout genre, a formé des conciliabules (l uis son habitation; que ces conciliabules, compo .es de tous les contre-révolutionnaires

et intrigans des Assemblées constituante et législative. se tenoient dans les ténèbres delà nuit; que on y avisoit aux moyens d’anéantir les droits de Tliomme et les décrets déjà rendus, qui dévoient faire la base de la Constitution ; que c’est dans ces conciliabules qu’il a été délibéré sur les mesures à prendre pour faire décréter la révision des décrets qui étoient favorables au peuple; qu’on a arrêté la fuite de Louis Capet, de la veuve Capet et de toute la famille, sous des noms supposés, au mois de juin 1791, tentée tant de fois et sans succès, à différentes époques; que la veuve Capet convient dans son interrogatoire que c’est elle qui a tout ménagé et tout préparé pour effectuer cette évasion, et que c’est elle qui a ouvert et fermé les portes de l’appartement par où les fugitifs sont passés ; qu’indépendamment de l’aveu de la veuve Capet à cet égard, il est constant, d’après les déclarations de Louis- Charles Capet et de la fille Capet, que la Fayette, favori, sous tous les rapports, de la veuve Capet, et Bailly, lors maire de Paris, étoient présens au moment de cette évasion, ec qu’ils l’ont favorisée de tout leur pouvoir; que la veuve Capet, après son retour de Varennes, a recommencé ses conciliabules; qu’elle les présidoit elle-même, et que, d’intelligence avec son favori la Fayette, l’on a fermé les Thuileries et privé par ce moyen les citoyens d’aller et venir librement dans les cours du ci-devant château des Thuileries ; qu’il n’y avoit que les personnes munies de cartes qui eussent leur entrée; que cette clôture, présentée avec emphase par le

traître la Fayette comme ayant pour objet de punir les fugitifs de Varennes, étoit une ruse imaginée et concertée dans ces conciliabules ténébreux pour priver les citoyens des moyens de découvrir ce qui se tramoil contre la liberté dans ce lieu infâme ; que c'est dans ces mêmes conciliabules qu’a été déterminé l’horrible massacre, qui a eu lieii le 17 juillet 1791, des plus zélés patriotes qui se sont trouvés au Champ-de-Mars; que le massacre qui avoiteu lieu précédemment à Nancy, et ceux qui ont eu lieu depuis dans les divers autres points de la République, ont été arrêtés et déterminés dans ces mêmes conciliabules; que ces mouvemens, qui ont fait couler le sang d’une foule immense de patriotes, ont été imaginés pour arriver plus tôt et plus sûrement à la révision des décrets rendus et fondés sur les droits de l’homme, et qui par là étoient nuisibles aux vues ambitieuses et contrerévolutionnaires de Louis Gapet et de Marie-Antoinette ; que, la Constitution de 1791 une fois acceptée, la veuve Gapet s’est occupée de la détruire insensiblement par toutes les manœuvres qu’elle et ses agens ont employées dans les divers points de la République ; que toutes ses démarches ont toujours eu pour but d’anéantir la liberté, et de faire rentrer les François sous le joug tyrannique sous lequel ils n’ont langui que trop de siècles; qu’à cet effet, la veuve Gapet a imaginé de faire discuter dans ces conciliabules ténébreux, et qualifiés depuis longtemps avec raison de cabinet autrichien, toutes les loix qui étoient portées par

l’Assemblée législative ; que c’est elle, et par suite de la détermination prise dans ces coiu'iliabules, qui a décidé Louis Capet à apposer son veto au fameux et salutaire décret rendu par l’Assemblée législative contre les ci-devant princes, frères de Louis Capet, et les émigrés, et contre cette horde de prêtres réfractaires et fanatiques répandus dans toute la France : veto qui a été l’une des principales causes des maux qu’a depuis éprouvés la France ;

« Que c’est la veuve Capet qui faisoit nommer les ministres pervers, et aux places dans les armées et dans les bureaux, des hommes connus de la nation entière pour des conspirateurs contre la liberté ; que c’est par ses manœuvres et celles de ses agens, aussi adroits que perfides, qu’elle est parvenue à composer la nouvelle garde de Louis Capet d’anciens officiers qui avoient quitté leurs corps lors du serment exigé, de prêtres réfractaires et d’étrangers, enfin de tous hommes réprouvés pour la plupart de la nation, et dignes de servir dans l’armée de Coblents, où un très-grand nombre est en effet passé depuis le licenciement ;

« Que c’est la veuve Capet, d’intelligence avec lafaction liber ticide, qui dominoit alors l’Assemblée législative, et pendant un temps la Convention, qui a fait déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, son frère ; que c’est par ses manœuvras et ses intrigues, toujours funestes à la France, que s’est opérée la première retraite des François du territoire de la Belgique ;

« Que c’est la veuve Capet qui a lait parvenir aux puissances étrangères les plans de campagne et d’attaque qui étoient convenus dans le conseil, de manière que, par cette double trahison, les ennemis étoient toujours instruits à l’avance des mou* vemens que dévoient faire les armées de la Répuûlique; d’où suit la conséquence que la veuve Capet est l’auteur des revers qu’ont éprouvés, en différons temps, les armées françoises ;

« Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agens l’horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août, laquelle n’a échoué que par les efforts courageux et incroyables des patriotes, qu’à cette fin elle a réuni dans son habitation, aux Thuileries, jusque dans des souterrains, les Suisses qui, aux termes des décrets, ne doivent plus composer la garde de Louis Capet, qu’elle les a entretenus dans un état d’ivresse, depuis le 9 jusqu’au 10 matin, jour convenu pour l’exécution de ce?tte horrible conspiration ; qu’elle a réuni également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces êtres qualifiés de chevaliers du poignard, qui avoient figuré déjà dans ce même lieu, le 23 février 1791, et depuis, à l’époque du 20 juin 1792;

« Que la veuve Capet, craignant sans doute que cette conspiration n’eût pas tout l’effet qu’elle s’en étoit promis, a été, dans la soirée du 9 août, vers les neuf heures et demie du soir, dans la salle où les Suisses et autres à elle dévoués travailloient à des cartouches ; qu’en même temps qu’elle les en-

coiirageoil à hâter la confection de ces cartouches, pour les exciter de plus en plus, elle a pris des cartouches et a mordu des balles (les expressions manquent pour rendre un trait aussi atroce)*, qua le lendemain 10, il est notoire qu’elle a pressé el sollicité Louis Gapet à aller dans les Thuileries vers les cinq heures et demie du malin, passer la re^ue des véritables Suisses et autres scélérats qui en avoient pris l’habit, et qu’â son retour elle lui présenta un pistolet, en disant : « Voilà le moment de vous montrer I » et qu’à son refus elle l’a traité de lâche; que, quoique dans son interrogatoire la veuve Gapet ait persévéré à dénier qu’il ait été donné aucun ordre de tirer sur le peuple, la con duite qu’elle a tenue, le dimanche 9, dans la salle des Suisses, les conciliabules qui ont eu lieu toute la nuit et auxquels elle a assisté, l’article du pistolet et son propos à Louis Gapet, leur retraite subite des Thuileries et les coups de fusil tirés au moment même de leur entrée dans la salle de l’Assemblée législative, toutes ces circonstances réunies ne permettent pas de douter qu’il n’ait été convenu, dans le conciliabule qui a eu lieu pendant toute la nuit, qu’il falloit tirer sur le peuple, et que Louis Gapet et Marie-Antoinette, qui étoit la grande directrice de cette conspiration, n’ait elle-même donné l’ordre de tirer ;

« Que c’est aux intrigues et manœuvres perfides de la veuve Gapet, d’intelligence avec cette faction liberticide dont il a déjà été parlé, et tous les ennemis de la République, que la France est redevable

de celte guerre intestine qui la dévore depuis si longtems, et dont heureusement la fin n’est pas plus éloignée que celle des auteurs ;

«Que, dans tous les tems, c’est la veuve Capet qui, par cette influence qu’elle avoit acquise sur l’esprit de Louis Capet, lui avoit insinué cet art profond et dangereux de dissimuler et d’agir, et promettre par des actes publics le contraire de ce qu’il pensoit et tramoit, conjointement avec elle, dans les ténèbres, pour détruire cette liberté si chère aux François et qu’ils sauront conserver, et recouvrer ce qu’ils appeloient « la plénitude des prérogatives royales »;

(( Qu’enfîn la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, est si perverse et si familière avec tous les crimes, qu’oubliant sa qualité de mère et la démarcation prescrite par les

loix de la nature, elle n’a pas craint

L’acte d’accusation est lu. Le président a recom-^ mandé à l’accusée d’écouter d’une oreille attentive. Les dépositions commencent, ou plutôt commence une histoire de la Révolution qui, par la bouche des Lecointre et des Hébert, des Silly et des Terrasson, des Gointre et des Garnerin, impute à la Reine les crimes, le sang, la banqueroute, les massacres, la guerre, la famine, les trahisons, les ruines, les veuves, les orphelins, les défaites, les perfidies, les complots, les hontes, les misères, les deuils, — la Révolution ! Ce jour et le lendemain, ils font ainsi remonter le temps à la Reine, la souffletant avec

chacun de ses malheurs, avec chacune de leurs victoires, l’arrêtant longuement, comme en des stations de douleur, aux journées d’octobre, à Varennes, au veto^ au 10 août, au Temple (1).

Mais dans ce flux de déclamations et de niaiseries, ne cherchez point un fait, ne cherchez point une preuve. Ces deux bons de 80,000 livres signés Marie- Antoinette^ vus par Tissetchez Septeuil, signés, dit Tisset, du 10 août ; ces deux bons dont Olivier Garnerin fait un bon de 80,000 livres en faveur de la Polignac; ces deux bons qui étaient, au rapport de Valazé, une quittance de 15,000 livres, où sont-ils? On ne les présente pasi Cette lettre de Marie-Antoinette, que Didier Jourdeuil affirme avoir vue chez d’Affry : Peut-on compter sur vos Suisses? feront-ils bonne contenance lo7*squil en sej^a temps? où est-elle? On ne la représente pas 1 Et ainsi de tout.

Passez donc, témoins de vérité et de courage! Passez, gentilshommes qui vous inclinez devant le martyre et devant votre drapeau! Passez, nobles cœurs, fils de 89, auxquels 93 n’imposera pas une lâcheté! Qu’importe, la Tour du Pin, que vous retrouviez pour la ci-devant Reine un salut de Versailles, et que vous la défendiez au péril de votre vie contre l’accusation des massacres de Nancy? Que font, Bailly, votre ferme parole et votre déclaration sans peur, que « les faits contenus dans l’acte d’accusation sont absolument faux » ? Et vous,

(1) Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire du u® 22 au n* 33.

Manuel, dont la Reine a craint un moment la déposition (1), que sert votre silence? Que sert, d'Es* taing, que vous n’accusiez pas cette Reine, dont vous déclarez avoir à vous plaindre ?... Il ne s’agit pas de l’innocence de la Reine, et ce n’est pas vous que le Tribunal écoute. Les complaisances de ses oreilles sont pour les dépositions qui accusent la Reine d’accaparement de denrées, ou encore de complicité dans une fabrique de faux assignats , pour la déposition de cette ancienne femme de service de la Reine, à qui M. de Goigny aurait dit à Versailles, à propos des fonds envoyés par la Reine à son frère pour faire la guerre aux Turcs ; « Il en coûte déjà plus de deux cents millions, et nous ne sommes pas au bout ! » Le mu'^mure de faveur de l’auditoire encouragera cotte déposition ; que la Reine, voulant assassiner le due d’Orléans, a été fouillée, trouvée nantie de deux pistolets, et condamnée par son mari à quinze jours d’arrêts. Ce murmure encouragera encore Labenette, ce singe de Marat, affirmant sérieusement que la Reine a successivement envoyé trois hommes pour l’assassiner !

Et qu’étaient les questions posées à la Reine ? « Si elle n’avait pas voulu faire assassiner la moitié des représentants du peuple? Si elle n’avait pas voulu, une autre fois, avec d’Artois, faire sauter l’Assemblée? »

La Reine fut admirable de patience et de sangfioid : elle força sa dignité à l’humilité ; elle défen-

(1) Journal des Débats et des Décrets, n® 393.

dit rindignatîon à sa fermeté ; elle répondit à la ca* lomnie par une syllabe de dénégation, à Tabsurde par le silence, au monstrueux par le sublime. La Reine ne consentit à se justifier que pour justifier les autres, et, dans ces longs débats, pas une parole ne lui échappa qui pût mettre un dévouement en péril ou la conscience de ses juges en repos.

Quand le président lui demande : Si elle a visité les trois corps armés qui se trouvaient à Versailles pour défendre les prérogatives royales?

Je nai rien à répondre^ dit Marie-Antoinette.

Quand le président Taccuse d’avoir fait payer à la France des sommes énormes pour le Peüt-ïrianon, pour ce Petit-Trianon dont Soulavie lui-même avoue que la dépense ne dépassait pas 72,000 livres par an en 1788 (1), Marie-Antoinette répond, parlant, au delà de ce tribunal, à la Finance : Il est possible que le Petit-Trianon ait coûté des sommes immenses, peut-êb^e plus que je n'aurais désiré ; on avait été entraîné dans les dépenses peu à peu; du reste, je désire, plus que personne, que Ton soit instruit de ce qui s'y est passé.

Quand le président l’accuse de nier ses rapport* avec la femme la Motte : Mon p'an nest pas la dénégation, répond Marie-Antoinette, c'est la vérité que T ai dite et que je persisterai à dire (2).

Le président n’avait pas osé toucher à l’accusation sans nom qu’Hébert était allé chercher, le 7 oc

(1) Mémoires historiques et 'politiques, pai* Soulavie, vol. IL

(2) Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, n* 25*

tobre, dans la tour du Temple. Un juré la releva : « Citoyen président, je vous invite de vouloir bien observer à l’accusée qu’elle n’a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert, à l’égard de ce qui s’est nassé entre elle et son fils. »

Si je n'ai pas répondu, dit la Reine, cest que la na^ ture se refuse à répondre à une pareille question faite à une mère; et se tournant vers les mères qui remplissent les tribunes : J’en appelle a toutes celles

QUI PEUVENT se TROUVER ICI (1) I

Immortelle Postérité 1 souviens-toi du misérable qui arracha du cœur de Marie-Antoinette ces mots devant lesquels s’agenouillera la mémoire des hommes 1 Souviens-toi de cet homme, que hlàma Robespierre, et dont rougit Septembre! Souviens-toi que, violant l’innocence d’une jeune fille, et ses pleurs et ses hontes, Hébert a essayé de lui apprendre à déshonorer sa mère! Souviens-toi que, menant avec sa main la main d’un enfant de huit ans, il lui a fait signer contre sa mère de quoi calomnier Messaline ! Qu’Ilébert te soit voué! ferme à son nom le refuge de tes gémonies, et que l’immortalité le punisse !

Les séances du Tribunal commencent à 9 heures du matin et ne finissent que bien avant dans

(l) Cette réponse textuelle se trouve au n® 25 du Bulletin du Tribuna' criminel révolutionnaire établi au P;ib)is à Paris par la loi du i() mars 1793 pour juger sans appel les conspirateurs (2* partie, 1793).

la nuit. Quelle Passion surhumaine 1 Malade, alfaiblie par une perte continuelle, sans nourriture, sans repos, la Reine doit se vaincre, se dominer, ne pas s’abandonner un instant, roidir à tout moment ses forces défaillantes, contraindre jusqu’à son visage el surmonter la nature 1 Le peuple demandant à tout moment qu’elle se levât du tabouret pour mieux la voir : Le peuple sera-i-ü bientôt las de mes fatigues ? murmurait Marie-Antoinette épuisée (1). Un moment, agonisante, à bout de souflrance, elle laissa tomber de ses lèvres, comme une lamentation : fai soif! Ceux qui étaient à côté d’elle se regardèrent ; nul n’osait porter à boire à la veuve Gapet ! Un gen darme, à la fin, eut la pitié d’aller lui chercher un verre d’eau et le courage de le lui offrir. La Reine sortait du Tribunal brisée, anéantie. Rentrant dans la prison, elle dit dans la cour de la Conciergerie : Je n'y vois plus; je n'en peux plus ; je ne saurais marcher ; et, sans le bras d’un gendarme, elle n’eût pu descendre sans tomber les trois marches de pierre qui conduisaient au corridor de sa chambre (2). A 5 heures, cependant, elle retrouvait à l’audience l’énergie morale, l’énergie physique, de nouvelles

(1) Testament de Marie- Antoinette veuve Capet, De firaprimerie du véritable créole patriote. — Les débats commencèrent à 8 heures du matin, ils continuèrent sans interruption jusqu’à 4 heures de raprès-micli, furent suspendus jusqu’à 5 et reprirent jusqu’au lendemain 4 heures du matin, de manière que sauf, un instant de relâche, ils durèrent environ vingt heures consécutives [Note historique sur les procès de May'ie- Antoinette et de Madame Elisabeth, par Chauveau- Lagarde Paris, 1810).

(2) Histoire de Marie-Àntoineite, par Montjoye, vol. II.

forces, de nouvelles grâces pour de nouvelles top» tares.

La Reine est seule contre les accusateurs ; elle n’a qu’elle pour se conduire et se défendre. Les défenseurs d’office qui lui ont été nommés n’ont été prévenus que le dimanche 13 octobre, à minuit. Du unài matin au mardi dans la nuit, ils n’ont avec elle que trois courtes entrevues d’un quart d’heure, entrevues dérisoires, écoutées, surveillées par trois ou quatre personnes (1), et qui n’ont point permis à la Reine de concerter la moindre défense, une réponse même I La Reine, d’ailleurs, ne pouvait, de premier coup, donner toute sa confiance à des conseils choisis par le Tribunal. Elle se rendit pourtant à la convenance de leur intérêt, à la commisération de leurs paroles ; et tourmentée par eux, au nom de ses enfants, pour demander un sursis qui leur donnât le temps d’élaborer leur défense, elle finissait par leur céder, et écrivait au président de la Convention :

« Citoyen président^ les citoyens Tronçon et Chauveau^ que le tribunal ma donnés pour défenseurs^ m'observent quils n'ont été instruits qu aujourd'hui de leur mission ; je dois être jugée demain^ et il leur est impossible de s'instruire dans un aussi court délai des pièces du procès et même d'en prendre lecture. Je dois à mes enfants de n omettre aucun moyen nécessaire pour l'enr lier e justification de leur mère. Mes défenseurs deman^

(1) Histoire de Marie- Antoinette^^dx Montjoye, vol O.

dent Iroisjow'sdedélai^f espère que la Convention ces leur accordera.

a Marie-Antoinette (1). »

Le délai ne fut pas accordé ; mais, le mardi 15 octobre, à minuit, le président du tribunal dit aux défenseurs : « Sous un quart d’heure les débats finiront ; préparez votre défense pour l’accusée. »

Un quart d’heure pour préparer leur défense I Ghauveau-Lagarde convint de défendre la Reine de ^accusation d’intelligences avec les ennemis de l’extérieur: Tronçon-Ducoudray, d’intelligences avec les ennemis de l’intérieur (2),

L’interrogatoire est terminé.

La Reine répond' au président, qui lui demande s’il ne lui reste rien à ajouter pour sa défense :

Hier^ je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce quils allaient déposer contre moi. Eh bien / personne na articulé aucun fait positif. Je finis en observant que je n étais que la femme de Louis XVI ^ et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volons tés (3).

Les débats étaient clos.

Fouquier-Tinville prenait la parole, et répétait son acte d’accusation. Cependant il n’osait répéter i’accusati^n d’Hébert.

Les déftkiseurs parlaient, et Ghauveau-Lagarde

(1) Affaire des papiers de rex-conventioDoel Courtois (par Courtois fils), Paris, Delaunay, 1834.

(2) Histoire de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. II.

(3) Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, u** 31.

osait dans son exorde juger le procès de la Reine : « Je ne suis dans cette affaire embarrassé que d’une seule chose, disait-il : ce n’est pas de trouver dès objections (1). »

Les défenseurs rassis, le président Herman prononce ce que la justice révolutionnaire appelait un résumé. Il évoque contre Marie-Antoinette les mânes de tous les morts, il la charge de toutes les allégations sans preuve, et il finit par déclarer que « c’est tout le peuple français qui accuse Marie- An- « toinette (2). »

Herman n’a pas osé tout dire. Un autre a mieux et pl^ crûment résumé l’affaire. Et ce n’est point dans l’acte d’accusation, dans le réquisitoire, dans le résumé du tribunal criminel extraordinaire, qu’il faut aller chercher le dernier mot de ce procès et le dernier mot de la Révolution ; c’est dans ce numéro du Pere Duchêne^ qu’Hébert écrit pendant le ballottage de la tête de la Reirke :

« Je suppose qu’elle ne fût pas coupable

de tous ces crimes ; n’a-t-elle pas été reine ? Ce

crime-là suffît pour la faire raccourcir ; car

qu’est-ce qu’un roi ou une reine ? N’est-ce pas ce qu’il y a dans le monde de plus impur, de plus scélérat? Régner, n’est-ce pas être le plus mortel ennemi de l’humanité ? Les contre-révolutionnaires, que nous étouffons comme des chiens enragés, ne sont nos ennemis que de bricole ; mais les

(1) Histoire de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. II.

(2) Bulletin du Tribunal crimioiel réiiclutionnairç, n* 31,

rois et leur race sont nés pour nous nuire : en naissant ils sont destinés au crime, comme telle plante à nous empoisonner ; il est aussi, naturel aux empereurs, aux rois, aux princes et à tous les despotes, d’opprimer les hommes et de les dévorer, qu’aux tigres et aux ours de déchirer la proie qui • tombe sous leurs griffes ; ils regardent le peuple comme un vil bétail dont le sang et les sueurs leur appartiennent ; ils ne font pas plus de cas de ceux qu’ils appellent leurs sujets que des insectes sur lesquels nous marchons et que nous écrasons sans nous en apercevoir. Ils jouent aux hommes comme nous jouons aux quilles, et, quand un monstre couronné est las de la chasse, il déclare une guerre sanglante à un autre brigand de son acalnt, san sujet et souvent contre ses propres intérêts, ma: pour avoir un nouveau passe-temps pour se désel nuyer : il entend de sang-froid la perte d’une b taille ; il regarde d’un œil sec les monceaux de ca, davres qui viennent de périr pour lui, et il es

moins affecté que moi quand je perds une

partie de piquet, et qu’un de mes compères m’a fait pic, et repic et capot. C’est un devoir à tout homme libre de tuer un roi, ou ceux qui sont destinés à être rois, ou qui ont partagé les crimes des rois. Une autorité qui est assez puissante pour détrôner un roi commet un crime contre l’humanité si elle ne profite pas du moment pour l’exterminer,

lui et sa b de famille. Que diroit-on d’un benêt

qui, en labourant son champ, viendroit à découvrir une nichée de serpents, s’il se contentoit d’écraser

la tête du père et qu’il fût assez poule mouillée pour avoir compassion du reste ; s’il disoit en lui-même : C’est dommage de tuer une pauvre mère au milieu de ses enfants ; tout ce qui est petit est si gentil I Emportons ce joli nid à la maison pour divertir mes petits marmots. Ne commettroit-il pas, par bêtise, un très-grand crime?.... Point de grâce I Autant qu’il nous tombera sous la main d’empereurs, de rois, de reines, d’impératrices, délivrons-en la <erre (1). »

Les questions soumises au jury sont celles-ci

« 1° Est-il constant qu’il ait existé des manœuvres et intelligences avec les Puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la République ; lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours en argent, à leur donner l’entrée du territoire français et à y faciliter le progrès de leui’S armes ?

« 2^ Marie-Antoinette d’Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d’avoir coopéré aux manœuvres et d’avoir entretenu ces intelligences ?

« 3^ Est-il constant qu’il a existé un complot et conspiration tendant à allumer la guerre civile dans < l’intérieur de la République ?

« 4° Marie-Antoinette d’Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d’avoir participé à ce complot et conspiration (2) ? »

(1) Le Père Duchêne^ n® 298.

(2) Bulletin du Tribunal criminel révoluHonnaire, n* 32* —

Les jurés restent une heure aux opinions. Ils rentrent à l’audience avec une déclaration affirmative sur toutes les questions qui leur ont été soumises. La déclaration est affirmative à Vunanimité (1).

Après un discours du président au peuple pour lui défendre tout signe d’approbation, Marie-Antoinette est ramenée.

La déclaration du jury lui est lue.

Fouquier se lève et requiert la peine de mort contre l’accusée, conformément à l’article 1®*" de la première section du titre P** de la deuxième partie du Code pénal, et encore à l’article 2 de la première section du titre P' de la deuxième partie du même Gode.

Le président interpelle l’accusée de déclarer si elle a quelques réclamations à faire sur l’application des lois invoquées par l’accusateur.

Marie-Antoinette dit non d’un signe de tête.

Le président recueille les opinions de ses collègues, «et, d’après la déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de l’accusateur public, d’après l»; lois par lui citées, condamne ladite Marie-Antoinette, dite Lorraine-d’Autriche, veuve de Louis Gapet, à la peine de mort ; déclaré, conformément à la loi du 10 mars dernier, ses biens, si aucuns elle a dans l’étendue du territoire français, acquis et confisqués au profit de la République ;

Gazette des tribunaux et Mémorial des coi*ps administratifs êi municipaux, vol. VIII, 1793.

a) Procès-verbal, Af*^hives nationaleam

ordonne qu’à la requête de l’accusateur public le présent jugement sera exécuté sur la place de la Révolution et affiché dans toute l’étendue de la République. »

La Reine demeure impassible (1). Elle descend du banc le front haut, et ouvre elle-même la balustrade (2).

1) Chauveaii-La^arde, dans sa note historique sur le procès de Marie-Antoinette, dit que la Reine eut comme une surprise du verdict prononcé par le Tribuna} 'évolutionnaire. Elle traversait la salle ne paraissant rien voir, rien entendre, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée contre la barrière où était le peuple. « Là, elle relevait la tête avec majesté. » Et l’avocat de la Reine admire ce courage se relevant sous ie coup de la plu terrible désillusion.

(2) Le Ma /icien républicain s’exprime ainsi sous la plume du citoyen Rouy laîné, témoin oculaire « ... La procédure fut terminée à heures et demie du matin par le jugement du Tribunal qui la condamne à la peine de mort ; elle l’a écouté avec beaucoup de sang-froid, et elle est descendue à la chambre de justice d’un pas aussi léger qu’autrefois, lorsqu’elle se rendait dans les boudoirs de Saint-Cloud et de Trianon.... Elle remit alors un anneau d’or et un paquet de ses cheveux à l’un de ses défenseurs pour les donner à une citoyenne nommée lliary (sic), demeurant à Livry,chez la citoyenne La borde, qu’elle a dit être son amie. »Il s’agit de la boucle de cheveux et des deux anneaux d’or servant à la Reine de boucles d’oreille et remises par elle à Tronçon-Ducoudray pour M“**de Jarjayes.

A propos des deux boucles d’oreilles, disons qu’il existe un grand nombre de reliques fausses dont la possession a été attribuée à Marie-Antoinette. Et ici j’élèverai des doutes sur la fameux soulier du Musée des Souverains, provenant de la succession de M. de Guernon-Ranville, et ramassé, dit-on, par un homme du peuple au pied de l’échafaud au moment où la Reine y montait. Nous avons un témoignage de la surveillance exercée par la police ce jour-là ; c’est le procès fait au gendaT”'^ M.iufault aui passa au Tribunal révolutionnaire

Il est 4 heures du matin. On reconduit la con damnée à la Conciergerie.

le 26 vendémiaire de l’an II de la République, pour avoir es tuyé sous l’échafaud quelques gouttes du sang de la victioM avec 800 mouclioilr.

Dernière lettre de la rceme a Maaame Elisabeth. — Le eu # Girard. — Sanson. — Paris le 16 octobre 1793. — La Reiie sur la charrette. — Le chemin de la Conciergerie à la place de la Révolution. — Le Mémoire du fossoyeur Joly. — La mort de Marie-Antoinette et la conscience humaine.

La Reine n’est point ramenée à sa chambre, mais au cabinet des condamnés, pratiqué à l’un des angles de l’avant- greffe (1). En arrivant elle demande à Bault de quoi écrire (2), et elle écrit ses adieux à Madame Élisabeth, à ses enfants, à la vie, ce testament royal d’une reine chrétienne, prête à la mort, prête à Dieu, prête à la postérité. Et si des larmes ont taché le papier, ce ne sont point des larmes de femme, ce sont des larmes de mère sur ce pauvre enfant qu’Hébert a fait parler contre l’honneur de

(1) Six journées passées au Temple, par Moille. Paris, Den« Ire, 1820.

1^) Mcit exacty par la dame BauU.

sa mère, contre l’honneur de Madame Elisabeth^ son autre mère 1 De quel ton de prière Marie- Antoinette supplie Madame Élisabeth de pardonner, de laisser son cœur à ce malheureux enfant qui l’a fait rougir ! Et depuis qu’il est des créatures humaines attendant le bourreau, quel supplice a tourmenté leurs dernières heures, pareil au supplice de cette dernière pensée d’une mère ?

La Reine écrivait j

« ïo ocioDre, 4 H. 1/2 Uu matin.

« Cest à voiis^ ma sœiir^ que f écris pour la der* •niere fois : je viens d'être condamnée non pas à une mort honteuse^ elle ne l'est que pour les criminels^ mais à aller rejoindre votre frère : comme lui innocentey j'espère montrer la même fermeté que lui dans ces derniers moments. Je suis calme comme on lest quand la conscience ne reproche rien ; j'ai un profond regret d'abandonner mes pauvres enfants ; vous savez que je n'existois que pour eux et vous^ ma bomie et tendre sœur, vous qui avez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse! J'ai appris^ par le plaidoyer même du procès, que ma fille étoit séparée de vous. Hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui écrire; elle ne recevrait pas ma lettre. Je ne sais même pas si celle-ci vous pamendra, rece'dez pour eux deux ici ma bénédiction. J'espère qu'un jour, lorsqu'ils sei'ont plus grands, ils pourront se. réunir avec vous et jouir en entier de vbs tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à ce que je n'ai ce^^sé de leur inspirer: que les prin*

cipes et r exécution exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelle en feront le bonheur; que ma fille sente qu'à tâge qu'elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que V expérience qu'elle aura, de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer. Que mon fils^ ù son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services que l'amitié peut inspirer; qu'ils sentent enfin tous deux que, dans quelque position ou ils pourront se trouver ^ Us ne seront vraiment heureux que par leur union. Qu ils prennent exemple de nous. Combien, dans nos malheurs, noire amitié nous a donné de consolations! et dans le bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami ; et ou en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa pi'opiœ famille ? Que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément: Qu'il ne cherche jamais à venger notre mort. J'ai à vous parler dune chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir font de la peine ; pardonnez-lui, ma chère sœur : pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra, j* esp 'ere, où il ne sentira que mieux tout le prix de votre tendresse pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J aurois voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais outre qu'on ne me laissoit pas écrire, la marche en a été si rapide, que je n'en aurois réellement pas eu le temps.

« Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où fai

été élevée^ et que fai toujours professée ; vl ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait tï^op s'ils y entroient une fois, je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu commettre depuis que f existe, f espère que dans sa bonté il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour quil veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurais pu vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait. Je dis ici adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avais des amis : l'idée (f en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j'emporte en mourant ; qu'ils sachent, du moins, que jusqu'à mon dernier moment j'ai pensé à eux. Adieu, ma bonne et tendre sœur, puisse cette lettre vous arriver l Pensez toujours à moi ; je vous embrasse de tout cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants : mon Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour touj ours I Adieu, adieul je ne vais plus m'occuper oue de mes devoirs spirituels. Comme je ne SUIS pas libre dans mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre; mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un seul mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger (1).

(I) L’original de cette dernière lettre de Marie-Antoinette, conlre-signé Fouquier, GulTroy, Massieu, Legot, Lecointre, est conservé aux Archives de l’Empire. Son inspection at-

La Reine remet sa lettre à Bault, à Bauit qui dira dans la journée à sa femme : « Ta pauvre Reine a écrit ; elle m’a donné sa lettre ; mais je n’ai pu la remettre à son adresse, il a fallu la porter à Fouquier (1). »

Puis, la Reine songe au spectacle qu’il lui faudra donner dans quelques heures. Elle craint que son corps, épuisé par la fatigue, affaibli par la maladie, ne trahisse son âme, et, voulant avoir la force de S3n courage, elle demande quelque nourriture : on lai sert un poulet, dont elle mange une aile (2).. Elle demande ensuite à changer de chemise : la femme du concierge lui en donne une ; et, s’étant jetée toute vêtue sur le lit, la Reine s’enveloppe les pieds avec une couverture et s’endort (3).

Elle dormait. On entre. « Voilà, lui dit-on, un curé de Paris qui vient vous demander si vous voulez vous confesser. — Un curé de Paris ?... murmure tout bas la Reine, il ny en a guère,.. » Le prêtre s’avance. Il dit à la Reine qu’il s’appelle Girard, qu’il est curé de Saint-Landry, dans la Cité, et qu’il lui apporte les consolations de la religion (4). La Reine H’est confessée à Dieu seul (5). Elle remercie le prê-

tentive donnerait lieu de croire que la Reine a été brusquement interrompue au dernier mot... Par quoi? ou par qui ?

(1) Récit exacte par la dame Bault.

(2) Six journées au Temple, par Moille.

(3) Histoire de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. I.

(4) Ibid., vol. II.

(5) Mémoires au Roi sur V imposture et le faux matérici de la Conciergerie. Paris, 1825.

tre assermenté, sans le renvoyer pourtant. Elle descend de son lit ; elle marche dans le cabinet pour se réchauffer, et se plaint de souffrir aux pieds un froid mortel. Girard lui conseille de mettre son oreiller sur ses pieds : la Reine le fait. « Voulez- Tous que je vous accompagne? dit le prêtre. — Comme vous voudrez^ » répond la Reine (1),

A sept heures, Sanson se présente : « Comme vous venez de bonne heure^ Monsieur, lui dit la Reine, ne fourriez-vous pas retarder ? — Non, Madame, j’ai ordre de venir. » Cependant la Reine était toute prête : elle avait elle-même coupé ses cheveux (2).

La Reine déjeune d’une tasse de chocolat apportée du café voisin de l’entrée de la Conciergerie, et d’un de ces petits pains appelés alors mignonnettes, si petit que le gendarme Léger n’ose l’éprouver en le goûtant, de peur de le diminuer (3) .

Vers 11 heures, la Reine est conduite au greffe, à travers une haie de gendarmes rangée depuis la porte du cabinet où elle a couché jusqu’à la porte du greffe : on lui life les mains derrière le dos (4).

Dans Paris, à 5 heures du matin, le tambour bat; le rappel roule dans toutes les sections. A 7 heures, trente mille hommes sont sur pied; des canons aux extrémités des ponts, des places et des carrefours. A 10 heures, la circulation des voitures est interdite dans toutes les rues, du Palais jusqu’à

(1) Révolutions de Paris, par Fnianomme, d* 210^

(2) Ibid.

(3) Six journées au Tenwle, Dar Moille.

<4) Ibid.

la place de la Revolutian, et des patrouilles sillonnent Paris (1).

Trois cent mille hommes ne se sont pas couchés (2) ; le reste s’est éveillé avant le tambour. La cour de la Conciergerie, les abords de la Conciergerie, le grand perron du Parlement, le pavé, la fenêtre, le parapet, la grille, la balustrade, le toit, le peuple a tout envahi; il emplit tout, et il attend.

Onze heures sonnent dans le murmure de cettë foule silencieuse. Toutes les têtes, tous les regards, tous les yeux sont en arrêt et dévorent la charrette acculée à quelques pieds des portes, ses roues crottées, sa banquette faite d’une planche, son plancher sans paille ni foin, son fort cheval blanc, et l’homme à la tête du cheval. Les minutes semblent longues. Un bruit sourd court parmi la foule, un officier fait un commandement, la grille s’ouvre : c’est la Reine en blanc.

Derrière la Reine, tenant les bouts d’une grosse ficelle qui lui retire les coudes en arrière, marche Sanson. La reine fait quelques pas. Elle est à la petite échelle qui monte au marchepied trop court. Sanson s’avance pour la soutenir de la main. La Reine le remercie d’un signe, monte seule, et veut enjamber la banquette pour se placer en face du cheval, lorsque Sanson et son aide lui disent de se

(1) Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, n® 32.

(2) Le Père Duchéne, n® 2iK). — « La plus grande joie de toutes les joies du père Duchêne, après avoir vu de ses propres yeux la tête du Veto femelle séparée de sou f.... col de grue. »

retourner. Le prêtre Girard, en habit bourgeois, monte dans la charrette, et s’assied aux côtés de la Reine. Sanson se place derrière, le tricorne à la main, debout, appuyé contre les écalages de la charrette, laissant, avec un soin visible, flotter les cordes qui tiennent les bras de la Reine. L’aide de Sanson est au fond, debout comme lui et le tricorne à la main (1). Il ne devait y avoir en ce jour de décent que les bourreaux.

La charrette sort de la cour, et débouche dans la multitude. Le peuple se rue, et se tait d’abord. La charrette avance, au milieu des gendarmes à pied et à cheval, dans la double haie des gardes nationaux.

La reine est vêtue d’un méchant manteau de lit de piqué blanc (2), par-dessus un jupon noir. Elle porte un ruban de faveur noire aux poignets, au cou un fichu de mousseline unie blanc (3) ; elle a des bas noirs, et des souliers de prunelle noire, le talon haut de deux pouces, à la Saint-Huberty (4). La Reine n’a pu obtenir d’aller à l’échafaud tête nue : un bonnet de linon, sans barbes, un bonnet repassé par elle le matin, cache au peuple les cheveux que la Révolution lui a faits, des cheveux tout

(1) Mcit du V*e Charles Desfossez. Louis XVII ^ par Beauchesne, vol. IL

(•2) Histoire de Marie- Antoinette, par Montjoye, vol. II. ^ Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire^ n° 32.

(3) Récit du Charles Desfossez.

(4) Mémoires secrets et universels sur la Reine de France^ par Lafont d’Auxonne. Déclaration de Rosalie Lamorlière.

md — 1793.

blancs (1). La Reine est pâle ; le sang tache ses pommettes et injecte ses yeux, ses cils sont roides et immobiles, sa tête est droite (2), et son regard se promène, indifférent, sur les gardes nationaux en haie, sur les visages aux fenêtres, sur les flammes tricolores, sur les inscriptions des maisons (3).

La charrette avance dans la rue Saint Honoré. Le peuple fait retirer les hommes des fl lêtres (4). Presque en face de l’Oratoire, un enfant, soulevé par sa mère, envoie de sa petite main un baiser à la Reine (5)... Ce fut le seul moment où la Reine craignit de pleurer.

Au Palais-Égalité le regard de la Reine s’allume un instant, et l’inscription de la porte ne lui échappe pas (6).

Quelques-uns battent des mains sur le passage de la Reine ; d’autres crient (7).

Le cheval marche au pas. La charrette avance lentement. Il faut que la Reine « boive longtemps la mort (8) »•

Devant Saint-Roch, la charrette fait une station, au milieu des huées et des hurlements. Mille injures se lèvent des degrés de l’église comme une seule

(1) Révolutions de Paris ^ par Prudhomme, n* 2I0.

(2) Journal universel (par Audouin), n® 1423.

(3) Rulleiin du Tribunal criminel révolutionnaire^ n® 33.

(4) La Quotidienne ou la Gazette universelle^ n® 39^.

(5) Mémoires secrets sur les malheurs et la mort de la Heiné de Fronce, par Lafoiit d’Auxonne.

(6) Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire^ n® 324.

(7) Révolutions de Paris^ par Prudhomme, 210.

(8) Journal universel, tpar Audouin), n® 1423.

injure, saluant d’ordures cette Reine qui va mourir* Elle pourtant, sereine et majestueuse (1), pardonnait aux injures en ne les entendant pas.

La charrette enfin repart, accompagnée de clameurs qui courent devant elle. La reine n’a pas encore parlé au curé Girard; de temps à autre seulement elle lui indique, d’un mouvement, qu’elle souffre des nœuds de corde qui la serrent; et Girard, pour la soulager, appuie la main sur son bras gauche. Au passage des Jacobins, la Reine se penche vers lui et semble l’interroger sur l’écriteau de la porte, qu’elle a mal lu : Atelier d'armes républi^ cames pour foudroyer les tyrans. Pour réponse. Girard élève un petit christ d’ivoire. Au même instant, le comédien Crammont, qui caracole autour de la charrette, se dressant sur ses étriers, lève son épée, la brandit, et, se retournant vers la Reine, crie au peuple : « La voilà, l'infâme Antoinette l... Elit est mes amis..,! [2) »

Il était midi. La guillotine et le peuple s’impatientaient d’attendre, quand la charrette arriva sur la place de la Révolution. La veuve de Louis XVI descendit pour mourir où était mort son mari. La mère

(1) II existe de David un croquis de Marie -Antoinette sur la charrette. Je crains que dans ce croquis 4e peintre révolutionnaire n'ait un peu mis de sa passion, n’ait caricaturé la Reine en son chemin de la croix. Un triste détail, la Reine, qui avait eu de tout temps la vue très-basse et trés-délicate, semble, d’après des dépositions authentiques, avoir perdu un œil par suite de l’humidité de son cachot de la Conciergerie.

(2) Récit du Charles Desfossez.

de Louis XYII tourna un moment les yeux du côté des Tuileries, et devint plus pâle qu’elle n’avait été jusqu’alors (1). Puis la Reine de France monta à l’échafaud, et se précipita à la mort.,. (2).

{\) Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire^ n* 32.

\Vj La Quotidienne ou la Gazette universelle, n® 396. — Le citoyen Rony l’aîné rend compte de l’exécution de Marier Antoinette en ces termes dans le Magicien républicain: « A 11 heures 12 ou 15 minutes, elle sortit de la Conciergerie Sa figure était pâle et très-abattue, par suite d’une

perte qu’elle a eue dans sa prison, plutôt que par l’aspect du juste supplice qu’elle allait subir, car, malgré que son cœur paraissait oppressé, en .montant sur la charrette, elle a conservé une tenue, une fierté, un air altier qui la peint Arri-

vée à la place de la Révolution, ses yeux se sont fixés avec Quelque sensibilité sur le château des Tuileries La char-

rette s’étant arrêtée devant l’échafaud, elle est descendue avec légèreté et promptitude, sans avoir besoin d’être soutenue, quoique ses mains fussent toujours liées ; elle est de môme montée à la bravade avec un air plus calme et plus tranquille encore qu’en sortant de prison. Sans parler au peuple ni aux exécuteurs, elle s’est prêtée aux apprêts de son supplice, ayant fait elle^même tomber sa bonnette de sa main. Son exécution et ce qui en formait l’afiïeux prélude, dura environ quatre minutes.^ A midi un quart précis sa tête tomba sous le fer vengeur des lois....» Voici le procès-verbal d’exécution de Marie-Antoinette, conservé aux Archives de l’Empire et publié par nous pour la première fois. « L’an deuxième de la République française, le vingt-cinquième jour du premier mois, à la requête de l’accusateur public près le Tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire, établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans aucun recours au tribunal de cassation, lequel fait élection de domicile au greffe dudit tribunal séant au Palais, nous Eustache Nappier^ huissier-audiencier audit Tribunal, demeurant à Paris, soussigné, nous sommes transporté en la maison de justice dudit Tribunal, pour l’exécution du jugement rendu par le Tribunal, ce jourd*kui contre la nommée Marie- Antoinette^ veuve de Louis Capet, qui la condamne à la peine de mort, pour

« Vim la République ! » cria le peuple : c’était Sanson qui montrait au peuple la tête de Marie- Antoinette, tandis qu’au-dessous de la guillotine le gendarme Mingault trempait son mouchoir dans le ^ang de la martyre.

Le soir, un homme, son ouvrage du jour fini, écrivait ce compte (1), que les mains de l’Histoire ne touchent qu’en frissonnant :

« Mémoire des frais et inhumations faits par Joly^ fossoyeur de la Madeleine de la Ville-l Évêque, pour les pey^sonnes mis à mort par jugement dudit Tribunal :

Sçavoir :

Du 1®^ mois

Le 25, idem.

La F® Capet pour la bierre Q

Pour la fosse et les fossoyeurs ... 25

les causes énoncées audit jugement, et de suite l’avons re» mise à l’exécuteur des jugements criminels et à la gendarmerie qui l’ont conduite sur la place de lâ Révolution de cette ville, où sur un échafaud dressé sur ladite place, ladite Marie-Antoinette, veuve Capet, a en notre présence subi la peine de mort, et de tout ce que dessus nous avons fait et rédigé le présent procès-verbal, pour servir et valoir ce que de raison, dont acte. -- Nappier, ï (1) Ce Mémoire, possédé et communiqué par M. Fossé d’Arcosse, se termine ainsi : « Vu et arrêté par moi, président du Tribunal révolutionnaire, à la somme de deux cent soixantequatorze livres, pour être touchée par Joly, fossoyeur de la Madeleine, à la Trésorerie nationale. A Paris, ce II brumaire l’an II de la République française. — Herman, prdt. »

La mort de Marie-Antoinette a calomnié la France.

La mort de Marie-Antoinette a déshonoré la Révolution.

Mais il en est de pareils crimes comme de certaines gloires : celles-ci n’ennoblissent, ceux-là ne compromettent pas seulement une génération et une patrie. Gloires et crimes dépassent leur temps et leur théâtre! L^humanité tout entière, associée à elle-même dans la durée et dans l’espace, en revendique le bénéfice ou en porte le deuil ; et il arrive que la mort d’une femme désole cette âme universelle et cette justice solidaire des siècles et des peuples, la conscience humaine ; il arrive que le remords d’une nation profite aux nations, et que l’horreur d’un jour est la leçon de l’avenir.

Oui, ce jour, dont la postérité ne se consolera pas, demeurera dans la mémoire des hommes l’immortel exemple de la Terreur. Le 16 octobre 1793 apprendra ce que les jeux d’une révolution font d’un peuple hier les amours du monde. Rapprendra comment, en un moment, une cité, un empire, deviennent semblables à cet ami de saint Augustin, entraîné aux combats du cirque, tout à coup goûtant leur fureur et jouissant de leur barbarie.

Le 16 octobre 1793 parlera aux philosophies humaines. Il s’élèvera contre les cœurs trop jeunes, contre les esprits trop généreux, contre l’armée de ces Condorcets qui meurent sans vouloir renier l’orgueil de leurs illusions. Il avertira les systèmes de leur vanité, les rêves de leur lendemain. Il montrera le fait à l’idée, les passions aux doctrines, à

Salente le bois des Furies, aux utopies l’homme.

Ce jour enfin rappellera THistoire à la modestie de ses devoirs. Il lui conseillera un ton plus prudent, une raison plus humble. Il lui enseignera qu’il ne lui appartient point de flatter l’humanité, de la tenter, d’exaspérer ses présomptions, de solliciter ses impatiences, et do l’appeler, en l’enivrant de mots, aux aventures d'un progrès continu et d’un# ^perfectibilité indéfinie.

TABLE DES CHAPITRES

1. Abaîsfement de la France au milieu du dix-huitième siècle. — Politique de l’Angleterre. Traité de Paris. — Nouvelle politique française de M. de Ghoiseul.

— Alliance de la France av c la maison d’Autriche.

— Naissance de Marie-Antoinette. — Son éducation française. — Correspondances diplomatiques et négociations du mariage. Audience solennelle de l'ambassadeur de France. — Départ de Vienne de

l’archiduchesse Antoinette t

D. Le pavillon de remise dans une lie du Rhin. — Portrait de la Dauphine. — Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à Châlons, à Soissons. — Arrivée à Compïègne. — Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la cour. — La Dauphine à la Muette. — Cérémonies du mariage à Versailles, — Accident de la place

Louis XV IS

m. La Dauphine à Versailles. — Lettre de la Dauphine.

— Pugilat du Dauphin et de Monsieur. — Le Roi charmé par la Dauphine. — Jalousie et manœuvres de madame du Barry. — Dispositions de la famille royale pour la Dauphine : Mesdames Tantes» Madame Élisabeth, le comte d’Artois, le comte de

TABLE DES CHAPITRES-

Provence. — Le Dauphin. — Son gouverneur, M. aa la Vauguyon. — Son éducation. — M. de la Vauguyon renvoyé par la Dauphine. — Portrait moral de la Dauphine. — Son instituteur, l’abbé de Vermond. — Le clergé et les femmes au dix-huitième siècle. —

— Madame de Noailles et madame de Marsan

\V. Liaisons de la Dauphine. — Madame de Picquigny. — Madame de Saint-Mégrin. Madame de Gossé. — Madame de Lamballe. — Entrée du Dauphin et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris. — Popularité de la Dauphine. — Intrigues du parti français contre la Dauphine et l’alliance qu’elle représente. — M. d’Aiguillon. — La Dauphine appelée VA utrichienne

l. Mort de Louis XV. — Crédit de Madame Adélaïde sur Louis XVI. — Intrigues du château de Ghoisy. — M. de Maurepas au ministère. — Vaines tentatives de la Reine en faveur de M. de Choiseul. — Conduite deM. de Maurepas avec la Reine. — MM. de Vergennes et de Müy hostiles à la Reine. — Influence de Madame Adélaïde. — Madame Louise la Carmélite et les comités de Saint-Denis. — Rapport au Roi de Madame Adélaïde contre la Reine. — Le Lever de l* Aurore. — M. de Maurepas se séparant de Mesdames Tantes. — Bienfaisance de la Reine. — Les préventions du Roi contre M. de Choiseul entretenues parM. de Maurepas. — Défiance du Roi

Il La Reine et le Roi. — Le petit Trianon donné par le Roi à la Reine. — Travaux de la Reine au petit Trianon : M. de Garaman, l’architecte Mique, le peintre Hubert Robert. — Tyrannie de l’étiquette : une matinée de la Reine à Versailles. — Le livre des robes de la Reine. — Madame de Lamballe. — Rupture de la Reine avec madame de Gossé. — Madame de Lamballe surintendante de la maison de la Reine»

TABLE DES CHAPITRES

Page».

— La Reine et la mode : coimireé, courses en traîneau, bals. — Inimitiés des femmes de l’ancienne

conr contre la Reine 92

m, Portrait physique de la Reine. — Amour du Roi.

— La comtesse Jules de Polignac. — Commencement de la faveur des Polignac. — Première grossesse de la Reine. — Naissance de Marie-Thérèse - Cliarlotte de France. — Les Polignac comblés def grâces de la Reine. — Succession de ministres mal disposés pour la Reine : Necker, Turgot, le prince de Montbarroy, M. de Sartines. — Retranchements dans la maison de la Reine. —La Reine se refusant à l’ennui des affaires. — La Reine menacée par le parti français et forcée de se défendre. — Nomination de MM. de Castries et de Ségur. — Naissance du Dauphin. — Madame de Polignac gouvernante des enfants de France. — Son salon dans la grande

salle de bois de Versailles

ÎV. Ennui de Marly. — Le petit Trianon. — La vie au petit Trianon. — Le palais, les appartements, le mo* bilier. — Le jardin français, la salle des fraîcheurs,

— Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le ha» meau, etc. — La société de la Reine au petit Trianon. — Le baron de Besenval, le comte de Vaudreuil, M. d’Adhémar. — Les femmes. — Diane de Polignac. — Caractère de l’esprii de la Reine. — Sa protection des lettres et des arts. — Son goût de la musique et du théâtre. — Le théâtre du petit

Trianon 151

V* Exigences de la société Polignac. — Nomination de M. de Calonne imposée à a Reine. — La Reine com promise par ses amis. - Plaintes et refroidissemenl des amis de la Reine. — Naissance du duc de Norman> die. — Mort du duc de Choiseul. — Retour de la Reine vers madame de I emballe. — Mouvement de l’opinion contre la Reine. — Achat de Saint-Cloud. —

Tristes pressentiments de la Reine

VI. La calomnie et la Reine. — Pamphlets, libelles, satires, chansons contre la Reine. — Les témoins contre l’honneur de la Reine : M. de Besenval, M. do Lauzun, M. de Talleyrand. — Jugem^t du prince

TABLE DES CHAPITRES

Pagei^

de Ligne. — Exposé de l’affaire du collier. — Arrestation du cardinal de Rohan. — Défense du cardinal. — Dénégations de madame la Motte. — Dépositions de la d'Oliva et de Réteaux de Villette. — Examen des preuves et des témoignages de l’accusation. — Arrêt du Parlement. — Applaudissement

des halles à l’acquittement du cardinal 196

VII. Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des insultes. — Découragement de la Reine.

Sa retraite à Trianon. — L’abbé de Vermond, conseiller de la Reine. — Plans politiques de l’abbé de Vermond et de son parti. — M. de Loménie de Brienne au ministère. — La Reine dénoncée à l’o-

pinion publique par les parlements, — Retraite de M. de Brienne. — Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la reine. — Ouverture des états généraux 235

L Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du Roi, de Madame Élisabeth, de Madame, de la comtesse d’Artois, de Mesdames Tantes, de Monsieur, du comte d’Artois. — Les princes du sang ; le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de la Marche. — Le duc d'Orléans. — La Reine et les salons : le Temple, le Palais-Royal, etc. — La Reine et l’Europe. — L’Angleterre. — La Prusse. — La Suède. —

L’Espagne et Naples. — La Savoie, etc. — L’Autriche 24T

Q. Chagrins maternels de Marie- Antoinette. — Mort du Dauphin. ^ Éloignement de la Reine du salon de madame de Polignac. — La comtesse d’Ossun. — Séparation de la Reine et des Polignac après la prise de la Bastille. — Correspondance de la Reine avec madame de Polignac. — La Révolution et U Raine. — Plan d’assassinat de la Reine. — Le 5 oo

TABLE DES CHAPITRES

tobre. — Le 6 octobre. — MM. de Miomandre et du Repaire. — La Reine au balcon de Versailles. — Réponses de la Reine au Comité des Recherches et au Châtelet

ni. La famille royale aux Tuileries. — Les Tuileries. — La Reine et ses enfants. — Instruction de la Reine pour l’éducation du Dauphin. — La Reine prenant part aux affaires. — Mirabeau. — Négociations de M. de la Marck auprès de la Reine. — Entrevue de la Reine de Mirabeau à Saint-Cloud.

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