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56. La douleur, si grande qu'elle fût, que causait à S. Augustin le malheur de Rome était moins grande encore que celle qu'il ressentait à voir les païens en rejeter la responsabilité sur ie christianisme. Us affirmaient que c'était une vengeance des dieux délaissés, que l'Église était la cause de la ruine publique. Ce fut alors que S. Augustin prit la plume, devant la reine du monde abaissée et déshonorée, pour opposer aux reproches des païens son grand ouvrage De civitate Dei. L'œuvre écrite à cette époque remarquable est un phare qui projette une vive lumière sur les événements antérieurs et postérieurs. D'une part elle éclaire la marche dans l'histoire du paganisme, de l'empire ennemi de Dieu; de l'autre elle marque la route de l'empire de Dieu, de la cité du bien, qui aboutit à la transfiguration céleste. La Rome païenne et la Rome chrétienne, comme deux cités ennemies, apparaissent au premier plan de cette haute philosophie de l'histoire. S. Augustin parle de la prise de Rome comme d'un châtiment pour ses fautes et d'une épreuve pour les justes. II montre le néant de ses temples, l'atrocité de ses anciens cultes, ses espérances de résurreftion comme siège du royaume de Dieu, les biens spirituels et le bonheur de ce royaume, qui nous font estimer peu de chose toute ruine, fût<e celle des États. Toutes ces pensées sont exposées au lefteur par le Père de l'Église avec cette clarté et cette profondeur qui lui sont propres, mais en même temps avec un noble égard pour les sentiments d'enthousiasme que provoque chez ses adversaires païens leur fausse idée de Rome ',
Il n'y a qu'un passage où îl se laisse emporter à quelque vivacité contre eux. C'est quand il leur représente qu'ils n'ont pas songé un moment, dans l'exil même et dans le deuil que causait à l'empire entier le sort de Rome, à mettre fin à leurs plaisirs insensés et à leur passion pour les vilenies du théâtre : " Les temps futurs auront peine à croire, s'écrie-t-il, que ces fuyards venus à Carthage
, Migne, P. L., XLI, col. 160) :
Priva/as res suiu pro re communi, hoc est republica, et pro eius aerario, eontempseruni; cmariiiae restitervnt, constiluerunt pairiae consilio libero, negui deliélo lecumium suai leges negut libidini obnoxii. His omnibus artibus, tançuam vera via, nisi sunt ad honores, imperium, gloriam. Hortoraii sunt in omnibus fere gentibus, imperii siti hges imposutrunl muUis geniibus, hodieqtie liiieris et hisloria gloriasi sunt pêne in omnibus gentibus. Non est quod de summi et ■veri Dei iustitia conqueranfur. Perceperunt meecedtm suam (Matth. VI, z). Cf. ibid, c. i? (col. 161) :
Gratissime et kumanissime faélum est, ut omnts ad romanum imperium pertinentes sodetaiem acciperent civitatis ... Considcremus, quanta confempjerint, quae periulerittt, quas cupiditates subegerint pro kumana gloria, qui tant tanquam mereedem iatiutn virtufum aceipere titerucrunt. Ce qui n'empêche pas Gregorovius de dire (4< éd., t. 1, p. 162) : " Saint Augustin tenait l'empire romain avec toute sa souveraine majesté sur l'univers, avec toutes ses lois, sa littérature et sa philosophie, pour l'œuvre, digne de ma-
lédifllon, de démons infernaux. Il ne voyait dans Rome qu'une Babylone, que la citadelle du paganisme rempli de vices. " En réalité, nous le voyons, le langage de S. Augustin est tout autre. On ne trouvera pas davantage dans les sources les " déclamations des évêques et leur joie ouverte et maligne ", ni la ''haine de ces prêtres" dont parle Gregorovius. On ne peut qu'être louché au contraire de la tristesse du grand évëque d'Hippone sur le désastre de Rome, dans son sermon :
De urbis ixcidio (Migne, P. i., XL, col, 715): Horrenda nobit nuntiata sunt; strages faila, incendia, rapinae, iHlerfefIione.i, excruciationes hominum. Verutn est, multa tiudivimus, omnia gemuimus, saepe Jlevimus, vix consolati sumus {g 3). Saint Augustin console son auditoire par l'exemple du juste Job; les souffrances, dit-il, sont une épreuve de patience et de force et souvent sont pleines de mérite. Manu emendiintis Dei correpta est polius eivitas illa quam perdita (9 8). ' Cf. Hertling, Der Untergang der aiMken Kulttir. S. Augustin (Maini, 1902), particulièrement le dernier chapitre où il est question de la cité de Dieu.
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pour y trouver un asile et une proteélîon, ne passaient pas un jour sans venir applaudir les speflacles honteux et dissolus de la scène. Qu'est-ce que celte rage de jeux dans une époque aussi pleine d'amertume.* Hélas! ce sont vos dieux qui vous ont appris cette faiblesse. Vous êtes convaincus que ce sont vos dieux qui ont inventé ces plaisirs "'.
Rien n'égale la vivacité incisive de ces paroles que le cri de Salvien sur Rome qui rit et meurt.
57. Cette description du premier coup de mort qui ait frappé Rome nous amène naturellement à jeter un coup d'œilsur les sépultures chrétiennes. Aujourd'hui encore, la destinée des tombeaux romains réfléchit en quelque sorte le violent bouleversement que subît alors la ville. L'année 410 marque la fin à Rome pour les tombeaux, comme l'a montré de Rossi, d'une langue épip-aphique soignée et régulière. Parmi toutes les inscriptions sûrement datées qui nous ont été conservées il n'en est pas une seule de cette année et dans les années immédiatement suivantes c'est encore, à de rares exceptions près, le silence absolu des épitaphes. Et lorsqu'il renaît, le langage s'écarte de plus en plus du caraflère classique. La prise de Rome est le point de départ d'une certaine décadence dans les mcKurs littéraires. L'année 410 qui marque un échelon dans la décadence de la civilisation et de la science, marque aussi dans les inscriptions funéraires l'absence de cadence, de richesse et de soin".
Ajoutez-y un bouleversement progressif dans la situation et l'importance des anciens cimetières chrétiens. L'année du désastre de Rome est le début d'une période où se perd lentement l'usage des catacombes comme lieux de sépultures. Jusque là, l'on enterrait régulièrement les fidèles dans les sombres galeries des cimetières souterrains qui environnaient Rome; désormais la règle s'établit de plus en plus d'enterrer dans des cimetières superficiels, autour des églises et bientôt jusque dans les basiliques et dans des cimetières intra muros. Les catacombes renferment cependant pour les années postérieures à 410 plus de sépultures que ne l'admettait de Rossi; mais elles deviennent fort rares à la fin du siècle. La première raison de cette diminution doit être cherchée dans les sièges que subit Rome et pendant lesquels il n'était guère possible d'enterrer hors de la cité; le collège des fossoyeurs, dont l'utilité ne se faisait plus guère sentir, semble avoir été supprimé peu après par un décret ecclésiastique 3.
I^s catacombes deviennent petit à petit des lieux de dévotion. Les familles viennent y célébrer la mémoire des morts. Les martyrs notamment qui y étaient
' De civitale Dei, 1. I, c. 33 (Migne, P. i-, XLI, col, 45) : ntiiiies ameutes, cuis est hic lantus non error sed furor? et la suite. S. Augustin caraélérise ainsi la bassesse moiale du théâtre : iMiii scenici spedacula iurpiUidiniim et liceniia vanilalMm (c. 31). Il poursuit : Alala quae facitis, vobis impulari non vuttis; mala l'tro quae paiimini, christianis leniporibus imputatis. lis veulent, comme lui-mcme, 1« bien de l'État; mais quel État est l'objet de leurs souhaits? Neçue enim in vesSraseairitaic
pacatam rempubticam, sed luxuriam guaeritis impuRitam (c. 33). El cependant c'est à l'Église seule, dont ils se plaignent, qu'ils doivent leur salut : Et tamen quod vivilis, Dei est, . . . gui vobis etiam ingraiis praeititit, ut vel sub nomine servorum eius vel in lacis martyrum eius, hostiles maitut evatUretis.
" De Rossi, lascript. christ, urbis Kontitt, 1. I, p. 35oet suiv.
^ De Rossi, Roma solUrranea, t. I, p. ï'i