‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 85 sur 165 · N°2I4-] V. EMPIRE ET PAPAUTÉ. L'ÉTAT ET L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

N°2I4-] V. EMPIRE ET PAPAUTÉ. L'ÉTAT ET L'ÉGLISE

Libère répond sans crainte : " Et quand je serais seul, le bien infiniment élevé que je défends, la foi et l'unité de l'Église, n'en serait pas amoindri. Je demande que tous les évéques souscrivent le symbole de Nicée, qu'on les laisse retourner librement sur leurs sièges, et qu'on se remette alors à eux de porter sur Athanase un jugement indépendant ! "

Un évêque de cour l'interrompit : " Cet homme, empereur, ne se préoccupe pas de l'indépendance des tribunaux ecclésiastiques; ce qu'il veut, c'est tirer vanité devant les sénateurs de Rome d'avoir contraint l'empereur par ses discours ".

En face de l'inébranlable fermeté du pape, Constance fit étalage de sa dignité. Son langage fut laconique : " Ce qui a été établi ne sera pas changé. Il ne s'agit que d'une chose : accède à la communion des églises (ariennes) et je te renverrai à Rome, C'est le seul moyen d'obtenir la paix. Signe! "

Libère repartit : " J'ai déjà pris congé de mes frères à Rome, Je place les lois de l'Église au-dessus de tout ; je ne les trahirai pas pour vivre à Rome ".

L'empereur honteux conclut l'audience par cette remarque : " Tu as encore trois jours de réflexion ; si tu ne veux pas souscrire, tu pourras les employer à choisir le lieu de ton exil ".

" Trois jours, déclare Libère, ne changeront pas mon sentiment. Envoie-moi où il te plaira ".

Lorsque le pape dut prendre pour l'exil la route de Beroé, Constance lui envoya 500 pièces d'or. Mais le confesseur ne les accepta point : " Reporte-les à l'empereur, dit-il au messager; il pourrait en avoir besoin pour la solde de ses troupes ". L'impératrice lui fit aussi parvenir une somme élevée, qu'il renvoya de la même façon : " Si cet aident n'est pas nécessaire pour les soldats, dit-il, on en pourra régaler les évéques de cour". Et quand le haut fonflionnaire Eusèbc voulut aussi faire montre de générosité envers le malheureux pontife : " Tu as mis à sac les évêchés et tu veux m'imposcr ton argent! Apprends donc ce que c'est que d'être chrétien " '.

C'est ainsi que l'évéque suprême allait, sans se laisser abattre, au devant de la pauvreté et des misères de l'exil. II pouvait se dire qu'il avait exécuté ce qu'il avait écrit auparavant à Constance ; " C'est le maintien des droits de Dieu qui détermine mes aflions et non pas un caprice téméraire. Il n'est pas question de mes lois, mais des lois apostoliques. Je fais ce qu'ont fait mes prédécesseurs et je suis aussi éloigné de laisser amoindrir la dignité de l'évéque de Rome que de l'exalter"''. Voilà l'idée digne et haute que se faisait Libère de l'indépendance de la magi-strature ecclésiastique

Au contraire les évéques ariens déployèrent tout leur zèle à produire cette fausse confusion de la puissance ecclésiastique avec la civile. C'est la faute du parti hérétique si l'Empire chrétien retomba parfois dans cette idée païenne qui donnait à l'Empereur la décision suprême en toute matière, qu'il s'agit même des consciences et des devoirs du clergé. Les chefs du parti avaient l'habitude de faire diriger leurs conciles par des fonftionnaires et de peser sur les décisions des évéques par des ordres et des menaces de l'Empereur. Aussi le spectacle bien différent que lui offrait le concile réuni à Rome par le pape Jules arrachait-il à S. Athanase cette exclamation : " La seule nouvelle qu'il va s'y

'Théodoret, Hist. eccl., \. 11, c. 13, donne 1 ' Ep. ad Constantium (Mansi, t. VIII, tout l'entretien avec plus de détails. | col. 1351 ; Jaffé-KaUcnbrunner, n. 212).

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tenir un tribunal vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire sans comte impérial, sans soldat devant les portes, sans proclamation des sentences par édit impérial, fait frissonner les ariens. La guerre des Perses leur est prétexte à ne pas venir à Rome ! • "

Mais où les paroles de S. Athanase, ce vaillant champion, deviennent toutes de feu, c'est quand îl défend l'indépendance du pouvoir spirituel et stigmatise l'ingérence de l'État. " L'empereur Constance, écrit-il, est tout plein de sollicitude pour les institutions de l'Église. Quel est donc le canon qui donne à la cour l'institution des évêques? Quel est le canon qui ordonne à des généraux de s'emparer des églises? Qui a commis au comte impérial ou à l'imbécile eunuque la décision des affaires ecclésiastiques? Qui a fait dépendre la validité des sentences épiscopales de décrets de la cour? " "

Et plus loin : " L'empereur prétend exécuter la décision d'évéques. Eh bien, si ce sont réellement des évêques au jugement desquels il se tient, qu'il les laisse faire eux-mêmes ; mais si son arbitraire seul est en jeu, qu'a-t-il à faire de gens qui se nomment évêques? Quand a-t-on jamais entendu rien de semblable? Quand un décret de l'Église n'a-t-il reçu sa valeur que de l'empereur? Bien des synodes ont été tenus avant nous, bien des lois religieuses promulguées; jamais nos pères n'ont reconnu ce pouvoir à l'empereur; jamais aussi l'empereur ne s'est avisé de régenter les affaires ecclésiastiques "3,

L'évêque Hilaire, l'un des Pères de l'Église d'Occident, a des expressions plus fortes encore que le patriarche d'Orient. L'asservissement où Constance réduit ta liberté ecclésiastique lui fait donner à ce prince les noms de tyran, de corrupteur et de bourreau. Il voit en lui comme une résurrection des empereurs païens ; il ne recule même pas devant la comparaison de ce violent arîen et des bêtes sauvages.

Au reste les écrits de tous les hommes qui ont pris part 4 cette grande lutte spirituelle sont tout remplis de protestations contre cette prétention inique de fondre les deux pouvoirs en un, celui d'un empereur tout-puissant et qui écraserait tout. Hosius de Cordoue, dans son appel à Constance, Basile le Grand, dans ses énci^iques remontrances à Valens, Eulogc d'Ede.sse, dans ses rapports avec le préfet Modeste, Nil de Péluse, dans sa résistance au duc Eusèbe, et bien d'autres ont été les compagnons de lutte des papes et évêques ci-dessus nommés dans leurs combats pour la liberté de la pensée et de la conscience. L'Église ne savait que trop que l'extension illimitée de la puissance civile est la mort de toute formation morale et intelle<5luelle pour l'humanité. La lutte héroïque qu'elle a menée pour ses droits et son indépendance, qu'elle a soutenue au prix de mille sacrifices, de l'exil, de la pauvreté, des maux de toute sorte, a sauvé pour la postérité les plus précieux des biens spirituels*.

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