N'>2IS.] V[. LES PREMIERS SUCCESSEURS DE DAMASE
l'Empire. Ses successeurs n'ont plus à s'occuper que d'empêcher les conséquences de l'hérésie et de l'asservissement.
Mais leur aftion nous montre bien d'autres formes de l'aflivité du pouvoir pastoral suprême.
Réunis, ces traits sont bien propres à compléter le tableau de la primatie romaine avant Léon le Grand, qui appelle ici notre attention. Qu'on n'oublie pas cependant, en Usant ce rapide aperçu, que le passé n'a laissé venir jusqu'à nous que quelques bribes de l'aélivité réelle des papes. Il n'y aurait pas de plus grossière erreur que de supposer que les sources historiques parvenues jusqu'à nous par l'effet du hasard, nous ont conservé le détail de tous les événements; bien souvent elles ne nous en offrent que l'esquisse.
Sîrice, le premier successeur de Damase, gouverna de 384 à 399. ïl adresse à divers pays des " décrets généraux "' sur des matières de discipline ou de litui^ie; on a de lui de belles encycliques sur la nécessité de la pureté et de la sainteté chez les s'upérieurs ecclésiastiques. Il appuie son droit de donner de graves avertissements et des réprimandes sur ce que " le soin de toutes les églises a été confié " à l'évêque de Rome" et que c'est à lui que s'appliquent les paroles du prophète : " Élève ta voix comme une trompette, pour convertir les indignes et sanélifier la maison de Dieu ".
Sirice envoya aux évêques d'Afrique les décisions d'un synode tenu par lui à Rome, pour qu'ils les exécutassent 3. Dans des lettres à l'épiscopat de l'Illyricum oriental il maintint le vicariat pontifical de Thessalonique comme délégation de l'autorité romaine *.
L'usurpateur Maxime en Gaule reçut le témoignage de son mécontentement pour avoir laissé un tribunal civil condamner et exécuter l'hérétique Friscillien et ses adhérents. Cet empereur nominal pensa s'excuser en envoyant à Rome les afles du procès. Après leur condamnation par le concile de Saragosse (380), les priscillianistes avaient interjeté appel au Saint-Siège et adressé au pape un mémoire justificatif. Les avertissements donnés par Rome d'avoir à procéder contre cette se£le avec prudence et en observant les règles ecclésiastiques n'ayant point porté leurs fruits, Sirice s'efforça du moins d'obtenir que l'on Ht aux priscillianistes convertis un accueil conforme à la justice s.
SIMCNSEPISCûîVSA-|;-TOTAMENTEDEl/0n/S
Fig. Sa DédiCKc de Sirice à U basilique S. PtiuL
Ce pape laissa en quelque sorte un monument de lui à Rome dans la reconstruflion de la grande basilique de Saint-Paul sur la voie Ostienne. On
' II applique l'expression aux insiruflions de | i/tr romiscken Kircke consacré à Sirice ; Die
Libère sur le renouvellemenl du baptême. Ep.
ad Himerium episc. TarracoHtnstm (Man*i, t [II, p. 6.ÎS; Jaffé-Kallenbrunner, n. 355).
' Ep. ad orthodoxos per diversas proviiieias (Mansi, I, 111, p. 667; Jaffé-KnllenbrunncT, n, 263). Joseph Langen a cru pouvoir donner comme titre au chapitre de sa CeschichU
Anjange des Papstthums unier Siricius.' ^Mansl, L m, p. 669; Jafle-Kaltenbnin-
ner, n. 358.
'Mansi, t. VIII, p. 750 et III, p. 674;
JafTé-Kaltenbrunner, n. 259, 261.
s Cf. un passage du concile de Tolède de
l'an .{00 ^Mansi, t. III, p. 1005).
296 LIVRE I. CH. VI. ÉVÊQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [N»2I6
conserve encore aujourd'hui la haute colonne de cipollin qui portait à l'extrémité supérieure du fût et à la base une double inscription relative à la dédicace par Sirice. Sur celle du haut (fig. 8o') on lit : " Dédié par l'évêque Sirice avec une entière dévotion". Au milieu de ces mots se trouve le chri.smon accompagné de l'alpha et de l'oméga. L'inscription du socle reçut la date de la dédicace (18 novembre 390) et le nom de l'architefle, Flavius Phïlippus", L'éreâion de la nouvelle basilique à la place de la petite construflion de Constantin avait commencé en 386 sous Sirice, en suite d'un décret de Valentinien II dont le texte est aussi venu jusqu'à nous 3.
Le pontificat d'Anastase I", successeur de Sirice, fut court (399-401). Il eut k combattre le donatisme dans les provinces de l'Afrique septentrionale*. Il adressa aux églises d'Orient et d'Occ'dent la condamnation de plusieurs erreurs contenues dans la traduction latine des œuvres d'OrigèneS, En lui vivait l'esprit qui animait les champions de l'Église contre l'arianisme, desquels il parle avec reconnaissance et vénération dans une lettre récemment retrouvée et parmi lesquels il compte avec des louanges particulières le pape Libère, dont on respectait alors la mémoire ^.
Les droits du patriarcat d'Occident dans l'Illyrie grecque trouvèrent dans Anastase et dans ses successeurs immédiats de vaillants défenseurs. Les archives de l'église romaine, scrinium apostolicum, conservaient les titres de ces droits, comme nous l'apprennent nos sources, précisément pour ces années. On y gardait aussi avec un soin jaloux les documents relatifs à l'exercice de la primatie?.
216. Innocent I, qui occupa le siège de Rome après Anastase (401-417), dut faire usage de son autorité de pasteur suprême en faveur du célèbre S. Jean Chrysostôme, archevêque persécuté de Constantinople. Il rejeta la sentence irrégulière portée contre ce pontife et ordonna la tenue d'un nouveau synode II repoussa plus énergiquement encore l'éleftion illégale d'un évêque pour succéder à Jean. 11 fit savoir aux ^lises d'Orient qu'il faisait dépendre leur communion avec Rome de la cessation de toute hostilité contre le grand Chrysostôme^.
Innocent eut une autre occasion de maintenir le droit de son si^e à trancher les causes épiscopales importantes {causât maioref)^. Il régla par son
' D'après un nouveau dessin. Dans la restauration, on a réduit le module de cette colonne, l'une des deux dernières du portique latéral, comme celui des autres installées au même endroit en sorte que l'inscription de l'extrémité supérieure du iût semble être sur une couronne surhaussée.
'Tandis que la colonne et son inscription supérieure se trouvent au nord de la basilique, la base est conservée dans le cloiire; sur l'inscription partiellement illisible de cette base, cf de Rossi, Musaici : S. Paolo, arco di Placidia fasc. 15.
'Publié pour la première fois par Baronius, à l'année 386, n. 40.
' Concile de Carthage de 401 (Mansi, t. IV, p. 491; [II, p. iQij; JafTt^-Kaltenbrunner, n. 183).
'Jafie-Kaltenbrunner, n. 2S1, 282,284.
' Grisar, AnaUHa romaaa, t. I, p. 42-43.
'Cf. Efi. Innocenta 1 : Ep. ad Aiiysium Thessai. (Mansi, t. VIII, p. 750; Jaffé-Kallenbrunner, n. 385) : Cui (Anytic) 2}amasus, Sin'a'ut atgue supra numcralus mr (Attaslasiui episiopus) Ha detuUrunl, ut omm'a gua£ in illit parlibus gererenlur, sanctitati tuât, quae pUna iustiiiat est, traderenl cognoscenda; — Bonif. I ad Rufum TMessa- /<?«. (Mansi, t. vm, p. 753; Jaffé-Kaltenbmn. ner, n. 350) : Frequentia igitur, ul scritm noHH tnonimenta ileclarant, etc.
■ Palladius, Vila S. lohaiims, c. ^et suiv., Migne, P. Gr., t. XLVH, col. u et niiv; Jaffé-Kalteabrunner, n. 2S7, 288, 189, 394, 305-309.
• Kp. ad Victrieium Rolomagensem, c 3 (4), (Mansi, L III, p. 1032; JalTé-Kaltenbninner, n. 386) : Si autem maiores causât inme-
No2l6.] Vr. LES PREMIERS SUCCESSEURS DE DAMASE. 297
autorité les affaires intérieures du diocèse d'Antioche>. 11 ne ménagea pas les paroles de blâme à Jean, archevêque de Jérusalem, quand ses fautes et l'intérêt de l'Eglise exigèrent cette mesure ^ Dans toutes les provinces de l'Afrique du Nord, il fit promulguer des ordonnances relatives aux éleflions épiscopales 3.
Ce pape émînent et aflif reçut à Ravcnne la nouvelle accablante de la prise et de la dévastation partielle de Rome par les hordes d'Alaric, pendant qu'il était occupé à une ambassade pour prévenir ce malheur. Après son retour, tous ses soins furent consacrés à guérir les plaies faites à Rome *.
Le court pontificat de son successeur Zosime (417-418) fut moins heureux près des contemporains; c'était un Grec et l'église de Rome avait peut-être fait froid accueil à cet étranger; peut-être aussi manquait-il de bons conseillers.
Zosime établît le vicariat apostolique d'Arles pour la Gaule méridionale. Mais, à ne parler que de cela, ce fut un choix malheureux que d'investir d'un tel honneur et d'une telle autorité l'évêque l'atrocle dont le caraflèrese montra fort inférieur à sa dignité.
Il prit la défense dans l'Afrique du Nord des droits du siège apostolique dans la question des appels. Mais dans cette revendication légitime, il commit une erreur dont ses adversaires tirèrent profit II se référait aux canons du concile œcuménique de Nîcée, et les passages allégués par lui étaient en réalité empruntés au concile bien moins solennel de Sardîque, qui n'avait point valeur de concile cecuménique,' dans les manuscrits consultés pour Zosime il se trouvait sans doute joint au concile de N'icée, ce qui rendrait son erreur tout à fait excusables.
On nous signale des décrets de Zosime adressés aux évêques " de Gaule et d'Espagne", l'un portant condamnation de deux évêques priscillianistes, l'autre contre des abus qui s'étaient glissés dans la dispensation des ordres*.
Mais la plus importante de ses mesures est le coup qu'il frappa contre la nouvelle hérésie du pélagianisme, déjà combattu par Innocent. I! est vrai que là encore son aflion se heurta quelque temps aux craintes et aux objefliona de l'épïscopat africain. Mais son succès ne tarda guère à faire expérimenter au monde combien, avec des moyens humainement insuffisants, le Saint-Siège finit toujours par se trouver au moment voulu en état de défendre l'Église énergiquement et avec toute la force de l'autorité. C'est la conscience de l'office qui opère, c'est le gouvernement suprême assuré à la fondation du Christ La condamnation des pélagiens est notifiée dans la fameuse traéiaria de Zosime, adressée à toutes tes provinces ecclésiastiques de la terre?. Prosper d'Aquitaine dit que cette sentence mettait " aux mains de tous les évêques le glaive de Pierre pour trancher l'impiété ". 11 commence la citation qu'il en fait par ces paroles solennelles : " Ainsi parle à l'univers entier le très saint siège du bienheureux Pierre par la bouche du pape Zosime " *.
dium fuerint devolutat,adstdtm etpostolicam, sicut synodus slaluit, pcst episcopale tudicium, referanlur.
' Jaffi^Kaltenbrunner, n. 31a
'IbiiL, n. 31s et suiv.
* Ep. ad epiicopos Galliae, Mansi, t. IV, P- 359; Jaffé-Kahenbrunner, n. 338; 33a «t s.; Grisar, AnaUeia rotnaiia, t. I, p. 3^5 et s.; Duchesne, FasUt épiseofiattz, 1. 1, p. 93 et s.
> Hefele, ConciliengesckUhU, t. II, p. 121 '33i '3^ (trad. fr., t. II, p. 393 et suiv., p. >99ei suiv.).
'JafTë-Kaltenbrunner, n. 331, 338.
' Coustant, Epp. rom. ponliff., p. 994 ; Jaffié-Kaltcnbrunner, n. 343.
' Prosper d'Aquitaine, Uitr contra collatorein (Migne, P. Z,, t. LI, col. 371) : in çua ad impiorum dilruncaiiontm gladio Pétri dexterae omnium armaniur antittitum.
298 LIVRE I. Cil. VI. ÉVÊQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [N° 2 17.
L'importance du mouvement pélagicn et d'une autre hérésie qui s'y rattache nous oblige d'accorder une attention particulière à la lutte menée contre l'un et l'autre par la papauté. Pour se bien rendre compte de l'importance réelle du rôle joué dans la première moitié du V« siècle par la primatie romaine, il faut avant tout le bien mettre en face des deux grands courants hérétiques du pélagianisme et du nestorianisme. Ce speélaclc donne plus de relief encore aux faits que nous avons observés dans l'époque de i'arianisme. La papauté avait manifesté contre l'arîanisme sa force merveilleuse. Le V* siècle fournit une nouvelle occasion à la puissance immanente de la Rome chrétienne de se montrer avec plus de vigueur. Les difficultés s'amoncellent menaçantes jusque dans son propre sein. Mais le successeur de Pierre entend l'appel qui lui est adressé de sauver l'unité religieuse et la vérité. Tandis que les papes, confiants en la parole de Dieu, s'épuisent à satisfaire à leur tâche sublime, leur situation de primat s'affermit de plus en plus et le lien organique se dessine plus étroitement qui relie les provinces ecclésiastiques avec le centre.
La série des papes qui paraissent dans l'histoire du pélagianisme et du nestorianisme nous conduit jusqu'au pontificat de Léon le Grand, c'est-à-dire jusqu'à l'époque que signalent les souvenirs du Hun Attila et du Vandale Genséric; à cette série appartiennent, outre Innocent et Zosime dont nous avons déjà parlé, mais sur lesquels nous allons avoir à revenir un moment, Boniface I (418-432), Célestin (422-432) et Sixte III (432-440).
Nous commencerons par étudier l'attitude de Rome vis-à-vis de l'erreur pélagienne, puis celle qu'elle prit vis-à-vis de Nestorius et du nestorianisme.