LIVRE I. CH. III. HUMILIATION DE ROME ET CHUTE DE L'EMPIRE. [N
porta salara fut ouverte au roi. Le flot des Barbares y pénétra et la plus illustre des cités fut livrée sans défense aux fureurs des rudes guerriers.
53. Le fait qu'Alarîc laissa toute liberté de pillage à l'aveugle emportement de ses troupes peut donner une idée du malheur de Rome. Seules les ^lises et en particulier les basiliques des Saints Apôtres furent épargnées comme asiles I. On accorda trois jours aux troupes pour dépouiller tous les monuments; et le peu de temps même qui leur était laissé dut les pousser à emporter en hâte tout ce qui tombait en leur pouvoir. C'est en vain que les apologistes des Goths essaient de pallier les horreurs que souffrit Rome à cette époque». On n'épargna ni le feu ni le sang. Bien que les conquérants n'eussent guère d'autres desseins que de s'approprier l'or, l'aident et les objets précieux, ils ne laissèrent pas de porter en maint endroit des flammes destruflives. Plus d'un palais fut réduit en cendres avec les œuvres d'art qu'il contenait Un siècle plus tard on montrait encore à Procope les ruines à demi calcinées du magnifique palais de Sailuste et de ses dépendances près de la porte saîarienne; ce fut le premier point de la ville qui tomba aux mains des Barbares et c'est peut-être à cette circonstance que ce palais et d'autres maisons voisines durent leur sort A l'autre bout de Rome, sur le Cœlius, les flammes firent aussi rage; nous savons que le palais des Valerii chrétiens y fut la proie du feu. Tout près de là, le marché rond où le pape Simplice éleva plus tard l'église Saint-Étienne, dut aussi être réduit en cendres 3. Ce quartier aristocratique du Cœlius et le quartier non moins riche et non moins él^ant de l'Aventin furent vraisemblablement les principaux théâtres du pillage et d^ Is destruflion qui l'accompagna. Mais le feu dut exercer aussi ses ravies dans les quartiers de la ville sis au delà du Tibre; car le Libtr pontificalis établît entre " l'incendie gothique " et la consécration ou reconsécration de Ste-Marie du Trastevere par Célestin I" (422-432) une relation d'où il ressort que les flammes ont sévi jusque-là*.
Orose, qui écrivait à l'époque, rappelle, en parlant de cette dévastation, le grand incendie de Rome sous Néron; mais les termes mêmes qu'il emploie excluent la pensée d'une pareille extension des flammes s. Comme il arrive habituellement, les relations, en s'éloignant du lieu du désastre, en altèrent et en grossissent l'importance; il n'est pas vrai que Rome ait été consumée par le feu; mais ce qui est sûr, ce qu'établissent les dires des contemporains, c'est qu'il y eut beaucoup d'incendies allumés. Le simple récit du chroniqueur
' Orose, Hisl., 1. VU, c. 39, éd. Zangemeisler (dans le Corpus scrifit. eccUs., t. V) p. 544 : Adesl Alaricus, trepidam Homani obsidet, turbot, inrumpit; data lamen praeceplo prius nt si qui in sanfla loca, praecipueque in samlorum apostolorum Fetriet Fauli basilieas confiigissent, kos inprimis inviolalos securosqut esse sinerenl. S. Augustin (De civitate Dei, \. 1, c. 34} précise les .fofli?!! loca comme loca marlyrum. Peut-circ a-t-on reconnu comme asiles, non point toutes les églises, mais seulement celles qui renfermaient les corps des martyrs. Cf. Duchesne, Uber ponUf.y t. I, p. 231. Sozomènc {Hisl, I. IX, c. 9) ne parle que de Saint-Pierre.
''Jordanis, au milieu du VJ* siècle, dans son histoire de son peuple, a tenté celte apologie impossible ; Alarico jubentc spoliant tanlum, non autem, ut soient génies, igtte supponunt. Gelica, c. 30, éd. Mommsen (Mon. Cer/ii. liist, Aun. antiq., t. \'\
• Lanciaiii, IJltinerario di Einsiedeln dans les Momimenti anticki délia R. Aceademia dei IJncei, t. I (1891), p. 507.
' Liber pontif., t. I, p. 330, Coelestinus \ 31 '■ Hic dedicavit basilicam luli, in qua obtulit posi ignein geticitm palenant argeiUeam, etc. Suit la longue liste des offrandes-
sOrose, Hist.,\. Vl[,c, 39.
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Marcellin dit : " Alaric envahit la cité de Rome tremblante et en fit partiellement la proie des flammes " ',
Les morts jonchaient les rues; il yen eut tant qu'on ne put songer à les enterrer; les Barbares ivres ne suivaient guère les ordres d' Alaric de piller les palais, mais de n'en tuer ni blesser les possesseurs. Le nombre des prisonniers fut également infini; ils offraient aux vainqueurs l'espérance d'une riche rançon quand on aurait mis fin au pillage '.
54- Pourtant quelques traits d'humanité viennent adoucir ce tableau de désolation et de mort. La sainte puissance de la religion sut mettre parfois un frein aux manifestations de la brutalité et de la cupidité. Les Goths d'Alaric n'étaient pas inaccessibles à tout sentiment de miséricorde ni même de générosité. Leurs bandes avaient pénétre dans le palais de sainte Marcelle sur l'Aventin: si leurs brutalités entraînèrent la mort de la sainte propriétaire, à qui sa pauvreté volontaire n'avait rien laissé qu'elle leur pAt livrer, ses prières et ses supplications obtinrent du moins qu'ils respectassent la vertu des vierges qui demeuraient dans cette maison et qu'ils tes conduisissent même sous garde sûre à la basilique de Saint-Paul. Une catholique d'une grande beauté avait été prise par un Goth; il la battit jusqu'au sang parce qu'elle se refusait à ses grossières exigences; mais quand, poursuivant ses menaces, il la vit tendre hardiment son cou à la mort, le misérable en fut si touché qu'il conduisit lui-même sa vitHiime à la basilique de Saint-Pierre 3,
Une vierge consacrée à Dîeu gardait dans une dépendance de la même basilique les vases d'or et d'ai^ent de cette église. Un Goth de distinftion pénétra près d'elle et lui demanda de livrer tout ce qu'elle avait. Impossible de cacher le trésor; le Goth restait ébloui devant la richesse des objets dont il ignorait la destination; la vierge lui déclara que saint Pierre saurait bien défendre lui-même sa propriété. Le Goth s'éloigna pour aller annoncer au roi Alaric cette merveilleuse découverte, Alaric ordonna de porter à Saint-Pierre tous ces vases éblouissants sous la conduite de la vierge et d'une escorte sûre. Des fidèles accompagnèrent au chant des psaumes le cortège qui se rendait à l'asile par les rues de la ville où régnait une agitation sauvage. C'était une scène d'une paix supraterrestre au milieu des horreurs du pillage. Elle fit une impression profonde même sur le rude cœur des Barbares, dont plus d'un se joignit à la procession et mêla sa voix à celle des fidèles pour chanter les louanges de Dieu et de son serviteur saint Pierre 4,
Toutes les églises ne partagèrent pas le bonheur de la basilique de Saint- Pierre; le pillage pénétra dans plusieurs san6:uaires : la basilique du Latran,la plus
■ Marcellini chron., ad ann. 410, édic. toire de Ste Marcel'e, ëciite pour une de ses
Mommsen {Mon. Germ. hist., Auct. antiq., filles. L'autre scène est empruntée à Soio-
t. XI), p, 70: Halaricus Irefiidam urbem mène, ^w/.,!. IX, c. 10.
Romatn ittvasii partcmquc eius cremavit in- ' Orose, loc. cil. : Virgo Chrisli ad bar-
cendio. barum ait; Haec Pétri apostoli iacra mini-
' L'interdi^ion du meurtre est rappelée par steria sunt; praesunu si audes, de faûo tu
Orose, qui cherche à diminuer les excès du vidtris,cic... Super capila eiata palam aurea
mal pour se défendre plus aisément contre titgiie argenlea vasa forlanlur, exserlis un-
les reproches de quelques contemporains dique ad defeitsionein gladiis pia pomp-t mu-
païens. | nitur. Hymnis Dea Romanis harbarisgiie con-
' Sur Marcelle et ses vierges, cf. S. Jérôme, | cinentibus publiée canifur. Personal laie in
Ep. 12^ ad Principiam. C'est une courte his- 1 excidio urèis salutts tuba.
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insigne église de Rome, qui était le siège de la papauté, fiit dépouillée du baldaquin ou tabernacle d'argent qui décorait le maître- autel. C'était un présent de l'empereur Constantin le Grand; il ne pesait pas moins de 2025 livres, sans compter les figures d'argent qui en faisaient la décoration. C'est le Liber ptmtt- ^a/is qai nous apprend cette perte, en nous racontant que Sixte III (432-440) obtint de Valentinien III pour le remplacer un nouveau tabernacle de 2000 livres d'argent'.
55- Les nouvelles de la chute de Rome qui se succédaient de plus en plus tristes arrachent à la grande âme de S, Jérôme des lamentations émouvantes. Dans les épanchements de son ardente nature, on voit la place que tenait Rome dans la pensée des contemporains. " La lumière du monde est éteinte, dit-il; la capitale du monde romain est abattue; il me semble qu'avec cette seule cité c'est l'Empire tout entier qui a sombré ". On a forcé la ville qui s'était soumis tous les peuples; cette ville qui avait tiré à soi tous les trésors de la terre est maintenant dépouillée de tout et pleine de ruines. Le père de l'Église voit se dresser devant son esprit l'image de la chute méritée de l'antique Babylone. L'ignominie morale, dont Rome s'était couverte comme une autre Babylone, réclamait un châtiment; mais aujourd'hui que l'effroyable désastre est arrivé, il ne peut se faire à l'idée de cet effondrement de la capitale du monde, de cette profondeur delà catastrophe: "La parole me manque, dît-il, et pendant que je di£le, les sanglots coupent ma voix " ".
Il apprit la mort ou la captivité de beaucoup de ses amis; parmi les premiers, avec Marcelle, il comptait le bienfaisant Pammachîus que la mort avait enlevé au milieu des souffrances et de la disette du siège. Les paroles de S. Jérôme à ce sujet sont pleines des sentiments les plus nobles que connaisse l'humanité : " Qui aurait cru que la mère des peuples pût devenir le tombeau de tant de saintes personnes; que tous les rivages de l'Orient, de l'Egypte et de l'Afrique se peupleraient de Romains fugitifs, devenus semblables à des esclaves; que Bethléem recevrait chaque jour des hôtes tombés tout à coup de la grandeur et de la richesse à la mendicité et au vagabondage " 3.
Saint Augustin ne fut pas moins accablé de cette infortune Lui aussi était tout pénétré de sentiments romains; il ne poursuivait pas seulement dans ses rêves l'idéal d'un empire chrétien uni sous le sceptre romain et appelé à conduire à l'Église la grande famille des peuples; il était aussi attaché d'esprit et de cceur à la grandeur de l'antique Rome. C'était toujours pour lui un sujet d'admiration que la vaillance et la force de ses anciens gouvernants, que la persévérance et la pleine conscience du but à atteindre, qui avaient présidé à l'extension de l'ancien empire, à son organisation intérieure par une sage législation. II déclarait reconnaître dans les grands succès de la Rome antique une récompense divine pour l'esprit de sacrifice à l'intérêt commun qui animait cet admirable État 4.
^ Liber ponliJicaIis,X. I. f. 2^^, Xystus III, § 64 •.fastidium (fastigium) argenteum, çuod Il barbaris sublaium fueral, etc.
'Prolog, in lib. I in Ezechieletn; ep. 137.
Cf. ep. 138 ad Gaudenlium \ 5 ; Prok ttefas, nrbis terrarum mil, in nobis peccala non ruant. Urbs inclyta et romani imperii capui uno hausta est incendio. Nulla est rfgio quae
non exsuUs romanos habeat ; ep. \y3 ad Dimetriadem \ 5 : Vidisti U caplivam...
Urbs tua, quondatn orèis caput, romani populi sepulcrum est.
y Prolog, in lib. III in Ewechielem. (Migne, P. L., XXV, col, 75.)
* De civil. Dei,\. V, c. 15 (De «urcedetem porali quam Deus reddidit bonis moribus Ro-