‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 14 sur 165 · N" 24.] II. FIN DES JEUX DE GLADIATEURS A ROME · texte numérisé non relu

N" 24.] II. FIN DES JEUX DE GLADIATEURS A ROME

Le spefïacle de l'arène se développait dans l'ordre suivant réglé avec un soin barbare par les siècles passés. Le défilé des gladiateurs, \a pompa, se faisait SOLS les yeux de la cour rassemblée au/»A';Wr impérial, des dames qui avaient leur portique propre arrondi autour du pulvinar, des viri darissimi auxquels étaient réservés les sièges du podium, de la foule enfin à laquelle avaient donné accès les 80 portes en arcades ". A la tête de cette misérable troupe formée d'esclaves, de criminels et d'amateurs se trouvaient leurs maîtres d'armes, les lamstae; elle traversait le milieu du théâtre pour saluer avant de mourir la cour et les speélateurs. L'usage voulait que les gladiateurs fussent divisés en deux groupes. Avec leur filet, les retiarii avaient comme armes offensives le trident aigu et le poignard ; leurs adversaires étaient les seaitores, armés légèrement, et les mirmiliones, pesamment armés. Prudence, dans .sa juste critique de ces jeux, mentionne expressément la pompa, le trident, les secutores et Vin/amis arena. En parlant du combat lui-même, il nous montre les tourbillons de poussière soulevés dans la cavea par les combattants, les cris sauvages des speélateurs, les plaintes lamentables des vaincus. Dans cette représentation du combat, l'on se croirait reporté aux siècles primitifs de la Rome barbare, on revit les fêtes sanglantes de la fureur païenne dans sa splendeur pourtant éteinte; car cent ans presque ont passé depuis que Constantin a dressé dans la ville le " signe salutaire de la croix " '.

24. Cependant ce speélacle devait être à tout jamais le dernier de ce genre à Rome. Un pieux moine ou un pèlerin s'était glissé avec la foule dans le Colisée. Les spectateurs, tout aux luttes, n'ont guère dû faire attention à cet étranger vêtu misérablement. Mais voici que dans l'ardeur du combat, quand le sang commence à couler, le moine escalade la barrière, saute dans l'arène, court séparer les combattants ; des milliers de regards se dirigent sur lui seul ; on l'entend avec curiosité, avec stupeur, réclamer hautement la cessation du combat, au nom du Christ; il en appelle, pour mettre fin à ce speélacle cruel, à la religion rédemptrice. Mais, comme il était à prévoir, l'étonnement fait place k la fureur contre le téméraire qui parle un si hardi langage ; en un moment lutteurs et speClateurs font du malheureux l'objet de leur commune haine; il tombe mort au milieu de ceux même dont il a voulu empêcher la mort, c'est un martyr qui fait le sacrifice de sa vie et met ainsi comme un sceau à la terrible gravité de ses avertissements.

On ne sait si le speflacle prit fin après que l'on eut retiré de l'arène son cadave en lambeaux. En tout cas beaucoup durent ressentir de la pitié pour le malheureux étranger quand à l'étourdissement du spei5lacle eut succédé la réflexion. Une enquête apprit que le moine massacré était venu de l'Orient, sa patrie, à Rome, tout exprès pour s'élever contre les jeux de gladiateurs. 11 semble s'être appelé Télémaque ; ce qui est sûr, c'est qu'il espérait en faisant cesser, dans l'enceinte sacrée de Rome, cette folie sanglante, y mettre fin aussi dans le reste du monde chrétien. Et son but fut atteint. L'Empereur, ému pro-

Tw' Voir la fig. 7 (coupe du Colisée). La jus- I slataes au milieu, que l'on a dû recourir à des

tesse de cette reconstruftion est garantie par 1 conjeélures.

le côté nord du bâtiment, assez bien conservé. ' Paroles de l'inscription mise sur la statue

Ce n'est que pour des détails insignifiants, del'Empereur.d'aprèsEusèbe, F//aCo«J/art/.,

comme la toiture supérieure et la rangée des | 1, c. 40.

fondement de son geste héroïque, édi6ta, sous des peines sévères, l'interdiftion à Rome de ces jeux ',

La Joi fut appliquée dans la ville sans difficultés; et dans le reste de l'Empire ce genre de fêtes publiques ne tarda guère A prendre fin. Théodoret, qui parle de Télémaque en contemporain, ajoute que le moine ou pèlerin fut admis au nombre des saints sur la demande de l'Empereur. Et c'est ainsi que la mort volontaire d'un martyr fit cesser le criminel attentat à la vie humaine qui déshonorait les arènes de Rome '.

25. Mais le Colisée demeura ouvert aux speflacles sanglants jusque dans le moyen âge sous la forme adoucie de combats d'animaux. Prudence avait déjà indiqué qu'ils pourraient suffire à contenter la foule; ils seraient pour elle un dédommagement et formeraient une transition à des fêtes meilleures 3; ce n'était d'ailleurs qu'à ce titre que l'on pouvait les recommander.

L'immense monument du Colisée, qui continua d'être un rendez-vous favori du peuple, subit encore dans la période .suivante de nombreuses restaurations, notamment après les endommagements que lui causa le tremblement de terre de 434. Il reste un témoignage de l'une de ces restaurations dans une inscription au nom de Rufus Caecina Fclîx Lampadius, préfet de la ville sous Valentinien 111. Le même Empereur fit peu après une seconde restauration, plus importante, que célèbre une double inscription qui court sur la paroi intérieure du podium. Les fragments de cette inscription en capitales exceptionnellement grandes ont été remis à leur place primitive en 1880. Elles nous ont notamment appris que Valentinien rétablit sous le podium les grandioses canaux d'écoulement et débarrassa le terrain des eaux qui s'y étaient accumulées; travail que l'énorme amas des eaux a rendu de nouveau nécessaire de nos jours*.

Au temps des derniers spe^acles de gladiateurs i Rome un préfet de \annona de la cité, Arpagius Lupus, avait fait construire à Portus Romanus (Porto) un bâtiment pour les lutteurs. On en a retrouvé l'inscription dédicatoire, qui porte au revers, en caraftères épigraphiques du V^-VP siècle, une curieuse addition disant que le bâtiment, demeuré sans emploi dès l'origine, avait été appliqué à un autre usage public par le vir daiissimus Acholius Abydus, sur la requête des habitantss; preuve que le commencement du cinquième siècle vit aussi cesser à Portus Romanus les combats de gladiateurs.

. Pour le r^cit, voir Théodoret (([ui écrivait vers 450), Hist. eccl., V, c. 16, éd. Schuitze, p. 1067; A^it Sanfl. Bolland., \ janunr, 1, p. 31; AnnUila BoUandiana., 1897, p. 252, où est mise en douie snns fondement l'Ideniiié du ffràiliov de Théodoret avec le Colisée.

Tilleiriont {llisl. des Empereurs, Honoré, art. 20, p. 533 et suiv.) remarque avec raison, à propos d'un récit analogue sur un saint Almaque : " Il est difficile de ne pas reconnaître que tout ce qu'on dit de S. Alniaque est ou faux ou trts altéré. " Cf. Martyr.

Roman, au 1 janvier, et les notes de Baronius, (Roma;, 1630), p. 1. 4-

' Théodoret ï'exprinie ainsi dans son style

byianlin : 'î Siujiaoriî flï3i).£Ù« tov (lÈv toÎî

Vtv;iQ^OpOI( 9UVT|pfO[lT,OÊ |JlîpTU9:V.

' Contra Symmatkum, II, v. ii3;-8 : lam solis contenta feris infamis arena \ Sulla cruenlalis hiitniddia ludat in armis.

' .Sur la première restauration, cf. Lanciani, Isc'izioni deW anfitealro Flavio, dans le RulMt. archeol. cotnuti., 1880, pag. 211 ei suiv., et pag. 222; pour la 2', cf. ibid,, p. 126. Les lettres ont une hauteur moyenne de 31 cm.

s De Rossi, Bulletl. archeol. crist, 1868, p. 84 et suiv. M. de Rossi pense qu'il s'agit là d'un ludus gladialorins, d'une école de la corporation.

N" 26.] m. ACTION DU CHRISTIANISME SUE LA SOCIÉTÉ.

III. — Aetion transformatriee du Christianisme au sein de la société romaine.

26. Ce fut une vifloire de la religion chrétienne que l'abolition de ces speélacles sanglants, indignes de l'humanité. L'Église s'efforçait constamment de débarrasser les coutumes publiques de tous les éléments païens. Il est impossible dans l'histoire de !a Rome chrétienne de négliger cette aflion des forces morales ; nous essaierons d'en retracer les traits essentiels.

Le paganisme avait creusé un profond abîme social entre le riche et le pauvre, le supérieur et l'inférieur. Cet état intolérable fut des premiers à exciter le zèle et la sollicitude de l'Église. La prédication de la loi chrétienne de la charité, la force de l'exemple, l'esprit de sacrifice de généreux chrétiens parvinrent à combler peu à peu la distance. La parole des prêtres et les encouragements de leurs frères donnaient aux malheureux qui souffraient du besoin et de la misère dans leurs pauvres cabanes, au milieu des palais de marbre, la force de supporter leurs maux ; tandis que les grands, entrés dans l'Église, se faisaient un devoir de les secourir du riche héritage de leurs aïeux. Il n'était point rare à Rome de voir de nobles familles donner la liberté à des armées d'esclaves, ou céder à l'Église pour le soin des pauvres les immenses latifundia qu'elles possédaient.

La pratique et les lois mêmes apportèrent des adoucissements à l'esclavage, cette plaie du monde antique; on reconnut la dignité humaine; on multiplia singulièrement les affranchissements; le principe céleste, que tous les hommes sont frères dans le Christ, leur commun sauveur, fraya la voie à la future suppression de l'esclavage.

Les orphelins, les infirmes, les malheureux de toute espèce, virent peu à peu s'établir tant à Rome que dans les grandes villes des institutions de charité et des maisons de secours.

L'homme dépouillé de ses droits et impuissant à se défendre lui-même, trouvait des avocats dans les defemores ecclésiastiques, devenus de bonne heure à Rome une institution régulière. Tout fidèle avait en outre dans l'évêque un défenseur dévoué de ses justes revendications : Xaudientia épiscopale, la juridî^ion de la curie ecclésiastique, était reconnue par le tribunal civil. Le contraste entre l'Eglise et le paganisme dans le traitement des malheureux exerçait une aftîon bienfaisante et réconciliatrice. Une impitoyable dureté était la caraftéristique de l'ancienne législation romaine; désormais l'Eglise exerce son aflion légale dans la proteftion publique de ceux qui en avaient le plus besoin et que le droit noxaxoAW personae miserabiles.

Bien des rigueurs d'origine païenne furent éliminées graduellement de la législation de l'État : pénalités cruelles, exigences et prétentions exagérées du fisc, abus intolérables des pouvoirs publics en matière de legs et testaments, brutalités envers les soldats, les ennemis, les prisonniers, préjudices légaux aux célibataires et aux époux sans enfants, ainsi que d'autres points en contradiction avec les idées chrétiennes. Les codes de Théodose et de Justinien laissent clairement apercevoir le chemin fait en ce sens par l'État sous l'influence de' l'esprit de l'Eglise.

A l'absolutisme de l'État, jusqu'alors admis, fut opposée une conception plus digne de la puissance publique. On reconnut plus de valeur à l'individu

38 LIVRE I. CHAP. II. TRANSFORMATION DE L'EMPIRE D'OCCIDENT. [N" 2;, îl

et dans les divers membres du corps social se firent sentir plus de santé, plus d'afttvité personnelle,

27. Dans le cercle de la famille les droits exagérément étendus de la puissance paternelle furent ramenés à leur mesure naturelle; l'exposition ou le meurtre des enfants furent sévèrement punis; les relations du chef de la famille avec son épouse furent améliorées et l'on ne méconnut plus la dignité de la femme et le vrai caraftère de la famille. Les décisions des synodes ecclésiastiques, les ordonnances des évéques et des papes, confirmées par les san6tions des chefs de l'État, assurèrent une prote^ton efficace à la sainteté du mari^ à l'éducation des enfants, à la paix de l'intérieur, à la vie tout entière, à l'industrie, et à l'aflivité publique. Le paganisme n'aurait pu qu'admirer comme un oracle des dieux toutes ces mesures de la législation romano-chrétienne.

28. Au lieu de nous perdre dans une revue de détail, nous préférons mettre en relief deux grands principes que l'Église a eu l'incomparable mérite d'introduire dans une société en pleine décadence morale : tes principes d'autorité et de liberté. Par le principe d'autorité, l'Église du Christ commandait l'obéissance par amour de Dieu, dès que la soumission apparaissait comme obligatoire U lien sacré de la conscience rattachait l'un à l'autre le sujet et l'autorité légitime dans la communauté religieuse ou civile ; c'était frayer la voie à l'union et à la cohésion sociale, lutter vigoureusement contre le morcellement et la révolte issue du paganisme. L'autre principe, celui de la véritable liberté, restituait à la personnalité son droit naturel à l'indépendance intime; l'Église disait à l'autorité : Ne touche pas aux droits de la conscience fondés sur les droits sacrés de Dieu ; autrement le sujet, conscient de sa liberté, te répondra : " Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes".

Sur le fondement du double principe d'autorité et de liberté, la religion chrétienne enseigna des vertus jusqu'alors inconnues dans le monde; ses exhortations charitables puisaient leur force et leur efficacité dans les exemples extraordinaires de vertu, et principalement d'humilité, laissés par son divin fondateur. Car, selon les termes d'une des plus anciennes prières liturgique. " c'est par l'humtlîté et l'abaissement de son Fils éternel que Dieu a racheté le monde abattu " '.

L'Eglise fait le contraire de ce qu'avaient fait la doftrine religieuse et la mythologie des païens qui, par l'exemple de ses dieux vautrés dans la fange, avait revêtu d'un manteau de gloire les péchés les plus haïssables. Les écrits des Pères témoignent de l'impression profonde produite sur les esprits par ce contraste entre la doflriiic païenne et l'idéal chrétien. Le peuple lisait dans les vies des martyrs à son usage maints traits caustiques sur ce sujet, Voicî par exemple comment un chrétien répondait à l'ordre de sacrifier aux dieux : " Ces dieux? Mais ne sont-ils point coupables eux-mêmes des crimes que vos lois punissent avec le plus de sévérité " "? Les poètes chrétiens ne ménageaient pas la satire au code moral du paganisme; "Si votre Jupiter était appelé en justice, dit

'Passio S. Thiodoreti Ancyrani § 14 (R"*" ïrt, A^a sanflomm martyrum, p. 340)-

Page 1