DEUXIEME
L’un était M. de Müy, ministre de la guerre, Tarn cien confident du Dauphin père de Louis XYI, celui-là que le Dauphin appelait l’héritier de Montausier ; honnête homme, mais avec trop de zèle, droit, mais roide, dur aux autres comme à luimêrne, et que ses vertus sévères jusqu’à l’intolérance avaient placé haut dans la considération de Mesdames, et au premier rang du parti Dauphin.
L’autre, le nouveau ministre des affhires étrangères, M. de Vergennes, devait être pour M. de Maurepas un aide plus actif, plus déclaré, plus souple en même temps, et moins embarrassé de scrupules. M. de Vergennes, ministre plénipotentiaire à Constantinople, avait été rappelé par M. de Ghoiseul, et presque exilé en Bourgogne. Remis en lulïiière par M. d’Aiguillon, il avait fait en Suède la révolution de Gustave et du parti français contre le parti russe. C’était le neveu et l’élève de Chavigny, un soutien furieux et systématique de la vieille politique française; lié de doctrines avec les Saint- Aignan, les Fénelon, les la Chétardie, les Sain t-Séverin, tous les parlisans de l’influence dominante, exclusive de la France en Europe ; vif, osé, ne craignant point les aventures, brûlant de tout brouiller pour le triomphe de ses idées, animé de grand dépit contre les traités de 17'56 et de 17,78, et profondément hostile à la maison d’Autriche (1). M. de Choiseul l’avait disgracié à propos de son mariage |vec une Grecque d’une grande beauté, qui lui avait
(1) Mémoires, par Soulavie^ vol. II*
donné deux enfants. Quand il fut nommé ministre, la Reine fut dissuadée de se laisser présenter cette femme, madame la comtesse de Vergennes. Elle en écrivit à sa mère, et madame de Vergennes ne fut reçue à la cour que sur la réponse de Marie” Thérèse (1). Le mari le sut, et prêta aussitôt à la Reine une intention d’ollense. De là, chez M. de Vergennes contre Marie-Antoinette, plus qu’une hostilité du ministre, mais une haine de l’homme; et pour les perfidies et les calomnies à mi-voix de M. de Maurepas, un complice passionné.
M. de Maurepas eut encore dans les premiers moments un auxiliaire qu’il ne brisa qu’après l’avoir usé : le chancelier Maupeou, et derrière le chancelier Maupeou, son parti, le parti du clergé, gagné à la dévotion de Mesdames Tantes, hostile à cette piété de la jeune Reine, naïve comme son cœur, plus dégagée de pratiques que la piété du Roi, plus près de Dieu peut-être, mais moins près de TÉglise, et où l’Église n’espérait guère trouver l’appui de ses plans, de ses espérances, de cette restauration des Jésuites dont la cause n’était pas si perdue alors qu’il semblait aux ennemis des Jésuites.
Madame Adélaïde était guérie de la petite vérole. Elle rentrait à la cour, et dans les conseils du roi, impatiente de ressaisir son influence, blessée de tout ce qui avait été fait en dehors d’elle, de tout ce que M. de Maurepas avait cru devoir concéder,
(1) Mémoires^ par Tabbé Georsel, vol. I.
de ces misérables victoires de la Reine : l’inocnlalion, et la réception de M. de Choiseul; blessée des regrets et des larmes que Marie-Antoinette ne cachait pas à ses familiers; et bientôt cette princesse, aveuglée, emportée par sa haine contre la maison d’Autriche, s’attaquait à la personne même de la Reine, à la femme, à l’épouse. Ce train de la Reine, libre et échappé, cette jeunesse que Louis XVI abandonnait à elle-même sans règle et sans avertissement, ces étourderies, ces innocentes folies, ces espiègleries écolières auxquelles Marie-Antoilette ne savait pas se refuser, et dont elle était poursuivie jusque dans les grandes représentations de la royauté et dans les révérences de deuil , c’était malheureusement bien des armes et de terribles armes aux mains de vieilles femmes sans pardon. Aussi du nouveau château de Choisy, que de murmures, que de plaintes, que de remontrances, que de mauvaises paroles s’envolent, qui, grandissant dans toutes les réunions dévotes de Versailles et de Paris, tentent de faire fredonner à l’opinion publique :
« Petite reine de vingt ans,
« Vous repasserez la barrière... (1). m
Madame Adélaïde avait véritablement un portefeuille. Elle disposait des grâces. Elle enchaînait les reconnaissances à ses rancunes. Elle commandait à cette armée, à ce complot qui entourait la Reine, qui la pressait de toutes parts, Ja poursui-
(1) Mémoires de M“® Camaan, vol . I.
vait en toutes choses, et parvenait à obtenir du rédacteur de \di Gazette de France un compte rendu adultéré des réponses delà Reine au Parlement et à la cour des comptes (I).
Madame Adélaïde lançait encore contre la Reine sa sœur, Madame Louise de France, la carmélite, qui s’était donnée à Dieu sans rompre avec les misères et les affaires humaines, et qui semblait s’être retirée du monde pour être plus à portée de la cour. Madame Louise était une sainte, mais une sainte à laquelle les ministres habiles ne négligeaient point de plaire, une sainte à laquelle le chancelier Maupeou faisait sa cour, en venant communier toutes les semaines avec elle. Dans ces comités secrets de Saint -Denis, dans la cellule de madame Louise, on nouait ces intrigues, on imaginait ces bruits qui, mêlés aux intrigues et aux bruits de Choisy, désapprenaient aux salons le respect de la Reine, avant de désapprendre au oeuole la faveur de la Dauphine (2).
Si un moment un pareil acharnement, des menées si constantes, ouvraient les yeux du Roi et lui donnaient la tentation de régner au moins dans sa famille. Madame Adélaïde menaçait bien haut de se retirer à Fontevrault, de laisser seule la volonté du Roi; et, résolue à risquer les derniers coups, fatiguée de demi-mots et de détours, elle osait, le 12 juillet, une sorte d’accusation solennelle de la Reine auprès du Roi. Précédée du comte de la
(D Chronique secrète, par l’abbé Beaudeau.
(2) Ibid.
xMarche qui fit contre la Reine une sortie violente, Madame Adélaïde incrimina et noircit avec passion, presque avec colère, la vie de la Reine, ses légèretés, ses imprudences, ses courses, ses promenades, tout, jusqu’à ses plus minces amusements et ses plus pauvres consolations. La Reine, en même temps, recevait de Madame Louise une lettre où les conseils touchaient à l’injure, et les reproches à la condarnnalîDu. Au sortir du conseil de famille, le Roi, intimidé, se j)laignit à la Reine de cd dont on venait de lui faire des plaintes si vives; la Reine se défendit sur l’usage de Vienne et de sa famille (1). Ce furent des larmes dans le ménage, plus que des bouderies et des chocs d’humeur, un éloignement, des semences de désunion pour l’avenir, qui sait? peut-être le premier pas vers un renvoi delà Reine. Impunie, encouragée, la médisance jetait le masque et devenait la calomnie. Tout autour de lui, le Roi enteuüait le murmure des accusateurs; tout autour de lui, le Roi voyait des visages qui semblaient plaindre le mari, (ju’un matin la Reine, par un enfantin plaisir, autorisé du Roi, aille voir lever le soleil sur le haut des jardins de Marly, voilà les courtisans à se passer sous le manteau le Lever de l'Aurore , cette calomnie née des calomnies de la cour (2). Un autre jour, la calomnie allait jusqu’à glisser des vers indignes sous la serviette du Roi CR)-
(O Chronique secrète, par l'abbé Beaudeau.
(2) Mémoires, par Campan.
(3; Chronii^ue secrète, par l’abbé Beaudeau.
C’en était trop : M. de Maurepas comprit que scs alliés dépassaient le but. Poussé par lui, le Iloi parla ferme à ses tantes. Il courut même le bruit de leur retraite, de leur exil en Lorraine.
Débarrassé du zèle compromettant de Mesdames, s’appuyant contre la Reine sur M. de Vergennes de retour de Suède, assuré de M. Turgot, le nouveau ministre qui apportait contre elle les préventions de ses mœurs et les antipathies de ses habitudes d’esprit, M. de Maurepas jouait la soumission auprès de Marie-Antoinette. « Madame, — venait-il lui dire, — si je déplais à Votre Majesté, elle n’a qu’à engager le Roi à me donner mon congé : mes chevaux sont tout prêts à partir d’ici.» La Reine se laissait désarmer par cêIIô comédie de détachement (I).
C’était là un habile coup de théâtre. Il ne convenait pas, en effet, au premier ministre de permettre que la Reine fût exaspérée. Il était dangereux pour lui de laisser les choses aller si vite, les haines s’emporter si haut contre une souveraine qui avait encore le cœur des Français. L’enivrement, l’amour national qui avait accueilli la Dauphine, avait accompagné Marie-Antoinette sur le trône. Ce n’était point seulement aujourd’hui les dons de sa jeunesse qui possédaient et enchantaient l’imagination populaire ; mais aussi cette bonté, ce besoin d’obliger, de secourir, de donner, cette charité naturelle qui eût été la plus belle des vertus de la
(1) Chronique secrète, par Tabbé Beaudeau.
LIVUE DEUXIÈME.
Reine, s’il n’eût été le plus doux de ses plaisirs. Paris et les provinces se rappelaient encore l’envoi de l’argent de sa cassette aux blessés de la place Louis XV. Lyres, pinceaux, ciseaux, burins, tous les arts chantaient sa bienfaisance et répétaient ces aventures qui avaient mené à l’adoration la popularité de la jeune princesse, ce paysan blessé à Achères par le bois d’un cerf, sa femme et son fils recueillis dans le carrosse de Marie-Antoinette, leurs larmes essuyées, leurs misères soulagées par elle (1). La reconnaissance publique parlait de cet hospice fondé par elle, en montant sur le trône, pour les femmes âgées de toute province et de toute condition (2). Les familiers de Versailles montraient cette Reine, l’argent de son mois épuisé, faisant quêter parmi ses valets de pied et dans son antichambre pour donner quelques louis à des malheureux (3); et les bénédictions d’un peuple suivaient cette Reine qui. môme aux jours de haine et de calomnie, continuera ses bontés et ses aumônes, et boursillera avec le Roi, en 1789, pour faire huit mille livres aux pauvres de Fontainebleau: « Puisse cette ville ^ . — disait-elle tristement, — ne pas rivaliseï' d'ingratitude avec quelques autres (4) I »
M. de Maurepas avait encore à craindre de laisser
(1) Annales du règne de Marie-Thérèse, par Fromageot, 1775.
(2) Mémoires secrets et universels, par Lafont d’Augonne, 1825.
(3) Mélanges militaires, littéraires et sentimentaîres, par le prince dé Ligne, 1795-1811. vol. XXVII.
f4) Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI, par Hue, 18 U.
à la Reine et à l’opinion publique le temps de se reconnaître et de se liguer. Car, dans le fond des choses, que demande alors la Reine que ne demande pas l’opinion publique? Ses vœux ne sontils point le renvoi des ministres de dilapidation et de tyrannie de la du Barry, l’accueil des idées de liberté civile et de tolérance religieuse, la consécration des droits du peuple par les pouvoirs du Parlement, un acheminement lent, mais sûr et pacifique, vers l’avenir et ses promesses, vers la concorde et le bien-être de la France ? Et quand même cette politique n’eût pas été la politique de M . de Ghoiseul, elle eût été l’instinct de cette jeune Reine, enivrée de sa popularité de Dauphine, jalouse des applaudissements de la France, et prête, pour les garder, à se faire auprès du Roi l’écho des passions et des aspirations de Paris.
Par le renvoi du chancelier Maupeou et de l’abbé Terray, par la nomination de Turgot, par le rappel des anciens parlements, M. de Maurepas conjurait le péril, et remportait ces deux victoires d’apaiser la Reine et de distraire l’opinion publique du parti de la Reine. Puis encore, le remplacement d’une capacité par une créature, du chancelier de Maupeou par M. Hue de Miroménil, qui avait amusé madame de Maurepas dans un rôle de Grispin, rassurait absolument M. de Maurepas (1).
Il y eut toutefois, dans la succession des petits triomphes de M. de Maurepas, des retours, des
(1) Chronique secrète^ par fabbé Beaudeau.
Sü I.lVid-: lifil’XIÈME.
haltes, des incertitudes, des retraites, et môme des échecs. M. de Maurepas avait un neveu terrible, qui manqua lui faire perdre la partie. Ce neveu, le duc d’Aiguillon, la Dauphine l’avait vu, donnant le bras à madame duBarry, croiser le duc de Ghoiseul qui donnait le bras à la princesse de Beauvau, dans cette nuit du 10 au il mai 1770 où les partis se groupaient en se promenant sous les ombrages illuminés de Yersailles. Depuis lors, Marie-Antoinette avait reconnu, à chacune de ses blessures, la main de M. d’Aiguillon. Disgracié le 2 juin 1774, l’ennemi de la Reine avait supporté de haut cette disgrâce. Assiégeant son oncle de. conseils, le fatiguant de ses plans et de ses haines, gourmandant sa politique, dont il méprisait les douceurs et la diplomatie, il se disait retenu par M. de Maurepai qui l’empêchait d’aller à Yéret, et s’embusquant à Paris où les fréquentes hépatites de madame d’Aiguillon, qu’il gouvernait, étaient une occasion et an prétexte de réunion pour le parti de son mari, M. d’Aiguillon montrait encore à Yersailles sa figure jaune, et ne lâchait point la faveur du Roi qui continuait à travailler avec lui à l’occasion de la compagnie des chevau-légers. Il cajolait les entours de la Reine, lui faisant tenir, par-dessous mains, les avertissements et les confidences, cherchant à la désabuser de Ghoiseul, et à la faire revenir sur son compte, l’assurant par dés tiers de son désir et de son ambition de l’éclairer sur ses vrais intérêts de souveraine ; pendant que tout haut il la peignait comme une femme entreprenante, inconstante.
prêle à apporter le pire des vices de son sexe, Tengouement, dans la domination ; pendant qu’il la disait une aventurière aux mains des partis. Dans l’affaire de Guines, M. d’Aiguillon ne craignait pas d’ameuter le Châtelet contre la protection de la Reine. Il intriguait, trigaudaü^ tripotait contre elle, et son hostilité, basse et insolente, mêlée d’éclats et de souplesse, usait enfin la longue patience du Roi. Un jour de revue de la Maison du Roi au Troud’Enfer, M. d’Aiguillon lendait au Roi le papier des grâces : le Roi refusait de le recevoir, et passait. M. d’Aiguillon regardait la Reine ; la Reine cachait mal un sourire. Déjà le neveu de M. de Maurepas avait fait partir pour Reims ses équipages et ses provisions, lorsqu’il recevait l’ordre de se rendre à Yéret. Bientôt un nouvel ordre l’exilait à Aiguillon, Yéret étant trop près de Pontchartrain et le neveu trop voisin de ronde. Cette disgrâce de M. d’Aiguillon était presque la disgrâce deM. de Maurepas. M. de Maurepas para le coup avec un tour de son génie : il fit le mort et le vieillard lassé des affaires, dégoûté de ce pouvoir où ne l'enchaînait que son dévouement. Prétextant sa santé et le repos à prendre, ses carpes à revoir, il refusa d’aller à Reims, en ne demandant à Louis XYI que la grâce de recevoir de ses nouvelles; et il abandonna sans crainte le Roi à la Reine : il savait les préjugés du Roi contre les Choiseul; il devinait le zèle et la précipitation de la Reine. La Heine semblait devoir triompher cette fois. Déjà l’on s’entre cenai de son ascendant chaaue jour croissant sur le iio'
sans maître. Paris, à l’affût des bruits de Reims, parlait avec mille commentaires d^une conférence intime entre le Roi et le duc de Choiseul presque aussitôt l’arrivée du Roi à Reims, des grandes et petites entrées que le Roi venait de lui rendre. Les amis de M. de Choiseul écrivaient à leurs amis des ports : « Suspendez vos expéditions pour l’Inde, nous serons maîtres du terrain : M. de Choiseul va rentrer au conseil. » Mais ces promesses de la situation n’étaient que des apparences : les courriers allaient leur train chaque jour entre Reims et Pontchartrain, entre le jeune Roi et le vieux Mentor, qui n’avait pas oublié de compter parmi ses meilleures chances les bénéfices de l’absence. Pourquoi M. de Maurepas se fût-il inquiété? Ne savait-il pas, par Berlin, que la surveille du jour du Sacre, au baisement de main, quand M. de Choiseul s’était présenté, le Roi avait retiré sa main avec une grimace effroyable ? IM Berlin ne lui mandait rien qu’il n’eût prévu, en lui annonçant que le mercredi du Sacre, M. de Choiseul, mandé à deux heures après midi par la Reine triomphante et assurée d’obtenir du Roi l’assemblée immédiate du conseil à Reims, avait essuyé le silence du Roi, se retirant tout doucement de lui jusqu’à la porte (!)• M. de Maurepas régnait donc. Laissant son neveu se morfondre à Aiguillon, défendant les vivacités et les imprudences aux ennemis de la Reine, il reprenait lui-même en sous-œuvre l’œuvre de d’ Aiguillon
Mémoires du ministère du duc d*Aiguillom Paris, 1792.
ex ae Mesdames, mais (llscrètement, patiemment, avec le patelinage et le commérage. C’étaient à Toreille du Roi, aux derniers mots d’une conversation sentimentale sur son père, des confidences, des réticences, des calomnies hésitantes et que semblait arrêter le respect. Un autre jour c’était le duc de Choiseul peint en dissipateur des deniers de l’État, qui, pour se former un parti, avait prodigué plus de douze millions de pensions ; et, comme par mégarde portant la main à sa poche, M. deMaurepas en tirait le tableau des grâces accordées à toutes les maisons portant le nom de Choiseul, et la preuve qu’aucune famille de France ne coûtait à l’État le quart de cette famille. Tantôt M. de Maurepas, ne s’avançant qu’à tâtons, allait jusqu’à oser un sourire sur la grossesse de Marie-Thérèse, la rapprochant de la date de l’ambassade de M. de Choiseul. Aidé de M. de Vergennes, il s’enhardissait à appuyer auprès de Louis XVI sur la nécessité d’écarter la Reine de la connaissance des affaires publiques, de l éloigner de l’État, du trône. Il agitait devanl lui les soupçons d’une correspondance de la Reine avec M. de Mercy, contraire aux intérêts de la France; il le replongeait dans les papiers politiques de ce Dauphin dont le spectre et les préjugés se dressèrent si longtemps entre le Roi et la Reine. De là tant de méfiances, de là ces papiers contre la maison d’Autriche, cette correspondance secrète de Vergennes contre la Reine, gardés par le Roi contre la curiosité de la Reine, et conservés par lui comme des conseils jusque dans les années de mal-
heur et d’union ; Soulavie les verra aux Tuileries le 10 août.
Du reste, rien ne donnera une idée plus précise du travail hostile de tous les ministres qui se succèdent, de la défiance politique, que tour à tour ils entretiennent dans le cœur amoureux du mari, que cette curieuse lettre de Marie- Antoinette adressée à son frère Joseph II.
Il (le Roi) est de son naturel très-peu parlant, et il arrive souvent de ne mepœier des grandes affaires, lors même qu'il na pas envie de me les cacher. Il me répond quand je lui. en parle, mais il ne m\m prévient guère et quand j' apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin d'adresse pour me fait e dire le reste par les ministres, en leur laissant croire que le lioi m'a tout dit. Quant je reproche au Roi de n'avoir pas parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas, il a l'air un peu embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a pas pensé. Je vous avouerai bien que les affales politiques sont celles sur lesquelles j'ai le moins de prise, La méfiance naturelle du Roi a été fortifiée d'abord par son gouverneur, dès avant mon mariage, M, de la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre sur lui, et son âme noire s'était plue â effrayer son élève par tous les fantômes inventés contre la maison d'Autriche, M. de Maurepas, quoique avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour son crédit d' entretenir le Roi dans, les mêmes idées, M, de Vergennes suit le même plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des affaires étrangères pour etnployer la fausseté et le mensonge. J'en ai parlé clairement au Roi et
plus d'une fots il m'a quelquefois répondu avec hum em et comme, il est incapable de discussion, je nai pu lui persuader que son ministre était trompé ou le trompait. Je ne m'aveugle pas sur mon crédit ; je sais que surtout pour la politique je n'ai pas grand ascendant sur l' esprit du Roi,,. Sans ostentation ni mensonge ^ je laisse croire au public que j'ai plus de crédit que je nen ai véritablement. Les aveux que je vous fais, mon cher frère, ne sont pas flatteurs pour mon amour^ propre, mais je ne veux rien vous cacher... (1).
(1) Marie- Antoinette, Joseph îl, und Léopold //. von Ar«
Beth« 1866.
iifl Reine et le Roi. — Le petit Trianon donné par le Roi à U Reine. — Travaux de la Reine au petit Trianon ; M. de Caraman, l’architecte Mique, Hubert-Robert. — Tyrannie de l’étiquette : une matinée de la Reine à Versailles. — Le livre des robes de la Reine. — Madame de Lamballe. — Rupture de la Reine avec madame de Cossé. — Madame de Lamballe surintendante de la maison de la Reine. — La Reine et la mode : coiffures, courses en traîneau, bals. — Inimitiés des femmes de l’ancienne cour contre la Reine.
Déplorable fatalité I Le premier ministre du jeune Roi était forcé, par les nécessités de son crédit, de continuer la tâche que le gouverneur du duc de Berry avait commencée pour la satisfaction de ses préjugés. 11 entrait dans la politique de M. de Maurepas de tenir le Roi éloigné de l’amour de la Reine ; et c’étaient, dans le jeune Roi, des cachotteries, des dissimulations, un manège de précaution et de réserve qui n’échappe guère aux femmes, et que la Reine perça du premier coup d’œil. Du Roi à la
Reine, il y eut mille riens de la parole, de Tair, du silence même, qui renfoncèrent vers l’orgueil cette affection prête à se livrer et se penchant aux avances, mais demandant au moins l’encouragement et le remercîment d’un sourire, d’une caresse, d’un désir.
Il faut le dire aussi : cette fortune heureuse des sympathies qui, dans les mariages des particuliers, tient les époux sans amour unis et rapprochés dans une communauté de goûts, d'habitudes, de tempéraments, ces liens, ces chaînes manquaient au ménage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Peu d’alliances politiques eurent à lier ensemble un jeune homme et une jeune femme moins destinés l’un à l’autre pa." la vocation de leur nature et la tournure de leur éducation ; peu eurent à combattre un antagonisme si instinctif des idées, de l’âme, du corps même, et à triompher, parle devoir, d’une semblable contrariété d’humeurs, d’un conflit pareillement journalier des défauts, des vertus même.
Une élégance royale et une simplicité rustique, le caprice et le bon sens, la passion et la raison ; ici, la jeunesse toute vive, débordante, cherchant issue ; là, une maturité sévère, morose, sans sourire : que de chocs dans ce contact de toutes les extrémités morales de l’homme et de la femme I Si la jeune Reine avait ses grâces contre elle, le jeune Roi avait contre lui des orages, des colères, une brusquerie qui s’oubliait jusqu’aux jurons, une brutalité de premier mouvement et où le cœur n’entrait pas, mais qui allait jusqu’à la diminution
LIVUE DEUXIÈME.
de la dignité royale. Le jeune Roi était empêché de plaire à la Reine par cette timidité d'ê résolution, celte humilité de volonté, cette défiance de luimême et de son âge dans laquelle l’entretenait le vieux Maurepas. C’est le lot de la femme d’aimer l’audace, les cœurs hardis, les coups soudains : le caractère lui p irle d’abord et la domine ; et la Reine ne trouvait point un caractère dans le Roi. Le jeune Roi était empêché de plaire à la Reine par son esprit de détail, par son ordre poussé au plus loin, au plus bas, et jusqu’à la note de quelques sous ; par cette économie indigne d'un roi, qui abaissait la personne royale, considérée jusqu’alors comme l’aumônière des trésors de la France, à la misérable épargne d’un petit écu (1). Pour être reines, les femmes gardent de leur sexe les religions et les superstitions. Et qui oserait exiger d’elles qu’elles renoncent à la générosité, à l’éclat, à toutes ces qualités brillantes, le legs de l’ancienne chevalerie. et que, s’en tenant aux solidités de Thomme, elles soient dans leurs amours plus sages et moins entraînées par l’imagination que les peuples dans leurs popularités? Marie-Antoinette demandait à Louis XYl toutes les vertus royales, et Louis XVI manquait absolument de ces belles et naturelles ostentations, de ces mouvements nobles, grands, heureux, qui séduisent l’histoire et conquièrent une lemme.
Nulle séduction encore pour la Reine dans l’es-
v1) Comptas de Louis XVI ^ Arch. gén. du royaume. Bevue rétrospective, vol. V«
Oo
prit de Louis XYI : esprit étendu, capace, nourri, de grand fond et r j rare mémoire, singulièrement juste, même remarquable lorsqu'il s'écoutait seul dans le silence du cabinet (1), mais sans agrément, sans enjouement, réglé et dormant. Triste compagnie qu’un tel esprit pour une femme gâtée par toutes les vivacités, toutes les ünesses et toutes les badineries de la parole française, entourée du pétillement de la fin de ce siècle, qui semble une fin de souper, les oreilles pleines d’échos et comme bourdonnantes du rire de Beaumarchais et du rire de Chain fort I
La bonté même de Louis XVÏ n’attirait point la Reine à lui. (tétait une bonté toute brute et toute rudeàlaquelle manquaitcet assaisonnement de sensibilité et ce quelque chose de romanesque dont les femmes d’alors, ramenées par Rousseau au roman de la nature, voulaient voir les bonnes actions parées. Il manquait à celte bonté une poésie dont la reine de France eût été touchée jusqu’au fond de son cœux d’Allemande.
C’est ainsi que tous les défauts du Roi entraient au plus intime des répugnances de la Reine, sans qu’une seule de ses qualités lui agréât. Si du moins Louis XVI avait eu les dehors, cette majesté gracieuse, apanage ordinaire des princes de la maison de Bourbon ! Mais la Pr,ovidence lui avait refusé ce signe et ce rayon, et, le découronnant de tout prestige, elle avait logé le dernier roi de la France dans
(1) Louis XVI dans son cabinet. Paris, 1791.
Oft
IWiWi DliUXlÈAIE-
un corps bourgeois. Les habitudes du travail manuel l'avaient fait peuple, et dans ce prince aux mains salies par la lime, dans ce Vulcain remonté de l’atelier de Gamain (1), la désillusion de la Reine cherchait vainement ses illusions de jeune fille, le mari rêvé, le Roi I
Et, un jour, le dépit et l’impatience de ces goûts singuliers chez un Bourbon ne lui fait-elle pas écrire au comte de Rosenberg cette lettre d’un tour jusqu’alors inconnu :
« Si /avais besoin d'apologie je me confierai bien à vous ; de bonne foi j'en avouerais plus que vous n'en dites : par exemple mes goûts ne sont pas les mêmes que ceux du Roi qui n'a que ceux de la chasse et des ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce auprès d'une forge ; je n y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts qu'il ne désapprouve pas.
Il eût fallu plus de courage que Dieu n’en accorde à ses créatures, il eût fallu un héroïsme de patience surhumain à cette jeune femme, presque une enfant, pour surmonter tant de choses, pour ne pas se lasser de presser ce cœur paresseux, pour retenir, devant des femmes qui la grondaient de monter à cheval, cette parole d’impatience : « Au nom de Dieu ! laissez-moi en paix, et sachez gueie Ae compromets aucun héritier ! »
(1) Mercy-Argenteau dans sa correspondance nous montre Louis XVI dans son intérieur toujours occupé de maçonnerie, de menuiserie, travaillant de ses mains à remuer des matériaux, des poutres, des pavés, et sortant de ces travaux ave* la tenue et la fatlsue d'un manœuvre.
Un jour de l’année 1774, le Roi, galant ce jourlà, avait dit à la Reine, — était-ce pour la consoler de ne pas donner le ministère à M. de Choiseul ? — « Vous aimez les fleurs ? Eh bien I j’ai un bouquet à vous donner: c’est le petit Trianon (l).»
Le petit Trianon était, à l’extrémité du parc du grand Trianon, un pavillon à la romaine, de forme carrée. Cette miniature de palais, qui n’avait guère que douze toises sur chacune de ses faces, se composait d’un rez-de-chaussée eide deux étages montant entre des colonnes et des pilastres d’ordre corinthien. joliment fleuris, parfaitement cannelés, et couronnés des balustres d’une terrasse italienne. L’architecte Gabriel l’avait élevé sous la surveillance du marquis de Menars. Le sculpteur Guibert y avait fait merveille de son ciseau. Le Roi, le vieux Roi Louis XV s’éprenait, en ses dernières années, de ce petit coin de son grand Versailles. Cette demeure était à sa taille, et il y avait ses aises. 11 s’était plu à l’entourer d’un jardin botanique ; et là, parmi les mille parfums et les mille couleurs de la flore étrangère, presque ignorée alors de la France, promelant à petits pas les lendemains de ses débauches,
(1) Chronique secrète, par Tabbé Beaudeau. — La Reine, dit Mercy-Ar<reiiteau, désirait beaucoup avoir une maison de campagne à elle en propre. A la mort du Roi, le comte et la comtesse de Noailles lui suggérèrent l’idée de demander le petit Trianon, s’oiTrant de l’obtenir de Louis XVI. La Reine, sut le eonseil de Mercy, s’adressait directement à son époux, qui au premier mot lui répondait que cette maison de plaisance était à elle, et qu’il était charmé de lui en faire don.
il essayait d'amuser ses fatigues en herborisant avec le duc d'Ayen (1).
Nul cadeau ne pouvait être plus agréable à Marie-Antoinette, à cette amie de la campagne et des fleurs, à celte Reine qui, des splendeurs et des majestés de Marly, ne goûtait que la salle d^ verdure établie par le comte d’Aranda (2). Et .rheureux àpropos que ce présent, arrivant à l’heure précise où Marie-Antoinelte renonce à la lutte, cède la place aux intrigues, abandonne ses ambitions et ses espérances, et se confesse ainsi à l’un de ses familiers : «A/, de Maurepas est bieninsoucimit, M. de Vergennes bien médiocre ; mais la crainte de me tromper sur des gens qui servent peut-être bien mieux le Iloi que je ne pense m'empêchera toujours de lui parler contre ses mi-
nistres (3). » Le petit Trianon occupera cette
Heine sans affaires, cette femme sans enfants, sans ménage. 11 sera l’emploi et la dépense de sa vie, le plaisir et l’exercice de sa jeune activité, sa distraction, son labeur. Créer à nouveau, ajouter, embellir, agrandir, tenir sous sa baguette de magicienne un peuple d’artistes et de jardiniers, l’aimable ministère I un royaume presque I et, au bout du passe-teipps et de l’effort, une petite patrie, son bien, son œuvre, %on petit Vienne I
Le temps et le goût étaient alors à ces affranchis-
(1) Description générale et particulière de la France (par de La Borde). Paris, 1781. — Le Cicérone de Versailles ou rindi* cateur des curiosités et établissements de cette ville ^ 1806.
(2) Chronique secrète^ par Tabbé Beaudeau.
(3) Portraits et caractères^ par Sénac de Meilhan. Paris, 1813«
semenLs de la nature, à ces reconstitutions de la campagne qui cherchaient à faire du parc français un pays d’illusions, à le remplir de tableaux, à y transporter tous les changements de scène des opéras. Les Observations sur Vart de foj^mer les jardins modernes, publiées en Angleterre par sir Thomas Wathely, développaient ce goût et toute maison d’été voulait bientôt le cadre d’un jardin pittoresque appelé du nom de « jardin chinois (1) » . La Reine avait une grande ambition, l’ambition de faire plus que la mode jusque-là n’avait fait contre le Nôtre, de dépasa.er en agrément et en vraisemblance de paysage le Tivoli de M. Boutin, Ermenonville, et le Moulin-Joli, et Monceau même: charmant projet d’une Reine, fuyant le trône, qui voulait autour d’elle une terre sans étiquette, et, rendant la royauté à l’humanité, voulait rendre les jardins à Dieu 1
Le duc de Caraman , grand amateur en ce genre, et qui a déjà à peu près réalisé les idées de la Reine à sa terre de Roissy, est appelé par la Reine à la direction des travaux (2). Bientôt M. de Caraman, l’architecte Mique, le dessinateur mythologique des Élysées du ^ nouveau règne, puis le charmant peintre de ruines spirituelles, Hubert Robert, appelé plus tard pour le décor rustique, improvisent sur le papier, sous les yeux de la Reine,
(1) Projet pour le jardin anglo-chinois du petit Trianon, par Antoine Richard, jardinier de la Reine, 1774, dans le /îecwet/ des jardins de Lerouge.
{2) Correspondance secrète (par Métra), vol. 1.
la campagne qu’elle a commandée : les arbres, la rivière, le rocher, et aussi la salle de comédie. Ici, un pont rustique, qui fasse jaloux le pont hollandais et le pont volant de M. Watelet; là, dominant l’eau et y mirant ses sculptures, un belvédère où déjeunera la Reine ; là-bas, un moulin, dont le tictac réveillera l’écho ; des arbustes plus loin ; partout des fleurs; et une île, et un temple à l’Amour, entouré du murmure de l’eau, et une laiterie de
Reine, une laiterie de marbre blanc Jamais
Marie-Antoinette n’a donné tant d’ordres; ce ne sent, envoyées de Versailles ou de la Muette, que recommandations et listes des jeunes arbres qui doivent donner l’ombrage à la promenade, « au travail » de la jeune souveraine. Ce ne sont que billets à M. Campan et à M. Ronnefoy, convocations de tous les jardiniers i< pour désigner les places de tous les arbres que M. de Jussieu a fait choisir. » Et sur M. de Jussieu, écoutez la fin d’un de ces billets aimables qui songent à tout : « Une collation d'en-cas sera prête pour M. de Jussieu, qui arrosera devant moi le cèdre du Liban (1). » Que de préoccupations, que de soins, que de joies! Et que de fois les promeneurs de Paris voient passer dans un cabriolet léger, brûlant le chemin, la Reine de Trianon allant voir monter la pierre, pousser l’arbre, s’élever Teau, grandir son rêve!
Le beau rêve en effet, ce palais et ce jardin en-
(1) Lettre autographe de Marie intoinette^ communiqué© par M. Boutroii.
chantés, où Marie-Anloînette pourra ôter sa couronne, se reposer de la représentation, reprendre sa volonté et son caprice, échapper à la surveillance, à la fatigue, au supplice solennel et à la discipline invariable de sa vie royale, avoir la solitude et avoir l’amitié, s’épancher, se livrer, s’abandonner, vivre! Pour montrer tout le bonheur que la Reine se promet, pour faire entrer dans ses impatiences, je dirai une des matinées de la Reine à Versailles, telle qu’une de ses femmes de chambre nous l’a conservée. Aussi bien, cette matinée suffira peut-être à faire pardonner Trianon à Marie-Antoinette.
La Reine se réveillait à huit heures. Une femme de garde-robe entrait et déposait une corbeille couverte, appelée le prêt du jour, et contenant des chemises, des mouchoirs, des frottoirs. Pendant qu’elle faisait le service, la première femme remettait à la Reine, qui s’éveillait, un livre contenant un échantillon des douze grands habits, des douzes robes riches sur paniers, des douze petites robes de fantaisie pour l’hiver ou Lété. La Reine piquait avec une épingle le grand habit de la messe, la robe déshabillée de l’après midi, la robe parée du jeu ou du souper des petits appartements. Les Archives nationales possèdent un curieux volume qui porte sur un de ses plats de parchemin vert : Madame la comtesse d^Ossun, Garde-robe des atours de la Reine. Gazette pour Vannée 1782. Ce sont, collés à des pains à cacheter rouges sur le papier blanc, les échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à 1784. C’ est comme une palette de tons clairs,
LIVBE DEUXIÈME.
jeunes et gais, dont la clarté, la jeunesse, la gaieté ressortent dav^lage encore, quand on les compare aux nuances feuille morte et carmélite, aux couleurs presque jansénistes des toilettes de Madame Élisabeth, que nous montre un autre registre. Reliques coquettes, et comme parlantes à Toeil, où un peintre trouverait de quoi reconstruire la toilette de la Reine à tel jour, presque à telle heure de sa vie 1 II n’aurait qu’à parcourir les divisions du livre : Robes sur le grand parues', roèes sur le petit panier robes turques^ lévites^ 7'obes anglaises, et grands habits de taffetas; grandes provinces du royaume que se partageaient madame Bertin, garnissant les grands habits de Pâques, madame Lenormand, relevant de broderies de jasmins d’Espagne les robes turques couleur boue de Paris, et la Lévôque, et la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et chiffonnant, dans le bleu, le blanc, le rose, le grisperle semé parfois de lentilles d’or, les habits de Versailles et les habits de Marly qu’on apportait chaque matin à la Reine dans de grands taffetas.
La Reine prenait un bain presque tous les jours. Un sabot était roulé dans sa chambre. La Reine, dépouillée du corset à crevés de rubans, des manches de dentèlle, du grand lichu, avec lesquels elle couchait, était enveloppée d’une grande chemise de flanelle anglaise. Une tasse de chocolat ou de café faisait son déjeuner, qu elle prenait dans son lit lorsqu’elle ne se baignait pas. A sa sortie du bain, ses femmes lui apportaient des pantoufles de basin garnies de dentelles et plaçaient sur ses épau-
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les un manteau de lit en taffetas blanc. La Reine, recouchée, prenait un livre ou quelque ouvrage de femme. C’était l’heure où, la Reine couchée ou levée, les petites entrées avaient audience auprès d’ellè, et de droit entraient le premier médecin de la Reine, son premier chirurgien, son médecin ordinaire, son lecteur, son secrétaire de cabinet, les quatre premiers valets de chambre du Roi, leurs siirvivanciers, les premiers médecins et premiers chirurgiens du Roi.
A midi la toilette de présentation avait lieu. La toilette, ce meuble et ce triomphe de la femme du dix-huitième siècle, était tirée au milieu de la chambre. La dame d’honneur présentait le peignoir à la Reine; deux femmes en grand habit remplaçaient les deux femmes qui avaient servi la nuit. Alors commençaient, avec la coiffure, les grandes entrées. Des pliants étaient avancés en cercle autour de la toilette de la Reine pour la surintendante, les dames d’honneur et d’atours, la gouvernante des enfants de France. Entraient les frères du Roi, les princes du sang, les capitaines des gardes, toutes les grandes charges de la couronne de France. Ils faisaient leur cour à la Reine, qui saluait de la tête. Pour les princes du sang seuls la Reine indiquait le mouvement de se lever, en s’appuyant des mains à la toilette. Puis venait riiabillement de corps. La dame d’honneur passait la chemise, versait l’eau pour le lavement des mains; la dame d’atours passait le jupon de la robe, Dosait le fichu, nouait le collier.
Habillée, la Reine se plaçait au milieu de sa cham* ire., et, environnée de ses dames d’honneur et d’atours, de ses dames du palais, du chevalier d’honneur, du premier écuyer, de son clergé, des princesses de la famille royale, qui arrivaient suivies de toute leur maison, elle passait dans la galerie et se rendait à la messe, après avoir signé les contrats présentés par le secrétaire des commandements, et agréé les présentations des colonels pour prendre congé.
La Reine entendait la messe avec le Roi dans la tribune, en face du maître-autel et de la musique.
La Reine, rentrée de la messe, devait dîner tous les jours seule avec le Roi en public; mais ce repas public n’avait lieu que le dimanche.
Le maître d’hôtel de la Reine, armé d’un grand bâton de six pieds orné de fleurs de lis d’or et surmonté de fleurs de lis en couronne, annonçait à la Reine qu’elle était servie, lui remettait le menu du dîner, et, tout le temps du dîner, se tenant derrière elle, ordonnait de servir ou de desservir.
Après le dîner, la Reine rentrait dans son appartement, et, son panier et son has de robe ôtés, s’appartenait seulement alors, autant du moins que le lui permettait la présence en grand habit de ses femmes, dont le droit était d’être toujours présentes et d’accompagner partout la Reine.
La Reine espérait se sauver de tant d’ennuis à Trianon. Elle voulait fuir là cette toilette, la cour des ma tins, et le dîner public, et les jeux de représentation -si ennuyeux du mercredi et du dimanche, et le s mardi
des ambassadeurs et des étrangers, et les présentations et les révérences, les grands couverts elles grandes loges, et le souper dans les cabinets le mardi et le jeudi avec les ennuyeux et les prudes, et le souper de tous les jours en famille chez Monsieur (1).
La Reine pensait qu’à Trianon elle pourrait manger avec d’autres personnes que la famille royale, unique société de table, à laquelle toute Reine de France avait été condamnée jusqu’alors; qu’elle y aurait, comme une particulière, ses amis à dîner sans mettre tout Versailles en rumeur. Elle songeait à se faire habiller là dans sa chambre par mademoiselle Bertin, sans être condamnée à se réfugier dans un cabinet par le refus de ses femmes de laisser entrer mademoiselle Bertin dans leurs charges. Son mari au bras, sans autre suite qu’un laquais, elle parcourrait ses États ; et même, à table, s’il lui prenait fantaisie, elle jetterait au Roi des boulettes de mie de pain sans scandaliser le service. Voilà les espoirs et les ambitions de cette princesse, élevée et nourrie dans les traditions patriarcales du gouvernement de Lorraine, et qui contait avec un si doux attendrissement la naïve levée d’impôts de ses anciens ducs, agitant leur chapeau en l’air à la messe après le prône, et quêtant la somme dont ils avaient besoin. Ses désirs et ses idées confirmés par l’abbé de Vermond, la Reine était convaincue que la grande popularité des princes de ia
(1) Mélanges militaires, littéraires, sentimentab es , par lo orince de vol XXIX.
.liaison d’Autriche venait du peu d’exigence d’étiquette de la cour de Tienne. D’ailleurs, quel besoin de conseils, de raisonnements, de souvenirs d’enfance^ pour faire détester à la jeune princesse une telle tyrannie? Quelle patience eût résisté à des tourments quotidiens, pareils à celui-ci : la femme de chambre, un jour d’hiver, prête à passer la chemise à la Reine, est obligée de la remettre à la dame d’honneur qui entre et ôte ses gants; la dame d honneur est obligée de la remettre à la duchesse d’Orléans qui a gratté à la porte; la duchesse d’Orléans est obligée de la remettre à la comtesse de Provence qui vient d’entrer, pendant que la Reine, transie, tenant ses bras croisés sur sa poitrine nue, laisse échapper : Cest odiaix! quelle importunité (1) 1
Dans ses courses, dans ses promenades à Trianon, Marie- Antoinette a presque toujours ses côtés la même compagne, une amie de ses goûts, qui préférait à Versailles les bois de son beau-père, le duc de Pentliièvre, et que la Reine avait eu grand’peine à accoutumer à l’air de la cour : madame de Lamballe (2).
La Reine, comme toutes les femmes, se défendait mal contre ses yeux. La figure et la tournure n’étaient pas sans la toucher, et les portraits qui nous sont restés de madame de Lamballe disent la première raison de sa faveur. La plus grande beauté de
(1) S.émoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, par Campan, 1826. Éclaircissement lisisloriques.
(2) ChroniŸ^^ siecrète. n-ir TahiAé Bauiieaii.
madame deLamballe était la sérénité de îa physionomie. L'éclair même de ses yeux était tranquille. Malgré les secousses et la fièvre d’une maladie nerveuse, il n’y avait pas un pli, pas un nuage sur son beau front, battu de ces longs cheveux blonds qui boucleront encore autour de la pique de Septembre. Italienne, madame de Lamballe avait les grâces du Nord, et elle n était jamais plus belle qu’en traîneau, sous la martre et l’hermine, le teint fouetté par un vent de neige, ou bien encore lorsque, dans l’ombre d’un grand chapeau de paille, dans un nuage de linon, elle passait comme un de ces rêves dont le peintre anglais* Lawrence promène la robe blanche sur les verdures mouillées.
L’âme de madame de Lamballe avait la sérénité de son visage. Elle était tendre, pleine de caresses, toujours égale, toujours prête aux sacrifices, dévouée dans les moindres choses, désintéressée pardessus tout. Ne demandant rien pour elle, madame de Lamballe se privait même au plaisir d’obtenir pour les autres, ne voulant point faire de son attachement le motif ni l’excuse d’une seule importunité. Oubliant son titre de princesse, elle n’oubliait jamais le rang de la Reine. Bru d’un prince dévot, elle était pieuse. Son esprit avait les vertus de sou caractère, la tolérance, la simplicité, l’amabilité, l’enjouement tranquille. Ne voyant pas le mal et n’y voulant pas croire, madame de Lamballe faisait à son image les choses et le monde, et, chassant toute vilaine pensée avec la charité de ses illusions, sa causerie gardait et berçait la Reine comme dans
’a paix et la douceur d’un beau climat. Sa bienfaisance encore, cette bienfaisance infatigable des Penthièvre, qui ne rebuta jamais les malheureux, et jusqu’à ce parler italien dans lequel avaient été élevées l’imagination et la voix de la Reine, tout était un lien entre madame de Lamballe et Marie- Antoinette. La souveraine et la princesse allaient l’une à Tautre par mille rencontres de sentiments fond d’elles- mêmes, et elles étaient prédestinées à une de ces rares et grandes amitiés que la Providence unit dans la mort.
L’intimité de Marie-Antoinette avec madame de Lamballe, commencée soq^s le feu roi, se faisait plus étroite alors que madame de Cossé brisait, par une brutalité malheureuse, les derniers liens de l’attachement de la Reine. L’archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette, était venu à Paris. U attendait la visite des princes du sang. La Reine avait demandé un bal à madame de Cossé. Le jour du bal arrivé, les princes n’avaient pas encore fait la visite. La Reine, engagée dans les prétentions de son frère, écrivait à madame de Cossé : « Si les princes viennent à votre bal, ni moi ni mon frère ne nous y trouverons. Si vous voulez nous aooir, dépriezles, )) Madame de Cossé, embarrassée, hésitait, puis sacrifiait la Reine : elle envovaii. la lettre aux princes (1).
La Reine se donnait alors entièrement à madame de Lamballe. Elle voulait non point payer son ami
(1) Portefeuille d'un talon rouge.
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lié, mais se l’attacher par une charge à la cour, (pu ;i retînt auprès d’elle et la défendît contre la ténia- 1 ou de retourner auprès du duc de Penthièvte. i'iesurant la charge au cœur de la princesse encore f 'is qu’à son rang, la Reine songea à rétablir en sa • eur la surintendance tombée en désuétude à la
• ur depuis la mort de mademoiselle de Clermont, .1 surintendance de la Maison de la Reine, cette fri ande autorité, la direction du conseil de la Reine, îa nomination et le jugement des possesseurs de charges, la destitution et l'interdiction des serviteurs, une juridiction et un pouvoir si étendus sur tout l’intérieur de la Reine, que c’était sur la demande de Marie Leczinska que la surintendance avait été supprimée. Louis XVI résista longtemps au vœu de la Reine, appuyant sa mauvaise volonté sur l’opposition et les plans d’économie de TurgoL La Reine, emportée cette fois par son amitié, mil dans la poursuite du consentement du Roi une nersistance à laquelle le Roi finit par se rendre (I).
(1) Voici les « Provisions (îe surinlendante de la Refne pour madame la princesse de Lamballe : Louis, etc., à tous ceux qui ces présentes lettres verront salut. La Reine notre tréschère épouse et compagne, nous ayant fait connoître le désir qu’elle a que notre très-chère et très-aimée cousine la princesse de Lamballe soit pourvue de l’état et charge de chef du conseil et surintendante de sa maison, notre tendresse pour ladite dame Reine et la connoissance que nous avons des grandes qualités de notre dite cousine, nous ont déterminé à y déférer A ces causes et autres grandes considérations à ce nous mou» vant, nous avons donné et octroyé, et par ces présentes signéeg de notre main donnons et octroyons à notre très-chère et trèsaimée cousine Marie-Thérèse-Louise de Savoye Carignan, veuve de notre très-cher et très-aimé cousin le prince de Lamballe,
Cette nomination dont elle lait un secret même à l’Impératrice -R^ine, elle l’annonce d’avance au comte de Rosenberg dans cette phrase où se réjouit sa tendre amitié : « Jugez de mon bonheur ; je rendrai mon amie intime heureuse et en jouirai eyicore plus qitelle. » Il y eut presque un soulèvement à la cour. Madame de Gossé quittait sa charge de dame d’atours (1). La duchesse de Noailles, devenue la maréchale de Mouchy, si mal disposée déjà contre la Reine, abandonnait sa charge de dame d’honneur,
l’état et charge de chef du conseil et surintendante de la maison de la Reine, pour par notre dite cousine, l’avoir, tenir et exercer, en jouir et user aux honneurs, pouvoirs, fonctions, autorités, privilèges, prérogatives, prééminences qui y appartiennent, ainsi et de la même manière qu’en a joui ou dû jouir notre très-chère et très-aimée cousine la feue demoiselle de Clermont... Le 16* jour de septembre, l’an de grâce 1775 et de notre règne le 2*. » Maison de la Reine. Archives de l’Empire.
(1) Madame de Cossé n’était pas amenée à quitter sa charge par un simple froissement d’amour-propre. La délicatesse de sa smté avait déjà fait courir l’année précédente le bruit de sa r-draite. Et Marie-Antoinette dans une lettre, où au fond elle regrette vivement sa dame d’atours, donne le vrai motif qui fait abandonner à la duchesse le service de la reine : « Je fais une grande perte dans ce moment-ci par la perte de madame de Cossé, ma dame d* atours., je le craignais depuis longtemps^ mais je n'ai pu me refuser au triste état de >ion enfant, dont cette pauvre mère sèche sur pied, il n'a que quatre ans, elle l’a nourri elle-même, depuis six mois il a été inoculé, et après cette malheureuse inoculation il est devenu boiteux. Les remèdes sans nombre qu'on lui a faits ont un peu remédié à la boiterie, mais il maigrit et dépérit insensiblement. Dans sa désolation, madame de Cossé n'a d'autre ressource que de mener son fils à des eaux en Savoy e et de passer l'niver dans les provinces méridionales. Je la regrette fort parce que c'est une femme de mérite et des plus honnêtes que je puisse jamais trouver. Je crois que je la remplacerai par madame de Chimay, une dame à moi, qui est généralement aimée, »
1774 — i'iSO.
blessée d’un pouvoir qui lui retirait la nomination aux emplois, la réception des prestations de serment, la liste des présentations, renvoi des invitations au nom de la Reine pour les voyages de Marly, de Choisy, de Fontainebleau, pour les bals, les soupers et les chasses. Cette nomination lui enlevait encore les profits de sa charge, profits qui lui avaient donné le mobilier de la chambre de la Reine à la mort de Marie Leczinska. Les protestations éclataient de toutes parts. Un moment, la princesse de Chimay, nommée dame d'honneur, eî la marquise de Mailly, se refusaient à prêter ser ment, ne voulant point dépendre de madame (io Lamballe (l).
De Versailles, les colères allaient à Paris. Elles gagnaient l’opinion publique, qui, devant ce rétablissement par la Reine d’une charge de la monarchie, semblait avoir oublié déjà les dépenses de la du Barry, et commençait à parler des dilapidations de Marie-Antoinette.
Hélas ! ses goûts comme ses amitiés, ses plaisirs, son sexe même et son âge, tout devait être tourné contre cette Reine dont le prince de Ligne a dit : « Je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement heureuse. » ^
La femme française s’était livrée en ces années à une folie de coiffure sans exemple, et si générale qu’une déclaration, donnée le 18 août 1777, agré-
(l) Correspondance secrète (par Métra), vol. II.
créait six cents coiffeurs de femmes à la commu-^ muté des maîtres barbiers-perruquiers (I). La têto des élégantes était une mappemonde, une prairie^ un combat naval. Elles allaient d’imaginations eu *maginations et d’extravagances en extravagances, à U porc-épic au berceau d'amow\ du pouf à ta puce au casque anglais^ du chien couchant à la Circassienncy des baigneuses à la frivolité au bonnet à la Candeur^ de la queue en flambeau d'amour à la corne d'abondance. Et que de créations de couleurs pour le» énormes choux de rubans, jusqu’à la nuance de soupirs étouffés et de plaintes amères (2) I La Reine se jette dans cette mode. Aussitôt les caricatures et les diatribes de passer par-dessus toutes les têtes, et de frapper sur la jolie coiffure aux mèches relevées et tortillées en queue de paon, dans laquelle elle s’est montrée aux Parisiens. La satire, qui permet tant de ridicules à la mode, est impitoyable pour ie quèsaco que la Reine montre aux courses de chevaux, pour les bonnets allégoriques que lui fait Beaulard, pour la coiffure de son lever, courant Paris sous le nom Lever de la Reine. Les plaisanteries de Carlin, commandées par Louis XVI, contre les panaches de la Reine, le dur renvoi de son portrait par Marie-Thérèse, les attaques un peu brutales de cet empereur du Danube, son frère Joseph, contre son rouge et ses plumes, n'étaient pas jugés une
(I) Mémoires de ta République des lettre
("l) Costumes français pour les coiffeurs, 1776-1771, che* Esnault et Rapilly. ~ Coiffures de 1589 à 1776. — Correspon dance secrète ^ vol. 1,
expiation suffisante de son désir et de son génie de plaire. Quand la mode prenait la livrée de cette reine blonde, et baptisait ses milles fanfioles couleur cheveux de la Reine, cette flatterie était imputée à crime à Marie-Antoinette. Et c’était encore un autre de ses crimes, l’importance de mademoiselle Bertin, de i-.ette marchande de modes que la Reine n’avait fait que recevoir des mains de la duchesse d’Orléans, et former à l’école de son goût.
L’hiver, après des déjeuners intimes où elle rassemble à sa table les jeunes femmes de la cour, la Reine entraîne la jeunesse derrière son traîneau, et prend plaisir à voir voler sur la glace mille traîneaux qui la suivent. Les courses en traîneau font encore murmurer la censure.
La Reine aime le bal ; elle organise ces jolis bals travestis dont Boquet, le dessinateur des Menus, dessine les costumes d’une plume légère et d'un pinceau courant. Elle y préside avec une robe à grand panier, au fond blanc, tamponné d’une gaze d’Italie très-claire, relevé de draperies de satin bleu où courent en ramages des plumes de paon qui se retrouvent en grosse aigrette sur sa tête (1). A côté d’elle, en chemise de gaze, sur fond chair, avec des draperies de satin vert d’eau écaillé sur un seul côté de la poitrine, la jupe relevée par des bouquets de roseaux, de coquillages, de perles, de corail, de franges d’eau, sa belle-sœur, la cotntesse de Pro-
(i) Costumes d’opéras et travestissements de bals de cour. Dessins de Boquet dessinateur des Menus. Bibliothèque nationale, Cabinet des estampes.
LlVllE DEUXIÈME.
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vence semble une naïade d’opéra. Puis c’est le comte de Provence, en costume de caractère, figurant la Sagesse antique avec une grande barbe, une couronne de laurier sur la tête, et un rouleau de papier à la main ; tandis que le comte d’Artf^is, vêtu en Provençal, porte légèrement les couleurs de son âge et de ses goûts, une culotte et une veste de satin rayé rose et bleu, doublés de taffetas vertpomme flemi d’argent. La Reine danse dans ces bals costiiinés ; elle danse dans ces jolis bals intimes où les danseuses, débarrassées des lourds paniers, semblent toutes légères sous le domino de taffetas blanc à petite queue et à larges manches Amadis; et voilà la Reine coupable de se costumer, de danser, et de préférer aux danseurs qui dansent mal les danseurs qui dansent bien(l). Mais je crois que la postérité conunence à être lasse de reprocher à cette Reine de vingt ans sa demande à un ministre de la guerre de lui laisser pour ses fêtes de Versailtes des cavaliers que leur régiment réclamait (2i.
Étrange ^vérité ! Dans ce siècle de la femme, rien de la femme n’était pardonné à la Reine, (/est qu’au-dessous des partis, au-dessous de M. d’Aiguillon, au-dessous de Mesdames, une société, un monde puissant, remuant, emplissant les salons, tenant à tout, apparenté au mieux, lié de loin ou de près, de nom ou de honte, blessé de toute vertu, et animé contre la Reine d’inimitiés personnelles,
(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comto de Lamarck.
(•^) pQri^^oàM.i2La d'un talon rouge*
semait les propos, les indiscrétions, les préventions, es accusations, attisait les pamphlets, préparait es outrages. C’étaient les femmes de l’ancienne cour de Louis XV, ces femmes compromises dans la faveur de madame du Barry, ses amies, ©es émules. La Reine, en sa juste sévérité, avait voulu leur fermer la cour, lorsque, se refusant à la présentation de madame de Monaco, en dépit de son nom et du nom de son amant, le prince de Condé, elle déclarait hautement « ne point vouloir recevoir (( les femmes séparées de leurs maris (1). » Quel ressentiment dans toutes ces scandaleuses, dont s’était amusé parfois le mépris de Marie-Antoinette I Cette madame de Châtillon, de Louis XV descendue à tous; et cette très-méchante et très-galante comtesse de Valentinois; et cette marquise de Roncé, la reine des nuits de Chantilly ; et cette joueuse de Roncherolles ; et cette comtesse de Rosen, que l’évèque de Noyon ne peut plus compromettre ; et cette duchesse de Mazarin, qui ne sait plus rougir; et cette marquise de Fleury aux étranges amours ; et cette Montmorency (2) I... Et ces femmes encorti qui venaient grossir l’armée des mécontentes et la coterie des impudiques, ces dames, rayées des listes après l’affaire de M. d’Houdetot à un bal de la Reine : mesdames de Genlis, de Marigny, de Sparre, de Gouy, de Lambert, de Puget (3), et tant d’autres que la Reine devait retrouver ou dont elle
(1) Correspondance secrète (par Métra), vol. I.
(2) Portefeuille d'un talon rouge.
<3) Correspondance secrète (par Metra), vol. I.
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devait rencontrer les familles au premier rang de la Révolution ! C’est la voix de toutes celles-là, c’est le bavardage de toutes ces femmes qui grossit et noircit la futilité de la Reine, qui donne à sa jeunesse, à son amour du plaisir, à ses étourdissements, les apparences d’une enfance incurable, sans Trardcrt, d iuxe excuse,
et qui fait désespérer Paris et les provinces de jamais voir plus dans la Reine qu’une jolie femme aimable et coquette. Et cependant l’amusement et le bruit de sa vie oisive, coiffures, danses, plaisirs, tout cessera demain chez la Reine : elle sera mère (1) 1
(I) La dissipation à laquelle se livra Marie-Antoinette pendant plusieurs années eut pour excuse et peut-être un peu pour cause le vide de ce cœur de mère, de Reine, qui pendant huit ans n’eut pas d’enfants. Aussi aux premiers symptômes de sa grossesse, la Reine rappelait-elle à Mercy, de son premier mouvement, les engagements de sagesse et de raison qu’elle avnit pris vis-à-vis d’elle- même, lorsque ce bonheur lui sérail
d£)»;ifaé*
Portrait physique de la Reine. — Amour du Roi. — La comtesse Jules de Polignac. — Commencement de la faveur des Polignac. — Première grossesse de la Reine.— Naissance de Marie-Thérèse-Gharlotte de France. — Les Polignac comblés des grâces de la Reine. — Succession de minisires mat disposés pour la Reine ; Necker, Turgot, le prince de Montbarrey, M. de Sartines. — Retranchements dans la maison, de la Reine. — La Reine se refusant à l’ennui des affaires. — La Reine menacée par le parti français et forcée de se défendre. — Nomination de MM. de Castries et de Ségur. — Naissance du Dauphin. — Madame de Polignac gouvernante des enfants de France. — Son salon dans la grande salle de bois de Versailles.
La Reine de France n’est plus la jolie ingénue de nie du Rhin: elle est la Reine, une reine dans tout réclat, dans toute la fleur ettout^la maturité, dans tout le triomphe et tout le rayonnement d’une beauté de reine. Elle possède tous les caractères et toutes les marques que l’imagination des hommes demande à la majesté de la femme : una
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bienveillance sereine, presque céleste , répandue sur tout son visage ; une taille que madame de Polignac disait avoir été faite pour un trône; le diadème dlor pâle de ses cheveux blonds, ce teint le plus blànc et le plus éclatant de tous les teints, le coule plus beau, les plus belles épaules, des bras et des mains admirables, une marche harmonieuse et balancée, ce pas qui annonce les déesses dans les poëmes antiques, une manière royale et qu’elle avait seule de porter la tête, une caresse et une noblesse du regard qui enveloppaient une cour dans le salut de sa bonté, par toute sa personne entin ce superbe et doux air de protection et d’accueil ; tant de dons à leur point de perfection, donnaient à la Reine la dignité el la grâce, ce sourire et cette grandeur dont les étrangers emportaient le souvenir à travers l’Europe comme une vision et un éblouissement (I).
yl) Portraits et caractères^ par Senac de Meilhan. Paris, 1813. — Da[is les Irés-iii lé ressauts articles sur notre Histoire de Marie- Antoinette tournai des Débats, et 28 août I8.-s). M. Barrière donne un portrait inédit tracé par une main contemporaine. « Sa taille était petite, mais parfaitement proportionnée ; son bras était bien ^ait et d’une blancheur éblouissante, sa main potelée, ses doigts ’eflilés, ses ongles transparents et roses, son pied charmant. C’est ainsi qu’on la vil à quinze ans, au moment de son mariage. Lorsqu’elle fut grandie et engraissée, le pie.l et la main restèrent aussi parfaits; S4 taille seule ^déforma un pevi et sa poitrine devint trop forte. Son visage mrmait un ovale un peu allongé; ses yeux étaient bleus, doux et animés; soa cou dégagé, peut-être un peu long, mais parfaitement placé ; le front trop bombé et pas assez garni de cheveux. » Complétons le portrait de la Reine par deux autres esquisses : l’une tracée par un peintre, madame Lebruiii i autre par un étranger, lord Wal^ole»
Les yeux du Roi s’ouvraient, sa froideur se laissait vaincre. Peu à peu et comme à son insu, il dépcîuillait les rudesses et les brusqueries de ses façons et de sa nature. Il se surprenait à vouloir
Madame Lebrun s exprime ainsi ; « Marie-Antoinette était jrande, admirablement bien faite, assez grosse sans l’être trop, ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de formes, et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux, portant la tête fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin il est très-difficile (i6> donner à qui n’a pas vu la Reine, une idée de tant de grâces et de tant de noblesse réunies. Ses traits n’étaient point réguliers, elle tenait de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation autrichienne. Elle n’avait point de grands yeux, leur couleur était presque bleue, son regard était spirituel et doux, son nez fin et poli, sa bouche pas trop grande, quoique les lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans son visage, c’était l’éclat de son teint. Je n’en ai jamais vu d’aussi brillant, et brillant est le mot; car sa peau était si transparente qu’elle ne prenait point d’ombre. »
Quant à Horace Walpole, c’est du lyrisme qui s’échappe de sa plume : « Un mot suffira d’ailleurs pour tout ce que j’ai à vous dire ; on ne pouvait avoir des yeux que pour la Reine ! Les Hébés et les Flores, les Ilélènes et les Grâces, ne sont que des coureuses de rues à côté d’elle I Quand elle est debout ou assise, c’est la statue de la beauté; quand elle se moût, c’est la grâce en personne. Elle avait une robe d’argent semée dç lauriers roses; peu de diamants et des plumes beaucoup
moins hautes que le Monument Il y a quatre ans je lui
trouvais de la ressemblance avec une duchesse anglaise, dont j’ai oublié le nom I mais depuis quelques années la Reine a eu le ceste de Vénus. »
Les représentations peintes, sculptées, gravées, de Marie Antoinette sont nombreuses :
i.e Musée de Versailles possède un curieux portrait dans une robe bleue de Marie-Antoinette à quinze ans. Il y a là un autre portrait de Roslin qui représente la reine de France en
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plaire, à chercher les attentions, à se plier aux prévenances. Et quand cette jeune Reine venait dans son atelier de serrurerie partager ses goûts, et presque ses travaux ; quand dans la petite cour des Cerfs
robe blanche, le manteau royai sur les épaulés, une rose à la main. Là encore sont exposés deux portraits de madame Lebrun. L’un représente la Reine en robe grise, faisant un bouquet dans le fond d’un jardin ; l’autre la montre, une toque sut la tête, en robe blanche, en manteau bleu, tenant un livre à la main, et assise et appuyée sur une table où est posée la couronne. Parmi les portraits les plus intéressants que gardent les collections particulières ou étrangères, je citerai seulement le portrait de Wertmuller représentant en 1785 la Reine entre ses deux enfants dans le parc de Trianon, peinture conservée à Gripshom.
Sans compter les deux statues apocryphes de Berlin, la Reine a eu plusieurs statues, bustes, médaillons. Je ne veux indiquer ici que les deux jolis médaillons de Nini : l’un, daté de 1774 et la représente en habits royaux; l’autre, daté de 1780, la montre modelée à l’antique avec un diadème.
Le cabinet des estampes possède deux cartons de portraits gravés de la Reine, et encore l’œuvre est-il incomplet. Je ne ite que les plus curieux.
Marie-Antoinette, archiduchesse d’Autriche. — Peint par Krausinger. Gravé par Levasseur. Pour moi c’est le portrait donnant la ressemblance la plus parfaite de rarchiduchesse, de la princesse autrichienne.
Marie-Antoinette, archiduchesse d’Autriche, — Gravé en couleur par Bonnet d’après le tableau de Krausinger qui est dans les appartements de Mesdames.
Marie- Antoinette, archiduchesse d’Autriche, — Peint par Ducreux. Gravé par Duponchelle.
Marie-Antoinette, Reine de France et de Navarre, — Gravé en couleur par Janinet en 1777.
Marie Antoinette. — Peint par Vanloo. Gravé par Voyez.
Marie-Antoinette. — Peint par Fredou. Gravé par Cathoîin.
Marie-Antoinette. — Peint par Drouais. Gravé par Ca- Ihelin.
Marie-Antoinette, — sans nom de dessinateur et avec l’in-
OÙ le Roi aidait des maçons, fraîche comme le rosa tendre de sa robe légère, Marie-Antoinette gâchait' du plâtre auprès de lui, et en couvrait sa robe, ses manchettes et ses jolies mains (1), des tendresses d’une douceur inconnue tressaillaient en lui. Uni admiration émue le menait à l’amour. Il se sentait jeune et renouvelé. Il aimait
dication à Paris chez Oroîsey. Je crois la gravure faite d’après un dessin de Gabriel de Saint-Aubin.
Marie-Antoinette.— Peint par Lebrun. Gravé par Schinker.
Marie-Antoinette. — Dessiné par Touzé en partie d’après te portrait de madame Lebrun. Gravé par Duclos.
Marie-Antoinette. — Peint en 1785 par Boze. Gravé en 181 par Mi^er.
La Reine k la Conciergerie. — Prieur fecit d’après un tableau tiré du cabinet de l’abbé Caron. Je crois que c’est la copie de l’ori^^inal du peintre polonais Shokarski qui se trouve dans la galerie d’Arenberg.
Il y a plusieurs profils : le profil d’après Vassé, dessinateur des médailles, en imitation de crayon par Demarteau ; le profil d’après le dessin de Moreau, gravé par Gaucher; le profil d’après le dessin de Cochin gravé par Prévost. Parmi ces profils, un des plus jolis est un profil de la Reine qui fait le médaillon d’une adresse d’un magasin d’étoffes de soie d’or et d’argent de la rue Saint-Honoré qui avait pour enseigne : A la Bienfaisance.
Les plus rares, les plus curieux, les plus chers de ces portraits gravés sont le petit portrait en imitation de pastel de Bonnet d’après Krausinger, et le grand portrait en couleur da Janinet, surtout lorsqu’il a son encadrement historié et sa guirlande de lys en or. M. de Lescure cite un autre rare por« trait en couleur dans la manière des Dagoty, où la Reine, coiff ée de plumes, a la main gauche appuyée sur la couronne royale. Ici je ne veux pas oublier une tête de grandeur naturelle, qui, quoiqu’elle ne portât pas de nom, était bien certainement un portrait ie Marie-Antoinette. C’est l’unique épreuve que j’ai jamais vue de cette estampe du plus haut intérêt, vendue il y a deux ans à une vente de Clément.
H) Feuilleton des Débats^ par de Barrière, 20 août 1858.
LlYRE DEUXIÈME.
Toutes les révolutions de Famour se faisaient
ans Louis XVI. Ce mari si fermé, si armé jusqu’àors, si soucieux de maintenir sa femfhe hors d© ses conseils, si jaloux de ne point laisser la fille de Marie-Thérèse s’intéresser à FÉtat, abandonnait tout à coup ses défiances (1). Économe, il faisait violence a ses gonts, comblait Marie-Antoinette de cadeaux, de surprises, de diamants, et l’entourait de fêtes (2). Les reproches de ses tantes ne grondaient plus dans sa bouche; et ce Roi, sévère à la jeunesse comme un vieillard, ne savait plus blâmer la jeunesse de la Reine. Ne lui semblaient-elles pas, toutes ces vanités de la vie de Marie-Antoinette qu’il condamnait hier, l’occupation naturelle, fatale presque, mais transitoire et momentanée, d’une h'mme que les devoirs et l’emploi de la maternité enfermeront bien vite dans son intérieur, et que d un seul coup le bonheur guérira du plaisir?
Sans doute, parmi ces jours du commencement de son régné qu’abreuvent déjà les dégoûts et les calomnies, ce fut un beau jour pour Marie-Antoinette quand elle*sentit battre enfin le cœur du Roi avec le sien, quand elle put s’appuyer sur cet amour, sur cette confiance, sur ce mari reconquis contre tous, reconquis sur le Roi. C'est alors qu’on la vit, ënivrée, triomphante et radieuse, se montrer partout pour montrer sa victoire, aux bals de FOpéra, aux courses de chevaux, aux bals du samedi de madame de Guérnénée. Elle ne se lassait point de
(1) Correspondance secrète (par Metra), vol. IIL
(2) Id., vol. IV
paraître dans les fêtes et dans les spectacles. Sa gaieté impatiente courait à' tous les amusements, à ces jeux de salon de madame de Duras, où l’on jouait au Roi comme les petites filles jouent à xMadame, où un Roi de paille tenait sa cour, donnait audience, rendait la justice sur des plaintes de comédie, mariait ses sujets, et leur donnait la liberté avec le mot Descampat/vo^ (1). Lajoie d’être aimée, cette joie immense, inespérée, qu’elle ne pouvait contenir, était chez Marie-Antoinette comme une joie d’enfant : elle en avait le bruit, l’activité prodigue, la folie et l’innocence.
L’amitié d’unefemme allait s’emparer delà Reine.
Une des dames de la comtesse d’Artois, la comtesse Diane de Polignac, amenait avec elle à Versailles, pendant le temps de son service, un jeune ménage, son frère et sa belle-sœur, le comte et la comtesse Jules de Polignac. La comtesse Jules ne tardait pas à être distinguée parla Reine (ij.
Des yeux bleus, expressifs et parlants, un front peut être trop haut (3), mais que masquait la mode des coiffures échafaudées, un nez un peu relevé, tout près d’être retroussé et ne l’étant pas, une bouche à ravir, des dents petites, blanches et bien rangées, de magnifîquos cheveux bruns, des épaules
(1) Mémoires de A/™® CampixU, vol. I — Mémoires de la République des Lettres, — Correspondance secrète, années 177G-
(2) Mémoires sur ta vie et le caractère de il/*”® la duchesst ae Polignac, par madame la comtesse Diane de Polignac. Ilanabonrg, {79f).
Mémoires de AC”® de Gcnlis, vui. lî.
abattues, un col bien détaché, qui grandissait sa petite taille (1 ), des séductions contraires se mêlaient et s’alliaient chez la comtesse Jules de Polignac, Elle était belle, joliment , avec esprit, avec grâce. Une douceur piquante faisait le fond de sa physionomie et son agrément singulier. Tout chez elle, regard, traits, sourire, était angélique (2). mais angélique à la façon de ces anges bruns de ITtalie, mal baptisés, et qui sont des amours. Le naturel, le laisser-aller, Tabandon, charmaient chez madame de Polignac ; la négligence était sa coquetterie, le déshabillé sa grande toilette; et rien ne la parait mieux qu’un rien : une rose dans les cheveux, un peignoir, une chemise, comme on disait, plus blanche que nêige (3), la toilette libre, matinale, aérienne et flottante qu’ont essayé de saisir les crayons du comte de Paroy.
La Reine se sentit entraînée vers la comtesse Jules. Elle l’entendit chanter, et applaudit à la fraîcheur de sa voix Elle l’appela à ses concerts, l’admit dans ses quadrilles, l’approchant d’elle en toute occasion (4), plus touchée à mesure qu’elle entrait plus avan' dans cette humeur paisible , dans cette vaison sérieuse et gaie, dans cet esprit de trente ans qui avait la jeunesse et l’expérience. Bientôt c’était entre la Reine et sa nouvelle amie le pins joii commerce de familiarité et d’étourderie, un échange
(1) Mémoires, par la comtesse de Polignac.
(2) Souvenirs et portraits, parM. de Levis, 18 1 3.
(3) Mémoires du comte de Tilly. Paris, 1830, vol. I.
(4; Mémoires, par la comtesse Diane de Polignac.
charmant des impressions premières et des sensations naïves, une confidence journalière, où le cœur de Tune parlait en riant au cœur de Tautre, des plaisanteries, des jeux où les deux amies n’étaient plus que deux femmes, et se lutinant, et se battant, se décoiffant presque, avec mille grâces animées, se disputaient entre elles à qui serait la plus forte (1).
Cependant la fortune du jeune ménagé n’était guère suffisante au train de la cour. L’héritier de ce vieux nom, illustré par les vertus et les talents du cardinal de Polignac, n’avait, pour le soutenir, que 8,000 livres de rentes à peine. Le comte d'Andlau étant mort avant d’avoir reçu le bâton de maréchal promis à ses services, la comtesse d’Andlau, privée de la pension de veuve de maréchal, avait péniblement élevé sa nièce, Gabrielle-Yolande-Martinc de Polastron, mariée presque sans dot au comte de Polignac (2). Chargés de deux enfants, le comte et la comtesse de Polignac vivaient petitement, presque misérablement; et fort loin alors de leur faveur et d’un appartement à Versailles au haut du grand escalier, logeaient dans un assez pauvre hôtel de la rue des Bons-Enfants (3). Madame de Polignac avoua simplement sa position à la Reine. Ce fut un intérêt ajouté aux sympathies de la Reine. Bientôt elle obtenait du Roi la survivance de la
(1) Fragments inédits des Mémoires du prince de Ligne. La revue nouvelle, 1846.
(2) Mémoires historiques du règne de Louis XVlj par Sou lavie, 1801, vol. VI
‘Z) Mémoires du comte de Tilly, vol. I.]
charge de son premier écuyer pour M. de Polignac, et presque aussitôt une pension de 6,000 livres pour la comtesse d’Andlau (1).
La faveur des Polignac commençait. Madame de Polignac était parfaitement douée pour la soutenir et la pousser; non qu’elle fût active, ardente, vive et infatigable en démarches, en poursuites, en sollicitations : mais elle avait, pour faire monter sa famille au plus haut crédit, mieux que le zèle de l’ambition, je veux dire l’indifférence et cette paix des désirs qui irrite le hon vouloir de Tamitié et pousse à bout les bons offices du hasard. En etfet, par une de ces bizarreries dont semble s’amuser une ironie providentielle, cette favorite étrange et comme forcée n’a ni l’ambition, ni la fièvre, ni l’occupation, ni le contentement de la faveur. Au commencement de sa liaison avec la Reine, apprenant un complot du chevalier de Luxemliourg contre elle, elle dira simplement et sincèrement à celle qui daigne être son amie : « ^ous ne nous aimons pas encore assez pour être malheureuses si nous nous séparons. Je sens que cela arrive déjà, bientôt je ne pourrais plus vous quitler. Prévenez ce tempslà, laissez-moi partir de Fontainebleau... » Les chevaux étaient mis; il fallut que la Reine se jetât à son cou et la conjurât de rester Plus tard, madame de Polignac apportera, dans le rêve de prospérités inouïes, le bon sens, le sang froid, les
(1) Mémoires par la comtesse Diane de Polignac.
(:2) Fragments inédits des Mémoires du prince de Ligne. La Revue nouvelle, 1846-
alarmes presque d une sage personne qui aime son repos et se laisse à regret condamner à la grandeur. Et c’est là précisément qu’est le secret de cette fortune énorme, de ces accroissements, do ces honneurs qui lasseront sa reconnaissance sans l’enivrer. Ce prix que madame de Polignac met aux téndresses delà Reine, et ce détachement qu’elle a de toutes ses grâces; cette calme et sincère déclaration <( que si la Reine cessait de l’aimer, elle pleurerait la perte de son amie et n’emploierait aucun moyen pour conserver les bontés particulières de sa souveraine (1); » ce défi au pouvoir des bienfaits de la Reine, voilà la provocation à ces bontés sans cesse renaissantes de Marie-Antoinette, à ces largesses et à ces prévenances royales, que la Reine imaginera chaque jour, pour accabler son amie sous sa fortune, et lui faire tant d’envieux qu’elle la mesure enfin !
Mais l’amitié suffit-elle à occuper un cœur de femme? Et même, est-ce assez de l’amour d’un mari pour qu’il ne soit plus vide, ni inquiet ni troublé? N’est-ce pas l’amour maternel seul, qui, en accomplissant l’amour dans la femme, la fixe enfin et l’emplit tout entière? Ne condamnons pas, sans les peser dans leur cause, ces contradictions, ces lassitudes, ces changements, ces passages d’unie amitié à une amitié, cette vivacité et cette inconstance de Marie-Antoinette. Les mémoires, les
(I) Mémoires, par la comtesse Diane de Polignac.
histoires, n’ont rien dit de ce tourment de Marie- Antoinette qui explique tant de choses et tous ses caprices : la Reine appelait un Dauphin, la femme attendait la mère. Et que de larmes dévorées h chaque accouchement d’une princesse de la famille royale ! « J'ai caché mes larmes pour ne pas troubler leur joie, » écrit-elle après l'accouchement de Madame. Que de muettes souffrances I que de désespoirs sans confident, pendant ces longues années où la Reine se croit toujours poursuivie de ces reproches que les poissardes lui ont jetés dans leur langue grossière, de ne pas donner d’enfants à la France 1 Pauvre Reine I Elle essayait de se tromper elle-même, de donner à l’enfant d’une autre ses soins et ses tendresses, d’être mère comme elle pouvait. Elle tâchait d’adopter ce petit paysan de Saint-Michel qu’elle faisait déjeuner et dîner avec elle; elle s’efforçait de lui dire : Mori enfant...
Dans les derniers mois de 1777, la Reine faisait appeler madame Campan et son beau-père, et leur disait a que, les regardant comme des gens occupés de son bonheur, elle voulait recevoir leurs compliments ; qu’enfin elle était Reine de France et qu’elle espérait bientôt avoir des enfants. »
La Reine était grosse. Dans une lettre datée du 16 mai 1778 et adressée à Marie-Thérèse, Marie- Antoinette annonce enfin cette grossesse, depuis si longtemps désirée par la mère et la fille. « J' ai vu ce matin mon accoucheur {c'est Vermond, un frère de T abbé).,. Selon son calcul et le mien, j'entre dans tf Iri isième mois ;je commença déi à à arossir visiblement. . •
T ai été si longtemps sans oser me flatter du bonheur d'être jamais grosse, que je le sens bien plus vivement à cette heure, et quil y a des moments encore ou Je crois que tout cela nest quun songe, mais ce songe se prolonge pourtant et je crois qu'il ny a plus de doute à avoir. » Dans une autre lettre du 14 août 1778, Marie-Antoinette dit : « Mon enfant a donné le premier mouvement le vendredi 31 juillet, à dix heures et demie du soir ; depuis ce momen^y U remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie* »
A la suite de ce premier mouvement, elle venait se plaindre au Roi d'un de ses sujets assez auda deux pour lui donner des coups de pieds dans le ven-^ tre. Le roi était empressé comme un amant, heureux déjà comme un père, si heureux qu’il trouvait des paroles aimables pour tous, et même pour le vieux duc de Richelieu. La grossesse fut laborieuse. Les chaleurs de Tété de 1778 fatiguaient la Reine^ qui ne goûtait un peu de fraîcheur ftt ne retrouvait un peu de force que le soir. A^êtue d’une robe de percale blanche , la tête sous un grand chapeau de paille, elle passait sur la terrasse de Versailles, dans la société de ses belles-sœurs et de ses amis, une partie de la nuit à écouter les symphonies des musiciens, au milieu de tout Versailles accouru, et coudoyant presque 1;^^, famille royale (f); nuits délicieuses, où le bruit mystérieux des instruments cachés dans les verdures, le murmure
(l) Mémoires de 3/“’ Campan, vol. I. — Mes Récapitula^ tions, par Bouilly. Paris Janiiet, vol. I.
des cascades, Fombre blanche des statues, les bois lointains, l’argent des eaux, l’horizon flottant, l’é- €ho errant, berçaient la lassitude de la Reine et charmaient son malaise; nuits d’innocence, où Marie-x^ntoinette se faisait de grandes joies des conversations saisies au vol, des méprises essuyées, ies promeneurs interdits devant l’apparition de cette Reine de France qui s’amusait des hasards et des aventqres comiques de l'incognito, sous cc vieux buste de Louis XIV niché au bout de l’Orangerie, que le comte d’Artois ne manquait pas de saluer d’un : Bonjour, grand papa! tfn soir la Reine n’eut-elle pas la folie de faire venir une échelle, pour que le prince de Ligne, monté derrière la statue du grand Roi, répondît à la politesse du jeune prince (1)?
La Reine avançait dans sa grossesse. Le public s’entretenait en tremblant des balourdises et des grossièretés de l’accoucheur Vermond (2). Toutes les cathédrales, toutes les églises retentissaient des prières de quarante heures. Par toute la France, chapitres d’archevêché, abbayes^ universités, officiers municipaux, prieurés royaux, chapitres nobles, compagnies de milice bourgeoise, pensions militaires de la jeune noblesse, particuliers même faisaient célébrer des messes solennelles, aumônaient les hôpitaux et les pauvres pour l’heureux accouchement de la Reine (3).
(I) Fragments inédits des Mémoires du 'prince de Ligne, Lt Hevue tiouvelle, 1840.
'2) i^é.ntoires de la République des lettres, vol, XIL
(33 Gazette de France, 11 et 15 décembre 1778.
Enfin, le 19 décembre 1778, vers minuit et demi, la Reine, qui s’était couchée la veille à onze heures sans rien souffrir, ressentait les premières dou eurs. A une heure et demie elle sonnait. On allait chercher madame de Lamballe et les honneurs. A trois, heures madame de Chimay avertissait le Roi. Le Roi trouvait la iveine encore dans son grand lit. Une demi-heure après elle passait sur un lit de travail. Madame deLamballe envoyait chercher la famille royale, les princes et les princesses qui se trouvaient à Versailles, et dépêchait des pages à Saint-Cloud au duc d’Orléans, à la duchesse de Bourbon et à la princesse de Conti. Monsieur, Madame, le comte d’Artois, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie entraient chez la Reine, dont les douleurs se ralentissaient, et qui se promenait dans la chambre jusqu’à près de huit heures. Le garde des sceaux, tous les ministres et secrétaires (l’État, attendaient dans le grand cabinet avec la maison du Roi, la maison de la Reine, et les grandes entrées ; le reste de la cour emplissait le salon de jeu et la galerie. Tout à coup, une voix domine le chuchotement immense : La Reine va accoucher I dit l'accoucheur Vermond. La cour se précipite pêlemêle avec la foule, car l’étiquette de France veut (pie tous entrent à ce moment, que nul ne soit rel usé, et que le spectacle soit pulDlic d’une Reine qui va donner un héritier à la couronne, ou seulement un entant au Roi. Un peuple entre, et si tumultueusement que les paravents de tapisserie entourant le lit de la Reine auraient été renversés sur
la Reine, s’ils n^'avaient élé attachés avec des cordes. La place publique est dans la chambre. Des Savoyards grimpent sur les meubles pour mieux voir. On ne peut remuer. La Reine étouffe. Il est onze heures trente-cinq minutes : l’enfant arrive. La chaleur, le bruit, la foule, ce geste convenu avec madame de Lamballe, qui dit à la Reine : Ce n’est qu'une fille I tout amène une révolution chez la Reine. Le sang se porte à sa tête ; sa bouche se tourne. « De l’air I — crie l’accoucheur; — « de l’eau chaude I II faut une saignée au pied I » La princesse de Lamballe perd connaissance, on remporte. Le Roi s’est jeté sur les fenêtres calfeutrées, et les ouvre avec la force d’un furieux. Les huissiers, les valets de chambre, repoussent vivement les curieux. L’eau chaude n’arrivant pas^ le premier chirurgien pique à sec le pied de la Reine; le sang jaillit. Au bou\, de trois quarts d’heure, dit le récit du RoL la Reine ouvre les yeux : elle est sauvée (1) 1
Deux heures après, la fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette était baptisée dans la chapelle de Versailles par Louis de Rohan, cardinal de Guémenée, grand aumônier de France, en présence du sieur Broquevielle, curé de la paroisse Notre-Dame. Elle était tenue sur les fonts par Monsieur, au nom du Roi d’Espagne, par Madame, au nom de Tlmpé-
(i) Journal de Louis XVI et autres manuscrits du Roi trou~ vês dans l* armoire de fer. Couches de la Reine, le 19 décembre 1778 {Archives générales du royaume^. Revue rétrospec-. tive, vol. V. Mémoires de Campan, \ol. L |
ratrice- Reine, appelée Marie-Thérèse-Charlotte, titrée Madame, fille du Roi (1).
Les présents avaient lieu pour ce qu’on appelait \)uveriure du ventre^ comme pour un Dauphin : deux cents filles étaient dotées et mariées à Notre- Dame (2), et la mère n’en voulait pas longtemps à son premier enfant de ii’être pas un garçon, a Pau^ vre petite, lui disait-eL’e en rembrassant, vous néliez pas désirée j mais vous ne m*en serez pas moins chère (3) ! ))
Les soins dont madame de Polignac avait entouré es couches de la Reine rendaient plus vive encore Tamitié de la Reine ; et lorsque la rougeole, prise par la Reine auprès de Madame de Polignac, eut quelque temps privé la Reine de la société et de la vue de son amie ; lorsque madame de Polignac, convalescente à Glaye, lui mandait qu’elle aurait l’honneur d’aller lui faire sa cour le lendemain de son arrivée à Paris, que lui répondait, non la Reine, mais Tamie ? « Sans doute la plus empressée de nous embrasser, c*est moi, puisque j irai dès dimanche dîner üvecvous à Paris (4). » Et le dimanche, les portes fermées, et sa dame d’honneur la princesse de Chimay renvoyée, la Reine faisait à son amie la plus belle des surprises.
Dès que la fille de la comtesse Jules avait eu onze ans, la Reine avait dit à la mère : « Dam peu vous
1) Gazette de France, mardi 22 décembre 1778.
(2) .\ié77ioires de la République des lettres, vol. XII.
(3) Mémoires de Campan, vol. I.
(4) Mémoires de la République des lettres, vol. XIV
penserez à marier votre fille ; lorsque votre choix sera fait, songez que le Roi et moi nous nous chargeons du présent de noces (1). » La vieille comtesse de Maurepas, elle aussi, avait pensé à marier la fille de la favorite ; et avec qui ? avec le comte d’Agenois, le fils du duc d’Aiguillon (2) ! Singulière idée, combinaison habile, qui eut assuré aux Maurepas l’appui de la Reine et la reconnaissance du duc. Mais une alliance plus naturelle souriait mieux à madame de Polignac et à la Reine, une alliance avec les Choiseul ; et voici la bonne nouvelle que la Reine apportait à la comtesse Jules. Tout heureuse, tout émue, la Reine, avec des paroles qui se pressaient, lui apprenait que le mariage de sa fille et du jeune duc de Gramont était arrangé. Elle lui apprenait que le jeune duc avait la survivance du duc de Villeroy, qu’il serait fait par le Roi duc de Guiche, en attendant la jouissance du duché de Gramont. Le jeune duc n’ayant que vingt-trois ans et ne possédant pas encore les biens qui devaient lui revenir, le Roi lui donnait dix mille ccus de rente sur ses domaines^ la Reine en faisait autant pour la jeune épouse (3); et, pour combler la reconnaissance etTorgueil des Polignac, la Reine annonçait au comte Jules que le Roi, voulant prouver au public en quelle estime il tenait sa famille, allait le créer duc héréditaire (4).
C’étaient là les bonheurs de Marie-Antoinette»
(1) Mémoires, par la comtesse Diane de Polignac.
(2) Correspondance secrète (parMetra), vol. VII.
(3) Mémoires de la l{épuhliq> e des lettres, vol. XIV,
(4) Mémoires, par la comtesse Diane de Polignac.
Elle n avait a autres craintes que de ne pas témoigner sa reconnaissance par des marques assez extraordinaires, par des récompenses assez éclatantes, par des faveurs assez magnifiques. Tout son souci était de faire monter madame de Polignac jusqu’à la Reine et de descendre la Reine jusqu’à madame de Polignac. Elle ne songeait qu’à rapprocher sa vie de la vie de son amie, menant sa cour chez madame de Polignac avant de se rendre à l Opéra, s’ingéniant à la quitter le moins possible, sollicitant et obtenant du Roi, lors des couches de madame de Polignac, l’avancement des petits voyages bien avant leur époque habituelle, de façon à voir l’accouchée tous les jours, à être à portée de ses nouvelles, ne voulant entre elle et cette chère personne que la distance de la Muette à Passy, et rêvant déjà pour le nouveau-né de madame de Polignac le duché de la Meilleraie (1). Ainsi, à tous les moments, par tous les. moyens de sa puissance, par tous les oublis de son rang, cette Reine, parmi ces amei lûmes qui emplissent bien souvent les souverains, livrait son cœur à ce cœur qui l’entendait, à cette amie vraie et sensible, dévouée à sa personne, et que rien, croyait-elle, ne pouvait attacher à sa couronne.
Terray, Maupeou, la YrilTière hors du ministère, l’esprit du ministère avait continué d’être hostile à la Reine. Maurepas, voulant régner seul, demeurait en garde contre elle, et répétait au Roi a qu’il n’y avait
(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XV.
point de mal à laisser prendre à la Reine, dans l’opinion publique, un caractère de légèreté (1).» Necker, Turgot conspiraient avec lui contre l’influence de la Reine. Leurs plans économiques, leur foi au salut de rÉtatet au rétablissement des finances par de misérables retranchements dans la maison du Roi, rencontraientdans Marie-Antoinette la seule opposition redoutable delà cour, une opposition spirituelle et frondeuse, qui raillait leurs illusions, et se vengeait de grâces refusées en riant de leurs personnes baptisant M. Turgot le négatifs et M. Nec-
ker le petit commis marchand (2j. Avouons-le, la Reine ne fut jamais vivement touchée par ce grand système qui espérait ramener l’âge d’or par la suppression des Menus plaisirs, par la suppression de quelques emplois du Grand Commun, par la suppression des charges de trésorier de la Reine, par la suppression des officiers de bouche de la Reine (3). Elle n’inoagina^t pas que la France serait beaucoup plus heureuse quand le Roi et la Reine n’auraient plus qu’un cuisinier; elle ne jugeait pas que le nouveau règlement de brûler les bougies jusqu’aux petits bouts fût bien efficace contre la
(1) Mémoires de xyampan, vol. I.
(2) Maximes et Pensées de Louis XVI et d* Antoinette, Ham* bourg, 1802.
(3) Nous trouvons aux archives de l’Empire, Maison de la Reine, le total de la dépense, tant ordinaire qu’extraordinaire, de la maison de Marie-Antoinette :
Pour 1780 3,163,0161 16» 11*.
Pour 1781 3,205,677 4 7
^ Pour 1782 3,605,172 8 •
banqueroute (1). Si son orgueil de souveraine souffrait de ces retranchements et de ces bruits publics qui, en appelant et en annonçant d’autres, tantôt la réduisaient à quatre femmes de chambre, tantôt voulaient en faire une bourgeoise de la rue Saint- Denis avec les clefs de sa cave à sa ceinture, sa bienfaisance n’en était pas moins blessée. Toutes ces grandes et belles vertus d’intérieur laissées dans l’ombre et méconnues en elle, cette sollicitude infatigable, cette humeur pardonnante, cette charité exercée à tout moment autour d’elle, avaient attaché la Reine à sa maison comme à une famille. Faut-il rappeler ces domestiques blessés, et dont la Reine étanchait elle-même le sang (2), ces femmes si vite rappelées après une brusquerie, et si vite rentrées en grâce (3), ces majors des gardes grondés avec un mot, amnistiés avec un sourire (4)? Puis, au-dessus de ces oublis de la grandeur et de la sévérité, ces jeunes filles élevées dans l’amitié maternelle de la Reine (5), et dont la Reine s’informera, même prisonnière au Temple, ces jeunes filles dont la Reine gardait l’innocence avec de tels soucis, qu’elle lisait le matin les pièces du soir (6), pour savoir si elle devait leur permettre le spectacle ; ces pages, grandis sous sa tutelle, comme sous le regard
(1) Correspondance secrète (par Métra), vol. VII, VIII, IX
et X.
(2) Mémoires de Af“e Campan^ vol. I.
(3j Portraits et caractères, par Senac de MeilCian
(4) Mémoires de Weber, vol. I.
(5) Mémoires de M’^^ Campan^ vol. I.
(6) Idem,
d'une douce châtelaine ; toute cette vie de tendresse domestique, toute cette occupation de sa bonté, soins, attentions, bonnes paroles, bons offices, secours d’argent, avancements, nominations, si longtemps le seul souci et la seule dépense de son crédit : les projets de réforme venaient tout rompre, renvoyer les dévouements, frapper les plus vieux comme les plus jeunes de ses serviteurs, de ses amis, dans leur fortune, dans leur existence, et peut-etre laisser supposer à quelques-uns que leur maîtresse n’avait point pris la peine de les défendre. De pareilles économies coûtaient trop cher à la Reine pour qu’elle s*y soumît sans résistance.
Puis elle était reine; et si la simplicité de ses inclinations voyait sans amertume des retranchements qui la rapprochaient de ses sujets et tendaient à la délivrer de l’étiquette, le sens droit de sa conscience monarchique ne pouvait voir sans dépit, sans alarmes, les malencontreuses réformes de M. de Saint Germain ne donner au Roi, pour les Lits de justice de l’avenir, que l’escorte de quarante-quatre gendarmes et de quarante-quatre chevau-légers (1),
Les ministres se succédaient, et ce n’était pour la Reine qu’un changement d’ennemis. Le portefeuille de M. de Saint-Germain passé aux mains du prince de Montbarrey, le prince deMontbarrey débutait auprès de la Reine par une désobligeance. La Reine demandait pour un Choiseul, marié à la
(1) Mémoires de la République des lettres»
fille aînée dn maréchal de Stainvilîe, in survivance au grand bailliage de Haguenau, possédé par le duc de Choiseul, frère du maréchal de Stainvilîe. T a princesse de Montbarrey l’emporte sur la Reine par l’influence de madame de Maurepas. et la survivance est accordée au prince de Montbarrey. La Reine obtient la révocation de la nomination ; mais le baron Spon, pour faire sa cour à madnme de Maurepas, a fait hâter l’enregistrement des lettres de provision (1), et la Reine ne peut rien que bouder le ministre (2). M. de Montbarrey était trop fin courtisan pour rompre en face; il fit à la Reine une guerre sournoise, à la façon et au goût .de son patron et de sa patronne, M. et madame de Maurepas. Aussi, quand le désordre de ses amours, quand la vente des grades militaires eurent fait de M. de Montbarrey un ministre impossible à garder, la Reine prit sa revanche. On jouait, à Marly, un jeu à la mode appelé la Peur, C’était une comédie que la figure et les transes du malheureux ministre dans toutes ces allusions à son ministère menacé, dans toutes les stations de \2i pew\ de la mor^ et de la résurrection ; et la Reine encourageait de son sourire les malices des dames de la cour autour du ministre tremblant (3).
C’était là le train ordinaire des ministres avec la Reine, de la Reine avec les ministres. Ainsi de l’un,
(1) Mémoires^ par l’abbé Georgel, vol. 1.
(2) Mémoires autographes de M, le prince de Montbarrey, 1826, vol. I.
(3) Mémoires de la République des lettres, vol XVI.
ainsi de l’autre. Ainsi de M. de Sartines, rami de M. de Montbarrey, qui avait donné à la Reine le droit de ne plus l’appeler que V Avocat Pathelin ou le doucereux menteur (1). Ainsi de tous, ceux-ci ligués contre la Reine avec les défiances et les perfidies de Maurepas, ceux-là avec les utopies économiques des Turgot et des Necker. La Reine ne répondait à tous qu’en riant et en laissant rire autour d’elle, permettant à la princesse de Talmont de prendre le ministre Laverdy pour l’apothicaire de la cour, et de le tourmenter longuement sur les opérations des finances, dont elle faisait mille drogues mauvaises, altérées, falsifiées (2). Petites et bien petites vengeances d’hostilités soutenues, persistantes, répandant à la cour et au dehors le mensonge et la désaflection ! Contre les hommes qui se servaient d’autres armes, la Reine ne voulait user que de la gaieté de son esprit. Pousser à un changement, prendre une initiative, toucher au ministère, elle n’y pensait pas, elle ne voulait pas y penser. Elle détestait trop les affaires et leur ennui. Elle était trop attachée à sa paresse de femme (3), pour remplir ce rôle que lui prêtait déjà Idpinion publique, pour diriger le Roi et remuer tant d’intrigues. Qu'avait été jusqu’alors l’influence de cette Reine, disgraciant scs amis lorsqu’ils voulaient la pousser aux choses de la politique? A peine une part
(1) Correspondance secrète (par Métra), vol. X.
(2) Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.
(3) Correspondance du comte de Mirabeau et du comte de La Marck, Introduction.
aux grâces. Elle avait fait reconnaître quelques droits, obtenir quelques privilèges de théâtre, accorder quelques pensions de gens de lettres. Elle avait cherché, en un mot, bien plus à faire des heureux qu’à faire des ministres. Quand s’était-elle approchée des affaires ministérielles? Seulement alors qu'il s’était agi d’acquitter une dette de reconnaissance envers M. de Choiseul. Elle était intervenue dans le procès de M. de Bellegarde, dont elle demanda la révision, ne permettant pas qu’un brave officier, pour avoir obéi au duc de Choiseul, fût sacrifié au parti d’Aiguillon (I). Elle était intervenue dans l’aifaire du duc de Guines, poursuivi par MM. Turgot et de Vergennes comme ami du duc de Choiseul, et impliqué dans la cause d’un secrétaire qui avait joué sur les fonds publics de Londres. La Reine n’était entrée dans les affaires d’État que pour arracher deux victimes aux ressentiments d’un parti cherchant à déshonorer un autre parti (2).
Quand la société Polignac se fut constituée autour de la Reine, ce ne fut pas uniquement la soit de l’intrigue et l’avidité de la domination qui firent
(1) Correspondance secrète (par Métra), vol. IV.
(2) Mercy-Argenteau dit que dans cette affaire: du duc de Guines, U y eut une sorte de violence exercée par la Reine sur la volonté du Roi. Il explique fanimation de la Reine contre Turgot et Vergennes par une conspiration des entours de Marie-Antoinette, obsédant la Reine pendant les courses, les parties de plaisir, les conversations de la soirée chez la princesse de Guémenée, travaillant à piquer famour-propre de Marie-Anloinette, à l’irriter, à noircir à ses yeux ses adversaires politiques.
un paru amis de la Reine; ce fut aussi la fatalité et la nécessité. En dehors des ambitions et des intérêts de chacun, en opposition aux goûts et au caractère de la Reine, il y avait une situation im^ périeuse qui ordonnait la lutte. La Reine n’était plus seulement attaquée, elle était menacée, elle était mise en demeure de se défendre. Le parti français, tout-puissant, organisé partout, recrutant en haut et en bas, exaspéré de l’amour du Roi pour la Pleine, inquiet de l’avenir de cet amour, trompé et déçu par la fidélité nouvelle de ce Bourbon qui repousse l’adultère, le parti français ose avouer, à demi-mot, ie but de ses démarches, le terme de son œuvre implacable, 'Laudace de ses espérances: une retraite de la Reine au Val-de~Grâce (1).
Il fallait donc que la Reine se résolût à lutter. Et pourtant que de combats en elle, que de troubles, que de terreurs de sa responsabilité, quels regrets de sa tranquillité et de son bonheur, le jour où elle commence à parler à la volonté du Roi et à faire entrer ses amis dans le conseil, le jour où un ministre de sa façon, M. de Gastries, prend le portefeuille de la marine (2) !
La Reine avait dans le ministère un ministre dis* posé à apporter quelque déférence à ses désirs. Un choix plus significatif, une victoire plus dé.cisive de la Reine et de son parti, était le choix de M, de Ségur, vieux héros qui apportait au ministère de la
(1) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XFi, par Soulavie, vol. II.
(2) Mémoires de il/™* Campant \q[, L
guerre sa probité, ses talents, un corps presque sans bras et tout glorieux de blessures (1). L’introduction au conseil de M. de Castries etde M. de Ségur, l’importance nouvelle de la Reine, semblaient ramener le ministère tout entier à des dispositions meilleures et à des expressions plus soumises envers elle. Un rapprochement, une alliance contre iM. de Maurepas s’était faite entre la reine et M. Necker, à l’occasion de la nomination de M. de Castries, surprise et précipitée par M. Necker en l’absence deM. de Maurepas (2). M. Necker persuadait bientôt à la Reine ce que sa popularité persuadait alors à la France : qu’il était une sorte de providence et un homme à peu près indispensable au bien de l’État ; et la Reine se laissait aller à croire à M. Necker, comme y croyaient, à l’exception de madame de Polignac, toutes les femmes de la cour dont Garraccioli donne la liste à d’Alembert, « l’impérieuse et dominante duchesse de Gramont, la superbe comtesse de Briônne, la princesse de Beauvau à l’esprit séduisant, l’idolâtrée comtesse de Ghâlons, la merveilleuse princesse d’Hénin, la svelte comtesse Simiane, la piquante marquise de Goigny, la douce princesse de Poix (3). » Gonquise comme toutes celles-là, la Reine en venait à oublier les réformes de M. Necker Elle le maintenait et le retenait en place, l’engageant à ne pas donner sa démission, et voulant qu’il patientât jusqu'à la mort de
(1) Mémoires historiques^ par Soulavie, vol. IV.
(2) Mémoires, par l’abbé Georgel.