VII. — La lutte contre le pélagianisme
217. Le schisme lamentable du pélagianisme commença de se produire publiquement en Afrique sous Innocent I", après avoir travaillé silencieusement dans Rome à se former.
Ce n'était pas une simple erreur spéculative dont il s'agissait. Pelage, ancien moine lai, attaquait jusque dans sa racine la vie morale du christianisme. Son enseignement s'en prenait à la vie surnaturelle du chrétien fondée sur la grâce et aux espérances surnaturelles de l'Église en l'au-delà. Attaquer comme lui la chute de l'homme dans nos premiers parents, le besoin de la rédemption, la nécessité de la grâce divine pour le salut, mettre même en question le caraftère surnaturel de ce salut et de la possession éternelle de Dieu, c'était faire table rase de tout ce que le christianisme avait apporté à l'humanité enfouie dans les ténèbres du paganisme; c'était ne laisser à cette humanité dépouillée qu'un christianisme de nom, qu'un rationalisme vide, quelque clairement que l'on parlât de la véritable humanité du Christ et du salut apporté par lui au monde; car dans cette doi5lrine le Christ n'était le sauveur et le rédempteur que par son exemple et ses enseignements et non par une véritable rédemption, par une giAce sanftifiante et efficace.
L'avocat romain Cœlestius se fit en Afrique le porte-paroles du moine Pelage, aux mœurs apparemment austères. Condamné au synode de Carthagc (411) pour les doctrines dont il se faisait le propagateur, il commença par inter-
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jeter à Rome l'appel devenu presque habituel chez les hérétiques"; mais bientôt il préféra poursuivre son aflion théologique en Orient, où Pelage s'était retiré. De l'Orient, de la Palestine arriva bientôt à Rome un nouvel appel au siège apostolique : le synode de Jérusalem avait déclaré soumettre au jugement de Rome la controverse qui troublait le pays". Mais ce qui obligea Rome k prendre une part immédiate à l'affaire, ce fut l'envoi par les deux synodes de Carthage et de Mîlève au pape Innocent I'^' des condamnations portées par eux contre la sefle, avec une demande formelle de confirmation 3. En agissant ainsi, ils déclaraient " avoir en vue non seulement leurs propres églises d'Afrique, mais l'église universelle dont le bien est confié à l'évêque de Rome " 4.
Après avoir soumis l'affaire à un concile tenu à Rome au début de 417, Innocent confirma ce qui s'était fait en Afrique. En même temps il portait un jugement détaillé sur les doélrines religieuses en question et contre l'erreur dangereuse. Il déclarait "tout à fait conforme à la discipline ecclésiastique" et " d'accord avec la règle suivie par toute la chrétienté," la démarche des évêques exposant le cas au siège de Pierre, Avec une parfaite sûreté et liberté de conscience, il proclamait que le siège apostolique était comme la source première et inaltérable des eaux de la doélrine où s'alimentent les égli-scs (ce sont ses propres paroles) et qu'il appartient à Rome de confirmer de son autorité les justes décisions prises par les évêques pour notifier aux autres églises les erreurs contre lesquelles elles auraient à se garantir:.
S. Augustin, le doéleur de l'Eglise, l'âme du mouvement antipélagianiste en Afrique, écrivait peu après au sujet de ces déclarations pontificales : " Innocent nous a fait la réponse que le droit et la nécessité imposaient à l'évêque du siège apostolique " ^.
Dans un sermon prononcé dans la basilique d'Hippone devant le peuple rassemblé, il lança les paroles qui sont devenues plus tard d'un usage si courant sous la forme abrégée ; Roma iocuta causa finita; les voici : " Sur cette affaire les décisions de deux synodes ont été soumises au siège apostolique, dont les rescrits (confirmatifs) sont arrivés. La cause est finie. Plût au ciel que ce fût aussi la fin de l'erreur!?"
' Marius Mcrcator, Commonilor. (S. Augnitini optra, éd. S. Maur, t. X, appenri.), p. 69 : ai/ romani episcopi examen credidit appellandum.
' Mansi, L IV, p, 307; Hefele, t. 11, p, 108 (trad. fr.,t. II, p. 285),
' Hefele, t. 1 1, p. 1 13 et suiv. (trad. fr., t. I F, p. 290 et 291). Le synode de Carth^e (41C)) écrit à Innocent : uislatutis nostrat medtocritatis eliam apoitoticae sedis adhibeatur aufloritas pro tuenda sainte muUorum (Mansi, t. IV, p. 321).
* Cette citation est emprjntée & ta réponse du pape.
I Réponse an concile de Carthage, Mansi, t. III, p, 1071; à celui de Milève, p. 1075 (Migne, P. L., t. XX, col. 582, 588), Dans la première lettre on lit ; EcclesiastUae tiiemores disciplinae... ad noslrum référendum approbastis indicium.,. scientes çuid aposlûiicae
ledi. . . debeatur, a çua ipse episcopatus et tota auclorilat nominis kuius emersit. Vient ensuite un morceau capital sur l'autorité doflrinale de Rome, reconnue dans toute l'Église et par les imiitula pairum " ut quidijuid, quamvis de disiunctis remotisque provindis ageretur, non prius diicerent finiendum, nist ad Aui'us sedis nftitiam pervetiiret, ui Iota huius aueloritate, iusta quae fuerit pronuntialio firmitrelur tndeque sumerenl ceterae ecclesiae, velut de nalati suo fonte aquoâ cunc/ae procédèrent (procédant î) et per diversas totius mundi regiones puri capitis incorriiptae manarent {manant f), quid praecipere, quos abluere, quos... unda vUaret, etc.
'S. Augustin, A> i86(al. 106), c. I (Migne, A Z.. t.. XXXIII, col. 817).
' Serm.131, c. 10 {Migne, P. L., t. XXXVIII, col. 734) : lam enim de hac causa duo concilia missa sunt ad sedem apostolicam; inde eliam
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2l8. Innocent I" mourut peu après avoir donné cette satisfaction à l'église d'Afrique. Quelques mois plus tard, sous son successeur Zosime, fut tenu, dans la basilique de Saint-Clément à Rome, un synode insuffisamment préparé, dont les résultats furent assez malheureux et qui fournît aux Africains l'occasion de plaintes contre le pape.
Les deux chefs du parti hérétique Pelage et Cœlestius tentèrent une justification hypocrite auprès du grec Zosîme, un novice encore sur le siège apostolique. Le premier lui avait envoyé une profession de foi rédigée avec une habileté subtile; le second présenta personnellement sa défense dans la susdite basilique sur le Cœlius, en présence du pape et d'un clergé nombreux. L'art de Cœlestius à jouer son rôle fut si consommé, que Zosime écrivît sur-le-champ à l'épiscopat africain en faveur des deux hommes; il considérait comme douteux qu'ils eussent réellement et personnellement enseigné la fausse do£lrine condamnée par Innocent; il assurait en termes émus aux Africains que s'ils eussent assisté à l'assemblée de la basilique, la piété de l'accusé Cœlestius n'aurait pu manquer de leur arracher des larmes '.
Les évëques d'Afrique répondirent avec la dernière vivacité que les deux personnages avaient été condamnés en même temps que la do£trine. Leurs vigoureuses protestations demeurèrent vaines tout d'abord. Mais elles finirent par atteindre le but. Quand le pape eut pénétré le véritable caraélère des coupables, il lança la traûoria, la sentence de condamnation dont il a déjà été question. Par cette importante encyclique de l'an 418 le " glaive de S. Pierre " atteignit en même temps que la do£lrine ses auteurs qu'elle retrancha de la communion des Bdèles. Le décret fut souscrit dans toutes les provinces ecclésiastiques ».
S. Augustin ressentit une grande joie de la clarté et de la netteté du document pontifical. Quand un pélagien obstiné, l'évêque Julien d'Eclanum, suivi par dix-huit évêques d'Italie, réclama encore la tenue d'un concile pour résoudre la question, le Père de l'Eglise, avec sa vivacité habituelle, lui répondit : Julien semble croire " qu'il ait toujours fallu la réunion d'un concile pour condamner une hérésie... Le juge compétent a condamné la sefte, et d'une manière qui doit suffire "3.
219. Les successeurs de Zosime unirent leurs efforts à ceux de S. Augustin pour assurer le triomphe définitif de la doftrine de l'Église. Bonîface I" demanda au savant évêque d'Hippone une réfutation scientifique des écrits des Pélagiens*.
retcriffUt vtaerunt. Causa finifa est. Vtinam aliqu'xndô finiatur errer.' Cf. S, Augustin, Contra duat ep. Pelag. H , c. 3 : Quitus {littrris)iiehae redubilatîo iotastthlata est (Migne, P.L.,i. XLIV, col. s?i).
' Kp. ad Aurelium it episc. Afric. (Mansi, t. IV, p. 3;o; J alK-Kaltenbrunner, n. 329).
' Per totum orbem missa subscriptionibus pairuin est roboraia, dit Marius Mcrcator, Commottit., que supra. A propos de l'attitude hésitante au début de Zosime, Facundua d'Hermiane (Pro defens. Irium capitum, LVII,c.3i Migne, /-.i., t. LXVII, col. 637)
remarque ; Non debtterimim deputari simplieium versutia non iniellefla malignorunt, et dans diverses occasions, S. Augustiu, parlant de la situation do^rinale de Zosime, établit cette assertion : non reeessit a praedtitssoie sua Innûctntio.Lib. VI centra Iulian., c. 13 (Migne, P. L., t. XLIV, col. 841).
> Quati nulla katrtsù aliguaniio nisi symidi congregaliottt datnnaia sii, etc. {Contra duos ep. Pelagii, I. IV, c. 12 (Migne, P. L., t. XLIV, col. 638).
* Prosper d'Aquitaine, Centra Cellat. (Migne, P. L., t. LI, col. 371). .
NoaiQ.] Vir. LA LUTTE CONTRE LE PÉLAGIANISME. 3OI
Célestin I*^ maintint avec énergie le jugement contre Julien d'Eclanum, aux artifices duquel il sut résister. Pour combattre Julien, il entra aussi en relations avec Nestorius, archevêque de Constantinople, alors encore entouré de l'estime générale, après en avoir reçu deux lettres de questions sur l'erreur pélagicnne. Et quand l'hérésie, sous le voile du semif>élagianisme, s'cflbrça de gagner du terrain en Occident et surtout dans (a Gaule méridionale, de Rome Célestin lui fît faire une guerre vigoureuse, notamment, après la mort de S. Augustin, par Prosper d'Aquitaine, auteur d'une chronique estimable, rédigée à Rome même. Prosper était arrivé avec son ami Hilaire auprès du siège apostolique l'année qui suivit la mort de S. Augustin et y avait fait un rapport sur l'erreur semipélagienne ; sa plume était taillée pour combattre la nouvelle erreur dans l'esprit de S. Augustin.
Les semipélagiens s'efforçaient de détruire par des attaques directes ou obliques les œuvres du do6leur africain. Ce fut la chaire doctrinale de S. Pierre, naguère si puissamment défendue par S. Augustin, qui prit en main avec amour sa défense et dressa contre les nouvelles erreurs son nom comme un bouclier. " Augustin, de sainte mémoire, écrivait Céleatin aux évêques gaulois, est constamment demeuré dans notre communion et jamais l'ombre d'un soupçon ne l'a effleuré. Sa science était si émînente que plusieurs de mes prédécesseurs le comptaient déjà parmi les meilleurs douleurs"'. Cette déclaration du Saint- Siège et d'autres analogues contribuèrent dans une lai^e mesure à faire reconnaître dans le père d'Hippone ce géant intellectuel qu'il est en effet. Dès le haut moyen âge les écrits profonds de ce père furent pour l'Église une source où elle s'abreuva, un arsenal où dans la suite des siècles elle puisa des armes pour la défense et l'explication de ses doClrines.
Mais ce fut le sî^e apostolique de Rome qui décerna la garantie de sécurité à cette source auxiliaire pour la connaissance de la religion. Sans son autorité infaillible en matière doÂrinale, celle des Pères n'eût été que branlante.
Ce n'est pas seulement en Gaule, comme en fait foi la lettre que nous venons de citer, mais en Bretagne que Célestin agit contre les contrecoups du pélagîanisme. A la requête du diacre Palladius, il envoya (429) en Bretagne Germain, évêque d'Auxerre, pour y mener la campagne contre les hérétiques, en même temps que pour travailler à la conversion des populations païennes. C'est à la suite de cette mission, on le sait, que Célestin fut amené plus tard à envoyer Patrice, l'apôtre de l'Irlande, dans l'île qui devait être si féconde à enfanter des saints et des missionnaires'.
Enfin, sous Célestin, le pélagianisme fit en Orient une nouvelle apparition pour être condamné au concile œcuménique d'Ephèse (431). Les Pères y firent la leâure des a6les occidentaux contre cette fausse doctrine et souscrivirent à la condamnation portée par Célestin et ses prédécesseurs, qu'ils déclarèrent devoir demeurer ferme et immuables.
22a Sixte III, successeur de Célestin, fut d'abord sur le point de se laisser surprendre par les ruses hypocrites de Julien d'Eclanum. Dès avant son ponti-
' Mansi, t. IV, p. 455; JaflTé-KaltenbrUn- I îmonvrmaÎTtuv tiûv Ttticpaynhtav h\ tf^ Kiflïi-
ner, n. 381. p^^' idixxuûvapLtv xx\ ^psit I^upï xal ^i^ita
'Prosper d'Aquitaine, Chronicon; Jaffé- jiiviiM Ta in' «ùtoIî èpionsva itapà tïI; oi5<
Kalienbrunner, o, 55 et 56. 6eo«p«i<i(. (Lcltrc synodale à Célestin, Mansi,
î 'AYvwoeMiov «1 iv T^ kfli avtittf tûv I t. IV, p. 1330 et suiv.).
302 LIVRE I. CH, VI. EVÊQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [N" 220
ficat, il s'était montré peut-être trop incliné à la douceur envers les personnes du parti. Mais il avait à côté de lui Léon, le futur grand pape, à. cette époque encore diacre de l'église romaine, qui empêcha l'évêque hérétique d'entrer dans la communion de l'Église par de simples apparences de conversion. Sixte tînt bon et la fermeté prit la place de son hésitation primitive; la se6le fut impuissante désormais à le ramener à elle. C'était la fin des grandes luttes. La mère des églises d'Occident avait gagné une vifloire décisive.
Cette victoire, Sixte III pouvait la célébrer comme un bienfait pour l'Église. Dans le baptistère du Latran achevé par lui, il n'est pas téméraire de voir un glorieux souvenir du triomphe remporté par les doflrines de l'Église sur les attaques de Pelage ; c'est une inscription dogmatique en vers dont on voit intafles encore les grandes lettres régulières sur l'entablement de la colonnade oélogonale qui entoure le bassin. L'ensemble des huit distiques, dont chacun se trouve sur une des corniches, forme une grandiose homélie.
Par un rapport manifeste aux dernières controverses théologiques, ces vers parlent des effets sanctifiants du baptême, de la grâce, du péché originel et du péché personnel, de l'Église et de ses espérances en une vie éternelle. On sent encore le souffle de l'esprit classique dans cette poésie qui commence ainsi : " C'est ici (dans la fontaine baptismale) qu'une semence sublime donne naissance à une race qui doit se sanflifier au ciel ; c'est l'Esprit qui l'engendre en fécondant les eaux". La merveilleuse unité de l'Église, œuvre du sacrement commun du baptême, est exprimée en ces termes : " Aucune distance ne sépare plus ces régénérés dont l'union intime se fait par l'unité de source, l'unité d'esprit, l'unité de foi ". Voyez encore cette allusion à la grâce rajeunissante, .sanctifiante, conférée par l'eau baptismale : " Si tu veux être sans tache, purifie-toi dans ce bain, déposes-y le poids de tes péchés ou de ceux de tes pères. Voilà la source de vie qui lave le monde entier, parce qu'elle tire son principe de la blessure du Christ " ".
Les travaux du baptistère du Latran avaient été commencés par Constantin, mais ils n'avaient pas été achevés complètement Sixte III refit l'élise avec plus de richesse et de beauté, sous la forme qu'elle a partiellement conservée. Comme on le voit sur le plan (fig. Si)', elle forme un oflc^one.
Au milieu se trouvait dès Constantin la vaste cuve baptismale (b), à laquelle on accédait par des gradins. C'est Sixte III qui l'entoura des huit magnifiques colonnes de porphyre qu'on y admire encore. D'après le Liber pontificalis, elles avaient été destinées à l'édifice dès l'époque de Constantin et se trouvaient dans le voisinage. Sur les colonnes disposées en oftogone, Sixte III fit placer l'entablement de marbre avec l'inscription rapportée ci-dessus; l'entablement supportait une muraille percée d'arcs de déchargement et une coupole; on y a substitué le second ordre de colonnes et la construélion supérieure moderne. Cette magnifique colonnade était entourée d'un collatéral voûté, dont les parois, comme le mur supérieur et la coupole, étaient sans doute décorés de mosaïques et de marbres multicolores, comme ce fut le cas pour la rotonde de Sainte-Constance,
' Le texte complet se trouve dans mes Anaîteta romarta, t. I, p. 106 er en facsimile à la pi. II, n. i (p. 147). Cf. de Rossi, Inscr. christ, t. II, part. I, p. 434 et note 44; Duchesne, Liber ponti/., t, 1,
p. 336, où se trouve, d'après Kohault de Fleury, une description de la forme ancienne de l'oAogone.
' Notre fig. est empruntée à Rohault de Fleury, Le Latran au moyen âge, pL IV,